Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1892

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Chronique n° 1457
31 décembre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

De toutes ces années qui s’envolent et tourbillonnent derrière nous, combien en est-il qui aient mérité de garder une place privilégiée dans la mémoire de notre pays, d’être saluées à leur dernière heure d’un adieu sympathique et reconnaissant ? Elles se sont toutes enfuies, elles ont eu des fortunes différentes.

Il y en a dont rien ne peut effacer le souvenir, qui ont pesé et pèsent encore sur nous de tout le poids des grandes crises publiques. Il en est qui ont passé obscurément, sans laisser de traces, ou qui n’ont été marquées que par de vaines disputes sans profit et sans grandeur. Il y en a eu aussi, et il n’y a pas si longtemps encore, où on aurait pu croire que la France, lentement relevée de ses épreuves, allait voir luire de nouveaux destins et retrouver une vie nouvelle par les réconciliations intérieures, par l’éclat de ses arts et de ses industries, par la résurrection de sa puissance militaire, par sa position reconquise dans le monde. Il y a eu des années pour tout, pour le malheur et pour l’espérance, pour les illusions d’une confiance renaissante et pour les mécomptes, pour les confusions de la politique. Elles se sont succédé, elles ont disparu, laissant à leur dernière heure le souvenir plus ou moins durable de ce qu’elles avaient fait. Depuis longtemps, il faut l’avouer, on n’avait vu ce passage d’une année à l’autre s’accomplir dans les conditions de trouble, d’incohérence et d’avilissement où il s’accomplit aujourd’hui, à ce moment unique et mystérieux où 1892 disparaît devant cet énigmatique 1893 qui se lève. Jamais une année n’a plus mal fini et une année nouvelle n’a plus tristement commencé. Si ce n’était encore qu’une de ces crises violentes qui éclatent dans la vie d’un peuple à la suite de quelque conflit, d’un événement distinct et saisissable, ce ne serait rien, ou du moins ce ne serait peut-être qu’un mauvais moment à passer, un dangereux défilé à franchir ; mais c’est là justement ce qu’il y a de grave et de redoutable : cette crise où la France est entrée depuis quelques semaines, presque à l’improviste, n’a rien de limité et d’accidentel. Elle naît du fond des choses, d’une série d’abus longtemps dissimulés, de tout un état moral et politique brusquement dévoilé !

Le gouvernement et le parlement surpris dans leur optimisme imprévoyant par la révélation de désordres invétérés, tous les pouvoirs affaiblis, des ministres d’hier ou d’avant-hier passant au banc des accusés, d’anciens chefs de cabinet avouant leur complicité dans la distribution d’un argent équivoque, la simonie dans la vie publique, le cosmopolitisme financier se glissant par la captation dans nos affaires, une commission d’enquête parlementaire et la justice se heurtant sur la frontière indécise de leurs droits, la délation, le commérage et la suspicion se déployant sans frein : tout cela se mêle et se confond, — et tout cela, qu’on le veuille ou non, c’est la fin d’un règne, d’une domination de parti, tout au moins la fin d’une politique. Voilà précisément l’héritage que l’année nouvelle reçoit de cette année qui disparaît, qui garde son effigie ou son stigmate dans l’histoire, qui restera l’année de la liquidation, du commencement de la liquidation de cette désastreuse affaire de Panama !

