Chronique de la quinzaine - 14 février 1916

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Chronique n° 2012
14 février 1916


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Cette quinzaine, — telle que les exigences de notre publication la découpent pour nous dans le temps, du 25 janvier au 10 lévrier, — a été marquée tout d’abord à la Chambre par un débat « sur le régime de la presse » où M. le Président du Conseil a, comme on pouvait s’y attendre, joué le rôle principal. Il l’a tenu avec son autorité ordinaire, en grand artiste maître de son emploi, mettant dans sa diction quelque chose de plus étudié et dans ses gestes quelque chose de plus enlaçant encore, semant autour de la tribune une émotion si communicative que peut-être il fut le seul à ne pas l’éprouver.

C’est de la censure qu’il s’agissait, mais il est défendu de l’appeler par son nom. Et comment aurait-elle un nom, puisque M. Aristide Briand a dépensé la moitié de son effort à prouver qu’elle n’existait pas ? Quand il dit qu’elle n’existe pas, M. le Président du Conseil ne le dit point par forme d’ironie ou de dédain, ainsi que, dans l’argot des gens de lettres, on le dit d’un mauvais ouvrage. Il veut dire qu’en droit, elle est exorbitante, qu’elle n’a aucun fondement légal : axiome que personne ne saurait contester. Une institution pareille ne repose en effet ni sur la loi du 5 août 1914, ni même sur la loi du 9 août 1849. Non seulement, elle n’est pas dans la loi, mais elle est contre la loi : non seulement elle n’est pas dans la lettre, mais elle est contre l’esprit de toutes nos constitutions depuis la Charte de 1830.

Cependant cette censure, qui n’est pas une création du droit, est née de la nécessité de fait, maintenue et perpétuée par la nécessité. « Elle vaudra, affirme M. Briand, ce que vaudront les censeurs ; » et là-dessus, il proclame, en termes plus généraux, une vérité déjà soupçonnée de la philosophie politique, à savoir que toutes les institutions humaines valent ce que valent les hommes chargés de les faire fonctionner ; puis il corrobore la formule d’un exemple, seconde vérité aussi certaine, celle-là tirée de l’histoire : le chêne de saint Louis, à lui seul, n’eût pas suffi à rendre la justice ; il n’est donc pas indifférent que le siège soit occupé par saint Louis ou le soit par Laubardemont (à quelques siècles l’un de l’autre).

Avons-nous saint Louis ou Laubardemont ? Avons-nous simplement le chêne ? Pour estimer à son prix la censure, il faudrait, dans le système de M. le Président du Conseil, connaître les censeurs. Or ils sont inconnus et restent inconnaissables. La censure est ce qu’elle est, parce qu’elle est, tout en n’existant pas. Bien qu’on lui ait enfin donné une tête, nous ne pouvons nous la représenter, à la manière de Victor Hugo, que comme une bouche d’ombre parlant par oracles dans une face de néant. C’est le dernier refuge de la modestie. Nous qui désirons fort ne pas nous brouiller avec elle, nous nous garderons décrire ici tout le bien que nous en pensons.

