Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1918

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Chronique n° 2070
14 juillet 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La situation militaire sur la Piave en était arrivée, le 22 juin, au point que l’on pouvait prévoir non seulement que l’armée du maréchal Boroevic courait à un échec, mais que cet échec, à cause des circonstances, tournerait au désastre. De fait, le dimanche 23, un bref communiqué du commandement suprême italien, — imperatoria breitas, — a annoncé avec l’accent tonique de la victoire : « Du Montello à la mer, l’ennemi, défait et talonné par nos braves troupes, repasse en désordre la Piave. » Mais ce n’est point une petite affaire, dans certaines conditions, quand on est défait, talonné, et quand d’ailleurs les eaux sont hautes, que de repasser la Piave : il faut bien la repasser « en désordre, » et le mot même doit être faible.

Il n’y a pas de raison de ne pas accepter dans leur ensemble les déclarations que le président du Conseil des ministres hongrois, M. Wekerlé, a faites sur la mésaventure de Boroevic à la Chambre des députés de Budapest; en s’y tenant, on sera certain de ne point forcer la mesure. Mais d’abord son introduction met au point son propre récit, l’exorde donne au discours tout son sens. Si M. Wekerlé a désiré s’expliquer publiquement, c’est, a-t-il averti, « pour rétablir les faits, pour ramener à leur véritable valeur les rumeurs excessives qui circulent et pour calmer l’opinion. » Ainsi les faits, sur le premier moment, avaient été dénaturés; « il avait circulé des rumeurs excessives, » et l’opinion, à Budapest, du moins, avait besoin d’être « calmée. » A cet effet, les phrases de M. Wekerlé deviennent un chapelet d’euphémismes. Il glisse en douceur : « Le Parlement sait que nous avons avancé sur la Piave et la Brenta et que, pour éviter des pertes de vies humaines, le maintien de nos positions devant entraîner des pertes énormes, nous nous sommes retirés sur la Piave et n’avons gardé que certaines régions occupées sur la Brenta. » Nous avons avancé, » c’est-à-dire « nous avons attaqué » sur la.Piave et sur la Brenta; « nous nous sommes retirés sur la Piave, » c’est-à-dire de l’autre côté de la Piave; « nous n’avons gardé que certaines régions sur la Brenta, » c’est-à-dire « nous avons été repoussés devant Asiago et sur le mont Grappa ; » ou plutôt c’est ne pas le dire, et la prétérition est forte. Mais il suffit de traduire el de commenter. Pourquoi, au surplus, l’armée de Boroevic s’est-elle retirée ? « Pour éviter des pertes de vies humaines » (ce qui n’est pas, évidemment, le principal objet de la guerre, sans quoi il serait si simple de ne pas la faire), « le maintien de ses positions devant entraîner des pertes énormes. » En conséquence, les positions n’ont pas été maintenues; pourtant, les pertes n’ont pu, à ce prix, être évitées, et pourtant, elles ont été « énormes;» M. Wekerlé va dire davantage : elles ont été « gigantesques. » Premièrement en prisonniers. Le premier ministre hongrois s’arrête au chiffre de 12 000 prisonniers; et, comme preuve de sa sincérité, il invoque les rapports du général Diaz lui-même. Précédemment, on avait dit 8 000, parce qu’alors le général Diaz disait 8 000; après que le général Diaz a dit 12 000, M. Wekerlé dit 12 000: il s’en rapporte à la personne qui doit être la mieux informée. Maintenant les Italiens disent 20 000, et M. Wekerlé dirait sans doute: 20 000, soit.

