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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1852

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Chronique n° 497
31 décembre 1852


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 décembre 1852.

Encore une année qui finit, encore une année nouvelle qui commence. La dernière heure de cette période expirante est là et déjà nous échappe, marquant la fuite mélancolique des choses : heure mystérieuse et solennelle, car elle rappelle aussitôt à l’esprit et ce qu’on a fait et ce qu’on a manqué de faire, et les tentatives irréparables, et les espoirs trompés, et les illusions déçues, et tout ce qu’on a laissé en chemin de soi-même. Ainsi les années s’écoulent et tombent en tourbillon dans l’abîme du temps ; chacune a son irrévocable part dans l’histoire, chacune aura son stigmate ou son signe glorieux, et au bout de chacune d’elles revient périodiquement cet instant suprême où on s’arrête, comme au terme d’un voyage, pour mesurer encore du regard cet espace qu’on vient de parcourir, pour embrasser cet ensemble de choses où on ne peut plus rien changer. L’homme dans sa faiblesse a besoin de ces haltes auxquelles la tradition et l’usage ajoutent un caractère particulier ; il aime à poser devant lui sur sa route ces bornes milliaires, sortes de frontières du temps : frontières que l’imagination seule fixe, car en réalité, qu’est-ce qui nous sépare du passé ? qu’est-ce qui nous sépare de l’avenir ? Rien ; quelque chose d’insaisissable, un voile mystérieux et invisible que nous sommes sans cesse occupés à déchirer, et qui se reforme sans cesse devant nous. C’est le lot de la destinée humaine de marcher toujours vers l’inconnu, souvent dans l’inconnu ; c’est la dignité de l’homme de le savoir et d’y pourvoir. Il en a toujours été ainsi ; mais depuis un demi-siècle il semble que chaque moment ait contribué à épaissir le voile devant nos yeux. Les révolutions et les ébranlemens nous ont enlevé la faveur des horizons étendus, des perspectives certaines, des choses durables, en détruisant ou altérant les principes, faute desquels les sociétés, sans sécurité et sans ressort, deviennent le jouet de perpétuels hasards ; ils nous ont fait cette atmosphère épaisse, lourde et brûlante où il nous est arrivé souvent de ne voir qu’à la lueur des éclairs et où chaque phase de notre existence a été marquée par des coups de foudre, de telle sorte que plus que jamais pour le monde contemporain il y a quelque chose de saisissant dans cette dernière heure jetée entre une période qui s’achève et une période qui recommence.

Il a dix-huit mois, toute cette ombre, toutes ce§ ténèbres qu’amassent et condensent les révolutions, enveloppaient l’année 1852. Tous les regards se tournaient avec anxiété vers cette date comme vers un point noir et menaçant. Plus on approchait, plus le trouble universel augmentait. La France pressentait pour elle-même une catastrophe qui n’aurait point eu d’égale. Les partis en lutte se mesuraient de l’œil, ne sachant à quoi se résoudre. L’Europe émue et inquiète attendait. Le pire de tout, c’est qu’on était arrivé à croire que le droit et la justice ne pouvaient triompher par eux-mêmes et régulièrement. Aussi tout s’organisait-il pour le combat depuis les régions politiques supérieures jusqu’au dernier village : — triste conséquence des situations faussées ! Enfin que devait contenir dans ses flancs obscurs cette année 1832 ? Qui aurait pu répondre à cette question universellement posée par l’effroi public ? La voilà maintenant tombée à son tour dans le passé, cette année redoutée et mémorable ! Elle a dit son dernier mot ; elle a révélé tout ce qu’elle contenait. Rien de ce qu’on entrevoyait avec le plus de terreur n’est arrivé, et ce qui s’est réalisé était bien sans doute dans la logique mystérieuse des choses, mais ne pouvait être dans le pressentiment de la foule, qui ignore cette loi secrète du monde moral en vertu de laquelle les révolutions sont condamnées à périr par la force, comme elles naissent le plus souvent. C’est l’épée, en effet, qui a crevé l’outre pleine de tempêtes et de terreurs ; c’est l’épée qui a dompté le sphinx et lui a imposé une réponse plus favorable à la paix publique. Au lieu du triomphe du socialisme, nous avons assisté à la plus immense réaction d’autorité ; nous avons vu se reconstituer les pouvoirs les plus entiers, et les révolutions de 1848 ne se survivre que par les tendances qu’il était dans leur nature d’enfanter. Partie de la France comme du grand et unique foyer du mouvement européen, la réaction s’est communiquée partout, à l’Allemagne, à l’Italie, à l’Espagne, qui avait cependant échappé aux commotions révolutionnaires. Si on parcourait tous les pays en interrogeant cette énigmatique année sur ce qu’elle a produit, partout elle pourrait répondre : affaissement de l’esprit libéral d’autrefois, transformation radicale du pouvoir, redevenu l’unique régulateur de la vie et de la pensée des peuples. Déjà le 1er janvier 1852 éclairait une société violemment rassise, mais étonnée encore et incertaine de l’issue de l’entreprise du 2 décembre 1851. Le 1er janvier 1853 se lève sur les dernières conséquences de cette évolution qui a changé l’avenir, sur la restauration impériale qui date d’hier à peine, du moins de nom ; il vient éclairer une société chez qui la fatigue de tout tient lieu de foi politique, et qui, sans regret à coup sûr pour les institutions républicaines, assiste à la renaissance des institutions et des usages monarchiques, uniquement préoccupée de voir les intérêts se raffermir, son foyer sauvegardé, l’activité publique reprendre peu à peu son cours, le goût des choses durables retrouver sa puissance.

Est-ce à dire que tous les problèmes soient épuisés, et que l’avenir, — cet avenir de demain qui s’annonce, — soit sans mystère ? Non sans doute : les questions d’un certain ordre vidées, d’autres se lèvent et naissent de cette transformation même qui s’opère dans la vie des peuples. L’heure qui sonne nous avertirait au besoin que l’inconnu recommence sans cesse, et de même qu’aujourd’hui, en rejetant un coup d’œil vers ce passé d’un an, il y a lieu de nous demander : Qu’avons-nous fait ? qu’avons-nous conquis ? qu’avons-nous perdu ? quels gages avons-nous donnés dans nos actions à la vérité et à la justice ? — Nous pouvons aussi nous demander, au seuil de cette période nouvelle qui s’inaugure : Que ferons-nous ? quelle destinée nous attend ? que laissera dans l’histoire cette année qui va s’écouler encore ? 1852 a dévoilé tous ses secrets ; que porte dans ses flancs 1853 ? Nous ne sommes point les maîtres des événemens ; nous ne pouvons pas pénétrer l’avenir, même le plus rapproché, — l’avenir de l’heure ou de la minute qui va suivre ; mais ce qui est en notre pouvoir, c’est de demeurer fidèles au vrai et au bien : c’est la seule manière qui nous soit donnée de disposer de notre avenir. Entrons donc dans cette année qui s’ouvre avec un cœur libre et une volonté droite, avec un esprit éclairé par l’expérience et une pensée dégagée des passions d’autrefois. Heur ou malheur, ce sera alors la bonne année. La bonne année pour tous ! Nous souhaitons au bon sens et à la vérité plus de bonheur qu’ils n’en ont eu en mainte rencontre dans ces dernières années. Nous souhaitons aux peuples la modération qui fait qu’ils supportent leurs gouvernemens, et aux gouvernemens la modération qui fait qu’ils supportent les peuples tels qu’ils sont. Aussi bien il en coûte trop de tenter de supprimer les uns ou les autres. Il faut qu’ils s’accoutument à vivre ensemble avec leurs conditions mutuelles, avec leurs besoins et leurs instincts légitimes. Nous souhaitons à la littérature de meilleurs jours, aux écrivains un public et au public des écrivains. Nous souhaitons à notre pays, si ingénieux à se tourmenter, de savoir toujours ce qu’il veut, et quand il finit par l’avoir, de ne point l’échanger pour ce qvi’il n’aurait point voulu. Nous souhaitons enfin à cette civilisation européenne, qui suint par momens de si terribles éclipses, de triompher dans ce qu’elle a de bon, de juste, de sensé et d’intelligent. C’est au point de vue de cette civilisation moderne que seront définitivement jugés tous les événemens, toutes les périodes qui se succèdent.

