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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1879

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Chronique n° 1134
14 juillet 1879


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1879.


Un jour, — c’était au temps de la guerre de Crimée, au moment où tous les esprits se tournaient vers la lutte engagée entre les plus grandes puissances du monde, — le roi Victor-Emmanuel, qui venait de s’allier à la France et à l’Angleterre, passait la revue du petit corps piémontais, prêt à partir pour l’Orient. Victor-Emmanuel portait à cette cérémonie toute militaire du camp d’Alexandrie l’ennui de la crise ministérielle de la veille, des débats de parlement et surtout d’inextricables conflits avec l’église, avec les communautés religieuses ; il regardait d’un œil d’envie et de regret ces soldats qui recevaient avec fierté le drapeau de Savoie remis entre leurs mains et qui allaient chercher en Orient l’avenir de l’Italie. Le roi Victor-Emmanuel ne pouvait se défendre d’une généreuse émotion, et en quittant le camp il disait d’un accent plein de tristesse à un des chefs du corps expéditionnaire, au général Durando : « Ah ! vous êtes heureux, vous, général, vous allez faire la guerre, vous allez combattre les Russes ; moi, je reste ici à batailler avec des robes noires et avec des moines ! » C’était le mot d’un soldat, c’était en même temps le mot d’un politique excédé de conflits importuns. Et la France elle aussi, en vérité, peut se plaindre d’être retenue dans les broussailles des querelles inutiles, loin des affaires où elle pourrait mieux employer son activité. À défaut de la guerre, dont elle n’a point à envier ou à rechercher les redoutables émotions, est-ce qu’il n’y a pas bien d’autres intérêts dignes d’attirer et d’occuper les esprits sérieux ? Est-ce qu’il n’y a pas bien d’autres questions pour lesquelles il y aurait à livrer de ces généreux et utiles combats qui relèvent tout le monde, qui ne laissent ni tristesse ni regrets ?

Qu’on interroge le gouvernement, qu’on lui demande ce qu’il en pense : M. le président du conseil, avec son sage et loyal esprit, sera sûrement le premier à répondre que pour l’influence extérieure de la France il y aurait mieux à faire que de se livrer à d’irritantes entreprises, que de mettre en mouvement toutes les passions de parti ou de secte. M. le ministre des travaux publics a son hardi programme d’œuvres d’utilité nationale, dont il poursuit la réalisation, qui revenait hier encore au sénat entre deux interpellations. M. le ministre de l’agriculture et du commerce dira sans nul doute qu’il n’y a rien de plus pressant que de régulariser notre situation commerciale, que d’en finir avec cette incertitude du régime des tarifs et cette anarchie de rapports internationaux qui pèsent sur le travail, sur tous les intérêts, sur l’activité industrielle et économique du pays. M. le ministre de la guerre a ses lois ou ses projets sur l’état-major, sur l’avancement dans l’armée, sur l’administration ; il a en un mot à revoir, à rectifier l’œuvre de la reconstitution militaire dans tout ce qui a été fait et à la compléter par tout ce qui reste à faire. M. le ministre de l’instruction publique lui-même, sans appeler les passions dans son paisible domaine, n’aurait-il pas de quoi s’occuper et de quoi occuper les esprits dévoués en s’attachant à tout ce qui peut étendre et fortifier l’enseignement, relever les études, mettre l’Université de France en mesure d’exercer son utile et légitime ascendant ? Oui, assurément, c’est là un programme de politique nationale qui en vaut un autre, et tandis que s’agitent ces intérêts auxquels on devrait donner tout son temps et sa bonne volonté, qui sont faits pour exciter toutes les émulations intelligentes et généreuses, nous restons malheureusement nous aussi à « batailler avec les robes noires et les moines. » Depuis près de six semaines, nous en sommes là ! La chambre des députés est devenue une succursale de la vieille Sorbonne ou de quelque assemblée théologique. On passe en revue le probabilisme, les cas de conscience, la morale ecclésiastique, les doctrines de l’église gallicane, le jansénisme, les manuels de séminaires, les secrets du confessionnal, les méditations sur le sacré-cœur ! M. Paul Bert découvre des jésuites qui ne sont pas toujours des jésuites, il se trompe quelquefois de robe. On discute sur tout, sur les congrégations non autorisées ou autorisées, sur les édits des parlemens, sur le décret de messidor, et en fin de compte à quoi est-on arrivé ? On a perdu beaucoup de temps pour obtenir d’une chambre visiblement prévenue le vote d’une loi qui soulève toutes les questions et ne résout rien, qui ne peut certes pour le moment servir ni la paix intérieure ni les idées libérales ni le progrès de l’enseignement public.

Elle est votée sans doute, cette loi de M. Jules Ferry, elle a été votée du moins par la chambre des députés, et elle n’en est malheureusement pas meilleure. Elle reste avec le caractère d’une conception vague, décousue et violente, avec le sceau compromettant de cet article 7 qui lui donne sa couleur et sa signification. Dès ce moment, on peut le dire, ce n’est pas une loi sur l’enseignement, c’est une œuvre de parti, c’est une démonstration toute politique qui a été imaginée pour répondre à une passion, à un préjugé de circonstance, et dont les « congrégations non autorisées » ont le fatal privilège de payer les frais.

