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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1840

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Chronique n° 198
14 juillet 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juillet 1840.


Nos prévisions se sont réalisées. La chambre des pairs a adopté à d’imposantes majorités tous les projets de loi d’intérêt matériel que le gouvernement lui avait présentés. Qu’on ne dise pas que la chambre a cédé à une sorte de contrainte ; la discussion du projet de loi sur l’organisation du tribunal de la Seine répond à tout, et rend témoignage de l’indépendance de la pairie et de sa juste confiance dans ses forces et dans son droit. À une époque si avancée de la session, la chambre, composée en grande partie d’hommes que leurs fonctions, leurs occupations, leurs habitudes ou leurs goûts appelaient hors de Paris, la chambre, dis-je, a discuté ce projet de loi comme elle aurait pu le faire les premiers jours de l’année. Elle a mis trois séances à faire ce qu’une chambre impatiente et ennuyée aurait accepté ou rejeté au bout d’une heure. Cette belle et forte discussion n’a pas, malgré quelques répétitions et quelques longueurs inévitables, été troublée un instant par des marques d’impatience et d’inattention. Cependant la question était une de ces questions qu’on appelle spéciales, un débat de magistrats et de publicistes. Disons-le : il est impossible de ne pas être saisi de respect en voyant ces soldats, ces marins ces hommes illustres, accoutumés aux grandes choses, à une vie d’action, à des résolutions rapides, décisives, se livrer pendant trois jours, au milieu de l’été, avec une attention religieuse, à l’examen de cette question : Y aura-t-il un noviciat auprès du tribunal de la Seine ? La chambre a rejeté et le projet de la commission et celui du gouvernement, un seul article excepté. On se tromperait si l’on cherchait à voir dans ce rejet un vote politique. La question était grave, compliquée, difficile. La chambre a pensé que la mesure n’était pas urgente, et que la question méritait d’être remise à l’étude et mieux élaborée.

Le vote de la loi sur les paquebots transatlantiques a été remarquable par l’absence complète de boules noires dans l’urne du scrutin. Il n’y avait pas même les quatre ou cinq boules noires qui paraissent l’accompagnement obligé de toute résolution législative. Il ne s’est pas trouvé dans la chambre, dans aucune des nuances politiques qui s’y dessinent, un membre qui ait pu imaginer de s’opposer à cette grande mesure. C’est qu’il y avait au fond de ce vote une question de puissance et d’avenir pour le pays. C’est qu’en établissant sur une grande échelle des relations régulières avec le Nouveau-Monde, au moyen de la vapeur, la France prouvait, qu’elle aussi voulait être une puissance maritime et commerciale de premier ordre, convaincue que dorénavant, à mesure que les communications maritimes rapprocheront d’une manière de plus en plus prodigieuse les diverses parties du globe, toute nation qui ne pourrait pas partager l’empire des mers et participer par les richesses de son sol et les produits de son industrie au développement de l’échange international, tomberait infailliblement au second rang.

Aujourd’hui, l’impulsion est donnée sur tous les points, dans nos ports comme dans nos ateliers, pour notre commerce intérieur comme pour nos relations étrangères. Tandis que dans nos chantiers se préparent à la hâte ces vaisseaux que la vapeur transportera rapidement aux parages transatlantiques, nos chemins de fer s’étendront sur des lignes considérables ; ils ne s’associeront plus seulement aux délassemens et aux plaisirs des habitans de la capitale et de la banlieue ; ils s’associeront au commerce national, et ils en développeront la puissance.

Le chemin de Paris à Orléans commence à tisser ce grand lien qui doit rapprocher de plus en plus le midi et le nord de la France, les pénétrer, pour ainsi dire, l’un de l’autre. Lorsque nous pourrons atteindre Bordeaux dans vingt heures, et Bayonne dans trente, les cimes des Pyrénées s’abaisseront devant notre commerce et notre politique plus qu’elles ne l’ont fait devant le génie de Louis XIV et les armes de Napoléon.

Les lois votées ne sont que le commencement d’un grand travail national ; elles seraient la cause d’une dépense hors de proportion avec le résultat, si elles n’étaient pas suivies d’autres projets et d’entreprises nouvelles. Le chemin d’Orléans serait comme la culée d’un pont non achevé, et ceux de Rouen, de Lille, de Strasbourg, pourraient, s’ils n’étaient promptement rattachés à nos ports de l’Océan, devenir funestes à notre commerce maritime au profit des ports de l’Escaut et de la Hollande.

