Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1917

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Chronique n° 2034
14 janvier 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Dans notre chronique du 1er janvier, la quinzaine se trouvant chargée de deux fêtes chômées coup sur coup, nous avons dû laisser les choses au moment où le Président Wilson venait d’adresser aux belligérans la note par laquelle, sans leur proposer de traiter tout de suite, ni leur offrir sa médiation, il déclarait vouloir pratiquer, en leurs prétentions et leurs intentions, « un sondage, » pour savoir à quelle distance le monde, ballotté depuis trois ans par une tourmente comme il n’en avait jamais vu, pouvait bien être encore du « havre de la paix. » M. Woodrow Wilson ne disait rien de plus, si, vraisemblablement, il en pensait davantage, et c’était peut-être en dire trop ou trop peu. Le premier effet produit fut donc d’étonnement ; on lut la note, on la relut, elle ne parut pas très claire. Ceux qui eurent la bonne fortune d’en connaître le texte même s’accordèrent à vanter les mérites du style: nous qui n’eûmes en mains qu’une traduction imparfaite, nous ne fûmes pas mis en état d’en juger. Il nous fallut chercher, de paragraphe en paragraphe, dans le détour des phrases, le sens, du moins le sens profond, qui s’obstinait à ne pas se découvrir. L’accueil que reçut le document, quel que fût le respect qui s’attache à la dignité et à la personne même de M. Wilson, s’en ressentit d’abord; pour rendre d’un mot l’impression, on ne comprit pas. Chez nous, dans le camp de l’Entente, les esprits enclins au soupçon ne furent pas loin d’y apercevoir comme un obscur dessein de « faire le jeu » des Empires du Centre ; et vainement on leur opposait que la note présidentielle avait, en Allemagne même et dans le même instant, « une mauvaise presse ; » que, là-bas, de nombreux et importans journaux exhalaient un dépit furieux, retournant précisément l’accusation de partialité : « il n’était pas permis d’étaler avec ce sans-gêne la connivence secrète des États-Unis et de l’Angleterre ! » Colère feinte, répondait-on ; indignation de théâtre ; jeux classiques d’un art enfantin. Cela aussi était prévu et arrangé ; cela aussi était écrit dans la partition. Ainsi que l’avocat dont les plaidoiries étaient trop soigneusement préparées, le Chancelier avait d’avance noté, en marge de ses instructions: « Ici, s’indigner. » Volontairement ou non, on se trompait d’un côté et de l’autre. Pour restituer à la note de M. Wilson son caractère et en marquer plus exactement la portée, il est bon de la replacer, à présent qu’on a le recul suffisant, au, milieu des circonstances mêmes qui en ont entouré la publication.

En premier lieu, si l’on avait été plus attentif, et si l’on avait mieux observé les faits quotidiens, on aurait été moins surpris. Dès le lendemain du discours prononcé par M. de Bethmann-Hollweg, au Reichstag impérial, sur « la nécessité de rendre impossible le retour d’une pareille guerre, » c’est-à-dire dès le 9 novembre, une « vigoureuse campagne pacifiste, » une « campagne pacifiste remarquablement active, » s’était ouverte aux États-Unis. Diverses associations, de tendance germanophile, invitent dès lors le Président à offrir sa médiation. Le New-York American du 16 novembre voudrait même qu’il l’imposât, par cette raison que « la guerre, inutilement prolongée, nuit aux intérêts des neutres autant qu’à ceux de l’humanité. Pour défendre les uns et les autres, et mettre fin à cette tuerie insensée, les neutres ne devraient pas hésiter à recourir à la menace et, au besoin même, à la force. » Le New- York Times lui-même commence, sous la signature symbolique de Cosmos, une série d’articles dont le titre commun est : « Tous désirent la paix ; pourquoi ne pas la faire dès maintenant ? » et dont le thème général, contraire au point de vue allemand, se résume en ceci : « L’Allemagne est battue ; elle n’a plus l’espoir d’atteindre aucun des buts pour lesquels elle est partie en guerre; la victoire dont les Alliés font une condition de leur consentement à négocier leur appartient dès aujourd’hui. L’heure de causer semble venue. » Ces articles