Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1916

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Chronique n° 2011
31 janvier 1916


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Le rite constitutionnel est accompli. Le passage parlementaire de l’an 1915 à l’an 1916 s’est fait tout doucement, non pas à la muette, bien entendu, ce qui serait contradictoire à la nature même de l’institution, mais sans secousse. Dans les deux Chambres, les présidens aisément réélus ont prononcé les paroles convenables. M. Paul Deschanel, selon son habitude, a dit éloquemment de bonnes ou d’excellentes choses. Son allocution inaugurale a été tour à tour un bilan, une apologie, une admonestation. Il faut en souligner une phrase. Après avoir reconnu que, parmi les critiques adressées à ses collègues, « il en est où leur clairvoyance saura, à n’en pas douter, discerner la part de justesse, » M. Deschanel a ajouté : « Mais il est d’autres critiques qui paraissent moins admissibles. Par exemple, la Chambre s’est-elle immiscée dans la direction des opérations militaires ou dans la conduite des négociations diplomatiques ? Non. (Interruption : Pas assez ! ) Depuis le commencement de la guerre, militaires et diplomates ont agi en toute indépendance ; ni les attributions n’ont été confondues, ni les responsabilités. Et ceux qui vous reprochent aujourd’hui un excès de curiosité seraient mal venus à vous reprocher plus tard un excès de réserve. »

Qui aime avec ardeur craint beaucoup et de loin pour l’objet qu’il aime ; mais voilà un tourment que la sollicitude de M. Paul Deschanel doit s’épargner. Personne ne songera plus tard à reprocher à la Chambre un excès de réserve ; et, quant à présent, on ne lui reprocherait ses excès de curiosité que si, par le désordre qu’ils risqueraient de jeter sur les points où elle s’exerce, la tâche nécessaire, l’œuvre sacrée en était compromise. Au demeurant, la France sait trop que la seule maxime certaine de gouvernement appliquée la plupart du temps pendant les vingt dernières années a été que, n’importe qui étant bon à n’importe quoi, on peut, n’importe quand, le mettre n’importe où. Elle ne repousse donc pas l’idée que le pouvoir et l’administration soient contrôlés. Mais elle voudrait d’abord être sûre de la compétence du contrôleur lui-même ; et elle ne voit pas distinctement pourquoi cette compétence qui aurait fui les ministères habiterait, par une sorte de grâce infuse, dans le sein des commissions. Elle se méfie à juste titre de l’imitation maladroite ou brouillonne des exemples de la Convention, du Comité de salut public et des commissaires aux armées. Si les bureaux séculairement endormis ne se sont encore qu’à demi éveillés au bruit du canon, elle ne veut pas qu’en remontant la mécanique on la dérègle et qu’en la secouant on la casse. « Touche à tout » et « Ne touche à rien » sont deux espèces également funestes : le plus simple, mais peut-être le plus difficile, est que chacun fasse bien ce qui le regarde.

De jour en jour davantage, les commissions se montrent dans leur rôle nouveau. Ce ne sont plus seulement, et même ce ne sont plus du tout, des organes que se donnent les Chambres pour étudier une question et leur en faire rapport. Plutôt même que des organes de relation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, c’est tout ensemble comme une délégation permanente du législatif et comme une excroissance parasite de l’exécutif. Il ne faudra pas s’étonner si le régime parlementaire s’en trouve déformé, et la Constitution elle-même faussée. Il ne faudra pas trop se plaindre si la République, si la patrie n’en éprouve point de pire détriment. Mais nous philosopherons là-dessus, lorsque la paix nous aura refait des loisirs. Pour le moment, il s’agit de vivre, c’est-à-dire de vaincre. Les quarante-quatre commissaires aux armées que le parti socialiste propose précisément de revivifier n’y aideraient guère : fabriquons toujours de l’artillerie lourde.


