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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1862

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Chronique n° 726
14 juillet 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1862.

Nos affaires au Mexique n’ayant éprouvé aucune vicissitude nouvelle qui soit dans cette dernière quinzaine parvenue à la connaissance de la France, nous n’avons à mentionner chez nous d’autre événement que l’excursion d’été commencée par l’empereur et l’impératrice. L’incident piquant du voyage impérial a été le discours que M. de Morny a prononcé en présentant au souverain le conseil-général de son département. La harangue du spirituel président du corps législatif est destinée à prendre place parmi les pièces curieuses et originales de l’histoire de ce temps-ci. M. de Morny nous apprend qu’en Auvergne le sentiment napoléonien est depuis cinquante ans une religion qui, elle aussi, a eu ses catacombes, — catacombes bien choisies, sous des collines couvertes de vignes, et que M. de Morny, qui n’a pas la dévotion déclamatoire, se contente d’appeler d’immenses chais ! L’impie Henri Heine, en goûtant la délicieuse fraîcheur des églises d’Italie pendant la canicule, s’écriait que le catholicisme est une admirable religion d’été. Quel blasphème n’eût pas proféré cet oiseau moqueur, s’il eût pénétré dans ces cryptes celtiques où la secrète et jalouse adoration du dieu s’accomplissait au milieu des futailles, sans doute au chant des vêpres de Bérang’er, et pouvait s’allier au commerce des vins ! Si l’industrie humaine a fait de ces grottes sombres des caves utiles, c’était bien une religion qui y cherchait un refuge, car M. de Morny, confident depuis un quart de siècle de cette adoration légendaire, nous apprend qu’on y fêtait mystérieusement la Saint-Napoléon et que l’on n’y voulait pas croire que le héros fût mortel. M. de Morny est un philosophe indulgent, mais il est philosophe ; aussi applique-t-il à cette candeur de la crédulité populaire les mots de superstition et de fanatisme, et ne craint-il pas, devant la formation du mythe contemporain, de laisser parler la philosophie de l’histoire : « Ces voûtes qui ont peut être servi à organiser la résistance contre le césar romain ont abrité depuis cinquante ans le fanatisme pour le césar moderne ! » Rapprochement grandiose ! M. de Morny ne fournit pas là seulement un thème d’amplification à quelque moderne compatriote de Sidoine Apollinaire ; il propose un redoutable problème à ces nobles esprits de nos jours que la poésie ou la philosophie du patriotisme ramène sans cesse à nos origines pour y découvrir l’unité et la continuité des traditions dans la race française. Vous, monsieur Jean Reynaud, le théologien, le philosophe, le puissant géomètre de Ciel et Terre, qui voulez réchauffer aux inspirations druidiques nos croyances nationales ; vous, monsieur Henri Martin, qui avez animé votre volumineuse histoire d’une sorte de piété filiale envers nos ancêtres gaulois ; vous, monsieur Edgar Quinet, qui avez reçu de Merlin l’enchanteur les magiques effluves de l’esprit celtique, entendez l’appel que M. de Morny vous adresse, méditez son antithèse. Conciliez le druidisme anti-césarien de Gergovie avec ce culte auvergnat qui, au témoignage de M. de Morny, a si longtemps pratiqué ses rites dans les caves de Clermont-Ferrand.

Quittons la philosophie de l’histoire et la mythologie. M. de Morny, après son discours, a reçu de l’empereur le titre de duc. Certes nous n’avons rien à dire contre une si haute et si gracieuse faveur. L’empereur l’a accordée à l’élégant président du corps législatif comme un témoignage de son estime et de son amitié. La récompense eût été plus haute encore, qu’elle n’eût point paru imméritée à ceux qui, comme nous, connaissent et apprécient les qualités de M. de Morny.

