Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1892

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Chronique n° 1434
14 janvier 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

Si ce n’était un peu triste, et même humiliant pour ceux qui gardent leur foi au régime parlementaire comme au régime le plus digne d’un pays libre, ce qui arrive serait une comédie assez plaisante à suivre. Oui, vraiment, si ce n’était que nous avons tous plus ou moins notre place dans l’action et que les intérêts de la France sont en jeu, on pourrait s’amuser à voir comment tout se passe, quelle peine ont nos chambres à se débrouiller, à se retrouver au milieu des contradictions, des confusions et des difficultés qu’elles se créent elles-mêmes. Un voltigeur du radicalisme, ancien ministre s’il vous plaît, demandait récemment d’un ton léger et ironique si ce que nous voyons était « la politique d’affaires, » — cette politique d’affaires dont on nous parle si souvent. Eh ! non, ce n’est pas la politique d’affaires, au moins celle qu’on pourrait désirer et qui serait un bienfait public ; c’est la politique d’hommes, de partis qui jouent avec les affaires et avec les lois, qui n’écoutent que leurs passions ou leurs fantaisies sans calculer les dangers d’une interpellation agitatrice ou les conséquences d’un vote improvisé et qui, faute de rester dans la vérité des institutions, glissent à tout instant dans une sorte d’anarchie d’où ils ne savent plus comment se tirer. L’histoire n’a rien de nouveau. C’est ainsi que presque tous les ans, — et cette année encore plus peut-être que les autres années, — on se retrouve au même point, avec des semblans de conflits constitutionnels, sans avoir un budget, sans en avoir même fini avec ce tarif général des douanes qui peut être une révolution dans l’économie intérieure comme dans les rapports extérieurs de la France.

Ce n’est point sans doute, si l’on veut, une anarchie aiguë et violente. Elle n’a rien précisément de violent, elle ne va pas jusqu’à ces désordres extérieurs qui appellent la répression : elle se manifeste par des incohérences qui se font sentir partout, qui passent des esprits dans les pouvoirs publics et sont le signe d’une situation indécise ou mal équilibrée. Avec cette année qui finit, on n’est même pas bien sûr d’être resté dans une vraie et sérieuse légalité en prolongeant jusqu’en 1892 cette session extraordinaire qui n’était que le complément de la session de 1891 et qui, au premier aspect, aurait semblé devoir finir le 31 décembre. La question est au moins douteuse. Il le fallait, cependant, on l’a cru ainsi parce qu’on avait besoin de le croire. La loi douanière, poursuivant ses voyages du Palais-Bourbon au Luxembourg, du Luxembourg au Palais-Bourbon, se trouvait arrêtée par un dernier conflit entre les deux assemblées au sujet d’un droit sur les pétroles, — « l’éclairage du peuple, » comme on dit plaisamment. Le budget, de plus, n’était pas voté encore ; porté tardivement au Luxembourg, il semblait réveiller l’esprit d’indépendance et de contestation dans le sénat. Il fallait prendre un peu de temps, essayer de mettre ordre à ces différends et de détourner autant que possible la nécessité des douzièmes provisoires. Soit ! le conflit sur les pétroles a pu être tranché par un expédient, par une série de petites combinaisons qui ne font que déguiser ou ajourner la difficulté. Le budget est resté, — et on n’a pas échappé à un premier douzième provisoire. C’est tout ce qu’on a obtenu par cette prolongation peut-être irrégulière d’une session qui aurait dû finir à la dernière heure de décembre. Voilà les faits ! on ne peut pas dire que l’année ait commencé avec cette simplicité qui est la force des pouvoirs publics ; elle s’ouvre laborieusement, assez médiocrement, dans des conditions sans fixité, où tout est contradiction et incertitude. Ce n’est pas une crise, sans doute, il ne faut rien grossir, c’est un mélange de tout ce qui peut préparer ou ramener les crises par le désordre des idées et des faits.

