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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1894

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Chronique n° 1482
14 janvier 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 Janvier.


L’année 1893, commencée en plein procès du Panama, clôturée par le criminel attentat du Palais-Bourbon, dont l’auteur vient, avec justice, d’être condamné à mort, aura néanmoins été pour la France une année heureuse. Deux faits dominent ces douze mois : à l’extérieur la confirmation solennelle de l’alliance franco-russe ; à l’intérieur la réconciliation des hommes d’ordre sous le drapeau d’une république modérée, définitivement acceptée par l’ancienne opposition conservatrice. C’est la paix au dehors, c’est la paix au dedans. Ces deux événemens, devant lesquels tout disparaît, ont fortifié notre pays vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de l’Europe ; les vrais patriotes doivent donc s’en réjouir.

Les vieux cadres des partis, qui nous affaiblissaient en nous divisant, sont définitivement brisés. Tandis que chacun se demandait qui tendrait le premier la main à l’autre, tandis que les gens de droite hésitaient autant à entrer que les gens de gauche hésitaient à ouvrir la porte, la logique des choses s’est chargée d’aplanir ces difficultés. Il n’y a eu, ni de « vile réaction » à gauche, ni de « sinistre trahison » à droite, comme voudraient le faire croire les prôneurs démodés de la « guerre à outrance », dont la foule raisonnable se détourne aujourd’hui. Aucun de ceux qui forment les élémens de la nouvelle majorité gouvernementale n’a à rougir des luttes passées, pas plus que de l’union présente.

La République n’ayant pas la prétention de se réclamer du droit divin, les partisans des régimes antérieurs, dont on ne doit pas plus oublier les jours de gloire que les jours d’erreur, avaient le droit le plus évident, dans un pays de libre discussion, de travailler au succès de la monarchie ou de l’empire qui leur étaient chers. Pendant vingt-trois ans ils l’ont fait avec courage, et beaucoup d’entre eux avec abnégation. Ils avaient également le droit, devant la persistance mise par le suffrage universel à se prononcer en faveur de la République, d’adhérer enfin à cette forme de gouvernement, sans même avoir besoin d’y être incités par le conseil d’un pontife qui, pour ne jouir en cette matière que d’une autorité humaine, n’en a pas moins quelque titre à être écouté des catholiques. Les conservateurs n’étaient pas forcés de combattre toujours par ce seul fait qu’ils avaient combattu longtemps, et notre histoire est pleine d’hommes qui ont servi avec dévouement, voire avec éclat, des princes ou des politiques dont ils avaient commencé par être les adversaires.

Quant aux républicains, de plus ou moins vieille date, ils ne sont coupables d’aucune réaction, parce qu’ils refusent, tout en se maintenant avec fermeté sur le terrain qu’ils ont conquis, de suivre d’anciens alliés ou de dangereux novateurs dans une campagne qui leur semble funeste, à juste titre, pour la prospérité matérielle et pour la tranquillité morale de la nation. Cette alliance entre les modérés de toute origine, qu’une succession d’événemens anciens pouvait faire prévoir, des événemens nouveaux se sont chargés d’en précipiter la signature. La séparation s’est faite d’elle-même, entre les hommes qui aiment la République, pour vivre d’elle en l’épuisant, et ceux qui l’aiment pour la faire vivre ; entre ceux qui entendent l’exploiter et ceux qui se contentent de la servir et qui ont reconnu les périls qui la menaçaient.

Le ton agressif des revendications du parti socialiste, les antiques chimères qu’il propose à notre vénération, sa mainmise impérieuse sur la direction de la nouvelle minorité de gauche, où les radicaux sont à la fois les plus nombreux et les moins forts, tout cela, suivi de l’attentat du 9 décembre, a dessillé les yeux les plus réfractaires, en dévoilant les liens intimes qui unissent certaines théories aux crimes les plus odieux. Tout cela aussi a fait fusionner, derrière un gouvernement capable de sang-froid et de décision, les membres d’une majorité que l’on peut désormais croire durable, et qui s’appuie elle-même sur ces foules moyennes de la démocratie, semblables aux vagues de la mer, fortes pour engloutir, mais aussi pour porter.