La question de personne mise à part, doit-on considérer de nos jours la création d’un duché civil comme un événement sur lequel se puisse engager une discussion politique ? Nous croyons que non. De notre temps, la question de la noblesse et des titres, bien qu’elle ait été rajeunie par une loi récente, ne peut plus être en France une question politique. Il n’y a plus lieu de l’envisager qu’au point de vue des mœurs et de la société. Ce n’est pas à dire pour cela qu’elle ait perdu toute importance ; à nos yeux au contraire, elle fournirait au moraliste un intéressant et piquant sujet d’études. La noblesse et les titres, ne conférant plus de privilèges dans l’état, ayant perdu leur caractère politique parmi nous, n’étant plus que des distinctions sociales, n’ont plus d’autre place que celle que l’opinion veut bien leur accorder. Il faut reconnaître le fait tel qu’il est : l’opinion tient encore compte apparemment de la noblesse et des titres ; non-seulement ceux qui les possèdent par une transmission séculaire ne les répudient point, mais l’on voit tant de gens qui ne sont pas nés nobles et titrés les poursuivre par des usurpations ridicules ou les convoiter comme de désirables récompenses ! Comment en effet ceux qui ont ce goût-là hésiteraient-ils à rechercher les titres dans un temps où les plus hautes autorités nous apprennent que des populations ont pu croire que Napoléon n’était pas mort ? La noblesse et les titres n’ayant plus qu’une valeur d’opinion, les questions qui s’y rattachent ont pour premiers juges les meilleurs interprètes de l’opinion en telles matières, les personnes instruites, les gens de goût et les hommes d’esprit. À l’usage de ce tribunal, il existe un code qui, pour n’avoir pas été rédigé en articles, domine toutes les lois positives que l’on aurait écrites ou que l’on voudrait promulguer à ce sujet. Ce code est écrit dans notre histoire, car c’est l’histoire qui a fait chez nous les conditions de la noblesse et qu’a donné à nos titres leur signification. Un des premiers articles de ce code, c’est qu’en France la noblesse est une affaire de race : une famille n’est véritablement noble parmi nous qu’à la condition de l’avoir toujours été ; un anoblissement n’est que l’affiche d’une roture ; un anobli n’est pas plus noble qu’un affranchi n’était un véritable citoyen romain. La vraie noblesse est indépendante des titres, elle leur est antérieure et supérieure. Combien de bons gentilshommes en France auraient pu à bon droit monter dans les carrosses du roi, sans être ni comtes, ni marquis ! En Angleterre, de nos jours, que de rejetons des plus anciennes familles historiques peuvent montrer les plus brillantes généalogies sans avoir même, comme en France, la faculté de se distinguer par une particule du commun des plébéiens ! Aujourd’hui quiconque dans la société française veut s’anoblir tente une chose impossible en dépit des parchemins qu’il obtient, fait preuve de grossière ignorance autant que de vanité puérile, et n’acquiert aux yeux des juges compétens qu’un profond ridicule. Molière a dit l’ineffaçable mot de ce ridicule-là : bourgeois-gentilhomme ! mot que les moralistes devraient de temps en temps répéter aux bourgeois-gentilshommes trop nombreux et parfaitement grotesques qui ont survécu à la révolution française. Puisqu’on lui parle encore de noblesse, notre démocratie doit adopter en cette matière les plus rigides maximes de la plus fière et de la plus jalouse noblesse de l’ancien régime, non-seulement parce qu’elles sont un frein à un travers absurde et injurieux à, notre révolution, mais parce qu’elles sont sanctionnées par l’histoire.

