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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1853

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Chronique n° 498
14 janvier 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1853.

Puisque donc nous voici entrés dans une année nouvelle et que cette année elle-même n’est déjà plus entière devant nous, puisqu’il ne nous est point donné de suspendre le vol rapide du temps, ou plutôt puisqu’il est en dehors de notre pouvoir de nous arrêter nous-mêmes, selon la pensée d’un vieux poète, ne faut-il pas du moins, à mesure que se déroule le spectacle des choses actuelles, essayer du mieux qu’il se peut de les recueillir et de les coordonner ? Sur ce fond mystérieux et changeant d’une époque, l’historien n’est tenu de saisir que les grandes lignes, les grands résultats. Que d’élémens obscurs y trouvent place cependant ! Que d’impressions fugitives viennent s’y mêler ! Que d’événemens qui ne sont des événemens que pour les contemporains et qui forment néanmoins ce que nous pourrions appeler le tissu de l’existence quotidienne d’un peuple ! Rien ne passe sous nos yeux qui n’ait son caractère et sa signification ; rien ne se produit qui ne puisse offrir à quelque degré la mesure du mouvement des choses, depuis l’inauguration d’une église jusqu’à ces questions diplomatiques où se manifestent les dispositions réciproques des gouvernemens, depuis les démembremens d’un parti jusqu’aux changemens qui s’opèrent dans l’organisation politique d’un pays. Chaque jour heureusement ne voit point éclater quelqu’un de ces faits qui transforment radicalement la vie d’une nation ; mais les révolutions une fois accomplies et une situation étant donnée, chaque jour peut montrer cette situation sous une face nouvelle et par des côtés divers. Autant d’incidens qui se produisent, autant de traits de la physionomie du moment ; et quand ces traits se dessinent avec quelque confusion, c’est à qui sait bien regarder de les voir d’une manière distincte. L’année qui s’ouvrait il y a peu de jours a-t-elle déjà vu uaitre quelques-uns de ces incidens caractéristiques ? Peut-être en est-il plus d’un où se peint la situation de la France vis-à-vis d’elle-même en quelque sorte et vis-à-vis des autres pays. Deux faits d’un ordre bien différent, — l’inauguration de Sainte-Geneviève et la reconnaissance du nouvel empire par les grandes puissances continentales, — ne sont point, il nous semble, sans avoir leur place dans l’histoire la plus récente de notre pays, non pas qu’ils aient rien de commun, mais parce qu’ils expriment sous des formes diverses la situation actuelle de la France.

C’est le lendemain du jour où l’année commençait que le Panthéon était de nouveau rendu au culte catholique. Ce nom même de Panthéon s’effaçait devant le nom plus chrétien de Sainte-Geneviève, patronne de Paris. La religion reprenait solennellement possession de cette enceinte et la ranimait de ses pompes. C’est une destinée singulière parfois que celle des monumens. Le Panthéon, dans son histoire, ne semble-t-il pas résumer d’une manière saisissante toutes les luttes, les fluctuations, les incertitudes de notre temps ? Dans sa destination première, il y a un siècle, ce devait être une église ; cinquante ans plus tard, la révolution y entrait en souveraine et en faisait une sorte de temple païen élevé à l’homme ; elle envoyait ses scribes verbaliser sur l’enlèvement des reliques et de la châsse de sainte Geneviève, œuvre du « ci-devant soi-disant saint Éloi, orfèvre et évêque de Paris. » Marat allait remplacer la sainte de Nanterre. Toutes ces obscénités épuisées, l’empereur venait rendre l’enceinte profanée au culte religieux. Ce ne fut cependant que sous la restauration, en réalité, que cette mesure trouva son plein accomplissement. Mais déjà commençait la réaction contre le clergé et les influences de l’église, et bientôt, en 1830, le Panthéon redevenait ce que la révolution l’avait fait une première fois. Enfin survint la révolution de 1848, et ici, comme pour résumer notre histoire dans ce qu’elle a de plus tragique, ce temple étrange était destiné à devenir le théâtre d’un des plus sanglans épisodes des journées de juin. Après ces scènes funèbres, il semble que la prière seule pût s’élever sous ces voûtes où la guerre servile avait pénétré comme la dernière dérision de l’orgueil humain. Un décret, en effet, rendait, il y a un an, le Panthéon à sa destination première, et c’est l’autre jour que l’autel se relevait au fond de ce sanctuaire, où ont régné les influences les plus opposées. À travers toutes ces alternatives, qu’on le remarque bien, il y a quelque chose de plus profond qu’une série de changemens dans la destination d’un monument public. À chacun de ces changemens, il s’agit de savoir quelle est la direction des idées ; il s’agit de savoir de quel côté l’homme moderne incline ses adorations, du côté de Dieu ou du côté de lui-même. Sans doute rien n’est plus juste et plus moral pour un peuple que d’honorer les hommes qui l’ont servi par leurs vertus, leur héroïsme ou leur génie, de conserver leur image et de perpétuer leur souvenir. Ce qui est une triste et violente pensée, c’est le fanatisme de l’homme pour lui-même poussé au point de s’ériger un temple et un culte. Là est le renversement de toutes les notions. Il n’y a point de temple pour l’homme. Pour l’écrivain de génie, le véritable temple, c’est le livre qui porte son nom et l’influence de ses idées à tous les coins du monde ; pour l’artiste, c’est le musée où figurent ses ouvrages ; pour l’homme d’état, c’est l’histoire qui raconte ses actions et ses services. C’est par tout cela que les uns et les autres se survivent. Voilà pourquoi, en soi-même, tout ce qui ramène le culte de l’homme à Dieu seul, tout ce qui replace un temple sous son invocation naturelle est une restitution salutaire. Seulement, que cette restitution, pour être durable, s’accomplisse en dehors de tout esprit de réaction intempestive, et évite tout ce qui pourrait ressembler à une victoire de parti ou à une vengeance. Si de toutes les vicissitudes du Panthéon il peut ressortir des lumières pour tous les esprits réfléchis, n’en ressort-il point aussi pour la religion elle-même ? Mgr l’archevêque de Paris, à l’inauguration de Sainte-Geneviève, rappelant une des phases de l’histoire de ce monument sous la restauration, ajoutait qu’en 1830 il avait porté le poids d’une funeste solidarité politique. Cela est vrai, et c’est un motif de plus pour la religion de rester elle-même. Si elle ne doit jamais participer aux passions du moment, encore moins doit-elle aller réveiller des passions rétrospectives. — Hommes et gouvernemens, et même membres de l’église nous avons tous traversé des années où on n’a pas toujours fait tout ce qu’on aurait voulu faire, et où on n’a pu toujours éviter tout ce qu’on n’approuvait pas. Il faut bien se sentir soi-même sans péché pour jeter la pierre à d’autres. Nous soumettrions volontiers une considération à Mgr l’archevêque de Paris : après quinze ans de faveur sans limite et d’identification presque complète avec l’autorité politique sous la restauration, la religion s’est trouvée haïe, suspectée et menacée ; après dix-huit ans de persécutions et d’injures, comme on ne craint pas de le dire, la religion s’est trouvée populaire, honorée et invoquée, en possession de toutes ses forces pour aider au salut de la société. Il faut bien que sous ce régime il y eût quelque chose qui ne fût point entièrement défavorable au progrès de l’influence religieuse. Quoi qu’il en soit, la restitution du Panthéon au culte chrétien est très certainement un des signes les plus caractéristiques de notre temps, un des symptômes palpables des tendances qui renaissent à l’issue des révolutions. C’est un des faits qui marquent le mieux ce que nous appelions la situation de la France vis-à-vis d’elle-même, du moins dans cet ordre d’intérêts moraux et religieux. Il y a longtemps que le nouveau gouvernement a reçu de l’église ses lettres de reconnaissance.

