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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1840

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Chronique n° 199
31 juillet 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1840.


Le gouvernement et le pays ont noblement répondu au défi du cabinet anglais, le pays par les sentimens qu’il a manifestés, le gouvernement par les mesures qu’il vient de prendre.

Nous disons au défi, car les dangereuses conséquences du pacte que la Russie et l’Angleterre viennent de signer, ont été si souvent signalées par la France, qu’il est impossible de ne pas voir dans ce traité une sorte de provocation.

Nous disons du cabinet anglais, car cette étrange convention, loin d’être l’expression des vœux de l’Angleterre, n’est que le résultat des caprices opiniâtres et superbes de lord Palmerston, habilement exploités par les agens russes et subis par ses collègues. Si elle était conforme aux vœux du pays, aux intérêts bien entendus de l’Angleterre, la presse anglaise aurait été unanime à la demander, unanime à la justifier, et les collègues de lord Palmerston, certes aussi bons Anglais que lui, n’auraient pas résisté des mois et des mois à une mesure qui aurait été bonne en soi et nationale.

Le ciel nous préserve de répéter, à l’endroit de lord Palmerston, les expressions par trop grossières qu’une juste et vive indignation a laissé tomber de quelques plumes. Mais nous savions depuis long- temps, et nous l’avons dit plus d’une fois, que, même dans les matières les plus graves, l’imagination domine chez le noble lord et lui dicte des résolutions que son amour-propre saisit avec obstination, et que ne saurait avouer la maturité réfléchie de l’homme d’état. Plus d’une fois le ministre anglais a failli, par l’impétuosité et l’audace aventureuse de ses déterminations, compromettre la paix du monde. Le bon sens de ses collègues, ainsi que la fermeté et la prudence de notre politique, avaient pu jusqu’ici prévenir tout écart trop fâcheux, tout emportement irréparable. Mais ce n’était pas sans irritation, ce n’était pas sans rancune que son esprit violent et superbe subissait le joug de la modération et de la sagesse politique. La Russie, toujours habile à démêler, toujours prête à exploiter les mauvaises passions, n’a pas manqué l’occasion que le noble lord lui offrait ; elle s’est jetée sur lui comme sur une proie importante à saisir, impuissante à lui résister.

Les instructions de l’agent russe étaient fort simples. « Signez tout ce que lord Palmerston vous proposera. » Qu’importe en effet à la Russie ? Pourvu que l’alliance anglo-française soit rompue, que l’Angleterre, bien que gouvernée par les whigs, soit ramenée adroitement dans les serres de la sainte-alliance, et que l’Orient soit de nouveau agité de fond en comble, qu’importe à la Russie la teneur des conventions signées à Londres ? Éloigneront-elles d’une seule lieue la Russie de Constantinople ? Lui ôteront-elles un seul de ses bataillons ? La feront-elle renoncer à un seul de ses empiétemens en Orient ? Qui ne voit que c’est lord Palmerston qui joue ici un rôle pitoyable, le rôle de dupe ? La politique n’a jamais raison contre le bon sens, car elle n’est que du bon sens. Diviser les forces de l’Occident et brouiller en même temps les affaires de l’Orient, c’est décerner à la Russie un empire de plus, l’empire de l’Asie.