Quant aux titres, la vérité consiste aussi à penser comme Saint-Simon. Le furieux adversaire des bâtards légitimés, le contempteur des princes étrangers, le bouillant chicaneur des préséances avait raison quand il ne faisait cas dans l’ancienne France que de la dignité et du titre de duc et pair. Là du moins le titre avait conservé un sens, il était attaché à une fonction. Mais puisque dans l’ancien régime les titres étaient ouverts aux anoblis, et puisqu’on a voulu conserver dans la France moderne l’habitude d’en conférer, il faudrait au moins tenir grand compte des leçons de l’histoire dans l’application et l’usage qu’on en fait. Les titres sont des précédens historiques, puisque c’est l’histoire qui en a formé et fixé le sens et la valeur. Or les précédens de l’histoire sont semblables à la langue ; même après les révolutions, il faut tâcher, en appliquant ces précédens, de rester fidèle aux règles et aux traditions de la langue nationale. Malheureusement, quand Napoléon eut l’idée bizarre de créer une noblesse, l’histoire de France était mal connue et mal comprise, et lui-même il n’eut pas le sens historique de l’ancienne noblesse française. De là dans son œuvre, dans la hiérarchie et l’adaptation de ses titres, des contre-sens et de véritables barbarismes. Telle fut, par exemple, l’idée de créer une noblesse civile, de conférer à ses fonctionnaires civils des titres de comte, de duc, de prince. La tradition française et l’opinion eussent permis jusqu’à un certain point la formation d’une noblesse militaire. Cela est si vrai que les services militaires se prêtent naturellement à la création des titres, et qu’il est tout simple d’attacher le souvenir d’une action d’éclat à la famille de celui qui a eu l’honneur de l’accomplir. Le titre devient alors un trophée militaire, une sorte d’inscription triomphale, un lumineux trait d’union entre l’action d’éclat et celui qui l’a fait rejaillir sur la patrie. La dignité personnelle des maréchaux Pélissier et Mac-Mahon n’est ni accrue ni diminuée parce qu’ils sont ducs ; mais personne n’est choqué, tout le monde est heureux d’entendre, à l’écho de leur nom, le bruit glorieux de Malakof et de Magenta, car Malakof et Magenta sont des souvenirs où la gloire de la France se mêle à leur gloire. Dans les carrières civiles, de telles occasions, de telles dates, de telles rencontres, de telles dénominations par conséquent font défaut. Excellence du mérite, grandeur des services, éclat du succès, le nom seul porte tout ; le nom seul est grand : à quoi bon le titre alors ? le titre qui, avec son sens historique, viendrait, comme l’accoutrement d’un autre âge, faire sur le nom une malséante grimace ! On prête à Napoléon un mot qui a fait les délices de tous les petits-fils de M. Jourdain, mais qui montre bien l’étrangeté de sa méprise en matière de noblesse : « Si Corneille eût vécu de mon temps, je l’aurais fait prince ! » Le bel honneur pour Corneille, et comme l’auteur de Cinna eût été grandi par un titre qui l’eût fait l’égal du sage prince Cambacérès ! Quel est, dans l’ordre civil, l’homme vraiment illustre de notre temps, Guizot, Thiers, Victor Hugo, Lamartine, qui penserait élever sa renommée sur de telles échasses ? Les ambitions qui ne tentent pas les premiers hommes d’un pays n’affriandent guère ceux qui viennent après. Nous ne croyons donc pas au danger d’un système de distribution de titres, encore moins à la création d’une nouvelle noblesse, œuvre impossible. Que si les titres sont encore un appât pour quelques hommes, nous espérons qu’ils seront conférés discrètement et avec une juste défiance du ridicule. Si Saint-Simon vivait de nos jours, il ne pourrait plus éclater de colère à propos de légitimés, de duchés et de noblesse : tout au plus de temps en temps son œil moqueur pétillerait-il de malice.

L’homme illustre qui vient de s’éteindre dans une vieillesse que l’intelligence et le plus honorable bon sens ont accompagnée jusqu’au bout, M. Pasquier, a eu un jour, lui aussi, la fantaisie d’être duc. Cet anachronisme dans l’ambition d’un homme si pratique surprend au premier abord ; on se l’explique pourtant à la réflexion. M. Pasquier était né en 1767. Il avait été du parlement avant la révolution, il avait été de l’exil à Troyes. Il savait ce qu’étaient des ducs et pairs. Il avait pu voir dans les lits de justice ces fiers grands seigneurs tirer gloire du siège qu’ils occupaient au parlement, et pourtant accabler de leurs dédaigneux regards les magistrats auxquels la pairie les associait. La duché-pairie dans sa jeunesse devait éblouir ses yeux comme le chimérique idéal placé hors de son atteinte, et plus d’une fois alors le démon de la chose impossible a dû murmurer à son oreille : Si tu étais duc !… M. Pasquier voulut être duc pour satisfaire à un de ces vœux utopiques de la jeunesse qui parfois poursuivent l’homme jusqu’au tombeau. Ce n’était pas aux ducs, ses contemporains de 1844, qu’il se comparait lorsqu’il eut enfin reçu la couronne ducale ; c’était l’ancienne assemblée des pairs que devait évoquer son imagination, et dans ce rêve il prenait place au parlement à côté du plus insolent des anciens pairs ; il soutenait victorieusement le regard du duc d’Aiguillon, du premier ministre qui fit Maupeou chancelier. Le duché fut sur la tête de M. Pasquier la dernière vengeance, la représaille suprême de la robe longue contre la robe courte. Cela voulait dire : Il n’y a plus de ducs. Aussi l’opinion de la société distinguée, indulgente pour cette boutade d’un vieux parlementaire, la couvrit de son silence. Qui jamais dans le monde s’avisait de dire : Le duc Pasquier ? On disait : Le chancelier. Ce titre était une autre vétusté : nous vivons dans un temps où un garde des sceaux est plus qu’un chancelier ; mais cette décoration nominale avait été du moins attachée à une fonction remplie avec une distinction extrême : la présidence de la chambre des pairs ; elle était plus dans le sens de notre histoire, et elle seyait mieux à un Pasquier.