Maintenant, aux derniers bruits de cette année qui finit et qui se rattache par tant de liens au mouvement général de ce siècle, les choses ordinaires n’en suivent pas moins leur cours. Par quels faits, par quels incidens se caractérisent ces derniers jours ? L’année 1852 ne s’est point terminée sans un nouveau succès de notre armée en Afrique. Il y a deux ans à peu près, à pareille époque, c’était Zaatcha emportée d’assaut ; aujourd’hui c’est la prise de Laghouat. Dirons-nous que c’est un pas de plus de la civilisation dans ce monde barbare ? Sans doute il reste beaucoup à faire : il reste à peupler cette terre, à la coloniser, à la conquérir au travail et à l’industrie, comme le disait. le prince Louis-Napoléon à la veille de ceindre la couronne. Il reste surtout à faire en sorte que l’Algérie se suffise à elle-même, et qu’elle devienne de moins en moins une charge pour la France ; mais n’est-ce point cette œuvre même que préparent depuis si longtemps nos soldats avec un infatigable courage ? N’est-ce point pour servir ce grand dessein que vont se dévouer quelquefois obscurément tant de brillans officiers, dont l’un, le général Bouscarin, vient de périr encore sous Laghouat ? Tandis que la France s’épuise en dissensions qui énervent les âmes, obscurcissent la mâle et simple notion du devoir, et risquent si souvent de donner aux courages une fausse impulsion, nos soldats en Afrique poursuivent la plus difficile des œuvres, celle aussi qui est le plus remplie d’héroïsme sans mélange, ils n’ont point de ces momens de doute si fréquens dans les révolutions, où il faut un effort prodigieux pour distinguer ce que le patriotisme commande. Pour eux, il n’y a point de choix à faire ; la route est droite et simple, et ils peuvent tomber au bout avec cette héroïque sérénité du général Bouscarin, faisant crier à ses soldats, au moment où la balle l’atteignait : « Vive la France ! » Laghouat violemment emportée, Abd-el-Kader au même instant faisant route vers Brousse, où il doit, comme on sait, vivre interné, — ne sont-ce pas là des gages de sécurité que l’année 1852 laisse à l’Algérie ? En réalité, cette conquête de l’Afrique est une des plus grandes entreprises auxquelles la France se soit attachée depuis longtemps. Elle y aura trouvé un champ d’activité, une pépinière de soldats, un empire nouveau qu’elle donnera plus tard à la civilisation. Le doute n’est plus permis aujourd’hui, en effet, sur la convenance de la civilisation de l’Afrique. L’œuvre actuelle, comme nous le disions, c’est de faire fructifier tous les sacrifices faits sur cette terre, et c’est aussi ce qui nous reste à accomplir. La conquête par les armes, c’est déjà le passé ; la conquête par l’instruction religieuse et morale, par le travail, par le commerce et l’industrie, c’est l’avenir et l’inconnu. Combien de générations s’y useront encore et quel sera le résultat ? C’est là le mystère ; mais nulle part n’éclate mieux à coup sûr la nécessité d’une action suivie, persistante, émanant d’un gouvernement stable. Eh bien ! au point de vue de cette stabilité intérieure du gouvernement, comme sous le rapport de la situation matérielle et financière du pays, que laisse encore après elle l’année 1852 ? Dans l’ordre politique, rien ne peut mieux dessiner, à ces derniers instans, le mouvement réel accompli en France que les récens sénatus-consultes venus à l’appui du rétablissement de l’empire et le rapport de M. Troplong qui accompagne l’un d’eux. D’une part, l’empereur a choisi dans sa famille l’héritier éventuel qui lui doit succéder en cas d’absence d’héritier direct ; le successeur désigné est le prince Jérôme, qui fut roi de Westphalie. D’un autre côté, un second sénatus-consulte résume et consacre les changemens apportés à la constitution du 15 janvier 1852. Ces changemens ne modifient pas sensiblement sans doute le mécanisme et les ressorts de la loi politique qui régit la France ; cette constitution elle-même n’était autre chose que l’organisation et la forme de l’empire, moins le nom. Les modifications actuelles ne font évidemment que développer la même pensée, en Investissant l’autorité souveraine de plus hautes prérogatives. Ces modifications touchent principalement à trois points essentiels : l’une d’elles attribue au chef de l’état le droit de signer des traités diplomatiques ou commerciaux, et même de changer les tarifs de douane sans la ratification législative. Jusqu’ici, depuis la fondation du régime constitutionnel en France, les chambres avaient eu le droit d’intervenir en ces matières, — droit contesté par te gouvernement sous la restauration, reconnu après 1830, démesurément étendu par la république, et aboli aujourd’hui par une interprétation nouvelle, comme cela existait d’ailleurs sous le premier empire. Une autre disposition du sénatus-consulte fait passer dans le domaine du décret l’exécution des travaux d’utilité publique, en réservant ceux qui emportent un subside ou une dépense de l’état, et qui devront, à ce titre, recevoir préalablement la sanction législative. Enfin désormais le budget continuera d’être présenté par chapitres au corps législatif, mais celui-ci ne pourra le voter que par département ministériel, laissant au pouvoir exécutif la liberté de se mouvoir dans les limites d’un ministère pour l’affectation des fonds. Tels sont quelques-uns des changemens les plus graves destinés à coordonner la législation française avec les institutions actuelles. M. Troplong, dans son rapport, expose les motifs de ces changemens sans déguiser les questions qu’ils soulèvent, lesquelles ont paru suffisamment tranchées par l’esprit même de la constitution. Nous exposons à notre tour le résultat des délibérations du sénat. Ce qui nous frappe dans le rapport de M. Troplong, c’est que ce travail ressemble par momens à un bulletin racontant un long combat entre le principe des pouvoirs sans partage et le principe des pouvoirs pondérés, mitigés par l’intervention et le contrôle des assemblées politiques. La bataille s’engage sur toute chose : sur les finances, sur les travaux publics, sur la moindre prérogative. Chacun a la victoire à son tour, selon le vent qui souffle. Malheureusement dans cette lutte, quel que soit le vaincu, n’est-il point vrai que c’est toujours un élément essentiel de toute organisation publique ? Et cela ne démontre-t-il pas qu’il a dû y avoir depuis longtemps quelque vice secret dans notre vie politique pour qu’elle se soit si souvent résumée dans cet antagonisme ardent entre deux forces appelées à agir ensemble, à concourir, chacune dans sa sphère, au bien commun, à l’administration commune de la société et du pays ? Puissions-nous, à la lumière des expériences de ce demi-siècle, nous apercevoir que la meilleure manière d’entendre la liberté ce n’est point de contester, de harceler sans cesse le pouvoir jusqu’à ce qu’il succombe, et que le meilleur moyen de fonder l’autorité, c’est de l’asseoir sur des garanties libérales et justes ! Dans l’ordre politique, il n’est pas d’enseignement plus éclatant. Quant à la situation matérielle et financière du pays, on sait le degré d’activité qui régnait depuis quelques mois dans ce domaine des affaires et des intérêts. Il semble que cette activité se soit un moment suspendue, ou du moins que ce qui n’était qu’une ardeur fiévreuse se soit un peu apaisé, pour ne laisser place qu’au mouvement ordinaire de cette époque de l’année. On n’en peut douter, il s’est manifesté depuis un an une réelle amélioration dans le domaine matériel. Pour donner une mesure de cette amélioration, le gouvernement publiait, il y a peu de jours, un exposé financier de l’exercice courant. Les revenus indirects, qui avaient été évalués pour 1852 à 37 millions de plus que pour 1851, ont déjà dépassé le chiffre des évaluations primitives. L’augmentation est jusqu’ici de 51 millions. Quelque réel que soit cependant le progrès des recettes publiques, il n’y en aura pas moins un déficit que le gouvernement fixe à 40 millions, mais dont l’importance diminue à ses yeux devant la renaissance de l’activité, de l’industrie, du commerce et de la richesse nationale. Ainsi donc, au point de vue politique comme au point de vue matériel, l’année 1852 laisse la France calme sous l’empire de ses institutions nouvelles, oubliant dans le repos les préoccupations d’autrefois, ayant encore des déficits, mais faisant ses affaires et ne demandant pas mieux que de goûter les bienfaits d’une prospérité retrouvée. Elle laisse le gouvernement reconstitué et agrandi, aussi libre que possible de faire le bien et aussi dégagé que possible de tous les embarras de la lutte des partis.

La résurrection de la monarchie impériale sera, à n’en pas douter, dans l’avenir, le fait capital de l’histoire de la France en 1852, ce qui s’explique par le déplacement qu’elle entraîne dans toutes les conditions de notre existence politique intérieure. Quant à la situation de la France en Europe, au moment où cette année s’achève, où faut-il en chercher les symptômes ? Est-ce dans la promptitude d’acquiescement à l’empire de certaines puissances ? Est-ce dans la lenteur de certaines autres ? Est-ce dans la réduction de l’armée autrichienne, dont on parlait récemment, ou bien dans le voyage du jeune empereur à Berlin, dans ses toasts et dans ses discours ? Il est évident à coup sûr que chaque mouvement de la France a un profond retentissement en Europe, et a pour résultat de réveiller une multitude de questions qui touchent à la grandeur même et au rôle de notre pays dans le monde, à l’équilibre des puissances, à l’ordre européen. Par une coïncidence étrange ou plutôt assez naturelle peut-être, il se trouve qu’en ce moment même il se publie plusieurs ouvrages où se retrouve quelque chose de ces grandes questions de politique générale, de ces préoccupations qui naissent perpétuellement des évolutions où notre pays est entraîné. M. de Ficquelmont continue un livre qu’il commençait l’an dernier sous le titre de Lord Palmerston, l’Angleterre et le Continent. Une autre brochure vient traiter aujourd’hui des limites de la France. Le titre seul dit la pensée de l’ouvrage. On connaît déjà le premier volume du livre de M. de Ficquelmont. L’honorable homme d’état autrichien avait jeté dans ces premières pages plus d’une vue ingénieuse et sensée, plus d’un trait net et juste. Peut-être, pour plus de fidélité à son titre, s’est-il cru trop obligé de poursuivre incessamment l’Angleterre et lord Palmerston pour ce qu’ils ont fait et pour ce qu’ils n’ont point fait. M. de Ficquelmont reconnaît deux grands coupables des désordres de l’Europe dans ce siècle : Napoléon avec son ambition, lord Palmerston avec ses principes. Il voit ces désordres naissant du trouble moral qui s’est introduit dans les relations entre les grands gouvernemens ; mais n’en peut-on pas aussi placer la source dans le règlement des affaires du continent à l’issue de l’empire ? S’il y a des coupables, ne peuvent-ils pas être de diverse sorte ? Quelle a été la politique de l’Europe en 1813 et durant les trente-quatre années qui ont suivi ? Chose étrange, deux gouvernemens se sont succédé en France dans cet intervalle, celui des Bourbons et celui du roi Louis-Philippe. L’un était aimé de l’Europe, et elle lui a fait à sa naissance des conditions insupportables, en identifiant en quelque sorte son avènement avec les humiliations du pays, dont il n’était pas coupable, en irritant contre lui tous les ressentimens du patriotisme déçu, en livrant à ses ennemis l’arme la plus meurtrière peut-être sous laquelle il ait succombé. L’autre, qu’une partie du continent ne pouvait point aimer sans doute, mais qui avait fait de grands et véritables sacrifices pour le maintien de la paix, l’Europe l’environnait de difficultés et de pièges ; elle le mettait en suspicion et se plaisait parfois à l’affaiblir ; elle était heureuse quand elle pouvait le jeter dans un périlleux isolement, et peut-être même les déboires personnels n’étaient-ils point épargnés. L’Europe ne voyait pas que la France, étant nécessairement appelée par sa position, par son passé, par son génie, par ses instincts, à exercer une grande influence sur le continent, il fallait qu’elle occupât son rang par la puissance territoriale, qui ne s’obtient que par les armes, ou par l’ascendant moral, par le prosélytisme de l’intelligence. La seule manière de faire oublier les traités de 1815, c’était l’action de ce prosélytisme qui supprimait en quelque sorte les frontières. Louis-Philippe semblait avoir résolu ce problème par le développement de la liberté politique et de tous les moyens d’influence pacifique. Sa politique, pour bien des causes, entre lesquelles il faut compter à coup sur la malveillance d’une partie de l’Europe, a été emportée. C’est ce qui fait que les mêmes questions renaissent après lui, et qu’on fait encore des brochures sur les limites de la France.

Ce petit livre des Limites de la France d’ailleurs, à part toute considération actuelle, est loin d’être sans mérite. Il met notamment en relief deux ou trois points des plus importans de la vie politique de notre pays. Ce qu’il montre surtout, c’est que la révolution, bien loin de servir la France dans son développement légitime, dans la formation de sa puissance territoriale, n’a fait que l’arrêter au contraire dans cette œuvre, en brisant ces traditions monarchiques auxquelles se liait son agrandissement progressif, en mettant l’instabilité à la place des gouvernemens durables, en rendant impossibles les pensées suivies et persistantes, les desseins longuement conçus, en énervant enfin le sentiment national. Vous souvenez-vous de ce cri éloquent de M. Cousin dans une de ses pages sur Mme de Longueville : « C’est la fronde qui a commis l’inexpiable crime d’avoir suspendu l’élan de Condé et de la grandeur française ? » Au fond, la révolution, dans des circonstances différentes, a produit le même résultat. De ses victoires et de ses conquêtes éphémères, il ne reste rien, — rien que le souvenir d’une sombre et inutile énergie, et des excès de génie de celui qui la mena tambour battant sur tous les champs de bataille. Ce que l’auteur montre encore, c’est que dans le mouvement des peuples contemporains, tandis que la plupart des puissances européennes se sont agrandies, la France seule est restée stationnaire, ouverte et sans défense par tout im côté de son territoire. Il ne faut pas s’étonner que les esprits se tournent quelquefois vers ces questions où est engagé le problème de la destinée européenne, qu’ils les agitent comme s’il était aussi facile de les résoudre pratiquement qu’en théorie. Il est moins aisé à coup sûr de fixer des frontières véritables sur le terrain, et surtout de les garder, que de les tracer sur le papier ; mais ce n’est point, dans tous les cas, une étude vaine que de se pénétrer, par le spectacle de l’histoire de la France, des conditions de son existence et de sa grandeur, de rechercher de quel côté sont ses alliances naturelles, de s’instruire sur les causes qui ont pu, en certaines heures, amener de si prompts et si terribles revers après des tentatives qui excédaient toute proportion. C’est là l’objet de la littérature politique. Autrefois on dissertait sur la pondération des poijvoirs; à la fin de 1852, on écrit des essais sur les frontières naturelles de la France. Les livres ne peignent-ils pas les temps ?

Mais dans la littérature proprement dite n’y a-t-il point autre chose encore ? Quelle œuvre éloquente se produit ou se prépare ? De quelle merveille l’imagination contemporaine nous a-t-elle comblés dans ces derniers jours ? Quel signe de vie l’esprit littéraire vient-il de donner comme pour saluer l’année qui s’en va ? C’est à lui surtout qu’il faut souhaiter de voir se relever les jours de l’inspiration et de la fécondité au seuil de cette période nouvelle. Que l’année 1853 ait de riches moissons pour compenser celles que nous n’avons pas cueillies jusqu’ici ! Et cependant voici un des plus rares esprits de ce temps qui vient de s’enfoncer tout exprès dans les curiosités historiques de la Russie pour nous retracer la romanesque destinée d’un de ces aventuriers mystérieux qui arrivent à tout, même au trône. Cet esprit, c’est M. Mérimée, et son histoire est celle des faux Démétrius. Dans la peinture de cette existence asritée et hasardeuse, M. Mérimée se retrouve avec cette sobriété et ce nerf d’un talent accoutumé à se mesurer avec les réalités les plus étranges. N’en voyait-on pas l’autre jour un exemple ici même dans ces scènes rapides et fortes où revit l’aventurier russe ? Le prétendu fils d’Ivan-le-Terrible est son héros, cette fois, comme Colomba ou Carmen, seulement avec l’exactitude historique de plus. Une chose bizarre d’ailleurs et qu’il est facile de remarquer, c’est que M. Mérimée semble être un aussi bon historien dans ses récits d’imagination que dans ses histoires véritables ; il met autant de relief et de vie réelle dans les personnages qu’il invente et qu’il crée que dans ceux dont il recueille les traits éparsdans lesdocumens poudreux. À quoi cela tient-il, si ce n’est à la nature spéciale d’un talent merveilleusement doué pour le récit ou le conte ? M. Mérimée a surtout dans ses tableaux la fermeté, la netteté, la précision du trait, qualités plus rares que jamais aujourd’hui, et qui ne se retrouvent ni au théâtre, ni dans le roman, ni en rien de ce que l’imagination enfante.

