Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1898

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Chronique n° 1578
14 janvier 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

Les Chambres viennent de rentrer en session, après quelques semaines de congé qui ne paraissent pas avoir sensiblement modifié l’état des esprits. La réélection de l’ancien bureau au Palais-Bourbon montre que chaque parti est resté sur ses positions. Pendant les vacances, quelques discours ont été prononcés en province, mais ils ont eu un médiocre retentissement, et c’est en vain qu’on y chercherait une indication nouvelle. S’il fallait les prendre au pied de la lettre, et juger de même les articles de journaux qui les ont commentés, on pourrait croire à une sorte de scission entre les radicaux et les socialistes. On les a vus, à la Chambre, marcher d’accord et se prêter le plus souvent un appui mutuel. Le ministère Bourgeois n’a vécu l’espace d’un semestre que grâce au concours dévoué, aveugle, sans critique, du parti socialiste. Jamais solidarité plus étroite ne s’était établie entre deux groupes voisins. Sur le terrain électoral, la tactique ne paraît pas devoir être tout à fait la même.

Radicaux et socialistes aiment mieux évidemment suivre leurs chances séparées, sauf à se réunir ensuite, comme ils l’ont déjà fait, s’ils ont l’espoir de constituer une majorité dans la Chambre prochaine. Les radicaux surtout ont le sentiment qu’une intimité trop affichée avec les socialistes ne pourrait que leur nuire devant les électeurs. Le principe de la propriété individuelle est si profondément ancré dans les esprits qu’il est dangereux de vouloir, ou seulement de paraître y porter atteinte. Quant aux socialistes d’aujourd’hui, ils ne sont pas les théoriciens d’autrefois. En dépit des dissidences qui se sont manifestées parmi eux au congrès de Londres, ils ne visent à rien moins qu’à s’emparer du pouvoir, et ils se proposent d’y parvenir par les voies légales. Cela ne veut pas dire qu’ils ne seraient pas prêts à recourir à d’autres moyens, le jour où ceux-là leur échapperaient. Ils n’ont aucun respect pour la légalité, considérée en elle-même. Mais ils espèrent parvenir un jour à la mettre de leur côté, tant M. Jaurès compte sur l’efficacité de sa rhétorique, M. Millerand sur celle de sa dialectique, et M. Jules Guesde sur celle de sa métaphysique. Les radicaux y comptent moins. S’ils croyaient à l’avènement prochain du socialisme, qui les empêcherait, sur le terrain électoral, de tendre la main aux adeptes du parti ? Ce ne serait pas un scrupule de conscience, ni même une répugnance doctrinale, puisqu’ils n’ont pas éprouvé ces scrupules à la Chambre. Ce qu’ils ont fait au Palais-Bourbon, ils pourraient le faire ailleurs. Au surplus, nous ne sommes pas bien sûrs qu’ils ne le fassent pas, sur tel ou tel point du territoire, s’ils y trouvent quelque intérêt. En attendant, on échange les propos les plus aigres. M. Bourgeois n’hésite pas à condamner le collectivisme et à prendre la défense de la propriété individuelle ; les collectivistes lui répondent en l’accusant d’avoir montré, au cours de son ministère, et encore plus au moment de sa chute, la plus coupable faiblesse de caractère, et d’avoir finalement commis une trahison véritable. Un député socialiste de Marseille, M. Carnaud, a tenu à Perpignan une réunion publique où s’étaient rendus tous les radicaux de la région. Ils se faisaient d’avance un plaisir d’entendre dire du mal de M. Méline et de ses collègues. Quelle n’a pas été leur surprise dès les premières paroles de M. Carnaud ? L’orateur marseillais, au lieu d’attaquer M. Méline, s’est acharné contre M. Bourgeois. Les radicaux indignés ont quitté la salle en faisant claquer les portes. Ailleurs, la bataille est restée indécise entre radicaux et socialistes, mais il y a eu bataille. C’est à peine si M. Lockroy a pu se faire entendre à Romans. Les socialistes lui demandaient ce qu’il avait fait pour les prolétaires pendant sa dernière incarnation ministérielle. La discorde est donc au camp d’Agramant : se maintiendra-t-elle jusqu’aux élections ?