Il est bizarre qu’un petit incident survenu presque en même temps que la mort du chancelier ramène ainsi notre attention sur un des moindres épisodes d’une vie si pleine. Ce n’est point à nous d’essayer ici le portrait de l’homme éminent que la France vient de perdre. Les événemens ont eu dans ce siècle en France une versatilité immorale. La situation de M, Pasquier l’a presque toujours placé dans le courant des événemens ; mais ce que l’histoire pourra dire à son honneur, c’est que toujours, sous quelque gouvernement auquel il ait été associé, c’est la cause de la modération, du bon sens, des transactions honnêtes et raisonnables avec l’esprit progressif du temps, qui a été par lui représentée. Le plus beau moment de la vie politique de M. Pasquier est celui où il fut le collègue de M. de Serre dans le ministère Dessole, et surtout dans le second ministère du duc de Richelieu. M. de Serre a été par l’élévation de la pensée et la chaude générosité de l’éloquence le plus grand ministre de la restauration. L’amitié naturelle de M. de Serre était avec les doctrinaires ; mais à un moment décisif les doctrinaires, par une raideur que l’histoire, croyons-nous, condamnera lorsqu’elle aura le loisir de s’occuper de ces minuties, firent défaut à M. de Serre. Cette nature nerveuse, peu propre à l’action, brisée par la maladie, privée de ses auxiliaires naturels, ne voulut point cependant abandonner le poste où elle espérait établir par une loi électorale largement conçue la véritable constitution du gouvernement représentatif de la restauration. M. Pasquier, dans cette crise, aida et suppléa M. de Serre malade avec une présence d’esprit, une habileté pratique, une promptitude et une souplesse de parole, un bon vouloir et une activité en un mot qui, pour n’avoir pas été couronnés de succès, n’en sont pas moins dignes de louange. Plus tard » après 1830, à la tête de la chambre des pairs, cette netteté, cette activité d’un esprit alerte et toujours prêt à démêler les hommes et à pénétrer par le juste point les grandes affaires, se sont exercées d’une façon plus continue encore et avec des effets qui, par leur durée relative, avaient pris par momens la couleur d’une réussite définitive ; mais une des plus remarquables phases de la vie de M. Pasquier fut sans contredit la retraite de sa vieillesse. Déjà octogénaire en 1848, la révolution seule put interrompre sa carrière active et lui fournir l’occasion de mettre, comme on disait autrefois, un intervalle entre la vie et la mort. Le chancelier tira un merveilleux parti de cet intervalle ; dans sa vie devenue privée, il donna un exemple de cette jeunesse d’esprit prolongée au-delà des limites de l’âge qui nous étonne dans la vie publique des hommes d’état de l’Angleterre. Il ne s’était point réfugié, avec la vanité quinteuse de la vieillesse, dans les sentiers touffus de ses souvenirs. Il continuait à vivre dans le présent avec une curiosité inaltérée. Événemens, hommes, livres, journaux, il demeurait au courant de tout, et, n’ayant pas de moyen digne de lui de s’en expliquer publiquement avec ses contemporains, il prenait ses précautions envers la postérité, et lui en disait d’avance son avis par de nombreuses et longues dictées qui seront sans doute jointes un jour à ses mémoires : mémoires volumineux, destinés à être utiles comme l’œuvre d’un homme de faits qui connaît la valeur des détails et ne les omet point ; amples récits qui seront un des plus importans anneaux de la chaîne de notre histoire et par conséquent le plus grand service que le Pasquier du xix* siècle aura rendu à son pays.