A l’extérieur, malgré quelques émotions, la situation demeure la même en ses lignes générales. Les nouvelles du Monténégro se succèdent, annonçant coup de théâtre sur coup de théâtre : ce qu’on croyait hier le dénouement n’est ce matin qu’une péripétie. Quoiqu’il ne soit pas très facile de savoir tout ce qui s’est passé, il n’est pourtant pas impossible, avec ce qu’on sait, de reconstruire ou reconstituer le reste. Le mont Lovcen a été pris par les Autrichiens ; c’est le fait autour duquel tourne le drame, qu’il ait été ou non mêlé de comédie. On connaît, pour en avoir lu et relu la description depuis dix-huit mois, cette position qui domine Cattaro de tout près, et, sur le versant opposé, la capitale du petit royaume, la ville ou bourgade de Cettigné. Depuis dix-huit mois aussi qu’ils la tenaient ou qu’ils auraient dû la tenir, pourquoi les États de la Triple, puis de la Quadruple-Entente ne l’ont-ils pas consolidée, renforcée encore et garnie de façon à la rendre inaccessible à l’ennemi ? Il est certain que l’on n’en a jamais tiré, soit pour la défensive, soit même pour l’offensive, le parti que l’on en eût pu tirer. De là, des batteries modernes auraient eu sous leur feu deux ou trois au moins des cinq échancrures qui forment les fameuses bouches de Cattaro, et jusqu’en ses repaires auraient inquiété la flotte autrichienne. Nous y avons bien, au début, hissé de grosses pièces, mais de vieilles pièces de marine, munies d’obus chargés à la poudre noire, d’une portée trop courte, et dont la fumée, à défaut d’autres indications, eût suffi à révéler l’emplacement. Tout récemment, on s’était enfin décidé à réparer une erreur aussi regrettable : un navire est parti d’un port italien, amenant du matériel perfectionné, mais il n’est pas arrivé, et l’on s’en console, médiocrement, en pensant que c’est autant de butin que les Impériaux n’auront pas fait. Seulement, si ce matériel avait été en place, le mont Lovcen n’aurait pas été pris : il eût fallu qu’il fût livré. Or il est certain, d’autre part, qu’il a été défendu héroïquement par les Monténégrins fidèles et par un détachement français contre une attaque d’infanterie poussée simultanément de Cavac, de Cuk, de Mirac, et qu’avait préparée un bombardement de terre et de mer.

Le Lovcen enlevé, Cettigné était aussitôt menacée, puis occupée. Les Autrichiens apparaissaient à Rjeca, à l’extrémité de la route qui, par Niegusci relie Cettigné même à Cattaro ; à Virpazar, au bout du petit chemin de fer qui descend, en se tortillant, vers Spizza et Antivari ; sur l’un et l’autre point, à douze ou quinze kilomètres de le corne Nord-Ouest du lac de Scutari. Il n’y avait pas une heure à perdre. Le roi Nicolas, qui était à Podgoritza, s’est transporté de sa personne et a transféré son gouvernement à Scutari, au-delà de l’ancienne frontière albanaise, tandis qu’il invitait le corps diplomatique accrédité auprès de lui à aller l’attendre en Italie, à Brindisi, tête de ligne adriatique où il voulait se rendre pour guetter un retour inespéré de la fortune. C’est alors que s’est mise à courir une étrange rumeur, confirmée presque immédiatement par des déclarations officielles au Reichstag allemand et à la Chambre des Députés hongroise, saluée à toute volée par les cloches des deux Empires.

Le 13 janvier, deux ministres monténégrins et un major d’artillerie se seraient présentés aux avant-postes autrichiens et auraient exprimé le désir d’entrer en pourparlers pour une capitulation. Il aurait été répondu : « La première condition pour l’ouverture et la poursuite des négociations est la capitulation sans conditions de l’armée monténégrine. » Par capitulation sans conditions, voici ce que l’Autriche entendait. L’armée entière déposerait les armes, les déposerait littéralement ; c’est-à-dire que, rangés par fortes unités, les hommes se courberaient et les mettraient à terre chacun devant soi ; non pas seulement les armes modernes, officielles, uniformes, leurs armes de soldat ; mais les vieux fusils, les vieux pistolets, les souvenirs de famille, leurs instrumens de chasseur, leurs insignes de guerrier. Et tous les hommes, depuis l’adolescence jusqu’à l’extrême vieillesse, et aussi les femmes, qui souvent ont accompagné les hommes à la guerre, seraient, avec des traitemens divers, compris dans la reddition. Puis le Monténégro serait partagé en secteurs, comme une grande forêt, que fouilleraient, afin d’y étouffer les moindres étincelles, des colonnes volantes. Au surplus, les vaincus n’avaient qu’à s’en remettre à la générosité du vainqueur, qui ne manquerait pas de se manifester dans la mesure où elle s’accorderait avec les intérêts de la monarchie austro-hongroise.

