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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1893

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Chronique n° 1458
14 janvier 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

Lorsqu’on s’est engagé dans cette triste et irritante affaire de Panama qui tient aujourd’hui tout en suspens, on ne savait sûrement pas où elle conduirait, à quelles extrémités elle entraînerait. On ne l’avait vue d’abord que du dehors, comme un spectacle qui avait presque cessé d’attirer l’attention, comme une affaire presque « classée, » selon le mot du palais. On se doutait bien qu’il y avait eu des abus, des vénalités, des spéculations inavouées ; on savait surtout qu’il y avait une multitude de malheureux ou de dupes, victimes de l’éclatante déconfiture d’une grande et chimérique entreprise, — quelque chose comme un nouveau Mississipi ! C’était tout, jusqu’au jour où, par une série de circonstances insaisissables, on a subi l’obligation de pénétrer dans l’intimité de ce passé obscur, de chercher les secrets d’une opération suspecte. On s’est laissé mener alors par le hasard des divulgations, par les excitations des délateurs embusqués de toutes parts en France ou même à l’étranger, par une impatience de curiosités inassouvies mêlée à un goût âpre de justice ou de représailles, — et lorsqu’on aurait cru peut-être nécessaire ou prudent de s’arrêter, il n’était plus temps : le mal était fait, l’irrésistible impulsion était donnée ! On s’est trouvé pris dans une sorte de torrent de révélations et d’accusations qui a rompu les digues et a tout emporté. Il n’y avait plus ni volonté ni prévoyance humaine qui pût suspendre ou détourner les événemens, diriger ou limiter cette bruyante enquête ouverte sur les actes, sur les mœurs, sûr les corruptions d’une foule de personnages publics.

Telle est en effet la force des choses qu’en peu de temps le mouvement déchaîné a touché à tout, provoqué deux ou trois instructions correctionnelles ou criminelles, mis à mal deux ou trois anciens présidens du conseil, un président de la chambre, dévoré déjà deux cabinets, dévoilé toute une situation déprimée et avilie. Et ce n’était encore qu’un commencement ! S’il y a eu, dans cette redoutable marche, une apparence de halte, un semblant de trêve de quelques jours, pour les fêtes de la nouvelle année, la trêve n’a pas duré longtemps. Elle a fini avec l’ouverture de ce procès où se déroule l’étrange drame des destinées, des manœuvres secrètes de Panama, — avec l’ouverture d’une session nouvelle rappelant au Palais-Bourbon une chambre dont, la veille encore, un des membres, ancien ministre, venait d’être arrêté !

A peine a-t-elle été ouverte, cette session qui ne semble pas promise à des travaux bien fructueux, le contre-coup de tous les incidens du moment n’a pas tardé à se faire sentir. Tout a recommencé dans la chambre et hors de la chambre. Du coup, M. Charles Floquet a disparu dans la première bagarre, dans le premier scrutin. M. Floquet, après l’aveu qu’il avait fait des procédés plus qu’équivoques par lesquels il s’était signalé au ministère de l’intérieur, a eu l’idée singulière, assez hardie, de se présenter de nouveau pour la présidence de la chambre. Il a essuyé un échec prévu et bien mérité ; il a été laissé seul avec sa candidature, et il n’y a pas eu même au scrutin le nombre de voix nécessaire pour la validité du vote ; il a été écarté sans phrases et sans concurrent. D’un autre côté, au moment où la chambre se réunissait et évinçait M. Floquet, le ministère, qui s’était déjà renouvelé il y a un mois, a senti le besoin de se reconstituer encore une fois, de s’alléger, si l’on veut, pour une étape nouvelle. Le secret de la crise est tout simplement sans doute qu’avant de reparaître devant le parlement, M. le président du conseil, qui reste président du conseil, a voulu avoir une occasion de prendre lui-même la direction des affaires intérieures et de se séparer de quelques-uns de ses collègues, — M. Loubet, M. de Freycinet, M. Burdeau. La démission collective remise à M. le président de la république a été, on le sent, la forme discrète jet polie d’une séparation que les circonstances ont fait juger inévitable. Tout était probablement combiné d’avance. Ainsi, au même instant, le même jour, M. Floquet est sommairement éliminé par une chambre qu’il a longtemps présidée, qu’il se flattait de présider jusqu’au bout, et le ministère pratique sur lui-même une élimination nécessaire. Évidemment, ces deux laits ont leur sens, leur moralité : ils se lient à cette phase nouvelle de notre vie française qu’on peut appeler une phase de liquidation ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas seulement de la liquidation de Panama, qui, réduite à elle-même, ne serait qu’une affaire d’experts. Il s’agit de la liquidation d’une politique, d’une situation dont Panama n’est qu’un des incidens et comme le dernier mot.