À qui la faute ? Aux circonstances, dit-on, aux tiraillemens et aux lenteurs inévitables du travail parlementaire, aux résistances du sénat qui empêche tout, qui arrête au passage toutes les réformes, qui, par ses prétentions, est le perpétuel embarras de la république ! Les explications sont assez vaines. La vérité est que les circonstances n’ont jamais été plus paisibles, plus favorables pour une expédition régulière des affaires, que si on ne les expédie pas, s’il n’y a pas eu un budget pour la fin de l’année, ce n’est la faute ni du sénat, ni du régime parlementaire ; c’est la faute de ceux qui ne cessent de dénaturer et d’altérer ce régime en s’efforçant de le plier à leurs passions, à leurs caprices d’omnipotence. Au fond, c’est là le mal, qui ne date pas d’aujourd’hui, nous en convenons, mais qui ne cesse de s’aggraver, et dont les derniers incidens de parlement ne sont qu’une manifestation nouvelle. Le mal est justement que nous n’avons pas le régime parlementaire, que nous n’en avons qu’une vaine et trompeuse représentation. Le mal croissant et redoutable est dans une situation où tous les pouvoirs sont confondus et où aucun ne remplit son vrai rôle, ne reste dans sa vraie fonction. La constitution ne compte pas. Une chambre, abusée et gonflée de son omnipotence, dépasse à tout instant et à tout propos ses droits. Le sénat hésite et recule le plus souvent, ou, s’il a l’air de résister, d’exercer la plus modeste de ses prérogatives, il est accusé de provoquer des conflits, d’être un obstacle à tout. Entre ces deux assemblées, le gouvernement promène ses perplexités et ses doutes, craignant de trop faire sentir son autorité, multipliant les concessions, s’étudiant à tout ménager pour garder une majorité, — et à ce jeu perpétuel tous les ressorts s’usent sans profit. C’est une histoire qui recommence. On a déjà oublié la bourrasque qui a failli tout emporter il y a deux ans à peine, et on n’a pas tardé à reprendre les vieilles habitudes de partis comme si rien ne s’était passé. On se remet à abuser de tout, sans prendre garde que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets, et qu’un jour ou l’autre on peut se réveiller avec des pouvoirs affaiblis, devant une nation fatiguée, prête à céder aux captations pour échapper aux déceptions d’un régime qui ne sait pas même respecter sa propre constitution.

Assurément, la chambre, qui est censée représenter le plus directement le pays, a aussi les droits les plus étendus, et on ne les lui conteste pas. Elle a plus de droits qu’elle n’en peut exercer avec profit. Depuis six mois, elle a pu se livrer en toute liberté aux discussions les plus illimitées sur le régime commercial, sur le budget, en mêlant même à ces discussions un certain nombre d’interpellations et de motions sur toutes les affaires de la politique : soit, c’est son rôle, elle est une assemblée libre pour tout discuter. Qu’arrive-t-il cependant ? Par une sorte d’entraînement auquel on s’est trop prêté et qui est devenu une dangereuse habitude, cette chambre qui a certes une grande puissance, mais qui n’a que sa place dans l’organisation parlementaire, a fini par ne plus même s’en tenir à la constitution.

Elle ne se contente pas d’exercer ses droits dans toute leur étendue, elle supprime les autres pouvoirs ou elle les traite sans façon comme s’ils n’existaient que pour l’exécution de ses volontés. Certainement, une des choses les plus extraordinaires est cette lutte obstinée qu’a récemment soutenue la chambre pour disputer au gouvernement le droit de négocier sur les tarifs avec les nations étrangères, pour l’enchaîner à une tarification immuable ; elle est allée jusqu’à la menace et par le fait, si le gouvernement a sauvé en apparence sa prérogative, il est resté dans une position singulièrement délicate, réduit à ne pouvoir ouvrir que des négociations sans issue, ou exposé, s’il engage sa responsabilité, à retrouver une majorité protectionniste irritée dans la chambre. Il est cependant bien clair que les députés protectionnistes ne peuvent de leur propre autorité supprimer le droit de négocier des traités que la constitution donne au gouvernement. — À propos du budget, la chambre, par une tradition malheureuse, ne se borne plus depuis longtemps à discuter sur les finances, sur la situation financière du pays. Le budget n'est pour ainsi dire qu'un cadre où elle déploie son omnipotence, et les finances ne sont pour elle qu'un pré- texte, une occasion de donner libre carrière à ses impatiences de pré- tendues réformes. En réalité, elle touche à tout, à l'organisation de l'armée et de la marine, au droit public, au concordat, à la constitu- tion des tribunaux, à des services permanens, à des lois organiques qui sembleraient ne devoir être modifiées que par des lois nouvelles délibérées avec maturité. Un crédit de plus ou de moins, c'est bientôt fait! Cette question même de la réforme des frais de justice qui a été soulevée récemment, qu'on a fait entrer de vive force dans la loi des finances et qui paraît avoir d'abord arrêté le sénat, cette question peut avoir certes son importance ; mais ce n'est pas une affaire de budget. Avec ce système, on ferait entrer tout dans le budget, on pourrait, à propos de finances, remettre périodiquement en doute l'or- ganisation publique tout entière. Et c'est ainsi que ces derniers inci- dens parlementaires, assez insignifians en apparence, remettent en lumière un mal plus profond, cette habitude invétérée d'usurpation qui est dans la chambre et qui est sûrement un danger pour le régime.

