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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1874

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Chronique n° 1015
31 juillet 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1874.

Quelle fatalité s’attache à nos tristes affaires ? Quelle influence maligne nous poursuit dans nos inutiles efforts ? C’est donc encore une fois, selon le mot ironique de Benjamin Constant, l’esprit de « procrastination » qui l’emporte dans les conseils des maîtres tout-puissans de nos destinées ! C’est l’esprit de négation et d’ajournement qui triomphe lorsqu’on croyait toucher à la réalisation des plus modestes vœux, au moment où l’on se faisait déjà illusion qu’on allait avoir un gouvernement à peu près organisé, les institutions les plus élémentaires, ces garanties de durée et de fixité que le pays réclame depuis longtemps.

Tout semblait concourir au résultat désiré. La proposition de M. Casimir Perier appelait une résolution décisive, La commission des trente, dans son activité toujours dévorante, avait fini par enfanter un projet un peu incohérent, un peu naïf, mais suffisant encore pour devenir un point de départ, un texte de délibération. M, le président de la république, par un message qui est sur les murailles de toutes les communes de France, avait pressé en termes assez militaires l’assemblée d’en finir, invoquant tout à la fois les engagemens contractés, le repos des esprits, les intérêts en souffrance, les affaires paralysées par l’incertitude. Il n’y avait plus qu’à marcher, à se mettre à l’œuvre, ou à signer une abdication nécessaire en avouant devant la France qu’on ne pouvait rien. C’était évident, on le croyait du moins ainsi. De tout cela, que restet-il ? La proposition de M. Casimir Perier a été repoussée. Le projet de la commission des trente a été ajourné, déposé aux archives pour servir à la prochaine occasion. Le message de M. le président de la république est toujours sur les murs ; mais il a été notablement atténué, sinon démenti par les déclarations résignées du gouvernement au cours des débats parlementaires. Les propositions de dissolution qui ont été présentées en désespoir de cause, ces propositions, bien qu’appuyées par une minorité considérable, ont eu la fortune qu’il était facile de prévoir. Ni dissolution, ni organisation, — et voilà quinze jours bien employés !

Les dernières semaines de cette session, qu’on appelle laborieuse par un complaisant euphémisme, auront été dépensées en agitations monotones, en débats stériles, en petites évolutions ministérielles, pour arriver à quoi ? Tout finit par un congé, par la victoire de la « grande politique des vacances. » Dès qu’on avait retrouvé la majorité pour repousser la motion de M. Casimir Perier et la dissolution, il est clair qu’il ne fallait pas la compromettre en se laissant entraîner dans la discussion des lois constitutionnelles proposées par la commission des trente, réclamées par M. le président de la république. C’est le jeune M. de Castellane qui, avec la sagesse de l’homme d’état, avec le coup d’œil du tacticien, a tranché le nœud en se faisant le leader de la villégiature ; il s’est jeté sur la brèche pour conquérir un congé avec l’ajournement des lois constitutionnelles, et le brave général Changarnier a aussitôt emboîté le pas, récitant une bucolique en vers latins sur les douceurs du repos, sur le charme des bords ombragés des rivières de Bourgogne. L’assemblée électrisée n’a pas pu résister à la charge audacieuse du jeune grenadier de la majorité et du vieux soldat parlant latin. Elle a cédé sans peine, sans effort, elle s’est empressée de voter l’urgence pour le repos ; il y a même un représentant de la majorité qui ne trouvait rien de mieux que de s’ajourner jusqu’à l’année prochaine, jusqu’au commencement de 1875, et c’est ainsi qu’une campagne engagée pour donner des institutions nécessaires à la France se termine en donnant des vacances à nos députés. Ce n’est point assurément que le repos soit un mal et que tout soit perdu parce que Versailles va redevenir solitaire pendant quelques mois. Il y a seulement une chose qu’on ne paraît pas avoir comprise, c’est qu’en fin de compte, avec toutes ces tactiques, avec ces combinaisons évasives, dont la France est depuis quelques jours la spectatrice étonnée, on ne fait réellement ni les affaires de l’assemblée, ni les affaires du gouvernement, ni surtout les affaires du pays, réduit plus que jamais à se demander où il en est.