L’erreur de M. le ministre de l’instruction publique et de M. Paul Bert, et de M. Spuller et de tous ceux qui s’associent à cette campagne, est de ne pas voir que, sous prétexte de défendre l’état contre ce qu’ils appellent le cléricalisme, ils mettent en doute d’une manière plus ou moins avouée, plus ou moins subreptice, les principes les plus élémentaires de liberté et de droit commun. Il y a une confusion telle que dans cette discussion, qui a été certainement intéressante, quoiqu’elle ait offert peu de nouveauté, quoiqu’elle n’ait été que la reproduction plus étendue de toutes les discussions de ce genre, on n’a pas pu même arriver à définir avec quelque netteté, en langage légal bien entendu, ce que c’est qu’une congrégation non autorisée. On sait bien ce que c’est qu’une congrégation autorisée, puisque l’autorisation donne l’existence collective, la personnalité civile. Une congrégation non autorisée échappe forcément à toute définition précise. Elle n’est point reconnue, c’est évident, elle ne le demande pas ; elle n’a point de caractère collectif, elle ne se manifeste sous aucune forme civile. Les religieux qui la composent rentrent dans le droit commun : ils en ont les charges et les responsabilités, ils en ont aussi les avantages et les prérogatives. En quoi des congrégations sont-elles « illicites, » c’est le mot de M. le ministre de l’instruction publique, parce qu’elles ne sont point autorisées ? En quoi l’autorisation leur est-elle nécessaire tant que ceux qui les composent restent dans le droit commun et prétendent n’en pas sortir ? Par quelle anomalie étrange des hommes réunis pour prier ou pour enseigner dans les conditions légales seraient-ils frappés d’une indignité ou d’une incapacité particulière ? Que le caractère religieux des membres des congrégations ne soit pas aux yeux de l’état un titre privilégié à l’enseignement, soit ; ce caractère religieux n’est pas non plus apparemment un motif d’exclusion, une présomption d’incapacité morale ou civile. La vérité est que cette longue discussion n’a fait aucune lumière, qu’on n’a réussi à rien définir, à rien préciser juridiquement, qu’on est resté jusqu’au bout dans le vague des interprétations discrétionnaires. On est arrivé tout simplement à cette contradiction bizarre d’inscrire dans une disposition législative une pénalité extraordinaire, l’interdiction d’enseigner, pour un fait qui n’est ni un délit ni un crime, qui ne tombe sous le coup d’aucune loi. Il ne s’agit pas dans tout cela de légalité ou même d’équité, on en conviendra volontiers ; c’est une œuvre toute politique, on ne le ’nie guère, une œuvre de préservation ou de précaution, — et c’est là justement le danger d’un système qui, sous prétexte de politique, commence par ressusciter les régimes d’exception, par méconnaître le droit commun en mettant sans façon hors la loi des milliers d’hommes par simple mesure de suspicion.

Rien n’est plus facile bans doute que d’invoquer la défense sociale, que d’opposer dans les polémiques de partis le péril social du cléricalisme au péril social du radicalisme. Rien n’est plus commode que de tout expliquer, de tout justifier par de prétendues nécessités politiques, comme le grand cardinal couvrait tout de sa robe rouge. Il y a des momens où, avec la raison d’état, on croit avoir répondu à tout, où, avec ces mots de cléricalisme, de jésuitisme, prononcés d’une certaine manière, on flatte une passion régnante et on gagne les majorités. Oh ! assurément, les jésuites ne sont pas populaires, ils ne l’ont jamais été, ils ne le sont pas aujourd’hui, et il n’est point impossible que les autres congrégations, confondues avec eux, paient les frais de leur impopularité en tombant comme eux sous la menace de l’article 7. C’est un fait bien connu que les jésuites sont responsables de tout, qu’ils sont la cause de tout, et des révolutions, et des coups d’état, et du mauvais temps qui s’obstine, et des grèves qui se multiplient, et de la crise industrielle qui se prolonge ; c’est entendu ! Mais enfin il faudrait quelque sang-froid, même avec les jésuites, et parce qu’on ne les aime pas, ce n’est pas un motif pour laisser atteindre dans leur personne les plus simples garanties de droit commun, pour recommencer à tout propos, avec un assez puéril esprit d’animosité, cet éternel procès qu’on s’est plu à instruire de nouveau l’autre jour devant la chambre. M. Paul Bert, qui s’est chargé cette fois du réquisitoire, est un savant homme, et si on se permettait de lui présenter dans une affaire de science une démonstration comme celle qu’il a portée l’autre jour devant la chambre, il prendrait sûrement la liberté d’en sourire. Il a cru peut-être démontrer des choses inconnues et se montrer très précis ; il n’a fait que tirer des archives, où l’on va puiser périodiquement depuis trois siècles, de vieilles accusations, de vieilles histoires, de vieux textes cent fois livrés à la malignité publique, cent fois rectifiés ou expliqués. M. Paul Bert ne s’est pas aperçu qu’en voulant trop prouver il ne prouvait rien, et qu’en dépassant la mesure, en s’enivrant de ses propres démonstrations, il pouvait plaire encore à des imaginations crédules, à des esprits prévenus, il ne parlait plus d’une manière sérieuse.

Comment donc ! si tout ce que dit M. Paul Bert était vrai, il faudrait en conclure ni plus ni moins que depuis plusieurs siècles et aujourd’hui comme autrefois des générations ont été formées dans les écoles congréganistes à l’art démettre leur conscience en repos sur toute sorte de méfaits prévus par le code ! Les congrégations dont les jésuites sont le contingent le plus actif passeraient leur temps à enseigner à leurs élèves la manière de se consoler de la mort d’un père en recueillant son héritage, de jouer avec le meurtre, avec le vol, avec l’honneur des familles, avec toutes les variétés du délit ou du crime, sans parler de la fraude morale ! l’obscénité régnerait sous le voile des livres pieux dans l’éducation des maisons religieuses ! Les jeunes filles ne seraient pas plus que les jeunes gens à l’abri des corruptions de l’esprit et du cœur ! Mais en vérité, s’il en était ainsi, l’article 7 serait un palliatif bien insuffisant, ou plutôt il ne serait pas même encore nécessaire. Est-ce qu’il n’y a pas des lois et une justice régulière pour empêcher, pour réprimer cette prédication du crime et de la licence déguisée sous le nom d’enseignement ? Si la moitié des assertions de M. Paul Bert avait quelque fondement, ce n’est pas M. le ministre de l’instruction publique qu’il faudrait suivre jusqu’à l’article 7. C’est M. Madier de Montjau qui aurait mille fois raison. Celui-là est logique, il va jusqu’au bout ; il pense tout ce que dit M. Paul Bert, et, sans s’arrêter en chemin, il demande l’exclusion, non-seulement des congrégations non autorisées, mais des congrégations autorisées elles-mêmes, du clergé séculier, de l’église tout entière. Cet intrépide logicien ne fait pas, quant à lui, de diplomatie avec le cléricalisme, qu’il propose tout net d’extirper. Pourquoi ne va-t-on pas jusque-là ? pourquoi M. le ministre de l’instruction publique s’est-il cru obligé de combattre M. Madier de Montjau et a-t-il été suivi par la chambre ? Parce qu’on sait bien que M. Paul Bert, pour un savant, a parlé en homme d’imagination, qu’il a soutenu une thèse de parti, peut-être encore plus une thèse de secte, et que les maisons religieuses, telles qu’elles sont, avec leurs inconvéniens et leurs défauts, ne sont pas des écoles d’immoralité ouvertes en pleine société française, en pleine société européenne.