Dans une sphère d’intérêts plus temporels, dans les rapports de la France avec les autres nations, où en est cependant aujourd’hui cette question de la reconnaissance des nouvelles institutions impériales ? Il y a eu, comme on sait, les gouvernemens qui ont reconnu tout d’abord l’empire ; et il y a eu ceux qui ont pris le temps pour méditer leur acquiescement. L’Angleterre, l’Espagne, Naples, la Belgique, sont au nombre des premiers ; la Russie, la Prusse, l’Autriche, sont au nombre des seconds. C’est à une date assez récente que les ministres de ces dernières puissances ont remis leurs lettres de créance. Serait-ce soulever indiscrètement le voile de dire que tout a bien pu ne point se passer sans commentaires, sans négociations épineuses, et surtout sans rumeurs au dehors ? Quand il en serait ainsi, où donc serait le sujet de surprise ? Évidemment les transformations politiques d’un pays comme la France ne s’accomplissent pas sans soulever des questions qui touchent à plus d’un intérêt. Seulement ceux qui résoudront ces questions dans un esprit supérieur de conciliation et de prudence, ceux-là auront infailliblement raison devant la civilisation, devant le monde, devant les peuples mêmes qu’ils sont appelés à diriger. Par la rapidité de ses évolutions, par la brusquerie de ses métamorphoses, la France sans doute est un pays avec lequel il n’est point toujours facile de vivre : elle étonne assez souvent et déconcerte encore plus ; elle multiplie peut-être les embarras en multipliant pour les gouvernemens les occasions de résolutions délicates ; mais, s’il n’est point facile de vivre avec elle, il serait encore plus difficile de vivre sans elle ou tout à fait en dehors d’elle en Europe. Ce n’est point d’aujourd’hui qu’elle ébranle ou qu’elle rassura le monde. Les traités n’ont point prévu tous ses gouvernemens : soit ; les traités ont subi bien d’autres infractions depuis trente ans. De nouveaux états se sont formés, des territoires ont été absorbés, des agrandissemens territoriaux se sont produits, et ce n’est pas seulement dans ces détails que les traités ont reçu des atteintes, c’est dans leur esprit même. La politique de non-intervention, qui domine aujourd’hui, n’est-elle pas la contradiction éclatante de la politique de solidarité entre les dynasties, sur laquelle reposait la mainte-alliance ? Quel est le sens profond de ce changement dans l’esprit qui préside aux relations internationales ? C’est de mettre au-dessus de tout l’intérêt de la paix générale, c’est de concilier cette paix avec l’indépendance intérieure des peuples. L’Angleterre n’a point de peine à reconnaître cette politique : elle dérive du droit des souverainetés nationales. Nous concevons qu’elle ne trouve point partout la même faveur en Europe ; mais le pire encore serait de mêler un peu de la politique de la sainte-alliance et un peu de la politique de non-intervention, de pratiquer la seconde avec l’esprit de la première, de dire à des gouvernemens investis de la plus grande autorité : Vous êtes des gouvernemens, mais non pas des gouvernemens comme nous ; nous serons amis, mais politiquement, avec les différences que comportent les traditions et les circonstances. À tout cela, il nous semble, il serait trop aisé de répondre, et il serait encore plus facile d’opposer à des questions secondaires ce besoin universel de paix, garantie de la sécurité sociale et de cet immense développement d’intérêts qui suit aujourd’hui son cours en Europe. Qu’on se souvienne qu’après 1830 il fallut dans le régime nouveau la plus rare longanimité et l’amour profond de la paix qu’il nourrissait, pour ne point céder parfois à des susceptibilités légitimes, qui l’eussent infailliblement popularisé. L’exemple est assez récent, il a même porté ses fruits, assure-t-on, quand il n’était plus temps, il est vrai, pour le régime de 1830 de recueillir les témoignages de ces dispositions nouvelles ; mais l’expérience n’est point perdue sans doute. Nous sommes bien convaincus aujourd’hui que tout le monde en Europe désire la paix, — une paix honorable, intelligente, protectrice de tous les intérêts. En ce qui touche le gouvernement français, il ne faudrait pour preuve que le soin qu’il met à constater les faveurs dont sont l’objet de la part de leurs cabinets les ministres accrédités auprès de lui par les puissances étrangères et les témoignages qu’il n’a cessé de multiplier. Il est assez difficile souvent de pénétrer le mystérieux travail des chancelleries ; mais au fond, leur secret, nous le connaissons : il ne peut être autre chose que le vœu universel des peuples, qui aspirent au calme, au repos et au développement tranquille de leur génie et de leur activité.

C’est donc une question vidée maintenant en fait et en principe que cette reconnaissance de l’empire par les principaux états de l’Europe continentale. Au fond, ce qui reste, c’est le résultat ; et en même temps que le régime nouveau, par cet acte diplomatique, prenait définitivement aux yeux du monde le caractère d’un gouvernement régulièrement reconnu, il achevait de s’organiser à l’intérieur. Un décret du 31 décembre venait compléter le qui a modifié la constitution. D’après les changemens apportés dans la loi fondamentale, on a vu déjà quelles prérogatives, sinon nouvelles peut-être, du moins plus nettement accentuées, sont conférées à l’autorité exécutive. Finances, exécution des travaux publics, répartition des crédits votés par le corps législatif pour chaque ministère, traités diplomatiques et commerciaux, fixation des tarifs de douane, — le pouvoir de l’empereur s’étend à ces diverses matières qui résument elles-mêmes les plus grands intérêts du pays. Quelles modifications subit le pouvoir législatif d’après le dernier décret ? Ce ne sont, à vrai dire, que des modifications de détail, dont quelques-unes semblent avoir pour but de pallier des inconvéniens qui, au point de vue même du mécanisme de la constitution du 13 janvier 1852, s’étaient fait sentir dans la session passée. D’après l’une de ces modifications, la présidence des bureaux est à l’élection, au lieu d’être dévolue au hasard de l’âge. En cas de dissentiment entre le conseil d’état et le corps législatif sur un amendement proposé à une loi, cette dernière assemblée peut déléguer trois de ses membres pour discuter la proposition avec les membres du conseil d’état. D’un autre côté, le récent décret affecte une dotation fixe aux sénateurs et une indemnité aux membres du corps législatif pour le temps des sessions. Enfin le nouveau règlement crée une distinction entre le procès-verbal des séances législatives, qui ne fait que résumer les opérations et les votes de l’assemblée, et le compte-rendu destiné à la presse, lequel continue à reproduire nominativement l’analyse des opinions et des discours de chaque orateur. Ce compte-rendu est soumis à la surveillance et à l’approbation d’une commission formée du président du corps législatif et des présidens de chaque bureau. Comme on voit, les précautions ne manquent pas dans ce prudent mécanisme, pour tracer le domaine de l’action du corps législatif et des journaux. Sur un autre point d’ailleurs, la presse vient de trouver quelque adoucissement dans un décret nouveau. Jusqu’ici, toute amende résultant d’une condamnation essuyée par un journal devait être comptée dans le délai de trois jours au trésor, à qui elle restait dès ce moment acquise, — de telle sorte que, si peu après le chef de l’état venait à exercer son droit de grâce, cette mesure ne pouvait avoir d’effet pour le journal quant à l’amende payée par lui. Maintenant cette amende devra rester déposée à la caisse des consignations pendant trois mois, et pourra être restituée au journal en cas d’exercice du droit de grâce dans cet intervalle. C’est un adoucissement dans le régime matériel de la presse, qui n’a plus trop de tous ses moyens pour mener la laborieuse existence que les événemens lui ont faite.