Que peuvent gagner en effet l’assemblée, le gouvernement, le pays, à cette succession de crises intimes, de péripéties obscures, où toutes les forces s’épuisent, où les partis n’arrivent qu’à s’équilibrer, à se neutraliser dans la confusion ? Évidemment ce qui vient de se passer depuis quelques jours n’est ni brillant ni rassurant, et l’assemblée n’a pas vu qu’en se refusant à tout elle se compromettait elle-même, que c’était dans tous les cas une étrange victoire de se dérober par une retraite de circonstance à la nécessité d’une résolution décisive, au risque d’avoir l’air d’une souveraineté dans l’embarras, qui ne sait ni vivre ni mourir, qui ne reste une souveraineté qu’à la condition de ne rien faire. Que l’assemblée, poussée dans ses derniers retranchemens, se soit raidie contre l’extrémité d’une dissolution immédiate, soit, on ne peut guère s’en étonner, c’était prévu d’avance. Il est bien certain qu’à l’heure où nous sommes une dissolution ressemblerait singulièrement à une aventure. Ce serait jeter le pays dans l’inconnu, sans guide, sans direction, — livrer le suffrage universel aux entreprises des partis, à toutes les irritations, à toutes les captations. Ce qui sortirait de ce scrutin, nul ne peut le dire ; rien au monde sans doute ne pourrait empêcher que dans des élections de ce genre tout ne fût mis en question. Ce serait la mêlée de toutes les prétentions, de toutes les passions déchaînées, et il en sera ainsi tant qu’on n’aura pas créé des institutions, un gouvernement précis, doué de ses organes nécessaires. Des esprits prévoyans ont bien pu hésiter encore devant ce péril, devant les chances de cette suprême partie ; mais c’est là précisément ce qui rend d’autant plus pressante, d’autant plus impérieuse cette nécessité d’organisation qui pèse sur l’assemblée, qui s’est récemment présentée à elle sous des formes diverses et devant laquelle elle s’est dérobée. Qu’on ne se méprenne pas sur la réalité de cette situation, telle qu’elle est aujourd’hui, telle qu’elle était hier. La dissolution sans l’organisation préalable est une périlleuse aventure, c’est l’avis de tous ceux qui réfléchissent. À quoi cependant a-t-elle tenu récemment ? À quoi tient désormais l’existence de l’assemblée ? À l’absence de quelques députés, au déplacement de quelques suffrages. La proposition dont M. Léon de Malleville a pris l’initiative a réuni 340 voix, l’assemblée s’est trouvée presque partagée sur la question même de son existence. Sérieusement, est-ce qu’on se figure que cela peut durer ainsi longtemps, qu’il est permis de laisser un pays à la merci d’un déplacement de quelques voix ? Est-il prudent d’exposer la France à un danger, sans l’armer contre ce danger, sans la préparer à une crise où elle peut se voir engagée à l’improviste ? Voilà la vérité. C’est là ce que la majorité de l’assemblée aurait dû se dire, au lieu de se décider si lestement à congédier les affaires sérieuses, au risque de laisser l’opinion sous le poids de cette éternelle et irritante obsession de l’inconnu.