La Chambre a discuté ensuite deux ou trois interpellations, d’une importance ou d’une conséquence très inégales, mais qui ont ce trait commun que leur opportunité n’était pas évidente. La première a eu pour objet l’affaire dite « des marchands de vins de Marseille. » En elle-même, ce n’est qu’une petite et assez misérable affaire. Les débitans marseillais se plaignaient de ce que l’accès de leurs cafés était interdit par l’autorité militaire aux soldats, même permissionnaires et de passage, pendant de trop longues heures du jour, beaucoup trop tôt le soir ; surtout ils se refusaient à comprendre comment ce qui était défendu chez eux, dans la quinzième région, pouvait être permis à Lyon, dans la quatorzième. Mais l’incident, vulgaire à son point de départ, s’était compliqué du fait que, le général Servière, commandant la quinzième région, s’étant laissé attendrir par leurs doléances, le général d’Amade, envoyé en inspection, avait rétabli, peut-être un peu renforcé la mesure ; et qu’à la suite de cette inspection, le général Servière avait été rappelé. Sur quoi les marchands de vins de Marseille, qui, selon l’expression de leur député, M. Bouisson, sont « des exubérans, » avaient jeté feu et flamme. Ils avaient tenu plusieurs meetings et pris plusieurs résolutions, dont deux au moins étaient contradictoires sans qu’aucune fut modérée. Après s’être déclarés « en permanence » jusqu’à ce que la Chambre leur eût « rendu justice, » ils avaient décidé de fermer leurs établissemens jusqu’à ce qu’ils fussent autorisés à les ouvrir aussi longtemps et aussi largement qu’ils le jugeaient bon. A partir de ce moment, en vertu de nos habitudes, le Parlement était saisi, et de cette histoire devaient naître quelques épisodes fâcheux ou pénibles. Il vaut mieux ne pas insister. L’aventure n’offre aujourd’hui d’intérêt que par la leçon qui s’en dégage : et c’est qu’une pareille discussion eût pu, et avec quel bénéfice ! être facilement évitée. M. le ministre de la Guerre, au bout du compte, quand il a eu essuyé harangues et interruptions, a fini par céder en ce qui concerne les permissionnaires. Quelque impression que nous soyons disposés à croire qu’aient dû produire sur son esprit les argumens présentés par M. Bouisson et par M. François Fournier, l’effet n’eût-il pas été le même s’il les eût entendus dans son cabinet ? « Vous me forcez, a dit M. le général Galliéni, lorsque sa patience s’est lassée, vous me forcez à faire un métier qui n’est pas le mien. » Que ce métier ne soit pas le sien, et qu’il le fasse, il n’y aurait que demi-mal, s’il n’avait pas d’autres devoirs, que ces exercices oratoires l’empêchent ou le détournent de remplir. C’était à lui, c’était à M. le Président du Conseil de le déclarer tout de suite aux interpellateurs, en leur proposant de traiter la question à huis clos, et en les prévenant que, faute par eux d’accepter, le Gouvernement demanderait à la Chambre un renvoi sine die. Le jour où le Gouvernement adoptera cette attitude et se décidera à guider une assemblée plus soucieuse qu’on ne le pense de ne pas se discréditer, il sera sûr d’être soutenu.

Il est certain d’être appuyé aussi le jour où il viendra opposer à l’étonnante motion des marchands de vins de Marseille la seule réponse qu’elle comporte. Mais ce fragment de leurs considérans mérite d’être cité tout au long : « Les débitans… adressent le témoignage de leur admiration aux troupes qui, par leur endurance et leur courage indomptable, démontrent que la vitalité de la race française n’est pas amoindrie, et prouvent irréfutablement que les prétendus ravages de l’alcoolisme n’ont jamais constitué un péril national. Ils dénoncent, en la qualifiant de criminelle et d’antipatriotique, la campagne organisée par les médicastres, tempérans et autres scientistes, pour déconsidérer certains produits de notre sol et de notre industrie et particulièrement les spiritueux. Ils signalent comme traîtres à l’union sacrée et dénoncent à la vindicte populaire ceux qui font profession d’insulter la nation française en la qualifiant de dégénérée, malgré l’héroïsme dont l’armée et la population font preuve depuis dix-huit mois d’une guerre sans précédent dans l’histoire du monde. »