De toutes les élaborations successives par lesquelles la législation politique de la France passe, on le voit, le pouvoir sort toujours entier, souverain, affranchi de toute sujétion et de tout obstacle. Ce ne sont point les prérogatives qui lui manquent pour imprimer un mouvement fécond aux intérêts généraux du pays. Dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, dans l’instruction publique comme dans les finances, dans les travaux publics comme dans l’industrie, le champ est vaste, à la condition de marcher avec prudence. Pour ne parler que du commerce, une des plus grandes questions, dont nous avons déjà dit quelques mots, c’est celle des paquebots transatlantiques. Comme toute affaire sérieuse, cette question continue à être l’objet d’ardentes préoccupations dans les principaux foyers commerciaux ; mais il semble qu’elle soit sur le point d’entrer aujourd’hui dans une phase nouvelle. Jusqu’à présent, c’était à qui aurait une tête de ligne pour les États-Unis ou l’Amérique du Sud entre les villes commerciales les plus considérables : — Le Havre, Bordeaux, Nantes, Marseille. La difficulté était de concilier toutes ces prétentions, outre qu’au dernier moment il se trouvait toujours quelque impossibilité résultant soit de la situation, soit de l’imperfection des divers ports de commerce. Or, tandis que Le Havre, Bordeaux, Marseille, se disputent la prééminence, le gouvernement parait dans l’intention de trancher la difficulté en faisant d’un port de guerre, de Cherbourg, par exemple, l’unique point de départ des paquebots destinés à relier la France au Nouveau-Monde. Le gouvernement se montrerait disposé à concéder le privilège à une seule compagnie, qui serait tenue d’entretenir un assez grand nombre de paquebots, lesquels pourraient, au besoin, être mis au service de l’état et former une flotte à vapeur d’une certaine importance. Ici, on le voit, l’intérêt politique vient se joindre à l’intérêt commercial d’une manière plus sensible. Nous ne saurions rechercher en ce moment si cette considération est de nature à compliquer la solution ou à la rendre plus facile. L’un et l’autre peut être vrai à la fois. Toujours est-il que, quelque décision qui soit prise, les difficultés de divers genres qui se rattachent à cette sérieuse affaire ne peuvent manquer d’être prochainement résolues.

Pour statuer souverainement sur ce grave intérêt comme sur bien d’autres, le gouvernement est d’autant plus à l’aise aujourd’hui qu’il est politiquement plus affranchi. Il n’est point embarrassé à coup sûr par les contestations, par l’action intérieure des partis disciplinés et en armes. Les partis au contraire semblent se dissoudre et se démembrer chaque jour sous nos yeux, aussi incertains sur ce qu’ils doivent faire que sur ce qu’ils doivent éviter. Lorsque M. de Pastoret et M. de La Rochejacquelein entrent au sénat, lorsque tant d’autres, à des titres différens, prennent part à l’administration publique, ce n’est point évidemment l’abdication du parti légitimiste, mais n’est-ce point le signe de cette dissolution dont nous parlons ? Et n’en est-il pas toujours de même ? Tant que les grandes questions de gouvernement sont en suspens et que la victoire peut échoir au plus actif, au plus habile, au plus heureux, les partis ont une raison d’être ; ils s’entretiennent dans leur ardeur et leur discipline ; ils ont devant eux l’horizon et l’avenir. Dès que ces questions sont résolues, le plus grand élément de cohésion, l’espoir du succès, leur manque ; le sol fuit sous leurs pieds. Il n’y a plus de partis à vrai dire ; il n’y a que des individualités dispersées qui règlent leur conduite sur leurs intérêts, leurs convenances, leurs ambitions, leurs ressentimens, ou se rattachent même au pouvoir par un mobile plus honorable, celui de servir le pays en tout état de cause. Encore ce ne sont point ceux-là souvent qui, par leur promptitude à trouver partout leur place, font le plus de mal à leur parti ; ce sont ceux qui, au milieu de la dissolution, excellent à diviser encore, ceux qui réussissent à beaucoup empêcher pour ne rien faire, ceux qui se font de petites églises où ils récitent chaque jour l’oraison qui doit les sauver ; ce sont ceux qui restent insensibles au mouvement des choses, et font de leur immobilité une sorte de reproche pour tout le monde. Malheureusement c’est là un genre de qui travaille depuis longtemps le parti légitimiste, sans qu’il s’en doute peut-être, et son histoire ne serait pas la moins curieuse dans la mêlée des opinions contemporaines.

Une des suprêmes illusions des partis d’ailleurs, c’est de ne jamais s’imputer à eux-mêmes leurs défaites et leur impuissance. Interrogez le parti légitimiste ; il ne reconnaîtra point, à coup sûr, que c’est à lui surtout que la restauration a dû de périr, et cependant chaque œuvre qui paraît, en éclairant cette époque, met à nu cette vérité, qui n’est point nouvelle. Un livre que publie M. de Marcellus, — la Politique de la Restauration en 1822 et 1823, — montre comment une grande entreprise telle que l’expédition d’Espagne devient inutile. Le dernier volume de l’Histoire de la Restauration de M. de Lamartine fait voir la crise de cette époque à son triste et fatal dénouement. Une chose nous frappe dans l’ouvrage de M. de Marcellus : l’auteur, alors chargé d’affaires de France à Londres, rapporte que, dès 1823, Canning, dans une conversation, laissait percer le pressentiment d’une révolution de 1688 pour notre pays. Ce n’était point, autant que le pouvait croire M. de Marcellus, un soupçon de conspiration jeté sur un prince rapproché du trône. Ce que pensait et ce que voyait Canning, c’est qu’il y avait en France un parti ardent et compacte qui héritait de toutes les fautes du gouvernement, que chaque violence des majorités victorieuses popularisait dans le pays, qui grandissait chaque jour par toutes les occasions qu’on lui offrait, et qui devait nécessairement, à la dernière heure, trouver sa personnification couronnée. Le gouvernement français ne tenait nul compte de la communication de son jeune envoyé à Londres, et il avait tort. Il aurait dû y voir, non une complicité qui ne peut être construite qu’après coup, mais un symptôme de son propre danger. Il aurait dû y puiser le sentiment d’une politique de nature à désarmer ces éventualités redoutables, à vaincre par la modération même et la prudence, l’hostilité des partis, et à fonder sur des bases solides ce régime politique, qui offrait peut-être les meilleures conditions de durée à la monarchie constitutionnelle, au prix d’une intelligente sagesse. Le livre de M. de Marcellus, au reste, est moins une étude sur la restauration tout entière qu’une curieuse collection de documens sur un incident, la guerre d’Espagne, et sur l’homme qui a le plus contribué à l’accomplissement de cet acte politique, M. de Chateaubriand. L’auteur des Mémoires d’Outre-tombe n’était point homme évidemment à laisser à M. de Marcellus les meilleures pièces de son portefeuille. Quelque rapides et légères que soient ces lettres, cependant, comme l’homme s’y peint bien encore, facilement enivré sur la scène où il est enfin monté : sceptique sur tout, hors sur lui-même, quoi qu’il en dise ; dédaigneux en apparence des applaudissemens et écrivant : Soignez bien les journaux ; peu soucieux d’ailleurs de ses intérêts pécuniaires, mais plein de caprices d’imagination, et trouvant le temps de songer, au milieu des préoccupations politiques, à faire passer à Méhémet-Ali la voiture de gala de son ambassade à Londres, uniquement pour voir l’effet de cette combinaison : une voiture de Chateaubriand allant rouler vers le Nil !