Qu’on ne dise pas que la proposition de M. Casimir Perier était inacceptable, que c’était la proclamation définitive de la république, et qu’on n’en voulait pas. Fort bien, on ne voulait pas de la république, quoiqu’en définitive cette république soit depuis quatre ans un peu partout, sur nos monnaies, dans les lettres de créance de nos ambassadeurs comme sur tous les actes officiels. C’est en vérité assez puéril de tant disputer sur un fait qu’on ne peut détruire, qu’on est obligé de laisser subsister, qu’on reconnaît à chaque instant, ne fût-ce qu’en s’adressant à M. le président de la république ; mais enfin, si l’on ne voulait pas de la proposition de M. Casimir Perier, parce qu’on aurait paru se désavouer ou subir des conditions, rien n’était plus simple ; on n’avait qu’à prendre la proposition de M. de Ventavon et de la commission des trente, ou la proposition de M. Lambert Sainte-Croix, ou la proposition de M. Wallon, qui est venue bientôt après. Il n’y avait que le choix, on aurait du moins ainsi montré quelque bonne volonté, et on n’aurait pas eu l’air de saisir aux cheveux l’occasion de ne rien faire. M. le duc de Broglie, dans un discours des plus habiles et des plus soignés, s’est efforcé de démontrer qu’il n’y avait rien au monde de plus inutile et de plus dangereux que la proposition de M. Casimir Perier, qu’aussitôt après avoir accepté cette motion on allait se trouver en face du chaos, de toutes les divergences possibles, de toutes les anciennes constitutions républicaines et des opinions contraires des théoriciens de toutes les écoles de la république. Il y avait de quoi se perdre à la recherche de la solution d’un tel problème ! C’était piquant et habilement tourné ; mais quoi ! M. Dufaure a spirituellement et raisonnablement répondu : on ne se préoccuperait ni des constitutions anciennes ni des opinions des théoriciens, on consulterait tout simplement l’intérêt public ; on chercherait, non à conformer l’organisation nouvelle à d’anciennes constitutions mortes de mort violente, mais à l’approprier aux besoins du pays. Était-ce là une politique inutile ou dangereuse ? était-ce impossible ? Puisque M. le duc de Broglie se portait si vivement au combat contre la politique du centre gauche, puisqu’il contribuait par son éloquence au succès de la droite, c’était à Irty désormais de prendre la direction de la campagne d’organisation, et l’échec de la proposition Perier ne devait être que le prélude des lois constitutionnelles telles que les entend la majorité. Pas du tout, c’est au contraire le moment où l’on s’est hâté de chercher une issue vers les « rives boisées du Cousin, » comme dit le général Changarnier. À défaut des combinaisons de M. Casimir Perier dont on ne veut pas, ce qu’on trouve de mieux à proposer, c’est d’aller prendre l’air des champs et de gagner du temps.

Ce n’est qu’un ajournement momentané, dit-on ; l’assemblée reviendra dans quelques mois reposée, fortifiée, et prête à voter l’organisation des pouvoirs qu’on lui demande. Malheureusement c’est une tactique connue, épuisée. Déjà en 1873, à pareille époque, on ajournait l’examen des lois constitutionnelles présentées par M. Dufaure ; mais on s’engageait positivement à reprendre cet examen dès la première semaine de la session d’hiver. Au mois de novembre, la prorogation était votée, on décrétait d’urgence la formation d’une commission constitutionnelle, et la commission, sachant bien ce qu’on attendait d’elle, s’est hâtée avec une sage lenteur ; elle a fait des études sur les législations anciennes et modernes. Aux dernières vacances d’avril, c’était sûrement pour le mois de mai, il y avait promesse authentique, et M. le duc de Broglie, alors vice-président du conseil, prenant au sérieux les engagemens contractés, présentait son projet de chambre haute ; M. le duc de Broglie a su le 16 mai ce qu’il en coûtait, il est tombé sur le coup, renversé par ceux qui l’ont aidé l’autre jour à repousser la proposition de M. Casimir Perier. Maintenant ce sera sans faute au mois de décembre, au mois de janvier 1875, ou plus tard, si Dieu le veut et s’il y a une majorité, La vérité est que ces atermoiemens successifs déguisent assez mal une impuissance qu’on ne veut pas avouer, et que dans cette majorité, qui a semblé se retrouver récemment pour des votes tout négatifs, s’il y a des hommes qui voudraient sincèrement des institutions sérieuses, il y a aussi des partis qui ne veulent ni de l’organisation de la république, ni de l’organisation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. C’est à ceux-ci qu’on a donné le gage de l’ajournement pour les rallier au scrutin, pour refaire une majorité d’un moment plus apparente que réelle, et les derniers votes sont leur victoire, leur bien, qu’ils revendiquent d’ailleurs assez haut. Qu’en résulte-t-il seulement ? C’est que cette assemblée, tiraillée, divisée, livrée à la tyrannie des partis, en vient à n’être ni une assemblée constituante, puisqu’elle ne peut rien constituer, ni une assemblée ordinaire poursuivant régulièrement d’utiles travaux, et en définitive c’est le régime parlementaire lui-même qui est atteint à la longue dans sa considération, comme il est altéré dans ses conditions les plus essentielles et dans son efficacité.