Tout a marché vite depuis quelques semaines, il faut en convenir et tout ce qui est arrivé, tout ce qui s’est précipité prouve bien une fois de plus qu’une fois engagé dans ces sortes d’affaires, on ne sait plus où l’on va, jusqu’où on sera conduit par la fatalité des situations violentes. Au moment où se formait un nouveau ministère qui n’était guère que le ministère ancien, mais avec un nouveau chef et des résolutions nouvelles, on n’en était encore qu’au début. Dès les premiers pas, ce ministère renouvelé se heurtait contre la plus délicate des difficultés, celle qui avait décidé la chute du dernier cabinet et qui pouvait créer une impossibilité de gouvernement : la délimitation des pouvoirs de la commission d’enquête parlementaire et de la justice régulière. C’était la question même de la séparation et de l’indépendance des pouvoirs. Le ministère représenté par son nouveau chef, M. Ribot, et par son nouveau garde des sceaux, M. Bourgeois, n’hésitait pas à se prononcer, à engager la lutte pour sauvegarder les droits de la justice ; il a même refusé d’accepter l’ajournement d’une proposition attribuant les pouvoirs judiciaires à la commission d’enquête, ajournement qui ressemblait à une mesure de méfiance laissant le gouvernement et la justice sous la menace incessante d’un retour offensif de la puissance parlementaire. Le ministère triomphait, non sans peine, avec une modeste majorité de six voix ; il avait contre lui la masse des conservateurs sans distinction et les radicaux. Il triomphait néanmoins ; mais par cela même il se sentait moralement engagé à être libéral dans ses communications à la commission d’enquête, surtout à ne rien négliger lui-même pour arriver à la vérité, à cette « lumière » dont on parle toujours. Il prenait visiblement son rôle au sérieux, d’autant plus qu’il se voyait pressé de toutes parts, — et c’est ici que tout se précipite, que commence la débâcle ou, si on l’aime mieux, la série des surprises et des coups de théâtre, des grandes divulgations et des poursuites. Le mouvement était lancé, il ne restait plus qu’à le diriger, à lui donner une apparence de régularité dans cette mêlée bruyante de passions et d’accusations.

On commençait d’abord par faire arrêter les principaux administrateurs de Panama, — et pour dire toute la vérité, on ne paraît pas avoir su se défendre de rigueurs un peu excessives dans la manière dont on a traité des prisonniers qui ne sont peut-être pas après tout les plus coupables. Une fois ce premier pas fait, on n’a pas tardé à aller plus loin. On s’est décidé à multiplier les perquisitions, à recueillir ou à provoquer les témoignages, à fouiller dans les petits papiers, dans les archives privées, dans les coffres-forts des banquiers. Que s’est-il passé alors ? A côté de l’action correctionnelle dirigée contre les administrateurs de Panama, une action criminelle a été ouverte. Après les « corrupteurs, » les « corrompus, » — à chaque jour son coup de théâtre et son émotion ! On a été bientôt conduit à demander aux chambres une autorisation de poursuites contre cinq sénateurs et cinq députés, sans attendre même la clôture de la session qui allait suspendre les immunités parlementaires. La question ne laissait pas de se compliquer. Chose surprenante, tristement significative ! Parmi ces membres du parlement réclamés par le nouveau procureur-général de Paris, il y a cinq anciens ministres, sans compter un sixième qui est mort, et il y en a deux, M. Rouvier et M. Jules Roche, qui étaient ministres tout récemment encore. Voilà donc dix mandataires du pays, cinq anciens ministres, un ancien président du conseil, chargés d’un soupçon de vénalité, sans qu’on puisse même dire au juste si c’est le dernier mot des poursuites, si cette première liste d’accusés n’est pas destinée à s’étendre. Tout cela s’est passé en quelques jours, coup sur coup, devant une opinion confondue et stupéfaite.

Jusqu’à quel point ces accusations sont-elles justifiées ? Il a dû y avoir évidemment des raisons sérieuses, plus que de simples indices, pour que des ministres n’aient pas craint de livrer aux sévérités d’une prévention judiciaire des hommes qu’ils avaient la veille encore pour collègues dans le gouvernement. C’est l’affaire de la justice de poursuivre son œuvre, de fixer les criminalités ou les responsabilités, de dire s’il y a eu des innocens victimes de mauvaises apparences ou des coupables. Cela ne nous regarde pas ; mais en dehors de ce que la justice peut dire ou décider, il y a dans ce tumulte de divulgations accusatrices, deux ou trois points acquis, établis, — quelques faits qui éclairent d’un jour étrange et saisissant toute une situation, toute une politique. Ainsi, quels que soient les résultats de l’action judiciaire, il est dès ce moment démontré que, depuis dix années, les affaires de la France ont été par instans livrées à toute sorte d’influences obscures, inavouées et inavouables. Il est démontré que des ministres, des députés, des chefs de parti, des hommes qui disposaient d’une majorité dite républicaine et par cette majorité du gouvernement du pays, n’ont pas craint de vivre en alliance, en intimité avec une foule de traitans subalternes, de spéculateurs équivoques, d’audacieux manieurs d’argent. Oui, en vérité, on ne voit que cela dans cette triste et répugnante aventure : des trafiquans d’influences, des opérateurs cosmopolites subventionnant des journaux, familiers des coulisses du parlement, s’introduisant par les portes dérobées dans nos affaires françaises, ramassant en chemin des faveurs ou des distinctions pour décorer leur industrie, habiles à profiter des faiblesses des hommes et à surprendre leurs secrets, — bien accueillis des politiques dans l’embarras. Et ce n’est point une simple conjecture recueillie dans des papiers suspects. Ceux qui ont accepté des connivences avec ce monde étrange que Balzac eût à peine rêvé, ceux qui se sont prêtés à ces relations louches, en conviennent eux-mêmes ; ils avouent leurs familiarités, leurs conciliabules, leurs visites nocturnes, pour se tirer des suprêmes embarras. M. Clemenceau lui-même, un des chefs du radicalisme, ne cache pas ses rapports, ses habitudes d’intimité avec ce M. Cornélius Herz, personnage énigmatique, un peu Allemand, un peu Américain, qui semble garder encore un rôle inavoué dans nos affaires et rester de loin comme un arbitre occulte, — auprès de qui on allait traiter des plans de campagne de nos partis. C’est singulier, mais c’est ainsi : M. Cornélius Herz, à la faveur de ses relations dans notre monde politique, a pu être un instant un personnage assez puissant pour recevoir une de ces distinctions suprêmes, réservées tout au plus jusqu’ici aux plus grands services rendus à la France. Voilà donc un premier point acquis : c’est le fait instructif pour le pays qui ne se doutait pas que les hommes publics choisis par lui eussent de si belles relations !