Médicastre, tempérant et même « scientiste, » M. Aristide Briand n’est homme à avoir peur ni de l’une de ces épithètes, ni des trois ensemble ; il ne fléchira pas devant l’accusation de « déconsidérer » un produit de notre sol, et de rompre par-là « l’union sacrée, » non plus que devant la menace d’être voué « à la vindicte populaire. » Hier garde des Sceaux, maintenant président du Conseil, il se rappelle, et son éminent collègue M. le ministre des Finances, en tout cas, n’a point oublié, que le précédent Cabinet a déposé un projet de loi destiné à combattre l’alcoolisme, si inoffensif que les marchands de vins de Marseille le proclament du haut de leurs comptoirs, et à circonscrire « ses prétendus ravages, » notamment par la suppression du privilège des bouilleurs de cru. On ne sait plus combien de semaines ont passé depuis qu’une Commission de la Chambre a entrepris l’examen de ce projet ; on ne sait guère mieux combien de semaines passeront, si le gouvernement ne presse, avant qu’il soit en état d’être rapporté ; on sait seulement que, déjà trop faible ou trop indulgent, il sortira des travaux de la Commission énervé dans l’une au moins de ses dispositions essentielles ; et l’on aperçoit l’amorce de toute une campagne : c’est insulter la nation française, malgré l’héroïsme de son armée, que de parler des méfaits de l’alcoolisme ! Nous oserons pourtant en parler, et nous avancerons, sans crainte d’être démentis, que si, au lieu de trois millions de héros, la France en eût compté cinq millions, les Allemands auraient repassé le Rhin, ou plutôt ne l’auraient pas franchi. Quel que soit le projet qui sortira de la Commission, il importe donc relativement peu, pourvu qu’il en sorte. Dès qu’il sera devenu constant qu’il s’y attarde, le gouvernement tiendra à honneur de faire son office en allant le chercher. Ce n’est pas là une œuvre d’« après la guerre, » mais une œuvre de « pendant la guerre. » Ou pendant la guerre ou jamais. Il y a un an, c’eût été plus aisé ; dans un an, ce serait impossible. Les intérêts privés, parmi lesquels il en est de toute qualité, avaient été écartés, dominés par l’intérêt national : peu à peu ils vont se redresser. On connaît la maxime fameuse, que c’est au commencement des règnes que doivent être commises les cruautés. De même, dans la société moderne, c’est au commencement des grandes crises qu’il faut imposer les grands sacrifices.

L’incursion nocturne d’un dirigeable allemand sur Paris avait failli, auparavant, avoir sa répercussion à la tribune. Cette fois, M. le général Galliéni n’avait pas hésité à dire qu’il préférait que la question ne fût pas posée en séance publique, afin de ne pas risquer de fournir à l’ennemi des renseignemens dont il pourrait se servir. La Chambre tout entière lui a donné raison, même ceux qui n’admettent pas plus qu’une difficulté soit résolue parce qu’on s’est tu qu’ils ne se persuadent qu’elle le soit parce qu’on a prononcé un discours.

Mais la plus grosse des questions qui agitent ou qui viennent d’agiter la Chambre est celle que M. Accambray a soulevée, à propos du contrôle : introduite modestement, d’une main gantée, et comme à pas feutrés, elle pourrait, si on la laissait développer tout ce qu’elle est capable de contenir, devenir capitale c’est-à-dire une question de vie ou de mort. Au fond, sous le voile léger des restrictions et des atténuations, il n’y va de rien de moins que des rapports à deux du gouvernement et du commandement, d’une part ; d’autre part, des rapports à trois du gouvernement, du parlement et du commandement, le parlement faisant le coin, fendant le bloc et s’intercalant par des commissaires. Moins audacieux, moins agressif qu’à l’ordinaire, M. Accambray a pris un soin extrême de paraître ôter à son langage tout venin et même toute amertume. Il a tendu à M. le ministre de la Guerre la coupe de ciguë avec une douceur engageante, se contentant de demander : « 1° Par quels agens de contrôle seront examinés les marchés passés par l’administration de la Guerre pendant la période comprise entre le décret du 31 août 1914 et celui du 2 janvier 1916, relatifs l’un et l’autre aux attributions des fonctionnaires du contrôle de l’administration de l’armée ? 2° Le ministre de la Guerre est-il résolu à exercer, de sa seule autorité, son contrôle aux armées, en y envoyant, en missions inopinées, des fonctionnaires du corps de contrôle ? »