L’histoire ! quand commence-t-elle pour ceux qui, en l’animant de leurs actes et de leur influence, allument autour de leur nom les passions de leur siècle ? Il y a là une limite indécise vaguement fixée par la suite des événemens et l’apaisement des sentimens intéressés qui peu à peu laisse percer l’équité de l’opinion. Nous aurions craint que l’heure de l’équité historique ne sonnât bien tard pour la mémoire d’un des hommes qui dans ce siècle ont exercé sur la France l’influence la plus bienfaisante : nous voulons parler du roi Louis-Philippe. Louis-Philippe n’a guère encore été traité dans les écrits du temps que comme un vaincu qui serait encore vivant, c’est-à-dire avec l’ordinaire injustice que la fortune contraire inspire à l’imbécillité et à" la lâcheté humaines. Nous nous trompions : le magnifique portrait de Louis-Philippe que M. Victor Hugo a tracé à l’ouverture du septième volume des Misérables commence noblement, pour le roi de 1830, les réparations de l’histoire. Nous ne ferons pas à un grand esprit qui a toujours fait passer la franchise avant le péril le vulgaire éloge de la sincérité qu’il a mise dans ces pages ; mais nous le louerons de la sagacité avec laquelle il a compris que Louis-Philippe est une des grandes figures qui appartiennent à notre révolution et qui l’ont le plus honorée ; nous le louerons de cette intuition de poète, fine et attendrie, qui lui a fait démêler les traits complexes de cette intelligente, honnête et bonne nature. Nous ne sommes pas de ceux qui, avec une maladresse, hélas ! funeste, ont dédaigné les jugemens des grands poètes sur les choses et les hommes de la politique. Les poètes peuvent commettre des erreurs sur les faits au-delà desquels vont leurs perçans regards, ils peuvent montrer une certaine gaucherie quand ils descendent au terre à terre de la vie politique ; mais, la dernière de nos révolutions l’a prouvé, ils ont un certain sentiment des choses, intime et profond, des éblouissemens d’imagination, des révélations soudaines qui vont plus loin dans la vérité que les hommes d’état vulgaires ne le pensent. Aujourd’hui encore ils ont cette double vue que les peuples leur attribuaient dans leur jeunesse. Même en croyant qu’ils se trompent, la politique, frappée de myopie par la proximité des faits, fera toujours bien de s’inquiéter de leurs pressentimens généreux et d’en tenir grand compte. À nos yeux, la vaste toile politique sur laquelle M. Victor Hugo a distribué avec sa puissance cyclopéenne les personnages et les péripéties de son récit romanesque mérite d’être étudiée par les hommes politiques comme un des signes du temps les plus vigoureux. Nous n’aurions pas le courage d’affaiblir par une copie à l’aquarelle ou de mesquines retouches le vivant et émouvant portrait de Louis-Philippe que M. Victor Hugo livre à la conscience des contemporains et à la justice de l’histoire avec le dessin et les couleurs impérissables de la poésie Nous ne relèverons pas les beaux traits : « Louis-Philippe a été un roi de plein jour, » et tant d’autres. Ce qui fait honneur à M. Victor Hugo, c’est, dans ce chef de nation, philosophe, serein, gai, clément, c’est d’avoir vu avant tout et d’avoir recommandé à la sympathie la bonté. Hélas ! lorsqu’on 1831 M. Auguste Barbier écrivait ces magnifiques ïambes l’Idole, lorsqu’il s’écriait avec une lyrique amertume :

Ainsi passez, passez, monarques débonnaires,
 Apôtres de l’humanité.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Du peuple vainement vous allégez la chaîne :

 Vainement, tranquille troupeau,
Le peuple sous vos pas, sans sueur et sans peine.
 S’achemine vers le tombeau.
Sitôt qu’à son déclin votre astre tutélaire
 Épanche son dernier rayon,
Votre nom qui s’éteint, sur le flot populaire,
 Trace à peine an léger sillon.
Passez, passez, pour vous point de haute statue.

 Le peuple perdra votre nom :
Car il ne se souvient que de l’homme qui tue
 Avec le sabre ou le canon ;
Il n’aime que le bras qui dans les champs humides
 Par milliers fait pourrir ses os ;
Il aime qui lui fait bâtir des pyramides,
 Porter des pierres sur le dos ;

le poète ne semblait-il pas écrire la destinée de celui qui régnait alors ? « Louis-Philippe, dit M. Victor Hugo, était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV. Or, pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a été bon passe presque avant qui a été grand. » Pourquoi presque ? pourquoi une sourdine à ce cri humain ? Nous ne désobligerons point M. Victor Hugo en avouant que ce beau passage nous a fait penser à un sublime élan de Bossuet ; mais Bossuet n’a pas eu sa timidité. « Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration ; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté. »