Non pas que cette majorité doive avoir pour unique programme la répression implacable des horreurs anarchistes, la résistance aux utopies anti-sociales. Il est des nouveautés utiles, et le Parlement a pour mission de les discerner. Il ne doit pas redouter le nouveau, par principe ; le conservatisme qui ne voudrait jamais s’aventurer ne serait que pourriture. Bien des illusions renferment quelque part de vérité, et l’humanité a déjà réalisé quelques rêves. Un grand courant de fraternité et de justice porte en ce moment tous les honnêtes gens au secours des déshérités. Ce vent de tendresse qui souffle sur les classes bourgeoises, et dont les âmes les plus pratiques de cette fin du siècle se sentent frôlées, aura peut-être quelque influence sur la distribution de l’or, qui passe de main en main en calmant les appétits des hommes.

Ce qui serait aussi impardonnable que de ne pas voir la grandeur du péril, ce serait de se laisser aller à la colère et, sous prétexte qu’il y a des brigands parmi les socialistes, de refuser les réformes quand elles sont justes et de ne plus voir la misère quand elle est réelle. Il est navrant de penser que, dans une ville comme Paris, où il n’y a pas une bête de somme qui n’ait son écurie ou sa ration de fourrage, il y ait des hommes qui meurent de faim et même de froid, ainsi qu’on en a signalé plusieurs exemples durant les jours rigoureux de cette quinzaine. Cependant lorsqu’on jette un coup d’œil sur le budget de la misère, on se demande si c’est bien l’argent qui fait défaut ou si, plutôt, ce n’est pas l’organisation de la charité, publique et privée, qui est défectueuse.

Les dernières discussions du conseil municipal semblent de nature à nous convaincre que les indigens seraient presque à leur aise, si les sommes qui leur sont destinées étaient plus intelligemment réparties. L’Assistance publique, à elle seule, dispose à Paris, en 1894, d’un chiffre de près de 50 millions de francs, provenant tant de ses revenus propres, du droit des pauvres dans les théâtres et des fondations définitives qu’elle a mission de gérer, que des subventions ordinaires et extraordinaires de la ville. On calcule qu’à côté de ces 50 millions une somme au moins égale est obtenue par les 1200 œuvres, religieuses ou laïques, qui fonctionnent dans la capitale, par les allocations de l’État, par les quêtes dans les églises et par les charités individuelles.

Ce serait donc un budget total de 100 millions de francs que se partageraient annuellement les pauvres de Paris, et puisque ces pauvres, ceux du moins que l’administration connaît et assiste, atteignent un effectif de 110 000 têtes environ, ce serait une subvention de 900 à 1 000 francs que chacun d’eux pourrait recevoir. A ce compte les pauvres seraient autant ou plus riches que les trois quarts de la population parisienne, qui ne disposent pas de 900 à 1 000 francs par tête et par an. Comment se fait-il que la misère soit aussi grande encore ? N’y a-t-il pas beaucoup d’inégalités, et peut-être d’iniquités, dans la répartition de ces aumônes, officielles et privées ?

Bien des organisations ne sont-elles pas vicieuses ? Entre ce qui est donné par l’État, par la ville et par les particuliers, et ce qui est reçu par les pauvres, n’y a-t-il pas un formidable écart ? N’a-t-on pas à déplorer, dans la gestion des finances de la charité, ce que l’on déplore dans les États dont les finances sont mal administrées, ce que l’on déplorait jadis dans les finances françaises, lorsqu’on disait qu’un sou qui entrait dans les coffres du roi en coûtait trois ou quatre au peuple ! Pourtant la comptabilité et les écritures étaient d’aussi belle apparence, en ce temps-là qu’elles peuvent être aujourd’hui. Il est vraisemblable que beaucoup d’efforts, faits dans les intentions les plus nobles, sont perdus. Pour la province, cela ressort clairement de la comparaison souvent faite des ressources et des besoins de l’administration hospitalière. Il y a des hospices constamment vides à moitié, et d’autres qui refusent toujours du monde. Il y a de terribles abus, dans le matériel et le personnel. Comme il s’agit souvent de fondations privées, ou que les générosités du donateur sont restreintes à des localités déterminées et imposent des règles parfois bizarres, on ne peut, ni remédier à certains coulages, ni décréter une centralisation, à quelques égards désirable, des fonds de la charité nationale.