Non, assurément, on ne prend pas pour des paroles d’évangile tout ce qu’a dit M. Paul Bert dans les deux discours qu’il a prononcés, et on ne veut pas surtout aller jusqu’aux conséquences extrêmes que M. Madier de Montjau, avec son emportement tribunitien, a voulu en tirer. On ne croit pas à ces accusations passionnées qui feraient des congrégations religieuses les instrumens actifs d’une corruption organisée. Ceci n’est qu’une exagération violente ; mais à travers tout, on le pense et on le dit, il y a un autre danger. Il y a dans l’enseignement congréganiste une tradition perpétuée de contre-révolution, une puissance indépendante constituée contre, l’état, contre l’esprit moderne, contre les institutions libérales, contre la république. Le cléricalisme, voilà l’ennemi, on le répète sans cesse ; il n’est que temps de se défendre contre lui, de lui disputer « l’âme française, » l’indépendance civile qu’il menace, et on ne lui doit pas après tout une liberté qui n’est pas dans ses principes, qu’il ne réclame que pour s’en servir contre la société nouvelle issue de 1789. On ne doit pas la tolérance aux intolérans ! A parler en toute franchise, ce cri d’alarme est un peu étrange et semblerait révéler chez ceux qui en font le mot d’ordre d’une politique une bien médiocre confiance dans les destinées de cette révolution française dont ils se croient les représentans privilégiés. Ne dirait-on pas que, parce qu’il y aura quelques congrégations de plus ou de moins, parce qu’on respectera en elles la liberté et le droit commun, l’ancien régime va renaître, l’état reste désarmé, et tout est en péril ? C’est en vérité le langage d’hommes animés de bien peu de foi ou bien impatiens de profiter du succès pour fonder une domination de parti. Que l’état garde son autorité légitime et sa force, son droit de contrôle et de direction supérieure, de répression au besoin, rien de plus politique sans doute. La société elle-même, la société moderne dans son en semble, n’en est pas sûrement à courir les dangers dont on la menace, à s’effrayer d’un spectre noir, à sentir la nécessité de mesures d’exception, dont les esprits les plus distingués du parlement sont les premiers d’ailleurs à désavouer la pensée. Qu’on parcoure l’histoire du siècle qui va bientôt s’achever : c’est notre histoire !

Cette société française qui est née du mouvement tout-puissant de 1789, elle n’est probablement pas en déclin ; elle n’a cessé à travers tout de se développer, de grandir et de se consolider. Elle a eu, il est vrai, ses épreuves de toute nature et en tous les sens, tantôt par les coups d’état d’autorité, tantôt par les coups d’état de la sédition ; elle en est sortie victorieuse et mieux affermie. Elle a triomphé de ses adversaires et même souvent de ses compromettans amis. Elle a fini par avoir ses lois, ses mœurs, ses caractères, son organisme indestructible. on parle toujours des crises possibles, des 16 mai passés ou futurs contre lesquels il faut se prémunir ; ce qui est certain, c’est que depuis longtemps les 16 mai n’ont pas de bonheur, et leurs mauvaises fortunes ne prouvent pas, ce nous semble, la nécessité de se retrancher dans la forteresse des mesures exceptionnelles. M. Léon Renault, qui a combattu l’article 7 avec une vive et ferme éloquence, l’a dit en quelques paroles expressives : « Il suffit qu’un parti inscrive sur son drapeau le mot de contre-révolution pour que je ne craigne rien de lui… La révolution, elle est attestée par les bornes du moindre de nos champs ; elle est tout entière passée dans nos cœurs. Je défie qui que ce soit de dire à la France un mot qu’elle comprenne, qu’elle écoute, s’il n’est emprunté à la langue de la révolution française… » Ce que M. Léon Renault a dit, M. Bardoux l’a dit aussi sous une autre forme, avec un accent d’intelligente confiance : « Je suis de ceux qui croient que la démocratie française est aujourd’hui tellement puissante, si profondément assise qu’elle n’a pas à redouter une défaite… » Et cette démocratie française, elle est d’autant plus forte qu’elle est plus libérale, plus modérée, plus ouverte à toutes les émulations généreuses, aux croyances et aux opinions libres, qu’elle songe moins à être le règne d’un parti, à se mettre à l’abri des restrictions et des prohibitions, qui n’ont du reste jamais rien empêché.