Car il n’est plus question d’autre chose. La Chambre se survit : on n’en attend plus rien, on se demande même si elle votera le budget. L’opposition fera tout son possible pour l’en empêcher. Elle a déjà montré son habileté obstructionniste pendant les deux derniers mois, et tout porte à croire qu’elle se surpassera encore pendant les deux mois prochains. Se rappelle-t-on le début de la discussion du budget ? Il avait été si facile et si rapide que l’optimisme était à l’ordre du jour. Le gouvernement parlait avec le plus grand sérieux de faire voter en janvier et février un certain nombre de lois d’affaires que le pays attend avec impatience. Nous nous sommes déliés de ces premières apparences ; nous avons émis des doutes sur une sagesse qui paraissait trop grande pour être durable ; l’événement nous a donné raison. L’opposition n’a pas tardé, en effet, à reprendre son rôle naturel, qui est de tout empêcher, de tout entraver, de tout retarder, et jamais elle ne l’avait mieux joué. Quant à la majorité, elle a donné le spectacle le plus décourageant, laissant tout faire, tout dire, tout redire, sans jamais montrer la moindre impatience, comme si vraiment elle s’était crue éternelle.

Et pourtant elle était à la veille de mourir. Nous souhaitons qu’elle renaisse, mais avec un peu plus de virilité. Toutes les critiques, et combien justes ! qui ont été adressées à la Chambre ont glissé sur elle sans pénétrer jusqu’à sa volonté. Elle n’a pas eu, même un moment, l’idée de réformer des mœurs parlementaires universellement condamnées. Ce sera, dit-on, l’œuvre de la Chambre prochaine ; mais aura-t-elle le courage moral de l’accomplir ? Si elle ne prend pas, dès la première minute, des mesures énergiques pour assurer l’efficacité des travaux, pour garantir ses débats contre des intrusions parasites, pour leur donner une direction ferme et constante, elle fera moins encore que la Chambre actuelle. Le mal dont nous souffrons s’aggravera par sa nature même, car il tient à un défaut de caractère. Le parti modéré ne promet pas au pays de grandes réformes, que le pays d’ailleurs ne demande pas ; mais il doit du moins réaliser celles qu’il promet. Les radicaux et les socialistes, qui ne parlent qu’à l’imagination, peuvent annoncer longtemps des réformes sans les faire. M. Jaurès déclare avec modestie qu’il lui faut dix ans avant d’entamer à fond la réalisation de son vaste programme. Les modérés, promettant moins, doivent tenir davantage, et donner plus vite. Ils devront avant tout, s’ils ont la majorité dans la Chambre de demain, chercher et trouver les moyens d’échapper à l’obstruction systématique de la minorité. Cette réforme est la plus indispensable et la plus urgente, puisqu’elle est la condition de toutes les autres. L’avenir, l’existence peut-être du gouvernement parlementaire, y sont attachés. Les choses ne pourraient pas marcher longtemps encore comme elles le font, sans provoquer dans le pays le désenchantement et le découragement dont, plusieurs fois déjà, des aventuriers ont profité. Le ministère Méline, par sa bonne tenue générale, par sa modération, par sa tolérance, a rassuré beaucoup d’esprits ; mais il a ajourné le péril plutôt qu’il ne l’a supprimé. C’est un ministère de transition, et il faut désirer qu’il nous mène à quelque chose. Il a préparé l’œuvre, il ne l’a pas accomplie ; soit dit sans lui adresser de reproche, car il a fait tout ce qu’on pouvait faire avec la Chambre qui s’achève, et avec les habitudes qu’elle avait contractées.