Moins encore l’État peut-il songer à s’immiscer dans l’existence intérieure des œuvres philanthropiques, dues à l’initiative individuelle. C’est à ces œuvres elles-mêmes qu’il appartient de se concerter, de se surveiller, de s’appuyer les unes les autres. Un publiciste de talent, qui est en même temps un homme de bien, M. Léon Lefébure, s’est consacré à cette tâche de groupement. Il a fondé aussi une œuvre nouvelle, qui doit être l’œuvre de l’avenir : l’assistance par le travail ; tentative qui mérite d’être particulièrement encouragée. Les philosophes du siècle dernier reprochaient aux couvens d’entretenir la fainéantise autour d’eux par leurs aumônes régulières ; les subventions gratuites du socialisme d’aujourd’hui auraient un résultat bien plus certain en ce genre. On peut dire que l’assistance mal faite encourage la mendicité et que l’assistance bien faite la supprime ou plutôt la réduit.

Car il restera toujours des invalides, des vieillards et des malades : c’est de ces derniers que la charité officielle s’occupe principalement à Paris. C’est à eux que vont la plus grande partie de ses ressources. Au sujet du compte des hôpitaux on a produit, au conseil municipal, des documens qui montrent que des gaspillages coupables, signalés par les contrôleurs de l’administration eux-mêmes, sont commis dans ces établissemens.

Les fonctionnaires pris à partie n’ont fourni que des explications insuffisantes ; ils ont fait valoir que l’accroissement des dépenses de l’Assistance publique provenait de « la crise agricole, qui a jeté sur le pavé de la capitale un grand nombre d’individus sans argent et sans profession » ; que les lois en vigueur favorisaient l’exode des malades de province vers les hospices parisiens. Ils ont rejeté les fautes sur les élèves externes qui tiennent mal les cahiers de visite, sur les médecins qui suralimentent les malades, etc.

Il n’en demeure pas moins que le nombre des employés de nos hôpitaux s’est accru dans des proportions excessives, qu’il s’élève aujourd’hui à 30 et 40 pour 100 du nombre des malades ; que, dans certains services, le personnel hospitalier est égal ou supérieur au chiffre des individus qu’il doit soigner. La consommation des denrées alimentaires a progressé aussi d’une façon tout à fait anormale. On a dépensé, par exemple, 15000 litres de lait, en 1893, dans un établissement où 8000 litres avaient suffi en 1892, pendant que, d’une année à l’autre, les journées de malades avaient à peine varié. On ne s’étonnera donc pas que le lait, qui coûtait à l’Assistance publique 410000 francs en 1888, lui ait coûté 623000 francs en 1892. Et ce qui prouve qu’on est en présence d’un véritable gâchage, c’est qu’une simple observation, faite à un directeur, a suffi pour faire tomber la proportion, d’un trimestre à l’autre, de 69 litres à 52. Des inspecteurs se sont demandé comment les malades avaient pu absorber les énormes quantités d’alimens qui leur étaient attribuées sur les livres ; ils ont découvert que, pour masquer des dépenses non autorisées par l’administration, on faisait figurer au tableau des alimens fictifs qui n’avaient jamais été servis.

Ces faits, et bien d’autres que l’on pourrait citer, confirment ce dont on se doutait un peu d’ailleurs : que, non content d’augmenter sensiblement les charges de nos hospices, par les laïcisations regrettables auxquelles il a procédé, — le seul fait du renvoi des sœurs de l’hôpital créé à Berck-sur-Mer, par la Ville de Paris, pour les enfans débiles, exige au budget de 1894 l’ouverture d’un crédit de 30 000 francs, — le Conseil municipal n’exerce qu’une surveillance imparfaite sur cette branche, pourtant si intéressante, de son domaine ; que les « deniers des pauvres », comme on disait autrefois, sont mal gérés ; et que nos démagogues parisiens, si jaloux de leurs droits, si ardens aies étendre, ne s’appliquent pas à user de ceux qui leur appartiennent dans l’intérêt de la portion la plus malheureuse de leur clientèle.