Que peut-on craindre sérieusement ? Cette revendication de la liberté de l’enseignement n’est, dit-on, qu’une tactique de la part du cléricalisme, de la part de ceux qui ont ce mot d’ordre de a contre-révolution » dont parlait récemment M. Léon Renault ; ce n’est qu’une manœuvre de dangereux ennemis. C’est bien possible que ce soit une tactique ; mais après tout, est-ce que ce n’est pas un peu l’histoire de tous les partis ? est-ce que ce n’est pas le plus souvent ainsi que sont conquises ou défendues toutes les libertés ? Elles ne sont pas dues communément jusqu’ici à la générosité des vainqueurs ; elles sont revendiquées surtout par les vaincus, précisément parce que les vaincus sentent plus que tous les autres le besoin de garanties. Ce sont les partis vaincus qui ont tour à tour combattu pour ce que M. Thiers appelait un jour sous l’empire les « libertés nécessaires. » Ils apprennent par la défaite à être libéraux et ils finissent quelquefois par s’y accoutumer. C’est de ce travail, poursuivi alternativement par toutes les opinions depuis près d’un siècle, qu’est né tout ce qui fait la sécurité de la société moderne. Chacun, selon la fortune des révolutions, a eu, un jour ou l’autre, sa garantie à réclamer, sa liberté à défendre ou à revendiquer, et ces libertés, successivement conquises sous des inspirations différentes, en toute sincérité ou par tactique, sont devenues avec le temps une sorte de propriété commune. Elles se sont acclimatées par l’expérience, elles sont entrées dans les mœurs, elles sont considérées comme un droit inaliénable, si bien que lorsqu’après trente ans une main téméraire essaie d’y toucher sous un prétexte plus ou moins plausible, plus ou moins spécieux, cette tentative semble réellement exorbitante ; elle apparaît comme une œuvre de réaction, comme un acte rétrograde, comme l’abrogation d’un progrès régulièrement, laborieusement accompli. Il ne s’agit plus du cléricalisme et des jésuites, il s’agit de savoir si une liberté, fondée en 1850 sous une république, sera maintenue ou va recevoir une atteinte sous la république nouvelle. M. Bardoux disait l’autre jour, justement à ce propos, qu’il y avait deux écoles en présence, — l’école autoritaire, à laquelle M, le ministre de l’instruction publique s’est rattaché par la solution qu’il a proposée, et l’école libérale, qui croit que, tout en assurant les droits de contrôle de l’état, on ne doit pas se défier de la liberté. C’est toute la question en effet. La chambre des députés a suivi M. le ministre de l’Instruction publique jusqu’au bout dans sa tentative. Le sénat à son tour suivra-t-il la chambre des députés sous prétexté qu’il ne s’agit que de la liberté d’adversaires suspects ? Voudra-t-il prendre sa part de responsabilité et de complicité dans une œuvre législative qui n’a eu jusqu’ici d’autre résultat que d’émouvoir les consciences religieuses sans laisser les ! opinions libérales rassurées et satisfaites ? Va-t-il se hâter d’en finir dans les quelques jours de session qui lui restent ou préférera-t-il prendre pour lui-même et laisser à tout le monde le temps de la réflexion en ajournant la solution à l’hiver prochain ?

Ce que le sénat pense réellement de la loi de M. Jules Ferry, les hommes sages et prévoyans de cette assemblée le diront. Ils décideront d’ici à peu de jours ou à la session prochaine si la meilleure manière de servir le gouvernement et peut-être M. le ministre de l’instruction publique lui-même ne serait pas encore d’effacer tout simplement cet article 7 dont le premier effet est de dénaturer cette question de l’enseignement qu’on devrait s’étudier à dégager des contradictions irritantes. On conviendra bien dans tous les cas que, si on a voulu faire une manifestation de parti, un acte tout politique, comme cela ne semble pas douteux et comme on l’avoue d’ailleurs, le moment n’est peut-être pas des plus opportuns : il n’est bien choisi ni au point de vue intérieur, ni au point de vue extérieur. La république, sans doute, est désormais entrée dans la phase définitive et régulière. Elle a sa constitution incontestée, ses pouvoirs faits à son image, son président, ses majorités républicaines dans les deux chambres. Elle a renouvelé presque entièrement son administration et une partie de la magistrature. Ces jours derniers encore, M, le ministre des finances rappelait aux fonctionnaires qui relèvent de son autorité la fidélité qu’ils doivent aux institutions du pays. La chambre des députés vient de voter une loi qui permet au gouvernement, sinon de reconstituer complètement le conseil d’état, du moins de le réorganiser, de l’augmenter et de lui donner pour ainsi dire une institution nouvelle. En un mot, la république est vivante, elle a l’avantage de rester le gouvernement nécessaire, puisqu’elle est le seul gouvernement possible ; mais enfin elle commence, et la chance la plus sérieuse de succès et de durée pour elle, c’est assurément de ne point dévier de cette « politique de conciliation et d’apaisement » que M. le ministre des travaux publics rappelait tout récemment encore au sénat avec une éloquence persuasive, qui répond à la pensée de M. le président du conseil et de plusieurs autres membres du cabinet. C’est peut-être plus vrai encore aujourd’hui, en présence de cette tragédie où vient de disparaître le jeune représentant des traditions napoléoniennes. Le prince impérial qui vient d’être ramené en Angleterre et d’être enseveli avec les honneurs que la nation anglaise devait à un jeune homme mort pour sa cause, le prince impérial n’était pas un danger, sans doute ; il pouvait après tout le devenir dans certains momens. Sa disparition soudaine et imprévue délie en quelque sorte les opinions, dissout cette masse qui, par habitude ou par un vague instinct, revenait de temps à autre encore vers l’empire, Est-ce que le premier intérêt de la république n’est pas de faire de ce côté comme de tous les autres la propagande de la modération et de la tolérance, de laisser toutes ses portes ouvertes, bien entendu sans oublier de les garder, de montrer qu’elle est le gouvernement de tout le monde, non d’un parti Impatient de faire sentir sa domination, de tout marquer à son effigie ? C’est sa raison d’être et sa force au point de vue intérieur.

Ce n’est pas tout. Dans un pays comme la France, la politique n’a point sans doute à se subordonner à l’influence de tout ce qui se passe au dehors ; elle commence par s’inspirer d’elle-même, des vrais intérêts publics. Il est bien clair cependant que des hommes prévoyans et prudens doivent consulter les signes extérieurs, se rendre compte d’un certain état général des choses en Europe et dans le monde, suivre les expériences des autres nations. M. le ministre de l’instruction publique, pour combattre les idées excessives de M. Madier de Montjau, citait lui-même l’autre jour un petit pays voisin, la Suisse, où un gouvernement radical a voulu, il y a quelques années, bouleverser toutes les conditions religieuses, ressusciter la constitution civile du clergé, et où un mouvement spontané de réaction vient de se produire contre les radicaux, en faveur des idées religieuses et libérales. Il aurait pu citer un pays plus grand encore, l’Allemagne, où c’est M. de Bismarck qui de son propre mouvement suspend la guerre qu’il avait déclarée aux catholiques et aux ultramontains, à ce qu’il appelait brutalement l’Internationale noire. Il est évident qu’aujourd’hui le courant européen ne va pas dans le sens de ce radicalisme qui menace et la liberté religieuse et les congrégations et les prêtres. Sous ce rapport, l’article 7 manque totalement d’opportunité, et c’est ainsi que ce projet ne répond ni à la situation générale de l’Europe ni à la situation intérieure de la France et aux intérêts bien entendus de la république, ni aux vrais nécessités de l’enseignement. Il y a même ceci de curieux que, si le vote a été en définitive pour la loi, la discussion est loin d’avoir été défavorable à la politique de modération et de tolérance qui a eu l’occasion de se produire, de lever son drapeau dans la mêlée des partis.