Ce qui vient de se passer n’est donc point une victoire pour l’assemblée, et c’est encore moins une victoire pour le gouvernement, qui a joué un peu trop le rôle d’un solliciteur éconduit et satisfait. Les modifications qui se sont produites dans le ministère et qui ont mis M. Mathieu-Bodet à la place de M. Magne aux finances, l’honorable général de Chabaud-Latour à la place de M. de Fourtou à l’intérieur, ces modifications sont-elles le signe d’une évolution politique ? Évidemment il y a eu depuis quelques jours un certain embarras, un certain malaise et même certaines contradictions, sinon dans la pensée, du moins dans l’action du gouvernement. Il y a trois semaines tout au plus, M. le président de la république adressait à l’assemblée ce message qui a retenti dans le pays et qui n’a produit une si vive impression que parce qu’il ressemblait à un programme p-récis et énergiquement dessiné. M. le maréchal de Mac-Mahon n’hésitait point à demander à la chambre « la prompte exécution » des engagemens pris envers lui ; il déclarait qu’à ses yeux les questions constitutionnelles « ne devaient pas rester plus longtemps en suspens, » que le repps des esprits l’exigeait aussi bien que l’intérêt des affaires ; il adjurait l’assemblée de « compléter son œuvre, » de « délibérer sans retard. » Fort bien ! le pays s’émeut à ce langage et prend confiance. Quinze jours sont à peine écoulés, ce n’est plus cela, le cabinet, plein d’une modestie extrême, consent à l’ajournement des lois constitutionnelles. Or quelle est au fond la signification de cet ajournement ? Il y a des indiscrets de l’extrême droite qui ne le cachent pas : pour eux, c’est une réponse au message et un avertissement pour M. le président de la république, de sorte que le gouvernement se donne un faux air de faiblesse devant ceux qui sont le plus acharnés à lui refuser l’organisation qu’il demande, dont il a besoin. Que gagne le gouvernement à cette alliance ? On vient de voir ces jours derniers ce qui en est. Dans la commission de prorogation, un député a demandé au nouveau ministre de l’intérieur si pendant les vacances le gouvernement laisserait se reproduire les tentatives monarchiques de l’an dernier ; M. le général de Chabaud-Latour a répondu honnêtement, loyalement, qu’on ne supporterait « aucune manœuvre contre l’ordre de choses établi,… contre le pouvoir issu de la loi du 20 novembre : » sur quoi M. le duc de Bisaccia a pris la parole pour déclarer en somme que lui et ses amis se réservaient le droit d’interpréter la loi du 20 novembre comme ils le voudraient, et que l’assemblée pouvait toujours donner à la France un gouvernement définitif. Est-ce clair ? C’est cependant avec M. le duc de Bisaccia que le ministère vient de faire campagne pour l’ajournement des lois constitutionnelles, et, on peut le dire, contre lui-même, contre le pouvoir de M. le maréchal de Mac-Mahon. Voilà donc où nous en sommes, voilà où l’on nous laisse au seuil de ces vacances tant désirées. Le dernier mot, c’est une assemblée qui vient de laisser trop voir son impuissance et un gouvernement contesté dans son principe par ceux qui semblent le soutenir. Que peut penser le pays ? quelles raisons de sécurité et de confiance peut-il trouver dans des promesses d’organisation sans cesse ajournées ? Que peut-on penser au dehors des affaires de la France ? Si les partis sont insensibles aux plaintes du pays, aux tristesses des esprits sincères, qu’ils écoutent ce qui vient du dehors, ce que M. Disraeli disait ces jours derniers au banquet du lord-maire en témoignant ses craintes sur certaines nations de l’Europe, autrefois privilégiées de la fortune, aujourd’hui réduites à reconquérir péniblement leur rang. Il y a des paroles dures à entendre, et profitables pour les peuples virils !