Voilà le texte : il semble correct ; à peine s’il en faut détacher cette incidente : « de sa seule autorité, » qui veut en dire infiniment plus qu’elle n’en dit. Jusqu’ici, ostensiblement, ouvertement, ne sont en cause que les fonctionnaires du corps de contrôle ; des fonctionnaires, des subordonnés du ministre. Si donc ils sont envoyés aux armées, c’est le ministre qui les y aura envoyés ; ils y seront ses délégués ou ses commissaires à lui, et c’est à lui qu’ils rendront compte ; de leur départ à leur retour, ils auront agi par lui et pour lui. Rien de plus régulier, et peut-être rien de plus heureux. Mais où le sophisme se greffe et s’articule, c’est lorsque M. Accambray superpose à ce contrôle administratif, à cet acte du ministre vérifiant par ses délégués comment ses instructions sont exécutées, le contrôle parlementaire, l’acte du parlement envoyant voir comment le commandement se conforme aux desseins du gouvernement. La conclusion dépasse singulièrement les prémisses ; et il est étrange qu’aboutissant là, M. Accambray ose dire dans le même instant : « Il ne suffit pas, en temps de guerre, que chacun fasse tout son devoir et se donne tout entier au pays : il faut encore que chacun soit à sa place, à commencer par le gouvernement. » Et le parlement, ne faut-il pas qu’il soit à la sienne ? Pour ce qui est des relations du gouvernement et du commandement, elles sont régies, comme tant d’autres choses en temps de guerre, quand tout doit être tourné et incliné vers la victoire, par une nécessité de fait que M. le général Galliéni a opportunément rappelée : « Sur le front, nos armées sont en présence de l’ennemi ; sur le front, ce sont les opérations militaires qui priment tout, et il serait inadmissible qu’une opération de contrôle quelconque, ou même un acte de commandement émanant d’une autre autorité que celle du général commandant en chef, puisse s’exercer sans un accord préalable avec lui. » Reste la question des rapports entre le gouvernement et le parlement, en ce qui touche le contrôle des opérations militaires : c’est, on ne saurait trop le redire, la plus grave de toutes les questions, dont les flancs, pour user d’une vieille métaphore, seraient pleins, si on ne les perçait, de conséquences énormes et peut-être effroyables. En termes rigoureusement exacts, c’est tout le problème du pouvoir, tout le problème de l’autorité qui surgit à l’état aigu, dans la circonstance même où la plénitude de l’autorité, où l’unité, l’indivisibilité du pouvoir, est la première condition de la force et, par la force, du salut.

Que l’initiative de M. Accambray n’aille à rien de moins qu’à ruiner cette autorité en la dédoublant, en la divisant, on a pu l’entrevoir clairement par l’intervention de deux socialistes, MM. Brizon et Raffin-Dugens, dont le crédit personnel se rehausse du fait qu’ils représentent deux des fédérations départementales les plus considérables de leur parti, l’Allier et l’Isère. Aux questions, en elles-mêmes anodines, de M. Accambray, M. Brizon a ajouté les trois questions suivantes, qui, elles, sont directes et brutales : « 1° Où se trouve effectivement le siège du gouvernement ? Est-ce à Paris ou bien à Chantilly ? 2° Le ministre de la Guerre et les sous-secrétaires d’État de l’intendance, du service de santé et des munitions, seuls responsables devant le Parlement, ont-ils le droit de donner des ordres — et lesquels ? — dans la zone des armées, ou bien ce droit est-il exclusivement réservé au grand quartier général ? 3° Quel jour prochain propose le gouvernement pour venir procéder avec la Chambre, réunie pour la circonstance en comité secret, à un échange de vues sur les problèmes de la défense nationale et étudier notamment : A. — La question du haut commandement et des états-majors ; B. — La question du contrôle parlementaire réel, par la libre circulation des députés dans la zone des armées et sur le front ; C. — Les mesures prises ou à prendre au cours de l’hiver, au profit de la défense du pays : D. — En général, tous les moyens de salut public pour conduire la guerre à sa fin la plus rapide et la meilleure possible. »