Le livre de M. de Marcellus, nous le disions, n’est qu’une intéressante esquisse faite avec des documens sur un point, un épisode de la restauration ; le volume de M. de Lamartine qui paraît aujourd’hui est le tableau des suprêmes. Seulement on dirait que l’auteur veut réparer le temps qu’il a perdu en commençant son ouvrage. Il a consacré plus d’une moitié de son livre à peindre les premières années de la restauration ; maintenant cinq ans d’histoire sont contenus dans un volume. Autant M. de Lamartine s’attardait au début, autant il se hâte aujourd’hui vers le dénouement, précipitant son récit, dessinant à peine l’attitude des partis, négligeant les faits et laissant d’ailleurs toujours tomber en courant ses traits prestigieux et ses couleurs opulentes. L’esprit de l’auteur dans tout ce livre flotte entre bien des influences. Il a été juste plus d’une fois pour cette époque dont il reproduisait le tableau, et où il a vécu lui-même. Il semble qu’arrivé au terme il ait voulu placer le dernier mot de son livre sous l’invocation de cette politique nébuleuse et fantasmagorique qu’il s’est faite. M. de Lamartine, en effet, parle de « la souveraineté divine qui se manifeste par la souveraineté du peuple et se légitime par la liberté ! » Voilà, il nous semble, de grands mots, pour exprimer une idée assez peu compréhensible. Il serait peut-être utile d’avoir de meilleurs renseignemens sur cette souveraineté divine qui à besoin d’une légitimation et qui se confond avec la souveraineté populaire. Au fond, avec toutes les différences de nature et de génie, M. de Lamartine se rapproche en bien des points de Chateaubriand. Tous deux ont eu le même goût des traditions monarchiques du passé et les mêmes flatteries pour ce qu’ils considéraient comme l’avenir ; tous deux ont eu l’ambition de la vie politique, et tous deux à leur heure ont contribué à des révolutions. Ils se sont trouvés au milieu des ruines sans en avoir le remords, parce que les ruines sont encore une poésie. C’est que c’étaient des imaginations puissantes, et non des raisons calmes et fortes ; ils avaient plus l’instinct des choses dramatiques et éclatantes de la vie que des choses sensées ; ils suppléaient à la réalité par des images : la chimère évanouie, il n’est pas même resté sous leurs pas le sol où ils s’étaient élevé un piédestal !

Ce que l’imagination a jeté d’élémens périlleux dans la politique, il serait difficile de le dire. Là même où elle est reine, où elle domine naturellement, dans les lettres, — faute d’une règle et d’un frein, elle a été une occasion de chute et d’égarement pour les esprits. La littérature est allée à la dérive, ne sachant où se fixer, traversant tous les domaines, moissonnant au hasard, se moquant de toutes les notions ; elle a abouti aux merveilles de la fantaisie ou aux merveilles de l’industrie, quand les deux, par aventure, ne se trouvaient pas sur le même chemin. Elle n’a point mis l’histoire en madrigaux précisément, mais elle l’a peut-être bien mise en ballades ou en sonnets, si ce n’est en nouvelles. L’art littéraire s’est trouvé un beau jour résider tout entier dans les combinaisons étranges, dans les assemblages bizarres, dans le choc des mots, dans le mélange de toutes les couleurs. Il faut convenir que M. Arsène Houssaye, avec un esprit délicat, n’est point sans multiplier les gages à ce genre à la fois prétentieux et futile. Talons rouges et bonnets rouges, le titre n’est-il point merveilleux pour compléter celui de Sous la Régence et sous la Terreur ? Tel est en effet le titre du nouveau livre de M. Houssaye. Seulement il est à craindre que l’auteur n’ait épuisé toute son imagination dans la recherche d’un titre et dans sa préface, et voilà pourquoi il ne lui en sera resté que tout juste pour joindre ensemble quelques nouvelles d’un médiocre intérêt. Mais la préface reste comme le monument de l’auteur ; elle prouve tout au moins qu’il est très chanceux d’être à la fois directeur de théâtre et écrivain ; on risque d’oublier tour à tour les deux métiers. L’étrange déviation des idées littéraires contemporaines explique comment il est si difficile aux jeunes esprits de ressaisir une inspiration plus Juste, plus vraie et plus simple. C’est déjà un mérite de l’essayer, comme le fait M. Paul Deltuf dans un recueil de Contes romanesques. — Contes romanesques, direz-vous, n’est-ce pas là encore un titre singulier dans sa simplicité apparente ? Cela se peut, mais enfin il y a dans ces pages empreintes de vivacité et de jeunesse tous les germes d’un habile et ingénieux talent. La grâce du style ne manque point à M. Deltuf, non plus que l’art du dialogue. Il y a dans la Vendetta parisienne, l’un des contes de l’auteur, plus d’une fine remarque et un certain attrait de distinction. M. Deltuf réussirait sans doute à peindre, sans profondeur peut-être, mais avec une spirituelle humeur, les mystérieux caprices de la vie élégante. Ce qui manque jusqu’ici dans ses pages, c’est l’invention. Les Contes de M. Deltuf ne dépassent pas les proportions de l’esquisse rapide et légère, mais ils ont souvent cet attrait dont nous parlions, — la distinction : qualité rare depuis qu’on a imaginé de démocratiser la littérature et de passer le niveau sur tout ce qui faisait de l’art le culte délicat et charmant des esprits les plus élevés. Quand on parle si souvent des révolutions, elles ne consistent pas dans ce va-et-vient perpétuel qui met la république à la place de la monarchie, la monarchie à la place de la république. Elles consistent dans ce déplacement de toutes les notions, dans cette falsification de toutes les idées sur l’art aussi bien que sur le devoir moral ou sur les conditions de la vie politique. C’est cette falsification intellectuelle et morale qui marque les progrès de la révolution et est en même temps le signe fatal de l’affaiblissement des peuples, comme aussi il reste toujours un secret ressort, une mystérieuse vigueur chez ceux qui nourrissent un sentiment exact de toutes les réalités de la vie.