Pour peu qu’on observe en effet la littérature actuelle, il est facile de le remarquer, ce qui manque le plus, c’est une certaine mesure dans l’invention comme dans le langage, c’est cette force secrète qui se contient et ne se répand qu’à moitié, c’est un certain art de composition qui proportionne les faits, les passions, les sentimens, les nuances diverses d’un caractère, et fasse vivre cela d’une vie nette, réelle et logique. Ce qui fait défaut dans notre siècle, ce n’est point certes l’art du développement : c’est l’art du développement juste. Avec quelques-unes de ces qualités de plus, la comédie jouée l’autre jour au Théâtre-Français, le Cœur et la Dot, n’eût-elle point été infiniment moins contestable ? Il y avait là des germes, sans nul doute ; il y avait une idée, bien qu’assez peu nouvelle ; il y a des ébauches de caractères et des échappées sur les mœurs. Aux premières scènes du drame, il semble que tout se dispose pour ne représenter qu’un monde vivant et vrai ; mais bientôt l’auteur laisse échapper le fil, la logique va où elle peut, le factice se mêle à tout, l’action n’est plus qu’une série de complications puériles, et on ressent cet indicible malaise que vous cause toute œuvre où le comique vous laisse sérieux et distrait. Il faut bien pourtant que cette pauvre année finissante et cassée se déride un peu et nous réserve du moins quelque réjouissante aventure littéraire. Nous tenons le Monde des Oiseaux de M. Toussenel pour très supérieur en ce genre à toute comédie. Quoi ! la comédie, direz-vous, dans une étude ornithologique, dans la peinture des oiseaux, de leurs lois et de leurs mœurs ? Oui, vraiment puissance de la magie phalanstérienne et de l’accord de la tonique avec la dominante ! le monde des oiseaux n’est-il point en réalité la plus invincible démonstration de la loi du progrès humanitaire par le phalanstère ? La formule du gerfaut, telle que la révèle l’auteur, ne résume-t-elle pas la prochaine évolution de l’humanité qui doit faire succéder le règne de la femme au règne de l’homme ? Nous ne pouvons nier au surplus que l’auteur n’ouvre des aperçus historiques d’une véritable nouveauté. Savez-vous, par exemple, pourquoi la révolution française a si fastueusement échoué à deux reprises ? C’est parce que les assemblées ont négligé de décréter l’égalité de la femme et même sa supériorité, si nous ne nous trompons. Tout est là en effet : prééminence de la femme. Savez-vous à quoi tiennent les malheurs de la France ? C’est à l’iniquité de la loi salique. Et savez-vous, au contraire, à quoi tient la grandeur de l’Angleterre ? C’est que les Anglais font le plus d’efforts possibles pour ressembler à des femmes en se rasant sans cesse. Nous n’inventons rien à coup sûr, et nous trouvons qu’il serait amusant de suivre encore l’auteur. Gageons que l’autre soir, quand lord Derby et M. Disraeli sont tombés du ministère, c’est qu’ils avaient oublié de se raser de frais, en quoi la destinée anglaise et la loi du progrès humanitaire étaient également en défaut.

Heureusement pour elle l’Angleterre s’occupe de choses plus sérieuses, et ses crises ministérielles rappellent à un monde plus réel.

Le cabinet présidé par lord Derby vient de tomber du pouvoir, comme on sait ; il aura à peine existé quelques mois ; l’année 1852 l’aura vu naître et mourir. Le ministère anglais est tombé justement sous le poids de ce plan de finances de M. Disraeli, qui était certainement une des œuvres les plus remarquables et les plus habiles, et qui au point de vue politique semblait le mieux combiné pour diviser, neutraliser et annuler les oppositions. Que reste-t-il maintenant du passage de lord Derby et de M. Disraeli aux affaires ? Il reste au-dessus de tout un fait important, c’est l’acquiescement des chefs du parti tory à la liberté commerciale et aux grandes réformes économiques de sir Robert Peel ; mais cette adhésion même n’a pu les sauver du naufrage. Le dernier cabinet n’avait point sans doute une grande force dans les communes : sa majorité était numériquement peu considérable et il avait contre lui la plupart des illustrations parlementaires ; mais cette majorité était compacte en face d’adversaires divisés, et il pouvait vivre à la faveur de ces divisions : il tirait sa raison d’être de l’impuissance de chacune des fractions parlementaires à former par elles-mêmes un gouvernement. La force des oppositions était dans une coalition possible, qui s’est effectivement réalisée au dernier moment sur les propositions financières de M. Disraeli, et il en est résulté cette situation, unique peut-être en Angleterre, qui a fait monter au pouvoir tout ensemble lord Aberdeen et lord John Russell, lord Palmerston et M. Gladstone, sir James Graham et sir Charles Wood, en un mot tous les chefs de partis, tories, whigs, peelites, et jusqu’aux radicaux, représentés dans le nouveau cabinet par sir W. Molesworth. Chose étrange, lord Aberdeen et lord John Russell se sont combattus toute leur vie, et les voilà réunis dans un même ministère. Il y a quelques mois à peine, lord John Russell évinçait aigrement du cabinet dont il était le chef lord Palmerston, lequel peu après à son tour renversait lord John Russell dans le parlement, et tous deux aujourd’hui se retrouvent ensemble au pouvoir. Par une anomalie nouvelle, c’est lord Russell qui passe au Foreign-Office, et lord Palmerston est à l’intérieur. Au fond d’ailleurs, ce n’est point une aussi grande anomalie qu’il peut le sembler au premier abord ; c’est une combinaison ingénieuse ou plutôt patriotique qui a l’avantage de n’éveiller aucune suceptibilité en Europe, de laisser libres les relations de la Grande-Bretagne avec les puissances continentales et de placer lord Palmerston à la tête de la plus grande force nationale de l’Angleterre, la milice qu’il a contribué à former l’an dernier. Le nouveau cabinet britannique par sa composition réunit donc bien des élémens de force et de grandeur ? C’est peut-être le plus considérable qui ait existé en Angleterre. La seule chose qu’on puisse dire de lui, c’est qu’il est trop considérable. Il n’est point aisé de faire sortir d’une coalition un pouvoir durable ; il est difficile que tant de chefs de partis vivent longtemps ensemble sans que les difficultés et les impossibilités ne s’élèvent. Oui, il en pourrait être ainsi, si depuis bien des années il ne s’opérait en Angleterre une réelle transformation des partis, si les nuances ne tendaient à s’effacer. Quelle différence y a-t-il, par exemple, entre les tories et les wighs, entre les vues de lord Aberdeen et les vues de lord Russell en beaucoup de points de la politique intérieure ? Reste la politique étrangère, l’action de l’Angleterre au dehors, et c’est ici qu’éclate véritablement le patriotisme anglais. C’est devant ce grand intérêt que plient toutes les prétentions personnelles, c’est lui qui règle toutes les combinaisons. On ne saurait se dissimuler que le nouveau cabinet britannique semble surtout formé en vue de la situation de l’Europe. Seulement on peut se demander quelle circonstance nouvelle a pu rendre faciles tous ces rapprochemens qui paraissaient hier impossibles, comme si l’Angleterre voulait réunir toutes ses forces. Quel conflit s’est élevé ? Quelle lutte est imminente ? Que le nouveau ministère anglais réunisse bien des élémens de force, cela n’est point douteux. Durera-t-il néanmoins ? Telle est la question à laquelle le parlement seul peut répondre. Le nouveau cabinet va se trouver en présence de la phalange compacte des tories dont lord Derby et M. Disraeli restent les chefs, l’un dans la chambre des lords, l’autre dans les communes, et l’ancien et très spirituel chancelier de l’échiquier, qui a été l’objet de nombreuses attaques, est très certainement homme à les rendre avec usure. Lord Derby de son côté a presque ouvert la guerre. Le parlement au reste s’est ajourné après la première déclaration du chef du ministère, de lord Aberdeen, et c’est à l’issue des vacances de Noël que se rouvriront les grandes discussions. Peut-être aussi quelques-uns des mystères de cette crise s’éclairciront-ils. Dans tous les cas, un intérêt nouveau vient s’attacher aujourd’hui à la marche de l’Angleterre.

Ce n’est point, au surplus, en Angleterre seulement que la fin de l’année se signale par des crises politiques, et tous les pays ne sont point assez vigoureusement organisés pour n’y rien laisser d’eux-mêmes. Le ministère espagnol à son tour vient de succomber devant la gravité de la tâche qu’il avait assumée. On n’a point oublié que M. Bravo Murillo avait présenté aux cortès un ensemble de projets dont l’effet était d’introduire plusieurs changemens essentiels dans la législation politique de la Péninsule. Nous avons parlé de ces changemens, qui s’effacent aujourd’hui devant la péripétie nouvelle dont l’Espagne est le théâtre. Il y a souvent quelque difficulté, on le sait, à pénétrer le secret des crises qui éclatent au delà des Pyrénées. Toujours est-il que la cause la plus apparente de la chute de M. Bravo Murillo, c’est qu’il était arrivé à une situation extrême sans s’être préparé peut-être les moyens d’y pourvoir et sans être en mesure de dénouer avec autorité les difficultés qui l’environnaient ; il est tombé au dernier moment, ne trouvant pas un général pour en faire un ministre de la guerre. Le principal caractère du nouveau ministère, c’est d’être venu pour détendre cette situation, pour apaiser l’irritation des partis. La reine-mère ne paraît point avoir été étrangère à ce résultat. Qu’on nous permette seulement une remarque : c’est que cela crée pour la reine Isabelle une situation qui n’est pas sans péril entre une constitution imprudemment ou non déclarée défectueuse par la couronne — et une réforme devenue aujourd’hui plus difficile à coup sûr. Quoi qu’il en soit, le cabinet de M. Bravo Murillo n’existe plus ; mais, par une étrange bizarrerie, ce n’est point à ses adversaires les plus naturels et les plus éminens du parti constitutionnel conservateur que le pouvoir vient de passer. On peut même observer un certain soin apporté à éloigner les hommes politiques qui ont figuré dans le comité modéré formé en vue des élections prochaines.

Quels sont les membres du nouveau cabinet ? Le président du conseil, le général Roncali, est un des officiers qui ont grandi dans la dernière guerre de succession. Il était, il y a quelques années, gouverneur de Cuba, lors de la première expédition de Lopez. Une sorte d’inimitié personnelle semble exister entre lui et le général Narvaez. C’est à l’influence de la reine Christine que le général Roncali doit la position de président du conseil. L’homme le plus politique peut-être du cabinet est le ministre de l’intérieur, M. Llorente. Publiciste distingué, orateur facile, M. Llorente était autrefois de cette fraction puritaine qui marchait sous les ordres de M. Pacheco. Plus récemment, il était avec M. Bravo Murillo. Les autres ministres sont des hommes spéciaux ou des généraux. Il est difficile évidemment que de cette composition et des circonstances actuelles il puisse ressortir pour le nouveau cabinet de Madrid un caractère bien précis et bien saillant. Il cherche précisément à se créer ce caractère que son origine ne lui donne pas ; il s’efforce de vivre et de se tracer une ligne politique. Comme nous l’indiquions, son principal mérite a été de tempérer et d’adoucir ce qu’il y avait d’extrême dans la situation de l’Espagne. Si on y regardait d’un peu près, bien des complications se retrouveraient dans toute cette crise. Quant au côté politique, il est aisé de le pressentir : c’est la question même de la réforme constitutionnelle. Cette réforme s’accomplira-t-elle maintenant ? Le nouveau ministère n’a point hésité à se prononcer sur son utilité, et la meilleure raison qu’il put donner, c’est toute l’histoire contemporaine de l’Espagne, d’où il résulte qu’il n’est point de cabinet qui n’ait été forcé de suppléer par des moyens dictatoriaux aux moyens que lui donnait la constitution. Les conservateurs espagnols qui repoussent absolument cette réforme ne songent point qu’il est des heures où il faut que des institutions se modèrent pour vivre. Seulement l’essentiel est que cette œuvre s’accomplisse mûrement, librement, qu’elle soit éclairée par des discussions réflécliies, et qu’elle évite toute apparence de réaction excessive, comme le dit M. le marquis de Miraflorès dans une brochure instructive qu’il vient de publier sur ces matières. Ainsi, on le voit, l’année 1853 se, lève en Espagne sur une crise ministérielle à peine dénouée et sur des difficultés qui peuvent n’être point vidées encore.