Telle qu’elle a été en effet, cette discussion de la chambre des députés qui précède celle du sénat a offert un intérêt particulier, un intérêt réellement politique, et elle reste peut-être un point de départ. Si cette loi qui est censée régler la liberté de l’enseignement supérieur et qui au fond n’a d’autre objet que d’exclure quelques congrégations, peut-être une seule congrégation, — si cette loi a été soutenue jusqu’au bout, avec un talent que nous ne voulons pas contester, par M. Paul Bert, par M. le ministre de l’instruction publique, les idées libérales ont trouvé pour les défendre tout un bataillon ou une élite qui n’a pas reculé devant le combat. C’est M. Etienne Lamy, un républicain sincère, qui a énergiquement ouvert le feu, et après lui, l’ancien ministre de l’instruction publique, M. Bardoux, a exposé dans un langage aussi ferme qu’élevé son contre-projet, qui se bornait à organiser et à fortifier le contrôle de l’état. M. Ribot a précisé cette politique de libérale équité avec une élégante et vigoureuse netteté. M. Léon Renault à son tour a fait le procès de l’article 7 en jurisconsulte plein de ressources et en homme public supérieur. Les uns et les autres ont donné l’exemple du talent et même du courage. C’est presque tout le centre gauche qui est allé au combat, et au bout du compte, au vote il s’est trouvé une vingtaine de voix de la majorité républicaine qui se sont détachées, qui jusqu’à la fin ont protesté contre d’inutiles ou dangereuses restrictions de garanties depuis longtemps acquises. Ceux qui ont persisté jusqu’au bout, jusqu’au bulletin négatif, n’ont point entendu assurément créer un embarras à la république, qu’ils ont cru au contraire servir, ni même se séparer d’un gouvernement qu’ils soutiennent habituellement de leur vote. Ils ont voulu signaler des écueils contre lesquels on va se heurter, désavouer certaines tendances dont on ne se défend pas assez, relever le drapeau trop méconnu des idées libérales et définir la position qu’ils entendent garder. Ils ont voulu montrer que pour un grand pays en possession de ses forces, maître de lui-même par ses institutions, par son gouvernement, par tous ses pouvoirs, il y a quelque chose de mieux à faire que de « batailler avec les robes noires et les moines, » ou de jouer indéfiniment avec le spectre du 16 mai, qui commence un peu à vieillir. Ils ne sont qu’une minorité dissidente et impuissante, dit-on parfois avec une certaine ironie, ils ne sont que le centre gauche perdu et noyé dans l’immense majorité républicaine dont ils sont obligés de subir les volontés ou qui se passera d’eux s’ils ne veulent la suivre. Ils ne sont qu’une minorité, c’est possible ; on se passera d’eux, c’est une autre question qui est probablement destinée à se reproduire plus d’une fois. Leur rôle pour le moment est de ne pas craindre d’être une minorité, de ne redouter ni certaines scissions, ni les alliances honorables qui peuvent se renouer utilement. Ils n’ont qu’à rester sur la position où ils se sont placés, résistant à tous les entraînemens, saisissant toutes les occasions de préciser leur politique, opposant sans crainte à cette « république des républicains » dont on parle souvent, qui n’est qu’une chimère ou une usurpation de parti, la république de la France, de la modération libérale dans les affaires intérieures, de la prévoyance dans les affaires extérieures.

Ces affaires extérieures, il est vrai, du moins les affaires qui intéressent tous les pays, ne sont pas des plus actives depuis que la question d’Orient est rentrée dans cette sorte d’obscurité où les incidens s’apaisent, où les difficultés se dénouent avec la lenteur que la diplomatie met en toute chose. S’il est pour le moment un fait particulièrement caractéristique en Europe, c’est une variété assez curieuse de crises ministérielles et parlementaires, les unes peu importantes sans doute, les autres peut-être assez graves et faites pour caractériser la situation de certains pays, la direction de certains gouvernemens. Des crises ministérielles, il y en a un peu partout. Il y avait ces jours derniers un changement à La Haye. Il y a déjà ou il va y avoir nécessairement une crise à Vienne à la suite des élections récentes qui font entrer dans le parlement cisleithan des élémens tout nouveaux et substituent une majorité conservatrice, peut-être un peu fédéraliste ou particulariste, à l’influence jusqu’ici prépondérante du libéralisme centraliste allemand. A Rome aussi il y a un coup de théâtre parlementaire et ministériel. Le cabinet Depretis a été brusquement renversé par une coalition à propos de cette loi sur la mouture qui a mis en conflit la chambre des députés et le sénat. Il n’y a que quelques mois que M, Depretis, dans un mpment difficile, avait remplacé au pouvoir M. Cairoli, qui semble maintenant appelé à recueillir l’héritage de celui dont il aura été tour à tour le prédécesseur et le successeur. C’est le quatrième ou cinquième ministère depuis que la gauche est arrivée aux affaires à Rome, et ce n’est probablement pas le dernier dans la confusion qui a envahi le parlement italien. Il n’est point impossible que M. Cairoli, s’il reprend décidément aujourd’hui la présidence du conseil, succombe bientôt à son tour devant quelque coalition semblable à celle qui le ramène au pouvoir. La fortune ministérielle est changeante à Rome plus que partout. La seule solution des difficultés parlementaires de l’Italie sera peut-être d’ici à peu dans des élections nouvelles, qui ne seront elles-mêmes qu’un grand inconnu ; mais de ces crises diverses, la plus curieuse, la plus significative est assurément celle qui s’est déroulée pendant quelques jours à Berlin : trois membres du cabinet prussien s’en sont allés, le ministre des cultes, M. Falk, le ministre des finances, M. Hobrecht, et le ministre du commerce, M. Friedenthal ; trois nouveaux ministres sont arrivés, M. de Puttkamer, M. Ritter et M. Lucius.