Non pas que la Chambre, comme on l’a répété souvent et injustement, ait été ingouvernable. On a dit qu’elle n’avait pas de majorité. Elle en avait une, au contraire, et il serait difficile de le nier aujourd’hui, puisque voilà vingt mois et plus qu’elle soutient le ministère Méline ; mais la vérité, — peut-être ressemble-t-elle à un paradoxe, — est que cette Chambre a été merveilleusement ministérielle. On pourrait presque démontrer qu’elle n’a renversé aucun ministère. La plupart de ceux qui se sont succédé depuis les élections de 1893, s’en sont allés d’eux-mêmes sans qu’on ait bien su pourquoi, et ils ont manqué à la Chambre plus que la Chambre ne leur a manqué. Seul, le ministère Bourgeois a été mis en minorité avec obstination, mais par le Sénat. La Chambre, qui le supportait avec impatience, n’a pas osé le renverser de ses propres mains. Ce serait une histoire curieuse à faire que celle des quatre ou cinq derniers cabinets. Le premier avait pour chef M. Charles Dupuy ; il avait présidé aux élections. Dès l’ouverture de la Chambre, M. Dupuy a lu une déclaration ministérielle qui a été couverte d’applaudissemens. Mais on savait qu’une harmonie parfaite ne régnait pas entre les ministres, et qu’une crise intérieure, qui n’avait pas encore eu le temps de se dénouer, avait déjà rompu l’homogénéité du cabinet. Plusieurs ministres avaient annoncé dans les couloirs qu’ils étaient démissionnaires. Il en résultait une situation fausse, et dont la fausseté est apparue si évidente que M. Dupuy s’est laissé choir sans qu’aucun vote ait été émis contre lui. Il n’a pas été victime d’une interpellation : tout au contraire, il est parti parce que l’extrême gauche refusait de l’interpeller, n’étant pas bien sûre, disait-elle, qu’il fût encore en vie. Il s’est empressé de partager ce doute. M. Dupuy avait si bien conservé sa confiance que, le lendemain de sa chute, ou plutôt de sa démission spontanée, la Chambre l’a choisi pour président. M. Casimir-Perier lui a succédé, et a gouverné six mois avec beaucoup d’éclat. Tout d’un coup, à propos d’une interpellation spéciale, où le ministre des travaux publics était seul en cause et où lui-même n’avait pas ouvert la bouche, il s’est retiré. Rien ne l’y obligeait : il avait été battu aussi peu que possible, sur une simple question de priorité donnée à un ordre du jour. M. Dupuy est alors descendu du fauteuil de la présidence de la Chambre pour reprendre la présidence du Conseil, et la Chambre a manifesté sa fidélité à M. Casimir-Perier, comme elle l’avait manifestée quelque temps auparavant à M. Dupuy, en l’appelant à son tour à la direction de ses travaux. Pourquoi M. Dupuy, redevenu premier ministre, a-t-il cessé de l’être, au bout de quelques mois ? À coup sûr, ce n’a pas été la faute du parlement. On n’a pas oublié des circonstances aussi extraordinaires. Dans un conflit judiciaire entre les compagnies de chemins de fer et l’État, le Conseil d’État a donné raison aux compagnies. Le ministre des travaux publics s’est cru atteint : en tout cas, le coup ne lui avait pas été porté au Palais-Bourbon. On n’avait pas imaginé jusqu’à ce jour que le Conseil d’État, à la manière d’une troisième Chambre, pouvait renverser les ministres. Quoi qu’il en soit, M. Barthou a donné sa démission. Alors l’épidémie a pris, en quelques heures, des proportions gigantesques. Un second ministre ayant donné sa démission, le président du Conseil l’a imité ; tous ses collègues ont naturellement fait de même, et quand M. Dupuy a apporté ces démissions collectives à M. le Président de la République, celui-ci n’a pas pu les recevoir parce qu’il venait précisément de donner la sienne. Voilà certes, une crise dont la Chambre est innocente ! Elle voyait tout l’échafaudage gouvernemental s’écrouler sur sa tête, sans qu’elle y fût pour rien. Il ne s’agissait plus que de réparer le mal, on l’a réparé. M. Ribot a été appelé à la présidence du Conseil : pourquoi l’a-t-il abandonnée quelque six mois plus tard ? La veille de son départ, il avait eu, à propos de la grève de Carmaux, un très grand succès parlementaire. Mais la question des chemins de fer du Sud s’est présentée sous la forme d’une interpellation, interpellation à laquelle personne à ce moment ne paraissait attacher d’importance et qui, de part et d’autre, a été conduite mollement. Elle n’en a pas moins déterminé la chute du ministère, au milieu d’une surprise générale. Tous ces ministres se déclaraient morts dès qu’ils avaient reçu une égratignure. Alors est venu le cabinet Bourgeois. Pourquoi ? Est-ce que la majorité de la Chambre avait changé de place ? Est-ce que, du centre, elle était passée à gauche ? Point du tout : ce sont les modérés qui ont voulu faire l’expérience d’un ministère radical. Il fallait, disaient-ils, en passer par-là. Pour être plus sûrs d’y passer, ils ont tous conseillé à M. le Président de la République de faire appeler M. Bourgeois. Celui-ci a parfaitement compris qu’il prenait le pouvoir dans des conditions peu favorables ; néanmoins il s’est exécuté. On n’a pas oublié le reste ; l’histoire en est encore trop récente. Mais celle que nous venons de rappeler ne montre-t-elle pas qu’on a tort d’accuser la Chambre de 1893 d’avoir manqué d’une majorité stable, et de n’avoir pas pu assurer dès lors la stabilité gouvernementale ? Elle a mérité d’autres reproches, non pas celui-là.