Telle est encore aujourd’hui l’Angleterre. Dans ses momens de plus grand repos, dans le développement le plus calme et le plus régulier de son activité, on sent la puissance d’un corps sain et vigoureux ; dans ses crises mêmes et au milieu des excentricités, des contradictions dont sa vie est parsemée parfois, on sent encore cette énergie secrète des peuples fortement trempés. La formation du dernier ministère n’est qu’une preuve nouvelle de cette puissance de vitalité. Il s’est trouvé qu’à un jour donné, où il pouvait y avoir péril pour le pays, les hommes les plus considérables de l’Angleterre ont pu se réunir dans un même ministère et composer le plus puissant faisceau peut-être que l’Angleterre elle-même ait vu. Le cabinet de lord Aberdeen, au reste, en est encore, en quelque sorte, à sa période de formation. Pendant que le parlement est en vacances, il achève de s’organiser et de prendre possession du pouvoir ; les divers membres qui appartiennent aux communes sont successivement réélus. Lord John Russell dans la Cité de Londres, sir James Graham à Carlisle, lord Palmerston à Tiverton, n’ont éprouvé nulle difficulté pour le renouvellement de leur mandat. Chacun de ces hommes d’état a fait son discours aux électeurs, et naturellement c’était une apologie de soi-même et de sa politique ; lord Palmerston et sir James Graham ont même semé dans leurs discours les excentricités humoristiques propres au caractère anglais. Une seule réélection ministérielle reste en suspens et semble éprouver quelque difficulté, c’est celle du chancelier de l’échiquier, M. Gladstone, à Oxford, l’une des citadelles du torisme. M. Gladstone a trouvé un redoutable concurrent dans M. Dudley-Perceval. La bataille dure encore, le poll ne doit point être fermé de quelques jours ; mais il est évident que ce n’est point là une difficulté pour l’administration nouvelle. Les difficultés véritables ne pourront naître que quand le parlement reprendra ses travaux, le 10 février, et que le ministère devra arriver à des actes politiques, aux mesures qu’il a lui-même annoncées, à l’abrogation des lois religieuses qui ferment la vie politique aux israélites, à la réforme parlementaire. Quant à la liberté commerciale, elle se trouve plus que jamais hors de cause très certainement, et n’est plus même une question. La protection ne peut plus être un drapeau après les concessions récemment faites par lord Derby et M. Disraéli, pendant qu’ils étaient au pouvoir. C’est donc sur un autre terrain que la lutte s’engagera, probablement à l’occasion de quelques-uns des projets que lord Aberdeen a fait entrer dans l’exposé des principes de l’administration nouvelle avant les vacances parlementaires. Si quelque chose peut prouver cette transformation profonde des partis en Angleterre dont nous parlions l’autre jour, c’est ce que disait lord Aberdeen dans le discours par lequel il a inauguré son avènement au pouvoir : « Il n’y a de possible aujourd’hui qu’un gouvernement conservateur, et j’ajoute qu’il n’y a aussi de possible qu’un gouvernement libéral. » Ainsi voilà donc le caractère du nouveau cabinet anglais : c’est une conciliation entre les idées de conservation et les idées de progrès ; c’est un essai de transaction à la place de l’ancien antagonisme des whigs, des tories et des radicaux entre eux. Nous verrons ce qui en résultera. La difficulté n’est point évidemment de rédiger ce programme, c’est de l’appliquer et de trouver effectivement le secret d’une politique nouvelle qui en même temps rassure les intérêts traditionnels et les intérêts nouveaux de l’Angleterre. Dans tous les cas, jamais une pareille œuvre n’aura été tentée par une administration plus brillante, composée d’hommes plus éminens. C’est un cabinet dont plusieurs des membres au moins pourraient aspirer à être premiers ministres. Là est sa force et là est aussi sa faiblesse, aujourd’hui comme hier et tant qu’il vivra, à moins de circonstances impérieuses qui tiennent disciplinés et compactes tant d’élémens brillans et incohérens.

Tandis que l’Angleterre vient de traverser une crise politique qui ne suspend en rien d’ailleurs la marche de ses puissans intérêts et laisse à l’existence nationale tout son ressort et sa grandeur, quelle est aujourd’hui la situation des autres pays constitutionnels de l’Europe, — de la Belgique, du Piémont, de l’Espagne ? Quels faits récens et propres à chacun de ces peuples viennent se mêler à l’histoire générale contemporaine ? En Belgique, nul incident sérieux, nulle crise publique, nulle discussion orageuse même. Le dernier débat important a été celui de la loi sur la presse, qui a été votée et promulguée. C’est tout au plus si, à l’occasion du budget, il y a eu quelque escarmouche rétrospective contre l’ancien cabinet. Dans l’état d’impuissance et d’indécision des partis, le ministère actuel reste, pour le moment, le paisible possesseur du gouvernement de la Belgique. Il est arrivé au pouvoir, comme on sait, avec la mission spéciale de renouer des rapports plus amicaux avec la France. La convention récemment signée est la preuve des efforts qu’il a faits pour atteindre ce but. L’échange des ratifications de ce traité provisoire vient d’avoir lieu, et le gouvernement français, quant à lui, a fait suivre cet échange de ratifications de l’abrogation du décret de septembre sur les houilles et les fontes belges. Maintenant donc, le terrain reste libre pour les négociations qui vont s’ouvrir. Les intérêts des deux pays peuvent être discutés en dehors de toute pression et de toute excitation, et comme les deux nations ont un égal avantage à s’entendre, il ne saurait évidemment y avoir lieu qu’à un arrangement définitif, inspiré par un esprit de bienveillance et d’équité mutuelle. Si l’industrie française est intéressée à la conclusion d’un traité qui remplace le traité expiré de 1845, peut-être la Belgique y est-elle plus intéressée encore au point de vue politique comme au point de vue commercial. Tant que cette question ne sera point résolue, elle dominera sans doute toutes les autres en Belgique.

Quant au Piémont, bien que dans des conditions très calmes et très régulières, il se trouve néanmoins sous l’empire d’une de ces difficultés intérieures qui renaissent sans cesse une fois qu’elles sont soulevées, et qui ne se résolvent qu’avec le temps et une extrême sagesse : c’est la question du mariage civil, dont nous parlions l’autre jour. Le gouvernement de Turin est dans une situation d’autant plus délicate, qu’il se trouve placé entre l’épiscopat piémontais, qui publie son opposition contre tout changement apporté à la législation existante, et les partisans d’une réforme beaucoup plus absolue que celle qu’il médite peut-être au fond lui-même. Il n’ignore pas qu’il y a là le germe d’un redoutable antagonisme entre le pouvoir religieux et le pouvoir civil. Cependant la loi de 1850 sur l’abolition du foro ecclesiastico lui fait un devoir de régler les conditions du mariage, considéré comme contrat civil. Déjà, on l’a vu, le sénat de Turin a rejeté les premières dispositions d’une loi qui devait atteindre ce but, et, à la suite de ce rejet, le cabinet a retiré le projet tout entier. Aujourd’hui, on le conçoit, le ministère sent le besoin de procéder avec maturité et réflexion dans l’élaboration d’une loi nouvelle. Ce n’est point là, à ce qu’il paraît, l’affaire des démocrates piémontais, qui ne ressentent nullement un tel besoin, et qui ont récemment interpellé, dans la chambre des députés, le cabinet sarde sur ses lenteurs, sur ses condescendances à l’égard du clergé. M. Brofferio, l’un des héros du radicalisme turinois, n’y va point de main légère. Ce n’est pas seulement la loi sur le mariage civil qu’il réclame ; il demande encore toute sorte de réformes sur les biens ecclésiastiques, sur les couvens, sur les circonscriptions des diocèses. Un autre coryphée de la démocratie, M. Siotto Pintor, rappelle tout simplement l’exemple d’Henri VIII d’Angleterre, et reproche aux ministres de ne pas savoir dompter l’épiscopat par l’intimidation ou la corruption : à quoi M. de Cavour a justement et habilement répondu que les évêques piémontais n’étaient susceptibles ni d’être corrompus ni d’être intimidés. C’est, en effet, par cet esprit de modération et de conciliation que le cabinet de Turin peut réussir beaucoup plutôt que par les violences démocratiques. Le président du conseil actuel, M. de Cavour, est assurément un des nouveaux hommes d’état les plus distingués du Piémont. Il a eu l’ambition du pouvoir, ambition un peu impatiente quelquefois peut-être, mais il en a aussi l’intelligence et la capacité. Il a aujourd’hui de belles occasions d’appliquer ses rares qualités aux finances de son pays, à toutes les questions qui mettent aux prises l’autorité civile et l’autorité religieuse, et sont toujours un dangereux levain. Placé dans la situation la plus éminente, à la tête des affaires, c’est à lui de diriger, de régler, de contenir, pour le rendre fécond, ce système constitutionnel implanté dans un coin de l’Italie. Quant à nous, nous ne pouvons que désirer qu’il réussisse, pour toutes sortes de raisons. La première, c’est que le Piémont est infiniment plus lié à la France, étant ce qu’il est aujourd’hui, que dans des conditions différentes de gouvernement intérieur.