Chose curieuse qui peint la situation telle qu'elle est devenue ! C'est la chambre qui va à l'aventure, confondant tous les droits, qui crée les difficultés par ses usurpations, et lorsque quelques-unes de ces œuvres d'omnipotence et d'imprévoyance parlementaire vont échouer au Luxembourg, c'est le sénat qui est le coupable, le grand suspect ! Quand ils n'ont rien de mieux à faire ou à dire, les radicaux décou- vrent une fois de plus que le sénat est le trouble-fête de la république. Ce malheureux sénat n'a pas de chances. Vainement il a multiplié les actes de soumission et de résignation ; vainement il a contribué plus que tout autre, il y a deux ans, à sauver la France et la république elle- même d'une catastrophe qui semblait infaillible si M. Floquet, alors ministre de l'intérieur et président du conseil, était resté trois mois de plus au pouvoir : on ne se souvient plus guère des services qu'il a rendus ; il redevient l'ennemi, l'assemblée des impuissans, le u rouage inutile ! » Qu'a-t-il donc fait pour mériter ses disgrâces ? Il ne laisse pas toujours passer, il est vrai, les propositions décousues, les projets hasardeux qui pullulent au Palais-Bourbon et qui ont la prétention d'être des réformes sociales. Il voudrait aussi quelquefois savoir ce qu'il va voter; il a demandé dernièrement, non pas des semaines, tout au plus quelques jours, quelques heures pour réfléchir, pour revoir un budget que la chambre a mis huit mois à préparer, à expédier, et qui ne reste pas moins une œuvre assez incohérente. C'est ce qu'on appelle plaisamment faire de l'obstruction ! Le sénat, dit-on, résiste au suffrage universel, au pouvoir souverain qui est au Palais-Bourbon ! Est-ce possible? En vérité, que ne résiste-t-il plus souvent et plus fermement ! Le malheur est justement qu’il ne résiste pas assez à cette omnipotence d’une assemblée unique qui est l’idéal du radicalisme, qu’il ne sauvegarde pas assez ce qui est pour lui le plus simple des droits. S’il tente une défense, une faible défense, il ne tarde pas à se rendre, à se laisser désarmer. Le sénat malheureusement ne résiste le plus souvent que pour la forme, tout au plus jusqu’à la seconde ou à la troisième sommation ; le gouvernement ne le soutient pas de peur de se compromettre lui-même. Sénat et gouvernement cèdent à la pression de ceux qui crient le plus. Le résultat de cette lutte des idées fausses contre le droit est que la constitution n’est qu’un mot, que le régime parlementaire n’est qu’une fiction, et qu’on finit par retomber périodiquement dans cette semi-anarchie où la paix, une paix momentanée et précaire, ne se refait entre les pouvoirs qu’aux dépens des institutions déprimées.

