Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1840

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Chronique n° 199
31 juillet 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1840.


Le gouvernement et le pays ont noblement répondu au défi du cabinet anglais, le pays par les sentimens qu’il a manifestés, le gouvernement par les mesures qu’il vient de prendre.

Nous disons au défi, car les dangereuses conséquences du pacte que la Russie et l’Angleterre viennent de signer, ont été si souvent signalées par la France, qu’il est impossible de ne pas voir dans ce traité une sorte de provocation.

Nous disons du cabinet anglais, car cette étrange convention, loin d’être l’expression des vœux de l’Angleterre, n’est que le résultat des caprices opiniâtres et superbes de lord Palmerston, habilement exploités par les agens russes et subis par ses collègues. Si elle était conforme aux vœux du pays, aux intérêts bien entendus de l’Angleterre, la presse anglaise aurait été unanime à la demander, unanime à la justifier, et les collègues de lord Palmerston, certes aussi bons Anglais que lui, n’auraient pas résisté des mois et des mois à une mesure qui aurait été bonne en soi et nationale.

Le ciel nous préserve de répéter, à l’endroit de lord Palmerston, les expressions par trop grossières qu’une juste et vive indignation a laissé tomber de quelques plumes. Mais nous savions depuis long- temps, et nous l’avons dit plus d’une fois, que, même dans les matières les plus graves, l’imagination domine chez le noble lord et lui dicte des résolutions que son amour-propre saisit avec obstination, et que ne saurait avouer la maturité réfléchie de l’homme d’état. Plus d’une fois le ministre anglais a failli, par l’impétuosité et l’audace aventureuse de ses déterminations, compromettre la paix du monde. Le bon sens de ses collègues, ainsi que la fermeté et la prudence de notre politique, avaient pu jusqu’ici prévenir tout écart trop fâcheux, tout emportement irréparable. Mais ce n’était pas sans irritation, ce n’était pas sans rancune que son esprit violent et superbe subissait le joug de la modération et de la sagesse politique. La Russie, toujours habile à démêler, toujours prête à exploiter les mauvaises passions, n’a pas manqué l’occasion que le noble lord lui offrait ; elle s’est jetée sur lui comme sur une proie importante à saisir, impuissante à lui résister.

Les instructions de l’agent russe étaient fort simples. « Signez tout ce que lord Palmerston vous proposera. » Qu’importe en effet à la Russie ? Pourvu que l’alliance anglo-française soit rompue, que l’Angleterre, bien que gouvernée par les whigs, soit ramenée adroitement dans les serres de la sainte-alliance, et que l’Orient soit de nouveau agité de fond en comble, qu’importe à la Russie la teneur des conventions signées à Londres ? Éloigneront-elles d’une seule lieue la Russie de Constantinople ? Lui ôteront-elles un seul de ses bataillons ? La feront-elle renoncer à un seul de ses empiétemens en Orient ? Qui ne voit que c’est lord Palmerston qui joue ici un rôle pitoyable, le rôle de dupe ? La politique n’a jamais raison contre le bon sens, car elle n’est que du bon sens. Diviser les forces de l’Occident et brouiller en même temps les affaires de l’Orient, c’est décerner à la Russie un empire de plus, l’empire de l’Asie.

Déjà il y a quelques mois, ce fameux traité, ce pacte anglo-russe que l’histoire aura peine à enregistrer, tant il est étrange et contraire aux intérêts anglais, était sur le point d’être signé. Le cabinet anglais, averti par les fermes déclarations de la France, recula devant cette œuvre. Lord Palmerston dut encore subir la raison, le bon sens de ses collègues ; mais nul ne fut dupe de cette résignation. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir plus qu’on ne disait, plus qu’il ne convenait de publier, pour se dissimuler que ce n’était là qu’un succès dont le terme était aussi incertain que l’humeur de lord Palmerston est impétueuse et fantasque. Notre cabinet, notre ambassadeur à Londres, savaient très bien ce que d’ailleurs tout homme sensé et connaissant quelque peu les personnes pouvait conjecturer ; ils savaient que l’esprit du ministre anglais s’aigrissait de plus en plus contre le pacha et contre la France, et que la résistance de ses collègues par la force des choses s’affaiblissait à mesure que la situation du cabinet anglais devenait plus critique. Lord Palmerston attendait avec impatience le jour où il pourrait mettre le marché à la main à lord Melbourne, et ne lui laisser d’option qu’entre le traité anglo-russe et la dissolution du cabinet. La démission de lord Palmerston aurait, il est vrai, dissous le ministère whig. Le cabinet anglais a préféré à une noble et brillante retraite la signature d’un traité qui, s’il pouvait être sérieux, n’offrirait que deux issues, la guerre universelle, ou l’Europe acceptant en Orient, des mains de la Russie et de l’Angleterre, le déshonneur.

D’autres circonstances ont contribué à précipiter la signature des quatre puissances. Nous ne voulons pas mentionner la mort de ce monarque vénérable dont le jugement et l’autorité ont refréné tant de mauvaises passions et empêché tant de folies. Certes ce n’est pas lui qui aurait légèrement apposé sa signature à un pacte qui sous peu sera couvert de ridicule ou aura commencé une phase toute nouvelle dans la politique européenne. Ce n’est pas lui qui aurait approuvé lord Palmerston lorsqu’il imaginait de traiter la France comme une puissance de second ordre, de conclure sans elle, cherchant à l’endormir par de fausses apparences d’amitié, une convention sur un sujet qui intéresse mille fois plus la France que la Prusse, et dans lequel la France a bien autrement le droit d’intervenir, si intervention il y a, que la Prusse, et l’Autriche même.

La Prusse et l’Autriche régentant l’Orient, sans le concours et l’assentiment de la France, comme s’il s’agissait de mettre à la raison je ne sais quel principicule de la confédération allemande !

On est forcé de se demander comment des hommes graves, des hommes d’état consommés, ont pu accepter de pareilles illusions ! Quoi ! parce que la France, dans sa loyauté et dans sa force, a voulu renfermer la révolution de 1830 dans ses propres frontières, qu’elle a préféré les profits certains et solides de la paix aux chances brillantes de la guerre, on aurait pu imaginer que la France acceptera humblement la dictature orientale de la Russie, secondée par l’Angleterre, qui s’aveugle sur ses vrais intérêts ! Étrange erreur ! Ce serait méconnaître la France, le roi, le cabinet ! ce serait prendre la modération pour de la faiblesse, la prudence pour de la timidité ! ce serait raisonner, par une bizarre coïncidence, comme ces partis extrêmes dont on repousse les principes et dont on fait profession de mépriser le jugement !

Il y a, quoi qu’on en dise, au fond du pacte signé à Londres, un reste du vieux levain de la sainte-alliance conservé à Saint-Pétersbourg ; c’est au nom des vieilles haines contre la France qu’on a intrigué à Vienne et à Berlin ; on s’est cru en mesure de braver la royauté de juillet, de lui faire subir un affront. On s’est trompé.

Il n’est pas moins vrai que c’est dans de pareilles intrigues qu’a trempé, sans s’en douter, le ministère anglais, un cabinet whig ; il a fait là ce à quoi, je ne dis pas un ministère radical, mais un cabinet tory n’aurait jamais consenti, car il aurait aperçu le piège, et un sentiment de dignité et de fierté nationale lui aurait dit que le peuple anglais ne ratifiera jamais un pacte qui le met à la suite de l’oppresseur de la Pologne.

Il n’est pas moins vrai que l’Autriche et la Prusse, entraînées par la vieille habitude de marcher d’accord avec la Russie, ont oublié un instant la sage maturité de leurs conseils, cette prévoyance vigilante qui a gardé jusqu’ici la paix du monde, et cela pour signer un pacte dont nul ne peut calculer les conséquences. Cependant ce n’est pas la Russie qui a le plus d’intérêt à bien peser toutes les conséquences de ce traité, à se rendre compte de toutes les nécessités qu’il peut enfanter.

L’assurance orgueilleuse de lord Palmerston a fini par surprendre la religion des hommes d’état éminens qui dirigent les affaires de la Prusse et de l’Autriche. « Il est temps d’en finir, disait-il, le pacha est sans force réelle, il est en horreur aux populations (ce sont là les rapports que lui faisaient deux touristes anglais, jugeant des hommes et des choses avec ce tact et cette sûreté de jugement qu’on connaît à cette sorte de voyageurs) ; la moindre démonstration suffira. La France s’intéresse à Méhémet-Ali, elle ne veut pas agir contre lui ; mais elle laissera faire, elle fera entendre quelques plaintes, elle nous enverra une note. Avant que ces communications soient accomplies, que les explications soient données, l’affaire sera terminée, et tout sera dit. C’est ainsi que les choses se sont passées lors des affaires de Modène, de Bologne, de Francfort. »

Ce langage est devenu plus instant, lorsque, d’un côté, les affaires d’Espagne, d’Afrique, de la Plata, ont paru détourner de l’Orient les regards de la France, et lorsque, d’un autre côté, l’insurrection de la Syrie a fait espérer que les forces du pacha ne suffiraient pas à l’étouffer rapidement.

Nous ne voulons pas rechercher ici l’origine secrète de tous ces faits. Sans nous faire l’écho de tous les bruits répandus à cet égard, nous pourrions citer quelques faits singuliers sur lesquels nous reviendrons peut-être un jour ; laissons tout cela pour le moment. Que nous importent les causes premières de ces évènemens ? Nous ne songeons pas à contester à lord Palmerston et aux diplomates russes le mérite, si c’en est un, de ne négliger aucun moyen de succès, et de ne pas trop se montrer difficiles sur le choix.

Mais le fait qui est venu donner l’impulsion décisive à l’impatience frémissante de lord Palmerston, ce sont les avances loyales, pacifiques, que le pacha a faites à la Porte depuis le renvoi de Kosrew ; c’est l’offre spontanée de rendre au sultan sa flotte. Encore une fois, l’histoire refusera de croire à une si grande étrangeté d’humeur et de conduite. — Méhémet-Ali fait des avances ; c’est le moment de le repousser. Il offre de restituer la flotte ; il faut lui débaucher ses populations. Il demande, lui vainqueur, un arrangement raisonnable ; c’est le cas d’aider le vaincu à le fouler aux pieds. — Et pourquoi tant de colère, tant d’empressement à rendre impossible tout arrangement amiable ? Les raisons les voici : et puis ne répétez pas, si vous le pouvez, le fameux mot : quantilla sapientia regitur mundus ! — L’offre de la flotte est un conseil de la France ; c’est donc une preuve de l’influence française, et c’est ainsi que le fait sera envisagé en Orient. — Je crois que le noble lord nous faisait trop d’honneur, et que la France n’était pour rien dans l’offre du pacha. — Il offre la flotte et demande un arrangement ; donc il a peur, donc il est faible ; le moment est venu de l’écraser. — Enfin, disait la Russie, si le traité n’est pas signé, signé à l’instant même, la Porte se décourage ; elle traitera directement avec le pacha ; c’est là ce que veut la France, c’est le but de ses efforts ; et vous, Angleterre, vous perdrez toute influence en Orient. Ce qui voulait dire, traduit en d’autres ternes : si le sultan et le pacha parviennent à s’entendre, il n’y a plus de chances pour les Russes d’être appelés à sauver Constantinople ; notre invasion est indéfiniment reculée ; il faut à tout prix que lord Palmerston, par ses étranges préventions contre la France et sa haine pour le pacha, nous aide à brouiller les cartes. — Ils ont parfaitement réussi.

Ainsi, en résumé, la convention a été signée par la Russie contente, joyeuse ; par l’Angleterre, un seul homme en étant pleinement satisfait, lord Palmerston ; par l’Autriche et la Prusse sous l’empire d’une vieille habitude, sans conviction et dans la fausse supposition de l’adhésion tacite de la France ; enfin, par la Porte. Ceci est grave et mérite une explication.