La vérité est que, si tout ce qui se passe aujourd’hui ne peut ternir la probité et l’honneur de la France, comme l’a dit M. le président de la république à ses réceptions du jour de l’an, le moment est venu de se dégager de tout un passé suspect, d’aller à la source du mal. Eh bien, oui ! on se débattra tant qu’on voudra, on s’étudiera à diminuer ou à limiter les incidens, à chercher des diversions de parti, on ne se dérobera pas à cette vérité : elle est désormais claire et saisissante. Cette désastreuse affaire de Panama, dont on a retardé l’explosion tant qu’on l’a pu, elle n’est qu’un signe des temps : c’est la fin visible d’un ordre de choses fatalement jugé par ses œuvres et par ses résultats. Et ce ne sont pourtant pas les avertissemens qui ont manqué à mesure que s’est développée cette situation dont on voit aujourd’hui les tristes fruits. C’est le dernier mot d’une génération qui s’épuise.

Depuis plus de dix ans, en effet, il s’est formé à la surface du pays une classe de républicains impatiens, avides de domination, qui se sont jetés sur le pouvoir comme sur une proie, qui ont prétendu faire de la république une propriété de parti, un monopole de secte. Ils ont régné en maîtres jaloux et exclusifs, traitant les plus simples dissidences en ennemies, flattant et captant les masses pour s’en servir. Toute leur politique est d’avoir une majorité : ils l’ont créée tant bien que mal par cet artifice d’une concentration qui n’a été qu’une association équivoque d’intérêts de parti ; ils l’ont maintenue tant qu’ils l’ont pu, en mettant en commun leurs passions et leurs préjugés, en se livrant mutuellement, tantôt la paix morale et la sécurité des croyances, tantôt les garanties de l’ordre financier, un jour l’inviolabilité de la magistrature, un autre jour la paix sociale elle-même mise en péril par les agitations ouvrières ou socialistes. Si par hasard ils se sentaient ébranlés ou près de se diviser, le moyen était tout simple, le grand argument était tout prêt : ils laissaient entrevoir la conspiration monarchique ou ils soulevaient une fois de plus la question cléricale ; ils invoquaient la solidarité républicaine ! On allait sans broncher au scrutin ! L’essentiel était de maintenir la majorité, de rester les maîtres. Pourvu qu’on se dît républicain ou qu’on prétendît défendre l’intérêt républicain, la laïcisation, les lois scolaires, on pouvait tout faire sans scrupule.

Est-ce que récemment encore un ministre n’a pas avoué avec une désinvolture cynique ou hardie, comme on voudra, qu’il avait exclu d’un examen, pour le plus modeste emploi, des jeunes gens suspects d’avoir des familles ou des relations réactionnaires ? Est-ce qu’il n’est pas avéré que des bureaux de bienfaisance ont refusé du pain à des malheureux, à des indigens, parce que ces indigens envoyaient leurs enfans dans des écoles religieuses ? Est-ce qu’on n’est pas convenu qu’on pouvait mendier la complicité des financiers véreux dans un intérêt politique, pour servir la candidature des députés menacés ? Est-ce que pour ménager les radicaux on n’a pas fait fléchir la loi devant des grèves, qui étaient de vraies séditions, devant des manifestations d’anarchie socialiste ? Le fait est que, sous prétexte de servir l’intérêt républicain, on s’est accoutumé à ne plus distinguer entre le bien et le mal, à user et à abuser de tout ; on s’est cru tout permis ! Et c’est ainsi que s’est formé par degrés un régime où tout s’est émoussé, le sens moral aussi bien que le sentiment de la loi, de l’équité, des droits de l’État, de l’autorité du gouvernement. C’est ainsi qu’on en est venu à ce point de relâchement où des hommes publics, mal garantis contre les tentations du pouvoir, ont trouvé tout naturel de mettre les financiers à contribution pour leur cause et pour eux-mêmes, de trafiquer de leur influence sous la protection de la solidarité républicaine.

