Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1835

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Chronique n° 66
14 janvier 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1835.


Bizarre époque ! La guerre elle-même, qui autrefois secouait la terreur et faisait trembler les nations, cette terrible guerre que les anciens représentaient la boucbe teinte de sang, les mains armées de foudre, eh bien ! cette guerre n’est plus aujourd’hui qu’une petite mystification. Ainsi rassurez-vous, bons bourgeois de Paris ; vos faubourgs ne seront pas réduits en cendres, parce que M. Serrurier a reçu l’ordre de quitter les États-Unis. Rassurez-vous, soutiens de l’état, vous n’aurez pas besoin de venger l’honneur du pays. Tout ceci est une comédie que pourrait vous expliquer cette seule phrase : Le projet de la dette des États-Unis va être présenté aux chambres.

Les ministres jouent les irrités ; ils font de l’honneur national ; il faut les voir à la chambre, dans leurs petites confidences particulières, rougir théâtralement d’indignation contre le manifeste du président Jackson. Au fond, tout cela s’arrangera ; l’incident sera d’un bon effet sur une chambre qui a peur. Voici ce qui se passera : la chambre des représentons et le sénat surtout des Etats-Unis rejetteront la loi des représailles ; les ministres, qui ne sont pas étrangers au message, viendront dire ensuite aux députés : « Vous voyez combien est puissante notre influence, voilà les états de l’Union qui font le premier pas de concessions et de politesse ; vous, députés de la France, il faut user de courtoisie en donnant quelques millions pour être dans la justice et le droit. » À ces mots, la chambre des députés volera d’acclamation ; M. Jay fera encore le plus beau rapport du monde, et le roi Louis-Philippe, avec sa finesse et sa ténacité habituelle, sera parvenu à ses fins.

La situation du ministère n’a point fait de progrès depuis quinze jours. Il y a eu quelque bavardapre de journaux, quelque commérage de cotteries pour amener une dislocation immédiate. Nous répétons qu’il n’y aura pas de modification dans le ministère d’ici à la fin de la session, à moins d’événemens imprévus ; le cabinet a besoin du budget, et il ne veut pas se dissoudre avant de l’avoir obtenu complet. Après cette victoire financière, les petites rancunes secrètes éclateront ; on étouffe de se trouver ensemble, mais enfin il faut vivre, il ne faut pas une seconde fois présenter le spectacle déplorable d’un interrègne ministériel pendant quinze jours ; on se résigne à mille petits sacrifices ; après la session, on comptera.

La position de M. Guizot est-elle tenable ? Savez-vous pourquoi il reste au ministère, pourquoi il n’est pas renversé dans un mouvement parlementaire ? c’est que M. Thiers daigne le protéger. Voyez-vous l’homme grave, l’homme d’études, cette conscience austère, ne rester au pouvoir que sous le bon plaisir de M. Thiers !

Parcourez les bancs de la chambre, vous trouverez partout une majorité dessinée contre M. Guizot ; ses destinées ministérielles seraient finies déjà, si M. Thiers ne venait dire avec une supériorité dédaigneuse : « Je ne veux point laisser Guizot seul, il m’est nécessaire ; sans lui je ne puis être un homme considérable. » Et les centres, par l’influence qu’exerce M. Thiers, craignent alors de se prononcer contre M. Guizot : ils attendront l’ordre et le commandement du ministre de prédilection.

Cette situation pourra-t-elle durer ? nous ne le croyons pas. M. Guizot pourrait s’y résigner peut-être, mais M. Thiers est perfide : aujourd’hui qu’il a besoin de maintenir le ministère dans son intégralité, il prête la main à M. Guizot pour le justifier aux yeux des chambres ; il le protège, parce que ce qu’il redoute avant tout, c’est une dislocation du cabinet en pleine session. Mais quand cette session sera finie, cette amitié intime se refroidira ; est-il difficile de faire naître un incident pour l’altérer ? M. Thiers se débarrassera alors de M. Guizot comme il a secoué tant d’autres amitiés ; la reconnaissance ne l’a pas retenu, que sera-ce quand il s’agira de ces liens fragiles que forme une situation toute fortuite et de passage ?

Le budget obtenu, le remaniement ministériel s’opérera dans des combinaisons que nous avons déjà indiquées. Le maréchal Mortier ne veut plus de son rôle ridicule ; il a accepté un interim et non un poste définitif, il le dit à qui veut l’entendre ; c’est une chose certaine dans la chambre des pairs comme parmi les députés, bien que les ministres affirment que le maréchal fait acte de patriotisme et de dévouement. Le maréchal reste, parce qu’on a besoin de son nom et de sa signature ; la session close, ce rôle finira, un autre acteur plus formidable paraîtra sur la scène. Nous voulons parler du maréchal Soult.

Il y a bientôt sept mois que le maréchal fut chassé par ses collègues contre l’opinion personnelle du roi, et par une sorte de violence qu’on fit à ses propres sentimens. Louis-Philippe considère le maréchal comme l’expression la plus énergique du principe militaire et de l’obéissance passive ; sous ce double rapport, il est une garantie, et une menace pour l’intérieur et l’étranger. Chacun sait les scènes insolentes qui se passèrent dans le conseil, ce grossier échange de mots que se lancèrent à la face les uns des autres tous ces ministres réunis autour du tapis vert ; on fit voir au roi qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’avoir la majorité dans la chambre : « le maréchal, disait-on, était l’expression d’un système de dilapidations et de pots de vin. » Le moral M. Thiers, dans ses pudibondes répugnances, se joignit même à ses collègues. Le roi consentit enfin à se séparer du duc de Dalmatie, mais sa volonté persévérante et tenace ne vit dans cette concession qu’une nécessité de circonstance ; il n’a pas cessé un moment d’être en rapport avec le maréchal ; il n’attend donc que l’instant de le faire rentrer avec honneur dans le conseil.