C’est la bonne fortune du Piémont d’échapper à ces soubresauts de l’histoire contemporaine. Malgré plus d’une crainte légitime qui pomait s’éveiller il y a un an, le régime constitutionnel est resté debout à Turin, et le Piémont jouit en paix de ses institutions libres. Le parlement continue la session à cette heure même et discute les affaires du pays. Deux questions essentielles ont surtout attiré l’attention publique dans ces derniers temps : l’une est la discussion de la loi sur le mariage civil, qui a eu lieu au sénat ; l’autre est la présentation du budget, qui a fourni au président du conseil, M. de Cavour, l’occasion d’exposer la situation financière du Piémont dans la chambre des députés. L’affaire du règlement du mariage civil est sans aucun doute la plus grave et celle qui pèse le plus sur l’état moral du jeune royaume constitutionnel. Il est également difficile aujourd’hui de l’éluder et de la résoudre. La question est toujours de savoir dans quelle mesure le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel doivent concourir à cet acte de la vie. Aux yeux de l’église, le mariage est un sacrement, et il ne vaut que par la consécration religieuse ; aux yeux de la loi civile, c’est un contrat ayant par lui-même toute sa force. Il s’agit de concilier ces deux interprétations pour imprimer tout ensemble au mariage la double sanction religieuse et civile. On peut s’en souvenir, une loi a été votée à ce sujet l’an dernier par la chambre des députés piémontaise. Cette loi est passée au sénat, qui vient de la soumettre à une élaboration nouvelle, en y introduisant des modifications de nature à désarmer les scrupules du pouvoir spirituel. Le sénat de Turin avait-il réussi à concilier les intérêts divers engagés dans cette délicate question ? Nous ne savons jusqu’à quel point il ne serait pas résulté des inconvéniens graves du moyen imaginé par le sénat, et qui consistait à se marier en quelque sorte provisoirement devant l’état civil, le mariage étant nul s’il n’était suivi de la cérémonie religieuse. Toujours est-il que l’article 1er de la loi a été rejeté, et que la loi tout entière a été emportée, de telle sorte que le gouvernement piémontais se retrouve encore en présence de cette épineuse difficulté. Quant à la situation financière du pays, le budget de 1853 en offre le plus exact résumé ; malheureusement elle ne se présente pas sous un aspect des plus brillans. M. de Cavour au reste sonde la plaie avec franchise ; il montre le déficit pesant sur les finances piémontaises. Ce déficit sera, pour 1853, de 25 millions sur un budget total de 125 millions. Pour le combler, M. de Cavour compte faire quelques économies et demander à l’impôt de nouvelles ressources. Les réformes qu’il propose portent sur les gabelles, sur la taxe personnelle et mobilière, sur la taxe du commerce et de l’industrie. Un impôt est ajouté sur les voitures publiques. Ces charges nouvelles devront nécessairement froisser bien des intérêts déjà en souffrance. C’est un malheur assurément, pour un régime qui se fonde à peine, de faire payer sa bienvenue aux peuples par des aggravations d’impôt. C’est à la sagesse et à la prudence du gouvernement piémontais d’alléger le plus possible le fardeau sous lequel ploient les populations pauvres et laborieuses de certaines parties du pays.

La Turquie continue d’occuper assez vivement l’opinion dans tous les grands états de l’Europe. On ne saurait dire quel tort a causé au gouvernement de la Porte le refus de ratifier ce malheureux emprunt, qui était cependant si ingénieusement combiné pour lui fournir les moyens de sortir d’une crise effroyable et mettre dans ses intérêts les petits capitalistes de France et d’Angleterre, ainsi que les cabinets de Paris et de Londres. Cette résolution, que l’on ne saurait comment qualifier, a soudainement ouvert les yeux aux plus confians sur les plaies de l’empire ottoman. Jusqu’alors, l’esprit de civilisation avait eu la faveur du sultan, et si cet esprit ne pénétrait que lentement dans cette société si rebelle à toute pensée de réforme, au moins il était à l’ordre du jour et pouvait faire illusion. Ceux même qui, frappés de l’indolence des hommes chargés de le représenter, doutaient du plein succès de l’entreprise, se sentaient portés à l’indulgence dans les jugemens qu’ils formulaient sur l’état et l’avenir de la Turquie. Si désireux que l’on fût aujourd’hui de trouver matière à l’éloge dans la politique de la Sublime-Porte, on ne pourrait que blâmer la voie fâcheuse où ce gouvernement s’engage de plus en plus. La défense intimée aux paquebots étrangers de faire le service du Bosphore et l’interdit qui frappe la circulation des monnaies étrangères en Turquie sont venus ajouter des fautes nouvelles aux fautes qui s’enchaînent depuis quelques mois dans ce malheureux pays. C’est dans les plus hautes régions et sous toutes les formes que règne l’influence funeste qui entraine le gouvernement turc dans une série de mesures fatales, et les intrigues qui ont renversé les derniers ministères assiègent le sérail lui-même. On sait que, contrairement à l’usage, contrairement à la loi fondamentale de l’empire, Abdul-Medjid a laissé vivre, au détriment de ses fils, son frère, Abdul-Azis, héritier présomptif du pouvoir. Cet acte de générosité, que l’on ne saurait trop louer du point de vue de l’humanité, n’aura pas eu cependant de brillantes conséquences politiques. Le frère du sultan est devenu le centre de toutes les manœuvres qui mettent aujourd’hui en danger le peu de bien accompli durant les dernières années. Pendant que le jeune prince s’attache volontiers par goût et par politique à flatter les préjugés des vieux Turcs, à réveiller le fanatisme et à remettre en pratique celles des vieilles mœurs qui semblent le moins conformes à la morale des temps modernes, le sultan tremble pour sa vie dans le palais, où il tend de plus en plus à se tenir enfermé. Chaque nuit, sa mère, la sultane Vahdé, croit devoir, dans sa tendre sollicitude, coucher en travers de la porte d’Abdul-Medjid, pour mieux le garantir contre quelque tentative coupable des amis d’Abdul-Azis.

Pendant que les intrigues du sérail prennent cette attristante gravité, l’insurrection des Druses et celle des Monténégrins ne perdent rien de leur importance. Il est désormais bien constaté que les troupes impériales ont été battues dans l’expédition qu’elles ont dirigée contre les rebelles du Liban. Seulement le général turc a voulu colorer sa défaite d’un semblant de dignité ; il a accordé aux insurgés un armistice sous prétexte de leur donner le temps de revenir à de meilleurs sentimens. Cela signifie qu’il leur laisse tout l’hiver pour préparer une résistance plus formidable encore, et qu’au printemps les troupes ottomanes tenteront quelque nouvelle attaque, qui aura moins de chance encore d’être heureuse. C’est à cette triste condition que les Turcs gouvernent une partie du vaste empire qu’ils possèdent ; plutôt nominale que réelle, leur domination est à chaque moment contestée sur divers points. Les Druses toutefois font moins de bruit que les Monténégrins. Ceux-ci occupent chaque jour les cent voix de la presse allemande sous toutes les formes. L’histoire, la géographie, les mœurs du Monténégro sont l’un des intérêts du moment. Dans les études approfondies dont ce pays est l’objet de l’autre côté du Rhin, nous reconnaissons avec une satisfaction particulière le fruit qu’ont porté les travaux si nombreux publiés depuis dix ans par la Revue sur les Slaves du midi, dans une juste prévision de l’avenir réservé à ces peuples [1]. Les Turcs, de leur côté, prennent fort au sérieux la question du Monténégro. L’armée de Bosnie reçoit depuis quelque temps tous les renforts que l’on peut lui envoyer de Constantinople ; mais cette armée a d’immenses difficultés à vaincre pour arrêter les progrès audacieux des Monténégrins. Non-seulement ceux-ci lui opposent tout l’entrain de leur patriotisme et de leur courage du haut de cette forteresse naturelle que forme la Montagne-Noire : les Bosniaques, encore mal soumis après une longue guerre, menacent de lui créer des difficultés en tombant sur ses derrières. Aussi, n’est-ce point sans de grandes précautions que les troupes turques s’avancent au milieu de populations déliantes contre un ennemi belliqueux protégé par une position presque inaccessible. La population du Monténégro est tout entière sous les armes ; les vieillards et les enfans gardent les maisons ; les hommes valides courent en masse à la frontière. Dans ces contrées, où l’état de guerre règne presque en permanence, tout citoyen, si pauvre soit-il, est armé au moins de deux pistolets, qui ne quittent point sa ceinture le jour, et qui chaque nuit reposent à côté de lui soigneusement chargés. Si les fusils sont moins nombreux, la Russie et l’Autriche sont là pour en fournir. L’artillerie, à la vérité, fait presque entièrement défaut aux Monténégrins : ce n’est point l’arme favorite des peuples primitifs ; mais si les Turcs sont à cet égard très supérieurs aux Monténégrins, cette supériorité ne peut avoir, dans les défilés où l’action se concentrera, les conséquences qu’elle entraînerait en rase campagne. Les Monténégrins recherchent surtout la guerre de surprises, dans laquelle ils excellent, et où l’artillerie est souvent une gêne, presque toujours un appareil inutile. Malgré les avantages incontestables que possèdent les Turcs sous le rapport de l’armement et du matériel de guerre, les chances ne paraissent donc point leur être favorables, et il est malheureusement à craindre que la Turquie ne donne à cette occasion une nouvelle preuve de faiblesse.

Que si de ces points divers de l’Europe nous jetons les yeux au delà des mers, vers le Nouveau-Monde, là s’agitent encore des questions d’un ordre souvent différent, mais qui n’en ont pas moins de portée. Pour en saisir toute la grandeur, il faut pénétrer le mystère de cette vie d’une race puissante comme la race anglo-américaine, de cette conquête permanente, de cette lutte avec toutes les forces de la nature, de ce travail gigantesque qui a pour résultat de porter la civilisation dans les contrées les plus reculées. Chaque année qui s’en va éclaire quelque nouveau progrès de cette prodigieuse puissance. Comme on le sait, les États-Unis sont aujourd’hui dans une sorte d’interrègne politique entre un président dont les pouvoirs vont bientôt expirer et un président déjà élu qui entrera bientôt en fonctions. M. Fillmore vient d’adresser au congrès de Washington son dernier message, prêt à descendre du pouvoir où il n’est monté que par une circonstance fortuite, par suite de la mort du général Taylor. Certes il y a toujours une grandeur véritable dans ce spectacle d’un simple citoyen quittant un poste suprême pour rentrer dans la vie privée, En constatant les progrès qu’a faits encore cette année l’Union américaine, M. Fillmore peut s’attribuer légitimement une part dans ces résultats. Le message du président des États-Unis touche à bien des points de politique intérieure et extérieure qui ont nécessairement un moindre intérêt aujourd’hui en présence du changement prochain de la direction suprême de ce puissant état. Seulement M. Fillmore rappelle avec autorité et non certes sans à-propos, au moment où le parti démocrate va monter au pouvoir, cette grande doctrine de la non-intervention qui a été toujours un des premiers dogmes des hommes d’état de l’Union. Le message de M. Fillmore ne peut que constater les bonnes relations des États-Unis et de l’Europe, et il est même modéré dans le passage qui concerne l’Espagne et Cuba. Au fond cependant, ce n’est point sans laisser percer la véritable pensée des États-Unis dans le refus qu’a fait, il y a quelques mois, le gouvernement de Washington d’accéder à une proposition de l’Angleterre et de la France. Cette proposition tendait à signer une convention par laquelle les trois gouvernemens désavoueraient, pour le présent et pour l’avenir, toute intention, d’obtenir par une voie quelconque la possession de l’île de Cuba. Le gouvernement de Washington désavoue tout projet pour faire honneur au droit public, et il refuse de s’engager, réservant ainsi le droit de l’ambition et de la conquête populaire. Il sait bien que c’est une question dont il n’a pas à se mêler et où il ne peut non plus se lier les mains.