A peine ces négociations furent-elles amorcées que tout le monde crut conclue la paix séparée du Monténégro. La nouvelle déchaîna dans les Chambres des deux Empires, où elle fut apportée solennellement, toute délibération cessante, des acclamations enthousiastes et ce sont les comptes rendus qui le disent, « une joie frénétique ; » en rapport beaucoup moins avec l’importance intrinsèque de l’événement qu’avec la valeur qu’on se plaisait à lui prêter comme symptôme ou comme symbole. Fin et délicat comme on ne l’est que sur les bords de la Sprée, le président du Landtag prussien s’était écrié, au bon gros rire de l’assemblée et du public : « Et d’un ! Espérons que les autres suivront bientôt : quant au dernier, que les chiens le mordent ! » Sur quoi, les carillons avaient redoublé. Tout à coup on apprend que les pourparlers sont rompus ; le Monténégro repousse comme humiliantes les prétentions autrichiennes ; peut-être un ou deux généraux (on cite le général Martinovitch), de glorieux chefs de bandes refusent-ils d’obéir ; le roi Nicolas expédie de Scutari la Reine, les princesses, son gouvernement à Brindisi, et de Brindisi à Lyon ; il rédige une proclamation enflammée, avertit l’Europe qu’il retourne à Podgoritza avec les princes, au milieu de ses troupes, pour y combattre, jusqu’à son dernier souffle, pour y mourir en roi. Deux jours ne se sont point passés qu’il part, non pour Podgoritza, mais pour Brindisi, à son tour, et de Brindisi, pour Lyon, où sa famille aspire anxieusement à retrouver le maître, le père, le chef, le roi ; confiant la résistance suprême au prince Mirko et au général Voukotitch, qui jadis, président du Conseil, avait réputation, méritée ou non, d’austrophile. Cependant l’Allemagne et l’Autriche restent muettes. Est-ce qu’elles ne comprennent pas ? Sont-elles vraiment déçues ? Ou sourient-elles sous cape ?

Ailleurs, en dehors des Empires du Centre, dans les pays de l’Entente et chez les neutres, il s’est levé une nuée de soupçons. Nulle part autant et nulle part aussi vite qu’en Italie. Le Lovcen a été bien rapidement cédé ; qui donc a eu soin de ne laisser que 1 200 Monténégrins pour le défendre ? Ces chemins si difficiles se sont bien facilement ouverts : et, par tous ces chemins, durant une semaine, notamment par la route qui suit le littoral, en dépit des résipiscences, les Impériaux ont avancé sans encombre. Les nids de l’aigle et du faucon ont été dénichés bien tranquillement, après que l’aigle toutefois et le faucon s’étaient envolés. Des esprits curieux se sont lancés sur cette piste, et l’ont remontée en courant, car le ressentiment ravive la mémoire, et l’imagination, fouettée par la colère, galope. De telles histoires, qui ne sont pas de l’histoire, n’offrent qu’un très mince intérêt, d’autant qu’il est à peu près impossible de connaître la vérité. Ce n’est que le temps qui la découvrira. En attendant, abritons honorablement l’exil du roi Nicolas. C’est un vieillard et c’est notre hôte : nous ne voulons pas en savoir davantage.