Elle a mérité plutôt le reproche d’inertie et de mollesse que celui d’activité intempérante et désordonnée. Elle s’est trop facilement laissé faire la loi par les partis de gauche et d’extrême gauche, qui, par la manière dont ils sont intervenus dans ses débats, ont pris l’habitude de les diriger. On devine comment ils s’en sont acquittés. Ils n’ont rien négligé de ce qui pouvait mettre leur éloquence en valeur, sans songer peut-être qu’il n’est rien dont un pays se fatigue plus rapidement que de l’éloquence. Il attend des résultats pratiques, et on lui donne des discours. Tous ces discours sont venus, d’ailleurs, soit de l’opposition, soit du gouvernement. Quant à la majorité, elle dirait volontiers comme le personnage des Plaideurs : « Moi, je suis l’assemblée. » Elle est le spectateur au parterre. Elle est là pour écouter, pour entendre, pour voter quand tous les orateurs ont fini ; mais elle-même ne parle pas, et cela n’est pas sans inconvéniens. On dira peut-être que, si elle parlait, il y aurait des discours de plus, et qu’il y en a déjà bien assez : cela n’est pas absolument vrai. Il faut bien qu’il y ait des discours ; la question est de savoir par qui ils seront prononcés. Pourquoi ne le sont-ils jamais, ou presque jamais, par des orateurs du centre ? Pourquoi la majorité est-elle muette ? Pourquoi ne soutient-elle le gouvernement que par ses votes, et semble-t-elle croire tout son devoir rempli lorsqu’elle a fait cela ? Elle reste juge du camp, au lieu de se regarder comme un des champions qui doivent y descendre et y faire figure. C’est aux ministres de se défendre : tant mieux s’ils se défendent bien, et tant pis s’ils se défendent mal ! Il en résulte, pour les ministres, un travail parlementaire qui les épuise, et, pour la majorité, une habitude de nonchalance, presque d’indifférence, qui l’engourdit. Beaucoup de forces restent sans emploi. Un parti qui n’agit pas, qui ne se défend pas, qui n’attaque pas, ne saurait exercer qu’une faible action sur le pays. On l’oublie, on le néglige, on croit qu’il n’existe plus. La minorité a tout l’honneur des séances auxquelles l’opinion s’attache, et, même battue, elle garde le mérite d’avoir parlé aux esprits, ou aux passions, et de les avoir remués. Comment, dans de telles conditions, le parti modéré pourrait-il se donner cette organisation forte et prête à l’action qu’une armée n’acquiert qu’en faisant campagne ? Aussi n’en a-t-il presque point. Il fait nombre, et voilà tout. Jamais une initiative puissante ne vient de lui : c’est à peine s’il soutient celle du ministère, et il l’encourage moins encore. On comprend, dès lors, avec quelle facilité il devient lui-même le jouet d’une opposition alerte, vive, entreprenante, violente, qui encombre les discussions de la Chambre et les accapare tout entières. La majorité, sûre s’abandonne jusqu’au moment du scrutin. Et les discussions se prolongent au point de s’éterniser. Aucune méthode n’y préside. L’ordre du jour, soumis une à improvisation continuelle sous prétexte que la Chambre en est toujours maîtresse, change d’une séance à l’autre. Les débats d’affaires tournent en interpellations, à propos de tout, à propos de rien. Le temps est gaspillé sans profit pour personne, excepté pour les partis qui ont intérêt à dire qu’on ne sait pas l’employer ou qu’on l’emploie mal, et que la majorité est incapable, stérile, impuissante. Le rendement de la machine est en disproportion prodigieuse avec l’effort qu’elle dépense, et même avec le bruit qu’elle fait, et qu’on n’écoute plus guère. C’est à cela surtout qu’il faudrait porter remède, et nous ne voyons pas qu’on s’en préoccupe beaucoup.