Ainsi marche et se développe l’Union américaine, tandis qu’à côté d’elle le Mexique tombe de plus en plus chaque jour dans l’anarchie. Sur tous les points, l’insurrection éclate, toutes les provinces sont en feu, et on ne peut plus prévoir où s’arrêtera cette dissolution. Au milieu de toutes ces scènes, un des épisodes les plus curieux, n’est-ce point cette conquête de la province mexicaine Sonora, faite par un Français, M. de Raousset-Boulbon, à la tête d’une centaine de nos compatriotes ? M. de Raousset-Boulbon a bel et bien battu déjà un corps d’armée mexicain, et il ne semble point homme à s’arrêter là. Étrange destinée du XIXe siècle, de voir se renouveler quelques-uns de ces hasards et de ces coups d’audace qui font la fortune des premiers explorateurs de l’Amérique !

Tels sont quelques-uns des traits mobiles et caractéristiques de l’histoire de l’Europe et du Nouveau-Monde en cet instant où l’année 1852 va se perdre dans le passé. Crises ministérielles, réforme de constitutions, insurrections, discussions parlementaires, tout cela, c’est la surface ; au fond, ce qui l’agite, c’^est la destinée humaine, c’est la liberté morale, c’est la civilisation universelle. Tous ces intérêts nous ont précédés, ils nous survivront ; ils étaient d*hier, ils seront de demain, mais ils ont leurs épreuves et leurs éclipses. Cest à ces grands intérêts qu’il faut souhaiter que la dernière heure de 1853 les trouve florissans et prospères. C’est à eux qu’il faut répéter encore : la bonne année !

CH. DE MAZADE.
REVUE MUSICALE.

Le théâtre de l’Opéra-Comique vient enfin de trouver ce qu’il cherche depuis si longtemps, un succès. Marco Spada, opéra en trois actes, dû à la collaboration antique, mais fort peu solennelle, de MM. Scribe et Auber, a réussi, et ce mot-là est un talisman qui, en France, ouvre toutes les portes et tous les cœurs. Réussissez, n’importe comment, et il vous sera beaucoup pardonné par le peuple malin qui a créé le vaudeville. Le sujet de Marco Spada est tiré de cette légende inépuisable de célèbres aventuriers qu’affectionne M. Scribe, et qui forme à peu près le fonds de son théâtre lyrique. C’est une nouvelle édition, considérablement affaiblie, de Fra Diavolo, des Diamans de la Couronne, de la Sirène et de Zampa, dont le libretto, pour avoir été écrit par M. Mélesville, n’en appartient pas moins à l’épopée héroï-comique que la France doit au plus ingénieux de ses dramaturges. Quel beau thème de méditations ce serait, pour un vrai critique, que le théâtre de M. Scribe! Au milieu d’une société paisible et tout heureuse de vivre sous un régime d’égalité civile qui protège les personnes et les choses, au milieu d’une bourgeoisie fière de son bien-être et de sa récente émancipation, au milieu d’une nation guerrière et conquérante qui vient de subir le plus grand des malheurs, l’invasion de l’étranger, survient un homme d’esprit qui chante les héros qui vivent du bien d’autrui, qui narguent la loi et le gendarme protecteur de l’innocence, ces aventuriers de bonne humeur enfin qui ne se plaisent que sur les grandes routes et dans les montagnes escarpées, où, une escopette à la main, ils consacrent leur vie à redresser les torts de la justice et la mauvaise politique des gouvernemens établis. Le bon bourgeois, assis commodément dans sa stalle et tranquille sur l’avenir de sa soirée en apercevant à la porte de l’orchestre le gendarme qui lui permettra de rentrer chez lui sans mésaventure, écoute de toutes ses oreilles le récit des plus terribles événemens ; il se laisse charmer par la poésie de la vie sauvage et les chansons agrestes, en s’écriant avec Lucrèce :

Suave, mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborem !

A côté d’une littérature audacieuse qui visait aux grands effets lyriques, et qu’on pourrait qualifier la littérature des fils des croisés, pour nous servir du mot spirituel de M. de Montalembert, se trouvait aussi la littérature des petits-fils de Voltaire, qui se moquait volontiers des grands mots et des grands sentimens, et monétisait la malice exquise de son aïeul en railleries qui s’adressaient aux moindres intelligences. Or M. Scribe n’est pas sans quelque parenté avec cette nombreuse descendance du grand patriarche de Ferney, et c’est à un filon réel de gaieté et de malice françaises que l’auteur de la Camaraderie et de Bertrand et Raton doit ses nombreux succès.

Sous le pseudonyme du baton de Torrida, un de ces héros de grande route qui ont été chantés si souvent par M. Scribe, Marco Spada, vit dans les environs de Rome, où depuis quinze ans il répand la terreur. Né en France, où il a vu massacrer toute sa famille dans une guerre civile dont on ignore la date, Marco Spada s’est expatrié, a levé l’étendard de la révolte contre la société en général, et particulièrement contre le gouvernement des états de l’église, dont il maltraite les fonctionnaires et dépouille les caisses. Riche, aimant le luxe et les superfluités de la vie, Marco Spada habite un château somptueux et inexpugnable, où il cache à tous les yeux le plus précieux trésor, une fille unique et charmante. En effet, Angela est toute la joie de son père. C’est pour elle qu’il brave la sévérité des lois, et qu’il s’expose chaque jour à tomber sous les coups de la vindicte publique. Élevée avec le plus grand soin, douée de talens aimables, Angela, qui est loin de se douter quelles sont les occupations de son père, et d’où lui vient le luxe vraiment insolent qui l’environne, Angela, disons-nous, qui vit dans la plus complète solitude, n’en a pas moins le cœur rempli de l’image d’un jeune inconnu. Pendant les longues absences de Marco Spada, qui s’adonne avec fureur aux plaisirs de la chasse, dit-il, pour ne point éveiller les soupçons de sa fille qu’il adore, un voyageur égaré est entré dans le château du baron de Torrida, où il a reçu l’hospitalité. Angela n’a pu voir le comte Fredericci, le propre neveu du gouverneur de Rome, sans en être touchée, et le sentiment qu’elle éprouve est également partagé par le jeune inconnu. Telle est la situation des principaux personnages lorsque le rideau se lève, en laissant apercevoir l’intérieur du château du baron de Torrida, où l’on voit arriver pendant la nuit le gouverneur de Rome, la marchesa sa nièce, et le comte Pepinelli son cisisbeo, que le hasard a conduits dans cette habitation singulière. Étonnés de trouver tant de luxe dans un château isolé et loin de Rome, ils le sont bien davantage lorsqu’ils voient apparaître tout à coup une jeune fille qui, avec la meilleure grâce du monde, les prie d’accepter l’hospitalité. Après de nombreux incidens amenés avec plus ou moins de vraisemblance par la baguette magique de M. Scribe, il est décidé que le baron de Torrida, qui ne sait rien refuser à sa fille, ira, au péril de sa vie, au bal que le gouverneur de Rome doit donner le lendemain.

Le second acte tout entier se passe donc dans le palais du gouverneur qui a juré d’illustrer son administration par la prise de Marco Spada. Cela lui paraît d’autant plus facile qu’il vient d’apprendre, par trahison, que le terrible bandit a conçu le projet audacieux de venir exercer son industrie dans le palais même du gouverneur de Rome, Au moyen d’un frère quêteur qui a été jadis au service de Marco Spada, mais qui est revenu à de meilleurs sentimens, le gouverneur espère découvrir le fourbe caché au milieu de la foule. La scène où le frère Borromée présente sa requête successivement à chacun des invités est très adroitement conduite, et la manière dont Marco Spada échappe au danger qui le menaçait forme un coup de théâtre tout à fait piquant. Le drame se dénoue, au troisième acte, d’une manière assez vulgaire, par la mort de Marco Spada, qui, pour sauver l’honneur de sa fille et rendre possible son mariage avec le neveu du gouverneur, désavoue son propre enfant par un pieux mensonge. Comme cela arrive à presque toutes les pièces de M. Scribe, ce n’est ni par la vraisemblance des événemens, ni par la vérité des caractères que se recommande l’imbroglio dont nous venons d’esquisser le canevas. Il est à présumer que l’auteur aura été gêné par la censure dans le développement de sa fable, qui se passe à Rome dans les dernières années du XVIIIe siècle, et où il n’est pas plus question du pape que du grand Turc. Quelques scènes plus spirituelles que neuves, une complication de mise en scène qui tient l’esprit en éveil, la musique de M, Auber et la grâce de Mlle Duprez ont sauvé la fortune de Marco Spada.

L’école française, dont l’origine ne remonte pas au delà de la seconde moitié du XVIIIe siècle, est un enfant de l’école italienne. La France et l’Italie, qui se touchent par les Alpes et qui se tiennent par tant de liens historiques, s’unissent encore plus étroitement par la similitude des penchans, qui ont produit une civilisation à peu près uniforme. Filles toutes deux de la race latine, dont elles parlent la langue, l’Italie et la France ne se distinguent entre elles que par des nuances. Dans la littérature et dans les arts, qui sont la manifestation la plus essentielle des caractères et de l’individualité nationale, la France se fait remarquer par la supériorité de son goût, par la finesse des aperçus, par la clarté des idées, par l’élégance des détails, la sobriété du langage, et toutes les qualités qu’on pourrait dire secondaires, et qui appartiennent plus à la logique de l’esprit qu’à l’intuition de l’âme. L’Italie brille surtout par la sublimité des conceptions, par l’élévation de la pensée, par la force des passions qui s’épurent en s’épanouissant, et vont aboutir à des formes grandioses, d’une sérénité admirable. Dante, Palestrina, Raphaël, le Tasse, Michel-Ange, Palladio, Titien, Cimarosa, Rossini, sont des génies différens qui tous révèlent les propriétés du sol, de la race et de la civilisation italiennes. Rabelais, Molière, La Fontaine, Voltaire, Poussin, Jean Goujon, Corneille, Racine, Lebrun, Greuze, Puget, Rameau, Méhul, expriment aussi d’une manière saisissante les divers aspects du génie littéraire et esthétique de la France. Veut-on saisir le trait par lequel ces deux peuples se ressemblent le plus? Qu’on étudie la comédie et toutes les manifestations de la gaieté ou de la malice de l’esprit; car le rire étant un éclat involontaire de la raison qui aperçoit une dissonance de mœurs, dissonance qui la blesse sans l’indigner, il n’y a pas de preuve plus certaine qu’on appartient à la même civilisation que lorsqu’on se voit rire des mêmes contrastes et des mêmes ridicules. Dis-moi de quoi tu vis, a dit un philosophe, et je te dirai qui tu es et dans quel milieu social tu vis. L’Arioste ne faisait-il pas les délices de Voltaire? Voilà pourquoi aussi l’opéra comique français doit l’existence à l’opéra buffa des Italiens. Monsigny, Philidor, Grétry, ces charmans musiciens qui ont créé la comédie lyrique, sont des imitateurs heureux et spirituels des Pergolèse, des Vinci, des Léo et des Piccini. Qu’on lise ces agréables partitions, — les Chasseurs et la Laitière, la Fée Urgéle, le Déserteur, le Roi et le Fermier, le Maréchal ferrant, le Tableau parlant, Zémire et Azor, etc., et l’on sera frappé, comme l’a été en 1770 le docteur Burney, d’y trouver plus qu’un souvenir de la Serva padrona, de la Cecchina, et autres opéra buffe des premiers maîtres de l’école napolitaine. Cimarosa, Païsiello, Anfossi et leurs successeurs ont eu également une influence directe sur Dalayrac, Berton, Boïeldieu et Nicolo, compositeurs distingués qui remplissent toute la période qui s’écoule depuis la révolution jusqu’à l’avènement de Rossini, Boïeldieu surtout encore tout imprégné de la grâce de Cimarosa, lorsque dans la Dame blanche, qui est son vrai chef-d’œuvre, il accuse d’une manière sensible que l’auteur du Barbier de Séville est arrivé depuis longtemps. Toutefois les deux compositeurs français qui sont pour ainsi dire les fils légitimes du grand maître de Pesaro, ce sont Hérold et M. Auber. On le voit donc, le genre prétendu national de l’opéra comique a constamment subi les influences de la musique italienne depuis le milieu du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