Les affaires de l’Espagne ne justifient peut-être que trop ce sentiment de sollicitude un peu hautaine que M. Disraeli exprimait à Mansion-House à l’égard de ces nations de l’Europe qu’il désignait assez sans les nommer. Les efforts qu’elle fait pour se délivrer, pour dompter l’insurrection carliste avant de régulariser sa situation intérieure par la reconstitution d’un gouvernement, ces efforts n’ont pas eu jusqu’ici beaucoup de succès. La mort du général Coucha, tué à la tête de ses troupes, il y a un mois, a été certainement un malheur. Elle a suspendu les opérations engagées en Navarre autour d’Estella ; elle a été le signal d’une retraite qui a ressemblé singulièrement à une déroute, et du même coup elle a redoublé l’audace des carlistes, qui ont pu se dire victorieux, qui l’étaient jusqu’à un certain point, puisqu’ils sont restés maîtres du terrain. Toutes les positions enlevées par Coucha au prix de combats sanglans ont dû être abandonnées ; l’armée, après avoir presque touché Estella, s’est repliée sur l’Èbre. C’était enfin une campagne à recommencer, et depuis ce moment le nouveau commandant en chef, le général Zabala, est occupé à reconstituer cette armée avant de la ramener au combat. Il attend des renforts, il attend sans doute aussi de l’argent pour payer ses soldats ; la plupart des chefs militaires ont été changés. Bref, l’heure de reprendre les hostilités n’est pas encore venue, à ce qu’il paraît. Les carlistes ont aussitôt profité de la circonstance. N’ayant plus rien à craindre du côté d’Estella, ils ont de nouveau menacé Bilbao, ils ont poussé des partis jusque vers Santander. Ils se reconstituent, eux aussi, ils se fortifient en Navarre, et pendant ce temps les bandes carlistes de la Catalogne ou du Maeztrazgo, conduites par le frère du prétendant, par le prince Alphonse, viennent de descendre jusqu’au centre de l’Espagne, jusqu’à Cuença, à trente lieues de Madrid. Elles ont enlevé la ville de vive force, elles ont saccagé, brûlé, pillé, fait des prisonniers en assez grand nombre. Pendant plus de cinquante heures, on a résisté à l’attaque de 7 ou 8,000 hommes, il a fallu se rendre. Les colonnes envoyées pour secourir la ville sont arrivées tardivement, après le départ des carlistes. Tout ce qu’on a pu faire a été de reprendre aux bandes du prince Alphonse les 700 prisonniers qu’elles emmenaient. C’est quelque chose ; mais le coup de main était accompli, — et cela s’est passé en pleine Castille-Nouvelle, entre Valence et Madrid !

Ainsi se poursuit cette désastreuse guerre, et, en se prolongeant, elle se complique de tous les excès de la force, elle tend à prendre un caractère de vraie barbarie. À la suite de la mort de Concha et de la retraite de l’armée, les carlistes ont fusillé des prisonniers autour d’Estella, et même parmi les prisonniers il s’est trouvé un correspondant de journaux allemands, ancien officier prussien, le capitaine Schmidt, qui a été impitoyablement passé par les armes comme les autres. Le prétendant prend des otages libéraux qu’il menace d’exécution sommaire à la moindre tentative des navires de l’état sur les côtes de Biscaye. Le gouvernement de Madrid, à son tour, répond par une loi des suspects, par un décret de confiscation frappant tous ceux qui sont affiliés aux carlistes ou qui servent leur cause. Les biens confisqués seront employés, dit-on, à dédommager les victimes de la guerre. Les suspects, jugés par des commissions militaires, seront fusillés ou déportés, et comme l’Espagne tout entière est aujourd’hui en état de siège, cela pourrait aller loin, si l’excès de ces rigueurs n’était limité d’avance par des impossibilités d’exécution. Arbitraire violent de part et d’autre, incendie des villes saccagées, menaces de se fusiller mutuellement, destruction des chemins de fer et de tous les moyens de communication, interruption de l’industrie et du commerce, voilà ce que rapporte à l’Espagne cette guerre allumée depuis bientôt deux ans dans les provinces du nord par un prétendant qui invoque le nom de la religion. Les carlistes ne réussiront pas, ils n’ont point un drapeau auquel l’Espagne puisse se rallier ; ils n’ont pas même cet avantage de représenter le principe de la légitimité royale comme ils le disent, comme le répète leur prince, qui n’est que le prétendant de l’absolutisme et d’une réaction furieuse. Ils ont pu profiter des déchiremens intérieurs d’un pays bouleversé par les révolutions, ils sont hors d’état de pousser à bout leurs succès, et s’ils se défendent dans leurs montagnes, s’ils tentent même en dehors de leurs lignes quelque pointe hardie, quelque incursion meurtrière, ils ne font politiquement aucun progrès ; mais, si les carlistes ne peuvent pas réussir, ils sont du moins assez forts pour prolonger une guerre qui, en désolant, en épuisant l’Espagne, compromet des intérêts plus généraux d’humanité ou de commerce, et finit par attirer l’attention des parlemens, des gouvernemens européens au point de provoquer tous ces bruits d’interventions, de représentations adressées à la France au sujet des secours que l’insurrection carliste trouverait sur notre frontière des Pyrénées.