Les radicaux cherchent à tourner d’un autre côté les préoccupations de la majorité. À les entendre, la République est en danger, non pas pour les motifs que nous venons d’indiquer, mais parce qu’elle est livrée, par la faiblesse des uns et par la trahison des autres, aux influences cléricales et réactionnaires. On cherche un reproche à faire à M. Méline ; on n’a encore trouvé que celui-là. Comme il ne gouverne pas avec les radicaux, on l’accuse de gouverner avec la droite, ou même pour la droite, à laquelle il fait, paraît-il, des concessions affligeantes. Le malheur est qu’on ne peut pas dire lesquelles : toutes les fois que la question a été portée à la tribune, elle est restée sans réponse. Il est certain que la droite n’attaquant plus aujourd’hui le gouvernement comme elle le faisait autrefois, les nécessités de la défense ne sont plus les mêmes. Bien que la pacification ne soit pas encore complète, elle a fait d’incontestables progrès. La lutte religieuse, qui a été pendant plusieurs années si ardente, s’est ralentie. La génération nouvelle ne partage pas les passions qui ont enfiévré la précédente ; elle ne les comprend même plus très bien. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, c’est un fait qu’on ne saurait nier. Les générations se suivent et ne se ressemblent pas, ce qui est peut-être heureux, ne fût-ce que pour enlever à l’histoire une ennuyeuse monotonie. Les intérêts qui s’emparent des esprits ne sont plus les mêmes après un quart de siècle. Les dangers n’apparaissent pas éternellement du même côté. À coup sûr le fameux mot : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » provoquerait aujourd’hui encore plus d’étonnement que jadis il n’a soulevé de colères. Il en est de même du péril royaliste ou impérialiste. Pendant plusieurs années, la République a dû lutter pour l’existence ; personne ne la menace plus aujourd’hui, et l’héritier de nos rois, dans une lettre récente, la première lettre d’homme fait qu’il ait écrite, conseille à ses amis de mettre avant tout l’intérêt de la patrie. Il est toujours, cela va sans dire, le représentant d’un principe auquel il a le devoir de croire et de rester fidèle, mais il n’en fait plus la seule, ni même la principale règle de conduite de ses partisans. Soit lassitude, soit intelligence plus élevée des besoins actuels du pays, la tendance à l’apaisement sur les questions purement politiques est générale. D’autres problèmes sont posés ; les anciens sont résolus ou ajournés, comme on voudra ; mais ils n’exercent plus sur des imaginations cette prise directe, qui était encore si puissante il y a quelques années. On se sent dans une atmosphère transformée.