Ce n’est pas tout, ce n’est pas la seule lumière qui se dégage de ce tourbillon de révélations. Il y a des secrets qu’on n’aurait évidemment jamais bien connus, il y a des procédés de gouvernement qu’on n’aurait jamais soupçonnés s’ils n’avaient été avoués avec une sorte de naïveté, — et ici ce sont encore les hommes eux-mêmes qui font leur propre confession. M. le président de la chambre, M. Charles Floquet, a eu la mauvaise fortune de voir son nom mêlé à toutes ces accusations du moment, à l’occasion du Panama. Il a été mis en cause, non pour son intégrité personnelle, qui n’a pas été contestée, mais pour le rôle qu’il a joué, comme chef de gouvernement il y a quelques années, — et les explications savamment combinées, habilement elliptiques, qu’il a données sont assurément tout ce qu’il y a de plus singulier au monde. M. Floquet n’en disconvient pas, il a connu la distribution du fonds spécial destiné par la compagnie de Panama à la publicité des journaux, et il n’a pas cru devoir rester indifférent à cette distribution. Il n’a rien touché, cela va sans dire ; il avoue tout simplement que, « soit par les informations qu’il a recherchées, soit par les communications qui lui ont été spontanément offertes, il a observé et suivi d’aussi près que possible cette répartition, non pas à un point de vue commercial qui ne le regardait pas, mais au point de vue politique qui intéressait l’État. » En termes plus clairs, cela veut dire que M. Floquet a tout connu, qu’il a été au courant des répartitions d’argent et qu’il a veillé seulement à ce qu’elles fussent profitables pour la bonne cause. Autre révélation. M. Rouvier qui, lui aussi, avait été un instant président du conseil avant M. Floquet, au début du boulangisme, M. Rouvier a fait des aveux plus étranges encore. Il n’a pas craint de raconter à la chambre, comme l’histoire la plus simple, qu’il s’était trouvé dans des momens difficiles où les fonds secrets étaient épuisés, qu’il avait été obligé de recourir à des amis personnels, des financiers malheureusement trop connus aujourd’hui, que l’un lui avait prêté 50,000 francs, l’autre 100,000 francs. Il a dit tout cela sans paraître même se douter de ce qu’il y avait d’extraordinaire dans son langage !