De même il n’est guère plus intéressant de se demander et de demander aux autres si ce qui s’est produit aurait pu ne pas se produire ; ce qui est fait est fait ; ç’a été mal fait, mais c’est fait : n’aggravons pas nos déconvenues par des polémiques oiseuses et dangereuses. Aux journaux français, anglais, russes, qui paraissaient accuser l’Italie de mollesse ou de lenteur, la presse italienne a riposté en relevant les erreurs de la Quadruple-Entente. Deux ministres même, de qui la personnalité rehausse encore la fonction, M. Martini, ministre des Colonies, M. Barzilaï, ministre d’État, incidemment, sont intervenus dans la querelle. En forme presque lapidaire, avec sa concision toscane, M. Ferdinando Martini a déclaré : « Pour nous, ne nous touche en aucune façon le reproche d’abstentions, de négligences, d’oublis, de conseils tus. » Ces quatre mots en diraient long ; à quoi bon le leur faire dire ? Retenons seulement que nous nous sommes mépris, entre autres choses, sur la valeur de la politique autrichienne. A force de nous représenter l’Autriche-Hongrie comme un assemblage chancelant, de répéter qu’elle est toujours en retard d’une idée, d’une année ou d’une armée, et dix phrases proverbiales, prétendus aphorismes, faux axiomes qui ne sont que des papillotes à envelopper des riens diplomatiques, nous avons méconnu qu’elle ait une grande tradition de politique extérieure, conçue avec astuce, conduite avec persévérance ; une politique spécifiquement balkanique, réaliste, sans illusion, sans scrupule, fondée sur une étude des coutumes, des mœurs, des caractères, poussée jusqu’à un degré de profondeur où personne ne l’avait portée avant certains de ses hommes d’État. Je me souviens d’avoir eu sur l’Orient, avec M. de Kallay, il y a une vingtaine d’années, les conversations les plus instructives ; et il n’aimait point qu’on le lui rappelât, mais il avait débuté par écrire sur les Serbes, dont il avait du reste injustement médit. De la Bosnie-Herzégovine, l’Autriche a fait, n’y eût-elle qu’à demi réussi, un foyer d’irradiation à travers la péninsule slave et musulmane. Patiemment, hypocritement, elle a travaillé par ses émissaires, prêtres, médecins, maîtres d’école, voyageurs de commerce, le sandjak de Novi-Bazar, le Monténégro, la Vieille-Serbie, l’Albanie septentrionale. Elle a enfoncé le coin dans l’Entente balkanique entre la Serbie et la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce ; elle l’a disjointe, a repris une partie perdue. Elle a osé pratiquer, au XXe siècle, une politique du XVIe : diviser pour régner ; mais c’est précisément celle-là qui convenait, et la seule qui convint, envers des Puissances du second ordre dont l’union serait une menace pour leur voisine du premier.

Cette même politique, l’Italie en a trop longtemps souffert pour l’ignorer. Elle a vu clair dans le jeu de l’Autriche, nous lui rendons volontiers cet hommage, mais n’est-ce pas plus que jamais l’heure d’y fixer ses yeux ? Des regards si pénétrans ne doivent pas traîner inutilement sur les défaillances du passé, quand même ce ne seraient pas les siennes. Il n’y a plus, en effet, jusqu’à ce que la victoire ait permis de les restaurer, ni de question de Serbie, ni de question de Monténégro. Ou plutôt, il n’y a, pour l’instant, qu’une question subsidiaire : sauver ce qui peut être sauvé de l’armée serbe et des troupes monténégrines, les refaire et les utiliser au mieux des intérêts communs. Mais il y a, en revanche, une question albanaise et une question épirote, qui font ensemble une question du Balkan occidental, et qui, comme telles, touchent sans doute tous les États de la Quadruple-Entente, en tant que le Balkan est un des champs de bataille de la Grande Guerre ; qui, en tant que ce Balkan occidental surplombe et domine l’Adriatique, touchent l’Italie plus particulièrement. Au fond, et dans les termes les plus larges, il reste la question de l’Adriatique.