Beaucoup de personnes paraissent croire que le traité signé à Londres n’est autre chose qu’une convention préparatoire entre l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche. On se trompe. C’est un traité de ces quatre puissances avec la Porte. L’envoyé turc a signé, et un courrier est parti à l’instant même pour aller chercher à Constantinople la ratification du traité. C’est à ce point de vue qu’il faut se placer, si l’on veut apprécier dans toute sa portée le fait du négociateur anglais ; c’est à ce point de vue qu’il est facile de reconnaître combien ce fait est blessant pour la France, mauvais en lui-même, déplorable ou ridicule par ses conséquences.

Sans doute le gouvernement français n’a pas été, surpris. Il y a long-temps que les dispositions de lord Palmerston lui étaient connues, il y a long-temps qu’il le voyait nager en pleines eaux russes, il y a long-temps qu’il s’attendait d’un instant à l’autre à la signature de quelque pacte anglo-moscovite. Qu’est-ce à dire ? Est-il moins vrai qu’on a fait tout ce qu’on a pu pour nous cacher ces démarches ? Est-il moins vrai qu’un traité formel a été conclu avec la Porte sans que la négociation ait été rendue commune à la France, sans qu’elle ait été invitée à y prendre part et à en discuter les clauses ? Est-il moins vrai que les choses faites on nous a fait passer un memorandum où l’on affecte d’espérer que, bien que peu disposés à un concours matériel, nous voudrons du moins aider les quatre puissances de notre concours moral ? C’est ainsi que lord Palmerston traite l’alliée de l’Angleterre ! Et cette alliée, c’est la France !

Aussi que dit-il pour excuser cet étrange procédé ? La France et l’Angleterre ont marché contre la Hollande, et la France a pris Anvers en vertu d’une convention à laquelle n’avaient été appelées ni l’Autriche, ni la Russie, ni la Prusse.

Mais d’abord la France de juillet était-elle l’alliée, l’alliée intime de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche ? Était-elle leur alliée et par les traités et par l’uniformité des principes, des institutions, des situations politiques ?

Il y a plus. Qu’est-ce que la prise d’Anvers comparée à la question d’Orient ? Qu’est-ce qu’un fait isolé, déterminé, comparé à une tentative qui peut engager en Orient une lutte longue et sanglante, appeler sur le théâtre des évènemens les forces de plus d’une puissance, et fournir mille occasions de chocs terribles, de complications funestes ?

Il y a cependant un point d’analogie qui a peut-être échappé aux négociateurs de la convention et que nous tenons à rappeler, certains d’ailleurs que notre gouvernement ne l’a point oublié.

La Prusse, lors de l’affaire d’Anvers, était moralement sûre que la France ne songeait pas à des conquêtes, qu’aussitôt la citadelle d’Anvers prise, elle la remettrait à la Belgique et rappellerait ses troupes. La Prusse cependant réunit sur la frontière une armée de soixante-dix mille hommes. Nous sommes loin de l’en blâmer ; c’était son droit, c’était plus, c’était son devoir. Que ce devoir étroitement accompli nous rappelle aujourd’hui le nôtre. On veut se jeter dans des entreprises dont il n’est donné à qui que ce soit de prévoir les conséquences, les contre-coups, les complications ; on a voulu nous lancer dans l’inconnu : soit. Que la France proportionne ses préparatifs et ses précautions aux plus grands évènemens. La France le peut ; la prudence comme l’honneur le lui commandent.

Aujourd’hui on abuse de la modération de son langage, de ses paroles mesurées, courtoises, du désir qu’elle a trop montré peut-être de tout concilier, de son amour de la paix. Parce qu’elle s’est abstenue de toute parole arrogante et impérieuse, parce qu’en faisant valoir les considérations d’équité qui militent en faveur du possesseur de la Syrie, elle n’a pas dit : « Malheur à qui y touchera ! » on voudrait aujourd’hui lui persuader à elle-même qu’elle n’a jamais rien voulu de sérieux, que tout ce qu’elle désirait, c’était de ne pas agir elle-même contre Méhémet-Ali, que dès-lors la convention qu’on vient de signer ne peut lui être désagréable !

Au reste, empressons-nous de le dire, il n’y a pas dans cette conduite et dans ce langage, à beaucoup près, tout ce qu’il y aurait de blessant et d’ironique, s’ils venaient d’ailleurs. Le noble lord ne se doute pas de toute la portée morale de ses faits et de ses paroles. Il connaît mal, trop mal pour un ministre des affaires étrangères, le continent, la France, nos mœurs, le génie de notre nation, notre logique politique, notre juste susceptibilité, le caractère français. En vérité, sur la question intentionnelle, nous sommes prêts à accorder au noble lord un verdict avec circonstances atténuantes.

Nous sommes convaincus qu’il est, à cette heure, étonné, embarrassé, et s’il y avait chez lui moins d’orgueil, nous ajouterions, chagrin, des effets que son coup de tête a déjà produits de ce côté-ci de la Manche. II ne s’y attendait pas, et sur ce point il a fait partager à quelques-uns de ses collègues toutes ses illusions.

Aussi nous disent-ils avec un sérieux qu’on a peine à garder de son côté :

« L’alliance anglo-française, personne n’y touche ; elle nous est plus chère que jamais. Deux amis intimes ne peuvent-ils pas différer d’opinion sur un point particulier ? » C’est là, ou à peu près, le langage qu’un ministre anglais tenait, il y a peu de jours, dans le parlement. Quand il parlait du prix qu’il attache à l’alliance française, il ne mentait pas. Seulement son esprit si distingué d’ailleurs, son bon sens, avaient, sous l’influence de lord Palmerston, oublié que si l’on peut se séparer de son allié sans conséquences fâcheuses, cela ne peut arriver qu’à trois conditions : que la question sur laquelle on se divise d’opinion ne soit que secondaire, que la division n’entraîne d’autres conséquences que l’inaction et le statu quo, enfin et surtout que l’allié qui s’obstine dans son dissentiment ne passe pas par cela même dans un autre camp. Si l’une des trois conditions manque, que devient l’alliance ? Que pourrait-elle devenir, si on se séparait sur une question immense, complexe, qui peut embrasser le présent et l’avenir, l’Orient et l’Occident ? A plus forte raison, que deviendrait-elle, si les trois conditions manquaient à la fois ?

Pressé par les radicaux, qui s’indignent avec raison de voir l’Angleterre mise à la suite de la Russie, et par les tories, qui tous, si on excepte fois si honorable et si utile pour les deux pays ; étonné d’ailleurs du langage et de l’attitude de la France, le noble lord a été contraint de jouer dans le parlement un rôle que nous ne voulons pas qualifier. Il n’a pas osé avouer le traité, il n’a pas osé avouer même un préparatif de mesures coërcitives ; il s’est renfermé dans des négations hautaines que le noble lord peut prendre pour de la fierté, qui ne nous paraissent à nous qu’embarras et gaucherie, embarras et, gaucherie dont nous lui savons gré du reste, car ils prouvent qu’il commence à se douter qu’il a fait fausse route, qu’il s’est jeté dans une carrière que tout ministre habile et loyal de l’Angleterre doit s’empresser de quitter au plus vite. Le noble lord s’est laissé mener loin par la fougue de son esprit et par ses préventions personnelles. Homo sum. Mais comme nul ne conteste d’ailleurs sa loyauté, son habileté, nous voulons encore croire qu’il trouvera dans son ame assez d’élévation et assez de force pour revenir sur ses pas.

Voulût-on pour un moment oublier le juste ressentiment de la France, et juger la mesure en simple spectateur, comment ne pas reconnaître que le noble lord s’est laissé entraîner dans une faute dont son pays a le droit de lui demander compte ?

En effet, que veut-il ? Contraindre Méhémet-Ali à évacuer la Syrie ? à se contenter de la vice-royauté d’Égypte ? Prenons cela à la lettre ; croyons (notre bonté est grande) qu’après avoir arraché au vainqueur de Nézib la Syrie, on lui laisserait la possession paisible de l’Égypte.

Toujours est-il qu’il faut se placer dans deux hypothèses bien diverses. Ou Méhémet-Ali peut et veut opposer une vigoureuse résistance, ou Méhémet-Ali n’a ni la volonté ni les moyens de résister.

Qu’il le veuille, s’il le peut, il serait ridicule d’en douter. Après une vie forte et glorieuse de soixante-dix ans, lorsqu’on touche au but, lorsqu’on sait qu’on a pour soi les sentimens d’une partie considérable de l’Europe, on ne renonce pas lâchement à tous ses projets, à l’avenir de sa famille, à la gloire.de son nom.

Méhémet-Ali opposera une résistance habile et désespérée. En a-t-il les moyens ? Pourquoi en douter ? Le vainqueur de Nézib a-t-il perdu tout à coup son armée, sa flotte, son trésor, son habileté, son expérience, son courage ? Il n’en a pas abusé, il est vrai ; il n’a pas franchi le Taurus, il s’est abstenu de tout ce qui pouvait troubler la paix du monde, il a compté sur la prudence de la Porte, sur l’équité de l’Europe ; on veut lui prouver aujourd’hui qu’il s’est trompé, qu’il a eu tort de ne pas user de la victoire. Soit. Nous verrons lord Palmerston à l’œuvre, nous examinerons quels sont les moyens coërcitifs qu’il veut employer, leur efficacité, leur résultat probable. Supposons pour le moment ce résultat accompli. Le pacha résiste avec succès ou il succombe. Le noble lord veut-il nous dire ce qui arrivera dans l’une et l’autre hypothèse ?

Dans la première, l’alliance anglo-russe acceptera-t-elle le triomphe du pacha ? ou bien est-on disposé à couvrir le Bosphore, l’Égypte, l’Asie-Mineure, la Syrie, de flottes anglaises et de bataillons russes ? Le noble lord pense-t-il que l’Europe assistera les bras croisés à cette lutte, comme des oisifs assistent à un tournoi ?

Si, au contraire, le pacha succombe, à qui fera-t-on croire qu’il pourra conserver paisiblement l’Égypte après avoir été expulsé de la Syrie, après y avoir perdu la fleur de son armée, lorsque sa puissance de fait sera tout ébranlée et qu’elle n’imposera plus à personne ? Dans la situation de Méhémet-Ali on ne tombe pas à moitié. Que deviendront alors l’Égypte, Candie, la Syrie ? On les rendra à la Porte ; et c’est le pouvoir efflanqué du sultan qui pourra se ressaisir de ces provinces, de ces peuples, tout animés, tout bouillans d’idées nouvelles, d’esprit de révolte, de fermentations de tous les genres ! Seraient-ce les chrétiens de la Syrie, seraient-ce les Arabes de l’Égypte qu’on ramènera promptement, pacifiquement sous le sceptre des Turcs ? Nul ne le pense, le noble lord moins que personne. Un journal ministériel anglais a trahi en partie la pensée aventureuse et bizarre de lord Palmerston. Il rêve je ne sais quel établissement en Syrie, je ne sais quel royaume chrétien ou juif sous le protectorat anglais ; il veut faire de la Syrie quelque chose comme les sept îles. Et alors, sans doute, le moins qu’il puisse faire pour son nouvel allié, la Russie, ce sera de lui livrer Constantinople avec je ne sais quel périmètre de l’empire ottoman : tout cela probablement sans troubler la paix générale, sans qu’un coup de canon retentisse en Europe, sans qu’on aperçoive une seule mèche s’allumer dans la Méditerranée ; tout cela probablement en continuant à donner à la France le nom d’alliée, et la France continuant à le recevoir avec une charmante bonhomie !

Rentrons dans le sérieux. Il y a long-temps que nous l’avons dit, la possession de l’Inde, les voies nouvelles que le commerce paraît enclin à prendre à travers la Méditerranée et l’isthme de Suez, l’importance commerciale qui en résultera pour l’Égypte et pour les bords de l’Euphrate, tout cela a depuis quelque temps échauffé l’imagination de quelques personnes, en particulier de lord Palmerston. Il n’en conviendra pas ; mais il s’est dit sans doute à lui-même plusieurs fois que de Malte à Alexandrie il n’y a qu’un pas, et que de là aux Indes, une fois l’Angleterre maîtresse du pays, le trajet deviendrait aussi facile qu’il l’est aujourd’hui de Londres à Alexandrie. C’est en présence des grandes idées, des grands faits sociaux, que les hommes forts, ayant dans l’esprit un avenir réel, se séparent de ces hommes à imagination qui prennent l’impossible pour du grand.