M. Auber est entré assez tard dans la carrière de compositeur dramatique. Homme du monde, brillant cavalier qui se plaisait aux doux loisirs de la vie de dilettante, il avait étudié la musique par goût et s’était même acquis une certaine réputation parmi les artistes, lorsqu’un triste événement de famille le força à tirer parti de ses talens. Élève de Cherubini et disciple de Mozart, M. Auber, après un ou deux essais sans importance, débuta au théâtre de l’Opéra-Comique, en 1820, par la Bergère châtelaine, opéra en trois actes, qui obtint un succès de bon augure. Emma ou la Promesse imprudente, opéra en trois actes, qui fut donné l’année suivante, en 1821, confirma la bonne opinion qu’on avait déjà conçue du nouveau compositeur. La Neige, opéra en trois actes qui fut représenté en 1823, le Concert à la Cour, qui est de l’année 1824, annoncèrent que l’esprit vif de M. Auber avait été touché par la grâce du grand rénovateur de la musique dramatique. Depuis lors l’ingénieux et charmant compositeur n’a cessé de marcher dans la même voie et de produire des ouvrages qui témoignent surabondamment que l’auteur de la Muette de Portici et du Domino noir est bien le fils de Voltaire et de Rossini. Tel est en effet le double caractère de l’œuvre de M. Auber, où l’esprit, la finesse et le sentiment dramatique de l’école française s’allient, dans de justes proportions, au coloris et à la mélodie lumineuse du grand maestro. C’est dans la Muette, grand opéra en cinq actes représenté en 1828, et dans le Domino noir, opéra comique en trois actes qui a vu le jour en 1837, qu’on trouve les qualités les plus saillantes du talent et de la manière de M. Auber. L’Enfant prodigue, grand opéra en cinq actes, et Zerline, opéra en trois actes, qui a été composé pour l’admirable voix de Mme Alboni, loin d’ajouter à la réputation de M. Auber, auraient pu en ternir l’éclat devant un public moins respectueux que le public parisien. M. Auber, qui a trop d’esprit pour confondre la politesse avec le véritable succès, n’a pas voulu rester sous le coup de cette double disgrâce, et voilà pourquoi il vient de reparaître sur le théâtre de sa fortune par un opéra en trois actes, Marco Spada.

L’ouverture débute par un andante d’une harmonie soutenue et remplie de modulations incidentes qui fuient devant l’oreille comme ces vers luisans qu’on aperçoit de loin dans une nuit obscure. M. Auber excelle à vous bercer ainsi dans un flou harmonique qui n’est plus le jour et n’est pas encore la nuit et vous procure tour à tour la sensation de la tonalité majeure et mineure sans que le maître daigne les caractériser par une phrase bien arrêtée. L’allégro, formé d’une tarentelle bien connue, en ramène plusieurs fois le thème d’une manière ingénieuse, et la symphonie se termine par une chaleureuse péroraison qui n’apprend rien de nouveau à ceux qui connaissent les charmantes ouvertures du répertoire de M. Auber. La romance ne grondez pas, qu’Angela chante tout d’abord en croyant s’adresser à son père, dont elle ne peut discerner les traits, puisqu’il fait nuit et qu’elle ignore qu’elle a devant elle le gouverneur de Rome, la marchesa, sa nièce, et le comte Pepinelli, cette romance en deux couplets est agréable et fort bien écrite pour la voix délicate de Mlle Duprez. Le quatuor qui suit, entre les quatre personnages que nous venons de nommer, est moins un morceau d’ensemble proprement dit qu’un air de soprano avec accompagnement de voix. C’est rapide et conduit avec esprit. La romance de ténor que l’inconnu Fredericci chante. derrière la coulisse, et qui se termine par une coda à deux voix, n’a-t-elle pas quelque analogie avec la jolie sérénade de l’Amant jaloux de Grétry? L’air de basse dans lequel Marco Spada exprime à sa fille toute la tendresse qu’il ressent pour elle, renferme une première partie, un adagio sostenuto, que M. Bataille chante avec goût. Dans l’allégro, où l’on remarque une forte réminiscence des formes rossiniennes, M. Bataille ajoute un point d’orgue de sa façon peut-être, qui achève de donner à ce morceau tout le piquant d’un lieu commun. Le duo pour basse et soprano entre Marco Spada et sa fille est encore écrit dans un style tout italien, et le finale du premier acte n’est pas autrement remarquable, si ce n’est qu’il se termine par de jolies vocalises pour deux voix de soprano accompagnées en accords plaqués-par la masse chorale. Les couplets du second acte :

Vous pouvez soupirer,
Vous pouvez espérer,

que la marchesa laisse échapper de ses lèvres moqueuses, et qui exhalent toute la morbidezza de la coquetterie féminine, sont délicieux, et Mlle Favel les dit avec esprit. L’entrée des invités au bal du gouverneur est annoncée par un fort joli chœur qui est répété lorsque la noble compagnie quitte la scène pour aller souper. Dans l’intervalle, et pendant que le gouverneur est renfermé dans son cabinet, où il reçoit l’avis important que Marco Spada est au nombre de ses convives, — les dames et les seigneurs réunis, n’ayant rien de mieux à faire, prient la fille du baron de Torrida de vouloir bien chanter quelque chose. C’est alors que Mlle Duprez chante une déclaration d’amour en quatre langues, en russe, en anglais, en italien et en français, sorte de proverbe que la jeune actrice joue avec beaucoup d’esprit et dont elle aura probablement suggéré l’idée. La prière du moine, qui vient quêter pour son couvent en servant la politique du gouverneur, est d’un bon caractère, ainsi que l’air de basse que chante Marco Spada pendant que sa fille Angela s’est évanouie en apprenant pour la première fois le véritable nom de celui qui lui a donné le jour. Le trio sans accompagnement entre Marco Spada, sa fille et le comte Fredericci est un morceau très difficile, ingénieusement agencé, et qui conviendrait mieux à un concert d’instrumens à vent qu’à la peinture d’une situation dramatique. Au troisième acte, on peut encore signaler un bel air de soprano dont l’andante surtout est remarquable, mais dont l’allégro exige de Mlle Duprez des efforts au moins imprudens, et puis un charmant trio pour soprano, ténor et basse.

L’opéra de Marco Spada, sans contenir rien d’entièrement nouveau, est une production agréable qui n’est pas indigne du charmant et délicieux compositeur qui depuis trente ans amuse la France. La romance de soprano, l’air de basse du premier acte, les jolis couplets que chante Mlle Favel au commencement du second acte, la déclaration d’amour en quatre langues, le trio sans accompagnement et l’air de basse dans lequel Marco Spada implore le pardon de sa fille, l’air de soprano et le trio du troisième acte. sont des morceaux qui n’ont pas sans doute un caractère bien tranché et qui rappellent un grand nombre de souvenirs, mais qu’on écoute avec plaisir, parce qu’ils sont adroitement écrits pour les voix et les virtuoses qui les chantent. L’instrumentation, toujours élégante, fourmille de jolis détails, de rhythmes piquans et guillerets où l’on reconnaît l’esprit et la dextérité de l’auteur du Domino noir, génie aimable qui vise moins à la profondeur qu’à la justesse de l’expression, musicien facile et vrai qui ne se paie pas de grands mots et dont l’harmonie, très fine et scintillante de modulations, est toujours subordonnée à l’idée mélodique dont elle relève l’éclat. L’œuvre entière de M. Auber est un mélange heureux de gaieté, de finesse et d’élégance.

« Tenez, tous vos discours ne me touchent point l’âme, »


dit Agnès dans l’École des Femmes,

« Horace avec deux mots en ferait plus que vous. »


C’est ce qu’on pourrait dire aussi à ces compositeurs qui fatiguent le public de leurs savantes combinaisons, mais qui n’ont pas reçu comme M. Auber le don de charmer.

Mlle Caroline Duprez a beaucoup contribué au succès de Marco Spada. Fille d’un artiste incomparable, dont le nom restera dans l’histoire de la musique de notre temps, jeune, jolie et spirituelle, elle porte avec elle un parfum de bonne compagnie, qui n’est pas la moins précieuse de ses qualités. Musicienne, comme on dit, jusqu’au bout des ongles et toute remplie de ce fluide divin qui tourmente et consume ceux qui le possèdent. Mme Caroline Duprez est du petit nombre des élus. Nous aurions bien, sans doute, à lui soumettre quelques observations et à lui demander compte de certains points d’orgue hasardeux, de certaines inflexions de voix, de certains mots empruntés à Mlle Rachel, et qui ne sont pas mieux dans la bouche de la célèbre tragédienne que dans celle de la jeune cantatrice, car notre temps est fertile en contrefaçons de la simple nature; mais à Dieu ne plaise que nous imitions l’exemple de cette méchante fée qui mettait dans le berceau des enfans les mieux doués des mots cabalistiques et de mauvais augure! Que Mlle Caroline Duprez jouisse donc de son beau succès, mais qu’elle ménage cette voix fragile qui nous inquiète parfois, car, en l’écoutant franchir certains intervalles scabreux, comme dans son grand air du troisième acte, nous serions tenté de nous écrier avec Mme de Sévigné : Oh! ma fille, j’ai mal à votre poitrine. M. Bataille, qui ne manque pas de mérite, mais qui porte dans tous ses rôles une sorte de grognement de vieux Cassandre dont il ne peut se dépêtrer, se tire avec assez de bonheur du rôle de Marco Spada, et M. Couderc le seconde bien dans le personnage ridicule du patito Pepinelli. Il y a de l’ensemble dans l’exécution, et l’orchestre surtout est conduit avec intelligence par M. Tillemann.

L’opéra de Marco Spada, qui est comme une anthologie de l’œuvre de M. Auber, devrait clore, ce nous semble, la carrière si brillante de l’illustre compositeur. Il serait peut-être dangereux d’exiger davantage de cette muse coquette et parlant capricieuse qui vient de vous sourire encore une fois avec tant de grâce, mais qui pourrait se fatiguer de vos importunités. Si Boïeldieu se fût arrêté à la Dame Blanche, il n’aurait pas écrit les Deux Nuits, dont la mésaventure a dû attrister ses derniers jours.

Si vous voulez que j’aime encore,
Rendez-moi l’âge des amours,


a dit admirablement Voltaire, qui n’a eu garde d’oublier ce sage précepte dicté par la nature. M. Auber a suffisamment travaillé pour sa gloire; qu’il se repose et qu’il jouisse en paix de la position éminente qu’il s’est acquise et que personne ne lui conteste. Un ouvrage de plus n’ajoutera rien à sa réputation et pourrait troubler le plaisir que vient de nous procurer le dernier écho d’une muse qui restera chère à la France.

Le Théâtre-Lyrique vient aussi d’obtenir un succès qu’il cherchait depuis assez longtemps. Tabarin, opéra-comique en deux actes, a réussi malgré les longueurs, les invraisemblances et les lieux communs dont la pièce est remplie. La musique en est vive, claire, distinguée et toujours en situation, si ce n’est très originale. Nous y avons remarqué une agréable ouverture écrite avec soin, et qui rappelle la manière de M. Auber, les couplets en style syllabique, je suis Tabarin, qui ont du mordant; un joli quatuor chanté pendant la scène de la prédiction, et qui gagnerait à être moins long; un trio entre Tabarin, Francisquine, sa fiancée, et petit Pierre, trio dont la première partie à deux voix a beaucoup de grâce. La fin de ce morceau se prolonge trop en récits dialogues qui manquent d’intérêt. L’allégro du duo entre Tabarin et Francisquine, devenue sa femme, est bien rhythmé, ainsi que les couplets Cent écus que chante le cabaretier Pansarot, et qui ont été redemandés par le public. Nous pourrions encore signaler la scène où Tabarin raconte au public du pont-Neuf sa mésaventure matrimoniale, scène qui produirait de l’effet, si elle était bien rendue, et puis de très jolis chœurs. En somme, Tabarin, sans être une œuvre bien originale, est la meilleure partition qui ait été exécutée au Théâtre-Lyrique depuis la Perle du Brésil de M. Félicien David. On voit que l’auteur procède de l’école italienne tempérée par l’esprit et les allures de M. Auber, et on est heureux de constater un succès qui va trouver un musicien de mérite, un artiste modeste et un honnête homme, M. George Bousquet.