L’Angleterre n’est pas encore décidée à sortir de sa troisième panique ; son gouvernement ne veut pas démordre des fortifications. Il vient d’y avoir à ce sujet plusieurs vives escarmouches entre lord Palmerston et M. Cobden dans la chambre des communes. La question de parti, la destinée ministérielle, n’était pas engagée dans ces derniers débats. Ce n’était plus une portion du parti tory qui venait réclamer la réduction des dépenses militaires. Le petit éclat qui vient d’avoir lieu entre M. Cobden et lord Palmerston n’en mérite pas moins d’être remarqué, et peut être le commencement d’une combinaison nouvelle dans la situation des partis. Au début de cette session, lord Palmerston et M. Cobden paraissaient être en parfaite intelligence ; mais la session s’achève par un changement singulier de partenaires entre ces deux hommes d’état. M. Cobden se détache de lord Palmerston. Or M. Cobden et ses amis ont jusqu’à présent fourni environ 80 voix à la majorité ministérielle. Ce que lord Palmerston est exposé à perdre de ce côté-là, il le regagne parmi les tories ; M. Cobden, pour sa part, a l’air, lui aussi, de compter dans sa campagne d’économie sur le concours d’un certain nombre de tories, car il a clairement donné à entendre que, si le cabinet persistait dans sa politique dépensière, if saisirait une occasion pour mettre l’opposition en demeure de prendre le pouvoir. Vivement piqué des sarcasmes de lord Palmerston, M. Cobden a cru pouvoir avancer que deux ministres à qui, suivant lui, le cabinet serait redevable de son existence, M. Gladstone et M. Milner-Gibson, désapprouvaient les dépenses militaires. Cette déclaration a obligé M. Gladstone à revendiquer honorablement la part de responsabilité qui lui revient dans les mesures du gouvernement, et à opposer par conséquent à son ami en libre échange une contradiction au moins indirecte. Certes nous faisons des vœux pour que M. Cobden réussisse dans l’œuvre qu’il a entreprise. Pour le moment, il n’a la faveur ni de la chambre des communes, ni du peuple anglais. Il y a dans la politique de M. Cobden une inconséquence qui fait tort à ses efforts. M. Cobden ne veut pas tenir compte de l’influence qu’exerce naturellement sur la sécurité générale la situation de la France, tant que la liberté politique n’y est point en jouissance de toutes ses garanties, tant que le couronnement de l’édifice se fait attendre. M. Cobden nous a apporté les premières semences de la liberté commerciale ; mais il eût mis plus sûrement un frein aux prodigalités de la politique militaire, s’il eût eu moins de dédain pour les destinées de la liberté en France, s’il eût eu le pouvoir et le bonheur de nous procurer une plus abondante dose de liberté politique.