Que le régime constitutionnel ait ses inconvéniens, oui, sans doute ; qu’il donne lieu à beaucoup de paroles et entrave l’action souvent, cela se peut. Il n’en faut conclure qu’une chose, c’est qu’au milieu de vicissitudes comme celles de notre siècle, il est facile de saisir successivement et à peu d’intervalle les inconvéniens de tous les régimes. Sans sortir du Piémont, pensez-vous donc que le régime absolu n’y fût occupé que de grandes choses quand il existait ? Ouvrez à ce sujet un livre récemment publié par un homme considérable qui a exercé le pouvoir comme ministre des affaires étrangères pendant quinze ans sous le roi Charles-Albert, M. le comte Solar Della Margarita : le Mémorandum historique et politique de M. Della Margarita est l’histoire intime du gouvernement absolu à Turin. Or, il en faut bien convenir, ce gouvernement avait, lui aussi, ses épisodes d’un genre particulier, ses crises qui suspendaient tout, qui arrêtaient tout. Un jour, par exemple, en 1838, éclate ce que M. le comte Solar appelle l’affaire des barbes, grande affaire s’il en fut ! La femme du ministre de Russie, Mme d’Obrescoff, paraît à la cour avec des dentelles blanches. L’étiquette cependant n’autorise que le noir, réservant la couleur blanche à la reine et aux princesses. Là dessus, grand et sérieux émoi ! On se remue, on s’agite, on s’arme en guerre contre le caprice d’une jolie femme qui aime les dentelles blanches, parce que probablement elles vont mieux à sa beauté. Le grand-maître des cérémonies et le ministre des affaires étrangères aidant, il est fait notification des lois de l’étiquette à l’agent de la Russie et aux autres ministres étrangers ; mais ici surviennent les péripéties, et on peut commencer à voir comme quoi la chose est d’importance. Le corps diplomatique résiste et se fâche ; les paroles aigres volent dans l’air, les notes se succèdent ; les courriers partent sur tous les points pour en référer aux gouvernemens. L’Europe, du coup, ne fut point en feu ; mais ce fut un rude hiver à Turin que celui de 1838, à cause de l’affaire des barbes. Circulaires, notes diplomatiques, discussion solennelle du code de l’étiquette, expédition de courriers, M. Della Margarita est-il bien sûr qu’il n’y ait point là autant de temps et d’argent perdu que dans une séance parlementaire où M. Brofferio a parlé deux heures durant ? L’ancien premier ministre de Turin affirme que dans la fureur du corps diplomatique il y avait un coup monté pour le renverser du pouvoir. Voici, ce nous semble, qui égale bien au moins les intrigues ministérielles qui s’agitent dans les parlemens ! Nous extrayons ce bizarre épisode d’un livre qui contient d’ailleurs bien d’autres chapitres instructifs et plus d’une curieuse donnée sur le gouvernement du roi Charles-Albert. Qu’en faut-il conclure ? C’est que probablement tous les régimes ont leurs petits côtés, et que là où le régime parlementaire est debout, ce n’est point une raison de le supprimer, uniquement parce qu’il existe. L’essentiel est de tempérer ses inconvéniens, de tirer de son mécanisme et de ses ressources le plus de fruit qu’on peut, et d’y faire tenir tous les besoins, tous les instincts d’un pays, toutes les conditions d’un bon et juste gouvernement.

C’est là le but que semble poursuivre aujourd’hui le gouvernement espagnol après la transformation récente qu’il a subie. La situation du cabinet de Madrid n’est point facile sans doute en présence des difficultés qui lui ont été léguées, de celles qui naissent de sa propre composition et de l’embarras perpétuel de coalitions menaçantes ; mais il suit jusqu’ici avec une persévérante prudence la voie qu’il s’est tracée, il s’efforce de son mieux de désarmer les susceptibilités légitimes de l’opinion, sans céder à l’intimidation des partis. Les élections sont maintenant fixées au 4 février, et les chambres doivent toujours se réunir au mois de mars, de telle sorte que le mouvement électoral devient aujourd’hui l’unique préoccupation au-delà des Pyrénées. Le ministère agira sans nul doute dans ce mouvement ; toutefois en même temps, il laisse pleine liberté aux opinions, et un de ses premiers actes a été une modification du décret royal rendu au mois d’avril dernier sur la presse. On ne l’a point oublié, ce décret portait l’empreinte du moment et de la situation particulière où s’était placé le cabinet alors au pouvoir. Il entourait la presse de restrictions et de sévérités qui équivalaient à peu près à l’interdiction de toute discussion politique. Le décret nouveau tempère singulièrement la situation de la presse. Ce n’est pas qu’il ne soit lui-même encore suffisamment sévère ; il modifie cependant la législation de l’an dernier sur plusieurs points des plus essentiels. Il diminue les conditions nécessaires pour être éditeur d’un journal. Il abolit le droit de suspension que l’ancien décret conférait à l’autorité administrative. En même temps il défère le jugement des délits de la presse à un tribunal composé de magistrats civils, et non plus au tribunal mobile du jury. Au fond d’ailleurs, par cette dernière mesure, le cabinet espagnol ne fait que réaliser une pensée de bien des hommes politiques de la péninsule, même plus libéraux, qui n’ont qu’une médiocre foi au jury. C’est une institution jusqu’ici trop peu entrée dans les mœurs de ce pays, où trop souvent on cède à l’ardente impression du moment, et où bien des excès resteraient impunis. Dans son ensemble, le décret sur la presse rouvre l’arène à la discussion de tous les intérêts publics dans un moment où le pays a à se prononcer sur la réforme de son organisation politique tout entière. Dans une circulaire adressée aux gouverneurs des provinces en leur transmettant ce décret, le ministre de l’intérieur, M. Llorente, ne met hors des atteintes de toute discussion que deux points : la monarchie personnifiée dans Isabelle II et le principe même du gouvernement représentatif, c’est-à-dire le droit pour le pays d’intervenir dans la discussion de ses propres affaires ; en cela même évidemment les intérêts constitutionnels de la Péninsule se trouvent rassurés et garantis. La plume habile de M. Llorente a su donner une forme nette à la politique mixte inaugurée par le cabinet espagnol à Madrid. Chacun des actes du ministère est une application nouvelle de cette politique conciliante et modérée. Et qu’en résulte-t-il ? C’est que, le premier moment passé, le comité de l’opposition modérée, qui s’était formé en vue des élections sous le précédent cabinet, a tendu insensiblement à se dissoudre, ou plutôt beaucoup d’hommes politiques s’en sont séparés pour se rapprocher du cabinet ; pourtant il est malheureusement vrai qu’il reste toute une fraction du parti conservateur qui continue son opposition, et c’est là ce qu’il y a de grave dans la situation de l’Espagne. M. Mon, M. Pidal, le général Concha, le duc de Rivas, sont du nombre des opposans, et, chose étrange, cette fraction du parti modéré fait aujourd’hui alliance avec le parti progressiste. Que peut-il y avoir de commun cependant entre ces deux opinions qui sont séparées par quinze ans de luttes, par leurs idées, par leurs instincts, par leurs traditions ? Le régime libéral à sauvegarder, dira-t-on ; mais le parti conservateur dissident et le parti progressiste l’entendent-ils de même ? Des hommes comme M. Pidal et M. Mon ne doivent-ils pas comprendre que de telles coalitions sont faites plus que tout le reste pour compromettre l’avenir du régime constitutionnel en Espagne, pour le discréditer aux yeux du peuple par le spectacle d’alliances aussi étranges ? La belle victoire, quand les réformateurs de la constitution de 1837 amèneraient par leur concours l’élection de M. Mendizabal à Madrid ! La modération même du ministère est une occasion pour les conservateurs espagnols de reconstituer leur parti, et nous croyons que ce grand intérêt dominera encore les résolutions et la conduite des hommes dont les susceptibilités inquiètes pourraient bien finir par devenir un péril pour ce qu’ils veulent défendre et préserver.