paraissent du 15 au 25 novembre : le 27, leur titre, un peu modifié, devient : « Tous désirent la paix : quelles en doivent être les bases ? » La position de l’Entente, que la paix est impossible tant que les crimes allemands ne seront pas punis ni le militarisme allemand abattu, est d’ailleurs tenue fortement par le World, le Sun, la New-York Tribune, le Brooklyn Eagle, le Springfield Republican, le Public Ledger. En revanche, les progermains ont hâte d’exploiter les succès acquis ou imminens de Falkenhayn et de Mackensen en Roumanie : ils tremblent de manquer cette occasion favorable à la paix allemande, car qui sait si ce ne sera pas la dernière ? Entre les partis opposés, les pacifistes, les neutralistes désintéressés et sincères, haussent les épaules : puisque désormais il est établi, — et ce point pour eux ne fait plus de doute, — qu’il ne peut plus y avoir de victoire décisive, ni pour l’Entente, ni pour les Empires du Centre, c’est la pire des folies et le pire des forfaits de poursuivie sans profit l’inutile boucherie. Neutralistes, ils ne poussent pas le Président à une intervention inopportune ; mais, pacifistes, ils ne le décourageraient pas, s’il croyait opportun d’intervenir. Tel est, à la fin de novembre et au début de décembre, le partage de l’opinion américaine sur la question de la guerre ou de la paix, que l’hypothèse fort plausible d’un redoublement de la campagne sous-marine rend pour elle de plus en plus brûlante ; telle est l’atmosphère, l’ambiance dans laquelle vont tomber, le 12 décembre, le nouveau discours du Chancelier au Reichstag allemand, et la note des quatre gouvernemens alliés à leurs adversaires et aux neutres, tout cet ensemble de déclarations officielles, de conversations officieuses, et d’insinuations dirigées ou autorisées, qui constitue ce qu’ils ne craindront pas d’appeler leurs « ouvertures » ou même leurs « propositions » en vue de parvenir au prompt rétablissement de la paix.

L’intervention, sous une forme quelconque et dans une mesure quelconque, du président Wilson n’apparaissait pas en somme, à la fin de novembre et au commencement de décembre, comme improbable. Elle était recherchée, souhaitée, appelée, sinon annoncée, en dehors des États-Unis, en Europe même. Où et par qui ? Ouvertement, et dans plusieurs pays belligérans, par le parti socialiste; pour être absolument juste, par certaines fractions du parti socialiste dans certains pays. En Italie, aux tout premiers jours de décembre, avant le discours de M. de Bethmann-Hollweg, — nous avons déjà signalé le fait, mais il vaut qu’on y revienne, — le Parti socialiste officiel, correspondant de notre Parti socialiste unifié, avait présenté à la Chambre la motion suivante : « La Chambre invite le gouvernement à se faire auprès des gouvernemens alliés l’interprète autorisé de l’urgente nécessité de provoquer, par la médiation de la Confédération Nord-américaine et des Etats neutres, la convocation d’un Congrès de représentans plénipotentiaires des États belligérans, avec le mandat, les hostilités étant suspendues, d’établir, à la lumière de principes proclamés d’un commun accord, les objectifs et les revendications concrètes des parties en litige pour une prochaine solution du conflit et pour le salut de l’Europe. » Jetons le papier doré qui enveloppe la pilule, le respect du droit des gens, la sauvegarde des petits États, la garantie future de la paix par la future société des nations: il reste le dur noyau qu’on prétend nous faire avaler : la convocation, sur un signe de l’Allemagne, par la médiation de la Confédération américaine et des États neutres, d’un Congrès chargé de « réaliser, » à l’heure de l’Allemagne, les « buts de guerre » de l’Allemagne, d’après « la carte de guerre » allemande. De fait, la motion du Parti socialiste officiel italien était identique à celle qu’une fraction du parti socialiste allemand avait présentée au Reichstag, et nous ne croyons pas trahir un secret en ajoutant qu’elle fut sans retard communiquée à quelques-uns au moins des membres du Parti socialiste français, dont la majorité, par bonheur, refusa de se prêter, consciemment ou inconsciemment, à servir M. de Bethmann-Hollweg.