Posons-la donc sur la carte, du Nord au Sud. Du point de vue italien, pour la Vénétie julienne, le golfe de Trieste, et l’Istrie jusqu’au Quarnaro, il ne saurait y avoir de discussion : ce sont proprement des terres séparées, et le devoir national est de les réunir à la patrie. Mais ce n’est que par réminiscence des géographes romains du siècle d’Auguste que Dante assignait au Quarnaro la mission de fermer l’Italie et de baigner ses frontières ; l’histoire ne s’est pas arrêtée à Auguste, et d’autres ont poussé la limite au-delà, vers le fossé romain de Tarsatica et la région où maintenant est Fiume. Viennent ensuite le Littoral et les côtes de la Dalmatie, avec leur Archipel. Ici, on retrouve Venise. L’empire de la mer, la maîtrise de l’Adriatique, appartient à qui tient le Quarnaro, l’Archipel et la Dalmatie. « Le peuple qui occupera les côtes de la Dalmatie, écrit l’un des meilleurs historiens de l’ancienne Rome, M. Ettore Pais, exercera toujours une prépondérance sur les rivages opposés. Ce ne seront pas luttes de pirates ; mais tous les dangereux engins de guerre de notre temps seront à l’avantage de qui aura sa base navale dans les insidieux archipels des îles dalmates. Piero Foscari, qui, par ses profondes connaissances maritimes et ses hauts sentimens de patriotisme, est si digne de porter fièrement le nom qui remémore les gloires de Venise, a montré les périls que l’Italie doit attendre de qui possède les côtes de l’Istrie et de la Dalmatie. Et ces périls qui menacent aujourd’hui l’Italie ne seront pas différens et moins graves, si, de l’immense conflit qui ensanglante l’Europe entière, sortent vainqueurs les Serbes rêvant un empire qui aille de Trieste à l’Albanie, ou les Hongrois obéissant au cri de Kossuth : « Les Magyars à la mer ! » L’article de la Rivista d’Italia porte sa date : il est du mois de mai 1915 ; mais il n’y a qu’à substituer la Bulgarie à la Serbie, les craintes patriotiques du professeur Ettore Païs n’en seront que plus légitimes. Les côtes du Monténégro peuvent n’avoir pour l’Italie qu’un intérêt historique, du fait que les bords méridionaux des bouches de Cattaro, entourés d’une enclave entre la République de Raguse et les possessions turques, furent autrefois du domaine de Venise : quoiqu’il y ait la Spizza, qui provoqua un incident parlementaire sous le ministère de M. Tittoni, Antivari, Dulcigno, et San Nicolo, à l’embouchure de la Bojana. Mais il n’en est certainement pas ainsi des côtes albanaises, de Saint-Jean de Medua à Durazzo, à Vallona, à Santi-Quaranta. Vallona est si rapprochée d’Otrante, d’où par, beau temps on aperçoit la Linguetta et la couronne des monts Acrocérauniens, que c’est comme le deuxième battant de la porte de l’Adriatique. Si l’Italie n’est pas en sûreté à Vallona, elle n’est pas en sûreté chez elle. Et c’est pourquoi, depuis quarante ans, depuis la première visite de Crispi à Bismarck, sans évoquer des relations beaucoup plus vieilles, l’Albanie a toujours été dans la pensée, nous ne disons pas dans les arrière-pensées de l’Italie, car nous croyons volontiers que, sur l’Albanie même, l’Italie n’a pas d’arrière-pensées. L’Albanie ne vaut pour l’Italie que par ses rivages ; mais, par ses rivages, elle vaut tout pour elle ; y être ou ne pas y être change du tout au tout les conditions de sa vie. Il est permis à l’Italie de ne pas vouloir s’engager à l’intérieur de l’Albanie ; il ne lui est pas permis de souffrir qu’une autre grande Puissance s’y installe et arrive jusqu’à la mer. Les Albanais, divisés en tribus, incapables de former une nation, restés à l’état quasi primitif, avaient du moins le mérite de ne pas l’inquiéter, et, en ce sens, elle avait ses raisons de dire : l’Albanie aux Albanais. Mais, même si, en Albanie, elle ne voulait rien pour elle, l’Italie ne voudrait pas encore qu’un autre y voulût, parce qu’il n’y pourrait vouloir que contre elle. Après avoir vu, non peut-être sans quelque exagération, « le péril serbe, » comment n’apercevrait-elle pas dans sa réalité le péril bulgare, ajouté à l’oppression autrichienne ?