Maintenant le mal est fait, il est d’une criante évidence ; ce qui l’a préparé, ce qui l’a fait est aussi évident, et l’explosion de ce prodigieux scandale de Panama n’est que la manifestation plus concentrée, plus saisissante d’un état moral progressivement altéré. Après cela, dans ces conditions, quel est le caractère, quelle est la signification réelle de ces deux incidens qui ont signalé l’ouverture de la session nouvelle, qui se sont produits simultanément au Palais-Bourbon et dans les conseils du gouvernement ?

Chose à remarquer, ces tristes révélations semblent avoir eu pour premier effet de réveiller ce sentiment d’honnêteté qui se retrouve toujours dans une assemblée, parmi des hommes réunis, et qui a pour un moment dominé l’esprit de parti lui-même. C’est après tout le sentiment qui s’est traduit dans le vote pour la présidence. M. Floquet a avoué publiquement, authentiquement, que lui, président du conseil, ministre de l’intérieur, il avait surveillé, dirigé, non pour son usage personnel, mais dans un intérêt de parti, des distributions de fonds, les libéralités d’une compagnie industrielle. Après cet aveu, voter pour M. Floquet, c’était, de la part de la chambre, accepter devant le pays la solidarité des doctrines et des procédés de l’ancien ministre de l’intérieur, une sorte de complicité dans une dilapidation de l’épargne publique : elle a reculé, elle a laissé M. Floquet retomber de son propre poids dans le vide qu’elle a fait autour de lui ! Et ce qui ajoute peut-être encore à la signification de ce vote, c’est le choix du nouveau président. M. Casimir Périer a été évidemment choisi pour son nom, pour l’intégrité qu’il représente ; il a été choisi comme M. Carnot a été choisi, il y a cinq ans, dans des circonstances à peu près semblables. Ce nom de Casimir Périer, qui est sorti spontanément des dernières crises, engage celui qui le porte et est fait pour relever une assemblée. Quant au remaniement ministériel, qui a coïncidé avec l’élection du nouveau président de la chambre, il doit rentrer plus ou moins dans le même ordre de manifestations. Il n’a aucun sens, ou il signifie qu’on a senti la nécessité de simplifier, de dégager une situation si profondément troublée. M. Ribot, en se chargeant lui-même du ministère de l’intérieur, doit avoir eu une idée, une intention.

Quoi donc ? disent déjà les radicaux inquiets : M. Casimir Périer à la présidence de la chambre, M. Ribot au ministère de l’intérieur, qu’est-ce que tout ceci signifie ? où va-t-on ? c’est la réaction qui triomphe avec le centre gauche, avec les modérés ! Eh oui, qu’on le veuille pu qu’on ne le veuille pas, c’est une réaction d’une certaine manière : elle est dans la force des choses. C’est une réaction, non contre les institutions, contre le principe du gouvernement, mais contre les faiblesses et les confusions de ces derniers temps, contre la politique de connivence avouée ou inavouée avec toutes les agitations. C’est cela ou ce n’est rien. Le ministère lui-même se rend-il parfaitement compte de la position qui lui est faite, de ce que les circonstances lui imposent ? A la vérité, on ne voit pas bien encore quelles sont les intentions de M. le président du conseil, ce qu’il a voulu dire, dans les premières explications qu’il a données à la chambre, en se défendant de chercher une « orientation » nouvelle, en parlant de la « défense républicaine, » de « l’union républicaine. » Ne serait-ce là par hasard qu’un nom nouveau donné à ce qui s’est si longtemps appelé la « concentration républicaine ; » mais alors, ce serait jouer un vieil air, continuer tout simplement la politique qui a créé la situation où l’on se débat, qui est désormais épuisée. M. le président du conseil avec son esprit politique, avec sa juste et sérieuse intelligence des choses, est fait pour se mettre au-dessus de la banalité des partis. Il est homme à comprendre que les petits expédiens ne suffiraient plus. Il est à un moment décisif, et en se décidant il est sûr d’avoir l’appui de l’opinion, de gagner la confiance publique. Comme tous les hommes prévoyans, il le sent bien : s’il y a aujourd’hui une politique sûre, efficace, c’est de parler sans subterfuge et sans équivoque, c’est de ne pas craindre de s’adresser plus que jamais à toutes les bonnes volontés. S’il y a un moyen de servir utilement la république, c’est d’aller tout droit, de faire justice d’abord de tous ces scandales qui pèsent sur l’opinion, — et ensuite de faire face résolument à tous les désordres, de rassurer les esprits et les intérêts, de raffermir la société française un instant ébranlée.