Un homme d’état, en rapprochant la politique européenne de ces circonstances nouvelles et de l’état actuel de l’Orient, en aurait conclu qu’il fallait faire tourner au profit de l’Europe, de son industrie, de son commerce, la reconstitution politique de l’Égypte et de la Syrie sous la main de Méhémet-Ali. En garantissant ses possessions, ainsi que l’empire ottoman tel qu’il est de fait aujourd’hui, l’Angleterre et la France, et avec elles la Prusse et l’Autriche, qui ne pouvaient manquer de se joindre aux deux premières puissances, auraient obtenu du pacha toutes les concessions désirables pour la liberté et la sûreté des communications commerciales. Et qui en aurait plus et mieux profité que l’Angleterre, qui, par ses immenses possessions, la puissance de ses capitaux, la hardiesse de ses spéculateurs, la force de sa navigation, n’a certes pas à redouter de rivaux en Orient. Nous nous trompons ; elle a un rival terrible à redouter, un rival qui a plus de fer que d’or, plus de sabres que de bobines, la Russie, à qui lord Palmerston tend si galamment aujourd’hui la main pour l’introduire en Orient et lui apprendre le chemin du Kaboul.

Dans son aveuglement, le noble lord ne s’inquiète pas des dangers que prépare à l’Angleterre la puissance russe. La. Russie a flatté ses penchans aventureux, ses antipathies personnelles ; elle s’est mise en quelque sorte et avec une condescendance très habile à sa disposition ; le noble lord est content. Que lui importe ce qu’il léguera à son pays et à ses successeurs dans le cabinet ?

Mais la France ! Le noble lord ne s’en inquiète pas davantage. Il nous croit inféodés au système de la paix. Il répète probablement avec complaisance tous les propos de nos politiques de café.

Il ne sait pas, ce nous semble, tout ce que nous devons aujourd’hui de force, de puissance réelle en Europe à la paix soigneusement gardée pendant ces dix ans. Nous ne parlons pas de l’accroissement prodigieux de richesses et de forces matérielles qui s’est opéré dans cette période. C’est avant tout de la force morale que nous parlons, c’est du drapeau tricolore se déployant aujourd’hui à la face des nations, sans réveiller aucune de ces antipathies et de ces colères qu’avaient excitées les conquêtes immodérées de l’empire. Le monde sait désormais que la France veut, avant tout, ce qui est équitable, équitable pour elle et pour tous. Le monde sait qu’elle ne cherche point de bouleversement pour le plaisir de bouleverser, des guerres pour enlever aux peuples leur nationalité ; mais il sait aussi, la Grèce, l’Afrique, la Belgique l’ont prouvé, qu’elle ne recule devant aucun sacrifice le jour où l’on engage avec elle une question d’honneur et de dignité nationale. Que ce soit en Orient ou en Occident, peu importe. Les bras de la France sont longs, et le jour où malgré son amour du travail et du repos on la forcerait à accepter la lutte, ce jour-là elle saurait fermer les ateliers de la paix pour ouvrir les ateliers de la guerre, ce jour-là il n’y aurait plus en France ni opinions diverses, ni discussions, ni partis ; ce jour-là, qu’on le sache, la France unanime prendra ses points d’appui partout où le besoin s’en fera sentir.

En résumé, quoi qu’il arrive, que Méhémet-Ali résiste vigoureusement ou qu’il succombe, si la lutte commence, il faudrait un miracle pour qu’elle ne se transformât pas en une guerre européenne, guerre où l’Angleterre, abandonnée de la Prusse et de l’Autriche, serait amenée à livrer l’Orient à la Russie et à demander bientôt à la France la paix et des secours contre le véritable ennemi de la grandeur et de la puissance anglaise dans les Indes.

Nous en demandons pardon au noble lord ; il se sauvera par l’absurde.

En effet, qu’est-ce que le traité dans sa généralité ? Rien, une faute gratuite, un mauvais vouloir, le cabinet anglais et le cabinet russe disant à la Porte qu’ils désirent autre chose que ce que désire la France. Jusque-là, il importe de le répéter, lord Palmerston n’a pas rencontré d’obstacles.

La Prusse et l’Autriche, si elles ratifient, ne signeront que par complaisance et avec tristesse. Peu leur importe, d’ailleurs, que les lots du pacha et du sultan soient délimités d’une façon ou d’une autre.

La Russie, à son tour, n’avait rien à objecter aux propositions de lord Palmerston contre Méhémet-Ali. Peu lui importe qu’on cède au pacha une portion plus ou moins considérable de la Syrie ou qu’on la lui enlève tout entière. On a cru long-temps que la Russie avait pris à cet égard l’initiative auprès de l’Angleterre, que le travail accompli aujourd’hui avait pour fondement premier des propositions russes à Londres ; on a parlé des propositions Brunow. C’est une erreur. Lord Palmerston peut réclamer les honneurs de l’invention. Voici comment.

A mesure que la question d’Orient mûrissait, du vivant de Mahmoud, la Russie, forte de son traité d’Unkiar-Skelessi, et fidèle à ses arrières-pensées sur l’Asie, se retirait de plus en plus en elle-même et suivait une politique d’isolement qui lui laissait une pleine liberté d’action. Qu’aurait-elle pu gagner à la politique des conférences, à la politique solidaire de l’Europe ? Qu’aurait-elle pu gagner en venant s’associer à l’alliance anglo-française, dont l’esprit était contraire à la domination des Russes en Orient ? Le silence, l’isolement, une parfaite indépendance, la situation étant donnée, était de l’habileté.

La bataille de Nézib ouvre la route du Taurus à Méhémet-Ali ; le sultan meurt ; une crise paraît imminente ; on agit auprès du pacha pour arrêter la marche de son armée victorieuse ; des négociations sont ouvertes entre la Porte et le pacha ; l’Europe s’alarme, l’Autriche en particulier craint, dans sa prudence consommée, que la paix du monde n’en soit troublée ; on rédige la note célèbre du 27 juillet, pour dire à la Porte de ne pas pousser plus loin les concessions avant de s’être concertée avec les puissances européennes ; à tort ou à raison, toutes les puissances signent ; l’envoyé russe à Vienne signe aussi.

Le cabinet russe désapprouva son agent, et le cabinet russe, dans sa politique, n’avait pas tort. Toute participation à la note le faisait sortir de cette politique libre et indépendante qui était la sienne et la seule bonne pour lui, tant que l’alliance anglo-française lui ôterait toute prépondérance dans une conférence européenne. Mieux valait pour la Russie de rester seule, armée de son traité avec la Porte, de son protectorat stipulé à Unkiar-Skelessi, que de perdre cette position pour venir déposer dans une urne un suffrage contre deux.

Encore une fois, la situation étant donnée, tout cela était vrai, tout cela était habile. Il n’était pas moins évident que ce n’était là qu’une position d’expectative, une tenue conservatoire. D’un côté, l’Europe n’avait pas accepté le traité d’Unkiar-Skelessi ; de l’autre, l’alliance anglo-française, en présence de laquelle la Prusse et l’Autriche n’auraient pas épousé la cause de la Russie, était pour la Russie une gêne, un frein, disons-le, le seul frein qu’elle puisse subir en Europe.

C’est dans cet état de choses que lord Palmerston, dans son emportement et sa haine contre le pacha, et peut-être aussi dans son dépit contre la politique ferme et mesurée de notre gouvernement, a fait à Pétersbourg frapper à toutes les portes et mis en avant des projets contraires au statu quo de l’Orient et aux idées manifestées par la France.

La Russie est trop habile, elle connaissait trop bien le noble lord pour laisser échapper l’admirable occasion qui lui était bénévolement offerte. Que lui importe, encore une fois, la Syrie, son intégrité ou son démembrement ? ’ Ce qui lui importait, c’était de rompre l’alliance anglo-française et d’amener l’une des grandes puissances maritimes à reconnaître implicitement la domination russe dans les Dardanelles. Qui aurait jamais dit à priori que cela s’accomplirait à Londres, par des mains anglaises ? Il en est pourtant ainsi, grace sans doute à l’habileté calme, réfléchie de la diplomatie russe, mais plus encore grace aux passions du noble lord. La Russie comprit que le fait seul de cette étrange négociation révélait l’affaiblissement de l’alliance anglo-française, qu’il y avait là un interstice où l’on pouvait adroitement se glisser pour élargir la brèche jusqu’à ce que tout lien fût rompu. Peu importait le moyen, pourvu qu’on pût entrer et se mettre entre deux.

Cependant, pour obtenir beaucoup, il fallait offrir peu, exciter l’impatience, aiguillonner les passions du noble lord par une tenue prude et circonspecte. La Russie, comme récompense des premières avances de lord Palmerston, offrait de permettre, le cas de la protection échéant, l’entrée de trois ou quatre vaisseaux anglais dans les Dardanelles, dont le traité d’Unkiar-Skelessi lui avait, disait-elle, confié les clés. Si l’Angleterre eût accepté, elle aurait par cela même, accepté et ratifié ce fameux traité.

Il ne fut pas aisé d’empêcher le noble lord de commettre cette énorme faute et de prostituer ainsi la signature de l’Angleterre.

Cependant rien n’était perdu, ni pour l’entêtement de lord Palmerston, ni pour l’habileté de la Russie. Nous l’avons dit en commençant, un nouveau traité a été élaboré dans l’ombre ; il est signé aujourd’hui, bien qu’on n’ose pas encore l’avouer.

Qu’a obtenu le noble lord ? Nous l’ignorons. Peut-être l’entrée de cinq ou six vaisseaux au lieu de quatre. Peu importe.

Toujours est-il que, par ce traité comme par l’autre, il reconnaît implicitement la domination russe en Orient ; que, par ce traité comme par l’autre, il n’a rien obtenu d’important, de capital, rien qui désarme la Russie, rien qui compense l’alliance française. Cette alliance, il l’a jouée par entêtement, par caprice. Nouvel Esaü, il l’a rejetée pour un plat de lentilles.

Soit : mais pour en revenir après cette digression au point de départ, comment réalisera-t-il le prix de sa concession ? Comment expulsera-t-il Méhémet-Ali de la Syrie ? Par des croiseurs anglais ou par des baïonnettes russes ? En soudoyant des révoltés ou en débarquant des troupes ? Le noble lord veut délivrer l’Asie de la tyrannie du pacha ! Touchante philantropie ! Mais il est d’autres tyrannies dans ce monde, qu’on se le rappelle, plus odieuses encore que celle de l’Égyptien.

On veut, dit-on, bloquer les côtes de la Syrie. Cela n’empêchera pas Ibrahim d’étouffer la révolte. — On fournira des armes aux insurgés, probablement celles qu’on avait destinées aux Circassiens révoltés contre les Russes.

Bref, il paraît que les moyens de coërcition ne sont pas encore stipulés, ou du moins bien définis. Nous le concevons. Peut-être ne le seront-ils pas de long-temps.

Nous sommes convaincus que la sagesse de Vienne et de Berlin, que le bon sens du peuple anglais, que le courage et la modération du pacha, que la fermeté mesurée, mais inébranlable de la France, ne tarderont pas à mettre un terme à ces jeux d’une politique aventureuse et passionnée.

Mais quelle que soit l’issue, la France doit se mettre en mesure de suffire à tous les évènemens, à tout ce que pourront lui commander son intérêt, sa dignité, sa grandeur.

Que le gouvernement use largement de tout ce qu’il a de moyens et de pouvoirs légaux, et s’il pouvait craindre un instant l’insuffisance de ces moyens, qu’il convoque les chambres, et un vote unanime lui accordera avec enthousiasme tout ce qui sera nécessaire pour maintenir le rang de la France en Europe.