A l’Opéra, où les nouveautés sont encore plus rares que les beaux jours, on vient de représenter un ballet en deux actes, Orfa, pour la rentrée de Mme Cerrito. La scène se passe en Islande, au milieu de la sombre mythologie Scandinave. Orfa, une jeune Islandaise, voudrait épouser Lodbrog, chasseur intrépide qui est déjà son fiancé; mais, au moment de conclure l’hyménée, le tonnerre se fait entendre et semble annoncer que ce mariage est contrarié par une puissance supérieure. En effet, Loki, le dieu du feu, enlève Orfa et la transporte dans le cratère du mont Hécla, siège de son empire. Odin, le dieu qui règne au Walhalla, vient délivrer Orfa, qui épouse enfin son fiancé Lodbrog. Ce ballet, qui ne brille pas précisément par l’invention ni par l’intérêt, a le mérite d’être court et d’offrir le prétexte à quelques beaux décors, Celui du second acte, qui représente l’intérieur du mont Hécla, est assez beau. La musique, fort commune, est de M. Adolphe Adam, qui n’a pu trouver un seul motif original pour aider la charmante Mme Cerrito à bondir sur la scène. La danseuse, qui paraît avoir perdu quelque chose de son audace, a été fort bien accueillie par le public, qui aime son talent.

Les concerts sont en pleine floraison. M. Vieuxtemps en a donné deux où il a fait entendre un nouveau concerto de sa composition qui est tout à fait remarquable. M. Sivori, un autre célèbre violoniste, se dispose à se faire entendre aussi du public parisien dans un concert qui aura lieu bientôt. Mlle Clauss, ce talent si exquis et qui joue du piano comme une fée chaste et inspirée, a exécuté dernièrement un concerto de Mendelssohn avec accompagnement de grand orchestre où elle a été admirable. Mlle Clauss doit partir pour Saint-Pétersbourg, où l’art musical fait tous les jours des progrès, car le théâtre italien de cette grande métropole est aujourd’hui le premier de l’Europe. Aussi la maison Brandus de Paris vient-elle de fonder à Saint-Pétersbourg une succursale qui sera l’entrepôt musical du Nord et où l’on pourra se procurer tous les chefs-d’œuvre des écoles française et allemande soigneusement édités.


P. SCUDO.




Le 18 janvier prochain, on doit vendre, à l’hôtel de la rue des Jeûneurs, la galerie de tableaux du feu prince royal, monseigneur le duc d’Orléans. Cette collection, formée par le prince dans les dernières années de sa trop courte vie, est justement célèbre et précieuse à plus d’un titre. Nous ne parlons pas, on le comprend, de ce prix d’affection qui, pour l’auguste veuve du prince, pour tous les siens, et nous pouvons ajouter pour tous ceux qui l’ont connu et aimé, rend à jamais regrettable la perte de cette galerie ; nous parlons des tableaux eux-mêmes : ils sont d’une rare et incontestable valeur. Le goût du prince, délicat et exercé, le guidait presque toujours heureusement et dans le choix des sujets et dans le choix des maîtres. Cette collection correspond par sa date à une des plus brillantes périodes de notre école moderne, et en est peut-être l’expression la plus complète et la plus élevée. Presque tous nos artistes, aussi bien ceux qui dès lors étaient dans l’éclat de leur renommée que ceux dont le nom perçait à peine, y sont représentés par quelque morceau d’élite propre à caractériser la nature de leur talent. Le prince, comme tous ceux qui aiment et qui sentent la peinture, avait ses prédilections, ses penchans; mais une certaine impartialité, commandée par son rang, lui faisait rechercher toute production où brillait le talent même au travers du système. Peu d’amateurs si haut placés ont donné aux arts et aux artistes une plus intelligente protection.

Parcourez le catalogue de cette vente : pas un nom justement célèbre n’a manqué à l’appel, et chacun y figure dignement, à commencer par l’illustre doyen de nos peintres. Son Œdipe et sa Stratonice sont là comme deux nobles témoins de deux des phases principales de sa belle vie d’artiste. Dans L’Œdipe, il s’est déjà frayé sa route; soumis en apparence à ses maîtres et à son temps, il les devance et les abandonne; il peint comme eux le bas-relief, mais pour y introduire la vie et l’expression ; dans la Stratonice, c’est le maître donnant un délicieux exemple de perfections qui semblent s’exclure, la vérité du costume poussée jusqu’au scrupule archéologique, et le trouble, les combats, les violences de la passion rendus par les traits les plus fugitifs et les plus inspirés. A côté de ces deux toiles, nous en trouvons trois autres qui feraient aussi à elles seules l’honneur d’une galerie, la Françoise de Rimini et le Christ consolateur de M. Ary Scheffer, puis la Mort du duc de Guise de M. Delaroche, tableau qui, malgré sa dimension, est une des œuvres capitales de ce talent souple et élevé, de cet intelligent pinceau. La scène est largement conçue; les effets épisodiques, les vérités de détail, malgré leur fini merveilleux, ne détournent pas l’attention : ce bijou qu’aurait signé Terburg produit une impression solennelle et terrible. Quant à la Françoise de Rimini et au Christ consolateur, la gravure les a rendus populaires. Il semblerait, tant la pensée tient de place dans les compositions de M. Ary Scheffer, que le burin d’un Calamata et d’un Henriquel dût toujours réussir à les traduire tout entières; mais on voit qu’il n’en est rien devant ce Christ et surtout devant cette Françoise de Rimini. C’est un tableau qui vivra, aussi bien par la qualité de la peinture que par le charme indéfinissable de la composition, rêverie pleine de larmes et de délices, si chaste et si voluptueuse à la fois.

N’oublions pas cinq tableaux ou études de M. Eugène Delacroix. Tous les trésors de cette riche palette, toute la fantaisie de cette libre pensée, sont prodigués et dans l’Assassinat de l’évêque de Liège et dans l’Hamlet et le Fossoyeur. Nous devons signaler aussi trois des plus hardies et des plus fougueuses compositions de M. Decamps, la Bataille des Cimbres, Joseph vendu par ses Frères et Samson combattant les Philistins. Pour ceux même qui n’admettent pas sans réserve cette manière de peindre, ces trois tableaux sont d’un prix inestimable et par l’éblouissante magie de la couleur, et par l’accent vraiment original du dessin et de la composition.

Citons encore les noms si justement aimés du public, de Granet, de Bonington, de Marilhat, de Tony Johannot, — tous quatre enlevés déjà par la mort; citons enfin MM. Aligny, Cabat, Corot, Gudin, Paul Huet, Isabey, Jadin, Lehmann, Lepoitevin, Meissonier, Robert Fleury, Roqueplan, Rousseau, Henri Scheffer, etc., qui tous avaient travaillé pour le prince, parfois même sous ses yeux et sous son inspiration.

Telles étaient les richesses de cette galerie. Le dimanche 16 et le lundi 17 janvier, l’exposition en sera publique; on pourra une fois encore voir ces tableaux réunis, puis ils iront, comme tous les biens de cette royale maison, se disperser en des mains étrangères.


L. VITET.




REVUE LIITERAIRE.

Le Danemark, dont nous retracions, il y a quelques semaines, le mouvement littéraire depuis cinquante ans [2], a donné, dans le cours de l’année qui Vient de s’écouler, de nouvelles preuves de cette activité intellectuelle déjà révélée par tant d’importans travaux. C’est surtout dans la voie des. études archéologiques et ethnographiques que le mouvement a été sensible, c’est dans quelques publications récentes qu’il est curieux de l’observer. L’ethnographie et l’archéologie sont devenues des sciences populaires en Danemark. On sait ce qu’a produit dans d’autres pays l’accord de l’esprit d’entreprise et de l’érudition; ou n’a pas oublié quelles magnifiques révélations ont été arrachées aux siècles passés par les fouilles de MM. Lajard et Botta en Assyrie, par les découvertes de M. Fellower en Cilicie et par l’ouverture de tant de tombeaux étrusques. La science archéologique a obtenu, depuis trente ans environ, les plus beaux triomphes; elle a ramené au jour des inscriptions et des monumens tels que sans l’interprétation de l’historien ils étaient à eux seuls et à la première vue des pages d’histoire admirables et tout à fait inattendues. L’impulsion avait sans aucun doute été donnée par l’école historique moderne, à qui la France a fourni quelques-uns de ses plus grands noms. On conçoit que le Danemark, notre dernier et notre plus fidèle allié dans les guerres de l’empire, et qui avait, comme toute l’Europe, applaudi au glorieux et paisible essor de notre littérature nouvelle, ait été épris comme nous et avec nous des grandes découvertes faites en Orient et destinées à renouveler la science. Il s’appliqua comme nous à l’étude féconds des langues et des littératures orientales; Lassen et Westergaard furent associés aux nobles travaux d’Eugène Burnouf. Retrouver les origines de l’Europe moderne, suivre la filiation et les migrations diverses des races qui la peuplent aujourd’hui, tel fut, tel est encore, il faut le dire, le problème à résoudre. D’une solution complète dépendront et la connaissance plus entière du caractère et des institutions de chaque peuple et l’intelligence meilleure de toute son histoire.

Parmi les rares ouvrages qui ont abordé la question dans toute son étendue, il faut citer celui dont M. Schiern, jeune professeur d’histoire à l’université de Copenhague, a publié, il y a quelques mois, le premier volume [3]. M. Schiern ne s’est pas contenté d’étudier scrupuleusement les anciens titres des races dont il veut retrouver les vicissitudes et constater l’identité : il a de plus observé avec une profonde attention leur physionomie actuelle, leurs traits originaux, leurs coutumes nationales, et, remontant du connu à l’inconnu, il a découvert par cette recherche plus d’une trace curieuse du passé. Après un long chapitre sur la race finnoise, dont il croit l’immigration fort ancienne, M. Schiern étudie les destinées des races ibérique et italique, puis celles des Hellènes; il n’a fait dans ce premier volume que raconter l’histoire de quelques populations aujourd’hui fort mêlées; l’ordre chronologique qu’il a adopté amènera dans les volumes suivans les races scandinave, germanique et slave, qui ont mêlé à la civilisation romaine leur génie particulier.

M. Schiern est à peu près le seul des écrivains modernes du Nord qui ait étendu si loin le cercle de ses études ethnographiques. Les autres ont limité leur sujet; négligeant l’archéologie qu’on peut appeler classique, ils ont étudié de préférence celle des peuples que n’a point touchés l’influence des civilisations grecque et latine, et en particulier celle des nations scandinaves. C’était à leurs yeux une œuvre de patriotisme autant que d’érudition pure, et les attaques récentes de l’Allemagne n’ont fait que raviver les souvenirs de la nationalité scandinave qu’il s’agissait de ne pas laisser confondre avec la nationalité germanique. M. Worsaae, inspecteur des monumens historiques du Danemark, s’est montré le plus ardent des archéologues du Nord pour revendiquer envers l’Allemagne les titres de son pays à l’indépendance et pour restituer à l’histoire, par l’interprétation des monumens du paganisme, des époques jusqu’à présent inconnues. Venu à une époque où l’étude des antiquités scandinaves et de l’écriture runique avait, il est vrai, séduit les imaginations, mais sans obtenir de résultats réels, M. Worsaae pensa qu’une critique sévère, seule capable de faire avancer la science, devait remplacer désormais un enthousiasme dangereux; il osa, en 1844, contester la découverte que le savant Finn-Magnussen avait cru faire à propos de la fameuse inscription de Runamo [4]. Les érudits du Nord avaient pendant long-temps cherché l’explication de certains caractères qu’on croyait apercevoir sur le rocher de Runamo, dans la province de Bleking, au sud de la Suède, et qui semblaient se rapporter à une ancienne inscription mentionnée par Saxo Grammaticus. En 1833, le roi de Danemark chargea Finn-Magnussen, de concert avec MM. Forchhammer et Molbech, d’examiner de nouveau et de résoudre, s’il était possible, la question. Finn-Magnussen, après un an d’études, annonça qu’il avait enfin déchiffré cette inscription runique en la lisant de droite à gauche, et, construisant sur sa découverte un système ou tout au moins des inductions nouvelles, il crut avoir obtenu des résultats inattendus, soit pour la science historique en général, soit en particulier, pour la connaissance de l’ancienne écriture runique. Cependant, tandis que Finn-Magnussen était occupé à rédiger un long et savant rapport, qui devint un ouvrage important [5], le célèbre chimiste suédois Berzélius et M. le professeur Nilsson, de l’université de Lund, le premier en 1838, et le second en 1841, publièrent des mémoires dont les conclusions, tout à fait contraires à celles de la commission danoise, tendaient à établir que ce qu’on avait pris pour des runes n’était que les accidens d’un filon de trapp dans le rocher granitique. L’attention des savans de l’Europe était vivement excitée par cette singulière polémique, lorsque M, Worsaae, après deux voyages en Suède, apporta dans la discussion de nouveaux argumens, et ruina la découverte prétendue de ses savans compatriotes. Toutefois, comme un grand esprit ne descend jamais dans un débat sans l’agrandir et le féconder, il se trouva que la science profonde de Finn-Magnussen avait découvert, chemin faisant, des aperçus qu’il n’avait pas jusqu’alors soupçonnés; M. Worsaae s’est plu à reconnaître lui-même cet heureux résultat; il a pu se consoler ainsi d’une lutte inévitablement pénible contre un tel adversaire. — La seconde période des travaux archéologiques de M. Worsaae s’est inspirée du sentiment patriotique qui animait tout le Danemark en 1848 et 1849. Contre l’Allemagne envahissant les duchés, tout Danois devint soldat, de la plume ou de l’épée, et pendant que se gagnaient les journées de Fredericia et d’Idstedt, les poètes et les érudits danois entretenaient l’amour de la patrie en évoquant ses plus glorieux souvenirs. M. Holst écrivait un poème devenu populaire au milieu des camps, le Petit trompette. M. Wegener, suivant les armées, pénétrait dans chaque place ennemie, et trouvait dans chacune des archives la matière de quelque factum d’une logique pressante qui, après la bataille, éclatait au milieu des Augustenbourg et complétait leur déroute. M. Worsaae crut que l’archéologie avait aussi son rôle à remplir dans l’œuvre commune; il rappela la glorieuse histoire de ce rempart national, le Danevirke, élevé par des mains danoises contre les attaques de Charlemagne, un peu au nord de l’Eyder, et limite constante, malgré les prétentions allemandes de 1848, des deux nationalités germanique et scandinave <ref'>'Danevirke, der alte Grœnzwall Dœnemarks gegen Süiden, aus dem dœnischen üiibersetzt: Kopenhagen, in-8°, 1848, avec carte. </ref>. Les Danois du XIXe siècle avaient le droit de faire respecter la frontière que n’avait pu franchir la conquête romaine elle-même,