Comment sortir de là ? Qu’à cela ne tienne ! disent les empiriques du radicalisme qui ont toujours une recette merveilleuse et souveraine à leur disposition : puisque le sénat n’est qu’un rouage embarrassant ou inutile, le plus simple est de le supprimer par une revision de la constitution, d’en finir avec ces comédies qui peuvent devenir des drames. L’invention n’est pas nouvelle. La revision, c’était l’arme des boulangistes ; c’est encore l’arme des radicaux et des esprits extrêmes qui ne trouvent rien de mieux que de trancher dans le vif. Toutes les fois que le sénat a une de ces velléités intermittentes de résistance qu’on lui reproche, qu’il n’a pas assez souvent, on y revient. On menace le sénat de la revision, comme si le mal venait de la constitution, comme si la revision pouvait simplifier les choses, comme si elle ne devait pas tout simplement être un moyen d’ouvrir une crise plus vaste où tout serait remis en doute, où toutes les passions se donneraient rendez-vous ! En réalité, on devrait le reconnaître une fois pour toutes, la meilleure, la plus utile revision serait de faire tout rentrer dans l’ordre, de rester dans la vérité des institutions, de laisser leurs droits et leur liberté à tous les pouvoirs dont l’équilibre est justement la garantie de la paix publique. Nous parlions dernièrement du progrès tel qu’on l’entend aujourd’hui. Le progrès promis par les radicaux à la France, pour son cadeau de nouvelle année, semblerait être décidément de rétrograder en tout. Le progrès politique serait de revenir au régime de l’agitation en permanence, aux idées d’omnipotence conventionnelle ou révolutionnaire désavouées partons les pays, — comme le progrès économique pour d’autres est de revenir aux plus vieilles idées de claustration ou de protection commerciale. Tout cela se mêle et produit un étrange effet dans notre vie publique.

Ce n’était pas assez, à ce qu’il paraît, de toutes ces questions politiques ou économiques qui s’agitent et qui, ? dire vrai, n’intéressent pas également la France ; il faut encore qu’on s’efforce de raviver le feu des querelles religieuses qui semblait à demi éteint et que la violence des polémiques a si singulièrement rallumé. On ne se serait certes pas douté d’une si prochaine recrudescence de toutes les passions il y a quelques mois, lorsque l’apaisement semblait" être le mot d’ordre accepté des rapports du gouvernement et des représentans de l’Église, lorsque la modération était dans les discours des évêques, de M. le président de la république et des ministres. Évidemment on n’enserait plus là aujourd’hui, au moins à en croire les apparences et les polémiques. Le fait est que, depuis quelque temps, ce ne sont que discussions passionnées, consultations ou turbulentes divagations sur les affaires de l’Église, sur l’apaisement ou la guerre entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux, sur le concordat, qu’on dénonce bruyamment, sur la diplomatie du pape, qu’on fait intervenir à tout propos, sur la politique des évêques et du petit clergé dans la mêlée des partis. C’est le débat à outrance, assourdissant, de toutes les passions, de toutes les idées et même de toutes les arrière-pensées. Qu’y a-t-il de réel et de sérieux, qu’y a-t-il de factice dans cette campagne nouvelle d’agitation menée avec toute la fougue et l’âpreté de l’esprit de parti ? Sans doute, rien n’est plus vrai, il y a eu comme une traînée d’incidens aussi malheureux qu’imprévus qui ont ravivé les défiances et les dissentimens, qui ont créé une situation au moins délicate et ont interrompu un mouvement salutaire de pacification. Il est bien clair, cependant, que ces incidens, pénibles par eux-mêmes, n’ont rien changé dans le fond, et que l’intérêt de paix religieuse qui dominait tout est resté le lendemain ce qu’il était la veille. On avait un peu perdu le sang-froid au premier moment, il faut l’avouer ; on n’a pas tardé à le retrouver, on devait le retrouver dans le gouvernement comme au camp ecclésiastique, parmi tous ceux qui ont la responsabilité des affaires de l’Église et de l’État. Les plus prudens ont compris le danger de se livrer aux incidens, de pousser à bout le conflit.

On a commencé à se ressaisir ; mais le mal était fait, au moins jusqu’à un certain point. La lutte était partout, et si les esprits réfléchis, prévoyans, sentaient la nécessité de l’atténuer encore une fois, les partis extrêmes, prompts à saisir l’occasion, n’ont rien négligé pour raviver le feu, pour prolonger et envenimer la guerre.