M. Thiers, qui se tourne admirablement de droite à gauche, a bien vite oublié ses torts envers le maréchal ; il seconde la tendance royale et la voudrait faire servir, après la session, à un remaniement complet du cabinet dont lui et M. Soult seraient les principales forces. C’est à ce moment que M. Guizot et tout le parti doctrinaire seraient sacrifiés ; cela mettrait à l’aise le ministère devant la chambre ; on se déferait de M. Persil en même temps que de M. Guizot ; peut-être M. Duchâtel suivrait-il la fortune de M. Guizot, et ces trois places ministérielles faciliteraient un rapprochement avec le tiers-parti dans la chambre ; on pourrait chercher des auxiliaires à côté de M. Dupin. Si M. de Rigny était envoyé à Naples, alors le poste des affaires étrangères serait vacant ; il y aurait place pour satisfaire l’amitié de M. Thiers, protectrice de M. Molé ; mais, nous le répétons, tout cela n’est pas actuel : c’est un futur remaniement renvoyé après le budget ; jusque-là M. Thiers et M. Guizot s’embrasseront affectueusement ; le ministère restera composé tel qu’il est.

Cela doit être, regaidez les chambres, et voyez s’il est là des partis et des têtes politiques organisées pour former un ministère. Il y a dans cette chambre un individualisme orgueilleux qui se refuse à ces alliances de noms où chacun apporte un renoncement d’amour-propre pour organiser quelque chose où tous ne soient pas au premier rang ; prenez un à un tous les députés marquans, tous ceux qui ont quelque faculté de parole, et demandez-leur s’ils ont entre eux la moindre cohésion, si chacun, dans sa solitude égoïste, ne cherche pas à se créer un parti à lui, et une fortune à lui.

M. Sauzet arrive avec une grande force de réputation : affublé d’un ministère de quelques jours, le voilà maintenant avec la fièvre de ce ministère qu’il n’a point touché ; son rêve, c’est le pouvoir ; il avait quelques engagemens électoraux, il les secoue pour courir aux Tuileries ; le roi le séduit de ses paroles et de ses espérances. Dès ce moment, il s’entoure, dans la chambre, de quelques unités honorables qui le secondent ; M. Sauzet a dès lors le sentiment immense de son importance ; il ne se pose nettement ni dans l’opposition, ni dans le ministère ; le portefeuille est devant lui, et étouffe de son poids doré, l’essor de son talent, qui, selon nous, est plus dans les mots que dans les choses : consultez la majorité, elle vous dira que M. Sauzet serait la plus faible tête politique au pouvoir.

Parlerons-nous encore de quelques unités philosophiques qui prêchent dans la chambre des théories vagues, sans application des faits. Le parlement est constitué pour examiner le positif des choses ; il faut qu’il y ait esprit de progrès sans doute, mais un progrès défini, saisissable pour tous : la tribune n’est point un banc de l’école ; il ne s’agit pas d’y disserter sur des questions de morale philosophique, mais d’appliquer la théorie gouvernementale à des questions de législation pratique. Nous répétons donc à M. Janvier et à M. de Lamartine qu’ils ont d’autres destinées que celles qu’ils se sont faites ; leurs thèses, colorées de nobles sentimens, auraient eu de l’écho à l’origine de nos mouvemens politiques, dans l’assemblée constituante, à ces époques toujours un peu vagues, où l’esprit politique reconstruit son ouvrage : aujourd’hui notre société est trop matérielle pour les comprendre et seconder des fortunes parlementaires qui placeraient le pouvoir dans un lointain aussi vaporeux.

Il ne faut plus parler de M. Dupin. Il suffit de jeter les yeux sur ce fauteuil de la présidence, de voir ce visage pâle et défait, cette fierté mourante, cette réputation éteinte, pour prendre à pitié M. Dupin. C’est l’ange superbe déchu. On dirait que la chambre souffre pour lui. Nous demandions à un député influent : « Continuerez-vous M. Dupin à la présidence ? » il nous a répondu : « Nous ne voulons la mort de personne ; et puis, qui mettrons-nous à sa place ? » Ainsi, la chambre garde son président par un sentiment de commisération. Et c’est là pourtant la situation que s’est faite un homme qui ne manque ni de talent ni de verve oratoire ! D’où cela vient-il ? C’est de cette impuissance où a toujours été M. Dupin d’accepter la responsabilité d’une position nette. Quand le président de la chambre eut formé un ministère, il devait se placer franchement à la tête de l’administration ; quand la chambre lui eut donné une leçon en lui refusant le supplément si mesquin de 26,000 francs, M. Dupin devait se retirer de la présidence : il n’a fait ni l’un ni l’autre, et c’est ce qui a créé pour lui cette position douloureuse qui cave ses yeux et flétrit ses joues.

Il y a loin de là à la fortune que s’était promise M. Dupin. Dirons-nous un fait inconnu, et que pourtant nous pourrions affirmer : c’est que lui et M. Brougham s’étaient mutuellement flattés, dans un échange de confidence et de douce ambition, de prendre la direction des destinées de deux grands peuples. Qui ne connaît lord Brougham avec son esprit cassant, mordant et tracassier ? Maintenant mettez cet homme de haute judicature à la tête des affaires de la Grande-Bretagne ; puis revenez en France, et faites M. Dupin chef du cabinet : comme les deux grandes nations seraient bien gouvernées ! combien il y aurait de suite, d’ordre et de pensées constantes dans le gouvernement !

La chambre des députés a jeté sa petite obole à la chambre des pairs pour la construction de sa salle en bois ; les pairs accepteront en murmurant cette taquinerie de la majorité élective ; si la pairie avait un peu de dignité, si elle était noblement placée dans l’état, elle aurait bien des moyens de vengeance ; n’a-t-elle pas aussi à voter le budget des dépenses de la chambre des députés ? Elle pourrait surtout, ce qui serait plus grand encore, se refuser au procès par une mise en liberté générale des prévenus dans une poursuite tombée de mépris ; mais il n’en sera rien : la chambre des pairs n’est plus un pouvoir, c’est une machine à votes qui seconde tous les projets, même les plus funestes. Tout y est en dehors de sa sphère naturelle ; la nuance légitimiste fait de la liberté ; les pairs de la révolution de juillet, du despotisme.

Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’on ne sait plus que faire des trois cent mille francs votés par la chambre des députés ; M. Decazes, grand référendaire, répète à chacun « : Qu’on fasse ce qu’on voudra avec ce crédit, je ne m’en mêlerai pas le moins du monde. » M. Thiers, qui s’est engagé étourdiment, comme il le fait toujours, ne sait pas lui-même comment appliquer les trois cent mille francs, et s’ils serviront aux frais énormes de poursuites ou bien à la construction d’une salle.

