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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1874

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Chronique n° 1014
14 juillet 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1874.

C’est en vain que depuis longtemps les Français de bonne volonté ne cessent de demander à ceux qui les représentent et les gouvernent de sortir enfin de l’équivoque, de mettre un peu de clarté et d’ordre dans leurs idées et dans nos affaires, de consentir à oublier un moment leurs rêves et leurs calculs pour s’en tenir à ce qui est simplement, honnêtement possible. C’est en vain que les intérêts les plus sérieux, les plus élevés, les plus pressans du pays, les relations publiques, la paix morale, le travail, le commerce, le crédit, l’industrie, sont d’intelligence pour appeler cette sécurité relative qui naît d’une certaine fixité des choses. — Attendez encore un peu, dit-on, on est occupé à se mettre d’accord, à chercher la vraie solution, à concilier la proposition Casimir Perier et la proposition Lambert Sainte-Croix. Vous n’avez guère de patience, tout le monde est à l’œuvre.

Oui vraiment, tout le monde est à l’œuvre. Les bonapartistes mettent leur zèle à retrouver dans nos ruines et dans nos misères des chances de renaissance pour l’empire. M. le duc de Bisaccia est occupé à résoudre le problème diplomatique, de donner à dîner au prince de Galles à Londres, et de provoquer à Versailles la restauration monarchique. La commission des trente, après avoir nommé une sous-commission des « trois, » nomme de nouvelles sous-commissions, et arrive en toute hâte avec son rapport sur une proposition d’urgence qui lui a été renvoyée il y a un mois déjà. Dans les couloirs de l’assemblée, toutes les habiletés s’exercent à préparer des interpellations, des ordres du jour, des coalitions et des combinaisons pour faire tomber le ministère, — qui ne veut pas tomber. Chacun poursuit sa chimère dans la confusion, c’est ce qu’on appelle de la politique. Un jour vient cependant où l’impuissance agitée des partis, les coalitions artificielles et stériles, l’incohérence d’une majorité sans cesse déplacée, les manifestes et les messages qui se croisent et se succèdent comme des sommations conduisent à la nécessité d’en finir. Nous y touchons, et, comme il arrive toujours, cette souveraine nécessité éclate dans une dernière mêlée d’incidens confus, animés, presque dramatiques. La proposition de M. Casimir Perier appelle la tentative des légitimistes et de M. le comte de Chambord, et celle-ci, à son tour, provoque l’intervention de M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même. On se lasse des ambiguïtés, des atermoiemens, des interprétations captieuses, de l’éternelle controverse sur le caractère et la durée du gouvernement, et ce que le pays demande depuis longtemps, on en vient peut-être à comprendre qu’il faut se décider à le faire, parce qu’aussi bien il n’y a plus guère moyen de reculer, parce qu’on est à bout de combinaisons évasives, parce qu’il vaut mieux constituer ce qui est possible que de se retirer en laissant l’impuissance organisée.

Il est certain que depuis quelques jours la question a fait, du chemin, et, si elle est encore loin d’être dégagée de toutes les obscurités ou de toutes les difficultés, elle est du moins entrée dans une phase nouvelle; elle se trouve jusqu’à un certain point simplifiée par les manifestations qui se succèdent, par les explications échangées entre les partis, par la disparition d’une équivoque qui pesait sur la situation tout entière. Disons le mot : le terrain est dès ce moment déblayé d’une des prétentions contraires; il y a un point à peu près éclairci et acquis. Les légitimistes se sont fait un devoir d’honneur de jouer une dernière partie; ils ont tenu à couronner par une suprême tentative la campagne qu’ils poursuivent depuis quelques mois; ils ont voulu contraindre l’assemblée à désavouer son vote du 20 novembre, ou tout au moins à déclarer qu’elle reste libre de le désavouer; ils ont voulu enfin réduire le gouvernement à se résigner au rôle d’un très humble, très obéissant et très précaire gardien d’une place vide. Les légitimistes n’ont pas réussi, ils ont perdu la partie. M. de Larochefoucauld-Bisaccia a fait sa proposition de restauration monarchique qu’il est allé développer devant la commission d’initiative, en compagnie de M. de Carayon-Latour. M. le comte de Chambord a renouvelé ses précédentes proclamations aux « Français, » pour leur dire : « Ma naissance m’a fait votre roi,... je suis prêt aujourd’hui comme hier. » M. Lucien Brun est accouru au secours du manifeste « royal, » arrêté en chemin par M. le gouverneur de Paris, et M. Ernoul à son tour est venu en aide à M. Lucien Brun dans la mêlée parlementaire. Les légitimistes, pour colorer ou pour expliquer leur dernière campagne, se sont fait un point d’honneur de prouver qu’ils avaient cru ne s’engager à rien par la loi de prorogation, qu’ils avaient reçu tout bas l’assurance qu’ils ne s’engageaient effectivement à rien, qu’ils demeureraient toujours libres de rétablir la royauté quand ils le voudraient ou le pourraient. Que reste-t-il aujourd’hui de cette tentative et de ces explications singulières?