Les radicaux pour leur part, exaspérés d’un commencement de pacification menaçant pour leur influence, ont mis aussitôt tout leur art à ranimer les passions anticléricales, à embarrasser le gouvernement, à défier l’Église, à réveiller l’éternelle question du budget des cultes, du concordat. Quelques ultra-conservateurs à leur tour, tout aussi inquiets d’un mouvement qui avait semblé un instant rapprocher le clergé de la république, menacés de perdre une partie de leur clientèle, ont cru habile de se jeter à corps perdu dans cette guerre renaissante. Ils n’ont pas hésité à répondre à l’agitation par l’agitation, irritant les susceptibilités religieuses, s’efforçant de retenir le clergé dans l’irréconciliabilité, accusant presque de trahison les évêques suspects de modération, bravant la dénonciation du concordat, dont on les menaçait. Ultra-conservateurs et radicaux, obéissant à des inspirations opposées, à des mobiles et à des calculs différens, se sont rencontrés sur un seul point, — la nécessité pour eux de pousser aux ruptures irréparables, de ruiner à tout prix la politique de conciliation et d’apaisement. Voilà le fait ! entre ces deux partis si singulièrement conjurés pour prolonger l’agitation, il y a seulement une différence. Quand les radicaux, tout pleins de leur fanatisme de secte, s’acharnent aux conflits religieux, saisissent toutes les occasions d’entretenir le trouble moral et tiennent en réserve la menace perpétuelle de la suppression du budget des cultes, de l’abolition du concordat, on les comprend ; ils sont dans leur rôle, ils font leur métier, si on nous passe le mot. Ils sentent que tout ce qui peut assurer ou rétablir la paix, rallier les forces morales du pays dans la république, diminue leur ascendant, qu’ils ont besoin de l’état d’hostilité pour imposer au gouvernement leur compromettante alliance. On peut se demander quel intérêt ont des conservateurs à se faire les complices de cette dangereuse tactique, ce qu’ils peuvent gagner à essayer d’entraîner le clergé et les catholiques français dans des scissions irréparables, dans une irréconciliable hostilité contre les institutions elles-mêmes. On pourrait se demander aussi à quel titre ils se croient autorisés à disposer de l’Église, à accepter pour elle, par l’abolition du concordat, une prétendue liberté qui ne serait probablement qu’une servitude aggravée, qui, dans tous les cas, serait pour la France le commencement d’une crise indéfinie. C’est ce qu’on pourrait appeler faire la guerre pour la guerre. Le plus clair est qu’à ce redoutable jeu on risquerait de compromettre tous les intérêts religieux, sans profit pour l’intérêt politique qu’on prétend défendre et servir.

Qu’en sera-t-il de toutes ces polémiques irritantes, de ces tentatives pour réveiller et envenimer des conflits qui semblaient commencer à s’apaiser ? Quels que soient leurs efforts, les partis extrêmes ne peuvent pas tout heureusement. Contre la politique de violence et de guerre, il y a un ensemble de sentimens, d’intérêts, de forces et de prévoyances qui résistent aux excitations. Il y a d’abord le pape, dont la patience éclairée et vigilante ne se laisse pas facilement décourager, et qui dès le premier moment, à n’en pas douter, s’est montré peu favorable à cette récente recrudescence d’agitation. Que le souverain pontife ressente vivement les blessures de l’Église, les excès du radicalisme dans les affaires religieuses en France, c’est bien évident, il ne l’a jamais caché ; il n’est pas moins resté l’homme d’une conciliante modération dans ses rapports avec notre nation. Une lettre publiée dernièrement, écrite dès 1883 par M. Jules Grévy au saint-père, lettre d’ailleurs aussi respectueuse que fine, prouve que ce grand pape Léon XIII s’est toujours préoccupé à la fois et de sauvegarder autant qu’il le pouvait les intérêts catholiques dans notre pays et de préparer la paix religieuse en France. C’est la politique qu’il a suivie depuis dix ans, mettant toute sa prudence à séparer la cause de l’Église de la cause des partis hostiles à la république. C’est la politique qu’il suit encore, qu’il conseille évidemment, qu’il inspire aux évêques, au clergé français, et qui est le désaveu de toutes les polémiques, de toutes les manifestations aventureuses. Il y a aussi, il y a surtout contre la politique d’agitation et d’irréconciliabilité, l’instinct profond et presque universel du pays. On aura beau s’évertuer dans les journaux et dans les discours, prétendre tour à tour parler pour le pays en lui prêtant des passions qui ne sont que des passions de partis : le pays reste ce qu’il est, patient et invariable dans son bon sens. Il ne demande ni les guerres constitutionnelles avec l’abolition du sénat, ni les guerres commerciales qui peuvent lui fermer l’entrée des pays étrangers, ni les guerres religieuses par l’abolition du concordat, par une sorte d’incompatibilité déclarée entre la république et les croyances traditionnelles. Cette grande masse française, qu’on soumet à toutes les expérimentations, ne demande au fond que la paix en tout. C’est son instinct, c’est son vœu, parce qu’elle sent que la paix qui a préparé sa réhabilitation est en même temps la garantie de sa grandeur et de son avenir.