Non, décidément, de quelque côté qu’on se tourne, les affaires du monde n’ont rien de brillant et de réconfortant à ce début d’une période nouvelle. L’année a tout l’air de commencer assez mal, tristement pu médiocrement, dans la plus grande partie de l’Europe, aussi bien qu’en France. La paix, il est vrai, la paix entre les nations ne semble pas pour le moment menacée ; on ne voit pas, même parmi ceux qui ne cessent de s’armer et s’échauffent partout dans leurs discours, qui donnerait le signal des conflits. Il y a mieux : l’attention générale semble assez distraite de toutes ces combinaisons de diplomatie, de ces négociations mystérieuses d’alliances qui ont l’air de préparer les grandes luttes. On croit à la paix parce qu’on la désire : c’est toujours autant de gagné ; mais, à part cela, il en faut convenir, l’Europe passe par une phase ingrate. Presque partout la politique se traîne péniblement, laborieusement, à travers toute sorte d’incohérences, de fermentations sociales, de conflits intimes, de crises parlementaires ou ministérielles. L’avenir, dans la plupart des pays de l’Europe, n’est pas clair. On ne sait pas trop où l’on va, et les réceptions du jour de l’an, qui ont été plus d’une fois l’occasion de discours retentissans, de manifestations significatives, ces réceptions se sont visiblement ressenties de l’incertitude universelle. On n’a rien dit, ou on a parlé à peu près pour ne rien dire : les complimens ont été courts ! Seul, assure-t-on, l’empereur Guillaume II aurait fait exception par une de ces impatiences d’autorité qu’il ne sait pas contenir contre les difficultés qui le gênent. Devant ses généraux réunis autour de lui, il aurait parlé d’un ton assez vif et assez hautain, — Mais qu’a-t-il dit réellement ? Ses paroles, sans être même connues avec précision, ont été commentées et exagérées. Tout se réduit sans doute à l’expression, plus ou moins accentuée, de la mauvaise humeur du souverain au sujet de l’opposition que rencontre jusque dans les rangs de l’armée le projet militaire livré en ce moment aux discussions du Reichstag.

Au fond, c’est de cela et ce n’est que de cela qu’il s’agit. Guillaume II a voulu peut-être saisir une occasion de manifester sa volonté devant des chefs militaires, dont quelques-uns, le comte Waldersée en tête, passent pour être les adversaires de la nouvelle réorganisation de l’armée ; il a tenu aussi sans doute à parler pour le dehors, pour le Reichstag, à ne pas laisser ignorer son intention de soutenir à outrance le chancelier de Caprivi dans la lutte qu’il poursuit pour la défense de la loi nouvelle. Il s’est engagé de sa personne dans la mêlée, au risque de tout compliquer ; mais l’empereur entend-il aller jusqu’au bout, jusqu’à une dissolution du Reichstag ? est-il résolu à renouveler la dangereuse lutte que M. de Bismarck a soutenue il y a bien des années, déjà, avec l’appui de l’empereur Guillaume Ier, pour le septennat ? C’est là précisément la question. Le fait est que jusqu’ici le Reichstag semble peu disposé à subir une loi qui, en compensation d’une réduction douteuse des années de service, commence par une augmentation sensible des effectifs de l’armée, par une aggravation des charges militaires. Le centre catholique ne cache pas son hostilité et ne se laisserait peut-être 4ésarmer que par des gages d’un ordre religieux, Les progressistes semblent très décidés contre la loi, et les socialistes le sont naturellement encore plus. Il n’y a pas jusqu’aux nationaux libéraux qui ne montrent de singulières hésitations, et cette opposition est d’autant plus sérieuse, d’autant plus dangereuse, qu’elle n’est visiblement que l’expression des résistances de l’opinion, surtout dans l’Allemagne du Sud, que la loi nouvelle se produit dans un moment où il y a dans le pays de profonds malaises, des agitations croissantes, des passions révolutionnaires toutes prêtes à exploiter cette aggravation des charges militaires. C’est engager une grosse partie, plus grave même que celle où M. de Bismarck était réduit à faire jouer tous les ressorts pour conquérir le septennat !