Certes, tout homme sensé doit regretter de voir la paix du monde compromise par de faux calculs et de mesquines passions ; mais au milieu de ces regrets, il sera beau de voir le pays maintenir noblement son droit par un grand élan national.



Les évènemens dont la Syrie est le théâtre en ce moment, en attirant sur cette contrée l’attention de l’Europe, feront voir encore plus clairement combien il importe, d’une part, que les bienfaits de la civilisation ne se retirent pas de cette terre où Méhémet-Ali a commencé à les répandre de nouveau, et de l’autre, la nécessité absolue où se trouve la France de ne pas permettre que les puissances européennes contraignent le pacha, en le forçant à maintenir un pied de guerre ruineux, à faire peser un joug trop dur sur des populations qui nous intéressent à tant d’égards. Sans parler des souvenirs glorieux que la France a imprimés sur ce sol qui a vu tant et de si grandes gloires, sans parler de l’enthousiasme et de l’admiration qu’elle a toujours inspirés aux populations chrétiennes qui sont placées sous sa protection, et aux musulmans mêmes, elle ne doit pas laisser retomber dans la barbarie une terre si fertile, couverte de villes riches et importantes, et qui, sous le gouvernement de Méhémet-Ali et par la protection de la France, doit reprendre dans l’Orient la position élevée qu’elle y a jadis occupée. La Syrie, en effet, a été une des contrées les plus peuplées de la terre ; la seule ville d’Antioche, un demi-siècle avant qu’elle ne tombât au pouvoir des Turcs, renfermait six cent mille habitans, et le géographe arabe Kalil, fils du visir du Caire Chahin-el-Taher, comptait encore, en 1450, dans cette province, vingt mille villages et six millions d’habitans. Sa population présente est bien éloignée d’atteindre ce chiffre, mais ses ressources sont encore les mêmes, sa position toujours admirable et son commerce même encore très considérable. L’industrie surtout y a beaucoup moins souffert que l’agriculture. Damas seule fabrique quatre cent mille pièces de soieries mêlées de coton d’une valeur de 6 millions de francs.

Alep fabrique des étoffes mêlées de soie et d’or d’une solidité supérieure à celles de Lyon, d’un prix beaucoup moins élevé, et qui trouvent un grand débit en Turquie, en Perse et en Arabie. Mais c’est surtout à Damas, depuis le tremblement de terre qui fut si funeste à Alep en 1822, que le commerce de Syrie a pris un immense développement. Bagdad, la Mecque, Constantinople, Erzeroum, Smyrne, le Caire, Alep, Naplouse, y envoient des caravanes.

La caravane de Bagdad à Damas apporte de Perse des tabacs, des tapis, de la soie, des gommes, des noix de galle et des perles ; des Indes, de l’indigot, des châles, des mousselines ; de Bagdad même, des châles et des manteaux de coton. En retour, elle prend des étoffes de Lyon mêlées de soie, d’or et d’argent, des galons de Lyon, des bonnets de Marseille, des velours de Gênes, des lamettes du Tyrol, des satins de Florence, et surtout des étoffes de Damas et d’Alep.

La grande caravane de la Mecque y apporte des gommes, des parfums d’Afrique et d’Arabie, du café, des mousselines et des épices de l’Inde. Les caravanes de Constantinople et de Smyrne apportent principalement à Damas les produits de l’industrie européenne : le pacha ne devra rien négliger pour établir un mouvement plus direct entre l’Europe et Damas. Par la caravane, Erzeroum envoie du cuir, des harnais, produits du pays, des soieries de Perse et des châles de Cachemire ; le Caire, quelques fabrications égyptiennes ainsi que les gommes et l’ivoire de l’Afrique ; Naplouse, le coton ; Alep, ses belles étoffes, ses feutres, ses pistaches et sa terre savonneuse ; enfin, par les ports de la côte, Damas reçoit le riz de l’Égypte, des produits européens et des denrées coloniales.

Méhémet-Ali, en s’emparant de la Cilicie et en joignant Tarfous et Adana aux points commerciaux de la Syrie, a acquis une position commerciale aussi importante que la position politique que cette conquête lui a donnée.

La plaine de Cilicie est d’une longueur de vingt-cinq lieues sur douze à quinze de largeur. Arrosée par trois belles rivières, dominée par des montagnes couvertes de riches bois de construction, elle pourrait par elle-même fournir à un commerce considérable. Mais sa réunion à la Syrie offre de bien plus grands avantages. Le commerce de la Cilicie et de l’Asie mineure se lierait en effet parfaitement à celui de la Syrie par la voie de Tarfous, ces deux contrées vendant par cette voie plus de produits aux Européens qu’ils ne leur en achètent, et la Syrie, au contraire, en achetant plus qu’elle n’en vend.

La France, avant 1789, était en possession d’exploiter presque exclusivement le commerce européen dans cette riche contrée. Vingt maisons cautionnées, établies dans les principales places du pays, vendaient chaque année pour 4 à 5 millions de nos marchandises, et en recevaient en retour pour 5 à 6 millions. Les affaires de toutes les nations de l’Europe réunies n’arrivaient pas à cette valeur.

Cette prépondérance, la France peut la retrouver. Une fois le vice-roi paisible possesseur de la Syrie, cette province devient le lieu de transit de toutes les richesses de la Perse et de l’Inde. Les ports de Beyrouth, de Sayde, de Lataqui, d’Alexandrette, peuvent être facilement améliorés. En réunissant à Sayde une île qui n’en est que peu éloignée, le pacha obtiendrait à peu de frais un port qui aurait quinze pieds d’eau, et qui pourrait contenir un grand nombre de bâtimens. Mais c’est surtout sur la navigation de l’Euphrate que le pacha devra diriger toute son activité. Qu’il restaure, et il le peut sans trop de frais, le canal de jonction de l’Oronte et de l’Euphrate, que le colonel Chesney a reconnu près d’Alep ; qu’il creuse le magnifique port de Séleucie, qu’un gouverneur d’Alep, Halil-Pacha, proposait au sultan de faire déblayer pour une somme de 775,000 francs pour la totalité du port, et de 250,000 pour une partie seulement ; qu’il organise les caravanes d’Alexandrette à Alep, et d’Alep à Bir sur l’Euphrate. Ce fleuve, depuis son embouchure jusqu’à son confluent avec le Tigre, à Bassora, reçoit directement les bâtimens venant de Bombay. Depuis Bassora jusqu’à El-Ors, comprenant un espace de huit cents milles sans pouvoir admettre ces mêmes bâtimens, il n’offrirait aucune difficulté naturelle à des bateaux à vapeur d’un moindre tonnage, les bas-fonds les plus mauvais ayant au moins quatre pieds et demi d’eau. Les circonstances deviennent moins favorables à la navigation depuis El-Ors jusqu’à Bir, sur un espace de quatre cents milles ; mais pendant huit mois de l’année tous les obstacles se trouvent couverts par l’abondance des eaux, et l’industrie, l’activité européenne ne peuvent plus d’ailleurs être arrêtées.

C’est le long de ces antiques voies que les richesses de la Perse et de l’Inde s’achemineront vers l’Europe. Les bateaux de la France iront les prendre dans les ports de la Syrie, Marseille les recevra dans le sien, et par le Rhône et le canal du Rhône au Rhin elle les versera en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Hollande. En retour, la France portera dans ces contrées ses produits si beaux et si variés, et après avoir donné des rois à la Syrie, elle lui donnera la civilisation et la liberté.

REVUE MUSICALE




Un vent de bénédiction a soufflé, l’autre semaine, sur la salle de l’Opéra. Les échos du théâtre ont dit : Taglioni ! et le public est accouru en foule comme aux jours anciens ; Taglioni ! et toutes les mains ont battu de plaisir dans les loges, et les bouquets ont volé dans l’air, et l’enthousiasme de l’âge d’or s’est retrouvé. A ce nom si doux, à ce nom magique, à ce nom de fée, la nature entière a tressailli, le torrent de Guillaume Tell s’est ému dans sa profondeur, les primevères de la sylphide ont frémi sur leur tige engourdie, comme aux atteintes d’une brise caressante, et le vieux rossignol de Lebrun a piaulé de joie dans son bosquet de roses. On eût dit un rayon de soleil après la saison du froid, une goutte de rosée dans le désert ; on eût dit le printemps et le renouveau. « Il n’y a de nouveau sous le soleil que ce qui est ancien. » L’auteur de cette parole est un grand philosophe et qui savait son Opéra par cœur. N’importe ! elle a dansé quatre fois ; puis, après avoir enchanté tout le monde, après être restée juste assez de temps pour réveiller tous les regrets de ceux qui l’ont perdue, elle s’est envolée dans son écharpe de gaze comme une vraie sylphide qu’elle est, évanouie comme une ombre, comme une illusion. Hélas ! que d’illusions l’Opéra a laissées s’envoler ainsi, illusions qui faisaient sa gloire et sa fortune ! Nourrit, Cornélie Falcon, Taglioni ! groupe harmonieux, inséparable, qu’on retrouve toujours là malgré soi. Qu’est devenue aujourd’hui cette ame brûlante, la seule qui ait jamais su comprendre l’inspiration de Meyerbeer et la rendre ? Qu’est devenue cette noble voix de jeune fille qui chanta Dona Anna ? L’ame s’est envolée, et la voix a suivi de près l’ame du maître, et la danseuse aimable de cette illustre période, Taglioni, s’est mise à courir le monde, en bohémienne aventureuse, en sylphide qui n’a d’autre patrie que l’air. Au fait, pourquoi resterait-elle ici ? pourquoi Paris plutôt que Londres, Berlin, Vienne ou Saint-Pétersbourg, Le monde qu’elle aimait, Nourrit, Mlle Falcon, Mme Damoreau, ce monde n’existe plus désormais. A coup sûr, elle n’est pas plus isolée à Saint-Pétersbourg qu’elle ne le serait ici, au milieu d’un troupeau de coryphées dont elle ignore jusqu’aux noms. Voilà cependant où conduit l’impéritie, voilà comment on mène à la ruine un des plus beaux théâtres qu’il y ait. Vous avez ouvert la cage, et les oiseaux mélodieux se sont enfuis à l’étranger. Là différentes destinées les attendaient. Le mal du pays a consumé les uns, les autres se sont acclimatés, ceux-ci ne reviendront plus jamais, ceux-là fendent l’espace, et si vous les saluez encore, c’est au passage ; s’ils se posent parmi vous, c’est, pour reprendre haleine et s’enfuir de nouveau vers des contrées qu’ils ignoreraient encore si vous ne leur en eussiez appris le chemin, vers ces douces contrées de neiges et de frimas, où les diamans fleurissent.

Dans le court séjour qu’elle a fait à Paris, Mlle Taglioni s’est produite dans la Sylphide, le Dieu et la Bayadère, la Fille du Danube. Avant de nous montrer les conquêtes nouvelles de son talent, elle a voulu nous laisser voir qu’elle n’avait rien perdu de ses graves premières, dont le souvenir semble d’hier. Nous l’avons donc retrouvée, non plus telle que nous l’avons connue autrefois, mais plus agile encore si c’est possible, plus légère et plus vaporeuse. Le public n’y tenait pas d’enthousiasme, les applaudissemens éclataient comme d’eux-mêmes, et c’est ainsi qu’elle a conduit son monde de surprise en surprise, d’étonnement en étonnement, jusqu’à ce pas de la Gitana, qu’elle a dansé pour ses adieux. Avec quel plaisir on a revu la Sylphide, cette fraîche imagination de Nourrit, dont Taglionï a fait un chef-d’œuvre, ce joli songe d’une nuit d’été. Avec elle, on entre dans cette fiction poétique, on s’y intéresse ; Taglioni est l’ame de ce ballet. On dirait que sa présence apporte sur ces montagnes de carton quelque chose des brouillards de l’Écosse, absolument comme fait pour l’opéra de Guillaume Tell la musique de Rossini. Elle vous introduit dans cette vie aérienne dont elle a le secret ; ces sylphides, ces elfes que les poètes avaient jusqu’alors seuls entrevus dans le calice des roses ou les vapeurs du crépuscule, elle les a révélés au public dans leur grace et leur forme native. Otez Taglioni, et vous aurez un poème de ballet comme il y en a mille. Taglioni, c’est la poésie dans la danse. Il n’y avait qu’elle au monde pour représenter la sylphide et rendre admissible au théâtre l’apparition d’un être insaisissable. Comment, en effet, la différence des deux natures pourrait-elle être mieux tranchée ? On aura beau dire, jamais on ne me fera croire que Taglioni, dans la Sylphide, soit une femme, une femme comme Mlle Noblet, par exemple. Quand elle renoncerait à cette faculté merveilleuse qu’elle a de s’envoler dans l’air à tout instant, quand elle resterait fixée au sol comme tant d’autres, sa démarche seule révèlerait la supériorité de sa nature. Taglioni a des pas de gazelle.