Déjà il y a quelques mois, ce fameux traité, ce pacte anglo-russe que l’histoire aura peine à enregistrer, tant il est étrange et contraire aux intérêts anglais, était sur le point d’être signé. Le cabinet anglais, averti par les fermes déclarations de la France, recula devant cette œuvre. Lord Palmerston dut encore subir la raison, le bon sens de ses collègues ; mais nul ne fut dupe de cette résignation. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir plus qu’on ne disait, plus qu’il ne convenait de publier, pour se dissimuler que ce n’était là qu’un succès dont le terme était aussi incertain que l’humeur de lord Palmerston est impétueuse et fantasque. Notre cabinet, notre ambassadeur à Londres, savaient très bien ce que d’ailleurs tout homme sensé et connaissant quelque peu les personnes pouvait conjecturer ; ils savaient que l’esprit du ministre anglais s’aigrissait de plus en plus contre le pacha et contre la France, et que la résistance de ses collègues par la force des choses s’affaiblissait à mesure que la situation du cabinet anglais devenait plus critique. Lord Palmerston attendait avec impatience le jour où il pourrait mettre le marché à la main à lord Melbourne, et ne lui laisser d’option qu’entre le traité anglo-russe et la dissolution du cabinet. La démission de lord Palmerston aurait, il est vrai, dissous le ministère whig. Le cabinet anglais a préféré à une noble et brillante retraite la signature d’un traité qui, s’il pouvait être sérieux, n’offrirait que deux issues, la guerre universelle, ou l’Europe acceptant en Orient, des mains de la Russie et de l’Angleterre, le déshonneur.

D’autres circonstances ont contribué à précipiter la signature des quatre puissances. Nous ne voulons pas mentionner la mort de ce monarque vénérable dont le jugement et l’autorité ont refréné tant de mauvaises passions et empêché tant de folies. Certes ce n’est pas lui qui aurait légèrement apposé sa signature à un pacte qui sous peu sera couvert de ridicule ou aura commencé une phase toute nouvelle dans la politique européenne. Ce n’est pas lui qui aurait approuvé lord Palmerston lorsqu’il imaginait de traiter la France comme une puissance de second ordre, de conclure sans elle, cherchant à l’endormir par de fausses apparences d’amitié, une convention sur un sujet qui intéresse mille fois plus la France que la Prusse, et dans lequel la France a bien autrement le droit d’intervenir, si intervention il y a, que la Prusse, et l’Autriche même.

La Prusse et l’Autriche régentant l’Orient, sans le concours et l’assentiment de la France, comme s’il s’agissait de mettre à la raison je ne sais quel principicule de la confédération allemande !

On est forcé de se demander comment des hommes graves, des hommes d’état consommés, ont pu accepter de pareilles illusions ! Quoi ! parce que la France, dans sa loyauté et dans sa force, a voulu renfermer la révolution de 1830 dans ses propres frontières, qu’elle a préféré les profits certains et solides de la paix aux chances brillantes de la guerre, on aurait pu imaginer que la France acceptera humblement la dictature orientale de la Russie, secondée par l’Angleterre, qui s’aveugle sur ses vrais intérêts ! Étrange erreur ! Ce serait méconnaître la France, le roi, le cabinet ! ce serait prendre la modération pour de la faiblesse, la prudence pour de la timidité ! ce serait raisonner, par une bizarre coïncidence, comme ces partis extrêmes dont on repousse les principes et dont on fait profession de mépriser le jugement !

Il y a, quoi qu’on en dise, au fond du pacte signé à Londres, un reste du vieux levain de la sainte-alliance conservé à Saint-Pétersbourg ; c’est au nom des vieilles haines contre la France qu’on a intrigué à Vienne et à Berlin ; on s’est cru en mesure de braver la royauté de juillet, de lui faire subir un affront. On s’est trompé.

Il n’est pas moins vrai que c’est dans de pareilles intrigues qu’a trempé, sans s’en douter, le ministère anglais, un cabinet whig ; il a fait là ce à quoi, je ne dis pas un ministère radical, mais un cabinet tory n’aurait jamais consenti, car il aurait aperçu le piège, et un sentiment de dignité et de fierté nationale lui aurait dit que le peuple anglais ne ratifiera jamais un pacte qui le met à la suite de l’oppresseur de la Pologne.

Il n’est pas moins vrai que l’Autriche et la Prusse, entraînées par la vieille habitude de marcher d’accord avec la Russie, ont oublié un instant la sage maturité de leurs conseils, cette prévoyance vigilante qui a gardé jusqu’ici la paix du monde, et cela pour signer un pacte dont nul ne peut calculer les conséquences. Cependant ce n’est pas la Russie qui a le plus d’intérêt à bien peser toutes les conséquences de ce traité, à se rendre compte de toutes les nécessités qu’il peut enfanter.