Ce n’est pas tout. A ces discussions irritantes engagées autour d’une loi onéreuse pour le peuple allemand viennent se joindre aujourd’hui par surcroît les divulgations, les dénonciations de vieux abus, de corruptions clandestines, qui ont, à ce qu’il paraît bien, leur rôle en Allemagne comme en France. Il n’y a que quelques semaines, c’était le procès Ahlwardt qui dévoilait les mystères des marchés pour les approvisionnemens d’armes, et il y a même, à la suite de cette étrange affaire, un officier qui a été soumis à un conseil d’enquête. Maintenant, au premier jour de janvier, pour l’inauguration de l’année nouvelle, un journal socialiste, le Vorwœrts, vient de publier tout un ensemble de révélations sur l’emploi des « fonds guelfes, » sur des distributions d’argent à une série de plus de cent personnes, anciens ministres, généraux, fonctionnaires, membres du parlement. L’histoire n’était peut-être pas absolument inconnue : le grand distributeur, M. de Bismarck, surtout depuis sa disgrâce, avait fait plus d’une allusion à divers personnages ; on n’était jamais arrivé à cette précision et à ces détails. Comment ces listes des pensionnés du « fonds guelfe » se sont-elles trouvées dans les mains du journal socialiste ? Par où ont-elles passé avant de revenir là ? Ont-elles été détruites et n’en a-t-on qu’une copie ? Peu importe : elles ont existé, à ce qu’il paraît bien, et le « Moniteur de l’empire, » en prétendant contester ou expliquer ces faits déjà anciens, n’a réussi après tout qu’à en confirmer la réalité. Peut-être même a-t-il mis quelque malice dans ses explications qui n’expliquent rien sur les libéralités de l’ancien chancelier. Voilà dans tous les cas les biens de la couronne de Hanovre formant le fameux « fonds guelfe » qui ont servi à d’étranges usages’ La bruyante affaire de la dépêche d’Ems montrait récemment par quels artifices l’empire a été préparé ; les divulgations sur le « fonds guelfe » montrent comment il a été gouverné. Ce n’est peut-être pas fait pour relever la politique impériale, pour convertir l’opinion à la nécessité d’un accroissement des dépenses militaires.

Sans avoir de ces incidens, de ces diversions importunes, l’Autriche, pour sa part, n’est point sans avoir elle-même ses incohérences dans sa vie intérieure. On fêtait à Vienne, il n’y a que quelques semaines, le vingt-cinquième anniversaire de la constitution qui, avec de vieux élémens, a créé la monarchie austro-hongroise, une monarchie à deux têtes, ce qu’on a appelé et ce qu’on appelle encore le dualisme. Une mauvaise fortune a justement voulu qu’au moment où l’on fêtait cet anniversaire, il y eût dans les deux parties de l’empire, à Vienne comme à Pesth, des crises assez sérieuses, qui n’ont rien de nouveau peut-être, et n’en sont pas moins embarrassantes. La difficulté est toujours de concilier tant de nationalités diverses, souvent ennemies, de faire marcher ensemble des parlemens et des ministères différens, avec ces délégations mixtes qui sont censées représenter et maintenir l’unité dans les affaires collectives de l’empire. C’est à Vienne particulièrement, au centre de la monarchie, que tout se complique.