Eidora romani terminus imperii.

Avec le Danevirke, M. Worsaae célébra aussi, en retraçant minutieusement son histoire, l’étendard sacré, le Danebrog, qui tomba du ciel au milieu de la bataille de Wolmar, et apporta aux Danois ébranlés un secours divin qui ramena la victoire [6]. L’archéologue a développé avec une érudition complaisante cette monographie qu’un chant devenu national a résumée et gravée dans les souvenirs du peuple : « Flotte fièrement sur la Baltique, Danebrog rouge comme le sang!... Ta croix blanche a porté jusqu’aux cieux le nom du Danemark... Frémis vaillamment au bruit du combat, frémis en l’honneur d’Juul (c’est le fameux amiral danois); chante le brave Tordenskjold et, par le devant les étoiles du courageux Hvitfeld... mais pas un héros n’efface ton grand Christian IV... »

La lutte est finie dans le Nord; elle s’est terminée à la gloire du peuple danois; grâce à elle, non-seulement il a revendiqué dignement sa nationalité, mais, en étudiant de nouveau son histoire, il a conçu un orgueil légitime pour les graves destinées qu’ont accomplies dans le passé les races scandinaves et pour le grand rôle qui leur a été assigné dans les origines et la formation de l’Europe moderne. Il a donc chargé ses archéologues et ses historiens de rechercher avec soin toutes les traces de la civilisation scandinave et de l’influence qu’elle a exercée sur les autres peuples de l’Europe. C’est pour accomplir cette mission que l’habile antiquaire M. Thomsen a fondé les deux beaux musées ethnographique et Scandinave que les gens du peuple de Copenhague visitent et admirent autant que les étrangers, et c’est aussi pour contribuer à cette tâche patriotique que M. Worsaae a publié, après d’autres écrits moins importans, mais tous curieux [7], un livre intitulé les Danois et les Norvégiens en Angleterre, en Ecosse et en Irlande [8]. Cet ouvrage a paru cette année en même temps en danois à Copenhague et en anglais à Londres. C’est une enquête scrupuleuse de tous les vestiges scandinaves conservés dans les monumens, dans les tombeaux, dans les traditions, dans la langue et les mœurs des îles britanniques, des Shetland, des Hébrides et des Fœroë. Quiconque a lu le Pirate de Walter Scott et son recueil de chants du Border écossais sait quelle empreinte particulière le contact et la domination des peuples du Nord ont laissée sur le caractère anglais. Walter Scott eût encouragé avec bonheur le jeune archéologue danois recueillant avec piété sur les inscriptions tumulaires et dans les chansons ou les récits du peuple tous les souvenirs, toutes les syllabes scandinaves. Grand archéologue lui-même par la science et surtout par le sentiment du passé, il avait commencé, on peut le voir dans les notes savantes qui accompagnent presque toutes ses œuvres, ce travail d’érudition que M. Worsaae vient d’achever avec des connaissances plus spéciales. M. Worsaae parcourt avec zèle, afin de mener à bonne fin son enquête, tous les pays de l’Europe du nord. Il recommence les courses des anciens vikings scandinaves; il voudrait reconnaître leurs sillons sur les mers qu’ils ont traversées. Après avoir visité l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande en 1846 et 1847, il est venu cette année même explorer notre Normandie, et nous attendons de lui pour l’année prochaine un livre qui ajoutera une page intéressante non-seulement à l’histoire d’une de nos plus grandes provinces, mais à celle de notre moyen âge.

A côté des antiquaires qui scrutent le passé, se rencontrent les statisticiens qui vérifient et enregistrent les faits du présent. Depuis quelques années, le Danemark s’est élevé au rang des états de l’Europe qui sont le mieux pourvus à cet endroit, et la statistique y est devenue une science bien ordonnée. Un bureau spécial de statistique a été créé auprès de l’administration centrale, et M. Bergsoe, chef de ce bureau, lui a imprimé une direction qui a déjà produit des résultats excellens. Parmi les meilleures publications de la statistique officielle, il faut signaler les Tableaux [9] dressés par ordre du gouvernement pour obtenir un compte exact des résultats qu’avait amenés en Danemark le suffrage universel en 1849 et 1850. Ces tableaux offrent un singulier spectacle, qui doit être une leçon, en montrant par diverses colonnes que les électeurs les plus jeunes et les moins instruits votaient constamment et avec ensemble pour ceux des candidats qui offraient le moins de garanties politiques et morales, et qu’ils étaient en majorité. Il serait certainement curieux et utile qu’un pareil travail, divisé selon les âges et les professions, fût dressé pour la France; il intéresserait toute l’Europe et serait du moins une pièce importante pour qui veut étudier sérieusement l’expérience du suffrage universel. Doué d’une rare activité, M. Bergsoe, en dehors de ces travaux minutieux et difficiles à diriger, a conduit cette année même à bonne fin sa grande Statistique du Danemark [10], ouvrage consciencieux, judicieusement mêlé d’exposés historiques nets, précis, intéressans, et d’aperçus économiques tout à fait dignes de la science moderne.

Telle est la vigueur du génie danois. Il apporte dans l’archéologie et la statistique une exactitude et une critique qui le distinguent profondément de l’esprit germanique. Les résultats qu’ont obtenus sur ce terrain quelques écrivains danois font bien augurer de l’avenir d’un mouvement d’études si digne de l’attention et, des encouragemens de l’Europe. A. GEFFROY.


SOUVENIRS DE VOYAGES ET D’ETUDES, par M. Saint-Marc Girardin[11]. — En recueillant ces Souvenirs, M. Saint-Marc Girardin ne fait pas seulement une chose agréable au public, il fait aussi un acte de fidélité. Pourquoi ne le dirions-nous pas sans détour ? Dans ce livre adressé aux lecteurs de 1852, ils trouveront à chaque page un homme de 1828 et de 1830. Cela s’entend : un homme de 1830, c’est un partisan de la liberté honnête et réglée, de la philosophie sans libertinage, de la religion sans fanatisme et sans hypocrisie, un ami de toutes les choses généreuses, enfin, pour trancher le mot, un esprit libéral. Oui, c’est en esprit libéral et en philosophe que M. Saint-Marc Girardin a visité l’Europe, jugé les hommes, les lieux, les institutions. Soit qu’il voyage aux enfers de Virgile, l’Enéide à la main ; soit qu’il aille à Munich s’entretenir de métaphysique avec Schelling, de mysticisme avec Baader et Goerres, de statuaire avec Cornélius ; soit qu’il descende le Danube de Vienne à Galatz, pour étudier sur place la question d’Orient et observer les principautés qui en sont le nœud, partout il se plaît à recueillir les traces des idées françaises de 89, se répandant à travers tous les obstacles par les livres de nos grands écrivains mieux encore que par les conquêtes de nos soldats.

Ce que nous aimons en M. Saint-Marc Girardin, c’est qu’il est un des rares esprits qui, de notre temps, ont conservé une foi. Quelle est donc, dira quelqu’un, la foi de cet impitoyable et charmant railleur qui médit si volontiers de son siècle, de son pays et du genre humain, qui souffle sur nos chimères, se joue de nos exaltations, perce à jour nos vanités et nos ridicules ? S’il croit au vrai et au bien, quel est son système ? Nous répondrons avec candeur que le système de M. Saint-Marc Girardin nous est complètement inconnu. Quand il nous vante les secrètes beautés de l’ontologie transcendante de M. Hegel, nous nous défions de lui. Il a beau nous citer ses deux saints de prédilection, saint Paul et saint Augustin, nous ne le croyons pas janséniste pour cela. En fait de systèmes, nous le soupçonnons d’être de l’école de Micromégas. Mais n’allez pas confondre sa raillerie avec celle de Candide. Elle est vive, légère, charmante, j’en conviens, mordante quelquefois, mais amère, mais cruelle, jamais. Sous ce ton de moquerie enjouée, on sent l’amour et le respect de la dignité humaine. Ce doute, qui pénètre ou effleure tant de choses, s’arrête toujours à propos. Son contrepoids n’est pas seulement dans la raison, il est dans le cœur. M. Saint-Marc Girardin nous raille, mais il nous aime. Il nous croit faibles, non incorrigibles. Il nous tient en garde contre l’exaltation, il ne nous jette pas dans l’indifférence. Cette foi morale qui jamais ne l’abandonne, il sait la répandre et la communiquer. De là cette chaleur douce et pénétrante qui vient animer sa raison et la préserver de la sécheresse ; de là, le caractère d’honnête homme empreint à toutes les pages de son livre. E. SAISSET.

  1. Voyez plusieurs articles de M. Cyprien Robert et de M. Desprez, notamment dans les livraisons du 15 décembre 1842, 1er mars 1843 et 1er juin 1848.
  2. Voyez la livraison du 15 novembre.
  3. Europas Folkestammer. Historiske Undersögetser og Omrids, af Fred. Schiern. 1 vol. in-8, Copenhague.
  4. Runamo et les Runes, avec trois dissertations concernant les lettres runiques, l’inscription de Runamo et quelques autres monumens anciens, Copenhague, 1841, in-4°.
  5. Ce mémoire parut en 1844, sous le titre de Runamo et la bataille de Braavalla, 1 vol. in-4° avec fig. Une traduction allemande en a été publiée en 1847 à Leipzig.
  6. Om Danebrog, af J. J. A. Worsaae. Kjœb, in-8° 1849, avec figures.
  7. Die nationale Alterthumskunde in Deutschland (De la Connaissance des Antiquités nationales en Allemagne,) in-12, Copenhague. — The Antiquities of Ireland and Denmark, in-8°, Dublin. — Dœnemarks. Vorzeit durch Alterthümer und Grabhügel beleuchtet (le Passé du Danemark éclairé par les antiquités et les tombeaux), in-8°, Copenhague, avec gravures.
  8. An Account of the Danes and Norwegians in England, Scotlandand Ireland, in-8°. Londres, 1852, avec de nombreuses gravures.
  9. Statistik Tabelvœrk, in-4°.
  10. Den Danske Stats Statistik, in-8°, 4 vol, 1846-52.
  11. 1 vol. in-12, chez Amyot, rue de la Paix.