Tout a disparu au grand jour. Les légitimistes, qui d’habitude se piquent de chevalerie et de fierté, prétendaient en vérité cette fois faire entrer la monarchie par une bien petite porte. Il fallait commencer par franchir toutes ces broussailles d’interprétations subtiles et d’engagemens équivoques. Il fallait laisser croire qu’on avait pris M. le maréchal de Mac-Mahon pour dupe ou pour complice. Il fallait, pour se mettre à l’aise avec des obligations si récentes et en apparence si solennelles, s’armer de prétendues conversations secrètes où M. le duc de Broglie, alors vice-président du conseil, se serait prêté à une sorte de connivence louche pour surprendre le vote des amis de M. le comte de Chambord en leur promettant qu’ils pourraient effacer le lendemain le vote de la veille. Les légitimistes assurent qu’ils ont été trompés; ils se sont abusés eux-mêmes parce qu’ils l’ont voulu, parce qu’ils ont trop cru à leur habileté, s’ils n’ont pas été bien naïfs. M. le président de la république n’a rien négligé depuis six mois pour dissiper leurs illusions, et tout ce que M. le duc de Broglie, selon son propre témoignage, a pu leur dire, c’est qu’ils gardaient sans doute le droit de proclamer théoriquement la monarchie, s’ils le pouvaient, mais en laissant cette monarchie dans l’abstraction, en respectant toujours le gouvernement de sept ans qu’ils venaient de créer. M. le duc de Broglie, quelles que fussent les nuances de son langage, a confessé son interprétation devant l’assemblée, dans des circulaires publiques; c’est lui qui a lancé dans la discussion ce mot « d’incommutabilité. » Si les légitimistes se sentaient trompés, ils n’avaient pas besoin d’attendre au 16 mai pour renverser le (dernier ministère, — à moins qu’ils n’aient cru que le jeu continuait jusqu’au jour où M. le duc de Broglie a paru vouloir décidément organiser les pouvoirs de M. le président de la république. S’ils peuvent invoquer des engagemens particuliers, ils n’ont qu’à le dire au lieu d’en être encore à des chuchotemens insaisissables et à des impressions vagues. « Nous avons été trompés ! » dit-on avec componction ou avec amertume. Ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu’ils auraient, eux, au contraire, trompé le maréchal en mettant entre ses mains une autorité sans valeur. En réalité, ils n’ont été ni aussi grands diplomates ni aussi profonds calculateurs qu’ils en ont l’air; ils oublient qu’ils ont été trop heureux ce jour-là de se mettre à l’abri du nom respecté de M. le président de la république, et d’éviter ou d’ajourner par la prorogation l’établissement presque inévitable d’un régime définitif. Et c’est à travers ces ambiguïtés qu’on prétendait glisser la proposition récente de restauration monarchique quelques mois après l’éclatant échec des tentatives du mois d’octobre 1873 et la loi du 20 novembre! Où étaient donc les circonstances nouvelles de nature à effacer des engagemens d’hier, à rallumer un si beau zèle et à laisser croire que ce qui n’a point été possible au mois d’octobre 1873 serait moins impossible aujourd’hui? M. le comte de Chambord a-t-il modifié ses opinions sur les points épineux, délicats, où sont venues se briser, il y a neuf mois, les meilleures volontés? Est-ce que le manifeste qu’il vient de donner pour commentaire ou pour programme à la proposition de restauration monarchique de M. le duc de Bisaccia n’est pas la reproduction fidèle et invariable des idées qui ont compromis le rétablissement de la royauté? Si M. le comte de Chambord a voulu en finir en mettant une fois de plus en lumière l’impossibilité de cette restauration de la royauté traditionnelle qu’on propose, il ne pouvait mieux faire. Il disparaît, enveloppé dans son drapeau, sans faiblir, sans céder, en homme captif du passé qu’il représente et des préjugés qui l’aveuglent. Son manifeste du 2 juillet est une nouvelle lettre du 27 octobre, avec cette aggravation qu’il ne s’agit plus seulement du drapeau cette fois. Au mois d’octobre 1873 du moins, les conditions premières et fondamentales de la monarchie constitutionnelle semblaient admises. Ce programme de la restauration, adopté en commun par les différens groupes royalistes de l’assemblée, résumait les garanties libérales les plus essentielles. C’était évidemment encore une illusion. La « monarchie française et chrétienne » qui nous est promise est un « pouvoir réparateur et fort, » — rien de mieux. Elle « peut seule nous donner des alliances sérieuses et durables, » — c’est possible, — à moins qu’elle ne nous conduise par le plus court chemin à de tristes conflits, où personne au monde ne nous porterait un secours, pas même un secours de sympathie. Elle comporte l’existence de deux chambres, l’une nommée par le souverain, l’autre élue par la nation, « selon le mode de suffrage réglé par la loi : » soit. Voilà le texte, voici le commentaire. M. le comte de Chambord veut « trouver dans les représentans de la nation des auxiliaires vigilans pour l’examen des questions soumises à leur contrôle. » Il ne « veut pas de luttes stériles de parlement, » il repousse avec hauteur « la formule d’importation étrangère, avec son roi qui règne et ne gouverne pas. » Il ne veut pas de ces « fictions » et de « ces mensonges » auxquels « l’immense majorité ne comprend rien, » et qui la fatiguent. Et maintenant M. le comte de Chambord peut dire : « Je suis prêt! »

On peut le remarquer, c’est, à tout prendre, le régime constitutionnel de l’empire que M. le duc de Bisaccia et ses amis préconisent lorsqu’ils proposent le rétablissement de la monarchie sous les auspices d’un tel manifeste. Des représentans « auxiliaires » pour le « contrôle, » point de « luttes stériles de parlement, » pas de « fictions » et de « mensonges!, » Quarante-cinq ans après la catastrophe sortie de l’ancien l’article 14 de la charte, on en est là et on nous promet aux mêmes conditions « prospérité, sécurité, grandeur, et tout le cortège de libertés fécondes ! » M. le comte de Chambord se montre bien sévère lorsqu’il dit que pour être compris il avait compté « sur l’intelligence proverbiale de notre race et sur la clarté de notre langue. » S’il veut parler de ses amis, il est certain que depuis quelque temps les légitimistes ne s’emploient pas précisément à faire briller la « clarté de notre langue, » avec leurs subtilités, en s’ingéniant à prouver que sept ans ne sont pas sept ans, que constituer un pouvoir d’une durée déterminée, cela signifie qu’on peut remplacer ce pouvoir lorsqu’on le veut. Quant à « l’intelligence proverbiale de notre race, » elle n’est peut-être pas tellement en défaut. Si elle s’est montrée dès le premier jour assez défiante, plus défiante en vérité qu’hostile, si elle a résisté instinctivement à la séduction des programmes de restauration royale, c’est qu’elle a pressenti des choses auxquelles elle ne pouvait se rendre. Elle a deviné qu’il devait y avoir des malentendus, que cette monarchie traditionnelle à laquelle on la conviait, qu’elle ne repoussait pas systématiquement, n’avait pas comme elle le culte d’un drapeau consacré par le malheur, la conscience de cet ensemble d’idées, d’intérêts, d’instincts, qui sont l’essence de la société moderne. Elle a vu, à travers les promesses qu’on lui faisait, des restrictions de souveraineté nationale et de liberté qui s’avouent plus que jamais aujourd’hui, et qui n’étaient certes pas de nature à préparer le succès de la tentative qu’on a cru pouvoir renouveler.