Partout on sent l’effort et le travail : Mlle Elssler arrondit ses gestes et prépare à loisir ses moindres poses, Mlle Noblet s’y prend à deux fois avant de se lancer dans une pirouette aventureuse. L’art des autres danseuses s’apprend comme un métier, l’art de Taglioni vient de la nature. Il y a dans ses pieds, dans ses jarrets, dans toute sa personne, une élasticité dont elle-même ne se rend pas compte ; elle danse par instinct, comme l’oiseau chante sur la branche. Elle s’enlève, puis retombe, et le sol, réagissant, la renvoie de nouveau. On l’appelle fille de l’air, — fille de la terre plutôt, comme Antée. — Le souvenir de Taglioni demeure pour toujours attaché à la Sylphide ; on ne peut parler de ce ballet sans que le nom de la ravissante danseuse vous vienne aussitôt sur les lèvres, et dans tous les rôles du répertoire il n’en est pas que son talent se soit plus souverainement approprié. Taglioni appartient aux élémens, comme dirait Goethe ; il lui faut des rôles en dehors de ce monde : aussi que de rôles élémentaires n’a-t-on pas inventés pour elle, ondines, syrènes, hamadryades, que sais-je ? et cependant elle revient toujours à la Sylphide, ce ballet charmant où sa fantaisie se donne libre cours. Taglioni sent que c’est là son chef-d’œuvre ; aussi, comme elle le traite avec ménagement, comme elle change les détails, ajoutant çà et là des scènes, des épisodes qui complètent l’action et donnent motif à des pas où son talent trouve encore moyen de se produire sous des aspects nouveaux ! Et dire après cela que d’autres que Taglioni ont voulu danser la Sylphide ! Il est vrai que, dès qu’une autre s’en mêle, la sylphide cesse d’être la sylphide, ses ailes se détachent et tombent comme dans la pièce, lorsque l’écharpe magique l’enveloppe. La sylphide est invisible, elle est insaisissable, elle va et vient, entre et disparaît sans qu’on sache comment ni pourquoi, et flotte dans une atmosphère de brouillards, au-dessus de tous les autres personnages. Là est toute la grace, toute la fraîcheur, tout le charme de ce joli poème. A la place de Taglioni mettez Mlle Elssler, il n’y a plus de pièce possible. Dès-lors la présence de la sylphide n’est plus un mystère pour personne. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut admettre que cette belle fille, dont les pas font tant de bruit, soit invisible pour Effie. Comme Taglioni s’est bien vengée de toutes les petites usurpations de Mlle Elssler ! comme elle a ravagé toutes les fleurs de son jardin avec une malice enchanteresse ! comme elle lui a tout pris, tout, jusqu’à sa Cachucha ! En effet, le pas de la Gitana que Taglioni a dansé l’autre soir au milieu d’une pluie de bouquets, ce pas merveilleux, qu’est-ce autre chose que la Cachucha, dépouillée de ce qu’elle a de brutal, de provocateur, de terre-à-terre, et transportée dans les régions de la danse et de la poésie ? Aussi, Mlle Elssler, que diable alliez-vous faire dans cette galère, dont les journaux américains ne se lassaient pas de parler, et en si beau style ? Tandis que vous couriez sur le pont, que vous grimpiez dans les cordages comme une enfant, Taglioni courait sur les planches de l’Opéra comme une danseuse sans rivale, comme Taglioni ! Tandis que le Nouveau-Monde vous adoptait, tandis que les feuilletons de New-York chantaient si plaisamment votre gloire par-delà les mers, Taglioni dansait chez nous ; Taglioni, votre reine à toutes, effaçait vos moindres traces, non dans l’air, mais sur la terre. Quel malheur pour vous, Fanny Elssler ! Taglioni vous a pris la Cachucha, c’est-à-dire la Smolenska, la Mazourka, la Cracovienne, toutes ces variations d’une même chose, toutes ces facettes dit seul diamant de votre chétive couronne. Il ne vous reste plus qu’à faire comme elle. Taglioni vous a pris la Cachucha ; prenez-lui la Sylphide maintenant.

Cependant l’épreuve était dangereuse, même pour Taglioni ; elle s’essayait pour la première fois à Paris dans un genre que Mlle Elssler s’est attribué, non sans éclat ; elle avait à lutter contre des souvenirs d’hier, contre un certain engouement du public, encore sous l’impression des œillades agaçantes de la danseuse viennoise et de ce fameux mouvement de hanches dont on a tant parlé. Le public, comme on sait, est assez routinier de sa nature ; il classe avec méthode ses admirations et ne s’en écarte guère volontiers. Le public voit dans Taglioni une sylphide, dans Mlle Elssler une Andalouse, et ne sort pas de là. Il donne à l’une les airs pour royaume, à l’autre la terre, et ne veut pas que celle-ci empiète sur le domaine de celle-là. Il est vrai qu’il lui arrive quelquefois d’avoir raison, à n’en juger que d’après l’essai tenté par Mlle Elssler dans la Sylphide. Mais de ce que Mlle Elssler ne saurait s’enlever, de ce que les ailes lui manquent, il ne s’ensuit pas que Taglioni ne doive pas descendre sur la terre, si c’est son caprice. Les gazelles ne volent pas, et les oiseaux marchent.

Taglioni s’est avancée, et dès les premiers pas elle avait gagné la partie. Jamais on n’inventera rien de plus gracieux et de plus entraînant, de plus harmonieux et de plus vif que cette danse de gitana. Comme elle bondit, comme elle court, comme elle se ploie et se ramasse, comme elle s’enlève, et surtout comme elle marche ! Que de souplesse en ses élans, que de fierté dans ses poses, de hauteur souveraine dans son geste ! Elle ne provoque pas son parterre du regard ou du sourire, elle le domine, elle l’entraîne par la seule puissance de son talent. C’est encore la Taglioni de la Sylphide et de la Fille du Danube, encore la danseuse légère, flexible, incomparable ; seulement elle ose davantage, mais toujours avec réserve et goût, toujours avec la conscience d’un talent qui se sent irrésistible et dédaigne de recourir à des moyens de séductions étrangers à son art ! A peine eut-elle fini ce soir-là, qu’une averse de fleurs vint l’inonder au milieu d’un tonnerre d’applaudissemens, tels qu’elle dût recommencer de plus belle. Taglioni a dansé deux fois ce pas de la Gitana, deux fois dans la même soirée. Tant mieux pour les gens qui se trouvaient là, tant mieux et tant pis ; tant mieux, car ils ont vu le chef-d’œuvre de la danse ; tant pis, car je crains bien qu’ils n’admirent plus ce qu’ils ont admiré peut-être, la Cachucha de Mlle Elssler. Le lendemain des triomphes de Taglioni, le théâtre a fermé. On répare la salle ; songe-t-on aussi à réparer la troupe, à recrépir ces voix qui tombent en ruines, à mettre à neuf ce personnel caduc ? Quand on aura bien couvert d’or les murailles et garni de velours les banquettes, ce sera l’occasion de produire quelques sujets nouveaux, à moins qu’on ne veuille jouer pour ces banquettes et ces murailles. Où donc est la cantatrice aujourd’hui à l’Opéra, où donc est la danseuse ? On a parlé de Mlle Cerito, mais ce ne serait encore là qu’une apparition. Mlle Cerito a des engagemens à l’étranger, et, si nous l’avons, ce sera comme Taglioni, pour quelques jours. Cette manière de prendre les danseuses au passage et de leur donner la volée aussitôt, ne convient nullement à la dignité de l’Opéra, et le public ne s’en accommodera jamais. Voilà une belle fille, on l’applaudit, on l’adopte, on lui jette aux pieds des éloges et des fleurs, et tout cela pour la plus grande joie des Prussiens ou des Russes, qui vous l’enlèvent à jour fixe. Paris n’est pas une ville de bains pour qu’on lui donne ainsi des danseuses à la représentation. Il nous faut de bons et durables engagemens. Par malheur, aujourd’hui presque tous les sujets sont liés. Comment faire de nouveaux traités ? Il eût été plus habile de ne pas rompre les anciens.

En attendant, M. Léon Pillet se rend à Ems pour solliciter une partition nouvelle de l’auteur des Huguenots et de Robert le Diable. Le directeur de l’Opéra va faire une visite affectueuse à M. Meyerbeer, qu’on ne trouve qu’aux eaux, comme chacun sait. Il n’est pas dans toute l’Allemagne de si petits bains que M. Meyerbeer n’ait rendus célèbres par sa présence. A Carlsbad, à Marienbad, à Kissingen, partout on vous montre la chambre que le grand maître occupait lorsqu’il écrivit quelqu’un de ses chefs-d’œuvre. Meyerbeer a ses eaux de printemps, ses eaux d’été et d’automne, et, pour n’en pas perdre l’habitude, il passe l’hiver à Baden. Au train dont il y va, l’auteur des Huguenots finira par découvrir quelque source nouvelle, la source de la mélodie peut-être. On s’informe souvent des moindres particularités des grands musiciens et des grands poètes. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui se préoccupent avec une curiosité puérile des moyens dont l’un et l’autre s’est servi pour se stimuler au travail. Écoutez-les, ils vous diront, quand on a du génie, comment il faut faire pour s’en servir. Hoffmann buvait du vin de Champagne, Mozart du punch, Schiller se mettait les pieds dans de la glace et prenait de l’eau-de-vie ; Meyerbeer, lui, avale un verre énorme d’une eau minérale quelconque, et s’en va faire trois lieues de montagne sur un âne qui le secoue rudement ; c’est là une recette comme une autre, et qui vaut bien, à coup sûr, le bain de pieds de Schiller. Disposez-vous de la sorte, et, pourvu que vous ayez en l’ame le démon de la musique ou de la poésie, vous ne manquerez pas de composer ainsi Marie Stuart ou le quatrième acte des Huguenots. Qu’aurait dit Meyerbeer s’il eût assisté à cet acte des Huguenots, représenté au bénéfice de Taglioni ? Jamais chef-d’œuvre ne fut si indignement immolé. Cette noble musique où Nourrit trouvait de si généreux élans, où Mlle Falcon s’élevait si haut, ces belles phrases pathétiques du grand duo, ces intentions mélodieuses, toute cette verve chaleureuse, tout cet esprit, toute cette passion musicale, c’était à ne plus les reconnaître, tant les chanteurs contrariaient les mouvemens, tant le souffle et l’enthousiasme leur manquaient. M. Marié, qui chantait Raoul, possède une assez belle voix de ténor ; mais quel style ! On reproche à Duprez de ralentir la mesure ; avec M. Marié, il n’y a plus de musique possible ; l’orchestre a beau faire, il finit toujours par le laisser en arrière de vingt pas : on devine l’agréable harmonie qui résulte de cette bonne intelligence. Quant à Mlle Julian, sa voix, d’un timbre éclatant, mais aiguë et métallique, ne descend pas, de sorte qu’elle transpose à tout instant les notes de contralto dont la partie de Valentine abonde. Tandis que M. Marié semblait prendre à tâche de changer tous les mouvemens, Mlle Julian se chargeait d’intervertir les traits, et le public, au milieu de cette confusion, se demandait si c’était bien là les Huguenots de Meyerbeer, cette musique qu’il applaudissait si chaudement autrefois. Il y avait quelque chose d’affligeant dans cette représentation. On se reportait malgré soi vers cette belle période à jamais passée et dont Nourrit fut le chef. Rien n’évoque le souvenir des morts comme une exécution pareille. Heureusement Taglioni est revenue bientôt, rapportant dans la salle la vie et le plaisir, et, secouant les riantes pensées de sa robe de gitana, elle a dansé ce pas merveilleux dont M. Auber a fait la musique. M. Auber raffole de la danse, et la danse raffole de lui ; jamais passion ne fut mieux partagée et plus heureuse. Quoi de plus joli que ces airs de ballet dans Gustave ! comme cela est toujours frais, varié, charmant ! Ce rhythme du pas de la Gitana vous entraîne, on sent que cette musique est écrite de verve ; comme les jolis petits airs qu’il compose encore tous les jours pour Mme Damoreau. Heureux homme qui trouve Mme Damoreau pour chanter sa musique, et Taglioni pour la danser !