Ainsi plus de ménagemens, plus de transitions ; tout y est, même le mot : salut public. Parallèlement se poursuivait un travail plus discret et plus sourd de conciliabules. On échafaudait le plan non pas d’un, mais de deux Comités de salut public, dont le premier, composé de quarante membres, vingt sénateurs et vingt députés, aurait centralisé les relations avec le gouvernement, autrement dit exercé sur lui sa surveillance pour cause de suspicion légitime ; dont le second, composé de quarante-quatre membres, tous députés, aurait fourni des représentans du peuple en mission aux armées, envers qui les généraux auraient été comptables de toutes leurs décisions, sauf de la direction des opérations militaires, et encore ! mais qui, en tout cas, auraient promené de tranchée en tranchée l’oreille de Denys, ou fait circuler à travers les rangs la bouche de fer où, à Venise, on jetait les dénonciations. Il paraît qu’appuyé seulement par le groupe socialiste et le groupe républicain-socialiste, ce double projet n’a pas de chances de réussir. Il serait, comme on dit, enterré. Félicitons-nous-en, et souhaitons qu’il ne ressuscite pas, ne fût-ce que pour faire du bruit et pour jeter du trouble.

Mais prenons la question de plus loin et de plus haut. C’est un précepte des anciens maîtres que, lorsqu’une institution est corrompue, il faut la ramener à son principe. Or le régime parlementaire se corrompt, se pervertit, dévie, divague. La Revue se fait honneur d’être une maison où toutes les libertés, et d’abord les libertés parlementaires, ont été invariablement, fidèlement aimées, respectées et servies. Elles y ont trouvé, dans les temps difficiles, un asile inviolable, à la porte duquel se sont usées les entreprises du pouvoir absolu, ses caresses et ses colères. Nous-même, combien de fois n’avons-nous pas essayé, à cette place ou dans les pages voisines, d’en reprendre, d’en consolider les bases, de montrer qu’en somme, malgré tout ce qu’on a pu en dire, avant ce bouleversement inouï d’où sortira un monde nouveau dont personne ne saurait encore dessiner la figure, on ne nous a pas proposé un autre arrangement qui répondît mieux aux conditions politiques et sociales de l’Occident européen, dans le XIXe et le XXe siècle ? Mais ce que nous avons défendu, justifié, recommandé, c’est le régime parlementaire contenu, tempéré, à l’état sain ; nullement ce parlementarisme débordé, délirant, qui n’en est que l’état morbide.

Le vrai régime parlementaire, celui qui est un régime et non une anarchie, prurit verbal ou paroxysme d’agitation, n’a pas seulement pour ennemis ceux qui veulent ne lui laisser rien, mais ceux qui veulent lui donner tout ; les uns et les autres se font, de ce qu’il peut et de ce qu’il doit être, l’idée la plus erronée. Dans sa règle et dans sa loi, originairement et essentiellement, le régime parlementaire est un système de gouvernement, par séparation, par relation et par équilibre, on disait jadis des pouvoirs publics ; mieux vaut dire des organes et des fonctions de la vie politique d’une nation. Dans sa règle et dans sa loi, le régime parlementaire est un système de gouvernement à soupapes et à contrepoids, agencé pour empêcher qu’aucun de ses organes n’excède sa fonction, ou, — afin de ne pas mêler les deux séries d’images, — qu’aucune de ses mécaniques ne se meuve hors de son plan.