Une intervention, c’est bientôt dit dans les journaux : en réalité on ne voit pas bien d’où elle pourrait venir, comment elle se produirait, au nom de quoi et dans quelles conditions elle se réaliserait. La conversation qui s’est engagée ces jours derniers à Londres, dans la chambre des lords, n’offre aucune lumière. L’Allemagne a un grief précis dans le meurtre d’un de ses nationaux, du capitaine Schmidt, accompli au camp du prétendant, et il n’est point impossible qu’elle n’ait quelque envie de se mêler des affaires de l’Espagne. On assure même qu’elle va envoyer quelques navires dans le golfe de Gascogne. Et après ? Si l’Allemagne voulait aller plus loin, elle expierait bientôt par l’impuissance ou par des embarras de toute sorte ses velléités d’intervention. Elle ne réussirait sans doute qu’à donner une popularité de circonstance au prétendant carliste en compromettant le pouvoir qu’elle accablerait de sa protection. Tout ce qu’on pourrait faire pour le moment en faveur des intérêts libéraux de l’Espagne serait de reconnaître le gouvernement qui existe à Madrid. Personne évidemment n’a de mauvais vouloir à l’égard de ce gouvernement ; ses envoyés sont bien reçus partout, à Paris comme à Londres ou à Rome, et, pour le reconnaître définitivement, on n’attend que de le voir légalisé par des cortès, par une assemblée nationale. C’est au général Serrano de hâter le moment où il peut avoir, dans sa lutte contre les carlistes, cette force d’un pouvoir diplomatiquement et officiellement reconnu par l’Europe. En dehors de cela, l’Europe ne peut certainement s’engager dans une intervention sans objet précis et sans issue. Quant aux représentations qui auraient été adressées au gouvernement français au sujet de ses prétendues connivences avec les carlistes, le vieux lord John Russell en parlait bien à l’aise, c’est-à-dire assez légèrement, l’autre jour, et le chef du foreign office, lord Derby, a eu un langage infiniment plus mesuré.