Aussi bien la paix est aujourd’hui le mot d’ordre presque universel en Europe. C’est avec des paroles de paix que l’année s’est ouverte à peu près partout, à Vienne comme à Berlin, à Paris comme à Rome. M. le président de la république s’est fait l’interprète de ce sentiment dans le petit discours qu’il a adressé au corps diplomatique, représenté par le nonce du pape, et le roi Humbert a tenu le même langage à Rome. Cela ne veut pas dire certainement que tout ce qui a préoccupé depuis si longtemps et ce qui préoccupera sans doute longtemps encore l’Europe, ait disparu comme par enchantement, pour la bienvenue de l’année nouvelle ; cela veut dire plus simplement qu’il n’y a, à l’heure qu’il est, aucune difficulté trop pressante, aucune apparence de complications prochaines ; cela signifie non pas que la situation de l’Europe s’est miraculeusement éclaircie et raffermie, mais qu’il y a dans les gouvernemens l’intention arrêtée, la volonté réfléchie de ne pas se laisser trop facilement émouvoir, d’écarter les incidens qui ne sont que des incidens. Les tarifs de douane, les traités de commerce sont aujourd’hui la première occupation de la diplomatie. La grande affaire est de savoir ce que vont être avant peu les rapports des peuples, comment une entente s’établira entre des pays accoutumés à un autre régime, entre la France et l’Espagne surtout pour le 1er février, quels seront les résultats de ce nouvel ordre économique qui commence. Les affaires commerciales deviennent plus que jamais un des élémens de la politique et elles réservent peut-être bien des surprises. L’avenir en décidera ! En attendant, c’est la paix qui règne, et d’aucun côté, à ce qu’il semble, il n’y a pour le moment de sérieuses menaces d’orages. Reste, il est vrai, l’imprévu qui est souvent le grand trouble-fête, — et c’est justement l’imprévu qui vient de se produire sur un des points de l’Orient où se rencontrent les influences européennes, en Égypte, par la disparition soudaine du khédive Tewfik-Pacha.