« Il faut que chacun soit à sa place, disait à peu près de même M. Accambray ; à commencer par le gouvernement ; » oui, mais à continuer par le parlement, par les commissions, par les députés ; ce n’est pas être à sa place que de vouloir être à toutes les places. Le droit de « contrôle » est un droit primitif et imprescriptible du parlement, ce n’est pas douteux ; mais il ne peut s’exercer que dans de certaines limites et dans de certaines formes ; sinon, il n’y a plus de régime parlementaire, il y a le gouvernement des assemblées ou d’une assemblée ; le régime de la Convention et, l’on est bien obligé d’y revenir, du Comité de salut public. Sans doute, c’est une question de mesure ; mais la mesure n’est guère la vertu d’assemblées nombreuses et, par leur origine même, toujours un peu tumultuaires. La théorie, l’histoire, le bon sens s’accordent pour fixer les limites-et arrêter les formes de ce contrôle : le régime parlementaire, normalement construit et conduit, n’est que la combinaison par laquelle on s’est efforcé à la fois de l’assurer et de le contenir.

En résumé, le régime parlementaire consiste en ceci, qui est simple, au moins à écrire : que chacun fasse ce qu’il a à faire, que nul ne fasse que ce qu’il a à faire. Que le gouvernement gouverne, que le parlement examine, propose, discute, approuve, blâme, autorise, repousse, légifère. C’est un vaste champ ; ce sont deux vastes champs : mais chacun ne doit labourer que le sien. S’il y a empiétement, confusion, désordre, faiblesse, ni le parlement ni le gouvernement, aucun des deux n’est sans reproche ; l’un deux n’empiète que parce que l’autre cède. La défaillance appelle l’usurpation. On voit avec crainte, et l’on n’a pas tort, que la Chambre des Députés, sinon le Sénat, siège trop longtemps et trop souvent. Mais si, au mois de juillet 1915, le ministère n’était pas venu dire que, tout en maintenant au point de vue constitutionnel son droit de clore la session, il jurait de n’en pas faire usage, il aurait épargné à une assemblée faillible de dangereuses tentations. Pareillement, quand des commissaires aux armées, séduits inconsciemment par le panache et la ceinture des ancêtres, ont émis la prétention de transporter jusqu’au grand quartier général le contrôle parlementaire, si le gouvernement avait tout net refusé de s’y prêter, il aurait, au premier souffle, brisé un flot qui peut se gonfler en tempête. Il ne l’a pas fait ; et ce jour-là, il n’y a pas eu assez de gouvernement. D’une manière générale, il n’y a trop de parlement que lorsqu’il n’y a pas assez de gouvernement : d’une manière générale, il en est des Chambres et des Commissions dans les Chambres, comme il en est des ligues dans la nation. Chaque fois qu’il se forme une ligue, il est probable qu’une fonction nécessaire n’est pas remplie. Si le gouvernement tient sa place, il n’y a pas de place, pour un Comité de salut public. Mais Bismarck a dit : « La vie de l’Etat ne peut pas être interrompue ; » et Canovas : « Les nations ne veulent pas mourir. » C’est une loi de l’histoire, et c’est aussi une révolte, une revanche de la vie, que le pouvoir ne reste jamais à terre. Quand il tombe, quelqu’un le ramasse. Il passe alors des mains de ceux qui l’abandonnent aux mains de ceux qui s’en emparent.

Le pire des gouvernemens serait l’absence de gouvernement ; et le plus mauvais cesse déjà d’être aussi mauvais, par cela seul qu’il existe, pourvu que manifestement il existe, c’est-à-dire qu’il gouverne, qu’il conçoive et qu’il exécute, qu’il ordonne et qu’il coordonne ; car, de même que le mouvement ne se prouve bien qu’en marchant, ainsi le gouvernement ne se prouve qu’en gouvernant. Il faut donc, dans les temps de crise, non pas élargir, mais resserrer le gouvernement et se serrer autour de lui. C’est l’enseignement de l’expérience. Le sage qui a donné ce conseil à ses contemporains est le même qui, en des lignes immortelles, a exhorté le Prince à délivrer son pays des Barbares : « Je ne puis dire avec quel amour il serait reçu dans toutes ces provinces qui ont souffert de l’invasion étrangère ; avec quelle soif de vengeance ; avec quelle foi obstinée, avec quelle piété, avec quelles larmes. Quelles portes lui seraient fermées ? quels peuples lui refuseraient l’obéissance ? quelle envie lui créerait une opposition ? quel « patriote » lui refuserait le respect ? »