Mais ce n’est pas tout. Le Balkan occidental est menacé d’une double poussée ; une poussée, pour ainsi dire horizontale, des Bulgares vers l’Adriatique, et une poussée, en quelque sorte verticale, des Austro-Allemands vers Salonique. Les uns de l’Est à l’Ouest, les autres du Nord au Sud, taillent la péninsule en incision cruciale. Or l’Italie n’a pas enfermé son avenir dans l’Adriatique ; tout son avenir, politique et économique. N’eût-elle pas de visées territoriales, qu’en plein développement comme elle l’est, il serait naturel qu’elle eût pourtant des visées commerciales, et qu’un peu à l’étroit dans ses limites pour une population d’une fécondité heureuse, elle méditât de s’arrondir ou de se dilater, soit en une sphère de colonisation, soit en une sphère d’influence. La voici dès lors attirée, après la Libye, vers le Dodécanèse où elle a posé le pied, vers la Méditerranée orientale où partout elle retrouve encore la marque de Venise. Mais, dès cet instant, sa voie est tracée ; voie royale et impériale qui va de Santi-Quaranta, par Okhrida, vers le Vardar inférieur. Qu’elle s’en souvienne avant que la minute fatidique s’écoule : l’Italie a enseigné au monde que la vertu des forts est de ne pas laisser passer l’occasion.

A de certains signes, il semble que l’Italie hésite, et nous nous garderons bien de l’assaillir de nos objurgations ou seulement de nos conseils : c’est une de ces décisions que chacun doit tout seul prendre pour soi-même. M. Martini, parlant au Palazzzo Vecchio de Florence, en présence de M. Salandra et au nom du gouvernement, s’est exprimé en termes dont le vague apparent est baigné à dessein d’une obscure clarté : lorsque ce maître de la langue reste obscur en étant clair et est clair en restant obscur, il n’y a pas de doute possible, on le lui a recommandé : « Nous ne pouvons pas tout, a-t-il dit, nous ne devons pas tout : et nous devons principalement ne pas chercher de défaites qui puissent être prévues, ne pas disperser nos forces, ne pas disséminer les moyens techniques que la présente guerre veut si puissans et si multiformes. En concentrant nos efforts sur les seuls points où la défense de notre frontière, inviolée et inviolable, et la tutelle de notre avenir politique et économique nous ont appelés et nous appellent, nous donnons à la cause commune l’aide la meilleure et nous travaillons à hâter le jour dans lequel « hors du sang, la paix soulèvera, toute blanche, ses ailes. » Quand ? Quand la force aura contraint la force à s’incliner devant le droit… etc. »

Dans un des trois ou quatre discours qu’il a prononcés, ces jours-ci, à Bologne, à Padoue et à Ancône, un autre ministre, M. Barzilaï, émet à sa manière un jugement analogue. Il faut racheter l’Adriatique, la libérer du servage qui pèse sur elle ; mais le combat libérateur peut être livré ici ou là ; et l’Adriatique inférieure peut être défendue dans le haut de l’Adriatique. Le conflit ne sera finalement résolu ni en Serbie, ni au Monténégro, ni en Albanie : l’Adriatique peut être gagnée sur le Carso. Ainsi ce Triestin persévère dans l’idée qui a, depuis qu’il a l’âge d’homme, illuminé toute sa carrière. A la thèse du gouvernement, qui se dessine ou s’esquisse sous ces formules, l’opinion publique fait écho par la voix des revues et des journaux. « Victor, » — c’est le directeur lui-même de la Nuova Antologia, le sénateur Maggiorino Ferraris, — serait d’avis que l’Italie se fortifiât dans Durazzo et dans Vallona, sous une triple ceinture d’artillerie, et attendit le choc de l’ennemi, comme les Anglo-Français le font dans Salonique. Le Corriere della Sera morigène la presse étrangère qui répand l’illusion « que l’Italie dispose, par dizaines, de corps d’armée à envoyer sur le théâtre balkanique, tantôt pour attaquer la Macédoine à travers l’Albanie, tantôt pour défendre le Lovcen et sauver le Monténégro… L’Italie n’a pas tant de forces disponibles pour des expéditions d’outre-mer. L’Italie n’a pas exubérance de-troupes pour la défensive et pour l’offensive… Nous avons envoyé en Albanie un corps d’expédition soustrait du bilan de nos forces, sans compensation. Notre Gouvernement et notre État-major diront si, par la suite du temps, nous pouvons faire plus. »