Lettre du 27 octobre 1873 et proclamation du 2 juillet 1874, voilà, sous une double forme, le testament d’une cause. Le manifeste de M. le comte de Chambord et la proposition de M. le duc de Bisaccia n’auront réussi qu’à mettre la légitimité hors de combat, en précipitant une solution, en contraignant l’assemblée et le gouvernement à serrer la question de plus près, à prendre un parti. Le gouvernement, quant à lui, n’a point hésité; il a commencé par suspendre un journal légitimiste qui contestait perpétuellement, hardiment, son caractère, et qui venait de publier le manifeste de M. le comte de Chambord comme une sanction suprême et éclatante de ses polémiques. C’était une affirmation d’autorité répondant à une agression systématique et permanente, atteignant à la fois le journal et presque le prince. De là l’émotion des légitimistes et cette escarmouche parlementaire engagée en apparence à propos de l’acte de rigueur du ministère, provoquée en réalité par toute une situation. M. Lucien Brun, le porte-parole de la légitimité et le promoteur de l’interpellation, a pu ne point manquer d’une certaine habileté en essayant de déplacer le débat, de le réduire à une simple affaire ministérielle. Il espérait sans doute intéresser la dignité de l’assemblée et piquer son amour-propre en accusant le ministère, le ministère seul, d’avoir usurpé un droit qui n’appartient qu’au pouvoir souverain, le droit d’interpréter la loi du 20 novembre sur la prorogation. D’un autre côté, il n’ignorait pas qu’il flattait la gauche en incriminant les rigueurs de l’état de siège contre la presse. C’était bien combiné, sinon pour obtenir un vote légitimiste, du moins pour préparer un vote de représaille de toutes les oppositions contre le cabinet. La tactique était évidente, et elle n’a point absolument échoué; elle a réussi en ce sens qu’elle a provoqué un de ces imbroglios parlementaires où triomphent les coalitions. Un ordre du jour motivé présenté par un membre du centre droit, M. Paris, accepté par le gouvernement, a été repoussé au scrutin par une majorité où l’extrême droite s’est rencontrée avec la gauche, et le ministère, mal guéri de sa blessure par l’ordre du jour pur et simple qui a été voté ensuite sur la proposition de M. le général Changarnier, le ministère est allé offrir sa démission, que M. le président de la république a refusée, il est vrai. M. de Fourtou, qui ne manque pas d’une certaine résolution, a eu sa défaite, c’est tout ce qu’on voulait sans doute; c’est une satisfaction qu’on s’est donnée.

En définitive cependant, la situation reste la même, et dans cette campagne des partis, c’est la cause légitimiste qui est la véritable vaincue, qui s’affaisse dans son impuissance. L’ordre du jour que M. Lucien Brun avait proposé et qui faisait bon marché de la loi du 20 novembre, cet ordre du jour s’est trouvé réduit au modeste contingent de 80 voix. La proposition de M. le duc de Bisaccia, que devient-elle? Elle n’a pas la fortune d’une prise en considération, et peu s’en est fallu que la commission d’initiative, à laquelle elle a été confiée, ne la repoussât simplement comme inconstitutionnelle. Au milieu de ses divisions et de ses incohérences, si l’assemblée ne sait pas toujours ce qu’elle veut, elle sait du moins ce qu’elle ne veut pas. Elle sait que depuis le mois de novembre dernier, et bien plus encore après la proclamation du 2 juillet, il n’y a plus dans son sein une majorité possible pour la monarchie traditionnelle; mais tous ces incidens, ces contestations de l’esprit de parti, ces incertitudes toujours suspendues sur l’organisation politique de la France, ces revendications légitimistes ont eu un résultat bien autrement sérieux, celui de provoquer l’intervention aussi résolue que décisive de M. le président de la république lui-même. La vraie réponse au manifeste de M. le comte de Chambord, comme aux coalitions stériles, aux lenteurs et aux hésitations de l’assemblée, c’est le dernier message de M. le maréchal de Mac-Mahon, message inspiré justement par la séance où M. Lucien Brun a interpellé le gouvernement et où le ministère a failli disparaître. Nous ne savons trop si dans d’autres conditions ce message serait parfaitement régulier et parlementaire; aujourd’hui rien n’est régulier, la vie parlementaire est organisée de telle façon qu’il n’y a plus de majorité pour un ministère, et les paroles de M. le président de la république sont un appel pressant, plein de force, à la raison, à la sincérité, à la prévoyance de tous les esprits modérés et patriotes préoccupés avant tout d’assurer à la France le repos qui lui a été promis à l’abri d’institutions sérieuses.

Puisque chacun peut interpréter la loi du 20 novembre et les conséquences qui en découlent, M. le maréchal de Mac-Mahon a, lui aussi, son interprétation nette, précise et péremptoire. Plus d’une fois déjà il a saisi l’occasion de déclarer que les pouvoirs qui lui ont été confiés sont irrévocables dans leur durée, que rien ne peut en changer le terme. Jamais il ne l’avait dit avec cet accent de fermeté. Il parle en homme qui n’hésite pas plus sur son devoir que sur son droit, qui se sent armé par la loi et n’est pas disposé à céder la place. Jamais non plus M. le maréchal de Mac-Mahon n’avait rappelé avec cette autorité à l’assemblée les obligations qui la lient, les solennelles promesses d’organisation qu’elle a faites, les grands besoins publics, les vœux du pays, le danger de « nouveaux délais» et de contestations toujours renaissantes. On ne peut s’y tromper, c’est clair; a l’assemblée donnera au pays ce qu’elle lui doit et ce qu’il attend. Au nom des plus grands intérêts, je l’adjure de compléter son œuvre, de délibérer sans retard sur des questions qui ne doivent pas rester plus longtemps en suspens, le repos des esprits l’exige... Il faut que les questions réservées soient résolues... » Il a un peu étonné tout d’abord, ce message aux allures décidées; il a déconcerté les diplomates, aiguillonné les récalcitrans et les retardataires, mis hors d’elles-mêmes les hostilités qui se déguisent, et, en fin de compte, il a laissé une vive et sérieuse impression, il est allé retentir dans le pays comme un accent de virile franchise et de vérité.

Le langage n’est peut-être pas de cérémonie, il était bon qu’il fût ainsi cette fois pour ramener tout le monde au sentiment de la réalité. M. le président de la république est au pouvoir pour sept ans, sans réserve et sans équivoque; on lui a donné la consigne, il l’a reçue et il s’y tient. Ce qu’il demande aujourd’hui, c’est la « prompte exécution » d’un engagement pris, afin « d’assurer au pays, par des institutions définies, le calme, la sécurité, l’apaisement dont il a besoin. » Voilà la situation. Cette nécessité que rappelle M. le président de la république, elle est le dernier mot d’une longue série de crises intimes, tout le monde la sent depuis longtemps. Les récentes tentatives du légitimisme aussi bien que les menées bonapartistes l’ont rendue plus évidente, plus impérieuse, en ravivant, en aggravant le sentiment d’incertitude et de malaise qui est dans tous les esprits, qui pèse sur les affaires. Elles ont montré que tant qu’il n’y a pas un parti-pris de stabilité dans des institutions fixes et définies, un gouvernement organisé, assuré contre toutes les contestations, le pays est réduit à se demander sans cesse s’il n’est pas à la merci d’une surprise, sous prétexte que le définitif est toujours réservé. La nécessité, elle est dans les embarras mêmes de l’assemblée, embarras aggravés par chaque jour de retard, et le message de M. le maréchal de Mac-Mahon vient tout simplement marquer l’heure où l’on ne peut plus attendre, où il faut se décider à faire ce qui aurait pu, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, au 20 novembre, à la création du gouvernement de sept ans, ou tout au moins depuis six mois.