Voilà donc un ancien président du conseil, avouant avec « candeur, » c’est son expression, qu’il a présidé paternellement à la distribution des fonds d’une compagnie privée, dans un intérêt politique ! Voilà un autre président du conseil racontant qu’il a dû avoir recours à la bourse de ses amis, quelques spéculateurs familiers de toutes les opérations douteuses, pour subvenir aux misères de l’État, pour suppléer à une pénurie des fonds secrets ! Mais alors quelle idée se fait-on du gouvernement d’une grande nation ? Est-ce que c’est le rôle d’un chef de ministère de diriger les répartitions de fonds d’une compagnie industrielle et de couvrir ces répartitions d’une sorte de haute complicité ? Est-ce que le gouvernement de la France en serait réduit au point d’avoir à demander ou à accepter des supplémens de fonds secrets, ne fût-ce que 50,000 francs, des mains de financiers suspects ? Est-ce que M. Rouvier a pu se figurer que ceux à qui il demandait secours, qui obligeaient l’État, — oui, vraiment ils obligeaient l’État ! — lui prêtaient leur argent, venu on ne sait d’où, sans espoir de compensation, sans l’arrière-pensée de s’en faire un titre, de s’assurer une influence pour leurs opérations, pour leur crédit ? Si M. Rouvier avait besoin de ressources pour combattre le boulangisme, comme il le prétend, il n’avait pas à chercher des secours équivoques qui n’étaient que des prêts usuraires ; il n’avait qu’à se concerter avec ses collègues, à s’adresser au parlement. Tout le reste, tout ce que dit M. Rouvier, aussi bien que ce que dit M. Floquet, n’est que le déplorable signe d’une altération croissante de tout sens politique, d’une sorte d’avilissement de l’idée même de gouvernement. Le nouveau ministère, pressé de s’expliquer, de dire s’il acceptait l’héritage des procédés de ses prédécesseurs, a eu, paraît-il, le scrupule de trop rompre avec le passé et s’est dérobé par le silence : le silence était un désavœu ! Ces révélations multipliées, dans tous les cas, restent pour la France la démonstration la plus évidente, la plus saisissante des idées fausses, des abus de domination, des imprévoyances, des dépressions morales qui ont préparé la crise de confusion où l’on se débat aujourd’hui.

Ce qu’il y a de curieux, sans être bien nouveau, c’est que ceux qui ne voient jamais de remède à toutes les crises que dans des destructions, dans des révolutions nouvelles, en sont maintenant à tourner leurs armes contre le régime parlementaire, à l’accuser de tous les malheurs, de tous les mécomptes. Si l’affaire de Panama est arrivée, si le gouvernement est réduit à se ressaisir à travers toutes les contradictions et les efforts conjurés contre lui, si la vénalité est entrée dans la vie publique, si la chambre se sent impuissante et déconsidérée, si en un mot la suspicion et la confusion sont partout, c’est la faute du régime parlementaire ! Qu’est-ce à dire ? Le régime parlementaire, le vrai, — mais nous ne l’avons pas, et c’est justement parce que nous ne l’avons pas, parce que nous n’en avons que la fiction et l’ombre, parce qu’il a été outrageusement faussé, que tout va à l’aventure sans règle et sans fixité. Et par qui a-t-il été faussé, si ce n’est par ceux qui ont mis leurs passions, leur volonté, leur imprévoyance ou pire encore, à la place des institutions ? Qui donc est dans la vérité parlementaire ?

Est-ce que le chef de l’État est libre d’exercer les droits et les pouvoirs que lui donne la constitution ? Le dernier président a laissé ces pouvoirs s’émousser et dépérir dans ses mains ; le très honnête président, qui est aujourd’hui à l’Elysée, n’a pas pu ou n’a pas osé les faire revivre. S’il s’avisait d’avoir une opinion, une initiative, de ne pas sanctionner tout ce qu’on lui propose, de provoquer sur une loi une délibération nouvelle du parlement, comme c’est son droit, on crierait au gouvernement personnel. S’il parlait d’une dissolution, on crierait au coup d’État ! Il ne peut, dans ses voyages, parler le langage élevé et modéré d’un chef de l’État, sans être accusé de réaction, de conspiration avec le pape ! Et voilà un des ressorts constitutionnels émoussé ou brisé ! Lorsque la chambre étend sur tout son omnipotence jalouse et stérile, lorsqu’elle s’arrange toujours pour avoir une session extraordinaire en retardant le budget jusqu’à la dernière heure, et qu’elle ne vote même pas le budget, est-ce que c’est là le régime parlementaire ? Lorsque le sénat est réduit à n’être qu’un rouage inutile, l’agent dédaigné d’un contrôle inefficace, est-ce encore là le régime parlementaire ? Quand les ministères se font ou se défont au gré des majorités incohérentes et précaires, sans autre raison que de faire une étape de plus, est-ce toujours le régime parlementaire ? Quand des présidens du conseil abaissent leurs fonctions jusqu’à se faire les complices directs ou indirects des distributions de fonds d’une compagnie ou jusqu’à introduire des financiers véreux dans les affaires de l’État, est-ce décidément le régime parlementaire ? Est-ce que tout cela enfin, un président qui ne peut exercer ses droits, une chambre qui dépasse les siens, un sénat qui subit tout, des ministères qui se forment au hasard, c’est le régime parlementaire ? C’est la dérision de tous les régimes !