Depuis treize ans déjà, l’habile et invariable premier ministre, le comte Taaffe, a réussi, par sa dextérité et un art supérieur dans le maniement des hommes, à rester le maître de son parlement, à se créer des majorités factices ou même à vivre sans majorité, en se mettant au-dessus ou en dehors des partis. Sa politique est un prodige de souplesse et d’équilibre. Soutenu, il est vrai, par la confiance de l’empereur, il a vécu dans cette fourmilière de nationalités et de partis, manœuvrant avec un sang-froid imperturbable, passant des uns aux autres, tantôt paraissant s’allier aux Tchèques, aux fédéralistes ou aux cléricaux, tantôt se tournant vers les centralistes et les libéraux allemands. Il a failli sombrer plus d’une fois, et s’est toujours relevé ; seulement les crises deviennent de plus en plus aiguës, surtout depuis la disparition des vieux Tchèques qui ont été remplacés au parlement par le parti plus jeune, plus ardent de l’irréconciliabilité et des revendications nationales de la Bohême. Il y a peu de temps encore, le comte Taaffe avait paru se rapprocher des Allemands, qui avaient dans le cabinet un représentant, le comte de Kuenburg ; il avait fait avec eux une sorte de pacte tacite qui lui assurait un semblant de majorité, lorsque tout d’un coup, à la dernière session du Reichsrath, aux derniers jours de novembre, il s’est dégagé lestement, et encore une fois la rupture a éclaté. Le comte de Kuenburg a quitté le ministère, le chef des libéraux allemands, M. de Plener, a rouvert la guerre, le gouvernement s’est même trouvé par suite en minorité dans un vote de fonds secrets. En tout autre pays le ministère se serait retiré devant ce vote ; le comte Taaffe n’en a tenu compte, et, toute réflexion faite, toujours confiant dans sa fortune, il s’est remis à l’œuvre. Il a recommencé à négocier avec tout le monde, avec les représentans des libéraux allemands, M. de Plener, M. Chlumecki, avec un des chefs du parti polonais, M. de Jaworski, avec le chef de la droite, le comte Hohenwarth. Il leur a proposé d’écarter provisoirement, d’un commun accord, les questions irritantes, les discussions de partis, et de ne s’occuper que des affaires les plus pressantes, des intérêts pratiques du pays, sur lesquels il est plus aisé de s’entendre ; malheureusement, cette diplomatie subtile, qui a si souvent réussi, finit par s’user ; elle est percée à jour, et la situation reste visiblement assez précaire à Vienne.

Cette situation, elle n’est peut-être pas meilleure dans l’autre partie de l’empire, à Budapesth. En Hongrie, il est vrai, le régime parlementaire est plus sévèrement, plus strictement pratiqué. Le dernier ministère, qui avait pour chef le comte Szapary, a dû se retirer il y a quelque temps, désespérant d’avoir une majorité, de concilier les traditions de la politique impériale et les revendications incessantes du parlement hongrois ; il a été remplacé par un ministère qui a pour chef M. Wekerlé et qui reste aujourd’hui chargé des affaires, qui représente le parti libéral ; mais ici s’élèvent de bien autres difficultés, qui peuvent avoir les suites les plus graves. D’un côté, il y a une question délicate, peut-être redoutable, celle de l’autonomie de l’armée hongroise, qui doit rencontrer à Vienne, chez l’empereur lui-même, sans doute, l’opposition la plus vive. D’un autre côté, voici une question plus épineuse encore, s’il se peut, celle de rétablissement du mariage civil en Hongrie. Au premier abord, cette institution du mariage civil, depuis longtemps adoptée dans bien d’autres pays, n’aurait rien que de simple, de conforme à un régime moderne ; malheureusement, la question se complique ici de vieilles dissidences entre les cultes. Bref, les catholiques hongrois sont les adversaires déclarés de la réforme nouvelle. Les chefs de l’épiscopat, le primat de Hongrie, Mgr Vaszary, se sont prononcés très vivement ; le bas clergé est plus ardent encore. Ils sont tous encouragés par les instructions du Vatican, et ils comptent sur la chambre des magnats pour arrêter au passage le mariage civil. Le chef du ministère, M. Wekerlé, cependant, a inscrit cette réforme libérale dans son programme ; il s’est engagé ! S’il recule aujourd’hui, il sera abandonné par les libéraux hongrois ; s’il persiste, s’il va jusqu’au bout, il risque de déchaîner une guerre religieuse, d’inaugurer un Kulturkampf, avec la chance de rencontrer la résistance passionnée de l’Église et peut-être peu d’appui à la cour. Ainsi une menace de conflits nationaux, religieux ou parlementaires en Hongrie, une crise chronique à Vienne, c’est le bilan d’une situation qui pourrait n’être pas sans péril pour la monarchie austro-hongroise.