L’assurance orgueilleuse de lord Palmerston a fini par surprendre la religion des hommes d’état éminens qui dirigent les affaires de la Prusse et de l’Autriche. « Il est temps d’en finir, disait-il, le pacha est sans force réelle, il est en horreur aux populations (ce sont là les rapports que lui faisaient deux touristes anglais, jugeant des hommes et des choses avec ce tact et cette sûreté de jugement qu’on connaît à cette sorte de voyageurs) ; la moindre démonstration suffira. La France s’intéresse à Méhémet-Ali, elle ne veut pas agir contre lui ; mais elle laissera faire, elle fera entendre quelques plaintes, elle nous enverra une note. Avant que ces communications soient accomplies, que les explications soient données, l’affaire sera terminée, et tout sera dit. C’est ainsi que les choses se sont passées lors des affaires de Modène, de Bologne, de Francfort. »

Ce langage est devenu plus instant, lorsque, d’un côté, les affaires d’Espagne, d’Afrique, de la Plata, ont paru détourner de l’Orient les regards de la France, et lorsque, d’un autre côté, l’insurrection de la Syrie a fait espérer que les forces du pacha ne suffiraient pas à l’étouffer rapidement.

Nous ne voulons pas rechercher ici l’origine secrète de tous ces faits. Sans nous faire l’écho de tous les bruits répandus à cet égard, nous pourrions citer quelques faits singuliers sur lesquels nous reviendrons peut-être un jour ; laissons tout cela pour le moment. Que nous importent les causes premières de ces évènemens ? Nous ne songeons pas à contester à lord Palmerston et aux diplomates russes le mérite, si c’en est un, de ne négliger aucun moyen de succès, et de ne pas trop se montrer difficiles sur le choix.

Mais le fait qui est venu donner l’impulsion décisive à l’impatience frémissante de lord Palmerston, ce sont les avances loyales, pacifiques, que le pacha a faites à la Porte depuis le renvoi de Kosrew ; c’est l’offre spontanée de rendre au sultan sa flotte. Encore une fois, l’histoire refusera de croire à une si grande étrangeté d’humeur et de conduite. — Méhémet-Ali fait des avances ; c’est le moment de le repousser. Il offre de restituer la flotte ; il faut lui débaucher ses populations. Il demande, lui vainqueur, un arrangement raisonnable ; c’est le cas d’aider le vaincu à le fouler aux pieds. — Et pourquoi tant de colère, tant d’empressement à rendre impossible tout arrangement amiable ? Les raisons les voici : et puis ne répétez pas, si vous le pouvez, le fameux mot : quantilla sapientia regitur mundus ! — L’offre de la flotte est un conseil de la France ; c’est donc une preuve de l’influence française, et c’est ainsi que le fait sera envisagé en Orient. — Je crois que le noble lord nous faisait trop d’honneur, et que la France n’était pour rien dans l’offre du pacha. — Il offre la flotte et demande un arrangement ; donc il a peur, donc il est faible ; le moment est venu de l’écraser. — Enfin, disait la Russie, si le traité n’est pas signé, signé à l’instant même, la Porte se décourage ; elle traitera directement avec le pacha ; c’est là ce que veut la France, c’est le but de ses efforts ; et vous, Angleterre, vous perdrez toute influence en Orient. Ce qui voulait dire, traduit en d’autres ternes : si le sultan et le pacha parviennent à s’entendre, il n’y a plus de chances pour les Russes d’être appelés à sauver Constantinople ; notre invasion est indéfiniment reculée ; il faut à tout prix que lord Palmerston, par ses étranges préventions contre la France et sa haine pour le pacha, nous aide à brouiller les cartes. — Ils ont parfaitement réussi.