Les élections d’Angleterre continuent dans des proportions qui ne sont pas tellement décisives qu’on puisse dire d’avance si les tories ou les whigs auront en définitive la majorité ; il arrive en cette circonstance ce qui se passe dans toutes les choses de parti : les deux camps s’attribuent des voix, se donnent des candidats. C’est au parlement qu’il faudra les voir à l’œuvre. Des hommes bien au fait des combinaisons électorales de l’Angleterre divisaient à peu près de la manière suivante le résultat des nouvelles élections :

Radicaux purs, partisans du parlement triennal, du vote secret et des opinions des dissenters. 100 à 120 voix.
Whigs francs et penchant pour le radicalisme. 80 à 100
Whigs du ministère Melbourne, maintenant de l’opposition. 60
Parti Stanley, de l’ancienne fraction Canning. 100 à 120
Tories modérés de M. Peel. 120
Tories plus nuancés dans le sens du duc de Wellington. 80
Tories purs. 50 à 60

D’après ce calcul qui nous paraît assez exact, le ministère Peel se trouverait aux mains du parti Stanley, maître de donner ou de refuser la majorité ; car selon que ce parti se portera du côté des tories ou du côté de lord Melbourne, la force y passera également. Il ne faut pas se faire d’illusion en politique : il est évident que la nuance Stanley, qu’on pourrait comparer en France au parti Martignac, ne veut pas de bouleversement ; elle craint bien autrement les radicaux qu’elle ne redoute les conservateurs, elle est en dissidence complète avec lord Melbourne sur la question de l’église. Il est donc probable qu’elle n’aura pas de répugnance à se tourner vers le parti conservateur, et dès-lors il sortira de là ou un ministère Stanley avec l’adhésion des tories, ou le ministère tory se maintiendra avec l’adhésion du parti Stanley. Pour le moment les radicaux sont hors de cause.

Nous avons tous les jours un noble échantillon de fanfaronnade espagnole. On nous jette des bulletins de part et d’autre où, à travers les plus épouvantables atrocités, nous voyons que les généraux des deux partis se donnent mutuellement de grandes victoires qui consistent en la perte de quelques hommes. Mina est malade. Après douze ans de repos, se jeter dans les fatigues et les périls des montagnes, c’était une faute, c’était mettre de l’histoire au lieu des réalités : quand on passe cinquante ans, vouloir faire le guérilla au milieu des privations de la vie, c’est chose ridicule ; et heureusement pour la gloire du général Mina, nous croyons qu’il avait été jeté là malgré lui. Les généraux de la reine marchent mollement et sont désunis comme dans tout gouvernement mal ordonné : on s’accuse de trahisons et de défaites ; il ne s’agit plus d’une insurrection de quelques villages, il y a une armée égulière, de nombreux bataillons, avec une organisation forte et militaire. L’Europe assiste l’arme au bras sur ce champ de bataille : la France elle-même, qui n’ose rien franchement, intervient d’une manière couarde, prête des armes quand il faudrait des troupes régulières. Don Carlos n’a pas encore une ville à lui ; la bourgeoisie lui est opposée ; mais dès qu’il se sera emparé d’une grande capitale, de Vittoria ou de Burgos, les puissances de l’Europe se hâteront de le reconnaître. Qui sait ? peut-être résultera-t-il de là une sorte de morcellement de la Péninsule. L’Espagne n’est point assouplie comme nous à un système de centralisation : sa royauté peut aussi bien se placer à Burgos qu’à Vittoria, dans les vieilles cités où les premiers rois de Castille établirent leur gouvernement lors de la grande domination des Maures. Qui sait ? Zumala-Carreguy est peut-être appelé à jouer un rôle neuf dans ces troubles civils. Le Guipuscoa, la Navarre, l’Aragon, forment des royaumes à part, avec leurs fueros et leurs privilèges. Ces populations irrégulières voudront avoir un roi de leur choix, un prince de race basque, comme au temps de leurs brillantes annales, lorsqu’elles brisaient à coups de rochers et de javelots les paladins de Charlemagne dans le défilé de lloncesvales. Dans notre époque si prosaïque, ce serait un accident curieux qu’une royauté de montagnes, renouvelée des temps des Henriques et des Sanchez.

Au milieu de tout cela, Paris commence son carnaval assailli de filous, d’assassinats et de vols nocturnes. Nous avons la cité du moyen-âge sous l’administration de M. Gisquet ; nos rues sont plus larges, mais les voleurs sont plus adroits ; la police est plus nombreuse, mais elle a d’autres occupations.

Jusqu’à ces pauvres pensionnaires administratifs qui souffrent de la négligence gouvernementale de MM. Thiers et Humann ; les pensions du commencement de l’année ne sont point payées, et tout cela parce qu’on n’a pas encore eu le temps d’apposer une signature ; consultez les bureaux, et l’on vous dira que M. Thiers est l’homme le plus négligent, le plus insouciant pour les affaires administratives ; et pourtant le ministère de l’intérieur a un secrétaire-général et des directions multipliées. Qu’importe que les pensionnaires soient

 Plus pâles qu’un rentier
À l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier.

ne faut-il pas que la grande tête de M. Thiers s’occupe à sauver le pays ?

ne faut-il pas qu’on prépare la majorité des chambres, les intrigues de château, qu’on empile les républicains au Mont-Saint-Michel et à Sainte-Pélagie, et qu’on construise une belle salle de bois peinte el repeinte pour un grand procès digne des plus tristes jours de la révolution française ?

Au reste, cette quinzaine a présenté trois élections bien curieuses, qui donnent une juste idée de l’unité de principes qui règne en France, ou de l’excellence et de la vérité de notre système électoral. Les collèges nous envoient tout à la fois M. Garnier-Pagès, M. de Fitz-James et M. Mahul, les trois personnifications extrêmes des factions politiques les plus opposées ! Un tel vote nous parait un bien puissant argument ou contre la loi électorale ou contre la France ; et, à tout prendre, nous aimons mieux voir démolir la loi que l’homogénéité nationale,

O.