Et maintenant, cette situation une fois définie dans ses grandes lignes, dans ses caractères essentiels, dans son origine morale et politique, si on écarte ce qui est impossible, ce qu’on ne peut pas vouloir, tout ce qui serait un danger ou une chimère, est-il donc si difficile de fixer cette organisation nécessaire, de préciser les conditions dans lesquelles elle peut être réalisée? A voir l’étonnement, les résistances ou les mauvais vouloirs de certains esprits, on dirait qu’ils se trouvent pour la première fois en face de cette nécessité et de ces problèmes, qu’ils ont à s’imposer les plus cruels sacrifices pour arriver à des résolutions toutes nouvelles. L’assemblée au contraire ne fait que suivre le chemin qu’elle a ouvert elle-même et exécuter ses propres décisions. C’est l’assemblée qui, par un acte exprès, le 13 mars 1873, chargeait le gouvernement qui existait alors de présenter des lois sur l’organisation et la transmission du pouvoir exécutif, sur l’institution d’une seconde chambre, sur le régime électoral, et c’est pour faire honneur à cet acte de volonté souveraine que M. Dufaure présentait les projets qui ont gardé son nom. Le vote qui a créé ou transformé le gouvernement de M. le maréchal de Mac-Mahon a-t-il changé tout cela? Nullement, ce vote a rappelé plus que jamais la nécessité de faire les lois constitutionnelles, et il a imposé l’élection immédiate de la commission des trente chargée de ce travail. Tout se lie.

Il est vrai, les légitimistes, faute de pouvoir faire ce qu’ils désirent, s’attachent encore aujourd’hui à un autre système. Ils espèrent aller à leur but par une autre voie, en isolant ce qui se passe depuis six mois de tout ce qui a précédé, en faisant du gouvernement de M. le maréchal de Mac-Mahon une création absolument nouvelle, une exception toute personnelle, et en définitive chimérique et impuissante. Le pouvoir du maréchal, même le pouvoir pour sept ans, soit, disent-ils; aller au-delà, c’est dénaturer la loi du 20 novembre. Cela obtenu, ils se réservent d’ajouter et ils disent chaque jour : Le septennat, quelle plaisanterie ! Il n’y a que la monarchie ou la république. — Eh bien! c’est un peu vrai, il n’y a que la monarchie ou la république, et quand la monarchie n’existe pas, lorsqu’elle n’est pas même possible, il est bien certain qu’on est plus ou moins en république. Seulement on s’aperçoit un peu tard que nous en sommes là, que c’est notre histoire. Depuis près de quatre ans, c’est au nom de la république que la France traite avec l’Europe, que le gouvernement promulgue les actes d’état, que M. le maréchal de Mac-Mahon adresse ses ordres du jour à l’armée. Quelle difficulté, quelle abdication d’opinion y a-t-il à s’accommoder de ce qu’on accepte depuis trois ans, à organiser ce qui existe dans des conditions sérieusement et fortement conservatrices, sans disputer sur des mots et sur un nom?

Ce ne sont pas les projets qui manquent. Il y a toujours les projets Dufaure; il y a la proposition de M. Casimir Perier, qui n’est qu’un appel aux lois Dufaure combinées avec la loi du 20 novembre qui établit le pouvoir du maréchal de Mac-Mahon; il y a le système de M. Lambert de Sainte-Croix. La commission des trente, qui n’est guère à l’œuvre que depuis sept mois, a fini par avoir un plan nuancé, savamment équilibré, sur lequel M. de Ventavon doit faire un rapport. Les propositions et les amendemens individuels ne se comptent pas. Maintenant le gouvernement, à son tour, vient de paraître devant la commission pour développer ses idées et préciser ce qu’il regarde comme un minimum d’organisation nécessaire. Tout ce qui est à craindre, c’est qu’en se laissant déborder par les projets, les contre-projets, les amendemens, les combinaisons, les subtilités, on ne perde inutilement du temps d’abord, pour arriver bientôt à la confusion des langues, lorsque par le fait la solution n’est ni aussi compliquée ni aussi laborieuse qu’on semble le croire. Au fond, quels sont les élémens de cette solution et de la situation?

Le gouvernement de M. le président de la république existe, c’est entendu, personne ne veut y toucher. Il reste à le doter de ses organes nécessaires, de ses prérogatives naturelles. Déjà il exerce sans contestation la plus grande partie des attributions de l’autorité exécutive. Qu’on lui donne le droit de dissolution de la chambre élective, nous ne voyons pas en vérité pourquoi la gauche elle-même s’y opposerait sérieusement ; elle n’en est pas à comprendre que dans les conditions actuelles le meilleur moyen de faire vivre la république est de l’appuyer sur un gouvernement fort. Quant à la transmission du pouvoir exécutif, il n’y a pas de doute, c’est le congrès des deux chambres qui la réglera dans sept ans, ou plus tôt, s’il le faut, en s’inspirant de l’état du pays, en exerçant au besoin ce droit de révision constitutionnelle que la proposition du centre gauche ne lui refuse pas. — L’idée de la seconde chambre est admise à peu près par tout le monde. Dans quelle mesure l’élection et le choix du pouvoir exécutif doivent- ils concourir à la formation de cette seconde assemblée? C’est une question à trancher. Le problème est à nos yeux moins dans la manière de former la chambre haute que dans certaines conditions d’éligibilité de ceux qui la composeront et dans les attributions qu’on lui donnera. — Une loi électorale, il faut une loi électorale! Il y en a une qui a passé déjà par l’épreuve d’une première lecture. Elle est un peu compliquée, un peu confuse, elle gagnerait à être élaguée et débrouillée. En définitive, puisque personne ne songe à toucher au principe du suffrage universel, les deux seules questions sérieuses sont celles du domicile et du choix entre le scrutin de liste et le scrutin d’arrondissement. Où sont donc, sur ces quelques points essentiels mille fois étudiés, les difficultés qui seraient au-dessus de la bonne volonté des esprits sérieux, sincères et pénétrés des grandes nécessités publiques?