Et c’est parfaitement vrai : il n’appartient qu’au gouvernement italien et à l’état-major italien de calculer les chances, les risques, de combiner l’action et les ressources de l’Italie. Quelques motifs que nous ayons de croire qu’elle est loin de toucher à la limite de ses moyens, ou seulement d’en approcher, elle les mesure mieux que nous. Mais, mieux que nous aussi, elle sait qu’il ne pourrait y avoir pour elle de plus grandes raisons d’agir que des événemens balkaniques qui posent à la fois la question de l’Adriatique et la question de la Méditerranée orientale.

Pour ce qui nous concerne directement, on a plaisir à constater que nos résolutions s’affermissent. Tandis que les Anglais, prenant un parti énergique, et sacrifiant l’amour-propre au succès, achevaient d’évacuer Gallipoli pour un objectif plus utile, nous avons débarqué dans l’Ile de Corfou. Les considérations qui nous y ont amenés sont de trois sortes : 1° recueillir au plus près et réorganiser au plus tôt les contingens valides de l’armée serbe ; 2° débarrasser l’Ile elle-même, ses anses, ses criques et purger ses parages des sous-marins allemands et autrichiens qui l’infestaient périodiquement ; par surcroît, en expulser des touristes ou des immigrés que la circonstance allait changer en espions ; 3° faire sentir à qui de droit que la Quadruple-Entente pourrait, s’il en était besoin, serrer dans un anneau de fer les neutralités qui glisseraient de la bienveillance à la trahison. Brelan de protestations, déluge de larmes de crocodile. L’innocente Allemagne et ses élèves, l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la Turquie, se sont indignées contre ce nouvel attentat au droit des gens, qui va gêner les attentions qu’elles avaient pris l’habitude de témoigner aux voyageurs. L’Autriche, plus émue encore, en a appelé au gouvernement des États-Unis, par l’entremise de l’ambassadeur de la Confédération à Vienne, de la violation des traités de Londres du 14 novembre 1863 et du 29 mars 1864 garantissant la neutralité de Corfou. L’Empereur allemand a gardé une réserve inusitée, comme propriétaire de l’Achilleïon, qui a du reste été respecté, sauf peut-être dans les facilités qu’il aurait pu fournir à la télégraphie sans fil. Mais son beau-frère, le roi des Grecs, ne se contient plus. Il élève récriminations sur récriminations, et l’on préférerait pour lui qu’elles fussent spontanées, qu’elles vinssent d’un mouvement de son âme. Un roi, lorsqu’il est en courroux, a ses truchemens consacrés par le protocole : ses ministres, ses ambassadeurs. Celui-ci crie à tous les vents et profane un peu son chagrin. Le moins qu’on puisse dire de ses interviews, c’est qu’elles sont aigres. Le roi Constantin ne pardonne pas aux Alliés la situation où il s’est mis, et qui n’a pas encore, peut-être, déroulé toutes ses conséquences. Avec l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie et la Bulgarie, nous discuterons sur le droit des gens et ses violations au cours de la guerre, depuis le 2 août 1914, quand l’heure en sera revenue, après la victoire, en les tenant pour ce qu’elles sont et en ne leur permettant pas de se donner pour ce qu’elles ne sont point. Quant au roi Constantin, en sa qualité de roi des Grecs, puisqu’il montre du droit des gens un souci louable en lui-même, le droit des gens propose à ses réflexions cette vérité incontestable, qu’il doit avoir sans cesse présente, et sur laquelle, pour notre part, nous ne nous excuserons pas d’appuyer : les trois Puissances garantes de l’existence de la Grèce n’ont promis d’y maintenir qu’un prince libre, indépendant et constitutionnel. Si le roi Constantin s’attache fermement à cette vérité, il ne se laissera pas entraîner, par des suggestions imprudentes, à des actes d’exception qui seraient des actes de violence. Il ne se jettera pas, par la proclamation de l’état de siège, dans l’arbitraire tout plein pour lui d’irréparable. Il se placera en roi et en gentilhomme, si c’est cette dernière qualité qu’à bon droit il estime par-dessus tout, au travers des mauvais desseins qui viseraient M. Venizelos jusqu’en sa liberté ou en sa personne même, et qui se sont assez affirmés pour que les amis de l’illustre homme d’État se croient obligés de l’entourer de leurs précautions. Repassant dans sa gratitude, que la jalousie n’a pu éteindre, les services rendus, l’impopularité vaincue, la réputation reconquise, le grand accroissement du nom et du territoire grecs, il ne perdra jamais de vue que, même hors du pouvoir, même hors du parlement, simple citoyen et presque pauvre, M. Venizelos est le plus solide soutien et le plus brillant ornement du trône.