Ainsi, en résumé, la convention a été signée par la Russie contente, joyeuse ; par l’Angleterre, un seul homme en étant pleinement satisfait, lord Palmerston ; par l’Autriche et la Prusse sous l’empire d’une vieille habitude, sans conviction et dans la fausse supposition de l’adhésion tacite de la France ; enfin, par la Porte. Ceci est grave et mérite une explication.

Beaucoup de personnes paraissent croire que le traité signé à Londres n’est autre chose qu’une convention préparatoire entre l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche. On se trompe. C’est un traité de ces quatre puissances avec la Porte. L’envoyé turc a signé, et un courrier est parti à l’instant même pour aller chercher à Constantinople la ratification du traité. C’est à ce point de vue qu’il faut se placer, si l’on veut apprécier dans toute sa portée le fait du négociateur anglais ; c’est à ce point de vue qu’il est facile de reconnaître combien ce fait est blessant pour la France, mauvais en lui-même, déplorable ou ridicule par ses conséquences.

Sans doute le gouvernement français n’a pas été, surpris. Il y a long-temps que les dispositions de lord Palmerston lui étaient connues, il y a long-temps qu’il le voyait nager en pleines eaux russes, il y a long-temps qu’il s’attendait d’un instant à l’autre à la signature de quelque pacte anglo-moscovite. Qu’est-ce à dire ? Est-il moins vrai qu’on a fait tout ce qu’on a pu pour nous cacher ces démarches ? Est-il moins vrai qu’un traité formel a été conclu avec la Porte sans que la négociation ait été rendue commune à la France, sans qu’elle ait été invitée à y prendre part et à en discuter les clauses ? Est-il moins vrai que les choses faites on nous a fait passer un memorandum où l’on affecte d’espérer que, bien que peu disposés à un concours matériel, nous voudrons du moins aider les quatre puissances de notre concours moral ? C’est ainsi que lord Palmerston traite l’alliée de l’Angleterre ! Et cette alliée, c’est la France !

Aussi que dit-il pour excuser cet étrange procédé ? La France et l’Angleterre ont marché contre la Hollande, et la France a pris Anvers en vertu d’une convention à laquelle n’avaient été appelées ni l’Autriche, ni la Russie, ni la Prusse.

Mais d’abord la France de juillet était-elle l’alliée, l’alliée intime de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche ? Était-elle leur alliée et par les traités et par l’uniformité des principes, des institutions, des situations politiques ?

Il y a plus. Qu’est-ce que la prise d’Anvers comparée à la question d’Orient ? Qu’est-ce qu’un fait isolé, déterminé, comparé à une tentative qui peut engager en Orient une lutte longue et sanglante, appeler sur le théâtre des évènemens les forces de plus d’une puissance, et fournir mille occasions de chocs terribles, de complications funestes ?

Il y a cependant un point d’analogie qui a peut-être échappé aux négociateurs de la convention et que nous tenons à rappeler, certains d’ailleurs que notre gouvernement ne l’a point oublié.

La Prusse, lors de l’affaire d’Anvers, était moralement sûre que la France ne songeait pas à des conquêtes, qu’aussitôt la citadelle d’Anvers prise, elle la remettrait à la Belgique et rappellerait ses troupes. La Prusse cependant réunit sur la frontière une armée de soixante-dix mille hommes. Nous sommes loin de l’en blâmer ; c’était son droit, c’était plus, c’était son devoir. Que ce devoir étroitement accompli nous rappelle aujourd’hui le nôtre. On veut se jeter dans des entreprises dont il n’est donné à qui que ce soit de prévoir les conséquences, les contre-coups, les complications ; on a voulu nous lancer dans l’inconnu : soit. Que la France proportionne ses préparatifs et ses précautions aux plus grands évènemens. La France le peut ; la prudence comme l’honneur le lui commandent.