Il faut rester dans le vrai. La gravité de la question n’est pas dans le remplacement de quelques hommes par quelques autres hommes dans le cabinet de Berlin. Il ne peut y avoir de crise ministérielle bien sérieuse là où la politique tout entière se résume dans un seul homme, et les récentes modifications n’ont de valeur que parce qu’elles sont l’expression prévue de l’évolution accomplie par le chancelier lui-même. Cette évolution, elle ne date pas d’hier, elle est sensible depuis quelque temps, elle a passé déjà par toute une série de phases et d’incidens. M. de Bismarck ne trouvant pas, pour ses projets douaniers et financiers, l’appui dont il avait besoin parmi les nationaux-libéraux du parlement, a tout simplement cherché de nouveaux alliés parmi les conservateurs et les membres du centre catholique. Cette alliance, qui lui était nécessaire pour arriver à l’adoption de ses projets, il ne pouvait l’avoir que par des concessions sur la politique religieuse, et ces concessions, il n’a pas hésité à les faire ; il ne s’est senti nullement embarrassé, M. de Bismarck est un politique d’un esprit parfaitement libre qui ne redoute pas le changement dans ses amitiés, qui n’a pas de scrupules sur les moyens pourvu qu’il puisse arriver à ses fins. C’était connu depuis longtemps, et il n’a pas craint du reste de dévoiler lui-même son secret dans un discours récent plein de hardiesse humoristique. « J’ai été successivement haï par tous et aimé par quelques-uns, a-t-il dit. Cela a eu lieu à tour de rôle. Je n’ai jamais songé qu’à une seule chose ; créer et consolider l’unité de l’Allemagne… » Voilà le but. Quant aux moyens, il n’y met pas de façons. Un jour il a été parlementaire, un autre jour il serait absolutiste ; hier il était avec les libéraux, aujourd’hui il est avec les conservateurs et les catholiques, — et voilà pourquoi M. Falk, le ministre des lois de mai, est remplacé par M. de Puttkamer. Seulement, à voir la fidélité de M. de Bismarck à ses anciennes alliances, on peut se demander ce que dureront ses alliances nouvelles. Il s’inquiète peu après tout de ce qu’on pense de lui, pourvu qu’il gouverne cette Allemagne qu’il a créée.

CH. DE MAZADE.



LETTRE DU PRINCE VASSILTCHIKOF


Il vient de paraître dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1879 une étude de M. A. Leroy-Beaulieu intitulée le Socialisme agraire et le régime de la propriété en Europe, étude qui contient une analyse détaillée de mon ouvrage sur la propriété territoriale.

Je n’oserai pas aborder et discuter à fond les graves questions que soulève l’éminent publiciste et qui, embrassant toute la situation sociale, donneraient à mes études sur une branche spéciale une portée dépassant mes intentions et mes prétentions. Je me permettrai seulement de relever quelques erreurs dans l’appréciation de mes opinions, erreurs qui, je m’empresse de le reconnaître, proviennent en partie de la diffusion du sujet que j’ai été obligé de traiter.

Tout d’abord M. Leroy-Beaulieu semble croire qu’en discutant le régime communal et le défendant en Russie, j’ai l’idée de m’en prévaloir pour soutenir sa supériorité sur toutes les organisations agraires des autres pays, et de le poser en modèle aux autres nations. Ce serait là une prétention inadmissible et dont l’exagération approcherait du ridicule. Bien au contraire, j’ai tâché de prouver dans mon ouvrage que les questions agraires étaient définitivement et irrévocablement tranchées dans les pays d’Occident, et qu’il serait tout aussi impossible d’y revenir que de faire remonter aux fleuves le courant de leurs eaux. Seulement il m’a semblé que la solution de ces questions était loin d’être suffisante et laissait à découvert une population flottante d’ouvriers sans domicile et de gens sans aveu dont le commerce et l’industrie font leur profit, mais qu’il eût mieux valu pour la sécurité générale laisser en possession de leurs champs et de leurs lots de terre, et, tout en reconnaissant les causes décisives qui ont amené en Europe l’état de choses actuel et provoqué l’accumulation des gens du village dans les villes, je me suis demandé si c’est là le modèle que d’autres pays doivent suivre.

C’est ainsi que tout naturellement s’est présentée la question du régime communal tel qu’il existe en Russie et dont le grand avantage, malgré de très graves inconvéniens, est de garantir un minimum de propriété aux classes rurales.

C’est là-dessus, sur la prépondérance relative des avantages et des inconvéniens de notre propriété communale, que roule le grand débat qui depuis tantôt quarante ans agite et passionne l’esprit public en Russie, et, sauf de rares exceptions, il n’est pas d’homme éclairé qui n’admette de grandes imperfections dans le régime du mir, tout en le défendant en principe.

Il ne s’agit donc pas de proclamer la vertu absolue de la commune au sein d’une population émancipée d’hier, ni d’offrir comme une panacée sociale aux autres pays un remède qui, dit l’auteur, « n’est qu’une recette villageoise tout au plus bonne pour les campagnes. »

En Russie, les campagnes, c’est le pays ; les villages, ce sont les neuf dixièmes de la population, et les remèdes qui n’agissent plus sur les natures délicates et blasées des classes urbaines peuvent encore être appliqués avec succès aux tempéramens robustes des villageois.

Voilà donc une première accusation dont je voudrais me disculper ; loin de recommander aux autres notre institution communale, je ne la crois possible que dans un pays très vaste et pourvu pour des siècles de terres vagues et libres ; loin d’en dissimuler les imperfections, je me suis attaché à prouver l’exagération du culte fanatique que certains écrivains lui vouent, et je pense avoir été le premier à révéler un fait qui passait inaperçu malgré son importance, — le fait que le prolétariat se glissait dans nos villages, atteignant déjà dans plusieurs communes une proportion de 8 à 10 pour 100 des paysans propriétaires.