Le Hâvre et Dunkerque attendent avec une juste impatience les projets que le gouvernement doit élaborer pour compléter le système de nos communications à vapeur, système où ces ports doivent figurer comme des points culminans, ou, à mieux dire, comme des planètes principales, ralliées au point central qui est Paris.

Le moment est d’autant plus opportun que les capitaux anglais, frappés des avantages que nos chemins de fer peuvent offrir, se montrent disposés à franchir la Manche et à venir en aide aux capitalistes français. Ce concours nous mettra à même d’entreprendre de grandes choses sans détourner une portion de notre capital des emplois qu’il a déjà obtenus, sans rien enlever en particulier à l’agriculture, qui est loin d’avoir trouvé toutes les ressources dont elle aurait besoin. Ce n’est pas un des moindres services qu’aura rendus à son pays M. Guizot dans la haute position qu’il occupe à Londres, que d’avoir puissamment contribué à décider le concours des capitalistes anglais dans nos entreprises de chemins de fer.

Nul doute pour nous que le ministère va mettre à profit l’intervalle des sessions pour achever l’étude de ces grandes questions d’intérêt matériel et préparer les projets que les chambres devront discuter à la prochaine session. Lorsqu’on songe à tout ce qu’il a fait depuis son entrée aux affaires, il y aurait parti pris et mauvaise grace à vouloir douter de l’activité et de la résolution du cabinet pour tous les projets que réclame encore l’intérêt national.

D’ailleurs, la présentation de ces projets est la meilleure réponse qu’il puisse faire à toutes les attaques dont il est l’objet. Les petites passions, qui ne cessent de s’agiter, se calmeront en présence du pays satisfait et des chambres promptement saisies et tout occupées de questions si importantes pour la prospérité générale et la grandeur de la France.

Au fond il n’y a aujourd’hui, chez les hommes qui n’appartiennent point aux opinions extrêmes, ni colères sérieuses ni antipathies profondes. Tels qui se détestaient hier s’embrassent aujourd’hui, le contraire arrivera peut-être demain. Il est des natures élevées qui s’affligent de ces liaisons comme de ces inimitiés improvisées. La vérité est que toutes les opinions qui sont ou qui aspirent sérieusement aux affaires sont les mêmes au fond ; il serait difficile de signaler, nous ne disons pas les différences, mais les nuances qui les séparent. On change d’amis ou d’adversaires politiques précisément parce que ces changemens n’impliquent ni changement d’opinion ni changement de parti. Un 221 se rapproche du 1er mars sans rien abandonner de ses idées, et le 15 avril pourrait toucher la main au 12 mai sans lui imposer d’abjuration. C’est que tous veulent, et veulent franchement, la monarchie, la dynastie, la charte ; c’est que nul ne veut des réformes précipitées, exagérées, révolutionnaires ; c’est que nul n’entend mettre un veto absolu aux améliorations prudentes, successives, proportionnées à l’état réel du pays ; c’est, en un mot, que si l’on peut différer sur quelque moyen, on ne diffère point sur le but ; c’est que tout se réduit, en dernière analyse, à une question d’habileté, de bonne fortune, de situation politique, et nullement à une question de principes.

Les questions de principes donnent seules naissance à des partis opposés. Tant que des hommes politiques n’ont pas une formule à eux, un credo propre, clair, explicite, ils ne forment pas un parti séparé : ils ne sont qu’une fraction, une nuance d’un autre parti ; quelles que soient leurs querelles personnelles, ils ne peuvent se détacher définitivement du tout auquel ils appartiennent. Le 13 mars, le 11 octobre, c’est là un drapeau qu’on n’abandonne pas, quelle que soit la main qui l’élève. Seulement le nombre de ceux qui le suivent doit grossir, aujourd’hui que d’heureuses circonstances, que l’affermissement comme la modération de notre monarchie constitutionnelle permettent de faire de ce drapeau un signe de réconciliation et de paix, plutôt qu’un étendart de combats, aujourd’hui que même les amis ombrageux de la liberté garantie par la charte sont convaincus que nul ne songe à lui contester ses droits, et que les mots de transaction, de conciliation, de conciliation équitable, honorable, n’expriment pas des faits impossibles.

Deux évènemens ont signalé cette quinzaine. L’un est accompli, l’autre ne tardera pas à l’être. Nous voulons parler de l’arrangement conclu, sous la médiation de la France, entre l’Angleterre et Naples, et de la pacification de l’Espagne.