On nous promet pour les premiers jours de janvier le Chatterton de M. Alfred de Vigny. Il y aura, nous l’espérons, dans la représentation de ce drame le double intérêt du développement littéraire et de l’exécution scénique. Le sujet choisi par le poète offre, à coup sur, de grandes difficultés ; mais ce n’est pas nous qui nous plaindrons de la grandeur de la tâche acceptée par l’auteur. Le petit nombre des rôles, el le nom des acteurs chargés de les remplir, nous promettent enfin une pièce d’analyse. C’est donc non-seulement dans la série des œuvres de M. de Vigny, mais bien aussi dans les évolutions de l’art dramatique, une tentative hardie, prévue dès long-temps, il est vrai, mais encore inaccomplie ; c’est une réaction spiritualiste au théâtre, et à ce titre, elle mérite, de la part du public, une attention sérieuse, de la part de la critique, une discussion approfondie. Il est fort à souhaiter que la comédie sur la cour de Louis XIV, à laquelle M. Hugo travaille en ce moment, soit écrite dans le même dessein, et reconstruise définitivement la tragédie vraie, la tragédie poétique, la tragédie simple et humaine, sur les ruines du drame à spectacle.

— Un de nos jeunes collaborateurs, M. Émile Souvestre, dont les articles sur le Pays de Tréguier et les Poésies populaires de la Basse-Bretagne ont été remarqués dans la Revue, vient de publier un ouvrage plein d’intérêt et de charme, sous le litre de l’Échelle des femmes [1]. Nous reparlerons très prochainement de cette heureuse tentative de M. Souvestre avec toute l’attention qu’on doit aux productions des hommes qui se distinguent de la foule des conteurs et des dramaturges par la pensée sociale qui préside à leurs travaux.

— M. Émile Péhant vient de pubher un volume de Sonnets, chez Ebrard, libraire, rue des Mathurins-Saint-Jacques, 24. Il y a de la grâce et de l’élévation dans ces petits poèmes. Les images sont bien choisies et bien assorties à la gamme des sentimens. Les quelques incorrections de langage semées çà et là dans le volume n’en troublent pas cependant la pureté générale. Après ce premier et laborieux apprentissage, au sortir de cette palæstre poétique, nous désirons vivement que l’auteur applique au récit ou à l’action le remarquable talent de versification qu’il vient de prouver.

— M. de Custines, connu déjà dans le monde littéraire par deux volumes de voyages et par une tragédie, vient de publier un roman chez Eugène Renduel. Le Monde comme il est offre une suite de scènes empruntées aux salons de la haute aristocratie. Comme l’auteur vit au milieu des hommes et des choses qu’il a voulu peindre, la critique, sans s’exposer au reproche d’injustice, aura le droit de se montrer sévère pour cet ouvrage. Quand un grand seigneur entreprend d’animer sous la forme poétique les idées, les sentimens et les caractères d’une classe privilégiée, on doit attendre de sa plume une élégance de diction, une pureté de goût, dignes en tout point de la spécialité exclusive du sujet qu’il a choisi. C’est pourquoi, avant de nous prononcer, nous lirons le Monde comme il est avec une attention sérieuse.

PARVENIR, par M. Cochut. — J’ai l’assurance que ce livre n’a pas été écrit à la légère. L’auteur ne s’est pas fié à l’improvisation. II a long-temps médité ce qu’il nous donne aujourd’hui ; c’est pour la critique la plus sévère une excellente recommandation. Le sujet choisi par M. Cochut est bien actuel, on peut le dire sans banalité. Ce n’est rien autre vraiment que l’ambition. La fable inventée pour le développement de cette passion dévorante est d’une grande simplicité, et ne manque ni de naturel ni de vraisemblance. Toutes les misères de l’égoïsme, toutes les luttes de la volonté persévérante contre les hommes qui marchent au même but, contre les choses qui refusent de plier, tous les désappointemens éplorés, sont révélés avec franchise. L’auteur n’a pas reculé devant les difficultés de sa tâche. Mais j’ai contre son livre deux objections que je lui propose, et qui, sans altérer le mérite de l’œuvre en elle-même, sans rétrécir la vérité de la conception, feront peut-être obstacle à la popularité de l’artisle. 1° Les épisodes qui sont inventés à propos auraient besoin d’an plus large espace pour ne pas sembler entassés. L’exposition, le nœud et le dénouement se pressent avec une telle rapidité, que le héros n’a pas le temps de respirer. Sans doute c’est un grand tort, malheureusement trop commun aujourd’hui, de laminer une idée, et d’abuser de la ductilité de la parole. Mais si la prolixité noie la pensée et la trivialise, la condensation en-deçà de certaines limites ne permet pas à l’idée de s’épanouir et de respirer librement. Or, je crois que M. Cochut n’a pas évité ce dernier danger ; chacun des chapitres de son roman gagnerait fort à être développé. 2° Le style de M. Cochut ne respecte pas constamment l’analogie des images. Les symboles qu’il choisit n’ont pas une continuité suffisante. Il débute par une idée sensible, empruntée au monde extérieur ; puis, tout à coup, il rentre dans le monde idéal ; et ce perpétuel passage du monde à la conscience ôte souvent à sa pensée la netteté primitive qu’elle avait à l’heure de l’éclosion.

HISTOIRE DE LA RÉFORME, DE LA LIGUE ET DU RÈGNE DE HENRI IV, PAR M. CAPEFIGUE [2].

Les tomes 7 et 8 de l’Histoire de la Réforme, de la ligue et du règne de Henri IV, vont paraître dans quelques Jours à la librairie Dufey. Ces deux nouveaux volumes, entièrement consacrés au règne de Henri IV, complètent ce curieux travail historique. Nous devons dès aujourd’hui constater le nombre et la nouveauté des pièces qu’ils contiennent : à savoir les lettres d’Élisabeth et de Henri IV pour toutes les négociations politiques de la fin du xvie siècle ; les rapports diplomatiques de ce prince avec l’Allemagne, les états-généraux des Provinces-Unies, Venise, le sultan, Genève, la Suisse et les principautés d’Italie ; l’entrée de Henri IV à Paris ; la dépêche des ambassadeurs d’Espagne sur cette entrée du Béarnais : monumens précieux qui rectifient bien des exagérations. Viennent ensuite les longues négociations de MM. de Bellièvre et Sillery pour la paix de Vervins, l’édit de Nantes, le procès et la mort du maréchal de Biron d’après les manuscrits du temps, et l’assassinat de Henri IV. Cette publication se termine par un résumé de l’administration de Henri IV.

Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée de cet ouvrage, que d’en citer quelques fragmens sur Tesprit du système politique du Béarnais.