Je n’en pense pas moins que le régime est bon et qu’il s’agit non pas de l’ébranler, mais de le corriger des défauts auxquels sont condamnées toutes les institutions humaines.

Je me permettrai encore de relever quelques reproches que je ne crois pas avoir mérités : ainsi l’éminent critique veut me mettre en contradiction avec moi-même en citant des passages de mon livre où je considère l’émigration européenne comme un signe de perturbation sociale, et d’autres où je recommande pour mon pays un large système de colonisation. Or je prétends qu’émigration et colonisation ne sont pas synonymes ; qu’il y a une grande différence entre le mouvement qui entraîne les prolétaires d’Europe à l’expatriation dans un monde tout à fait étranger et le passage du colon russe d’une province à l’autre où, en changeant de domicile, il ne change ni de patrie, ni de mœurs et coutumes.

Autre chose est de s’arracher pour toujours au lieu de sa naissance pour passer dans des climats et des pays inconnus, traversant les océans et les tropiques, ou d’émigrer de nos provinces du centre au Caucase ou à l’Oural en passant le Volga ou le Don. L’émigration européenne est toujours, quoi qu’on dise, un perte sèche des forces productives du pays, un déclassement d’autant plus sensible que l’émigré subit une révolution complète dans ses usages et ses habitudes. La colonisation, telle que nous l’entendons et la proposons, serait au contraire un profit certain pour la Russie, dont elle développerait la production en soumettant à de nouvelles cultures de vastes territoires aujourd’hui improductifs.

Je voudrais me disculper aussi bien des autres reproches que m’adresse le publiciste français, mais je crains que ma défense ne soit taxée, comme M. Leroy-Beaulieu l’insinue dans son article, de chauvinisme intellectuel et de protectionnisme moral comme en Chine.

Arrivée d’hier au seuil de cette civilisation que d’autres pays traversent depuis des siècles, il serait puéril pour la Russie de chercher d’autres voies que celles qui lui sont frayées. Aussi croyons-nous avoir largement profité des exemples de nos devanciers ; enfans dociles et attentifs, nous avons suivi leurs leçons, appris leurs langues et emprunté avec plus ou moins de succès aux pays étrangers les institutions judiciaires, politiques et autres, jusqu’au gouvernement parlementaire exclusivement. Mais en abordant les questions agraires et sociales, les exemples et les enseignemens que nous cherchons toujours en Europe nous ont fait complètement défaut, et nous n’avons trouvé que confusion là où nous espérions trouver la lumière, antagonisme et controverse dans les questions vitales de la propriété et du travail, révolutions et guerres civiles au lieu du progrès qu’on nous vantait.

Il serait donc juste de reconnaître que nous avons bien le droit de nous arrêter à ce moment suprême de notre organisation intérieure, et, sans nier les bienfaits de la civilisation occidentale, de réserver jusqu’à plus ample information la question agraire que cette civilisation, dans l’antiquité et les temps modernes, avait tranchée à coups d’épée et au détriment des cultivateurs.

Sans donner dans le chauvinisme, il est permis de se demander s’il serait sage et prudent de modifier notre régime communal au moment où le principe d’association se débat avec une passion inouïe dans les pays les plus civilisés du monde, et semble tenir en suspens les destinées mêmes de cette civilisation.

C’est là ce que je voulais expliquer dans mes études sur la propriété territoriale, et, sans préjuger les questions des siècles à venir, j’ai dit que l’institution de notre mir villageois (que je ne confonds pas avec la commune sociale) était un bon moyen d’assurer aux masses populaires, et pour de longues années, le droit de propriété, à condition toutefois que la question agraire ne reste pas stationnaire et soit complétée par un large système de colonisation et de crédit national.

Ces idées qui me sont communes avec beaucoup de mes compatriotes très éclairés dont M. Leroy-Beaulieu cite lui-même les noms : Samarine, Kavéline, ces idées se rapprochent-elles du socialisme occidental comme l’affirment à toute occasion les publicistes étrangers ? Y a-t-il mélange et confusion « des lieux communs du socialisme moderne avec les traditions slavophiles ? »

Il nous semble puéril et oiseux de discuter ces questions de partis qu’ont soulevées avec une véhémence regrettable les savans auteurs de la brochure russe citée par M. Leroy-Beaulieu.

Je ne sache pas que M. Kavéline et moi ayons jamais été rangés parmi les soi-disant slavophiles, et d’ailleurs, si ce rapprochement était réel, prouverait-il que nous subissons « la dangereuse séduction des appâts grossiers du socialisme, comme l’ont admirablement expliqué MM. Tchitchérine et Guerrier ? » A ce compte, tous les souverains et hommes d’état de Russie qui ont de tout temps reconnu et confirmé le régime communal auraient subi à leur insu ces mêmes séductions, et MM. Tchitchérine et Guerrier, avec une suite peu nombreuse d’adeptes, seraient en Russie les seuls représentans de la grande politique libérale et conservatrice. Il serait plus juste de reconnaître que, le régime communal étant introduit en Russie depuis des siècles, il est tout naturel qu’en le discutant nous nous rencontrions sur un terrain commun avec les socialistes de l’Occident, et qu’en voulant maintenir cette institution traditionnelle dans notre pays, nous reproduisions en grande partie les argumens que les socialistes emploient pour l’introduire violemment dans les sociétés occidentales.

C’est un fait indubitable que dans plusieurs questions sociales et agraires, nous côtoyons de très près les théories réputées radicales et révolutionnaires en Europe, et plusieurs des réformes introduites en Russie et en Pologne ont été dénoncées par les journaux libéraux d’Europe comme l’écho lointain et grossier du socialisme occidental ; mais il s’agirait encore de s’entendre sur les grands mots de radicalisme et de révolution. S’il est convenu d’appeler révolutionnaire le parti, très nombreux en Russie, qui veut affermir et développer le régime communal existant depuis des siècles, en corriger les abus, en assurer le progrès et garantir aux classes rurales la propriété des terres qu’elles cultivent de génération en génération, si tout cela implique des tendances subversives, nous ne saurions nous défendre d’en être complice.