Bien que la question des rapports du gouvernement et du parlement ait, à l’intérieur, une importance vitale, nous nous excuserions de l’avoir traitée trop longuement, si, à l’extérieur, il s’était produit un fait susceptible d’avoir une influence sur la marche ou sur l’issue de la guerre. Mais la situation est stagnante, et l’on peut à grands traits secs, dans son ensemble, sinon en peindre le tableau, du moins en tracer le schéma.

Militairement, sur le front occidental, après que les Allemands ont eu lancé quelques offensives çà et là, comme s’ils voulaient tâter nos lignes et chercher notre point de moindre résistance, aucune attaque en masse ni à fond n’a été poussée ; la canonnade elle-même s’est ralentie. Sur le front russe, les combats, aux environs de Czernowitz, font trêve ; plus au Nord, les communiqués ne nous content que des anecdotes ; au Caucase, se prépare ou s’achève l’investissement d’Erzeroum. Sur le front italien, on espère, avec plus de fermeté de jour en jour, approcher vers l’Ouest de Rovereto, vers l’Est de Gorizia. Le Monténégro est provisoirement rayé de la carte. En Albanie, Essad pacha se débat dans Durazzo ; les troupes italiennes attendent, en se fortifiant, dans Vallona. L’offensive contre Salonique continue d’alimenter abondamment les dépêches de l’agence Wolff ; mais elle continue aussi de n’apparaître que dans ces dépêches. Tantôt ce sont les Autrichiens qui accourent de Scutari, tantôt ce sont les Allemands qui arrivent à Monastir ; le maréchal Mackensen, l’homme volant, se multiplie. Dans ces transformations et changemens à vue, qui pourraient n’être qu’un jeu de cinématographe offert à des peuples qu’on sent lassés, les Bulgares deviennent Allemands, les Allemands Turcs, et, pour les Turcs eux-mêmes, on ne sait pas ce qu’ils deviennent. On nous les montre un jour en Thrace, par centaines de milliers, et, le lendemain, par centaines de milliers encore, en Perse, en Mésopotamie, en Asie Mineure, en Syrie, en Palestine, se dirigeant du côté de l’Inde, si ce n’est du côté de l’Egypte. Ce qui demeure, de toute la fantasmagorie, c’est que Salonique, désormais place de premier ordre, garnie à profusion de soldats, d’artillerie, de matériel et d’approvisionnemens, respirant librement dans l’air qu’elle s’est donné, couverte des embuscades de la mer par l’occupation de Karaboroun, met sa pointe au flanc droit de l’ennemi, gêne sa circulation, et n’a encore reçu que la visite d’un Zeppelin, accompagné de cinq ou six Taubes, à l’instar de Paris.