Assurément tout peut devenir difficulté et ajouter au temps perdu. Il n’y a rien de plus aisé que de ne rien faire, il n’y a qu’à continuer. Si la commission des trente se croit tenue de poursuivre des études jusqu’ici malheureusement assez stériles, et de se perdre dans des discussions confuses où elle finit par ne plus se retrouver, — si les partis n’ont pas d’occupation plus utile que de nouer des coalitions ou de s’observer pour se neutraliser, — les monarchistes s’effarouchant au seul mot de république, les républicains refusant les plus simples garanties conservatrices, le centre droit faisant le dégoûté, le centre gauche se tenant sur la réserve, — si l’on se fait un jeu de s’épuiser encore en subtilités, d’amasser des ombres au lieu de les dissiper, d’aggraver les méfiances et les divisions au lieu de marcher ensemble au but commun, — si on fait tout cela, sûrement on peut passer la session présente et même la session prochaine sans arriver à rien. C’est une manière comme une autre de faire de la politique; mais que l’assemblée nous permette de le lui dire : elle n’est plus libre après ce qui vient de se passer depuis quelques jours, en présence des tentatives légitimistes, des prétentions bonapartistes et des pressantes adjurations de M. le président de la république. Elle n’a le choix désormais qu’entre cette nécessité immédiate d’organisation et la dissolution, La dissolution! C’est bientôt dit. L’assemblée ne peut songer à se dissoudre sans avoir accompli l’œuvre qu’on lui demande, et l’autre jour M. Casimir Perler a été le premier à se lever contre l’urgence réclamée en faveur d’une proposition de dissolution. Accepter cette abdication, ce serait dire au pays : depuis près de quatre ans, nous retenons le pouvoir souverain, nous l’avons retenu tant que nous avons espéré pouvoir nous en servir dans l’intérêt de nos vœux et de nos préférences de partis. Maintenant nous ne pouvons plus rien, nous ne pouvons ni nous entendre ni vous donner les institutions dont vous avez besoin, que le chef de l’état nous demande. Sauvez-vous vous-même! — Non, l’assemblée n’en est pas là; elle ne peut se laisser conduire à cette extrémité, lorsque rien ne lui est plus facile que de donner au pays quelques années de trêve, de sécurité et de travail paisible qui peuvent l’aider à relever sa fortune si cruellement éprouvée.

Le malheur de ces préoccupations fixées sur un seul point, de ces agitations parlementaires tournant toujours dans un même cercle, c’est que, sans arriver jusqu’ici à aucun résultat, elles réagissent inévitablement sur tous les autres travaux de l’assemblée. Elles ont un double effet. Elles font d’abord perdre du temps, elles suspendent la marche des affaires, elles sont un prétexte facile et promptement saisi de lenteurs, d’ajournemens, qui laissent souvent en souffrance les questions les plus pressantes. Elles ont de plus cette dangereuse conséquence d’introduire incessamment la passion politique, les arrière-pensées, les sous-entendus de parti dans des discussions où sont engagés des intérêts dont on ne devrait s’occuper que pour eux-mêmes. On l’a vu récemment, et on le voit tous les jours. L’assemblée vient de voter une loi municipale préparée par une commission de décentralisation qui était à l’œuvre depuis trois ans. La malheureuse commission a eu le chagrin de voir son projet, si longuement élaboré, quelque peu bouleversé par le débat public. Elle ne s’était peut-être pas complètement préservée elle-même d’un certain esprit qui l’avait conduite à des combinaisons assez étranges défendues avec plus de talent que de succès par le rapporteur, M. de Chabrol. Au grand jour du débat, d’autres considérations sont venues à la traverse, et il est certain qu’il y a eu des votes déterminés beaucoup plus par des raisons politiques du moment que par une juste appréciation de l’intérêt municipal. Bref, on est arrivé à une œuvre qui n’est pas sans doute tout ce qu’elle aurait pu être, et qui, dans tous les cas, est loin de réaliser la grande réforme qu’on avait peut-être rêvée. C’est une loi municipale de plus, voilà tout. L’assemblée, si elle le voulait, aurait certes aussi beaucoup à s’occuper de nos affaires militaires. Elle a devant elle une loi sur l’amélioration de l’état des sous-officiers qu’elle vient de voter à une première lecture, une loi sur les cadres, une loi sur la fortification de nos lignes frontières. Tout cela exigerait plus qu’une attention distraite et fatiguée.

Évidemment, si elle avait un peu plus de calme d’esprit, si elle était un peu plus maîtresse d’elle-même, si elle n’avait pas ce souci obstiné des conflits politiques et de son pénible enfantement constitutionnel, l’assemblée se serait attachée depuis longtemps à une question qui, avec les affaires militaires, est la plus grave de toutes, la question de nos finances. Malheureusement c’est ainsi, nous sommes au mois de juillet, nous avons dépassé la moitié de l’année, et il s’agit toujours de combler le déficit qui est dans notre budget, qui n’avait pourtant rien d’imprévu. Les impôts nouveaux dont on avait besoin, et qui ont été acceptés tout d’abord, n’ont pas produit ce qu’on attendait; le vote tardif de certains autres a entraîné nécessairement une diminution de recettes proportionnée au temps perdu. Il en résulte un déficit sensible auquel il faut faire face par des ressources permanentes, puisque, si on ne le comblait pas aujourd’hui, il se reproduirait en 1874. C’est là précisément la question qui se débat aujourd’hui. C’est à ce sujet que vient de s’engager une discussion à la fois substantielle et brillante, qui montre ce qu’il y aurait aisément dans cette assemblée d’aptitudes spéciales, de facultés sérieuses, si la politique ne venait sans cesse interrompre ou troubler ces utiles controverses. Le ministre des finances, M. Magne, propose de combler le déficit en frappant d’un nouveau décime les contributions indirectes. Ce système est simple, il n’a pas exigé de grands frais d’invention, et il est assez probable qu’on se prépare un mécompte en chargeant à outrance une matière imposable accablée déjà de taxes et de surtaxes. D’un autre côté, qu’oppose-t-on à M. Magne? Le système que M. Wolowski a fait accepter par la commission du budget et qu’il a exposé habilement est aussi fort simple et n’est peut-être pas sans danger. Il consiste à prendre 50 millions sur les 200 millions que l’état paie annuellement à la Banque de France pour éteindre la dette contractée envers elle pendant la guerre. Toucher à cette chose délicate qui s’appelle un contrat, au risque d’atteindre indirectement le crédit de la Banque et de l’état, c’est à considérer. M. Magne est fort lorsqu’il combat sur ce point ses adversaires, et les adversaires de M. le ministre des finances ne sont pas moins forts lorsqu’ils combattent son médiocre système. Aujourd’hui on propose de substituer aux deux expédiens un décime sur le sel, qui ne suffira pas sans doute encore. M. Bocher a résumé cette discussion en homme d’affaires consommé, parlant de finances dans une langue simple, fine et solide à la fois, avec une sûreté rare et une supérieure impartialité de vues. C’est un de ces hommes comme il y en a en petit nombre dans l’assemblée, comme était ce galant homme que la politique vient de dévorer, M. de Goulard.