Cela fait le désespoir des radicaux encore plus que des socialistes. Les socialistes ont ou croient avoir des vues nouvelles ; ils ont de grandes conceptions ; ils ont un programme séduisant ; ils ne promettent rien moins que le paradis terrestre. Aussi ne craignent-ils pas de passer inaperçus, ni de rencontrer l’inattention. Il n’en est pas de même des radicaux. Produits d’une situation qui n’existe plus, ils se sentent mal à l’aise dans celle d’aujourd’hui. L’air respirable leur manque. Leur ancien programme se composait d’armes de guerre contre des dangers dont on a cessé d’avoir peur, ou du moins qu’on ne regarde plus comme imminens. Aussi leurs efforts sont-ils grands pour y faire croire encore, et pour les présenter comme plus redoutables que jamais, d’autant plus inquiétans qu’ils sont mieux déguisés et qu’on les aperçoit moins. Les discours de leurs chefs sont à ce point de vue instructifs, et même récréatifs. Comment ne pas s’amuser en voyant un homme aussi intelligent que M. Bourgeois agiter aux yeux des provinciaux des épouvantails auxquels il ne peut pas croire lui-même, et comparer la situation actuelle à celle d’il y a vingt ans ? C’est, paraît-il, un autre Seize Mai que fait M. Méline, avec M. Félix Faure à la place du maréchal de Mac-Mahon. En vérité, ces contes à dormir debout sont-ils pris au sérieux quelque part ? Dans les conversations moins retentissantes, celles que l’on tient par exemple dans les couloirs, le ton change, le fond est le même. La complainte des radicaux est plus gémissante, mais elle se propose toujours le même objet. On veut bien reconnaître la bonne foi de l’homme du centre, qui soutient le ministère Méline dans les meilleures intentions du monde, mais on lui prédit un triste réveil. À mesure que la réaction désarme, on la lui présente comme plus dangereuse, et déjà à demi victorieuse : elle le sera demain tout à fait ! Des républicains, animés de sentimens à coup sûr honorables, puisqu’ils ont pour objet l’apaisement et la concorde, ne s’aperçoivent pas qu’on abuse de leur simplicité pour les conduire beaucoup plus loin qu’ils ne veulent, et qu’ils ne croient aller. Quelle sera leur surprise et leur douleur lorsqu’ils s’apercevront du chemin parcouru, et qu’ils se trouveront entourés d’ennemis ! Déjà l’Église étend sa main souple et impérieuse sur le domaine qui appartient à César. Déjà la réaction pénètre avec elle dans la place que nos pères avaient si bien gardée. Il y a là une grande conspiration : aveugle qui ne le voit pas ! Les radicaux la voient et ils la dénoncent, tantôt avec une épouvante tapageuse, tantôt avec des accens plaintifs. Ils annoncent que les élections prochaines amèneront à la Chambre une majorité cléricale et réactionnaire, devant laquelle les vrais républicains se verront obligés à une concentration de toutes leurs forces plus étroite que jamais. Cette dernière perspective ne devrait pourtant pas leur déplaire.