De tous les états constitutionnels, la Hollande est peut-être le plus calme. Dans cet heureux pays, le soin des affaires domine ; la politique y conserve ce caractère pratique, propre à un peuple sensé et industrieux, et le même esprit se retrouve naturellement dans les discussions législatives. Les chambres néerlandaises ont tout récemment pris des vacances, comme le parlement anglais en prend d’habitude aux fêtes de Noël ; mais ce n’est point sans avoir préalablement réglé les affaires les plus urgentes, le budget, par exemple, qui a été adopté à une assez grande majorité. Une autre question se présentait à l’attention des chambres hollandaises, c’était la proposition de la conversion du 4 pour 100. L’opportunité de cette mesure ne pouvait être plus évidente en présence des résultats favorables des trois derniers exercices financiers, de la situation actuelle du trésor et des symptômes de prospérité de la présente année. Tout cela conduisait le gouvernement hollandais à la pensée de réduire le taux de l’intérêt ; mais dans quelle mesure s’opérerait cette réduction ? dans quelles conditions pourrait-elle être utilement réalisée ? Là est la question que les chambres ont eu à discuter, et elles l’ont résolue en laissant au gouvernement le choix, selon les circonstances, entre une conversion en 3 3/4 et une conversion en 3 1/2. Ce vote même est une singulière preuve de confiance envers le ministre des finances, M. Van Bosse. Quelque paisible qu’ait été cette discussion, et quelque favorable qu’ait été le résultat au cabinet hollandais, elle n’a point laissé cependant de susciter un incident qui a produit quelque impression. Un député, M. Sloet, s’est plaint avec une certaine amertume que le ministère transformât la majorité en une sorte de machine à voter. L’incident, d’ailleurs, n’a point eu de suite ; mais il peut être un utile symptôme pour le cabinet de La Haye. À part ces questions financières, les discussions récentes des chambres ont eu peu d’importance. L’attention de la Hollande se porte aussi avec un intérêt particulier sur les Indes. D’après les dernières nouvelles de ces contrées, le gouverneur-général était rentré à Batavia après un voyage dans l’intérieur du pays. L’ordre et la tranquillité régnaient à Palembang ; seulement quelques escarmouches avaient eu lieu sur les frontières de Lematang-Oulou. Une expédition dirigée contre le chef indigène qui, depuis dix ou douze ans, n’avait pas payé la rente territoriale, avait été couronnée d’un plein succès.

Revenons à l’Europe. En Allemagne, l’attention des hommes politiques s’est portée presque exclusivement depuis quelques semaines sur les nouveaux rapports diplomatiques à nouer avec la France. L’ouverture des chambres prussiennes, la question douanière elle-même non encore terminée, tous les intérêts purement germaniques s’étaient complètement effacés devant les pourparlers engagés à cette occasion. À vrai dire, le nombre était petit de ceux qui pensaient que cette conjoncture diplomatique pût amener des difficultés sérieuses, et plus petit encore celui des esprits malveillans qui eussent désiré qu’elle fût l’occasion d’un conflit en règle et d’une nouvelle coalition de l’Europe contre la France. Il s’est rencontré cependant quelques esprits de ce genre, et il suffira de les nommer pour que l’on cesse d’en être étonné : ce sont les opiniâtres adversaires des sociétés modernes, non ceux qui la hache à la main voudraient les saper dans leurs fondemens pour les rebâtir d’après les conceptions d’un prétendu progrès, mais ceux qui, au nom d’un passé fallacieusement dépeint sous un jour attrayant, voudraient les ramener sous le joug inflexible et immobile de la féodalité. En Prusse notamment, ce parti, qui a ses théoriciens et qui exerce encore une certaine influence sur la marche des affaires, n’a pas vu, sans manifester son mauvais vouloir, le nouvel ordre de choses qui se constituait de ce côté-ci du Rhin ; et si la reconnaissance de l’empire français n’a point été aussi prompte que l’avait été en 1851 celle du coup d’état du 2 décembre, si la Prusse a cru devoir se concerter avec l’Autriche et avec la Russie avant de donner à cet égard une adhésion qui ne pouvait pas être refusée, c’est beaucoup moins l’œuvre du cabinet que la conséquence d’un succès obtenu dans les régions extra-constitutionnelles par la Gazette de la Croix. Il est du moins hors de doute que l’homme éminent à qui la Prusse doit d’avoir évité, en 1848, la guerre civile et, en 1830, la guerre étrangère, M. de Manteuffel en un mot, opinait fortement pour une reconnaissance sans conditions et immédiate.

En Allemagne et surtout en Prusse, le parti féodal, quoique représenté par un certain nombre d’écrivains et d’orateurs actifs et élevés, est numériquement trop peu considérable et trop suspect à la nation pour réussir à fonder un gouvernement solide et durable. Il n’ignore pas quelle serait sa faiblesse le jour où il arriverait au pouvoir ; il sait qu’il a plus d’intérêt à voir appliquer quelques-unes de ses idées par un cabinet pris hors de ses rangs qu’à gouverner lui-même. Aussi essaie-t-il moins de renverser le cabinet actuel que de lui imposer de temps à autre, en dehors des voies constitutionnelles, quelques-unes de ses vues. Les taquineries étroites et imprudentes qu’il aurait voulu faire prévaloir dans les rapports de la Prusse avec la France se conçoivent toutefois d’autant moins, que, s’il était au pouvoir, il serait dans l’impossibilité absolue de proposer raisonnablement une politique différente de celle de M. de Manteuffel. De là les regrets qu’expriment dès aujourd’hui les esprits prévoyans en présence du rôle fâcheux que ce parti s’est efforcé de prendre dans l’incident diplomatique qui vient de se produire. En Allemagne, on s’accorde à dire que les communications faites par M. Drouyn de Lhuys étaient empreintes de toute la franchise et de toute la loyauté désirables. M. de Manteuffel était d’avis de répondre avec la même loyauté et la même franchise, et, sans les intrigues du parti féodal, la Prusse eût été, parmi les puissances, une des premières à reconnaître le nouveau gouvernement français. Quoi qu’il en soit, la sage politique de M. de Manteuffel a déjà repris le dessus, par la raison bien simple qu’en dehors d’une bonne entente avec la France, il n’y a que des incertitudes et des hasards. Le parti de la Kreuzzeitung ne se tiendra pas sans doute pour battu. Il faut s’attendre à le voir tenter quelques nouveaux essais de son influence, soit sur les affaires extérieures, soit sur celles du dedans, à la cour et dans les chambres ; mais il est à espérer que Frédéric-Guillaume saura distinguer parmi les hommes d’état de la Prusse quels sont les amis les plus intelligens de la couronne et du pays, et conservera sa confiance au ministre qui, après avoir sauvé la Prusse de l’anarchie, a su épargner à l’Allemagne une conflagration fédérale.