Diplomatiquement, on pourrait dire que ç’a été la quinzaine des neutres. — En Suisse, nous avons eu l’affaire des colonels Egli et de Wattenwyl (renseignemens transmis à l’état-major allemand), qui a provoqué les démonstrations de Lausanne, où le drapeau impérial a été arraché de la fenêtre du consulat ; qui a suscité un vif mécontentement dans les cantons romands, fait avancer au 1er mars la réunion de l’Assemblée fédérale. — En Suède, les déclarations du premier ministre, M. de Hammarskjœld, au sujet, justement, de la neutralité, de son caractère et de ses conditions, a forcé l’attention partout appelée des chancelleries. Une phrase au moins de cet exposé demandait à être relue (mais il n’est pas bien sûr que ce ne soit pas une citation d’un discours plus ancien). De toute façon, quoique nous n’ignorions pas les œuvres de la propagande pangermaniste, nous savons, par compensation, qu’elles n’ont pu abolir l’œuvre, beaucoup plus solide, des siècles, ni détacher de l’amitié française ceux qui prenaient plaisir à être surnommés, et à se nommer eux-mêmes, les Français du Nord. Il est vrai que le monde ne se meut pas seulement par la sympathie, que tout n’y est pas attraction d’esprit ou de cœur, et que l’intérêt aussi est un puissant levier. Mais tous les intérêts de la Suède ne s’orientent pas vers l’Allemagne, et tous n’ont pas souffert, exclusivement, du fait de l’Angleterre. Il est vrai, en outre, qu’on s’est ingénié à faire revivre les vieilles phobies d’autrefois, le prétendu péril anglais, le prétendu péril russe ; mais M. Sazonow, comme sir Edward Grey, a dû, par des assurances qui ne permettent plus d’ergoter ni d’insinuer, dissiper tous les nuages. Les plus récentes difficultés ne sont, à aucun titre ou à aucun degré, imputables à l’Entente : l’Allemagne seule les a créées. — Aux États-Unis, où la campagne est commencée pour l’élection présidentielle, M. Woodrow Wilson, pour tenir autant que possible la balance égale et conserver cette attitude d’impartialité qui est la noblesse du juriste, adresse alternativement des notes à l’un et à l’autre des belligérans, à l’Entente sur le blocus, aux Empires du Centre sur leurs attentats. Mais ces dernières sont plus sévères, et doivent l’être, puisque ce n’est pas nous qui avons torpillé la Lusitania. L’Allemagne a beau répondre qu’elle ne pouvait pas deviner que le paquebot portait des Américains, et qu’elle regrette pour eux ce qui est arrivé. Les États-Unis ont toujours fait profession d’avoir de l’humanité une conception plus étendue, et c’est de cette conception plus large qu’ils ont tiré, par exemple, l’un des motifs de la guerre qu’ils firent, en 1898, à l’Espagne, pour lui enlever Cuba et les Philippines tyrannisées, suivant eux, par des procédés de conquistadores et des méthodes coloniales surannées. — Les nouvelles de Grèce oscillent entre la démobilisation, le retrait des troupes de Thessalie, des démentis, de nouveaux appels de réserves non encore convoquées, des simulations de complot, des machinations, des intrigues. — De Roumanie enfin viennent des indications qui ne sont peut-être pas à négliger. Mais ce sont des matières trop délicates pour être touchées on passant.

Au demeurant, l’univers entier est secoué par des catastrophes, accidens de chemins de fer, explosions, incendies ; les Parlemens sautent et brûlent comme les usines. A Constantinople, le prince héritier Youssouf-Izzeddine, officiellement, meurt suicidé. On l’a trouvé les veines ouvertes, dans une mare de sang, ainsi que, quarante ans avant lui, on trouva son père, le sultan Abdul-Aziz. C’était un prince mélancolique, une sorte d’Hamlet ottoman qu’on ne pouvait, au dire d’Enver pacha, distraire que par le bulletin des victoires du Croissant, sous le protectorat d’El-Hadj-Guilloun. Les Jeunes-Turcs ont mené autour de son cercueil un deuil suspect, un deuil vénal de vocifératrices. Il est parti, enveloppé dans une oraison funèbre du Kaiser. Cela lui fit de belles funérailles.


CHARLES BENOIT.

P.-S. — Au sortir d’un entretien avec la Commission sénatoriale de l’armée, M. le sous-secrétaire d’État de l’aéronautique a donné sa démission. Il est remplacé par un directeur. Le ministère de la Guerre n’a donc plus que trois sous-secrétariats.

M. le président du Conseil n’a pas jugé que le contretemps fût de nature à le retenir. Il est parti pour Rome, accompagné de M. Léon Bourgeois, de M. Albert Thomas, d’une suite de personnages civils et militaires. Si même ce déplacement ne devait que procurer une plus étroite concordance d’intention et d’action entre les Cabinets et les États-majors, il faudrait encore nous en réjouir. — CH. B.


Le Secrétaire Général, gérant, JOSEPH BERTRAND.