Aujourd’hui on abuse de la modération de son langage, de ses paroles mesurées, courtoises, du désir qu’elle a trop montré peut-être de tout concilier, de son amour de la paix. Parce qu’elle s’est abstenue de toute parole arrogante et impérieuse, parce qu’en faisant valoir les considérations d’équité qui militent en faveur du possesseur de la Syrie, elle n’a pas dit : « Malheur à qui y touchera ! » on voudrait aujourd’hui lui persuader à elle-même qu’elle n’a jamais rien voulu de sérieux, que tout ce qu’elle désirait, c’était de ne pas agir elle-même contre Méhémet-Ali, que dès-lors la convention qu’on vient de signer ne peut lui être désagréable !

Au reste, empressons-nous de le dire, il n’y a pas dans cette conduite et dans ce langage, à beaucoup près, tout ce qu’il y aurait de blessant et d’ironique, s’ils venaient d’ailleurs. Le noble lord ne se doute pas de toute la portée morale de ses faits et de ses paroles. Il connaît mal, trop mal pour un ministre des affaires étrangères, le continent, la France, nos mœurs, le génie de notre nation, notre logique politique, notre juste susceptibilité, le caractère français. En vérité, sur la question intentionnelle, nous sommes prêts à accorder au noble lord un verdict avec circonstances atténuantes.

Nous sommes convaincus qu’il est, à cette heure, étonné, embarrassé, et s’il y avait chez lui moins d’orgueil, nous ajouterions, chagrin, des effets que son coup de tête a déjà produits de ce côté-ci de la Manche. Il ne s’y attendait pas, et sur ce point il a fait partager à quelques-uns de ses collègues toutes ses illusions.

Aussi nous disent-ils avec un sérieux qu’on a peine à garder de son côté :

« L’alliance anglo-française, personne n’y touche ; elle nous est plus chère que jamais. Deux amis intimes ne peuvent-ils pas différer d’opinion sur un point particulier ? » C’est là, ou à peu près, le langage qu’un ministre anglais tenait, il y a peu de jours, dans le parlement. Quand il parlait du prix qu’il attache à l’alliance française, il ne mentait pas. Seulement son esprit si distingué d’ailleurs, son bon sens, avaient, sous l’influence de lord Palmerston, oublié que si l’on peut se séparer de son allié sans conséquences fâcheuses, cela ne peut arriver qu’à trois conditions : que la question sur laquelle on se divise d’opinion ne soit que secondaire, que la division n’entraîne d’autres conséquences que l’inaction et le statu quo, enfin et surtout que l’allié qui s’obstine dans son dissentiment ne passe pas par cela même dans un autre camp. Si l’une des trois conditions manque, que devient l’alliance ? Que pourrait-elle devenir, si on se séparait sur une question immense, complexe, qui peut embrasser le présent et l’avenir, l’Orient et l’Occident ? A plus forte raison, que deviendrait-elle, si les trois conditions manquaient à la fois ?

Pressé par les radicaux, qui s’indignent avec raison de voir l’Angleterre mise à la suite de la Russie, et par les tories, qui tous, si on excepte fois si honorable et si utile pour les deux pays ; étonné d’ailleurs du langage et de l’attitude de la France, le noble lord a été contraint de jouer dans le parlement un rôle que nous ne voulons pas qualifier. Il n’a pas osé avouer le traité, il n’a pas osé avouer même un préparatif de mesures coërcitives ; il s’est renfermé dans des négations hautaines que le noble lord peut prendre pour de la fierté, qui ne nous paraissent à nous qu’embarras et gaucherie, embarras et, gaucherie dont nous lui savons gré du reste, car ils prouvent qu’il commence à se douter qu’il a fait fausse route, qu’il s’est jeté dans une carrière que tout ministre habile et loyal de l’Angleterre doit s’empresser de quitter au plus vite. Le noble lord s’est laissé mener loin par la fougue de son esprit et par ses préventions personnelles. Homo sum. Mais comme nul ne conteste d’ailleurs sa loyauté, son habileté, nous voulons encore croire qu’il trouvera dans son ame assez d’élévation et assez de force pour revenir sur ses pas.