C’est par sa position, ce n’est pas par lui-même que Tewfik-Pacha est un personnage de l’histoire contemporaine, et ce sont les circonstances qui font de sa mort une sorte d’événement. Il avait à peine trente-neuf ans et il a régné douze ans. Il était le fils et l’héritier d’Ismaïl-Pacha, ce fastueux vice-roi qui expia un jour ses prodigalités et ses fautes par une déposition, et qui, après avoir erré en Europe, s’agite encore à Gonstantinople avec le regret de sa fortune et de son pouvoir perdus. Tew^fik était un prince de goûts plus modestes et d’un caractère plus effacé. Ce faible descendant de la race de MéhémetAli, d’Ibrahim-Pacha, n’aura pas eu une destinée brillante, et si son règne a été sans éclat, il n’aura pas été sans agitations. La fortune ne lui a pas été propice. Pendant ces douze années de pouvoir, il aura vu le Soudan perdu pour l’Égypte à la suite de la guerre du mahdi, l’insurrection d’Arabi-Pacha, le bombardement d’Alexandrie, des révoltes, des crises, et tout cela conduisant à l’occupation britannique, qui dure encore. Ce malheureux khédive est mort sous la protection de sir Evelyn Baring et du général Grenfell. Il a aujourd’hui pour successeur un jeune homme de dix-sept ans, son fils Abbas-Pacha, qui récemment encore achevait son éducation à Vienne, et qui vient de se rendre au Caire pour recueillir la couronne. Le sultan, autant sans doute pour affirmer son droit de suzeraineté que pour couper court à toute complication, s’est hâté de donner l’investiture au nouveau khédive. Il ne reste qu’à décider si le jeune Abbas-Pacha, qui n’atteindra sa majorité que dans quelques mois, aura d’ici là un conseil de régence et quel sera ce conseil de régence d’une si courte durée. C’est peut-être déjà fixé. Par le fait, la transition s’accomplit sans crise. Le khédive s’appelait hier Tewfik, il s’appelle aujourd’hui Abbas ; mais on sent bien que le point grave n’est pas là, que cette mort soudaine a suscité une question plus délicate, celle de savoir si le changement de prince sera aussi un changement de situation pour l’Égypte, si devant un nouveau règne l’Angleterre se décidera à rappeler ses forces d’occupation, à quitter les bords du Nil. C’est la vraie question, qui n’est plus seulement égyptienne, qui intéresse l’Europe, qui a été aussitôt vivement agitée en Angleterre, où l’opinion ne laisse pas d’être partagée. Tout est là ! que l’Angleterre du torysme ne soit pas pressée de quitter l’Égypte, de tenir les promesses de retraite, qu’elle a si souvent renouvelées, sans se croire obligée jusqu’ici de les réaliser, c’est bien évident. Lord Salisbury, dans un discours qu’il a prononcé il y a quelques semaines, avant la mort du dernier khédive, n’a pas caché que l’heure de se retirer des bords du Nil ne lui semblait pas venue, que l’Égypte avait besoin de la protection anglaise. Ses amis, les journaux, ne cessent de mettre la plus singulière âpreté à soutenir la nécessité de rester au Caire, de garder la route des Indes. Ce n’est cependant pas facile de pousser à bout cette politique d’occupation et de protectorat indéfinis en présence de l’opposition qui se manifeste parfois même en Angleterre. La meilleure preuve que les journaux conservateurs ressentent quelque embarras, c’est le soin qu’ils mettent depuis quelques jours à expliquer de nouveau la nécessité de prolonger l’occupation, surtout pour protéger les débuts d’un nouveau règne, à raisonner avec la France. Us n’ont pas seulement à persuader la France, ils ont à persuader toutes les puissances, à commencer par le sultan. Que prouve tout ceci ? C’est qu’il suffit d’un incident pour montrer que l’occupation anglaise n’est pas une solution, que rien n’est fini sur les bords du Nil, que, tant que la question subsistera, elle restera un grief pour la diplomatie européenne, un sujet d’ombrage entre la France et l’Angleterre, qui auraient si aisément tant d’intérêts communs dans le monde.

S’il y a pour l’Europe, même par ces jours de paix, des causes d’embarras et d’inquiétude, elles sont le plus souvent dans ces pays de l’Orient, non-seulement en Égypte, mais dans ces jeunes États des Balkans, qui ont tant de peine à se fixer. Après cela les difficultés ne sont pas sans doute les mêmes ou ne sont pas du même ordre partout. Où en est aujourd’hui ce médiocre incident qui a décidé la France à rompre avec le plus irrégulier de ces États, la Bulgarie, à rappeler son agent de Sofia ? Il ne s’agit pas du tout, pour une puissance comme la France, d’abuser de la force, comme l’ont dit quelques journaux anglais ; il s’agit tout simplement, sans rien exagérer, en restant dans la vérité, que M. le ministre des affaires étrangères a nettement précisée l’autre jour, de faire sentir à de petits dictateurs comme M. Stamboulof, qu’ils ne peuvent pas tout se permettre, même en se croyant protégés par les grandes alliances. Dès que la France prenait le parti de ne pas subir l’expulsion d’un de ses nationaux, elle n’avait plus rien à faire à Sofia ; elle n’avait qu’à invoquer les traités et les capitulations, à s’adresser à la Porte, suzeraine de la Bulgarie comme de l’Égypte. La Porte n’est peut-être pas très pressée d’exercer sa suzeraineté, de se jeter dans ces affaires balkaniques où elle craint de tomber au milieu des conflits d’influences. Elle temporise, c’est possible. Notre gouvernement n’est pas apparemment bien impatient d’une victoire sur M. Stamboulof. Quant à la Bulgarie, elle n’aura trouvé en tout ceci d’autre profit que d’être rejetée plus visiblement dans cette condition d’une principauté hors la loi qu’elle s’est créée et d’où elle ne paraît pas devoir sortir de sitôt. La Roumanie est certainement un État plus régulier, qui s’efforce de justifier sa fortune et ce titre de royaume indépendant qu’elle a payé de son sang, en mêlant ses armes aux armes russes devant Plewna ; elle n’a pas moins de son côté des crises intérieures qui ne sont peut-être pas elles-mêmes sans quelque rapport intime avec le mouvement diplomatique de l’Europe.