Entre temps, il s’est joué à Nisch, en Serbie, une assez bonne farce. L’Empereur allemand et le tsar des Bulgares se sont rencontrés pour célébrer leurs triomphes invicem. En allemand et en latin bulgarisé, Ferdinand de Cobourg a chanté les grandeurs des Hohenzollern, de la Prusse, de l’Allemagne, de Guillaume le magnifique, Cæsar imperator et rex, victor et gloriosus ; la seule langue interdite à ce prince qui a du sang de France, c’est le français. La date du 18 janvier avait été pieusement choisie. Le 18 janvier 1701, Frédéric Ier de Prusse ceignit son front de la couronne royale ; le 18 janvier 1871, à Versailles, — le tsar Ferdinand a eu le courage d’insister : à Versailles, — Guillaume Ier restaura la dignité de l’Empire. Et le 18 janvier 1916, à Nisch, la romaine Nissa, ville natale de Constantin le Grand, Guillaume II rétablit l’Empire d’Orient. Il ne pouvait se déplacer pour moins. S’il compte ce jour parmi les plus désirés de ses jours, qu’il a longtemps appelés de ses ardens souhaits, on pense bien que ce n’est pas parce qu’il devait y recevoir des croix bulgares. Et la mise en scène se dévoile. Cette maladie, cette opération, cette agonie prochaine ou déjà commencée, cette famille éplorée autour du chevet impérial, puis cette guérison subite, ce départ précipité, cette apparition fulgurante, c’était ce que, derrière la rampe, on nomme une préparation. Cependant, Ferdinand piochait son thème, et se flattait de décrocher, avant l’Autrichien, le Hongrois et le Turc, le prix de servilité, sous l’espèce, probablement, d’un vicariat de l’Empire néo-byzantin. Il revenait par un détour à sa chimère. Guillaume II se contentait de l’apothéose. La réclusion de Potsdam avait pour but de faire ressortir par contraste la résurrection de Nisch, Castrum Nissa. Mais l’Empereur allemand s’abuse sur l’importance que peut avoir sa vie ou sa mort, après qu’il a lâché sur l’univers tant et de telles catastrophes, au milieu de ces hécatombes de nations, quand par lui tous les champs de l’Europe se couvrent d’une cruelle moisson de jeunesse. Ainsi l’orgueil des anciens rois voulait pour sépulcre la masse énorme des pyramides. Eux aussi aimaient le colossal. Mais la pyramide écrasait de toute sa hauteur et accablait de toute son ombre le cercueil d’un vrai César. A plus forte raison, un faux, salué seulement par un tsar de Bulgarie, dans un latin barbare ou la kultur échoue à se déguiser en civilisation.


CHARLES BENOIST.

Le Secrétaire Général, gérant, JOSEPH BERTRAND.