C’est ainsi que la campagne électorale se prépare, ou plutôt se poursuit, car elle est déjà commencée. Il faut sans doute en conclure que les radicaux n’ont pas une plate-forme dont la solidité leur paraisse à toute épreuve. L’impôt sur le revenu ne leur suffit plus, et, en effet, il a perdu quelque peu de son action sur les masses populaires. M. Doumer a emporté en Extrême-Orient le secret de s’en servir pour les agiter : depuis son départ, le prestige en a sensiblement diminué. Cet impôt semblait être le lien des radicaux et des socialistes. Entre des mains adroites, il aurait pu servir de base commune aux programmes des uns et des autres, et devenir le point de ralliement accepté par tous. Peut-être en sera-t-il ainsi, en fin de compte. Pour le moment, nous l’avons dit, radicaux et socialistes s’en vont dans des sens différens, sauf à se retrouver plus tard. Les socialistes annoncent volontiers de grandes conquêtes ; ils se disent sûrs de revenir à la Chambre future en nombre très augmenté. Les radicaux montrent moins de confiance, ce qui est naturel, puisque leur tactique est de faire peur aux républicains sur les dangers que court la République. Mais ils ne doutent pas que les éliminations du suffrage universel ne portent de préférence sur les modérés. Ces prédictions sont, de part et d’autre, trop intéressées pour qu’on y ajoute une grande confiance, et, pour le même motif, nous nous dispenserons d’en faire. Personne ne peut dire ce que sera la Chambre de 1898. Celle d’aujourd’hui, à l’ouverture de sa session, le 11 janvier, a eu pour président d’âge un radical de vieille roche, M. Boysset. Il n’a pas présenté la situation en beau, oh non ! cependant, il a annoncé à ses collègues, — est-ce un vœu de jour de l’an ? — que la plupart d’entre eux conserveraient leurs sièges. Et peut-être a-t-il raison. Malgré l’ardeur qu’on lui attribue d’avance, la lutte qui va s’ouvrir ne modifiera probablement pas beaucoup la composition du personnel politique ; mais les mêmes personnes pourraient revenir avec le ferme propos de ne pas retomber dans l’ornière du passé. Nous avons dit les maux qui ont pesé sur la Chambre actuelle, et qui, malgré sa bonne volonté, l’ont condamnée à ne faire qu’une très petite partie de la tâche qui lui avait été assignée. La Chambre prochaine sera-t-elle plus heureuse ? Cela dépendra d’elle en très grande partie. Il faut lui souhaiter pourtant un ministère qui ressemble plus à celui qui termine sa législature qu’à ceux qui l’avaient ouverte, ne fût-ce qu’en un point. M. Méline désirait durer et il a duré. Il a eu assez de confiance en lui pour en inspirer aux autres. Il ne s’est pas découragé un seul instant, et il a fait front à tous les assauts qu’on lui a livrés. La volonté de vivre est la première qualité d’un gouvernement, et peut-être le premier de ses devoirs.

Nous souhaitons aussi très vivement à la prochaine législature d’être débarrassée de deux questions dont l’opinion publique paraît bien fatiguée, la question de Panama, et celle qu’on ne peut appeler que la question Dreyfus. La première est comme un volcan qui jette ses dernières scories : elle n’a plus de mystères en réserve. On ne peut pas en dire tout à fait autant de l’autre : bien des points en restent obscurs. Loin de nous la pensée de reprocher aux deux, ou même aux trois conseils de guerre qui ont eu à la traiter, d’avoir presque constamment ordonné le huis-clos ! Les intérêts qui se rapportent à la défense nationale doivent passer avant tous les autres. Nous disons seulement que si le huis-clos a des avantages, il a aussi quelques inconvéniens. Les esprits, qui ne sont pas suffisamment éclairés, travaillent sur eux-mêmes dans l’ombre et se créent mille chimères. C’est probablement l’histoire de ceux qui ont soulevé de nouveau cette malheureuse affaire, et qui l’ont imposée aux préoccupations du public. Nous reviendrons sur leur cas. Il faut dire avant tout, ou plutôt il faut répéter qu’il y a chose jugée, non pas une fois, mais deux fois, mais trois fois, et qu’aucune société humaine n’est possible sans le respect de la chose jugée. La loi a prévu les circonstances dans lesquelles la révision d’un procès pourrait être demandée. On a pu croire un moment qu’une de ces circonstances se produirait ; il est difficile de conserver aujourd’hui cette illusion. Dès lors, que voyons-nous ? Une campagne passionnée, violente, où les coups ne sont plus ménagés, qui met en cause notre armée elle-même dans la personne de ses chefs, et quelquefois dans les détails les plus intimes, les plus secrets de son organisation. Il y a là un mal très grave, auquel il est temps de mettre terme. Ceux mêmes qui croient que la justice a pu se tromper, et qui annoncent l’inévitable victoire de ce qu’ils appellent la vérité, ont fait fausse route et marché contre leur but en usant de pareils moyens. Ils ont réussi sans doute à émouvoir l’opinion, mais non pas comme ils l’espéraient : ils comptaient sur elle, elle s’est retournée contre eux.