REVUE LITTERAIRE




Le nombre des ouvrages d’imagination dont la critique peut parler avec quelques développemens diminue de jour en jour ; aussi nos lecteurs comprendront-ils sans peine le silence que nous gardons sur la plupart des romans et des recueils poétiques. Quand on s’adresse au public pour l’entretenir de ses impressions, il faut avoir l’occasion d’appliquer, d’élargir, de modifier ou de contrôler les idées générales dont se compose l’ensemble des théories littéraires. Or, il faut bien le dire, peu de livres offrent l’intérêt indispensable dont nous parlons ; notre tâche, si nous étions moins avares de paroles, se réduirait donc à une série de négations qui n’intéresseraient personne. Nous aimons mieux exprimer plus rarement notre opinion et choisir le sujet de nos analyses de façon à pouvoir donner à notre pensée une forme moins sévère.

Le recueil de poésies intitulé Provence n’autorise pas mieux que la Cité des Hommes et le Camp des Croisés, une conclusion définitive sur le talent de M. Adolphe Dumas. La lutte de la pensée et de la forme rebelle ne s’est jamais, nous le croyons, montrée sous un aspect plus affligeant, plus douloureux que dans quelques parties du livre de Provence. De cette lutte à la pratique savante de l’art, il y a loin, et M. Adolphe Dumas ne doit pas être surpris que le public ait accueilli avec sévérité les productions élevées sans doute, mais confuses, ou il a essayé de traduire sa pensée. Le combat, nous l’espérons, tournera à l’avantage du lutteur persévérant ; toutefois les applaudissemens ne peuvent devancer la victoire, et il appartient aux spectateurs de juger, avec une sévérité bienveillante, les chances d’une lutte qui se prolonge encore.

Une pensée qui se reproduit presque à toutes les pages de Provence peut établir une sorte d’unité entre les diverses pièces qui composent le recueil. Cette pensée, c’est la consolation et l’oubli cherchés dans la retraite par le poète méconnu et découragé. Le poète a quitté Paris pour la Provence, non seulement afin de retremper son ame dans le spectacle de la nature du midi et de ses radieux horizons, mais afin de guérir une plaie profonde et saignante, la plaie de ses illusions perdues, de son ambition trompée. C’est là le mal qui l’obsède sous les pâles oliviers, qui le poursuit le long des prés verdoyans ou des étangs limpides. Tantôt le mal irrité s’épanche en paroles amères ; tantôt il s’apaise, il se calme, grace au baume divin que versent sur la plaie l’azur du ciel, la fraîcheur des eaux vives, le parfum des bruyères. De là deux sources d’inspiration bien distinctes, la colère et la rêverie. Entre les plaintes amères que dicte l’une, entre les riantes fantaisies qu’inspire l’autre, notre choix ne saurait être douteux. S’il est une muse de laquelle l’auteur de Provence doive implorer l’appui, ce n’est, nous le croyons, ni celle du drame, ni celle de la satire ; c’est la muse de la rêverie, la muse souriante qui lui a dicté le poème des Blés.

Les pages fraîches et sereines sont malheureusement bien rares dans le recueil de M. Adolphe Dumas. On trouve, au début même du livre, quelques réflexions sur nos tendances littéraires, qui semblent écrites sous l’influence d’une insomnie fiévreuse. C’est assez dire que nous n’entreprendrons pas de discuter une à une et sérieusement les assertions étranges entassées confusément dans la préface de Provence. Il en est une cependant que nous croyons devoir relever, parce que l’auteur la formule assez nettement et qu’il la développe avec l’accent d’une conviction sincère. M. Adolphe Dumas proteste énergiquement contre l’admiration qu’a vouée la France à l’auteur de Child-Harold et de Lara. Ce n’est plus là, nous le reconnaissons, un défi jeté à des ombres, une course à travers les régions nuageuses de la théorie. Combattre Byron, c’est attaquer la littérature moderne dans une de ses plus vivaces sympathies. Heureusement le poète n’est pas frappé au cœur. C’est au nom de la foi, de l’amour, que M. Adolphe Dumas lance sur lui l’anathème. Et qui a mieux aimé que Byron ? qui plus que lui a souhaité de croire ? Vouloir rendre Byron responsable de l’exagération puérile de quelques imitateurs, nier le côté durable et glorieux de l’influence du poète pour n’en voir que le côté passager et mesquin, c’est offrir une victoire trop facile à la logique. Confondre avec le scepticisme désœuvré de notre époque le doute sublime et déchirant qui a dicté Manfred, c’est également faire preuve d’un étrange aveuglement ou d’une légèreté singulière. Nous n’insisterons pas plus long-temps sur de telles erreurs. Quiconque a lu Byron attentivement peut reconnaître que toute portée sérieuse manque aux attaques dirigées contre l’auteur de Child-Harold par M. Adolphe Dumas.

Les pièces où l’auteur de Provence a exprimé son indignation et sa douleur occupent une assez large place dans le recueil, et malheureusement il est peu de ces pièces qui, par la forme ou l’idée, méritent de fixer l’attention. La même pensée se reproduit sans cesse dans ces satires amères. Il doit suffire d’en analyser une seule ; nous choisirons les stances que l’auteur suppose écrites après une lecture de la Cité des hommes. Dans ces stances, M. Adolphe Dumas a, pour ainsi dire, épanché toute sa colère et pleuré toutes ses larmes. On peut se dispenser, quand on connaît cette imprécation douloureuse, de lire la satire intitulée Jean Fréron et les épîtres à MM. Ballanche et Hugo. On trouve dans ces trois pièces le même sentiment d’indignation et de désespoir exprimé dans une forme qui le cède en netteté et en concision à celle des stances que nous allons analyser.

Jetant un coup d’œil sur la route accomplie, le poète pousse un cri de tristesse et de découragement. Au début de sa carrière, il a obéi à une vocation suprême qui lui commandait d’aborder la poésie ; il est allé au milieu des villes offrir à la foule les conseils harmonieux de la muse ; mais la foule a passé indifférente.

J’ai dit à ce peuple distrait
De vieilles vérités écrites ;
 J’étais simple et je les ai dites
Comme un enfant vous les dirait.

Ma voix se perdait dans l’espace ;
Les uns se parlaient à voix basse,
Les autres écoutaient ailleurs.

Tel a été le destin du poète. Accueilli par l’indifférence, que doit-il faire ? Continuera-t-il à marcher dans cette voie rude et stérile ? Renoncera-t-il à ce douloureux labeur ? Les dernières paroles de la pièce respirent l’affliction et le découragement ; on pourrait croire que le prophète méconnu s’est enveloppé pour jamais dans son orgueilleux désespoir. Heureusement, il est permis de tirer de quelques autres parties du recueil des conclusions plus rassurantes. La crise est trop violente pour qu’il faille craindre de la voir se prolonger. Nous aimons à croire que des commencemens pénibles ne rebuteront pas l’auteur de Provence. Qu’il porte dans la pratique de l’art un peu moins de confiance ambitieuse ! Qu’il s’applique à dissiper le nuage de pensées confuses où son talent se débat ! Qu’il élève contre l’aveuglement de ses contemporains des plaintes plus sages et plus mesurées ! Ces conditions remplies, nous ne doutons pas qu’il ne trouve la foule moins distraite et le siècle moins indifférent.

Le poème des Blés devrait suffire pour ramener vers M. Adolphe Dumas les lecteurs dont ces élans d’orgueil ou de colère auraient fatigué la patience. Une inspiration sincère anime d’un bout à l’autre cette suite de gracieuses idylles. Le chant qui célèbre le réveil et le départ des moissonneurs se distingue par la franchise et la vivacité de l’allure. Le contraste de ce chant d’allégresse et des stances qui succèdent sur le travail de midi produit un effet des plus heureux. Le rhythme calme et lourd de ses stances exprime savamment la lassitude. Le même contraste se retrouve plusieurs fois dans la suite. Ainsi, après avoir chanté avec une effusion lyrique les joyeux efforts des moissonneurs, le poète consacre au travail opiniâtre de la glaneuse des stances d’une heureuse et touchante simplicité. Puis, à la description animée de la fête qui célèbre la fin des moissons, succède un hymne à la bonté infinie qui respire un noble et austère enthousiasme. On peut signaler sans doute dans ce poème quelques détails dont la familiarité trouble l’harmonie de l’ensemble ; mais la fraîcheur et la verve qui en marquent toutes les pages rachètent suffisamment ces imperfections légères.

Toutes les fois que M. Adolphe Dumas demande l’inspiration aux paysages de la Provence, il trouve d’heureux accens, des paroles émues. Il y a dans son recueil plus d’une pièce qui rappelle par la grace et l’effusion touchante le poème des Blés. Nous citerons une Fille du Peuple et un Vœu. Nous regrettons que la pièce intitulée une Nuit de Paris ait été choisie pour terminer le volume. C’est une déclamation banale contre le siècle, et l’auteur n’est point parvenu à sauver la banalité du thème par l’ampleur et l’énergie de la forme. Après avoir lu cette pièce, on ne peut que s’associer au sentiment exprimé dans les dernières stances ; on y voit le poète revenir à ce culte de la nature qui a inspiré la meilleure partie de son recueil. Le salut à la Provence, à Vaucluse, respire une vive et profonde émotion. M. Adolphe Dumas fera bien d’écouter le penchant qui l’entraîne à chanter la belle nature de son pays. N’est-ce pas là une source d’inspirations bien plus féconde que l’exaltation philosophique et que la colère ambitieuse ? Si le culte de la nature lui dicte encore quelques pages comme celles que nous avons signalées dans Provence, M. Adolphe Dumas n’aura point à regretter d’avoir abandonné le culte de la théorie.


LA ROSE DE DECAMA, traduit du hollandais, de M. Van Lennep, par M. Defauconpret [1]. — Les artistes de la Hollande sont populaires en France. On les admire ; on les aime ; on sait jusqu’aux moindres détails de leur vie. Les poètes, au contraire, y sont à peine connus de nom. Pourquoi cette indifférence ? Cela tient-il aux difficultés de la langue, ou Rembrandt, Van-Dyck, Teniers, ont-il gardé pour eux seuls l’inspiration et le talent ? Non, certes, et depuis le XIIIe siècle, depuis Jacques de Maerlant, ce père de la poésie hollandaise, qui rima en langue vulgaire les annales du monde, et les traditions de son pays, jusqu’à Frédéric Helmers et Bilderdyk, ces gloires de la Hollande moderne, la patrie de Hooft et de Vondel ne compte pas moins de trois cents poètes distingués. La protection des princes de la maison de Bourgogne favorisa, au XVe siècle, le progrès des lettres. Chaque ville, chaque village eut sa chambre de rhétorique, comme les grandes villes de France avaient leurs palinods, comme Toulouse avait les jeux floraux. Dans le siècle suivant, l’essor fut des plus rapides. Délivré du joug espagnol, le génie national se développa dans une sphère plus libre, et, au XVIIe siècle, il avait atteint ses limites et sa grandeur. La première salle de spectacle fut ouverte à Amsterdam, en 1617, et, tout en restant fidèles aux principes de l’antiquité classique, tout en s’inspirant de Corneille et de Racine, les écrivains dramatiques de la Hollande constituèrent bientôt un théâtre original, où furent représentés, avec les productions tragiques de Coster et de Vondel, les chefs-d’œuvre de la scène française, traduits par Catherine Lescaille. La comédie, la farce même, comptèrent, sur ce théâtre, de nombreux succès. Les Hollandais cultivèrent, avec un égal bonheur, la poésie religieuse et descriptive, et ce qui forme le caractère distinctif de leur talent, c’est un ardent amour de la liberté, une morale toujours sévère ; ce sont là de rares et éminentes qualités qu’il est difficile de retrouver au même degré peut-être, dans des littératures plus fécondes et plus célèbres, et il convient d’autant plus de les signaler, que les écrivains de la Hollande apportèrent pour la plupart, dans la pratique de la vie, l’élévation, la rigueur, et les vertus civiques qui étaient comme la source habituelle de leurs inspirations. Vondel fut le digne ami de Barneveldt, et les écrivains contemporains de ces hommes illustres se distinguèrent comme eux, par une simplicité de mœurs vraiment antique et un inviolable attachement à leur pays et à leur foi politique et religieuse.