D’où viendraient ces représentations et sur quoi se fonderaient-elles ? La France est à coup sûr la première intéressée à voir cesser la guerre néfaste qui se poursuit près de sa frontière. Que des légitimistes extrêmes, qui ont fait ce qu’ils ont pu pour amener des conflits avec l’Italie et qui ont échoué, appuient maintenant de leurs sympathies le prétendant espagnol et croient servir ainsi la légitimité parmi nous, c’est possible. La France ne trouverait évidemment que des embarras, des dangers de toute nature dans une victoire de la cause carliste au-delà des Pyrénées, et on ne peut pas prêter à un gouvernement français doué de quelque prévoyance la pensée d’aider sciemment, volontairement au succès de ce qui lui susciterait les complications les plus redoutables. S’il y a un préfet exposé par ses relations personnelles ou par des préférences d’opinion à montrer un peu trop de faiblesse pour les carlistes, rien de mieux que de le changer ; mais il ne faut rien exagérer. Il n’est pas si aisé de garder une frontière où les populations, les intérêts, sont souvent confondus, et la France, même avec la bonne volonté qu’on peut lui demander, n’a pas le pouvoir d’empêcher tout. Est-ce que la France est pour rien dans le débarquement de canons et de munitions opéré dernièrement sur la côte de Biscaye par un navire anglais ? Est-ce que la France pouvait empêcher la défaite de l’armée de Concha, l’entrée du prince Alphonse à Cuença ou l’exécution du capitaine Schmidt ? Si la frontière de l’Aragon reste souvent ouverte aux carlistes, est-ce que les autorités espagnoles ne s’y prêtent pas pour le moins autant que les autorités françaises ? Lord John Russell rappelait l’autre jour la quadruple alliance de 1834 et la première guerre de sept ans. À cette époque, la France, alliée de l’Angleterre et de la reine Isabelle, était obligée d’avoir un corps d’observation sur les Pyrénées, et plus d’une fois elle fut sur le point d’intervenir. On ne peut pourtant pas aujourd’hui lui faire une obligation d’envoyer un corps d’armée, et c’est un étrange abus de rejeter sur elle la responsabihté d’une situation dont elle est la première à souffrir. Si l’Europe veut prendre des mesures pour faire cesser une guerre barbare, la France ne s’y refusera certainement pas pour sa part ; elle y aidera dans son intérêt, comme dans l’intérêt de l’Espagne, c’est tout ce qu’on peut lui demander.

En attendant que l’Europe en soit à se faire la médiatrice des dissensions espagnoles et à vouloir mettre un frein aux barbaries des carlistes, elle vient de se donner une mission aussi difficile, aussi délicate qu’honorable, celle de tempérer par une sorte de code international les excès à peu près inséparables des grands conflits des peuples, de régulariser et d’adoucir les usages de la guerre. C’est le gouvernement russe qui a eu cette pensée, et c’est sur l’initiative du cabinet de Saint-Pétersbourg qu’un congrès en ce moment réuni à Bruxelles sous la présidence de M. le baron de Jomini, représentant du tsar, est occupé à résoudre ou du moins à étudier cet épineux problème qui n’est pas seulement une affaire d’humanité et de philanthropie, qui touche à bien des intérêts nationaux. Un code véritable, accepté, des droits et des usages de la guerre, il n’y a rien de semblable jusqu’ici. La seule chose qui s’en rapproche est un acte publié par le gouvernement des États-Unis à l’époque de la sécession, la grande « instruction pour les armées américaines en temps de guerre. » Il s’agirait de faire pour l’Europe ce que les États-Unis ont fait pour eux-mêmes. Préciser les droits des belligérans en pays ennemi, définir les rapports d’une armée d’invasion avec les populations civiles, régler toutes ces questions d’occupation militaire, de réquisition, d’otages, de bombardement, de traitement dû aux prisonniers de guerre, c’est là l’immense programme soumis au congrès de Bruxelles, Assurément rien n’est plus humain et plus noble que de vouloir adoucir les maux de la guerre, de chercher à sauvegarder les intérêts des populations inoffensives livrées à l’arbitraire de toutes les passions brutales, La difficulté est de fixer des règles dénuées de toute sanction. L’essentiel est de ne point faire un code qui tournerait au profit de la force et des envahisseurs, qui n’aurait d’autre résultat que de faciliter l’œuvre d’une armée conquérante. Il est clair que, si une province momentanément envahie devait acheter la sécurité restreinte et équivoque qu’on lui promettrait par une sorte d’abdication temporaire de sa nationalité, le code qui se prépare deviendrait tout simplement un complice de l’invasion, un instrument légal pour la force victorieuse, un moyen de préparer la conquête définitive. Il ne faudrait pas aller bien loin pour trouver des exemples, La guerre a laissé des souvenirs et des enseignemens qui ne sont perdus pour personne.