Ce reproche s’adresse à une partie de la presse. Nous n’en parlerons pas ; nous ne parlerons que des témoins qui ont figuré au dernier procès. Ils étaient convaincus de l’innocence de l’ex-capitaine Dreyfus. Soit ! Mais cette conviction les autorisait-elle à tout faire pour la communiquer aux autres ? Il y a d’abord un officier supérieur sur lequel il est bien difficile de porter un jugement, puisqu’on ne connaît pas sa défense. Son interrogatoire a eu lieu à huis clos. Mais s’il est vrai que l’intempérance de son zèle l’ait porté à commettre des indiscrétions condamnables, et que, par exemple, il se soit permis sans délégation judiciaire, sans aucun mandat régulier, d’opérer des perquisitions chez l’homme qu’il soupçonnait, c’est là beaucoup plus qu’un abus de pouvoir, car on ne peut abuser que de ce qu’on a, et l’officier dont il s’agit n’avait aucun droit de faire ce qu’on lui reproche. L’a-t-il fait ? Ce qui du moins est certain, c’est que le Rapport lu devant le Conseil de guerre le déclare ; et il semble difficile qu’on ne nous donne pas d’éclaircissemens sur ce point.

Pour M. Mathieu Dreyfus, quand tout le monde croirait à la culpabilité de son frère, nous accordons qu’il aurait toujours, lui, le droit de ne pas y croire. Sa conviction personnelle est respectable entre toutes ; elle est naturelle, elle est légitime, et, disons-le franchement : elle l’honore. Il est toutefois des bornes qu’une certaine délicatesse morale ne permet pas de franchir. À défaut de ce sentiment, qui n’est pas donné à tout le monde, il suffirait d’une habileté vraie pour comprendre que tous les moyens ne sont pas bons. Il y a eu dans cette affaire un air d’intrigue et quelquefois d’assez vilaine intrigue. Il y a eu trop de secrets trahis, de lettres venant on ne savait d’où, de confidences violées, toutes choses que le désir de réhabiliter un frère ne saurait excuser. On doit, à la justice même, de ne pas recourir à de certaines manœuvres pour la faire triompher.

Quant à M. Scheurer-Kestner, son cas n’est pas le même, et sa conduite a été correcte, mais son imprudence a passé la mesure. On ne peut pas lui reprocher d’avoir multiplié les démarches, ni d’être descendu aux petits procédés ; son système, au contraire, est exempt de toute complication. Il a cru remarquer entre l’écriture du fameux bordereau et celle du commandant Walsin-Esterhazy une analogie qui peu à peu, a pris à ses yeux le caractère de l’identité. Voilà tout ; c’est vraiment trop peu ! M. Scheurer-Kestner n’avait pas autre chose. On lui a demandé son dossier ; il n’avait pas de dossier ! Il a comparé des écritures, et dans sa conscience il a prononcé un jugement, une condamnation. Des impressions graphologiques lui ont suffi pour se porter accusateur d’un officier français ! Indigné qu’on eût condamné l’ex-capitaine Dreyfus sur des preuves qui lui paraissaient, à lui, Scheurer-Kestner, insuffisantes, de plus insuffisantes lui ont suffi pour demander la condamnation du commandant Walsin-Esterhazy ! Sa « conviction » lui a suffi, à lui homme politique, vice-président du Sénat, pour provoquer dans le pays une émotion aussi profonde, pour y déchaîner une tempête de polémiques qui n’ont pas même épargné le haut commandement militaire ; pour troubler, dans les esprits des simples, le respect de la justice et la notion du droit !… Nous parlions plus haut du respect de la chose jugée. S’il était besoin de donner une preuve en quelque sorte tangible de ce que ce respect a d’indispensable pour le repos d’une société, on la trouverait avec un éclat sans égal dans cet exemple. Il est permis de douter de la justice des hommes ; il ne l’est pas d’exprimer son doute sur la chose jugée sans en avoir d’autres preuves ou d’autres raisons que ce doute même.

Francis Charmes.