Notre intervention dans la querelle de l’Angleterre avec Naples est un évènement notable. Non-seulement il témoigne de l’intimité de nos liaisons politiques avec l’Angleterre, et de l’importance que notre allié y attache, mais il fait sentir l’influence française, et honore le nom de la France dans la péninsule italienne. Il doit produire des effets plus durables que la prise d’Ancône, coup de main hardi, mais dont les conséquences politiques s’affaiblissaient nécessairement de jour en jour. Dans la situation politique que les traités de 1815 avaient faite à l’Europe, la médiation entre l’Angleterre et Naples aurait été dévolue à l’Autriche, qui évidemment avait voulu se réserver la haute-main sur toutes les parties de l’Italie qu’elle n’avait pas réunies à ses états, à l’Autriche, qui à deux reprises n’avait pas hésité à envahir ceux des états italiens qui avaient tenté de se reconstituer selon les idées modernes. Notre royauté de juillet a su, sans se départir de son système, sans altérer ses relations amicales avec les autres puissances, reprendre en Italie le rôle qui lui appartient, et en prévenant une lutte entre Naples et l’Angleterre, une lutte qui pouvait avoir de singulières conséquences, elle a montré à l’Europe qu’elle sait concilier ce qu’elle doit à la dignité, à la grandeur et aux intérêts de la France, avec le respect des traités et le maintien de la paix européenne. Tout en faisant cesser son grave différend avec l’Angleterre, le royaume de Naples établira des relations commerciales plus régulières et plus intimes avec la France. La navigation à vapeur rapprochera de plus en plus le golfe de Naples du golfe de Lyon, et un commerce, que le monopole n’entravera plus, resserrera les liens qui unissent les deux pays. Naples, par ses institutions, ses lois, son administration, est l’image vivante, si ce n’est de la France d’aujourd’hui, du moins de la France impériale.

Mais si les résultats de la médiation sont à la fois utiles et également honorables pour l’Angleterre, pour le royaume de Naples, pour la France, toujours est-il que ces résultats n’étaient pas faciles à obtenir. Il n’est pas facile d’être médiateur impartial, équitable, entre deux puissances si inégales, entre le fort et le faible, lorsque le premier se croit profondément blessé dans ses droits, lorsque le second a le juste sentiment que sa faiblesse elle-même doit le rendre d’autant plus délicat sur la question d’honneur et de dignité, que sa condescendance pourrait être interprétée comme un acte de soumission.

M. Thiers a prouvé qu’il n’est pas moins habile dans le cabinet qu’à la tribune. Tous les intérêts légitimes ont été conciliés, toutes les convenances ont été respectées dans le conclusum accepté par les plénipotentiaires anglais et napolitain.

Sans entrer dans la question, délicate et irritante de savoir si, par l’établissement du monopole des soufres, un traité avait été violé, on a pu reconnaître sans inconvénient pour personne que le monopole n’avait été employé par la cour de Naples que comme un moyen d’imposer les soufres et d’en soumettre l’exploitation à certains règlemens de police. C’est là un but que le gouvernement de Naples, comme toute puissance indépendante et souveraine, a le droit d’atteindre. Mais le monopole n’est ni le seul, ni le meilleur moyen qu’on puisse employer à cet effet. Ainsi le gouvernement de Naples peut résilier le contrat passé avec la compagnie Taix sans diminuer ses droits d’état souverain, et l’Angleterre, satisfaite de la suppression du monopole et de l’assurance qu’il ne sera pas rétabli sous d’autres formes et d’autres noms, n’avait plus d’intérêt à voir qualifier d’une manière quelconque le fait du gouvernement napolitain.

Restait une question non moins délicate et fort grave d’ailleurs au point de vue des intérêts matériels : c’était la question des réclamations élevées par ceux des sujets anglais qui prétendaient avoir éprouvé des dommages par suite du monopole.

Il y avait là une double difficulté. Quel serait le juge de ces réclamations ? Sur quelles bases établirait-il son jugement ? Il est facile de comprendre que si l’équité la plus éclairée et la plus ferme n’eût pas présidé à la solution de ces deux questions, le gouvernement napolitain eût pu se trouver exposé à des demandes exorbitantes, à des réclamations sans fin.

L’intervention de la France a coupé court à ces difficultés. Le médiateur a proposé un arrangement que ne pouvait refuser l’équité bienveillante du roi de Naples envers les personnes qui avaient souffert du monopole. L’Angleterre s’est empressée d’adhérer aux propositions de la France.