Chose curieuse ! ce grand effort des arméniens trouble aussi jusqu’à un certain point la paisible et prospère Belgique. Les armemens d’Anvers fournissent un thème d’opposition à une coalition étrange où des libéraux s’unissent à des catholiques. Adversaires partout de ces ruineuses dépenses auxquelles la paix armée condamne l’Europe, nous ne pouvons voir sans déplaisir pour la Belgique les charges qu’une telle situation lui impose. Il semble au premier aspect que les petits états, eux qui n’ont pas de gloriole guerrière, qui n’ont pas la prétention de jouer un rôle décisif dans les luttes des grandes puissances, qui n’aspirent même pas à faire de petites guerres lointaines et qui n’amusent pas leurs loisirs d’une expédition en Chine ou au Mexique, devraient par compensation être exemptés des charges de la paix armée. Un examen plus positif et plus politique de la question démontre pourtant qu’ils ne peuvent pas échapper à la loi commune. Les charges militaires doivent pour eux se proportionner à la volonté qu’ils ont de conserver leur nationalité, leur indépendance, leur autonomie. Il est évident que ces petits états ne peuvent point, dans un grand conflit de guerre européenne, exister par eux-mêmes. Ils ne peuvent trouver la force défensive qui leur manque que dans un système d’alliances. Or, dans la crise prévue, ils ne trouveraient d’alliances et ils n’occuperaient au sein de ces alliances une place qui pût leur assurer le maintien de leur autonomie que tout autant qu’ils y apporteraient un contingent respectable. Telle est la loi par laquelle la Belgique, comme les états de second et de troisième ordre, est nécessairement dominée. La Belgique, dans la mesure même de son patriotisme, est donc obligée par la plus simple prévoyance de participer au regrettable mouvement des armemens européens. Peuple industrieux, accoutumé déjà par une longue pratique à faire lui-même ses affaires, connaissant le prix de l’argent et répugnant aux dépenses improductives, la Belgique, nous le comprenons, est plus sensible aux effets de la stupide manie régnante que ces nations énormes, espèces de Goliaths ayant autant de muscles que peu d’esprit, qui croient la privation de la liberté suffisamment payée par ce nom de grande puissance que l’étiquette européenne décerne à leur force physique. La Belgique a néanmoins dans cet ennui passager de quoi se consoler. Sous l’administration d’un homme doué de facultés rares, M. Frère-Orban, dont l’exemple devrait être une leçon pour les premiers rôles des grands théâtres politiques de l’Europe, elle suffit à ses dépenses utiles ou importunes sans compromettre et embarrasser ses finances. Loin de là : la Belgique est moins lourdement taxée que la France ; malgré les frais de l’armement d’Anvers et de son établissement militaire, elle n’a pas besoin de recourir aux emprunts, elle n’a pas de dette flottante, elle ignore les découverts, elle a son budget en équilibre. Bien plus, elle seule en Europe possède ce que les Anglais appellent un surplus, ce que nous nommons un excédant, cet oiseau rare sur lequel depuis une quinzaine d’années nos ministres des finances n’ont pu mettre la main qu’une fois. Cet excédant pour l’année courante sera de près de 9 millions, somme considérable sur un budget prévu à l/i7 millions, c’est-à-dire le treizième environ de celui de la France, tandis que la population de la Belgique ne représente que le septième de la nôtre. Ce n’est pas tout encore. Ce boni de 9 millions est porté à 20 millions par les excédans des ’précédons budgets, et dans un remarquable projet de travaux publics, M. Frère-Orban a pu fournir 11 millions pris sur les ressources ordinaires pour aider ou accomplir des entreprises d’utilité générale. Dans un moment où les dépenses militaires sont en train en Europe de désorganiser toutes les finances, les Belges peuvent, ce nous semble, se consoler aisément du peu d’argent improductif que leur consomme Anvers, et ils peuvent en tout cas montrer avec orgueil un tel résultat à leurs grands voisins. Nous demandons, quant à nous, à nous associer à cet orgueil, car nous sommes fiers que dans un pays qui parle français la liberté produise sous nos yeux des fruits si vigoureux et si sains.

Nous ne sommes point trompés dans les espérances que nous ont depuis longtemps inspirées les destinées de l’Italie renaissante. La reconnaissance de l’Italie par la Russie et par la Prusse est une victoire qui, pour n’être que diplomatique, est à l’Italie un juste sujet de félicitations dans le présent et de confiance dans l’avenir. La Russie traverse une crise si périlleuse que, par le rétablissement des relations diplomatiques, elle ne donne pas plus à l’Italie qu’elle n’en reçoit. Le grand avantage de cette adhésion de la cour de Saint-Pétersbourg, c’est qu’elle a entraîné la Prusse. C’est un profit réel pour le nouveau royaume italien, obligé à voir encore dans l’Autriche un ennemi naturel, d’acquérir la reconnaissance de la puissance qui balance l’Autriche au sein de la confédération germanique. Ce succès diplomatique constate un progrès moral et politique considérable pour l’unité italienne, et honorera le ministère de M. Rattazzi. La session du parlement de Turin va s’achever par la discussion d’importantes lois économiques qui hâteront le développement matériel de la péninsule. Parmi ces lois, le projet qui concerne le crédit foncier est, dans la situation où se trouvent les finances italiennes, celui peut-être qui présente la plus haute importance. Nous regrettons que, sous le poids de nécessités pressantes, le ministère ait cru devoir accepter les onéreuses et périlleuses conditions que contient la convention arrêtée avec une société parisienne. Les attributions diverses du crédit sont mêlées dans ce projet avec une confusion que ne permettent plus de nos jours les principes économiques et l’expérience commerciale. On le comprendra aisément. Ce qui fait la solidité et la sécurité des valeurs du crédit foncier, c’est que ces valeurs sont assises sur des propriétés immobilières hypothéquées pour la moitié de leur prix réel. Il y a là un gage qui ne peut disparaître, et qui, se dépréciât-il, couvrirait largement encore l’emprunt effectué. Si les opérations d’un crédit foncier se trouvaient confondues avec celles d’une banque d’escompte, de dépôt, de circulation, de crédit mobilier, la solidité du crédit foncier et des valeurs créées par lui serait aussitôt compromise et altérée. L’élément de la spéculation pénétrerait par tous les pores dans cet établissement, et ses valeurs courraient toutes les chances de la spéculation. Or c’est la confusion que l’on a commise dans le projet de crédit foncier soumis au parlement italien. Sous la garantie du même capital, dans l’unique et même société, on a placé le crédit foncier, l’escompte de valeurs à trois mois et renouvelables, les dépôts, l’ouverture de comptes-courans, enfin, outre la création des lettres de gage, l’émission de valeurs indéterminées. L’erreur commise nous paraît avoir une double portée, que l’on aura plus tard, si l’on y persiste, lieu de regretter. Il est évident d’abord que l’on compte placer sur le marché français les titres qu’émettra la société. Une première difficulté sera d’obtenir pour ces valeurs la cote officielle ; mais, sans parler de ce premier embarras, les capitaux français se détourneront des titres d’un établissement dont les opérations n’auront pas été étroitement limitées à l’objet que son nom indique, qui sera en réalité tout autre chose que le crédit foncier français, qui ressemblera plutôt à ces banques russes, conception indigeste et barbare, faisant à la fois l’escompte et le prêt hypothécaire, suspendues aux nécessités gouvernementales et, par l’anarchie de leurs fonctions, perdant les garanties propres de leur crédit. Aura-t-on des moyens particuliers de diffusion tels que ceux dont a joui le crédit foncier de France ? La vulgarisation et la popularité des obligations de notre établissement sont dues surtout au concours de nos receveurs-généraux. Le trésor chez nous, lié étroitement à notre crédit foncier, a pu mettre ainsi ses agens à son service ; pense-t-on qu’il les prête non-seulement à une société étrangère, mais à une société conçue sur des principes qu’un ministre des finances français ne pourrait pas approuver aujourd’hui dans la création d’une société française ? On s’expose sous ce rapport à de pénibles mécomptes.