Il y a deux mois à peine, M. de Goulard mettait tout son zèle et son activité à faire un ministère qui aurait eu sans doute une grande autorité devant l’assemblée par la réunion de talens divers. Il s’est épuisé dans ce dernier effort d’un patriote consciencieux, et la mort vient de l’enlever avant la vieillesse. Esprit éclairé et modéré, caractère ferme sous des dehors de grâce et de douceur, alliant une distinction naturelle à l’expérience des affaires, M. de Goulard semblait fait pour ce rôle de médiateur qu’il a rempli un moment, et qu’il eût rempli encore avec honneur pour lui, avec avantage pour le pays.


CH. DE MAZADE.

ESSAIS ET NOTICES.

La Vie d’un patricien de Venise au seizième siècle, par M. Ch. Yriarte, 1 vol. in-8°, 1874.


Une des excursions les plus recommandées par les guides intelligens à l’explorateur du Tyrol italien est d’aller de Vicence par la riche plaine de la Brenta visiter Bassano, Possagno et Asolo. C’est une de ces contrées où, comme si souvent en Italie, se rencontrent à la fois le prestige des beautés naturelles, les témoignages des temps passés et d’intéressans souvenirs locaux de l’art italien. Giacomo da Ponte, le peintre mieux connu sous le nom de Bassano, est né dans la première de ces petites villes; la seconde a été le berceau de Canova. Des voitures publiques établissent entre Bassano et le chemin de fer voisin des communications quotidiennes et régulières; jusqu’à Possagno, il y a trois heures de marche, deux heures en voiture; de Possagno, c’est une courte excursion d’aller visiter Asolo, petite ville du moyen âge très pittoresque, au pied d’une colline couronnée de ruines, et du haut de laquelle la vue s’étend au loin, soit sur les grandes plaines de la Brenta et de la Piave, entourées par les Alpes, soit sur le groupe isolé des monts Euganéens. Par une belle soirée d’été, l’œil peut suivre de là les filets argentés de la Piave et de la Brenta, depuis le moment où ils émergent de leurs vallées alpestres jusqu’à celui où ils aboutissent à la mer après avoir sillonné la verdoyante plaine d’alluvion où reposent les trois cités de Trévise, Vicence et Padoue. Vers l’est, presque à l’horizon, Venise apparaît avec ses clochers et ses coupoles; la ligne bleue de l’Adriatique la domine et ferme la vue, tandis que vers le nord se dressent avec majesté les pics neigeux des Alpes rhétiques. Si maintenant vous vous dirigez un peu à l’est d’Asolo, par la route qui conduit à Cornuda, vous arrivez à une villa isolée connue sous le nom de Mese ou Masère, ou mieux encore sous celui de villa Manin, parce qu’elle devint la résidence du dernier doge de Venise. Construite par le Palladio, elle a été décorée de fresques par Paul Véronèse, et ornée de sculptures par Alessandro Vittoria, le Michel-Ange vénitien.

C’est en parcourant ce beau pays qu’un écrivain d’ardeur et d’esprit, M. Charles Yriarte, conçut naguère le dessein de reprendre possession, en faisant revivre la biographie et l’histoire, de tout le passé que pourrait raconter cette brillante demeure. Quel patricien assez opulent et assez ami des arts avait pu obtenir pour orner sa villa le concours de trois des plus grands artistes de la Venise du XVIe siècle? quelles charges ce personnage avait-il occupées dans l’état? quels services publics avait-il rendus? quels avaient été son renom, sa famille, sa vie ? Et voilà notre auteur en chasse. Ses premiers pas sont heureux, et il faut avouer que son patricien, hier, paraît-il, inconnu, ne se cache pas derrière de bien obscures ténèbres. Au fronton de la villa se lit une inscription : « Marco-Antonio Barbaro, procurateur, chevalier, fils de François. » C’est le nom du glorieux fondateur. Dans une des églises de Venise se trouve une autre inscription : « Marco-Antonio Barbaro, né en 1518, sénateur, ambassadeur en France, ambassadeur à Constantinople, ambassadeur à Rome, il reçut Henri III à Venise, reconstruisit le pont du Rialto, signa la paix avec le Turc après Lépante, fut nommé procurateur. Il mourut sage-grand en 1595, après avoir été trois fois réformateur de l’université de Padoue. »

Deux esquisses biographiques en large style lapidaire, n’offrant aucune difficulté d’interprétation, concordantes entre elles, donnant jusqu’aux dates principales, c’est là un beau commencement d’enquête et une rare bonne fortune pour l’historien qui veut reconstruire la vie d’un personnage des temps passés. Aussi voudrais-je en prendre occasion de faire à M. Charles Yriarte une certaine querelle et d’essayer sa propre défense contre lui-même. Il nous parle beaucoup dans son livre d’un curieux « procédé de restitution » qui, poursuivi sans relâche avec une industrie particulière à travers les obscurités d’une prestigieuse énigme, lui aurait enfin livré la solution du problème. N’est-ce pas donner de son étude une fausse idée? M. Yriarte n’a pas fait et n’avait pas à faire ni une enquête à la manière d’un juge d’instruction ou suivant la méthode de certains romanciers célèbres, ni un travail de science sévère, de rigoureuse érudition.

Je conçois qu’on parle d’un réel « procédé » quand il s’agit d’érudition pure, d’épigraphie antique, d’archéologie. Qu’on lise attentivement, et en refaisant tout le travail pour son compte pas à pas, quelques-uns des excellens mémoires de Borghesi par exemple ; certes on découvrira une marche toujours la même de travail critique, de raisonnement inventif et divinatoire, de comparaison féconde, de construction, de restitution. Cuvier, avec un fragment de squelette, réédifie un monstre antédiluvien ; Borghesi, avec un fragment d’inscription, restitue l’histoire d’une légion romaine ou le cursus honorum, c’est-à-dire toute la carrière politique et militaire d’un contemporain d’Auguste ou de Trajan. Tous deux, le naturaliste et l’épigraphiste de génie, s’avancent à travers des ténèbres où les vides et les ruines multiplient les dangers : ils doivent observer toutes les règles d’une marche circonspecte et défiante; avec ce peu d’indices qui se présentent à eux, s’ils en omettent ou s’ils en interprêtent faussement un seul, l’anneau mal soudé ne reliera plus la chaîne, et l’œuvre périra tout entière. Faut-il tant d’industrie ou plutôt faut-il le même genre d’industrie pour qui travaille en pleine lumière, c’est-à-dire au milieu d’une incontestable abondance d’informations de toute sorte? Suivons M. Yriarte : il n’a, ce semble, qu’à puiser aux sources qui jaillissent autour de lui, c’est-à-dire il n’a qu’à demander aux archives publiques de Venise, dont nul n’ignore la richesse et la libéralité, le Livre d’or, qui indique la naissance de tous les nobles, celui des Nozze nobili, qui donne leurs mariages et alliances, celui des Necrologie nobili, qui note leurs décès. Il est clair qu’il va recourir aux registres d’élections, aux listes diplomatiques, au recueil des Relazioni, à tous ces riches documens que rédigeaient et classaient en si bon ordre les sévères habitudes du gouvernement vénitien. Aussi M. Yriarte a-t-il bien compris qu’il n’y avait pas lieu simplement ici à une recherche épigraphique ou archéologique. Il a voulu, avec beaucoup de raison, faire acte d’historien. Or il n’y a pas pour cela de procédé particulier: il y a la méthode de tout le monde.