Ce n’est point sans une certaine hésitation assez visible que la plupart des gouvernemens ont accueilli la proposition de la Russie. L’Angleterre, peu accoutumée à se lier par des engagemens de ce genre, a fait de telles réserves que sa présence au congrès de Bruxelles ressemble à un acte de courtoisie pour l’empereur Alexandre II encore plus qu’à l’acceptation du principe d’un nouveau code de la guerre. En France, en Suisse, le projet russe a rencontré des sympathies tempérées par une assez sérieuse défiance. On accepte sans doute des règles d’humanité et d’équité qu’on pratique spontanément, même lorsqu’elles ne sont pas dans un code ; on craint, en allant plus loin, d’aliéner des droits de défense légitime et d’indépendance, de donner des armes à des vainqueurs. Nous ne parlons pas de ceux qui trouvent qu’améliorer la condition des prisonniers c’est affaiblir l’esprit militaire et favoriser peut-être les désertions ou les défaillances dans une armée. Tout cela ne rend pas certainement des plus aisées l’œuvre entreprise à Bruxelles au retentissement et sous l’impression des dernières guerres ; mais cette diplomatie de l’humanité n’aura pas tout à fait perdu son temps, si elle parvient à faire consacrer quelques règles qui un jour ou l’autre pourront épargner des misères à une population livrée aux disputes de la force. Laissons la guerre et ses souvenirs amers ; laissons la politique et ses ennuis de tous les jours, et les passions de parti qui la troublent, et les fanatismes de secte ou les préjugés qui l’enveniment. La meilleure politique entre les peuples, c’est encore celle qui se dégage en quelque sorte spontanément de toute une situation, qui se fonde sur des traditions communes, sur des relations naturelles d’intérêts et de sympathies. Que n’a-t-on pas fait depuis quelques années, et que ne fait-on pas encore parfois pour susciter des ombrages entre la France et l’Italie, pour aigrir les rapports des deux nations en cherchant à leur souffler la défiance et l’hostilité ? On n’a rien négligé pour les diviser, et il n’a point tenu aux sectaires des deux côtés des Alpes que des incidens sans portée ne vinssent allumer des conflits. Le sentiment de l’intérêt commun a été plus fort que tout, il a dominé les inspirations de la haine, il a pénétré dans les conseils des gouvernemens, et, entre les deux diplomaties comme entre les deux nations, la cordialité est maintenant complète. Il y a deux mois, c’était un amiral français qui, dans une fête publique à Cagliari, portait un toast au roi Victor-Emmanuel pour l’anniversaire du statut libéral de l’Italie. La semaine dernière, c’est une fête toute poétique qui est devenue l’occasion nouvelle d’un rapprochement spontané et plein d’effusion. Le même jour, Padoue et Arqua, au-delà des Alpes, Avignon et Vaucluse en France, célébraient le centenaire de Pétrarque, et c’est le ministre du roi Victor-Emmanuel, c’est M. Nigra qui s’est chargé de représenter l’Italie aux fêtes d’Avignon.

Ainsi le poète d’autrefois, Italien par la naissance, Français par un immortel amour, vient sceller l’alliance de ses deux patries, et c’est dans l’ancienne ville des papes que le ministre du roi qui est maintenant à Rome, l’ambassadeur de l’Italie renouvelée, est allé assister à ces fêtes présidées par une ombre gracieuse. M. Nigra a reçu des autorités d’Avignon, de la population tout entière, l’accueil qu’il devait recevoir, et dans un discours de la plus pure langue française l’habile diplomate, qui est en même temps un poète et un érudit plein de goût, a montré qu’il ne représentait pas seulement un gouvernement auprès d’un gouvernement, qu’il était aussi le représentant de la bonne grâce, de l’esprit et de l’éloquence de l’Italie auprès de l’esprit français. Une fois de plus il a rendu témoignage de ses sentimens par la délicatesse avec laquelle il a rappelé ce que la France a fait pour l’Italie, C’est la meilleure diplomatie pratiquée à l’abri du poétique nom de Pétrarque et faite pour retentir dans les deux pays. Qu’on laisse donc les peuples à eux-mêmes au lieu de chercher à égarer leurs instincts par des fanatismes de parti ou de secte : ils sauront trouver sans efforts leurs amis naturels, leurs vrais alliés, comme aussi ils savent rendre justice à ceux qui les servent dans leurs intérêts les plus élevés.

ch. de mazade.




Le directeur-gérant, C. Buloz.