« Je considère, dit l’auteur, le duc de Mayenne comme le plus pitoyable caractère de la Ligue. Le parti populaire l’inquiète et l’importune ; il s’en débarrasse, prête main-forte au parlement et à la bourgeoisie, qui veulent reprendre l’autorité, passée dans les mains énergiques des confréries. Une fois ce parlement et ces bourgeois maîtres du pouvoir, Mayenne s’alarme encore de la tendance inévitable vers la restauration de Henri IV ; il brise avec ce mouvement d’opinion, et veut retourner au parti populaire ; celui-ci a ses souvenirs et ses répugnances, et peut-il oublier que c’est Mayenne qui a fait pendre au haut des tours du Palais les braves quarteniers qui défendirent Paris lors du siège ? Les méfiances s’accroissent : Mayenne, qui n’ose confier Paris à un chef militaire du peuple, le donne à M. de Cossé-Brissac, et M. de Cossé-Brissac ouvre les portes de Paris à Henri IV.

La trahison de M. de Brissac fut amenée par la force des choses : dans les guerres civiles, il est des époques où tout le monde veut en finir ; si le gouverneur de Paris n’eût pas livré la ville, un autre accident l’aurait donnée à Henri IV. Le parti énergique étant désarmé et sans influence dans les affaires publiques, la garnison espagnole étant insuffisante, la bourgeoisie devait appeler nécessairement une restauration. Comme elle redoute le pouvoir des basses classes, et qu’elle ne peut pas tenir longtemps l’autorité sans mettre partout de la faiblesse et des tracasseries, elle se tourne naturellement vers un principe protecteur, et ce principe. c’est l’autorité forte et inconlesiable d’une hérédité de race. Du jour où les seize quarteniers furent proscrits, l’avènement de Henri IV devint inévitable.

C’est de cet instant que commencent les soucis de la royauté. Tant qu’on est aux champs de guerre, on se bat loyalement contre l’ennemi qui est en face. On n’avait pas le temps de songer aux intrigues quand les balles espagnoles sifflaient dans les panaches flottans. Mais voici Henri IV et sa chevalerie à Paris. L’entrée du Béarnais n’excite aucun enthousiasme ; elle se fait de nuit, au milieu des gardes et des parlementaires cherchant vainement à provoquer quelques acclamations publiques. Le lendemain, il y a un peu plus d’entraînement ; Henri manifeste sa catholicité, et s’agenouille à Notre-Dame. Que va-t-il faire de l’autorité ? Quelle sera la direction de son pouvoir ? Le voilà accablé sous mille obstacles ; aura-t-iî la force de les surmonter ?

Il faut pacifier les provinces. Paris n’a point tout donné à Henri IV ; la Provence, la Bretagne, une portion de la Bourgogne, toute la Guyenne jusqu’à Toulouse, et de Toulouse jusqu’à la Loire, tout est organisé en affiliations catholiques ; Rouen même, la cité populeuse, l’associée municipale de Paris, n’a cessé d’arborer les couleurs de la Ligue. À côté de ces associations se trouvent de nombreuses armées espagnoles, toutes disposées à les soutenir. Si quelques gentilshommes ne repoussent point l’écharpe blanche que leur offre Henri IV, le peuple est profondément ligueur, et défend ses républiques d’hôtel-de-ville, aussi bien à Marseille qu’à Toulouse, aussi bien à Toulouse qu’à Rouen.

Et quelles sont les forces de Henri IV ? Des opinions désunies, hautaines, chacune avec ses exigences particulières. Au moment de la victoire, je l’ai souvent dit, ce qui importune le plus, ce sont les amis et non les ennemis ; car les uns sont insatiables de récompenses pour le service qu’ils vous ont rendu, et les autres, foulés à terre, ne peuvent plus vous nuire. À l’extérieur, comment justifier auprès d’Élisabeth et des princes protestans d’Allemagne, des Suisses et de Genève, la conversion de Henri IV ? et à l’intérieur, comment les huguenots ponvaient-ils appuyer et défendre un prince apostat ? Je ne parle point ici encore des royalistes de Biron qui avaient droit d’être impérieux, parce qu’ils offraient leur fidélité constante.

Quels sont les moyens qu’emploie Henri IV pour pacifier le royaume agité ? Avec une pénétration profonde, il voit d’abord que le parti catholique, c’est la société ; société vieillie si l’on veut, mais forte encore de sa constitution formidable, de ses élémens d’action et d’énergie populaire. Ce parti règne dans la majorité des provinces ; il est sous l’influence de chefs puissans, de grandes races qui naguère prétendaient à la couronne ; Henri IV n’hésite pas. Dans les temps de tourmente et d’effervescence publique, la corruption est un moyen impuissant, parce que l’âme vivement agitée s’exalte avec désintéressement pour le soutien d’une grande cause. Les époques sanglantes ne sont jamais des époques avilies ; on est trop occupé de sa vie et de ses passions pour songer à une position ambitieuse ; mais aux temps d’affaissement et de décadence, les marchés arrivent ; chacun advise à sa fortune. Le roi comprit cette situation des esprits ; et voilà pourquoi il acheta une à une les provinces et les consciences, les hautes têtes ligueuses et les grandes cités. Une fois le marché fait, Henri IV put compter sur la foi des gentilshommes qui s’étaient compromis.