Chez les neutres, également, chez les autres neutres, l’intervention de M. Woodrow Wilson n’eût pas dû être inattendue. Nous avons appris depuis lors, par un témoignage authentique, qu’une démarche de ce genre avait, depuis quelques semaines, fait l’objet de conversations entre la Maison Blanche ou le département d’État à Washington et le Conseil fédéral suisse. L’idée pouvait, à coup sûr, leur en être venue spontanément, sous l’aiguillon de la souffrance qui les étreint et des dangers qui les menacent, car il est certain que les neutres aussi souffrent de la guerre, et que des maux de jour en jour plus graves les menacent. Si c’était le temps de philosopher, il y aurait là une belle matière à développer pour faire voir que l’axiome posé par les maîtres de la politique, théoriciens et hommes d’action, se vérifie une fois de plus, et qu’il est non seulement très difficile, mais très coûteux et très pénible de demeurer neutre, surtout dans une lutte démesurée comme celle-ci, qui met aux prises, directement ou indirectement, plus de la moitié de la population du globe. Mais tirons-nous d’abord d’affaire; nous ferons, après, notre harangue. Les neutres eux, désirent, et cela se conçoit, n’être pas, bon gré mal gré, impliqués dans l’affaire, et n’en être gênés ou n’en être touchés que le moins possible, le moins longtemps possible. Peut-être ont-ils encore, tant qu’ils n’ont vu que les avantages, désiré par surcroît autre chose de plus positif; et pour leur en vouloir, pour le leur reprocher, il faudrait n’être pas homme et qu’ils ne fussent pas des hommes. Mais les mois, les années même ont passé : on entrevoit le damnum emergens, derrière le lucrum cessans. La nation, au total, a profité, s’est enrichie énormément ; tout le monde, pourtant, n’y a point gagné, tout le monde ne s’est pas enrichi dans la nation ; du reste, qu’il y ait trop d’or peut faire, par contre-coup, qu’il y ait moins de bien-être, puisque les denrées renchérissent pendant que le pouvoir de l’or s’avilit; qu’il y ait trop de riches, et de trop riches, peut faire qu’il y ait plus de pauvres, plus pauvres. Lors donc que le Conseil fédéral helvétique s’est discrètement abouché avec le Président Wilson, pratiquant de la sorte le premier « sondage, » il a trouvé le terrain propice. La personne même, la personnalité de M. Wilson, juriste, pacifiste, puritain, démocrate, Américain par-dessus tout, ne pouvait manquer de la rendre favorable. De plus, il a eu, comme professeur, trop d’accointances avec l’histoire, pour ne pas aspirer, Président de la plus puissante République du monde, à nouer avec elle, comme homme d’État, une plus étroite intimité. Il lui semble, légitimement, que ses études et ses aptitudes le désignent pour un tel rôle, dans une telle conjoncture : et qui sera qualifié pour reconnaître, dégager, restaurer ou instaurer le droit, si ce n’est ceux dont la vie s’honore de l’avoir enseigné ? Le Président Wilson feindrait en vain de ne point le sentir. Mais il est trop en vue; sa notoriété est trop grande, comme professeur et comme Président, pour qu’il puisse être le seul à le savoir; on le sait, aussi bien qu’en Amérique même, en Allemagne où l’on sait tout, et où l’on ne néglige rien. Lorsque M. Woodrow Wilson prenait soin de nous avertir que si, à six jours près, six jours après, le 18 décembre au lieu du 12, sa note arrivait en même temps que celle des Empires du Centre, c’était pure coïncidence, il n’y avait qu’à