Assurément, nous le savons bien ; le régime parlementaire n’est pas le remède à tous les maux, et en France, comme dans tous les États, il a lui-même ses faiblesses ; mais là où il est sérieusement pratiqué et respecté, s’il survient des incidens comme cette triste affaire de Panama, il y a des pouvoirs intacts qui restent la force de préservation du pays. Qu’on parle tant qu’on voudra, dans un moment de désarroi, de la république conventionnelle ou de la république consulaire, en opposant l’une ou l’autre à la république constitutionnelle : le remède serait probablement pire que le mal ; ce serait le consulat sans le premier consul ou la convention sans les tragiques circonstances qui ont expliqué cette terrible concentration de la puissance révolutionnaire. Le régime parlementaire, dans sa vérité, a cet avantage sur tous les autres que, par sa nature, il est une garantie contre tous les excès, contre les oscillations violentes, et qu’il porte en lui-même, si on le veut, si on sait l’y chercher, une force suffisante de redressement et de réparation.

Non, ce qui arrive n’est pas la faute des institutions ; c’est la faute de ceux qui les ont altérées, au point de laisser le pays livré sans garantie, sans défense, aux hasards d’une crise obscure et redoutable. Le vieux mot est toujours vrai : il n’y a pas de mauvais outils, il n’y a que de mauvais ouvriers ! Ce sont les ouvriers qui ont été mauvais, qui ont tout gâté, tout perverti ; ils ont épuisé les faveurs de la fortune aussi bien que la confiance publique, — et au milieu des événemens que nous traversons, s’il y a une chose évidente, c’est que le moment est venu de se ressaisir, de remettre la vérité dans les institutions, de se dégager de toutes les solidarités malfaisantes. Ceci est d’abord, si l’on veut, l’affaire du gouvernement, — de ce ministère dernier-né, qui a pris une mission assurément difficile, qui a montré quelques bonnes intentions, même du courage, mais qui se ressent encore du passé, des vieilles habitudes de parti ; c’est aussi, qu’on ne s’y trompe pas, l’affaire de tout le monde.

C’est l’intérêt public qui domine tout, — et c’est ce qui fait qu’on ne comprend pas bien la tactique, le vote des constitutionnels, de ceux qui s’appellent des « républicains ralliés, » le jour où M. le président du conseil, pour son début, réclamait contre une partie de la chambre, contre la commission d’enquête, représentée par M. Brisson, le principe de la séparation des pouvoirs, les droits de la magistrature, la dignité du gouvernement, les règles tutélaires de toute justice. Ces constitutionnels honnêtes et timorés ont visiblement manqué de sang-froid, d’esprit politique ; ils ont craint probablement de se compromettre, de paraître les alliés du gouvernement, les complices de ceux qu’on soupçonnait de vouloir suspendre ou détourner le cours de l’enquête. Le fait est qu’ils ont voté tous ou presque tous contre le ministère. Encore six voix et le ministère était renversé ! C’est pour le coup que l’incohérence parlementaire eût paru dans tout son éclat. Qu’auraient gagné les constitutionnels ? Le gâchis eût été un peu plus complet, voilà tout ! — Mais, dit-on, que pouvait-on faire ? Le ministère ne demandait pas aux constitutionnels leur concours. M. le président du conseil affecte en toute occasion de ne s’adresser qu’aux républicains, à la majorité républicaine ! C’est possible. M. Ribot, comme d’autres, peut avoir cette faiblesse. Il ne s’agissait pas, après tout, de faire plaisir à M. le président du conseil, il s’agissait de s’inspirer de la vérité des choses. Les constitutionnels avaient une conduite bien simple à tenir. Ils n’avaient qu’à dire à M. le président du conseil : — « Vous ne nous demandez pas notre appui, nous n’avons pas à vous l’offrir. Nous ne nous engageons à rien, nous gardons notre liberté. Vous défendez aujourd’hui un principe de tout gouvernement, de toute société régulière : nous votons pour le principe, — ou, à la rigueur, nous nous abstiendrons, nous attendrons ! » — S’ils avaient agi ainsi, le ministère en aurait profité sans doute, il n’aurait pas été si près de tomber, d’ajouter par sa chute au gâchis ; les constitutionnels n’auraient pas moins gardé leur indépendance, restant comme une réserve intacte avec laquelle il y aurait eu à compter, — et la situation serait tout autre aujourd’hui dans la chambre ! Un fait certain dans tous les cas, c’est que ces tactiques paraissent désormais assez vaines, qu’on ne peut rien gagner à affaiblir encore plus le gouvernement et que le gouvernement à son tour ne peut avoir l’autorité, la force dont il a besoin que par l’alliance des modérés de tous les camps. Pour tous, la nécessité évidente, pressante, c’est de sortir de cette situation violente où il y a d’un côté cette désastreuse liquidation d’un passé suspect et où d’un autre côté les socialistes révolutionnaires ne cachent plus leur dessein de profiter des circonstances pour pousser à fond leur guerre contre la société française tout entière.