La politique de l’avènement fut toute catholique ; il y eut quelques proscriptions commandées par les circonstances et le mouvement naturel de la restauration. Après l’attentat de Chatel, les fidèles de Henri IV voulurent épurer le parti ligueur ; les jésuites furent renvoyés, la prédication interdite ; cela n’eut qu’un terme. Un gouvernement a besoin de se fondre et de se mêler avec la société, s’il veut se maintenir, et ceci explique toutes les concessions que fit Henri IV au parti social, c’est-à-dire au catholicisme. Les deux élémens qui avaient fondé la restauration de Henri, les royalistes de Biron et les huguenots de Condé, de Bouillon, de Mornay et de Sully, furent mécontens de cette conduite. Quand on examinera de près le procès de Biron, à mesure qu’on touchera les faits révélés par les pièces contemporaines, on se convaincra de cette vérité : c’est que l’ingratitude de Henri IV envers l’ami de sa cause, cette froide et cruelle persévérance qui demande au parlement une tête couverte des lauriers d’Arqués, d’Ivri, est motivée par une pensée de sûreté politique. Les gentilshommes royalistes, qui avaient servi Henri IV aux jours de ses malheurs, s’indignaient de se voir oubliés et méconnus par le prince qu’ils avaient élevé sur le pavois ; leurs nobles épées avaient protégé les droits de la famille du Béarn, et maintenant ils se croyaient sacrifiés à ceux-là même qui avaient combattu Henri IV ! D’Épernon commandait en Provence, et on lui arrache sa province pour la donner à Guise, le fils et l’expression de la sainte Ligue ; Biron avait conquis la Bourgogne, et on veut la rendre à Mayenne ; Brissac, ligueur jusqu’à la prise de Paris, obtient la Bretagne ; on dépouille encore Biron du titre de grand-amiral pour le donner à Villars, ligueur acharné qui livre Rouen en désespoir de cause. Ces poitrines de gentilshommes, si souvent exposées aux balles d’arquebuse pour Henri de Navarre, ne devaient-elles pas palpiter d’indignation en voyant ce renversement de toutes les idées de loyauté et de fidélité de race ? La conjuration du maréchal de Biron fut en quelque sorte l’expression de ces mécontentemens armés. Il fallut frapper haut et fort ; Henri IV s’y résigna avec cette froideur politique qui ne connut point de pardon, car le duc de Biron ne voulut point faire des aveux avilissans qui eussent perdu la gentilhommerie. Ce chef avait traité avec l’étranger, dit-on ; mais, à cette époque, quel était l’homme ou le parti qui ne traitait pas avec l’étranger ? Le principe territorial n’existait point dans son énergie ; Henri IV, pour avoir sa couronne, marchait avec les Anglais d’Elisabeth, les reistres d’Allemagne, les Suisses et les Genevois : la Ligue appelait les Espagnols et les Savoyards : c’était coutume de se mouvoir par le principe religieux en dehors de la terre. La patrie du ciel n’avait point encore cédé à la patrie du sol. Les liaisons de Biron avec la Savoie ne furent point les motifs réels de ce jugement implacable. Henri IV avait besoin de donner une leçon au parti royaliste qui l’avait élevé et qui devenait impérieux ; il l’effraya en frappant son chef si près du cœur royal.

Henri ne put pas agir aussi librement à l’égard des huguenots, militairement organisés. Les royalistes s’étaient disséminés comme parti, à l’avènement du Béarnais ; les huguenots restèrent en armes, parce qu’ils se réunissaient autour d’un principe commun qui était leur force. Les calvinistes avaient des liaisons avec toute l’Europe réformée ; Henri IV les trahissant, ils auraient pu se grouper autour d’un autre chef, le prince de Condé ou le duc de Bouillon. C’est ce que le roi craignait ; et voilà pourquoi il travailla si assidûment à la rédaction de l’édit de Nantes, grande charte du parti réformateur en France. La masse des huguenots fut satisfaite ; il ne resta plus en dehors que quelques mécontentemens féodaux qui éclatèrent avec la conspiration du duc de Bouillon : ils furent réprimés par la prise de Sedan et la confiscation instantanée du duché-pairie.

Quant aux parlementaires et à la bourgeoisie, ils furent un peu désenchantés de leur enthousiasme pour Henri IV. L’administration du roi fut travailleuse, pleine de sollicitude pour la prospérité publique ; mais elle n’eut point de résultats populaires. Les partis étaient vivaces encore ; l’oubli du passé ne fut pas tellement complet, que les ligueurs ne dussent être inquiets du nouveau règne. Il suffit de parcourir les registres et les monumens du temps pour se convaincre de combien d’attentats la vie de Henri IV fut menacée. Tout murmurait, les halles, les métiers, la judicature même, qui avait cru voir dans l’avènement du Béarnais le retour de l’âge d’or, des lois et des franchises. Henri fut plutôt le roi des gentilshommes que le roi du peuple : il avait un mépris militaire et chevaleresque pour les bourgeois et les hommes de robe ; enfant des armes et de la conquête, il ne pouvait souffrir les remontrances de la bourgeoisie et des parlemens qui venaient s’interposer entre lui, ses projets et ses plaisirs. C’était le prince féodal, vainqueur de la commune, le brave et digne Gascon des temps du Prince Noir et de la domination anglaise dans la Guienne ; et plus d’une fois il invoqua les souvenirs des gonfanons, mi-parti de Gascogne et d’Angleterre, pour appeler l’alliance d’Elisabeth. Toutes ses distractions se ressentent de l’époque chevaleresque ; son code est cruel, quand il s’agit de protéger les forêts séculaires, ces hauts taillis où le cerf fuyait devant la meute haletante des seigneurs hauts terriens ; il insulte jusqu’à la fustigation et aux outrages des procureurs et des gens de judicature qui avaient refusé de céder à ses gentilshommes les mets de leur dîner. Vainement les bourgeois remontrent-ils pour leurs privilèges, lorsqu’ils voient s’élever de petites bastilles à chaque coin des portes de Paris pour la sûreté de la royauté chancelante : Henri IV repousse leurs plaintes avec un ton gascon et goguenard qui couvre de mépris les souvenirs de l’hôtel-de-ville, du beffroi municipal et des confréries ligueuses.

C’est dans les relations extérieures que Henri IV conserve une immense supériorité. Jamais prince ne posa mieux que lui la question européenne, et ne la suivit avec une plus infatigable activité. Les registres de ses négociations, que j’ai compulsés page à page, confirment la haute opinion que la postérité a conservée de lui. Quelle sagacité dans le choix des hommes ! Quelle réunion d’envoyés à têtes plus sérieuses, plus promptes à concevoir, plus persévérantes à exécuter ! Les noms du duc de Nevers, de Villeroy, Bellièvre, Sillery, d’Ossat, Duperron, Bongars, Sancy, Savary de Brèves, se mêleront éternellement aux actes de la paix de Vervins, à l’absolution de Henri IV, grande affaire du temps, à la pacification des provinces et à l’édit de Nantes. C’est à Henri IV qu’il faut reporter la lutte systématique contre la maison d’Autriche, ces essais de guerre contre la monarchie universelle de Charles-Quint et de Philippe II. La mort vint l’enlever à un mouvement militaire que sa royale pensée légua à Richelieu. »


LE COLLIER D’OR DE SAMACHSCHARI.