Aujourd’hui que la situation des partis, à l’Hôtel de Ville, s’est un peu modifiée depuis les élections dernières, que le groupe le plus avancé, dit « de l’autonomie communale », puis, plus modestement, « des droits de Paris », ne forme plus dans l’ensemble qu’une minorité, il est fort à souhaiter que la fraction modérée, celle des « républicains municipaux », reprenne quelque influence sur les délibérations et sur les votes et soutienne un programme de travail plus fécond. Le conseil s’est enfin résigné, il y a quelques jours, malgré les socialistes, à discuter et à voter le budget de la préfecture de police, c’est-à-dire à exercer, pour la première fois depuis dix ans, un droit de contrôle dont il avait cru devoir se dessaisir par dignité, et qui pourtant est aussi utile à l’administration qui le subit, qu’aux mandataires du suffrage universel qui en sont chargés. Malgré les gros mots des intransigeans, dont l’un a traité les gardiens de la paix d’« êtres ignobles », tandis qu’un autre demandait pour eux « une muselière », la majorité de nos édiles a paru comprendre enfin que la préfecture de police n’était pas, suivant l’expression de M. Caumeau, « un véritable danger pour la République ».

Si le bon sens, longtemps banni des délibérations municipales, vient à y retrouver ses droits, la besogne ne manquera pas aux représentans de la population parisienne : malgré l’augmentation perpétuelle depuis nombre d’années des produits de l’octroi, qui s’élèvent aujourd’hui à 150 millions, tout ce que le Conseil a pu faire a été de régler son budget ordinaire en équilibre. Pour les travaux neufs, il a continué d’avoir exclusivement recours à l’emprunt, et l’intérêt de sa dette exige 110 millions par an. C’est à peu près 40 pour 100 des recettes ordinaires de la Ville, qui montent à 283 millions de francs en 1894 ; et comme les conseillers augmentent sans cesse les dépenses, qu’ils ont notamment voté d’un seul coup, en 1893, à la veille des élections municipales, une somme de 3600 000 francs pour relever le salaire des petits employés, ils se sont trouvés en présence d’un déficit de 7 millions qu’ils n’ont que très superficiellement comblé. Puisque les plus optimistes d’entre eux reconnaissent que les ressources de la Ville ne semblent pas, de longtemps, pouvoir s’accroître, peut-être se décideront-ils enfin à mettre un terme à leurs prodigalités.

Ce mouvement politique qui, d’un côté, pousse quelques violens à exaspérer leur violence, et, de l’autre, amène les gros bataillons électoraux à se préoccuper de leur opposer des digues ; ce mouvement, dans lequel se résument les élections législatives de l’an dernier, et qui même s’est dessiné lors des dernières élections municipales de Paris, a pu être une fois de plus constaté, le 7 janvier, à l’occasion du renouvellement triennal du tiers du Sénat. Trente-six départemens avaient à procéder à des élections : trente et un par suite du roulement ordinaire, cinq en raison de vacances survenues dans leur représentation. Les sénateurs sortans, au point de vue des opinions, se décomposaient ainsi : 76 républicains, 4 radicaux, 14 conservateurs.

Les radicaux avaient, pour cette fois, désarmé devant le Sénat : ils ont consenti à briguer les faveurs du suffrage restreint. Quelques socialistes avaient fait de même ; décidés à pénétrer au Luxembourg pour mieux travailler à la ruine de la maison, une fois qu’ils y seraient entrés. Tel, à Paris, M. Longuet, ancien membre de la Commune. Le succès n’a pas couronné cette tactique. Un seul candidat socialiste a été nommé, à Alger, et cinq radicaux seulement l’ont emporté dans la Corrèze, le Gard, l’Aisne et les Bouches-du-Rhône, sur leurs concurrens républicains.

En revanche, les républicains ont gagné sur les conservateurs ; soit que ceux-ci n’aient pas cru devoir se représenter, soit qu’ils aient été battus, soit qu’ils aient, comme M. Martell dans la Charente, formellement adhéré à la République. Les cinq sénateurs de droite qui ont été réélus appartiennent tous au département des Côtes-du-Nord. La perte de huit ou neuf sièges ne pouvait être très sensible au parti conservateur, qui ne dispose plus à la Chambre haute que d’une très faible minorité et qui, du reste, ne se faisait aucune illusion sur le résultat d’un scrutin auquel il s’est abstenu en général de présenter des candidats. Au contraire la victoire, sur le radicalisme, du républicanisme modéré, qui conserve un nombre de voix égal, à peu de chose près, à celui qu’il possédait précédemment, constitue un symptôme rassurant de l’opinion actuelle des électeurs du second degré.