Il n’y aura lieu à indemnité que pour ceux des sujets anglais qui prouveraient qu’ayant passé des marchés à livrer avant l’établissement du monopole, ils ont été mis hors d’état de tenir leurs engagemens, pour ceux qui, étant propriétaires et fermiers de mines, n’auraient pu extraire ou exporter les soufres que le montant de leur capital d’exploitation leur permettait d’obtenir ; enfin, pour ceux qui prouveraient avoir souffert des pertes appréciables et certaines pour n’avoir pu exporter, ou pour ne l’avoir pu qu’à des conditions plus onéreuses, les soufres qu’ils avaient achetés avant le monopole.

Ces trois catégories de réclamations seront jugées et liquidées par une commission ad hoc, siégeant à Naples. Elle sera composée de deux commissaires anglais, de deux commissaires napolitains, et d’un commissaire français, faisant fonctions de surarbitre et désigné d’avance par le gouvernement français.

Il serait difficile d’imaginer un accommodement plus équitable et qui pût davantage rassurer le gouvernement napolitain contre toute demande exagérée.

L’insurrection carliste en Espagne est aux abois. Privée de ses chefs, du comte d’Espagne, de Segarra, de Balmaseda, de Cabrera, réduite à quelques bandes de Catalogne, elle dégénérera bientôt en un brigandage local qu’aucune pensée politique ne relèvera, et dont la répression n’appartiendra plus qu’à la maréchaussée et aux tribunaux.

Notre gouvernement n’a pas hésité un instant sur le sort des chefs carlistes qui ont cherché un asile sur le territoire français. Quelles que soient les atrocités qu’on leur reproche, le gouvernement ne devait pas livrer des hommes que la politique avait égarés, mais il ne pouvait, pas non plus leur laisser une liberté dont, par leurs antécédens, ils n’auraient pas tardé à abuser, en recommençant la guerre civile. La France doit leur être un lieu d’asile, mais non un abri pour se reformer impunément et se préparer à de nouvelles et sanglantes attaques contre les institutions de leur pays, la sûreté de notre allié, les intérêts de notre commerce et de notre politique.

Nous devons les regarder comme des prisonniers de guerre que nous ne consentirons à relâcher que le jour où une paix bien affermie leur aura enlevé toute chance probable d’agiter l’Espagne et de nous exposer à de nouvelles pertes et à de nouvelles dépenses.

Le motif de la révocation de l’amiral Baudin, que le gouvernement n’a prononcée qu’avec un grand sentiment de peine, est complètement étranger à l’expédition de la Plata. Tout ce qu’on a dit à cet égard est inexact.

L’expédition reste ce qu’elle devait être, quant à son but et quant à ses moyens. Rien n’est changé ; nous l’affirmons. C’est avec le ministre de la marine, avec le président du conseil et avec l’amiral Baudin que tous les détails de l’expédition ont été réglés ; ils ont été ensuite présentés au conseil et approuvés.

Il avait été résolu que l’amiral commandant réunirait les pouvoirs diplomatiques et militaires, que la force en matelots serait près du double de celle qu’avait eue l’amiral Leblanc, que le matériel serait considérablement accru, que des bâtimens à vapeur seraient ajoutés aux nombreux bâtimens à voile dont se compose la flotte française ; qu’en un mot, on mettrait le nouveau chef en mesure d’appuyer les négociations par une force imposante. Si les négociations ne réussissaient pas, si une expédition maritime appuyant nos alliés américains était reconnue insuffisante, l’amiral devait s’en expliquer et faire connaître ses vues au gouvernement.

On prétend que l’amiral Baudin a demandé des troupes de débarquement qui lui ont été refusées : c’est là une erreur.

Un moment il a été question de remplacer quinze cents matelots qui étaient nécessaires pour compléter l’armement de la Plata par quinze cents soldats de l’infanterie de marine. C’est le ministre de la marine qui avait spontanément proposé cela, parce que les quinze cents soldats, étant tout organisés, devaient être plus tôt prêts que les quinze cents matelots. Depuis on a trouvé le moyen de prendre ces quinze cents matelots dans l’escadre de réserve, où ils seront remplacés sous deux mois par l’inscription maritime, et l’armement est resté ce qu’il devait être.

M. Baudin avait accepté tout cela. Il était parti pour Cherbourg ; il avait arboré son pavillon à bord de la frégate la Gloire.