La Hollande, qui a produit tant de poètes, compte à peine, par un singulier contraste, quelques prosateurs remarquables ; et je ne parle ici ni d’Érasme, ni de Grotius, ni de Spinosa, ni de tant d’autres encore, polygraphes, philologues, savants, dont les œuvres sont latines et qui, par-là, appartiennent en quelque sorte à l’Europe entière, mais seulement des écrivains que l’usage de la langue nationale, et un genre, plus accessible à tous, rend populaires. Ainsi, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, on ne trouve, en fait de romans dans la littérature hollandaise, que des traductions ou des imitations serviles. Mme Wolf, Déken et le libraire Adrien Loosjes ont tenté, pour la première fois et pour ainsi dire de notre temps même, ce genre de composition. Puis est venu M. Van Lennep, qui s’était d’abord essayé avec succès dans la poésie. Cet écrivain a publié deux romans d’un genre distinct : le Fils adoptif, étude de mœurs, et la Rose de Dékama, étude d’histoire. Ces romans ont fait bruit en Hollande, ils ont été traduits en Allemagne et favorablement accueillis. Serons-nous plus sévères que nos voisins ?

Le sujet de la Rose de Dékama est emprunté aux annales de la Hollande. La scène se passe en 1345. Guillaume IV, comte de Hollande, est sur le point de faire la guerre aux habitans de la Frise, et les députés de cette province sont arrivés à Harlem, en apparence pour traiter d’un arrangement pacifique, mais, en réalité, pour conspirer contre. Guillaume et préparer, à la faveur des négociations, l’indépendance de leur pays. Le sire d’Ailva, noble Italien, que les hasards de la destinée ont poussé vers la Frise, est au nombre de ces députés ; sa pupille, Madzy, la Rose de Dékama, comme la nomment les ménestrels, l’a suivi près de Harlem. Madzy est jeune, belle ; on ne peut la voir sans l’aimer ; et Serp Adélen, l’un des députés frisons qui ont accompagné le sire d’Ailva dans son ambassade, est épris pour elle d’une vive passion. Mais la passion, pour devenir intéressante et prêter au roman, doit toujours trouver son obstacle. Cette fois encore l’obstacle ne se fera pas attendre. Deux jeunes Italiens, forcés de s’exiler comme le sire d’Ailva, sont au service du comte de Hollande. Une vieille amitié, que le malheur même a rendue plus forte, les unit dès l’enfance. Déodat et Renaud s’aiment mieux que des frères. Mais, hélas ! tous deux ont vu Madzy ; c’en est fait de cette amitié sainte. Ils luttent quelque temps, car ils redoutent une rivalité passionnée ; mais l’amour l’emporte. La vertueuse Madzy se trouve ainsi placée entre trois chevaliers également épris, que la plus légère préférence, un regard, un sourire, peut armer l’un contre l’autre. Adélen a toute la féroce ardeur d’un barbare, Renaud toutes les inquiétudes de la jalousie italienne, Déodat toute la tendresse respectueuse d’un troubadour. Du choc de ces trois caractères si divers, jaillissent des incidens multipliés qui remplissent, avec les intrigues politiques des députés frisons contre le comte de Hollande, toute la trame du récit. Les scènes d’amour, de jalousie, se mêlent aux aventures de guerre, aux combats, aux conspirations dans les plus sombres cellules des couvens. Enfin, après bien des luttes, le comte de Hollande est vaincu par les Frisons ; Adélen meurt dans une bataille ; le sire d’Ailva retrouve, dans le chevalier Déodat, un fils qu’il croyait perdu sans retour, et Madzy, la Rose de Dékama, trouve, dans ce même Déodat, un époux aimant et dévoué que son cœur avait depuis longtemps préféré en secret. Quant à Renaud, que sa passion pour Madzy avait porté à toutes les fureurs, il va, pour se guérir de ses ardentes inquiétudes, courir le monde et, dans ses vieux jours, il revient près de Déodat et de Madzy passer paisiblement les années qui lui restent à vivre.

La donnée de ce roman est simple, et l’auteur a prêté à tous ses personnages, jusque dans leurs plus grandes passions, un fonds remarquable de sentimens honnêtes. La Rose de Dékama a toute la prudence, toute la retenue désirable ; mais, en vérité, pour une héroïne de roman, elle nous semble parfois un peu trop flegmatique. Au XIVe siècle, j’en suis certain, les choses se passaient avec moins de calme. Quelques larmes, il est vrai, s’échappent parfois de ses grands yeux bleus ; quelques soupirs font battre sa poitrine ; mais, au fond de l’ame, elle est peu troublée. On l’estime, et elle n’intéresse guère. Il y a de la sorte une teinte uniforme et terne répandue sur toutes les figures de ce roman, et en plus d’un morceau, la froideur touche de bien près à l’ennui. Du reste, si la peinture morale des caractères manque en général de vie et de puissance, il convient de rendre à M. Van Lennep cette justice, que le plan est largement conçu et fidèlement suivi. Les détails de mœurs attestent une connaissance exacte du passé. Mais l’auteur s’est laissé trop souvent entraîner aux descriptions toujours faciles des objets extérieurs, costumes, armures, physionomies. Il y a là quelque chose du procédé de M. de Balzac ; seulement, au lieu des masures vermoulues, des mansardes infectes, on trouve les salles basses et voûtées des monastères, les tourelles crénelées ; mais que ce procédé s’applique au passé, ou au présent, il n’en est pas moins banal. Je n’aime pas non plus ces moines, ces chevaliers, qui s’accoudent, à tout instant, aux tables des auberges ou des couvens, pour vider des pots de bière ; c’est là, je le sais, de la couleur, mais de si minces détails sont vraiment puérils. M. Van Lennep a plus heureusement traité les paysages de son pays, et malgré l’aspect monotone des prairies et des plaines, on aime cette nature féconde, pleine de sève, mais toujours tranquille et calme, ces champs de blé au-dessous de la mer, ces forêts de bouleaux perdues au milieu des brouillards. Il y a dans ces rapides esquisses de charmans tableaux de genre.

M. Defauconpret annonce, dans une courte préface, qu’il traduira, si le publice accueille favorablement ce premier essai, les romans les plus remarquables de la littérature hollandaise. Ce sera, en quelque sorte, une initiation ; mais il conviendrait, ce semble, de choisir de préférence les romans de mœurs ; on trouverait là, sans aucun doute, plus d’originalité, car dans le roman historique, en Hollande comme en France, il y a toujours le souvenir du maître, et Walter Scott est partout, moins le génie, dans la Rose de Dékama et dans le Vicomte de Beziers.


L’EXILE, TRADUIT DU GREC MODERNE d’Alexandre Soutzos, par M. J. Lennel [2]. — Ce roman est, avant tout, une œuvre politique, inspirée par la haine profonde de Capo-d’Istria. Le principal personnage, mystérieux inconnu désigné vaguement sous le nom de l’Exilé, a été forcé de quitter Nauplie à la suite d’une conspiration qui tendait à changer la forme du gouvernement. L’amour de la patrie, de la liberté ont exalté son esprit jusqu’aux derniers dévouemens, et jusqu’au crime même ; la proscription l’irrite encore, et une passion malheureuse ajoute une nouvelle et profonde douleur à ses misères déjà si vives. Il aime jusqu’au délire Aspasie, la fille de l’un des plus ardens partisans de Capo-d’Istria. Aspasie le paie de retour ; mais, comme toujours, l’intérêt, la politique, font obstacle à leur union. Après bien des aventures, souvent fort insignifiantes, mais qui gardent cependant, par le détail des mœurs grecques, un certain charme, l’exilé est jeté dans les prisons de Vourzi ; là, il retrouve, dans la fille du gouverneur de la forteresse, la femme qu’il aime, sa belle Aspasie. Douloureuse rencontre ! une cour martiale, espèce d’aréopage improvisé pour condamner, prononce contre lui un arrêt de mort. Le père d’Aspasie veut marier sa fille à l’un des amis les plus dévoués de Capo-d’Istria, et l’on assiste en même temps aux apprêts d’un supplice et d’une noce. Mais Aspasie est prévenue de la présence de son amant, et elle parvient à le faire échapper. L’exilé, devenu libre, se sauve dans les montagnes pour organiser l’insurrection ; mais un jour il rencontre, au milieu d’un chemin, son rival Auguerinopoulos, celui-là même qui devait épouser Aspasie. A cette vue, toutes les fureurs de l’amour, toutes les haines politiques se réveillent en lui : « Prends tes pistolets, dit-il à Auguerinopoulos, et place-toi à dix pas. » Le duel est accepté. Auguerinopoulos tombe, la jambe cassée par une balle, et l’exilé continue tranquillement sa route, sans plus se soucies de ce que deviendra son ennemi. Mais Auguerinopoulos, est recueilli par des paysans, et sa première pensée est la vengeance. Il charge un Albanais d’assassiner l’exilé, qui n’échappe que par une espèce de fatalité merveilleuse, et, non content de cette première tentative de crime, il fait empoisonner Aspasie, qui meurt dans les plus cruelles douleurs. Désespéré de cette mort, l’exilé fuit le commerce des hommes, et depuis lors il mène une vie errante dans les montagnes, dévoué, comme l’eût dit la Grèce antique, à toutes les furies.