Mais nous prétendons que c’est la marche-contraire qui serait pour notre pays grosse de dangers, et que le mir russe, sans être une arche sainte, comme l’appelle le publiciste étranger, est une corde très sensible à laquelle il serait tout aussi dangereux de toucher en Russie qu’à la propriété privée en Europe.

Les révolutionnaires de Russie l’entendent bien ainsi, et si jamais nos doctrinaires de l’école Tchitchérine et compagnie parvenaient à faire prévaloir en politique les opinions qu’ils appellent conservatrices, ils offriraient à leurs adversaires la seule chance qui existe d’agiter les masses populaires.

Je me résume : les terres vagues de notre vaste empire ayant encore une étendue immense, je pense que la propriété territoriale peut être garantie aux populations rurales sans toucher à la propriété privée des autres classes. Partant de là, je pense encore que le régime de la communauté est le meilleur pour une distribution équitable des terres, et que ses avantages compensent ses inconvéniens.

La thèse principale que j’ai tâché de soutenir dans mon ouvrage, c’est tout juste celle que M. Leroy-Beaulieu attribue à M. de Laveleye, que « sans propriété l’homme n’est pas libre et n’est socialement qu’un serf. » Si ce principe peut paraître trop absolu dans les contrées très peuplées et privées de colonies, il l’est beaucoup moins en Russie, et, sans prétendre que tous les hommes soient propriétaires, il est d’une sage politique d’assurer au plus grand nombre possible des habitans du pays le droit de propriété, que nous considérons, avec M. de Laveleye, comme « le complément essentiel de la liberté. » Prince A. Vassiltchikof.

Saint-Pétersbourg, 44/26 mars 1879.


RÉPONSE DE M. ANATOLE LEROY-BEAULIEU.


Monsieur le directeur,

Le prince A. Vassiltchikof fait à ma récente étude sur le socialisme agraire et le régime de la propriété des objections de détail sous lesquelles disparaît presque entièrement le fond de la thèse que je me suis fait un devoir de combattre. Je pourrais ajouter beaucoup à ce que j’ai écrit sur ce grand sujet ; je regrette de n’y pouvoir rien corriger. Pour toute réplique au noble et savant auteur, je me bornerai à préciser le point capital du débat, à rappeler sur quoi porte essentiellement le différend entre le prince Vassiltchikof et nous, ou pour mieux dire entre les écrivains russes d’une certaine école et la science occidentale par eux condamnée.

Ce que nous ne saurions admettre, c’est que la propriété individuelle et héréditaire aboutisse partout et toujours, en France comme en Angleterre, à l’expropriation du peuple et au monopole territorial et financier d’une oligarchie aristocratique ou bourgeoise ; — c’est qu’en dépouillant les masses villageoises et en les expulsant des campagnes, la libre propriété personnelle condamne irrévocablement les états les plus florissans de l’Occident aux luttes de classes et aux révolutions ; — c’est en un mot que notre régime agraire soit la principale cause de toutes nos crises politiques ou nos difficultés sociales, et que, grâce à la liberté économique, nous soyons voués à une irrémédiable décadence.

Or ce sont là les vues qui dominent tout l’ouvrage du prince Vassiltchikof, elles y sont exposées dans des centaines de pages, elles en forment le fond et le lien. C’est contre ces théories renouvelées du socialisme cosmopolite et non contre tel ou tel point de vue accessoire que nous croyons devoir protester. Ce que nous avons défendu ici, c’est la science européenne, c’est la société et la civilisation modernes attaquées dans leurs principes mêmes.

Certes, nous sommes des premiers à proclamer les immenses avantages de la diffusion de la propriété entre les mains du plus grand nombre, et c’est parce que nous ne les croyons nullement inconciliables avec cette diffusion que nous avons pris contre leurs adversaires la défense de notre mode de propriété et de la liberté économique. Je ne fais même aucune difficulté de reconnaître que la propriété est la meilleure garantie, est le complément désirable de la liberté, mais je ne puis suivre le prince russe quand il part de ce principe pour s’élever avec nos communistes contre la servitude du salariat et le joug du capital.

Quant au mir et à la commune russe, je leur avais naguère consacré ici même une étude spéciale avant l’apparition du grand ouvrage du prince Vassiltchikof [1]. Avant lui, je m’étais attaché à en signaler les avantages aussi bien que les inconvéniens ; ennemi de tout esprit de système, je m’étais tenu à égale distance des détracteurs et des apologistes systématiques de la commune moscovite. Loin de prétendre la condamner sans appel, j’ai toujours déclaré qu’à mon sens les faits actuels ne permettaient pas de porter sur elle un jugement définitif, qu’avant de se prononcer pour le maintien ou l’abolition du mir, la Russie devait prolonger une expérience à mes yeux incomplète et inachevée.

Le point sur lequel je ne saurais être d’accord avec le prince Vassiltchikof, c’est qu’il regarde cette expérience comme faite et concluante ; c’est qu’à chaque page de son livre il nous représente la propriété collective comme un spécifique infaillible contre toutes les maladies sociales, comme un rempart assuré contre les luttes de classes et les agitations révolutionnaires ; c’est enfin qu’il n’a pas craint de nous montrer dans le mir du moujik le principe d’une civilisation neuve et originale, d’une civilisation slave, exempte de tous les germes morbides de nos vieilles civilisations latines ou germaniques.

Pour ma part, je l’avoue humblement, je ne crois à aucune institution humaine, slave ou autre, une telle efficacité, et quand je vois des Russes attribuer au mir moscovite de ces vertus miraculeuses, tout mon intérêt pour leur pays, toute mon estime pour leur personne ou leur talent ne sauraient me faire partager cette sorte de superstition nationale et de mysticisme économique.

Je ne voudrais pas faire une allusion désobligeante aux difficultés actuelles de la Russie ; mais en vérité le moment était-il bien choisi pour proclamer que toutes nos révolutions ou nos agitations politiques découlent de notre mode de propriété et que leur régime agraire doit mettre les Russes à l’abri des troubles et des commotions de l’Occident ?


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

Le directeur-gérant, C. BULOZ.

  1. Voyez la Revue du 15 novembre 1876 et du 15 août 1877.