Il est entendu qu’à chacun des grands traits de la biographie de son patricien le narrateur joindra la peinture d’une scène plus compréhensive et plus générale. Chaque fois que, pendant sa période active de cinquante-deux années, Barbaro sera promu à quelque nouvelle magistrature, on voudra la définir, en montrer la place, les attributions, le mécanisme. Quand il entrera au grand-conseil, au sénat, à l’arsenal, aux procuraties, on croira de son devoir de faire pénétrer le lecteur avec lui dans chacune de ces assemblées, dans chacune de ces administrations. Quand le suffrage de ses collègues le désignera pour porter l’ombrelle sur la tête d’Henri III, en l’honneur duquel Venise aura huit jours de faste inouï et de splendides réceptions, l’historien nous fera monter sur le Bucentaure pour que nous ayons, nous aussi, à la suite du roi, notre solennelle entrée dans la brillante lagune et que nous assistions à l’éclat de toutes ces fêtes. Le Barbaro nous intéresse, mais surtout évidemment le tableau dans lequel çà et là, suivant les intérêts de la patrie vénitienne et les talens du personnage, son ombre occupe diverses places. A ce compte, nous avons ici de très curieux chapitres, soit que l’auteur fasse connaître les grandes pages de Véronèse à la villa Mese, soit qu’il nous explique l’organisation toute singulière de l’arsenal de Venise, les privilèges et la puissante énergie de cette corporation et de cette petite armée, soit qu’il nous conduise à Padoue pour nous en montrer la vie juridique et littéraire, soit enfin que, pénétrant dans la vie de famille, il nous rende en plus d’une page des peintures de mœurs précieuses à recueillir. L’art était ici de distinguer pour ainsi dire à travers la lumière même les rayons particuliers, tant il est vrai que, dans un tel sujet, les documens abondent. M. Yriarte en a connu beaucoup ; combien ne pourrait-on pas lui en signaler encore! Il sait lui-même, sans nul doute, que le recueil des Œuvres inédites de Fr. Guichardin lui eût offert un très vivant tableau de ce qu’était l’université de Padoue dans un temps peu éloigné de celui de son héros; il n’ignore pas qu’à son chapitre déjà fort utile sur l’organisation de l’arsenal de Venise auraient pu s’ajouter des traits authentiques et quelques graves variantes suivant un document un peu postérieur, il est vrai, mais digne tout au moins d’une comparaison : je veux parler du chapitre de la Manière dont l’arsenal de Venise est gouverné dans le Voyage en Italie du marquis de Seignelay, au tome III des Lettres, instructions et mémoires de Colbert, publiés par M. P. Clément. Je me garderai bien de chercher à signaler dans la Vie d’un patricien de Venise au seizième siècle des omissions ou des lacunes; je n’ai que voulu marquer de quelle méthode, qui est seule la bonne, ce livre devait nécessairement relever. M. Yriarte en somme a exécuté, lui aussi, sa fresque vénitienne, avec un entrain, une ardeur, une dextérité qui l’ont fait triompher de sérieux obstacles. L’ample peinture de la vaste et pleine carrière parcourue noblement par son Barbaro sous le soleil de Venise donnera vite au lecteur un sentiment juste de cette plénitude de vie, de ce patriotisme inquiet, jaloux, et d’autant plus dévoué, de ce régime politique, hiérarchie d’inégalités aristocratiques et de privilèges, qui font de la Venise du XVIe siècle un monde à part, où se résument, non sans un particulier aspect d’originalité puissante, tous les charmes et toutes les énergies de l’admirable renaissance italienne.


A. GEFFROY.



La Religion romaine, d’Auguste aux Antonins, par M. Gaston Boissier, 2 vol. in-8°, Paris 1874.


On ferait mal connaître l’intérêt et la portée de cet ouvrage, si on ne disait tout d’abord qu’il donne plus encore que ne promet le titre. M. Gaston Boissier ne s’est pas borné à étudier la religion romaine dans ses cérémonies et dans ses rites, il a présenté dans un cadre plus large l’état religieux et moral de la société romaine depuis Auguste jusqu’aux Antonins. C’est le moment où la religion et la philosophie antiques sont en présence du christianisme naissant, où l’on peut voir quelles dispositions favorables et quels obstacles la doctrine nouvelle a rencontrés, et comment s’explique l’étonnante révolution morale qui a transformé le monde. S’il n’est pas dans l’histoire de plus grand sujet, il n’en est pas non plus qui ait le don de passionner davantage les esprits. Aussi dans ces dernières années plusieurs écrivains d’élite se sont portés vers des études analogues, on sait avec quelle ardeur et quelles vues diverses. Le conflit des opinions prouve assez l’immense intérêt qu’on attache aujourd’hui à ce problème historique. Parmi ces écrivains, M. Boissier s’est fait une place à part : il n’a d’autre passion que celle de l’historien; il n’a point de parti-pris, il ne soutient ni une thèse, ni un drapeau; même on pourrait dire qu’il n’a point cherché le problème, qu’il l’a rencontré sur son chemin. De là le crédit qu’on accordera à son livre. Cette haute impartialité historique, la ferme modération des jugemens, seront du goût de tous les lecteurs, des plus libres comme des plus timides, et il ne coûtera à personne de se laisser guider par une science si désintéressée et si précise.