M. de Hammer a entrepris de faire connaître l’Orient à son pays, et il s’acquitte de cette grande tâche avec un zèle infatigable. Nul, mieux que lui, ne pouvait comprendre l’étendue de sa mission ; nul, mieux que lui, ne pouvait être appelé à la remplir. Il n’a pas seulement étudié l’Orient dans les livres, dans les relations de voyages et les descriptions des poètes ; il ne l’a pas seulement rêvé dans son imagination ; il y a été lui-même, il y a été à vingt-quatre ans, comme élève, étudiant à Constantinople la langue turque sous la direction du savant Herber ; à vingt-huit, comme interprète ; à trente-cinq, comme consul ; et il a rapporté de ces trois excursions les richesses littéraires les plus précieuses. Il y a quelques années qu’il fit généreusement don à la bibliothèque de Vienne d’une quantité de livres orientaux, et cela ne l’empêche pas d’avoir encore la collection la plus belle et la plus complète de manuscrits arabes, turcs, persans. Ainsi dévoué à son œuvre, il la poursuit par toutes les voies qui se présentent à lui, par les vieilles traditions et les vieilles poésies, par le moindre filon d’or et la plus petite source oubliée qu’il découvre. Ni cette accumulation de titres dont toutes les petites cours d’Allemagne se sont plu à le revêtir, ni les décorations de toutes sortes dont on lui a couvert la poitrine, ne peuvent lui ôter son caractère primitif de savant, pas plus que les charges officielles dont il est investi auprès de l’empereur ne l’empêchent d’abdiquer avec joie chaque semaine toute charge, toute obligation de place, de jeter là son habit brodé de conseiller impérial, et de se remettre, avec la gaîté de cœur d’un enfant, à ces livres qu’il aime, à ces études où il s’ouvre sans cesse de nouveaux aperçus. On imprime maintenant à Pesth, une édition populaire de son Histoire des Ottomans, et autour de ce bel ouvrage, après lequel il a pu se dire aussi l’exegi monumentum, il jette, comme autant de trophées, et son Encyclopédie des Sciences orientales, et son Alphabet des Caractères hiéroglyphiques, et son Voyage dans le Levant, et son Histoire de la Rhétorique persane, son Histoire des Assassins, et tant de poèmes orientaux qu’il publia fidèlement, le texte d’un côté, la traduction en regard.

L’année dernière, nous avons rendu compte de Gul et Bubul, l’idylle de l’amour, l’épopée de la rose et du rossignol. Voici venir maintenant un recueil de graves sentences, réunies sous le titre de Collier d’Or, et. empruntées à Samachschari, l’un des plus grands philologues arabes. Ou lui doit plus de vingt ouvrages importans sur la grammaire, la rhétorique, la poésie, la lexicographie, etc., et quatre recueils de sentences, dont le plus célèbre est le Collier d’Or. On trouve, dit M. de Hammer, ce petit ouvrage dans toutes les bibliothèques de Constantinople, et les Arabes l’aiment surtout pour son harmonie de style et sa richesse de mots allitérés, qui retentissent à leur oreille comme les ornemens d’or que portent leurs femmes. Samachschari, naquit en 1074, dans le village de Samachschar ; il vécut long-temps auprès de la Mecque, ce qui lui fit donner le surnom de Voisin-de-Dieu, et c’est là qu’il écrivit son grand ouvrage sur le Coran.

Ses sentences, qui jouissent d’une si haute réputation, ne forment pas une suite de réflexions bien hardies, bien énergiques ; mais elles sont riches en images, pleines d’idées suaves et de poésie. Il ne faudrait y chercher ni la profondeur des pensées de Pascal, ni l’amère concision de La Rochefoucauld, ni les fins aperçus de La Bruyère ; mais on y trouverait souvent de la morale pratique comme dans les vers dorés de Pythagore, de la sagesse d’expérience comme dans Charron, et des idées de devoir comme dans Silvio Pellico. Ce qui les distingue surtout, c’est un profond sentiment religieux, une sorte de quiétisme oriental qui ramène tout à Dieu. Souvent sa phrase commence par un cri de repentir, et se termine par une prière ; souvent elle ressemble plus à une exhortation de prêtre qu’à une analyse de moralité. Souvent aussi, à travers sa gravité philosophique, perce son imagination de poète : il aime à faire des tableaux, à s’égarer dans une longue suite d’images et de comparaisons, et ses images sont pleines de grâce, et ses comparaisons pleines de justesse. Ce qui excite son indignation, ce qui enflamme sa verve, ce sont les vices des hommes, leur orgueil, leur égoïsme, leur convoitise, surtout leur ambition. Ecoutez cette tirade contre la tyrannie : on ne dirait pas mieux de nos jours. « Faut-il te dire quelles sont les contrées vraiment malheureuses ? Ce sont celles où règne un être tyrannique. La tyrannie écrase comme le pied d’un cheval, ou ravage tout ce qu’elle rencontre comme l’onde impétueuse d’un torrent. Elle est plus redoutable que le vent du sud, qui dessèche le sol ; plus cruelle que les années, qui engendrent la corruption. Elle empêche la prière de monter vers les nuages, et les bénédictions du ciel de descendre vers la terre. Garde-toi des lieux où règne la tyrannie ! Quand tu serais plus blanc qu’un œuf, quand tu verrais autour de toi tous les hommes bénis dans leurs biens et dans leurs enfans, vous n’en serez pas moins perdus ; les oiseaux tomberont du haut des rochers, et les hommes seront saisis de terreur et frappés par la foudre. »

« O roi, s’écrie-t-il plus loin, ne t’enorgueillis pas des drapeaux victorieux qui flottent autour de toi, des chars splendides qui t’environnent, et de cette foule craintive qui se prosterne à tes pieds, attendant l’ordre qui lui fera faire un acte d’obéissance, et l’heure où elle pourra te montrer sa soumission. Oui, tu es puissant par les hommes qui t’entourent, mais tu pèses lourdement sur la foule. N’oublie pas qu’il y a une puissance au-dessus de la tienne, la volonté d’un émir plus grand que toi. Celui-là seul ordonne et défend, et te permet ou te retire le droit d’ordonner et de défendre. Ce que tu dois au moins, c’est de craindre cet être plein de force, comme le plus pauvre de tes esclaves te craint toi-même ; c’est de ne pas te soulever dans la poussière contre Ion créateur ; car si son regard vient à se détourner de ton orgueil, tu ne dois plus avoir de volonté, puisque sa volonté seule te donne le droit de commander. »