Que signifie réellement cette crise ou cette évolution ministérielle qui vient de se produire à Bucharest ? Par elle-même elle semble assez bizarre. La Roumanie, depuis qu’elle a conquis son indépendance dans la dernière guerre, a passé par bien des phases difficiles. Elle a eu, il y a quelques années, son Stamboulof en M. Jean Bratiano, un de ces petits dictateurs affectant l’omnipotence à la Bismarck. M. Jean Bratiano a disparu dès 1888, au milieu de scènes violentes, et il est mort depuis. Après lui les ministères se sont succédé et ont toujours eu quelque peine à vivre avec des parlemens où se combattaient et se neutralisaient trois ou quatre partis, les anciens conservateurs, les néo-conservateurs, le parti dit des « junimistes, » les nationaux libéraux. Jusqu’à ces derniers temps, il y a eu un ministère qui s’était formé sous la présidence du général Floresco, qui a réuni un instant des conservateurs dont le plus éminent était M. Lascar Catargi, un homme de vieille renommée en pays roumain, et des nationaux libéraux, M. Blaremberg, M. Vernesco. Ce ministère avait contre lui l’opposition de tous les autres partis ; il était de plus affaibli par ses propres divisions, par une intime rivalité d’influences. Que s’est-il passé ? La vérité est que depuis deux mois il y a eu à Bucharest un véritable imbroglio, où les ministres se sont visiblement joué les uns les autres et qui a fini par l’élimination des libéraux nationaux. Ce n’était encore que le commencement de l’évolution. La crise ne s’est réellement dénouée que par la formation d’un ministère qui a pour chef M. Lascar Catargi, et qui réunit des conservateurs de toutes les nuances, des junimistes, — des hommes de talent, M. Lahovary, M. Carp. Le parlement, qui avait été dissous, au courant de l’année dernière, vient d’être dissous encore une fois. Il s’agit de savoir si le cabinet conservateur reconstitué aura, dans les élections qui vont se faire d’ici à quelques jours, la majorité qu’il cherche et qu’il espère.

Ce qu’il y a de caractéristique, c’est qu’à travers toutes ces crises qui se succèdent depuis quelques années, il y a visiblement un travail de diplomatie qui se poursuit, dont le roi a le secret et la direction. Le roi Charles est allé en Allemagne et il a eu ses entretiens avec l’empereur Guillaume. Il était récemment à Buda-Pesth, où il s’est rencontré avec l’empereur François-Joseph ; il a même fait une pointe en Italie. Que le roi Charles, qui est un Hohenzollern, ait des inclinations tout allemandes et tienne à se rattacher plus ou moins à la triple alliance, ce n’est pas douteux. Est-ce à dire que la Roumanie aille jusqu’à s’engager avec l’Europe centrale, jusqu’à accepter des obligations qui la mettraient en hostilité avec la Russie ? Il est probable qu’en dépit de toutes les apparences, la Roumanie ne songe qu’à s’assurer une neutralité qui serait une consécration nouvelle de son indépendance. Toute autre politique risquerait de soulever le sentiment national et de remettre en doute la position que la Roumanie a si péniblement conquise.

Ch. de Mazade.