Il n’est pas en histoire de plus difficile étude que celle d’une religion, parce qu’il faut tout d’abord, pour la bien connaître, remonter à la source, qui est le plus souvent cachée dans la nuit des temps : elle ne manque pas d’ailleurs d’être altérée dans la suite des siècles par des influences étrangères qui, comme des affluons invisibles ou d’insensibles infiltrations, grossissent et transforment le courant primitif. Il devait donc entrer dans le plan de M. Boissier de marquer les origines de la religion romaine, les changemens qu’elle a subis, le sens des croyances et des pratiques. Cette religion civile et laïque, qui fut une solide discipline, et qui parut aux anciens le plus ferme soutien de la grandeur romaine, avait pourtant une grande infirmité : elle ne parlait ni au cœur ni à l’esprit. Aussi voit-on qu’à la fin de la république ce culte tout extérieur, avec ses formules traditionnelles et vides, avec ses prières en langue perdue, n’inspirait plus ni foi, ni respect. Auguste, dans un intérêt de conservation sociale, eut beau vouloir ranimer la foi et restaurer le culte. A quoi pouvait aboutir l’entreprise d’un prince incrédule lui-même, secondé par des écrivains et des poètes non moins incrédules que lui? Ce fut la philosophie qui se chargea dès lors de répondre aux aspirations morales et religieuses du temps. Sous Auguste et ses successeurs, elle acquit une autorité toute nouvelle, qu’elle dut non-seulement à l’éloquence des sages, mais encore à la désoccupation politique, aux malheurs publics, aux tristesses de la servitude. La philosophie ne se contenta plus d’enseigner comme jadis, elle prêcha, elle fit effort pour réveiller les âmes, et, parlant sans cesse de la vie, de la mort, de Dieu, elle se piqua même de diriger les consciences. Pourtant ces belles leçons ne s’adressaient qu’à la classe lettrée; cette sagesse patricienne passait par-dessus la tête du peuple, qui courait au-devant des religions orientales et de tous les dieux inconnus, attiré qu’il était par la nouveauté des cérémonies, par le charme des révélations clandestines, par la séduisante horreur de certaines pratiques sanglantes, enfin par un ténébreux mysticisme où à la terreur se mêlait souvent la volupté-

Cependant tout n’était pas horrible et honteux dans ces religions de la Syrie et de l’Egypte. Leurs grossiers et monstrueux symboles recouvraient quelquefois de belles idées. On y recommandait la pureté de l’âme, une chasteté plus ou moins sévère, on y imposait des abstinences, des purifications morales, de longues et méritoires initiations; ces religions suspectes portaient à l’enthousiasme, à l’extase; elles unissaient l’homme à Dieu par un commerce mystique, et, chose nouvelle dans le monde occidental, elles jetaient les âmes dans une sorte de contemplation aimante du divin. Les païens, après avoir passé par ces mystères, étaient comme préparés à mieux comprendre d’autres mystérieuses nouveautés, La piété païenne était sur une pente qui pouvait plus facilement la conduire au christianisme. Un vieux Romain de la république, un Caton, n’aurait absolument rien compris à la doctrine nouvelle ; un Romain de l’empire en était souvent plus près qu’il ne pensait lui-même. Rome, sans le savoir, sans le vouloir, marchait donc au-devant de la religion chrétienne; elle la méconnaissait, la persécutait, mais elle était d’avance plus ou moins conquise avant de s’être rendue. Dans cette grande étude sur la religion romaine, l’auteur s’est proposé de montrer surtout comment le monde païen a lentement passé de l’incrédulité à une vague dévotion. Au temps de Cicéron en effet, il n’y a que des incrédules, au temps de Marc-Aurèle les philosophes mêmes sont presque tous croyans et superstitieux. « Il fut donc utile au christianisme, dit M. Boissier, de naître au milieu de cette fermentation religieuse qui arrachait le monde à l’indifférence; il lui fut plus utile encore qu’elle n’eût abouti qu’à des résultats incomplets... La philosophie avait posé les plus grands problèmes et ne les avait pas résolus ; la religion avait excité les esprits sans les satisfaire. Une fois jetés sur la route, ils voulaient arriver au but; ils étaient émus, troublés, pleins de désirs inassouvis et d’attente inquiète, affamés de croyances, prêts à suivre sans hésitation ceux qui leur apporteraient enfin ces biens précieux qu’on leur avait fait entrevoir sans les leur donner, la paix et la foi. » — « Le Christ peut venir, disait Prudence, les voies lui sont préparées. »

Une rapide et sèche analyse fait mal connaître un ouvrage si vivant et qui offre tant d’aspects divers. M. Boissier a peint cette lente et insensible transformation du paganisme avec le plus grand détail, en faisant la part qui revient aux classes élevées, à la multitude, aux associations populaires, aux femmes, aux esclaves. Il a montré aussi comment les princes, les philosophes, les poètes, ont ou favorisé ou contrarié le mouvement. De là de fines études politiques et littéraires sur Auguste par exemple, sur Virgile, sur Horace, sur Sénèque. Le livre touche ainsi à ce que la littérature romaine renferme de plus délicat et de plus profond. M. Boissier a consulté non-seulement les documens écrits, mais encore les monumens épigraphiques, lesquels nous révèlent souvent ce que la littérature ne nous dit pas et laissent échapper des secrets ensevelis depuis des siècles; il a recueilli tout ce que l’érudition allemande, française, italienne fournit de plus nouveau. Pour mettre en œuvre ces richesses, l’auteur possède un art remarquable dont tout le monde ne connaît pas le prix, l’art de bien choisir les textes, de les enchâsser avec une facile industrie, pour les mettre dans leur jour et pour les transformer en peintures. M. Boissier a trouvé un grand nombre de ces textes précieux que personne n’a jamais cités, du moins en pareil sujet, et il en rajeunit d’autres en les mettant à leur vraie place. Cet art, dans les sujets d’érudition, peut être appelé l’art de persuader, car, sur l’antiquité, il faut que ce soient les anciens qui parlent eux-mêmes ; le difficile est de les faire parler à propos et en termes décisifs. C’est ainsi que l’auteur a su jeter une vive lumière sur le chaos des croyances religieuses les plus confuses. Dans ce livre, où les chapitres sont si bien découpés, où règne un ordre si lucide, où tout est d’avance expliqué parce que tout est amené, le lecteur le plus étranger à ces sortes d’études peut se donner la joie de comprendre les plus difficiles problèmes de la philosophie et de la religion antiques. Il sera même étonné de rencontrer en si grave matière des scènes piquantes, pleines de grâce discrète, où l’auteur fait sourire sans avoir l’air de vouloir amuser. M. Gaston Boissier a le rare talent de ranimer les choses éteintes, de rendre leur physionomie aux personnages anciens comme à des contemporains, sans choquer en rien la vérité historique ; son livre peut être proposé comme exemple pour montrer ce qu’une profonde érudition a d’agrément quand elle est au service d’un véritable écrivain.


G. MARTHA.


Le directeur-gérant, C. Buloz,