Ce dont on a lieu de s’attrister, c’est l’abaissement du niveau de cette première Chambre du Parlement, qui tend à ne plus être haute que de nom. Je ne sais dans quelle pièce du Palais-Royal un beau-père s’exprimait ainsi : « Mon gendre n’est pas un aigle… mais qui me dit que ma fille eût été heureuse avec un aigle ? » Une Chambre des députés, dont la mission est surtout de refléter l’état d’esprit des masses populaires, n’a pas absolument besoin, pour être heureuse, et pour que nous soyons heureux par elle, de contenir un très grand nombre d’ « aigles ». Nous avons ici même, cet été, pris la défense de l’honnête médiocrité qui signale une bonne part d’entre eux, et relevé, sur les bancs du Corps législatif, les noms d’un assez grand nombre de notabilités de genres divers.

Il semble que le prestige et, à défaut de prestige, la valeur personnelle de ses membres serait plus nécessaire à la première assemblée politique. Personne ne demande que le Sénat soit une annexe de l’Institut, ni que le Luxembourg devienne l’antichambre du Panthéon, mais il est impossible de n’être pas saisi d’une certaine mélancolie en lisant la liste des sénateurs, anciens et nouveaux, élus ou réélus il y a quelques jours. Le groupe des illustrations ou des personnalités de marque, de la gauche ou de la droite, va, comme la peau de chagrin du roman, se rétrécissant davantage à chaque renouvellement. Il suffira de citer cette fois les noms du maréchal Canrobert, de MM. Waddington, Bocher et Léon Renault, qui quittent ou perdent leurs sièges, pour remarquer que la nouvelle fournée ne nous donne pas leur équivalent.

Les personnes avisées, qui ont enlevé aux sénateurs la nomination de leurs 75 collègues inamovibles, lorsque cette cooptation avait précisément donné les meilleurs résultats pendant les années qu’elle a fonctionné, ne se sont pas aperçues qu’en fermant l’accès de la vie publique à une certaine élite de citoyens que le hasard n’avait pas dotés du groupe d’électeurs dévoués, indispensable pour y entrer, elles découronnaient le Sénat lui-même.

Aussi ce corps respectable devient-il de plus en plus l’asile des députés fatigués, ou la récompense des vertus crépusculaires du vétéran de conseil général. De malicieux détracteurs de nos pères conscrits font remarquer qu’ils ne travaillent pas beaucoup, que, dans la session extraordinaire de 1893, ils n’ont siégé que dix-neuf fois, et ont tenu plus d’une fois des séances de dix minutes, de sorte que cette session ne représente pas, en bloc, plus de trente-neuf heures de travail parlementaire. Mais c’est par l’autorité de ses décisions, plus que par la grosseur de ses comptes rendus que le Sénat est appelé à jouer un rôle dans la République. Les assemblées qui fournissent la plus grande somme d’efforts ne sont pas toujours celles dont le travail est le plus productif.

L’Angleterre en est un exemple ; l’Angleterre qui, après avoir appris au monde la manière de se servir, dans l’intérêt de la liberté, des parlemens les plus rudimentaires, est en train de nous montrer comment on peut rendre impuissans les parlemens les plus perfectionnés. M. Gladstone, qui entrait l’autre semaine dans sa quatre-vingt-cinquième année, et qui fut ministre pour la première fois, il y a soixante ans, dans le cabinet de sir Robert Peel, a vu se dérouler une partie de cette glorieuse histoire. Sa vieillesse va-t-elle coïncider avec, — on n’oserait dire la dépravation, — mais tout au moins l’abaissement des mœurs politiques de la Grande-Bretagne ?

Après la discussion du home rule, où l’art de mettre des bâtons dans les roues avait paru porté à son plus haut point de perfection, on a vu cet automne, à la Chambre des communes, la même manœuvre recommencer vis à-vis de la loi sur les conseils de Comté et sur la responsabilité patronale dans les accidens, que l’on supposait tout d’abord, à entendre le langage des deux partis, devoir passer avec aisance. Il a fallu, pour voter 19 articles sur 70 dont se compose le premier de ces projets, plus de temps qu’on n’en a mis à voter les 130 articles du projet de M. Ritchie, sur la réforme du gouvernement local, lequel posait ce pendant les principes des innovations que la loi actuelle se borne à développer. Chaque article était l’occasion de nuées d’amendemens, discutés à satiété ; chaque vote était prolongé autant que possible à l’aide de procédés puérils. Une transaction est enfin intervenue, et la loi passera sans doute dans le courant de janvier, avec une modification de mandée par des conservateurs et acceptée par le ministère, relativement au morceau du sol agricole mis à la disposition des laboureurs.