l’en croire, car il disait la vérité telle qu’il la connaissait, — et il est incapable de ne pas la dire ; — mais il pouvait ne point connaître toute la vérité, même eu ce qui concerne les mobiles, lointains et secrets, de ses propres mouvemens. C’est bien vrai : voilà des semaines qu’il méritait cette note, il avait failli l’envoyer dès la première semaine de décembre ; on a précisé tout à t’ait, on a dit le 8 décembre, parce que, ce jour-là, plus particulièrement, un vent d’inquiétude avait soufflé à travers l’Atlantique. L’initiative de M. de Bethmann-Holwveg, loin de la hâter, n’avait fait que la retarder. Mais réfléchissons. D’où soufflait le mauvais vent ? De Berlin. Que soufflait-il ? La reprise impitoyable de la guerre sous-marine, avec des engins d’une puissance maléfique encore ignorée, dont le Deutchland était venu montrer, par deux fois, aux Etats-Unis, un pâle, mais suggestif échantillon. Et qui le soufflait ? Tous les Éoles, tous les Borées, tous les Aquilons à lunettes et jadis pansus qui ont leurs cavernes dans les bureaux de la Wilhelmstrasse. Comment oublier que l’affaire de la Lusitania n’est pas réglée, et que la neuvième note de M. Wilson au Chancelier impérial, la note d’avril 1916, exigeait de l’Allemagne des promesses qui furent faites, des engagemens qui furent pris et qui ne pourraient être éludés, sans qu’une tache en rejaillît jusqu’aux étoiles du pavillon américain ? Aussi la dernière note du Président, la note du 18 décembre, qui s’adressait aux belligérans et aux neutres, eût-elle été plus intelligible pour nous, si d’abord on l’eût rapprochée en pensée de la précédente, si ensuite on ne l’eût pas séparée du commentaire du secrétaire d’État, M. Lansing. M. Lansing avait comme laissé échapper, ces mots terribles : « Nous sommes au bord de la guerre; » puis, aussitôt, il s’était baissé pour les rattraper ; mais on ne rattrape jamais plus les mots qui se sont échappés. De l’explication, ou plutôt des deux explications successives, presque concomitantes, mais contradictoires, du secrétaire d’État de M. Wilson, c’est justice et prudence de retenir même et surtout ce qu’il en a voulu reprendre. Mais une question en découle, nécessaire et pressante : Qui donc, et qu’est-ce qui mettait ainsi les États Unis « au bord de la guerre ? » Et ce chemin encore, comme tous les chemins de la perfidie et de la violence, mène à Berlin. Mais le reste des neutres, les petits neutres, autour du plus grand d’entre eux, qui les sollicite, qui les agite dans le même instant, pour les pousser dans le même sens, vers le même acte ? Qui continuera, après le 12 décembre, après le 18 décembre, à annoncer leur intervention ; qui s’obstinera à leur faire faire ce pas, en répandant partout la fausse nouvelle qu’ils l’ont fait ? Et, le coup manqué, ce coup qu’au pays de Machiavel on a qualifié de « méphistophélique, » qui s’est efforcé de le rejeter sur d’autres, qui s’est enfui, en criant, selon la coutume, au voleur ? Qui donc a dit : « C’est l’Angleterre ? » — L’Allemagne, l’Empereur allemand, le Chancelier allemand, la diplomatie allemande, la presse allemande. De l’autre côté de l’Océan, M. Wilson a cru d’une foi parfaite agir, il a agi, en volonté, librement et spontanément; néanmoins, il était « agi » sans s’en douter : de l’autre côté de l’Océan comme de celui-ci, l’Allemagne avait sournoisement, infernalement travaillé à créer le milieu qu’il lui fallait, dans le moment où il le lui fallait.