Ce roman offre, dans son ensemble, un singulier mélange de réminiscences classiques, de déclamations contre les tyrans, de tirades sentimentales sur l’amour, d’exclamations sur les ruines et les vicissitudes des empires, de plaisanteries parfois burlesques et de réflexions politiques fort sérieuses. La sève n’y manque pas ; mais aucune pensée originale ne domine. L’exilé est une espèce d’Anacharsis constitutionnel qui a fait son éducation politique par les voyages, et il parle des membres influens de l’opposition française sous la restauration, avec autant d’enthousiasme que Pythagore eût parlé des sages de l’Inde ou de l’Égypte. Tous les personnages qui se remuent dans ce drame ont un caractère passablement barbare, et ne sont guère de nature à nous plaire. L’Exilé a, néanmoins, obtenu en Grèce un succès populaire. L’auteur, M. Soutzos, occupe le premier rang dans la littérature de son pays, et nous devons savoir gré à M. Jules Lennel, son traducteur, de nous avoir fait connaître cette production. M. Lennel, voyageur distingué, possède parfaitement les langues du Levant : c’est un avantage que n’ont pas toujours ceux qui les professent ; mais, tout en rendant justice à la parfaite exactitude de sa traduction, nous lui ferons le reproche de s’être borné à un simple travail de reproduction. Nous aurions voulu trouver, en tête de ce roman, quelques détails sur l’état de la littérature grecque moderne. M. Fauriel, dans sa belle introduction aux chants populaires, en avait dit quelques mots ; mais il s’est, la plupart du temps, borné à la poésie des Klephtes. Le livre de M. Fauriel date d’ailleurs de 1824 ; depuis ce temps, bien des évènemens se sont accomplis ; l’indépendance a été reconquise. Mais la renaissance littéraire a-t-elle commencé, après la reconstitution politique ? Les espérances de M. Fauriel se sont-elles réalisées ? Le jour qu’il semblait entrevoir dans un avenir prochain, le jour glorieux de la culture intellectuelle, est-il enfin venu ? Hélas ! non. Il y a deux ans, la patrie d’Aristophane et de Sophocle n’avait pas même un théâtre. A part les chants populaires, expression naïve et spontanée de sentimens énergiques et personnels, la poésie écrite et méditée, la poésie de l’art et du livre, n’offre en général que des imitations plus ou moins heureuses des littératures de l’Europe. Le poète grec, selon qu’il a plus ou moins long-temps séjourné en Allemagne, en Italie, en France, s’inspire des poésies allemandes, italiennes ou françaises. Les évènemens militaires, la satire politique, font d’ordinaire tous les frais de ses vers. Alexandre Soutzos, l’auteur de l’Exilé, a imité la Némésis dans une feuille mensuelle envers qui paraissait sous le titre de la Balance grecque. Il a publié en outre deux volumes de poésies politiques, le Panorama de la Grèce, et il s’occupe en ce moment d’un grand poème imité de Childe-Harold. Panaguiotos Soutzos, son frère, Athanase Christopoulos, Spiridion Tricoupis, et Georges Sakellarios, qui ont écrit des poésies élégiaques et bachiques, forment à peu près toute la pléiade grecque. Il faut citer encore Constantin Oikouomos, qui a fait imprimer à Berlin, en 1835, un poème élégiaque en l’honneur d’Alexandre, empereur de Russie. Quant au théâtre, les auteurs dramatiques en sont encore à Pyrame et Thisbé. La prose, depuis dix ans, ne s’est guère enrichie d’aucune œuvre originale vraiment notable. C’est toujours de l’imitation ou de la traduction ; c’est, par exemple, la Sagesse du bonhomme Richard, l’Alexis de Mme de Wyttenback, la Géographie de Balbi, le beau livre de M. Daunou sur les Garanties individuelles. La littérature grecque semble, pour long-temps encore, condamnée à cet état d’engourdissement, car la masse de la nation prend un intérêt médiocre aux œuvres de l’esprit. Il est difficile, en effet, qu’un peuple puisse produire quelque chose de grand lorsque son existence politique est incomplète, qu’il est tout à la fois déshérité de son passé, et incertain de son avenir.


DU COMMENTAIRE DE PROCLUS SUR LE TIMEE DE PLATON, par M. Jules Simon [3]. — Les plus hautes inspirations du génie antique ont échappé pour la plupart à la ruine qui semble menacer fatalement les œuvres de l’homme. Homère, Lucrèce, Virgile, Aristote, Platon, ont traversé les âges, comme pour nous consoler du terrible naufrage de toutes choses, en nous initiant aux mystères de la beauté suprême. Glorieux privilège ! les grands monumens de la pensée se sauvent par leur grandeur même. Ils surnagent et dominent, parce qu’ils gardent, bien au-delà des sociétés qui les ont vus naître, une puissance active et toujours présente, et en répondant aux besoins éternels de notre nature, en éveillant des sympathies qui ne sauraient se prescrire, ils restent, pour ainsi dire dans tous les temps, actuels et nécessaires. Chaque génération, aux époques les plus obscures, les reçoit et les transmet, comme un legs sacré, souvent même sans les avoir compris, et une sorte de respect traditionnel les protège contre la destruction. Au moyen-âge, dans les ténèbres et les incertitudes de l’esprit, les misères d’une société pénible, les extases de la foi, le docteur et le moine, tous ceux enfin qu’un faible rayon éclaire encore, se tournent vers Aristote et Platon, parce qu’un éternel pressentiment du vrai et du beau les attire à ces grands hommes, comme à un foyer toujours lumineux. Platon, pour les chrétiens, est toujours divin. Aristote règne en maître absolu. L’un, six cents ans après sa mort, se transfigure avec éclat dans l’école d’Alexandrie ; l’autre est médité, commenté, cité comme la Bible. Il importe donc de rechercher en dehors d’eux-mêmes, dans leurs disciples chrétiens ou païens, les transformations successives de leurs doctrines. Alexandrie est comme un sanctuaire reculé de Sunium. Le commentaire obscur du disciple éclaire souvent le texte immortel du maître. Ammonius procède de Platon ; et c’est par lui, par Plotin, Jamblique, Porphyre et Proclus, que les doctrines platoniciennes sont transmises au moyen-âge. Ainsi, pour savoir Platon, pour comprendre en bien des points la philosophie du moyen-âge, il faut savoir Proclus.

M. Simon, en choisissant pour sujet d’étude ce commentateur célèbre, mais difficile et long-temps méconnu par d’éminens esprits, a fait preuve tout à la fois de tact et de courage scientifique. Le sujet, en effet, était vaste et obscur ; au temps où vivait Proclus, les systèmes s’étaient confondus ; c’était, parmi les hommes que le christianisme n’avait point ralliés, une inquiétude immense, une singulière disposition à tout croire ; le monde romain empruntait à l’Orient ses doctrines les plus abstraites. La théurgie, l’illuminisme, avaient fait invasion. On cherchait vaguement une science supérieure et la connaissance absolue. Les philosophes étaient devenus, pour la plupart, des hiérophantes, et l’école, comme le temple, avait ses mystères, ses initiations. Placé sur la limite indécise d’une ère philosophique près de finir, Proclus, espèce d’esprit encyclopédique, avait gardé l’impression vive du passé, tout en subissant des influences nouvelles et diverses. Il avait étudié les mathématiques sous Héron, l’aristotélisme, le platonisme, avec Plutarque, fils de Nestorius, la théologie et la science des mystères avec Syrianus, les arts magiques des Chaldéens avec Asclépigénie. Il était le dernier disciple de la dernière école grecque, et ses travaux éclairent tout à la fois, au point de vue historique, la philosophie de l’école d’Alexandrie, la philosophie de Platon, enfin celle de l’antiquité tout entière ; car, fidèle à la méthode des Alexandrins, il cherche dans le passé le plus reculé et jusque sous le voile des vieilles croyances mythologiques, des antécédens à ses doctrines ou à celles qu’il commente. Il les présente comme ayant été révélées par les dieux eux-mêmes aux sages des anciens temps, et transmises sans altération sous les formes les plus diverses. C’est comme une chaîne dorée, dont Hermès est le premier anneau, et qui vient se renouer par les prêtres de l’Égypte, les théologiens, les prêtres de la Grèce, les disciples de Pythagore et de Platon, jusqu’à l’école d’Alexandrie elle-même.

Démontrer que le monde a une cause, que cette cause est Dieu, que ce Dieu a fait le monde d’après un modèle excellent, qu’il n’y a qu’un Dieu, un modèle, un monde ; que ce plan, ce modèle, ce sont les idées, types invisibles des choses visibles, raisons incréées des choses créées : telle est, on le sait, la pensée du Timée, et le fondement de la théodicée de Platon ; tel est aussi le sujet du commentaire de Proclus. Platon a développé son système avec une majesté et un charme de poésie tout antiques, et, soutenu par cette majesté du maître, Proclus s’est élevé souvent jusqu’aux plus hautes sphères. Il faut distinguer, dans son œuvre, ce qu’il y a de variable dans la science, et ce qu’il y a d’éternel. Mais, si large que soit la part de l’erreur et des choses transitoires, une gloire solide lui est justement acquise ; et le respect qu’inspirent la philosophie et la religion révélée ne peut que s’accroître encore par l’étude du commentaire, car on reconnaît vite que le christianisme n’est, en bien des points, que la sanction divine du dogme philosophique. Citons quelques exemples : la prière, d’après l’école d’Alexandrie encore païenne, n’est pas seulement une demande adressée à Dieu pour en obtenir un bien qui nous est nécessaire. Ce n’est pas seulement une action de grace pour des biens déjà obtenus. L’état de l’ame qui prie, n’y eût-il aucun autre résultat de la prière, est un état philosophique qui purifie et qui sanctifie par cela seul que l’on a prié. Le mystique auteur de l’Imitation eût-il trouvé d’autres mots pour définir l’oraison chrétienne ? Non, certes ! il eût ajouté seulement que la prière appelle la grace. Voyons maintenant le libre arbitre. Tout est soumis aux lois de Dieu ; l’homme, néanmoins, est libre : il a la liberté du choix entre le mal et le bien. Les ames enchaînées à un corps doivent obéir, mais elles peuvent résister ; de là le mérite et le démérite. Dieu n’a pas fait des ames criminelles et des ames pures ; il les a faites libres. Ce n’est pas lui qui doit répondre de l’inégalité morale ; les hommes, à la naissance, tiennent l’égalité de Dieu, et ils tiennent d’eux-mêmes l’inégalité qui s’établit entre eux, dans la suite, selon qu’ils ont mérité ou démérité. Ainsi, la justice de Dieu est absoute, s’il a fait les hommes libres et s’il leur a dicté la règle à laquelle ils doivent se soumettre. Il ne pouvait rien de plus ; il est juste, et c’est une nécessité que, si la liberté existe, il y ait des punitions et des récompenses. Épictète avait dit aussi qu’il dépend de nous de suivre le premier mouvement ou de nous arrêter, d’avoir tel ou tel désir, enfin de faire tout ce qui est notre œuvre. Voilà donc, sauf l’épuration que le christianisme imprime à toute doctrine extérieure qu’il consacre, le dogme de la rémunération et de l’immortalité appuyé sur l’inébranlable fondement de la justice divine. Voilà presque la théodicée de Leibnitz retrouvée dans un commentaire païen ; voilà enfin le conte de Candide, et le terrible esprit de Voltaire, réfutés douze cents ans d’avance par un Alexandrin du Ve siècle.

Depuis long-temps, l’importance philosophique de Proclus avait été reconnue. Marsile Ficin, Lambecius, plus récemment Diderot, Brucker, Burigny, ont étudié et diversement jugé ses écrits. M. Cousin l’a loué éloquemment ; il a publié ses œuvres, et cette réhabilitation digne et complète, ce souvenir du maître, a rendu à Proclus une place éminente et rappelé vers lui les méditations des esprits sérieux. M. Simon ne pouvait donc, en étudiant le commentaire sur le Timée, appliquer plus heureusement, plus utilement, des facultés philosophiques vraiment hors de ligne. Son travail, qui s’est produit sous la forme modeste d’une thèse pour le doctorat, atteste une connaissance profondément réfléchie de la philosophie antique. Il éclaire d’une lumière vive et nouvelle une œuvre long-temps admirée et vouée, après de longs siècles, à un injuste oubli. Il restitue en même temps deux autres commentaires qui ont aussi leur importance, ceux de Porphyre et de Jamblique, et il confirme de grandes et belles doctrines. La critique ne saurait trop vivement encourager M. Simon à poursuivre ses fortes études. Son enseignement à la Faculté des lettres, l’évidente supériorité de son premier travail, lui assurent, dès le début, un rang distingué. On pourrait peut-être lui adresser quelques observations sur son style qui manque un peu de concentration et de rigueur ; mais cela serait peu grave : il importe surtout de constater sa valeur réelle comme esprit philosophique, ses succès mérités comme professeur ; et certes, c’est une chose rare à noter qu’un succès réel dans les sciences spéculatives ; car il n’en est point de la philosophie comme de cette érudition banale, accessible pour tous, qui, de nos jours, a gagné un nom à bien des gens, en faisant de l’Académie des Inscriptions, à de rares mais très honorables exceptions près, une sorte de champ d’asile pour les médiocrités. La philosophie implique l’intelligence, et, quelle que soit l’apparente indifférence de notre temps, elle gardera toujours, avec la poésie, sa première place.




  1. 2 vol. in-8°, chez Cousin, rue Jacob.
  2. Un volume in-8°, chez Pougin, quai des Augustins.
  3. Un volume in-8°, chez Ébrard, rue des Mathurins-Saint-Jacques.