Ce ne sont pas d’ailleurs les questions les plus longuement débattues par les Chambres qui passionnent davantage la nation : celle de l’augmentation de la marine anglaise, bien qu’elle n’ait occupé qu’une séance aux Communes, à la fin du mois dernier, a eu le don d’empoigner l’imagination de tout bon patriote britannique, au point de lui faire voir double pendant quelques jours tous les navires de l’Europe, à l’exception de ceux de Sa Gracieuse Majesté. L’agitation a commencé à l’occasion de la présence d’une escadre russe dans la Méditerranée ; le ministère avait été questionné sur le passage des Dardanelles par un navire moscovite et sur un port que le tsar se proposerait d’obtenir du côté de la Grèce.

Rien n’était venu confirmer cette dernière nouvelle, qui n’avait pas au reste de quoi beaucoup inquiéter l’Angleterre, puisque celle-ci a trouvé moyen, peu à peu, d’acquérir dans la Méditerranée, non pas un port, mais huit ou dix. Peu après, à la suite des appréciations trop bienveillantes d’un correspondant anglais, sur notre arsenal de Toulon qu’il avait visité, la presse de Londres entama la publication d’une série d’articles, destinés à démontrer que la marine britannique était insuffisante pour la défense du commerce et des colonies de la nation, en raison des progrès accomplis par certaines marines étrangères.

Le principe qui doit guider l’amirauté anglaise, disait il y a cinq ans lord George Hamilton, en demandant à la Chambre de voter le Naval Defence Act, qui expire à la fin du mois de mars prochain et a comporté une dépense de 537 millions de francs, c’est que « les forces navales du Royaume-Uni doivent être équivalentes à celles des deux plus puissantes flottes étrangères réunies ». Cette proportion du double, M. Charles Beresford la jugeait récemment insuffisante. L’Angleterre, disait-il, doit avoir une flotte « plus forte d’un tiers » que celles de la Russie et de la France combinées. D’autres enchérissaient encore, et déclaraient que la Grande-Bretagne « devait être non seulement puissante, mais toute-puis sante sur mer ». Ils faisaient remarquer qu’en cas de guerre avec une grande nation, une défaite navale, qui pour cette nation serait un malheur, deviendrait pour l’Angleterre la destruction finale. Ils concluaient que, dût-on sacrifier 100 millions de livres sterling pour assurer l’efficacité absolue de la marine britannique, on ne devait pas regarder à la dépense.

De fait, ce chiffre prodigieux de 2 milliards 500 millions de francs n’était là, heureusement pour les sujets de la reine Victoria, que comme une formule oratoire. C’est de 500 à 600 millions de francs que les plus larges calculateurs disent avoir besoin pour atteindre leur but. Ainsi, ce printemps, c’était l’Allemagne qui luttait d’émulation avec nous, pour les effectifs de l’armée de terre ; cet hiver, c’est l’Angleterre qui a peur de perdre son écrasante supériorité sous le rapport des effectifs maritimes.

Quelle est donc l’importance des flottes russe et française, de la nôtre en particulier, puisque c’est elle qui doit servir d’étiage à nos voisins, pour mesurer ce qu’ils jugent nécessaire à leur sécurité ? La méthode appliquée pour ces sortes de campagnes est bien connue ; elle est usitée partout. On prend les listes des flottes, on enrichit l’adversaire, on compte à son actif les navires démodés, sans valeur militaire et ceux qui sont encore en chantiers ; on les ajoute aux flottes armées et en réserve et l’on obtient ainsi un total imposant. Pour soi, l’on fait le contraire ; l’on ne compte que les navires en plein et parfait service, et, par un calcul élémentaire, on prouve ainsi que le rival est très fort et qu’on est soi-même absolument désarmé.