Le jour cru, le franc soleil, a eu vite fait de dissiper les prestiges de cette espèce de « Nuit du Walpurgis » diplomatique. A partir du 18 décembre, et jusqu’à la réponse de l’Entente à la note des Impériaux, la note américaine a déroulé logiquement ses conséquences, qui, elles aussi, étaient conditionnées, commandées par les circonstances, par le milieu et le moment. Le 22 décembre, à son tour, le Conseil fédéral suisse faisait remettre aux gouvernemens des États belligérans une note, corollaire, en quelque sorte, de celle du Président Wilson, avec lequel il déclarait s’être « mis en rapport il y a déjà cinq semaines, » — soit vers le 15 novembre. — Un si noble souci (le souci de savoir si l’humanité peut espérer se rapprocher aujourd’hui d’une paix bienfaisante) devait éveiller en Suisse un écho profond : « Fidèle au devoir que lui impose l’observation la plus stricte de la neutralité, liée en même temps d’amitié avec les deux groupes de Puissances actuellement en guerre, isolée au centre de l’épouvantable mêlée des peuples, gravement menacée et atteinte dans ses intérêts, moraux et matériels, la Suisse aspire à la paix. » Comme les États-Unis, par conséquent, pour les mêmes raisons, et pour d’autres, plus particulières, elle était « disposée à jeter les fondemens d’une collaboration féconde entre les peuples. Elle s’estimerait heureuse de pouvoir, même dans la plus modeste mesure, travailler au rapprochement des nations en guerre et à l’établissement d’une paix durable. » Sur quoi, il y aurait à remarquer : d’abord, que, par cette dernière phrase, la note du Conseil fédéral allait peut-être un peu plus loin que la note de M. Wilson lui-même; et puis, qu’être «disposée à jeter les fondemens d’une collaboration féconde entre les peuples » part d’un bon sentiment, mais suppose des garanties et, au préalable, des restitutions, des réparations, des sanctions, qui ne se règlent pas par prétention ; et puis, que se dire, en vertu même du devoir qu’impose la plus stricte observation de la neutralité, « liée en même temps d’amitié avec les deux groupes de Puissances actuellement en guerre, » quand un de ces deux groupes a à sa tête l’Allemagne qui a traité comme l’on sait la neutralité belge, c’est pratiquer une impartialité qui, à force de vouloir rester aveugle, sourde et muette, risque de devenir ou immorale ou amorale; et puis enfin, que rappeler, avec le Président Wilson, qu’il est « désirable de conclure des accords internationaux en vue d’éviter d’une façon durable et sûre des catastrophes comme celle d’aujourd’hui, » c’est encore d’un bon sentiment, mais c’est un beau moyen, tant que la défaite n’aura pas changé et que le châtiment n’aura pas retrempé l’âme de l’Allemagne : voyez Belgique et « chiffons de papier. » Mais que la Suisse « aspire à la paix, » rien de plus naturel; qu’elle soit « gravement menacée et atteinte par la guerre dans ses intérêts moraux et matériels, » rien de plus vrai; qu’elle souffre de cette « épouvantable » guerre plus qu’aucun autre État, rien de plus sûr, puisqu’elle est le seul État neutre qui soit complètement entouré de belligérans et qui n’ait aucun accès à la mer. Au reste, elle nous a donné, « dans son amitié avec les deux groupes » en conflit, une telle part, ne fût-ce que par sa sollicitude pour nos blessés, nos malades et nos prisonniers, que nulle parole, venant d’elle, ne saurait nous paraître « inamicale. »

De même, les Étals Scandinaves, les gouvernemens danois, norvégien et suédois, ont, le 29 décembre, officiellement « adhéré à la note du Président Wilson sur les mesures propices à faciliter une paix durable, » déclarant « qu’ils regarderaient comme une défaillance aux devoirs envers leurs peuples et envers toute l’humanité, s’ils n’exprimaient pas leur sympathie la plus vive pour tous les efforts de nature à contribuer à mettre fin aux souffrances, aux pertes morales et matérielles qui sont la conséquence toujours croissante de la guerre. » Et ce sont toujours de nobles sentimens, mais il est remarquable que l’expression en devienne de plus en plus platonique, et que le ton, à mesure que l’on avance, aille decrescendo. Le Souverain-Pontife lui-même, parlant le jour de Noël au Consistoire des cardinaux, n’a dit de la paix, en général, que ce qu’il ne lui était pas permis de n’en pas dire en un tel lieu, dans un tel jour, non plus qu’il ne serait permis à un prédicateur, parlant de la charité, de ne pas dire qu’il faut la faire.