Aussi bien, où n’y a-t-il pas aujourd’hui des crises, des grèves, des mouvemens anarchistes ou socialistes ? Il y en a un peu partout, à Berlin comme à Paris, dans la vallée de la Sarre comme à Carmaux, Les plus petits pays, même les peuples les plus calmes d’habitude, les plus sages n’en sont pas préservés, et la Hollande, qui ne passe pas pour une nation révolutionnaire, semble pour le moment être Je théâtre de singuliers troubles populaires, de scènes d’anarchie violente. Tandis que, dans les états-généraux de La Haye, le ministère et les partis s’occupent d’une réforme électorale qui paraît devoir être aussi étendue que possible, qui ne sera sûrement pas le remède à tous les maux, une agitation difficile à définir jusqu’ici, mais singulièrement dangereuse, envahit une partie du pays. Les provinces de Groningue, de la Frise, ont vu éclater les plus graves désordres et semblent en proie aune effervescence passablement inquiétante. Dans les villes, des rassemblemens tumultueux se livrent à des manifestations révolutionnaires, attaquant les propriétés, rançonnant la population paisible, résistant aux répressions légales. Dans les campagnes, des bandes armées parcourent les villages, répandant la terreur par leurs violences, par leurs menaces, souvent par l’incendie. C’est un état assez grave pour que le gouvernement ait été obligé d’envoyer des troupes à l’appui de la police, le plus souvent impuissante, et pour qu’il ait cru même devoir recourir à la dernière ressource, à l’état de siège dans certaines régions. Il met garnison dans les villes et protège les villages par ses patrouilles. Que les excitations anarchistes ne soient point étrangères à ces mouvemens qui ne paraissent ni accidentels ni isolés, c’est possible. Les socialistes multiplient en ce moment leurs propagandes en Hollande et profitent des circonstances. Malheureusement, il y a aussi une cause trop réelle : c’est la crise agricole qui règne dans les campagnes, c’est la détresse des populations rurales aussi bien que des populations industrielles. Et en Hollande comme partout, la sédition trouve facilement une complice dans la misère !

Quelle est au juste la signification, quelles seront les suites de la révolution ou de l’évolution ministérielle qui a marqué, pour l’Espagne, les derniers jours de l’année ?

Un changement de ministère n’a certainement rien d’extraordinaire dans un État libre. C’est le jeu naturel des institutions, le résultat des variations de l’opinion. Le ministère a changé il y a quelques mois en Angleterre, M. Gladstone et ses amis ont succédé aux conservateurs et à leur chef, lord Salisbury, parce que l’opinion anglaise s’est déplacée, parce que des élections est sortie une majorité libérale. C’est le propre des pays parlementaires, et si le passage d’une politique à une autre politique n’est pas sans gravité, il est sans péril pour les institutions elles-mêmes, maintenues par la force des traditions et des mœurs, par la discipline des partis. Il n’y a là rien d’obscur, tout suit une loi régulière. L’Espagne, pour sa part, n’en est pas encore là ; elle a la fiction plus que la réalité du régime parlementaire. Pourquoi M. Canovas del Castillo a-t-il été obligé de quitter le pouvoir ? Il n’avait pas, à ce qu’il semble, l’opinion contre lui ; il n’avait pas cessé d’avoir une majorité dans les Cortès qu’il avait fait élire il y a deux ans, Il est tombé, victime de quelques fautes évidemment, mais surtout de l’incohérence et de l’indiscipline des conservateurs, dont il était le chef. Il ne l’a pas caché récemment dans un discours où il a laissé percer quelque amertume. Avant M. Canovas, le chef des libéraux, M. Sagasta, était tombé par les mêmes raisons, par l’incohérence et les divisions de son propre parti. Il revient aujourd’hui aux affaires, ramené moins par un mouvement sensible d’opinion que par l’impuissance de ses adversaires. Réussira-t-il mieux cette fois que dans ses précédens ministères ? C’est là justement la question ; c’est le problème constitutionnel de l’Espagne, depuis si longtemps ballottée entre toutes les influences, entre tous les partis, quand ce n’est pas entre toutes les révolutions.