Voulût-on pour un moment oublier le juste ressentiment de la France, et juger la mesure en simple spectateur, comment ne pas reconnaître que le noble lord s’est laissé entraîner dans une faute dont son pays a le droit de lui demander compte ?

En effet, que veut-il ? Contraindre Méhémet-Ali à évacuer la Syrie ? à se contenter de la vice-royauté d’Égypte ? Prenons cela à la lettre ; croyons (notre bonté est grande) qu’après avoir arraché au vainqueur de Nézib la Syrie, on lui laisserait la possession paisible de l’Égypte.

Toujours est-il qu’il faut se placer dans deux hypothèses bien diverses. Ou Méhémet-Ali peut et veut opposer une vigoureuse résistance, ou Méhémet-Ali n’a ni la volonté ni les moyens de résister.

Qu’il le veuille, s’il le peut, il serait ridicule d’en douter. Après une vie forte et glorieuse de soixante-dix ans, lorsqu’on touche au but, lorsqu’on sait qu’on a pour soi les sentimens d’une partie considérable de l’Europe, on ne renonce pas lâchement à tous ses projets, à l’avenir de sa famille, à la gloire.de son nom.

Méhémet-Ali opposera une résistance habile et désespérée. En a-t-il les moyens ? Pourquoi en douter ? Le vainqueur de Nézib a-t-il perdu tout à coup son armée, sa flotte, son trésor, son habileté, son expérience, son courage ? Il n’en a pas abusé, il est vrai ; il n’a pas franchi le Taurus, il s’est abstenu de tout ce qui pouvait troubler la paix du monde, il a compté sur la prudence de la Porte, sur l’équité de l’Europe ; on veut lui prouver aujourd’hui qu’il s’est trompé, qu’il a eu tort de ne pas user de la victoire. Soit. Nous verrons lord Palmerston à l’œuvre, nous examinerons quels sont les moyens coërcitifs qu’il veut employer, leur efficacité, leur résultat probable. Supposons pour le moment ce résultat accompli. Le pacha résiste avec succès ou il succombe. Le noble lord veut-il nous dire ce qui arrivera dans l’une et l’autre hypothèse ?

Dans la première, l’alliance anglo-russe acceptera-t-elle le triomphe du pacha ? ou bien est-on disposé à couvrir le Bosphore, l’Égypte, l’Asie-Mineure, la Syrie, de flottes anglaises et de bataillons russes ? Le noble lord pense-t-il que l’Europe assistera les bras croisés à cette lutte, comme des oisifs assistent à un tournoi ?

Si, au contraire, le pacha succombe, à qui fera-t-on croire qu’il pourra conserver paisiblement l’Égypte après avoir été expulsé de la Syrie, après y avoir perdu la fleur de son armée, lorsque sa puissance de fait sera tout ébranlée et qu’elle n’imposera plus à personne ? Dans la situation de Méhémet-Ali on ne tombe pas à moitié. Que deviendront alors l’Égypte, Candie, la Syrie ? On les rendra à la Porte ; et c’est le pouvoir efflanqué du sultan qui pourra se ressaisir de ces provinces, de ces peuples, tout animés, tout bouillans d’idées nouvelles, d’esprit de révolte, de fermentations de tous les genres ! Seraient-ce les chrétiens de la Syrie, seraient-ce les Arabes de l’Égypte qu’on ramènera promptement, pacifiquement sous le sceptre des Turcs ? Nul ne le pense, le noble lord moins que personne. Un journal ministériel anglais a trahi en partie la pensée aventureuse et bizarre de lord Palmerston. Il rêve je ne sais quel établissement en Syrie, je ne sais quel royaume chrétien ou juif sous le protectorat anglais ; il veut faire de la Syrie quelque chose comme les sept îles. Et alors, sans doute, le moins qu’il puisse faire pour son nouvel allié, la Russie, ce sera de lui livrer Constantinople avec je ne sais quel périmètre de l’empire ottoman : tout cela probablement sans troubler la paix générale, sans qu’un coup de canon retentisse en Europe, sans qu’on aperçoive une seule mèche s’allumer dans la Méditerranée ; tout cela probablement en continuant à donner à la France le nom d’alliée, et la France continuant à le recevoir avec une charmante bonhomie !