Ensuite sont venues les excuses. Le 30 décembre, le Gouvernement espagnol, répondant, après réflexion, à la note de M. Wilson, a déclaré formellement : « Le Gouvernement de Sa Majesté estime que le Président de la République Nord-Américaine ayant pris cette initiative et l’impression diverse qu’elle a produite étant déjà connue, la démarche à laquelle les Etats-Unis invitent l’Espagne n’aurait aucune efficacité, d’autant plus que les Empires centraux ont déjà exprimé leur ferme intention que les conditions de paix soient concertées entre les seules Puissances belligérantes. » Sans se refuser « à toute négociation ou accord destiné à faciliter l’œuvre humanitaire qui mettra fin à la guerre actuelle, » l’Espagne est résolue « à laisser en suspens son action et à la réserver pour le moment où les efforts de tous ceux qui désirent la paix pourront avoir plus d’utilité et d’efficacité que maintenant et où une intervention sera susceptible de donner de bons résultats. » A la lecture de cette note si ferme et si fière, le vieux sang latin s’est reconnu; il y a retrouvé la trace d’une origine, la marque d’une culture, l’accent que seule peut donner une longue tradition; si c’est de l’orgueil, que nos alliés nous le pardonnent: nous ne voulons nous en prévaloir que pour mieux-servir la cause commune. L’Espagne a d’ailleurs appuyé sa réponse au gouvernement américain par une protestation contre les préjudices que cause aux États neutres l’usage sans merci du sous-marin et de la torpille; et là-dessus, sur la corrélation de ces deux actes, il ne serait peut-être pas si téméraire de fonder une induction. Mais nous voulons nous en tenir au fait acquis. C’est, d’autre part, un fait acquis que le gouvernement hollandais, pour ce qui est de la guerre sous-marine, a adopté la même attitude que le gouvernement espagnol, et que, pour ce qui est d’une intervention des neutres dans les ouvertures de paix, ou tout bonnement d’une adhésion à la démarche de M. Wilson, il a gardé, malgré des pressions à peine dissimulées, la plus éloquente, des réserves, celle qui ne s’exprime que par le silence.

Et l’Allemagne même ? Elle avait d’abord joué le mécontentement, la mauvaise humeur ; pour un peu, elle eût demandé de quoi se mêlait M. Wilson, ce compère ou cet instrument de l’Angleterre ? La presse la mieux stylée avait jeté feu et flamme : déranger si maladroitement les affaires de l’Empire, qui allaient si bien! En vingt-quatre heures, tout s’est apaisé, tout a changé. La réponse allemande n’a plus eu pour le Président des Etats-Unis que des complimens, des remerciemens et des sourires. Mais c’est uniquement pour l’attirer où l’Allemagne en voulait venir, non pour le suivre où il voulait aller; c’est une réponse qui ne lui répondait rien. En voici toute la substance : « Le Président, remarquait-elle, souligne ce qui lui tient à cœur en laissant le libre choix des moyens. Un échange immédiat de vues semble au gouvernement impérial être le moyen approprié pour arriver au résultat désiré. Il offre donc... de proposer la réunion immédiate des délégués des États belligérans, dans un endroit neutre... » Relisons maintenant la motion des socialistes italiens, conforme à la motion de leurs camarades allemands, et admirons la constance de l’Allemagne dans ses plans et dans ses fins. Il va sans dire que, chacun selon son talent, l’Autriche-Hongrie, la Turquie et la Bulgarie ont répété, sous le même angle, le même geste, avec plus ou moins de grâce. L’Autriche, en particulier, qui, depuis des siècles, cultive le protocole et perfectionne le cérémonial, a fort galamment salué.