Quel sera au bout du compte le destin de cette chambre qui vient d’être rendue au repos pour quelques jours, jusqu’au 10 janvier, en attendant de disparaître définitivement dans quelques mois ? Il est certain que ces sept ou huit semaines de session extraordinaire qu’elle vient de passer ne lui auront pas été clémentes, qu’elle a reçu des coups meurtriers pour son autorité, pour sa considération, et qu’elle a de terribles comptes à rendre au pays. Elle n’est point atteinte, si l’on veut, dans sa majorité, — cette majorité qui reste toujours saine, au dire d’un illustre parlementaire d’autrefois ; elle n’a pas moins reçu le contre-coup de ces soupçons de prévarications, de ces poursuites, de ces révélations qui frappent tout un régime. A part ces scandales qui l’ont jetée dans la confusion, elle n’a pu rien faire de bon ni de sérieux. Elle n’a pas pu même voter le budget, et elle aura de la chance désormais si elle réussit à sortir des douzièmes provisoires ou des budgets bâclés. Elle s’est perdue dans une réforme de l’impôt des boissons où elle a fini par ne plus se reconnaître. Elle s’est agitée sans profit, — et tout ce qu’elle a pu faire dans cette session extraordinaire, — bien extraordinaire de toute façon, — a été de retrouver à la dernière heure sa fougue protectionniste pour rejeter au pas de course un arrangement de commerce avec la Suisse, qui était un des actes les plus utiles, les plus prévoyans du gouvernement. Oh ! là le protectionnisme qui règne au Palais-Bourbon n’a pas perdu son sang-froid. Séance du matin, séance du soir, la chambre a tenu à se débarrasser sur l’heure de cette convention franco-suisse, sans s’inquiéter des suites d’une rupture avec la plus sérieuse et la plus sage des nations voisines.

C’était pourtant une affaire qui pouvait donner à réfléchir. Lorsque, dans un mouvement passionné et irrésistible de réaction protectionniste, on a voté, il y a bientôt un an, un tarif qui a été une vraie révolution dans nos rapports de commerce, on n’a pas voulu apparemment faire de ce tarif une sorte de dogme immuable ; on n’a pas pu vouloir surtout sacrifier à une question de douane les plus sérieux intérêts nationaux et politiques de la France, préparer, sous prétexte de protection, l’isolement d’une nation qui a régné jusqu’ici par l’expansion de ses arts et de ses industries. Le gouvernement n’avait fait après tout que s’inspirer de cette idée en ouvrant une négociation avec la Suisse pour régulariser, dans les conditions de la nouvelle politique commerciale, les relations des deux pays. Il avait obtenu quelques concessions, il en avait fait, — il en avait légalement le droit. Il en était résulté une sorte d’arrangement multiple, comprenant, non-seulement une réduction réciproque de tarifs, mais une convention littéraire, une convention spéciale sur le pays de Gex. C’est ce qu’on a appelé l’arrangement franco-suisse. Le gouvernement n’avait pas cru acheter trop cher, au prix d’une diminution légère des nouveaux tarifs, la garantie de la propriété littéraire et surtout la continuation ou la consécration nouvelle des rapports d’amitié séculaire de la France et de la Suisse. C’est justement cet arrangement que la chambre vient de rejeter par un vote sommaire, en refusant d’entrer dans une discussion détaillée, — et à dire vrai, mieux valait encore en finir d’un seul coup que de se livrer à un simulacre de discussion par un semblant de politesse envers la Suisse, dont personne ne pouvait être dupe. Nos protectionnistes à outrance ont voulu donner une leçon au gouvernement pour sa libéralité et confirmer par une manifestation nouvelle l’œuvre sacro-sainte du tarif. Ils ont réussi, ils ne peuvent qu’être satisfaits !