assurément, M. Sagasta, qui paraît avoir été un peu surpris par les événemens et a été peut-être ramené au pouvoir plus tôt qu’il ne l’aurait voulu, M. Sagasta a fait ce qu’il a pu pour reconstituer un ministère libéral suffisant. Il n’a même pas trop distingué entre ceux qui sont restés ses amis et ceux qui s’étaient séparés de lui. Il a appelé au ministère des hommes désignés par leur position dans le parti libéral, par leur notoriété ou par leur passé : le marquis de La Vega y Armijo aux affaires étrangères, le général Lopez Dominguez à la guerre, M. Gamazo, qui est un économiste sévère, aux finances, M. Moret, connu pour son éloquence, M. Venancio Gonzalez, M. Montero Rios. Il ne s’est pas borné à choisir ses collaborateurs dans toutes les nuances libérales ; il est allé plus loin, il n’a point hésité à rechercher sinon la coopération ou l’appui direct, du moins la neutralité de l’éloquent et loyal Castelar, qui a toujours refusé de se confondre avec les républicains fédéralistes ou révolutionnaires. Entre tous ces hommes, la difficulté n’est pas pour aujourd’hui ni pour demain. Ils étaient d’accord sur les conditions générales de la politique, et leur premier acte était tout indiqué : ils devaient inévitablement demander à la reine régente une dissolution des Cortès, des élections nouvelles. C’est ce qui a été fait ! Les élections se feront au mois de mars. D’ici là on a le temps de s’y préparer. C’est l’affaire du ministre de l’intérieur, et le cabinet Sagasta, comme tous les cabinets qui font des élections au-delà des Pyrénées, aura sa majorité, c’est on ne peut plus vraisemblable. Jusque-là rien de mieux ! Il n’y a pas cependant à se faire illusion. Ce n’est pas précisément dans le combat, dans les élections qu’on se divise en Espagne ; c’est au lendemain de la victoire, après les élections, dans le parlement où ne tardent pas à se réveiller toutes les rivalités, toutes les incompatibilités d’humeur et de caractère. Voilà toute la question ! Le ministère de M. Sagasta échappera-t-il longtemps à cette fatalité des divisions sous laquelle est tombé le ministère conservateur de M. Canovas ?

On ne gouverne pas facilement à Madrid pas plus qu’ailleurs. Le nouveau ministre des finances. M. Gamazo, et quelques autres ministres, par mesure d’économie, ont voulu tenter quelques réformes ; ils ont commencé par des épurations ou des éliminations de personnel, et naturellement c’est toute une armée de mécontens qui se forme déjà contre eux, qui les harcèle de sa bruyante opposition ; mais ce n’est point là encore ce qu’il y a de plus sérieux, de plus menaçant. Entre tous ces hommes qui composent le nouveau cabinet de M. Sagasta, il y a d’anciens, de vifs dissentimens qui se sont manifestés plus d’une fois : dissentimens entre les libéraux avancés et les libéraux plus modérés, entre les protectionnistes à outrance, comme M. Gamazo, et les défenseurs d’une certaine liberté commerciale, comme M. Moret, entre les partisans des économies et ceux qui se refusent à réduire les dépenses de l’armée ou de la marine. Si habile tacticien qu’il soit, M. Sagasta, dans sa carrière ministérielle d’il y a quelques années, n’a pas toujours réussi à concilier tous ces dissentimens, et il est allé de crise en crise. Réussira-t-il mieux aujourd’hui ? De là dépend l’avenir du nouveau ministère libéral à Madrid.


CH. DE MAZADE.