Par exemple l’escadre russe de la Méditerranée se compose bien de cinq navires ; mais ces cinq navires ne possèdent ensemble que 26 000 tonnes de déplacement, c’est-à-dire moins que deux cuirassés anglais du type Royal-Sovereign. La motion de lord G. Hamilton a été finalement repoussée par 36 voix, chiffre ordinaire de la majorité politique de M. Gladstone, qui avait posé à la Chambre la question de confiance. Elle a été repoussée à Westminster, mais elle a obtenu gain de cause dans le pays, dans l’opinion publique. Par conséquent on doit s’attendre à ce que d’une façon ou d’une autre, soit par le vote d’une somme fixe à répartir sur plusieurs exercices, soit par la présentation d’un programme renforcé de constructions navales, il y sera donné satisfaction dans le courant de 1894.

Ce débat, où sir William Harcourt s’appliquait à amoindrir nos forces maritimes, tandis que M. Balfour et les chefs de l’opposition se faisaient un devoir de les exagérer, nous amène à nous demander ce qu’il y a de vrai dans ces déclarations intéressées de nos détracteurs ou de nos panégyristes. Que dirons-nous de nous-mêmes ? Nous reconnaîtrons tout d’abord que le gouvernement français, et en particulier M. Cavaignac, alors ministre de la marine, qui paya très énergiquement de sa personne en cette circonstance, n’ont pas eu tort d’arracher au Parlement, il y a deux ans, le vote d’une réfection de notre flotte. Notre programme n’a rien d’ambitieux ; il ne nous donnera pas plus de cuirassés et de croiseurs qu’il n’en figure actuellement sur la liste de la marine. Seulement, en 1900, nous aurons une flotte composée de navires modernes, remplissant les conditions qu’on exige des bâtimens de combat, à savoir : protection et vitesse ; tandis que nous possédons encore aujourd’hui un tas de vieilles coques en bois qui ne sauraient supporter le choc d’un projectile sans être coulées à fond presque du premier coup.

Cette dépense était d’autant plus utile, non pas pour égaler la flotte anglaise, — nous n’aurons jamais cette prétention, pas plus que l’armée anglaise n’a l’ambition d’égaler la nôtre, — mais pour nôtre pas inférieurs à nos autres voisins du Nord et du Sud, que l’Italie a construit, durant ces dernières années, des bâtimens puissans et splendides, auxquels il ne manque peut-être qu’un nombre suffisant d’hommes de mer expérimentés ; et que l’Allemagne, poussée par l’empereur Guillaume, dont la prédilection pour la marine est bien connue, sera bientôt mise en demeure de voter des crédits qui en assurent le développement. Elle mettra du reste en ligne, dans un avenir très prochain, un nouveau groupe de quatre cuirassés de 10 000 tonneaux, auquel elle travaille activement.

L’ardeur de nos rivaux à nous devancer nous oblige à de nouveaux sacrifices. Nous avons, pendant quelque temps, commis la faute de ne pas nous préoccuper assez des projets de l’empire allemand, même quand ils ont été connus et approuvés par le Reichstag, et nous nous sommes ensuite trouvés aux prises avec l’impossibilité de regagner rapidement le temps perdu. Quant à notre marine, objet de critiques parfois injustes à la tribune et dans la presse, sans exiger, à propos des négligences signalées dans certains services, l’institution de conseils d’enquête qui n’aboutissent jamais à rien, le public est fondé à se demander si les bâtimens en catégorie de réserve sont l’objet des soins constans auxquels ils ont droit.

On peut croire que les règlemens qui prescrivent aux commandans de ces navires des sorties périodiques et surtout une inspection minutieuse sont médiocrement observés, lorsqu’on voit que ces bâtimens, sur lesquels la France doit compter dans les délais prévus pour la mobilisation, sont souvent hors d’état de partir lorsque l’ordre leur est donné de prendre la mer. Il suffît de citer le Du Petit-Thouars, l’Annamite, le Météore et le Pluvier, pour montrer que le cas s’est produit depuis trois ans avec une fréquence inquiétante.

Il est une autre marine qui mériterait aussi qu’on en parlât : celle des États-Unis. Elle existait à peine, il y a quinze ans, et a pris un essor très rapide. Les frais qu’il a fallu faire, à New-York, pour obtenir ce résultat n’étaient pas, à la vérité, bien urgens, étant donnée la politique pacifique, seule conforme aux intérêts de la grande république américaine, dont M. Cleveland vient de donner une nouvelle preuve en revenant sur l’annexion des îles Hawaï.