Voici ce qui s’est passé depuis, et ce que nous racontons à regret. M. l’amiral Baudin avait demandé le déplacement d’un consul et la nomination à sa place d’un autre consul, tous deux résidant dans les mers du Mexique, et par conséquent fort étrangers aux affaires de la Plata. Le président du conseil avait refusé tout ce qui pouvait ressembler à des conditions imposées au gouvernement ; mais, après examen des faits, il avait reconnu que, dans l’intérêt du service, et en exécution du budget que les chambres viennent de voter, des nominations et des mutations dans le personnel consulaire pouvaient et devaient être faites. Il attendait, pour exécuter ces mouvemens, le vote du budget, lorsqu’il a reçu de Cherbourg, de l’amiral Baudin, la déclaration que si, sous trois jours, tel consul n’était pas nommé, tel autre révoqué, l’amiral donnerait sa démission. C’est à cette singulière sommation que le gouvernement a répondu en retirant à l’amiral son commandement. Il faut ajouter qu’avant cette mesure de rigueur il avait été écrit à M. Baudin des lettres pour lui faire sentir son erreur et le rappeler à la subordination de laquelle un officier ne doit jamais sortir.

Nous racontons ces faits uniquement pour réfuter les erreurs répandues par quelques journaux. L’amiral Baudin est un brave officier dont les services sont regrettables. Il s’est trompé, il le reconnaîtra lui-même. Mais il ne faut pas que le tort d’un officier soit une occasion d’accusations injustes contre le gouvernement.

L’amiral Makau, qui remplace l’amiral Baudin, est un officier plein de capacité et d’énergie qui a fait ses preuves en plus d’une occasion. Il est digne en tout point du commandement qui lui est confié.


— L’Académie des Sciences a tenu le 13 juillet sa séance annuelle, et, cette fois, nous aimons à en faire la remarque, cette solennité a eu lieu à l’époque fixée par l’usage et les règlemens. Le public a écouté avec un intérêt soutenu et une curiosité particulière une notice sur M. Frédéric Cuvier, lue par M. Flourens. Cet éloge est le premier que le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences ait eu occasion de prononcer depuis son élection à l’Académie Française. C’était donc comme un premier et piquant essai de son prochain discours de réception. Pour être juste envers le savant naturaliste, nous devons dire que ce morceau, bien composé, est écrit dans un ton et dans des proportions parfaitement convenables. La clarté, la précision, la finesse du style, qui sont les véritables qualités du genre, attestent un écrivain délicat et exercé. Plusieurs morceaux ingénieusement pensés et écrits, un, entre autres, sur les limites de l’instinct et de l’intelligence dans les animaux, ont captivé à un haut degré l’attention de l’auditoire. M. Becquerel avait commencé la séance par la lecture d’un mémoire sur plusieurs applications nouvelles de l’électricité aux arts et à l’industrie, particulièrement sur la substitution de l’électricité aux procédés anciens dans l’exploitation des mines et la séparation des métaux. M. Becquerel a su mettre avec beaucoup d’art ces importans résultats de la science, dont quelques-uns lui appartiennent, à la portée des auditeurs. En somme, cette séance, grave et fort courte, ce qui est aussi un éloge, soit dit sans épigramme, nous a paru répondre à ce qu’on est en droit d’attendre d’un corps savant, dans les rares occasions où il se met en communication familière avec le public.

Une autre section de l’Institut, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, privée, par la mort de M. Daunou, de son illustre et bien regrettable secrétaire perpétuel, travaille, dit-on, en ce moment, à lui donner un successeur. Nous ne sommes, ni ne voulons être initiés aux secrets du conclave. Toutefois, nous entendons dire que l’enfantement est laborieux. Nous le comprenons : ce n’est pas chose facile que de trouver une main capable de tenir la plume si exercée, si sage et si sûre, qui traçait naguère l’éloge du grand orientaliste Sylvestre de Sacy, près de soixante ans après avoir écrit l’éloge de Boileau. L’Académie des inscriptions, en désignant un de ses membres pour lui servir d’organe habituel auprès du public, n’oubliera pas, sans doute, qu’au dehors on ne juge guère les sociétés savantes que sur le mérite de leur principal interprète. Les diverses classes de l’Institut l’ont bien senti. Les sciences mathématiques et physiques, les beaux-arts, la littérature, les sciences morales, se sont fait représenter par les hommes les plus éminens qu’ils pussent choisir, par MM. Villemain, Mignet, Raoul-Rochette, Arago, Flourens. Il est naturel que l’Académie des Inscriptions tâche de ne pas rester en arrière de tels choix, et veuille se personnifier dans ce qu’il y a de plus habile au milieu d’elle. Nous souhaitons particulièrement que, puisqu’il s’agit surtout d’écrire, elle songe qu’il pourrait être bon de faire choix d’un écrivain.