Ce qu’il y a de singulier, c’est que nos protectionnistes ne veulent ni admettre ni même prévoir les conséquences de ce qu’ils font, et qu’ils ont cru en être quittes avec des politesses à l’égard de la Suisse. Ils se sont tous succédé pour protester de leur amitié, de leurs sympathies invariables pour une si vieille alliée ! Malheureusement, entre des nations qui ont à défendre les intérêts de leur travail, de leurs industries, de leur commerce, les politesses ne servent à rien ; il n’y a que la réalité des choses qui compte, et le résultat le plus clair du dernier vote de notre chambre, c’est que, dès aujourd’hui, la Suisse relève à sa frontière son tarif général, avec toute sorte de surélévations de droits sur les produits français, et avec le dernier arrangement, va tomber aussi peut-être la convention littéraire : une de nos plus sérieuses industries va être soumise aux conditions les plus dures. De son côté, la France oppose aussi à la Suisse son tarif général. En d’autres termes, c’est la guerre économique déclarée entre les deux pays ! On en reviendra sans doute ; on ne tardera pas à sentir, à Berne comme à Paris, la puissance des liens traditionnels d’amitié, des intérêts réciproques. C’est, dans tous les cas, une négociation délicate à rouvrir, — et, en attendant, c’est la guerre à coups de tarifs : c’est la Suisse, détachée de la France, rejetée vers des rivaux qui n’attendent que l’occasion ; c’est le courant commercial se détournant, allant vers l’Italie, vers l’Allemagne. Nos protectionnistes oublient que c’est par les intérêts autant que par les sympathies que se font ou se défont les rapports politiques qui peuvent dans des circonstances décisives devenir une garantie ou une faiblesse.

Ainsi vont les choses à cette heure où une année s’achève, où s’ouvre une année nouvelle. Elles n’ont rien de brillant en France ; elles n’ont pas l’air d’aller beaucoup mieux en Europe, où cette triste épidémie d’incidens scandaleux et de mauvaises influences règne dans plus d’un pays, à Rome comme à Berlin, comme à Madrid. Quant à la politique, si les grandes questions qui sont toujours dans l’air à l’Orient ou à l’Occident restent en suspens, rien ne laisse augurer des complications prochaines. La paix est entre les chancelleries. Les plus grandes puissances comme les plus petits États ont assez de leurs affaires intérieures. Ils ont tous leurs institutions à réformer, leurs crises ministérielles, leurs questions sociales, leurs troubles financiers ou commerciaux. La Belgique, occupée depuis six mois à réviser sa constitution, ne trouve pas aisément le secret de mettre tous les partis d’accord. En Italie, un ministère, qui semblait être sorti victorieux des élections, vient de rencontrer des difficultés imprévues dans les susceptibilités du sénat et dans des affaires douteuses de banques. A Berlin, le chancelier, M. de Caprivi, poursuit laborieusement la discussion d’une loi militaire que son parlement lui dispute, qui soulève bien des défiances en Allemagne, surtout dans l’Allemagne du Sud. En Autriche, à Vienne, le comte Taaffe, toujours ébranlé, toujours raffermi, a de la peine, malgré sa dextérité, à se tenir en équilibre entre les partis, entre Tchèques, allemands, libéraux ou cléricaux. Au-delà des Pyrénées, le nouveau ministère libéral que M. Sagasta a formé avec ses amis, M. de la Vega y Armijo, M. Moret, M. Venancio Gonzalez, M. Gamazo, le général Lopez Dominguez, ce ministère en est encore à s’établir avant de se préparer à des élections dont il attend une majorité. Partout il y a des obscurités, des difficultés, — et c’est ainsi qu’on va entrer dans cette année nouvelle, qu’on ne peut que saluer sans illusion, sans trop de découragement toutefois, en souhaitant la paix extérieure et la paix intérieure aux gouvernemens et aux peuples de bonne volonté !


CH. DE MAZADE.