Voici d’autres sentences que l’on dirait écrites par un homme de l’Évangile, tant elles respirent la Charité et la mystique douleur du christianisme :

« Dieu ne s’incline point vers les vêtemens qui retombent avec faste et traînent en longs plis, ni vers les yeux qui restent languissamment attachés à la terre ; mais il se penche vers le cœur qui reste toujours ouvert à la pitié, qui se sent épris d’un vif sentiment de compassion, et se sépare de ce monde pour s’élancer avec ardeur vers le paradis. »

« O monde ! combien comptes-tu de cœurs blessés, combien d’hommes dont l’âme saigne, dont les yeux sont pleins de larmes ! Tu quittes et tu désespères ceux qui t’aiment, tu te joues de ceux que tu as élevés ; infinis sont les tourmens que tu leur donnes, et leurs plaintes innombrables comme les grains de sable. »

« Supporte les hommes, accepte avec douceur leurs défauts. L’insulte d’un ennemi ne peut te faire honte. Heureux celui qui n’a aucun fiel dans l’âme, et trouve toujours au-dedans de lui-même un asile assuré. Dieu a traversé par des artères les avenues du cœur, et le bien chasse au-dehors les traces de la folie et de la servilité. »

« Celui qui recule devant les choses défendues doit vivre d’une vie de repos. Dieu et les anges viennent au-devant lui, et lui apportent une nouvelle jeunesse et le message de joie ; le bonheur appartient à celui qui aime le bien et a horreur du mal, à celui qui s’attache à l’arbre de salut, aspire à gagner l’appui de la suprême justice, et prête l’oreille à ses paroles. »

D’autres fois le poète quitte ce ton dogmatique et se rapproche de la vie réelle :

« Le monde se montre à nous sous plusieurs faces, les hommes sous plusieurs formes. Prends chaque jour le vêtement que les circonstances exigent, et va-t-en avec chaque homme par le chemin qu’il prendra ; car les jours ne passeront pas comme tu le voudrais ; tes voisins ne se plieront pas à ta volonté, ni le monde à tes désirs, et si parfois il les favorise, ce ne sera pas de longue durée. »

« Prends le titre de noblesse que tu as reçu en naissant. Mais celui-là appartient à ton père ; tâche d’y en ajouter toi-même un autre, afin que tous les deux forment une véritable noblesse. La gloire que ton père s’est acquise ne peut rejaillir sur loi, si tu restes sans rien faire pour en mériter une semblable. Il y a, entre la noblesse de ton père et la tienne, la même différence qui existe entre la nourriture de la veille et celle du lendemain. La nourriture d’hier ne te servira pas pour aujourd’hui, et ne te donnera pas de force pour demain. »

Nous ne pousserons pas plus loin l’analyse des sentences de Samachschari, qui doivent perdre beaucoup de leur prestige et de leur coloris en passant ainsi par une nouvelle transformation. Si ce petit livre ne se rencontre pas chez nous, de toutes parts, comme à Constantinople, il aura pourtant sa place marquée dans plus d’une bibliothèque, et l’on se surprendra plus d’une fois à relire avec bonheur ces pages empreintes d’une si douce moralité et revêtues de cette poésie primitive, de cette poésie d’images et d’inspirations, née sous le chaud soleil d’Orient. Nous devons remercier M. de Hammer d’avoir ajouté cette perle de l’Arabie à toutes les richesses littéraires qu’il nous avait déjà dévoilées. M. de Hammer a maintenant son diplôme de savant, signé non-seulement par tout orientaliste, par quiconque s’occupe d’histoire et de philologie, mais par un homme qui ne signe guère de pareils diplômes, ou qui du moins n’en envoie pas souvent dans nos contrées nébuleuses, par le schah de Perse lui-même. Voici le brevet de l’ordre du Lion et du Soleil qu’il lui adresse, brevet écrit en lettres d’or, et couvert de seize signatures, et d’autant de cachets. Le style en est assez peu ordinaire pour que nous ne craignions pas de le reproduire littéralement :

« Au nom du Dieu très puissant et très vénéré :

« Le Seigneur, que nous honorons par dessus tout, a donné le talent et le jugement, le sentiment de l’honneur, et la persévérance, la droiture et la bonne volonté à M. de Hammer, l’ornement des hommes distingués parmi les chrétiens, et l’un des personnages les plus honorables de la cour impériale. M. de Hammer est devenu, par ses connaissances, le zénith de la considération, et il s’est signalé à la cour persane par ses nobles intentions, surtout par le commentaire de Marc-Antoine, où il a fait preuve d’autant de science que de justesse d’idées. En conséquence, les rayons de la lumière, les regards du soleil de pureté (le schah), du soleil de la faveur et de la bienveillance sont tombés sur lui, et nous lui avons accordé, dans cette heureuse année du crocodile, la haute distinction de l’ordre du Soleil et du Lion du second degré, et la réputation infinie attachée à ce firman, afin que, se parant de ces marques glorieuses, il poursuive ses grands travaux, et mérite de plus en plus par son habileté et sa droiture le regard que la Bienveillance (le schah) a jeté sur lui.

« Donné dans le Rebiirani de l’année 1248, c’est-à-dire au mois de septembre 1832. »

Après cela, on se sent moins en droit d’accuser l’ignorance actuelle de l’Orient. Si ce diplôme fait honneur à M. de Hammer, il n’en fait guère moins au schah de Perse qui s’en vient de si loin apporter aussi son tribut à la science, et son laurier au mérite.




Le public n’a pas oublié le beau succès de l’Histoire de la grande armée, par le général Ségur. Les deux volumes qu’il vient de nous donner sur Charles VIII, roi de France, se distinguent par les mêmes qualités, c’est-à-dire par l’animation, la grandeur, et surtout par le sentiment pittoresque. Ici la réalité, placée plus loin de nous, ne peut guère donner lieu aux mêmes controverses que la campagne de 1812 ; ou du moins si l’on peut contester la justesse de quelques vues, la polémique sera plus paisible et plus désintéressée : d’avance nous pouvons affirmer que l’intérêt de cette lecture ne se dément pas un seul instant. Si toute notre histoire était ainsi écrite, toutes les femmes de vingt ans la sauraient comme elles savent les partitions italiennes. — L’ordonnance des faits et la composition du style seront pour nous l’occasion de remarques sérieuses.



  1. Chez Charpentier, rue de Seine.
  2. Chez Dufey, rue des Marais.