— La Revue des deux Mondes a été, depuis quelque temps, l’objet d’assez grossières attaques, auxquelles nous ne voulons pas donner, en y répondant, une importance qu’elles n’ont pas. On nous accuse, d’une part, de nier les talens reconnus, et, d’autre part, d’étouffer les talens naissans. Ce serait presque odieux si c’était moins ridicule. Ceux qui nous accusent savent très bien ce qui en est, et combien il serait facile de leur donner, sans se fâcher, une leçon sévère qu’ils méritent ; mais ils savent aussi qu’une réponse amène une réplique, et cela s’appellerait, pour eux, une polémique de journaux. On a donc compté sur notre silence, et l’on ne s’est pas trompé tout-à-fait. Il est aisé de calculer jusqu’à quel point l’impunité prévue peut inspirer une certaine audace. Cependant, comme ces attaques, d’abord obscures, ont été répétées par une feuille quotidienne, il est juste que ceux de nos lecteurs à qui cette feuille aura pu tomber sous la main, sachent quel est le motif de ces accusations, et le cas qu’ils en doivent faire.

« Vouloir être imprimé dans la Revue, et ne pas l’être. » To be or not be, comme dit Hamlet, voilà toute la question. De là, les récriminations, colères, injures, etc.

C’est une chose assez triste à dire, et un homme de bon sens aura peine à croire qu’une pareille folie puisse être réelle ; elle existe pourtant, et les reproches qu’on nous fait n’ont pas d’autre cause. Ils nous sont adressés par des gens qui voudraient acquérir un nom à tout prix, et qui nous posent ; pour ainsi dire, le pistolet sur la gorge, en nous disant la bourse, la gloire, ou la vie ! Aujourd’hui que la presse a de si nombreux organes, et que les moyens de publication sont si répandus, il semblerait qu’on ne fit pas grand tort à un auteur en lui rendant poliment son œuvre et en lui conseillant d’aller chez le voisin ; mais il n’en est rien. La Revue des deux Mondes a été baptisée du nom d’arche sainte, et, bon gré mal gré, on veut y entrer. L’ancien cénacle, tant envié, a été attaqué avec plus de force, mais avec moins de violence. Il y aurait de quoi nous rendre fiers, si les assiégeans étaient plus redoutables, et si tel d’entre nous ne se souvenait pas que le gardien de la citadelle, au moment même où il venait de fermer sa porte à un visiteur presque illustre, frappait à celle d’un poète presque inconnu, qui, en quatre ans, avait fait six mille vers et gagné 500 francs.

Quoi qu’il en soit, nous espérons que le public, en lisant les articles de nos récens adversaires, comprendra facilement les raisons qui nous empêchent d’insérer tout ce qu’on nous présente. Nous espérons aussi que cette colère maladive s’apaisera ; peut-être cette triste chose est-elle plus à plaindre encore qu’à blâmer, car elle naît ou de la pauvreté, qui est respectable, ou de l’ambition, qui veut l’être. On cherche un peu de fortune ou un peu de bruit ; on voudrait bien faire, et l’on ne sait que faire. L’encre et le papier sont les moins coûteux de tous les outils ; on se fait littérateur aujourd’hui comme autrefois abbé ou chevalier, à sa guise ; on écrit et on veut être lu, et, pour être lu, être imprimé : tout cela n’a rien que de naturel, mais il ne faut pas aller trop loin.


— Sous le titre d’Études sur les Réformateurs contemporains, ou Socialistes modernes, M. Louis Reybaud vient de publier l’ensemble de ses travaux sur Saint-Simon, Charles Fourier et Robert Owen, travaux dont les lecteurs de la Revue ont pu apprécier l’intérêt et la portée. Des conclusions toutes nouvelles et des aperçus érudits sur les origines et la filiation de ces utopies complètent le livre et lui donnent un bel intérêt d’ensemble. Dans un moment où ces doctrines aventureuses cherchent à attirer sur elles l’attention du public, il est utile de savoir comment elles ont été appréciées par une critique sage et judicieuse. Nous reviendrons sur cet ouvrage, qui au mérite de l’exécution unit le mérite des tendances.