Tant que la réponse écrite de l’Entente n’était pas connue, — et elle a paru mettre quelque lenteur à la rédiger, — les choristes impériaux ont chanté leur plus suave musique. A Washington, l’ambassadeur allemand, le comte Bernstorff, débordait de confiance; à Berlin même, le nouveau sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, M. von den Bussche, entonnait à pleine voix : « Le passé est le passé. Oublions le passé ! » Or, M. von den Bussche aurait d’excellentes raisons pour que le passé fût oublié. N’est-ce pas lui qui était ministre à Bucarest quand on enterra, dans le jardin de la Légation, pour les déterrer au besoin, plusieurs centaines de caisses remplies les unes d’explosifs et les autres de microbes, résumé synthétique de la culture allemande ? Oublions le passé! Oublions la Belgique, Louvain, Reims, les assassinats, les incendies, les enrôlemens forcés, les déportations, les attentats au droit des gens, les crimes contre le droit commun! Tournons-nous sans rancune vers l’avenir, en le faisant partir du présent, tel qu’il est dessiné sur notre « carte de guerre. » Quand l’Allemagne aura tout ce qu’elle veut, elle sera généreuse, et pardonnera volontiers à ceux qu’elle aura dépouillés. Sinon (et l’Allemagne impériale montrait l’autre côté de son visage), nous lâcherons sur l’univers un flot d’horreurs. Ainsi concluent, on l’avait deviné, Guillaume II et Charles Ier, qui, pour le jour du règlement de comptes, se ménagent une manière d’alibi, et dont les peuples ont grand besoin d’être à la fois endormis et remontés.

Déjà les souverains et les ministres de l’Entente avaient, par des manifestes et des discours, signifié leur volonté qu’il n’y eût de paix que la paix : une paix réparatrice, rétributrice, exemplaire : la seule paix équitable et durable. Le Tsar, le roi d’Angleterre, le roi de Roumanie, MM. Trépoff et Pokrowsky, M. Lloyd George, M. Briand, M. Sonnino. C’était net et catégorique. C’était identique et unique dans le fond et dans la forme. Par ce qu’ils avaient dit, il était aisé de préjuger de ce qu’ils écriraient. Mais, jusqu’à l’extrême limite, l’Allemagne a affecté de n’y voir qu’une attitude, une « pose, » un «bluff. » Ils ont donc écrit, et ils ont très bien fait d’écrire, car ils ont très bien écrit. Cette réponse de l’Entente à l’Allemagne a été publiée, commentée, discutée par les journaux ; nous n’insisterons pas : nous viendrions trop tard. Nous tenons pourtant à lui rendre notre tribut d’éloges. Il ne lui manque pour être digne des meilleurs modèles, qu’une composition un peu plus serrée. En réalité, elle contient deux notes en une; mais il est bon que la réponse commence et finisse par la Belgique qui est évidemment le point initial et final, le point capital ou central du débat. Il est bon, il est excellent que la réponse soit adressée au nom des Dix Puissances de l’Entente, et qu’elles y soient toutes énumérées, et que l’ordre alphabétique les présente si heureusement, et qu’il n’y ait pour les Dix qu’une seule et même réponse. L’Europe centrale avait pris garde de ne pas procéder ainsi : il y avait eu une note allemande, une note autrichienne, et même, puisque Dieu l’a voulu, une note turque et une note bulgare. Diviser pour abattre : le piège était un peu grossier. Mais dix réponses, même concordantes, même identiques, dix copies de la même réponse, n’eussent pas eu la force d’une seule. Il est bon encore, il est excellent, que la Décuple Entente ait mis les choses dans leur vrai jour, en déchirant le voile de ce double mensonge, de cette double équivoque : les Empires du Centre n’ont point voulu la guerre ; les Empires du Centre sont d’ores et déjà, et définitivement, vainqueurs. Il est excellent que l’Entente se soit attachée à un programme, à une formule qui sont les siens moins encore qu’ils ne sont le programme même et la formule même du droit, qui confondent et absorbent sa cause dans les termes, comme elle est confondue et absorbée dans le fait, avec la cause même de toutes les nations, belligérantes ou neutres, avec la cause même de l’humanité. Enfin, il est à merveille que ce que la Décuple Entente Avait à dire, elle l’ait dit sans ambages, qu’elle ait bravement appelé le mal un mal et le militarisme prussien un brigandage. M. Wilson, qui est l’homme des livres et qui aime les textes, en a maintenant un sur lequel il n’y aura pas à épiloguer. L’Allemagne, elle-même, n’épilogue plus. Elle a été, sous le coup de cet arrêt, secouée de deux frissons, fureur et amertume, et peut-être aussi d’un troisième qu’elle réprime de toute son énergie, anxiété ou angoisse. Elle vaticine au monde des catastrophes. Peut-être, dans un suprême sursaut, les prépare-t-elle. C’est le moment de nous faire un cœur impavide, un front impassible, des nerfs insensibles.