Rentrons dans le sérieux. Il y a long-temps que nous l’avons dit, la possession de l’Inde, les voies nouvelles que le commerce paraît enclin à prendre à travers la Méditerranée et l’isthme de Suez, l’importance commerciale qui en résultera pour l’Égypte et pour les bords de l’Euphrate, tout cela a depuis quelque temps échauffé l’imagination de quelques personnes, en particulier de lord Palmerston. Il n’en conviendra pas ; mais il s’est dit sans doute à lui-même plusieurs fois que de Malte à Alexandrie il n’y a qu’un pas, et que de là aux Indes, une fois l’Angleterre maîtresse du pays, le trajet deviendrait aussi facile qu’il l’est aujourd’hui de Londres à Alexandrie. C’est en présence des grandes idées, des grands faits sociaux, que les hommes forts, ayant dans l’esprit un avenir réel, se séparent de ces hommes à imagination qui prennent l’impossible pour du grand.

Un homme d’état, en rapprochant la politique européenne de ces circonstances nouvelles et de l’état actuel de l’Orient, en aurait conclu qu’il fallait faire tourner au profit de l’Europe, de son industrie, de son commerce, la reconstitution politique de l’Égypte et de la Syrie sous la main de Méhémet-Ali. En garantissant ses possessions, ainsi que l’empire ottoman tel qu’il est de fait aujourd’hui, l’Angleterre et la France, et avec elles la Prusse et l’Autriche, qui ne pouvaient manquer de se joindre aux deux premières puissances, auraient obtenu du pacha toutes les concessions désirables pour la liberté et la sûreté des communications commerciales. Et qui en aurait plus et mieux profité que l’Angleterre, qui, par ses immenses possessions, la puissance de ses capitaux, la hardiesse de ses spéculateurs, la force de sa navigation, n’a certes pas à redouter de rivaux en Orient. Nous nous trompons ; elle a un rival terrible à redouter, un rival qui a plus de fer que d’or, plus de sabres que de bobines, la Russie, à qui lord Palmerston tend si galamment aujourd’hui la main pour l’introduire en Orient et lui apprendre le chemin du Kaboul.

Dans son aveuglement, le noble lord ne s’inquiète pas des dangers que prépare à l’Angleterre la puissance russe. La. Russie a flatté ses penchans aventureux, ses antipathies personnelles ; elle s’est mise en quelque sorte et avec une condescendance très habile à sa disposition ; le noble lord est content. Que lui importe ce qu’il léguera à son pays et à ses successeurs dans le cabinet ?

Mais la France ! Le noble lord ne s’en inquiète pas davantage. Il nous croit inféodés au système de la paix. Il répète probablement avec complaisance tous les propos de nos politiques de café.

Il ne sait pas, ce nous semble, tout ce que nous devons aujourd’hui de force, de puissance réelle en Europe à la paix soigneusement gardée pendant ces dix ans. Nous ne parlons pas de l’accroissement prodigieux de richesses et de forces matérielles qui s’est opéré dans cette période. C’est avant tout de la force morale que nous parlons, c’est du drapeau tricolore se déployant aujourd’hui à la face des nations, sans réveiller aucune de ces antipathies et de ces colères qu’avaient excitées les conquêtes immodérées de l’empire. Le monde sait désormais que la France veut, avant tout, ce qui est équitable, équitable pour elle et pour tous. Le monde sait qu’elle ne cherche point de bouleversement pour le plaisir de bouleverser, des guerres pour enlever aux peuples leur nationalité ; mais il sait aussi, la Grèce, l’Afrique, la Belgique l’ont prouvé, qu’elle ne recule devant aucun sacrifice le jour où l’on engage avec elle une question d’honneur et de dignité nationale. Que ce soit en Orient ou en Occident, peu importe. Les bras de la France sont longs, et le jour où malgré son amour du travail et du repos on la forcerait à accepter la lutte, ce jour-là elle saurait fermer les ateliers de la paix pour ouvrir les ateliers de la guerre, ce jour-là il n’y aurait plus en France ni opinions diverses, ni discussions, ni partis ; ce jour-là, qu’on le sache, la France unanime prendra ses points d’appui partout où le besoin s’en fera sentir.