Dans les chambres prussiennes, les partis ont quelque peine à se dessiner. La nomination des membres du bureau de la seconde chambre s’est faite laborieusement et non sans difficulté. Pour la présidence, les votes se sont divisés en deux fractions absolument égales, 154 en faveur du candidat des constitutionnels modérés, le comte Schwerin, et 154 en faveur du candidat de la droite, M. de Kleist-Retzow. Il a fallu, pour trancher le différend, recourir à la voie du sort, et c’est grâce à cet expédient que le nom de M. de Schwerin a triomphé. Ces élections devaient fournir le témoignage d’un fait qui, sans être nouveau en Prusse, tend depuis quelque temps à se développer dans toute sa force : c’est le progrès du parti catholique dans le parlement. Ce parti a profité sur ce terrain de tout ce que le catholicisme a gagné dans les dernières révolutions de l’Europe. Son chef, M. de Waldbott, a été élu premier vice-président. Le second vice-président est M. d’Engelmann, l’un des membres les plus distingués de la droite. Le parti intermédiaire, qui a essayé de se former en 1851, sous le nom un peu douteux de parti de la vieille-Prusse, sorte de centre gauche aristocratique et libéral, n’a pu en cette occasion réunir que 84 voix sur son chef, M. Bethmann-Hollweg.-Ces soi-disant vieux Prussiens, que l’on pourrait appeler peut-être, à plus juste titre, des jeunes conservateurs, ne sont pas cependant sans importance parlementaire. Trop peu nombreux pour imposer leur politique aux chambres, ils le sont assez pour former dans la plupart des grandes questions un appoint décisif au profit soit de la droite soit de la gauche modérée, suivant qu’ils voudront faire pencher la balance de l’un ou de l’autre côté. En somme, les forces des deux opinions principales qui partagent la seconde chambre sont à peu près égales. On peut donc entrevoir en Prusse une session curieuse, dans laquelle la majorité sera vivement disputée.

Le gouvernement autrichien vient de publier le tableau du revenu des douanes de la monarchie depuis le 1er novembre 1851 jusqu’au 31 octobre 1852. Les données que renferme ce document attestent l’importance croissante du commerce de l’Autriche. Elles indiquent aussi les résultats qu’il est permis d’attendre du nouveau tarif des douanes mis en vigueur le 1er février Les droits d’entrée présentent une augmentation de plus de 2 millions de florins sur la période correspondante de 1851. Pendant cette dernière année, les droits d’entrée ne s’étaient élevés qu’à 19 millions et demi de florins ; ils ont dépassé 22 millions en 1852. C’est dans toutes les régions du monde financier que le progrès se fait aujourd’hui sentir. La grande plaie de l’Autriche au sortir de la dernière révolution, c’était la dépréciation du papier-monnaie. Ce papier tend de plus en plus à reprendre sa valeur nominale. L’agio de l’argent, qui l’année dernière était encore de 20 pour 100, a fléchi jusqu’à 7 pour 100. On assure même que, dès à présent, les maisons de change ne reçoivent pas sans difficultés les pièces de 20 kreutzers contre du papier-monnaie ou des billets de la banque. Ainsi l’Autriche, grâce à une activité et à une persévérance qu’aucun autre gouvernement n’a dépassées, voit de jour en jour s’affermir la situation calme et prospère qui a succédé pour elle aux cruelles épreuves de 1848.

Le Monténégro ne cesse pas d’être l’objet de la plus vive curiosité en Allemagne, et particulièrement en Autriche. Il n’est question en ce moment que d’une grande concentration de troupes autrichiennes en Dalmatie et sur les confins de la Turquie occidentale. Ces bruits ont tout le caractère de la vraisemblance. Depuis deux ans, profondément blessée par l’affaire des réfugiés hongrois qu’elle ne paraît pas devoir oublier de si tôt, l’Autriche n’a négligé aucune occasion de témoigner les dispositions les plus amicales aux Bosniaques dans leurs querelles avec la Turquie. Le cabinet de Vienne d’ailleurs représente spécialement le catholicisme dans les provinces européennes de l’empire ottoman ; les Bosniaques sont en majorité catholiques ; des rapports suivis ont existé de tout temps entre ces populations et le gouvernement autrichien, surtout depuis que la France a cessé d’avoir des agens sur ce terrain trop peu étudié. — Si les Monténégrins ne sont pas catholiques, depuis vingt ans, une idée non moins puissante que celle de religion, l’idée de race, a établi entre les Slaves de Turquie et ceux d’Autriche des relations dont le gouvernement autrichien ne dédaigne pas de se servir, ne pouvant plus les empêcher. Les Monténégrins l’intéressent d’autant plus sous cet aspect, que la Russie, depuis 1805, se regarde comme protectrice et presque suzeraine du Monténégro, et qu’elle a su en faire un de ses principaux points d’appui dans ses démêlés avec l’empire ottoman. Et c’est par là en effet, comme par la Serbie, que cet empire est particulièrement menacé, s’il ne sait faire un effort généreux pour échapper aux redoutables difficultés que le vieux parti des fanatiques a suscitées au pays dans les derniers mois de 1852.

La politique du divan à l’égard du Monténégro est de pousser la guerre avec toute la vigueur qui lui reste ; c’est Omer-Pacha qui est chargé de conduire cette expédition. Omer est certainement le plus brillant officier-général de l’armée ottomane ; malheureusement, pour se faire pardonner par les Turcs son origine slave, il croit devoir, toutes les fois qu’il est aux prises avec les Slaves, faire preuve d’un zèle musulman qui n’est guère propre à pacifier les différends. — Pendant que la Sublime-Porte envoie des renforts en Bosnie, elle proclame le blocus du rivage voisin de la Montagne-Noire, séparée de la mer seulement par une langue de terre de quelques centaines de mètres. Le but de ce blocus est d’interdire aux Monténégrins la ressource des ravitaillemens du côté de la mer. En fait, cette démonstration maritime, conseillée, dit-on, par l’Angleterre, est plutôt une occasion favorable de montrer une escadre turque dans l’Adriatique à côté de l’escadrille autrichienne qu’un moyen sérieux de cerner le Monténégro. Si les Turcs en attendent d’autres résultats, ils se font illusion. La Russie est en mesure de faire parvenir aux Monténégrins l’argent et les munitions qui leur manquent, par les routes serbes et par le cœur même de la Turquie, aussi bien que l’Autriche par ses propres frontières. La solution de cette guerre, acceptée peut-être imprudemment par la Turquie, reste donc douteuse. Il est à regretter que quelque grande puissance amie ne soit pas venue interposer sa médiation amicale dans ce conflit, et empêcher une effusion de sang qui ne sera pas moins fatale aux Turcs dans le cas d’une victoire que dans celui d’une défaite, car les Slaves de Bosnie, de Serbie et de Bulgarie, leur pardonneraient difficilement l’invasion du Monténégro.

CH. DE MAZADE.