Bien des bruits ont couru sur une violation possible de la neutralité suisse. Nous nous bornerons à noter que le président en exercice de la Confédération, M. Schulthess, un de ses anciens présidens, M. Motta, le chef du département fédéral des Affaires extérieures, M. Hoffmann, ont, depuis quinze jours, parlé beaucoup plus qu’il n’est dans leurs habitudes, et qu’ils n’ont pas perdu une occasion de rappeler que la Suisse défendrait à outrance contre toute agression sa neutralité qui engage sa vie et son honneur. Que de points encore il nous faudrait toucher pour que cette chronique fût complète, pour que rien n’y fût sacrifié ou négligé ! Que d’observations nous pourrions faire ! que de maximes, peut-être, nous en pourrions tirer ! Mais il faudrait nous condamner à une énumération toute sèche, réduire les faits à leur squelette, les décharner et les vider ! De si grands événemens sont trop grands et font craquer tous nos cadres. Au point de vue politique, la Grèce et son roi Constantin sont plus que jamais pleins de précipices. Sur l’ultimatum, à report, des Puissances protectrices, nous eussions, en tout cas, préféré nous taire. Nous ne nous plaindrions pas que la main fût gantée, si, sous le gant, on sentait la main. Le malheur serait qu’il n’y eût qu’un de ces gants, tout frais ôtés, qui moulent en apparence l’épaisseur de la main, et qu’une chiquenaude dégonfle. Des paroles sévères ont été prononcées hier, et des mesures rigoureuses annoncées, à échéance de quarante-huit heures. Quarante-huit heures ne pèseront guère à notre patience qui ne s’est pas lassée d’attendre deux ans, de souffrir six semaines, pourvu que, ce dernier délai expiré, la Grèce germanisée paie d’un coup tous ses défis et toutes ses offenses. De la Conférence de Rome, sauf cela, qui peut être quelque chose, nous savons seulement qu’elle a eu lieu. Mais de ses travaux, ou de son programme même, on ne nous a rien dit. Aucune déclaration solennelle ne l’a close. Les toasts ont été brefs et de simple courtoisie. C’est parfait, car ce qu’on attend cette fois du Conseil de guerre de l’Entente, ce ne sont pas des photographies, ce sont des hommes, et ce n’est pas une formule, c’est une action. Au point de vue militaire, la retraite russo-roumaine sur le Sereth se poursuit sans accident désastreux, en dépit de l’effort combiné de Mackensen et de Falkenhayn en Valachie et de l’archiduc Joseph dans les passes de la Moldavie, en dépit même de la prise de Braïla et de la chute de Focsani. Tout peut encore être sauvé, si Broussiloff attaque, là ou un peu plus haut. A l’Occident, il semble, à de certains signes, que le front franco-anglais s’apprête à se réveiller. Il nous faut la victoire. La France et l’Angleterre viennent de l’affirmer, comme par un symbole, en conférant ensemble à leurs généraux en chef, Joffre et Douglas Haig, un bâton de maréchal, sur le cercle d’or duquel on pourrait, au lieu de l’inscription ancienne, graver : « Récompense du passé, espérance de l’avenir, » ou, en un latin qui vaudrait toujours bien celui de Ferdinand de Bulgarie : Præeriti merces, Spes futuri.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.