Mais les grosses dépenses militaires rentraient dans le programme du parti républicain. Non qu’il fût spécialement belliqueux ; le problème consistait alors à trouver moyen de détruire ces odieux excédens de recettes qui rendaient plus qu’inutile, au point de vue fiscal, l’augmentation des droits de douane. Le but était de transformer, très radicalement et très vite, une situation trop florissante en une situation un peu gênée. Ce but a été atteint, dépassé même, et ceux qui le poursuivaient, sous la précédente administration, peuvent triompher en disant, non pas précisément : « Enfin, nous avons fait faillite ! » — on en fût arrivé là, avec le temps, si l’on n’avait pas rapporté le Sherman bill, — mais : « Enfin, nous avons créé le déficit ! »

Le déficit n’est pas énorme, puisqu’il n’atteindra guère que 165 millions de francs ; ce qui vraiment est peu de chose pour un pays où la population atteint 65 millions d’habitans et où la dette publique ne s’élève guère qu’à 4 milliards. Pour en arriver là cependant il a fallu porter les pensions militaires à 800 millions de francs ; ces fameuses pensions aux vétérans de la guerre de Sécession, que l’on a fini par concéder à des combattans dont l’un prétendait « avoir perdu la mémoire » sous le feu de l’ennemi, et dont l’autre faisait valoir « qu’il ne pouvait lire beaucoup sans lunettes » ; quoiqu’il semblât même difficile à celui-là de lire d’aucune manière, n’ayant jamais reçu d’instruction quelconque. On a suspendu le paiement de 6 500 de ces pensions à leurs fantaisistes titulaires, jusqu’à ce qu’ils aient fourni la preuve de leur incapacité d’accomplir un travail manuel. C’est un grand bonheur, pour les États-Unis, que d’avoir mis la main sur un président tel que M. Cleveland, dont l’intégrité, l’intelligence et surtout l’indomptable énergie étaient grandement nécessaires pour réparer les fautes de ses prédécesseurs. Pour obtenir l’abrogation de la loi Sherman, qui paraissait imminente à la fin du mois d’août, et qui a traîné jusqu’au milieu d’octobre grâce à l’obstruction épique des partisans de l’argent, au Sénat, où l’un des silvermen prononça un discours de quinze heures ; pour obtenir enfin un vote conforme à la volonté du peuple, M. Cleveland a dû fréquemment intervenir par tous les moyens dont la Constitution lui permettait de disposer.

Aujourd’hui le président ne doit pas déployer une moindre ténacité pour arriver à réviser le tarif actuel des douanes. « Nous voulons, disait-il dans son dernier message, venir en aide à la nation par la réforme du tarif, afin de réduire le prix des objets nécessaires à l’existence. » La Chambre des représentans ou, pour mieux dire, son comité des « voies et moyens », attelé à cette tâche, écoute les observations de chacun. Les intérêts atteints sont si nombreux et si complexes que, si l’on voulait tenir compte de tous, jamais le nouveau tarif, nécessaire au bien du plus grand nombre, de la multitude muette qui n’a point d’avocats, ne pourrait passer dans la législation.

Les succès remportés par le parti républicain, aux élections d’automne, dans des États comme le Massachusetts, l’Iowa, le New-Jersey, le dernier démocrate de tradition, les deux premiers récemment arrachés au républicanisme qui paraît les recouvrer aujourd’hui, le succès même de M. Mac-Kinley, réélu gouverneur dans l’Ohio, à la majorité de 80 000 voix, enfin la déroute du parti démocrate dans l’État de New-York, où il était jusqu’ici tout-puissant, tout cela n’a pu altérer la sérénité avec laquelle le président des États-Unis poursuit l’exécution de son programme.

Tout prouve, à y regarder de près, qu’il aurait tort de s’alarmer. Ce n’est pas le triomphe égoïste d’un parti que M. Cleveland a en vue ; il n’a même emporté des votes notables à la Chambre que grâce à ses adversaires, qui l’ont appuyé contre ses amis d’origine. C’est un fait nouveau et peut-être le prélude d’une évolution future dans les mœurs politiques auxquelles on était jusqu’ici habitué de l’autre côté de l’Atlantique.


Vte G. D’AVENEL.


Le Directeur gérant, F. BRUNETIERE.