En résumé, quoi qu’il arrive, que Méhémet-Ali résiste vigoureusement ou qu’il succombe, si la lutte commence, il faudrait un miracle pour qu’elle ne se transformât pas en une guerre européenne, guerre où l’Angleterre, abandonnée de la Prusse et de l’Autriche, serait amenée à livrer l’Orient à la Russie et à demander bientôt à la France la paix et des secours contre le véritable ennemi de la grandeur et de la puissance anglaise dans les Indes.

Nous en demandons pardon au noble lord ; il se sauvera par l’absurde.

En effet, qu’est-ce que le traité dans sa généralité ? Rien, une faute gratuite, un mauvais vouloir, le cabinet anglais et le cabinet russe disant à la Porte qu’ils désirent autre chose que ce que désire la France. Jusque-là, il importe de le répéter, lord Palmerston n’a pas rencontré d’obstacles.

La Prusse et l’Autriche, si elles ratifient, ne signeront que par complaisance et avec tristesse. Peu leur importe, d’ailleurs, que les lots du pacha et du sultan soient délimités d’une façon ou d’une autre.

La Russie, à son tour, n’avait rien à objecter aux propositions de lord Palmerston contre Méhémet-Ali. Peu lui importe qu’on cède au pacha une portion plus ou moins considérable de la Syrie ou qu’on la lui enlève tout entière. On a cru long-temps que la Russie avait pris à cet égard l’initiative auprès de l’Angleterre, que le travail accompli aujourd’hui avait pour fondement premier des propositions russes à Londres ; on a parlé des propositions Brunow. C’est une erreur. Lord Palmerston peut réclamer les honneurs de l’invention. Voici comment.

A mesure que la question d’Orient mûrissait, du vivant de Mahmoud, la Russie, forte de son traité d’Unkiar-Skelessi, et fidèle à ses arrières-pensées sur l’Asie, se retirait de plus en plus en elle-même et suivait une politique d’isolement qui lui laissait une pleine liberté d’action. Qu’aurait-elle pu gagner à la politique des conférences, à la politique solidaire de l’Europe ? Qu’aurait-elle pu gagner en venant s’associer à l’alliance anglo-française, dont l’esprit était contraire à la domination des Russes en Orient ? Le silence, l’isolement, une parfaite indépendance, la situation étant donnée, était de l’habileté.

La bataille de Nézib ouvre la route du Taurus à Méhémet-Ali ; le sultan meurt ; une crise paraît imminente ; on agit auprès du pacha pour arrêter la marche de son armée victorieuse ; des négociations sont ouvertes entre la Porte et le pacha ; l’Europe s’alarme, l’Autriche en particulier craint, dans sa prudence consommée, que la paix du monde n’en soit troublée ; on rédige la note célèbre du 27 juillet, pour dire à la Porte de ne pas pousser plus loin les concessions avant de s’être concertée avec les puissances européennes ; à tort ou à raison, toutes les puissances signent ; l’envoyé russe à Vienne signe aussi.

Le cabinet russe désapprouva son agent, et le cabinet russe, dans sa politique, n’avait pas tort. Toute participation à la note le faisait sortir de cette politique libre et indépendante qui était la sienne et la seule bonne pour lui, tant que l’alliance anglo-française lui ôterait toute prépondérance dans une conférence européenne. Mieux valait pour la Russie de rester seule, armée de son traité avec la Porte, de son protectorat stipulé à Unkiar-Skelessi, que de perdre cette position pour venir déposer dans une urne un suffrage contre deux.