Mais c’est à un point de vue plus élevé que nous nous plaçons pour condamner ce projet trop peu mûri. Le gouvernement italien compte évidemment sur l’influence de l’institution de crédit pour subvenir an déficit de son budget. Ce déficit dépasse 200 millions. Le ministre se propose d’y pourvoir. pour une moitié, par des négociations de bons du trésor, et pour l’autre moitié par des ventes de biens nationaux. Un établissement de crédit foncier peut aider puissamment à la réalisation de ces biens ; mais il semble que les auteurs du projet présenté au gouvernement italien aient combiné les attributions qu’ils s’adjugent, et dont on ne comprendrait pas sans cela l’étrange confusion, de telle sorte qu’ils pussent concentrer dans leurs mains toutes les opérations par lesquelles s’accomplira cette grande aliénation du domaine public. Devant une telle organisation financière, toute concurrence se sentira découragée, et le gouvernement italien s’expose à n’avoir d’autres soumissionnaires que ceux qui seront représentés directement ou indirectement par la société ; c’est la concurrence au contraire que le gouvernement italien à notre avis devrait appeler, seconder, exciter. Pour cela, il eût fallu créer un véritable crédit foncier, une banque hypothécaire qui ne répondît qu’à son titre et qui méritât un crédit incontesté non-seulement sur le marché français, mais sur tous les marchés européens. Le crédit de cette banque, fortement établi, eût suffi pour encourager et aider efficacement toutes les combinaisons qu’une féconde concurrence eût pu créer pour l’acquisition des biens nationaux. Il nous semble du moins que c’est ainsi que se fût efforcé d’agir M. de Cavour, qui avait porté dans la politique commerciale et financière du Piémont les vrais principes et les bonnes règles de l’économie.

Nous espérons que la louable pensée qu’a eue l’empereur Alexandre de reconnaître l’Italie s’unira à des inspirations non moins heureuses pour le gouvernement intérieur de son empire ; mais, dans les circonstances présentes, nous éprouvons une insurmontable répugnance à parler des mystères de la Russie. Nous craignons l’influence fâcheuse qu’une parole inconsidérée, une opinion téméraire pourraient exercer sur la situation violente de la Russie telle qu’elle nous est dépeinte. Le grand-duc Constantin, qui semble entreprendre en Pologne une tâche semblable à celle que l’archiduc Maximilien avait essayée en Italie, sera-t-il plus heureux que l’archiduc ? Il a échappé à un abominable attentat ; mais, dans l’intérêt de la Pologne et dans l’intérêt du progrès libéral de la Russie, peut-être eût-il mieux valu ne pas envoyer un prince à Varsovie, et se contenter de mettre à la tête du royaume un Polonais, tel par exemple que le marquis Wielopolski. e. forcade.