« Beaucoup plus triste, ajoute-t-il, est la statistique de nos pertes en morts, blessés et malades, car il faut dire que la plus grande partie de nos pertes est constituée par des malades. » La confidence est extrêmement intéressante. Tant de malades ! et de quelle espèce de maladie? Tout de suite une idée se présente à l’esprit, tout de suite un mot monte aux lèvres : « Et la faim? » s’écrie un député. Mais le président du Conseil ne répond pas : il ne se souviendra que plus tard d’avoir entendu. M. Wekerlé continue : « Le chiffre des malades et blessés ne peut pas être exactement fixé, parce que, d’ordinaire, on prend comme base, pour en établir le compte, le chiffre des troupes qui reviennent. » Si, cette fois, on ne peut pas ou l’on n’ose pas procéder comme à l’ordinaire, serait-ce qu’il en est revenu trop peu ? Et s’il en est revenu trop peu, mais si les Italiens n’ont fait que 12 000 ou même que 20 000 prisonniers, où sont les autres? M. Wekerlé ne suit pas jusqu’au bout le général Diaz; il ne dit rien des 20 000 hommes qui se seraient noyés dans le désordre de la retraite, en voulant repasser le fleuve. Mais, tout affligé, il le reconnaît : « Nous avons subi des pertes gigantesques et très regrettables... A l’heure actuelle, elles approchent de 100 000 hommes. Je suis obligé de faire cette pénible constatation. »

Ici, une nouvelle interruption part des bancs de plus en plus houleux : « Hongrois seulement! » Tâchons de bien comprendre. L’observation peut vouloir dire deux choses. Ou c’est une sorte de patriotisme commun, s’il existe, de patriotisme austro-hongrois qui s’alarme, et elle signifie : « 100 000 Hongrois, sans compter les Autrichiens? » ou c’est le patriotisme magyar, particulier et particulariste, qui s’indigne, et elle signifie : « Les Hongrois ont encore été sacrifiés! » Mieux vaut, pour ne pas en tirer une induction fausse, adopter la première version. Dans ce cas, le chiffre de 100 000 n’exprimant que les pertes hongroises toutes seules, il faudrait approximativement le doubler pour avoir le total des pertes hongroises et autrichiennes ensemble, et on peut le faire, ou même faire un peu plus, puisque M. Wekerlé nous apprend « qu’à l’offensive et à la retraite ont participé 33 régiments hongrois et 37 autrichiens, soit 47 p. 100 de Hongrois et 53 p. 100 d’Autrichiens. » M. Wekerlé cite ces chiffres, parce que, dit-il, « les ennemis présenteront certainement nos pertes avec exagération. » Mais il les devance. Ils ne l’ont pas fait. Ils n’ont point exagéré, au contraire. Les Italiens ont été modestes, ils n’ont parlé que de 150 000. Une telle peur de l’exagération possible chez les autres est par elle-même significative. Le reste du discours est pâle auprès de cette partie-là. Ce n’est qu’un plaidoyer médiocre. Si les troupes ne mangèrent pas, ce n’est point qu’on n’avait pas de quoi leur donner à manger ; c’est qu’on ne put pas le leur faire parvenir. Toutefois, « contrairement aux rumeurs qui ont couru, il n’y a pas eu un seul cas de mort par inanition. » — « Bruit à gauche, » enregistre le compte rendu; et il est à supposer que, dans ce bruit, s’est élevée la voix du député qui avait crié : « Et la faim? » En ce qui touche les conditions du combat et de la retraite, M. Wekerlé fournit un renseignement qu’on ne jugera pas, historiquement, sans intérêt. « Le premier des trois ponts jetés sur la Piave s’était écroulé, et les deux autres avaient été emportés. Malgré tout, la retraite se fit tout à fait systématiquement. » Mais, en ce point encore, le président du Conseil hongrois s’écarte du communiqué italien. Le général Diaz ne nie pas que des ponts de fortune aient été construits j par les Autrichiens, pour suppléer aux ponts démolis ; mais il dit qu’à leur tour ponts et passerelles furent battus et abattus par son artillerie, si bien qu’en somme la retraite ne réussit pas du tout. Des troupes qui la couvraient, 20 000 hommes furent faits prisonniers ; de celles qui l’exécutaient, 20 000 se seraient noyés; si, du Montello à la mer, 50 000 hommes seulement, comme on l’a prétendu, étaient passés sur la rive droite de la Piave, il n’a pas été long de compter ce qu’il en est resté.

Quel que soit le déchet, M. Wekerlé s’évertue à se consoler de la réalité par des imaginations, des visions et des chimères. Il se fait un tableau de ce qui aurait pu être, si ceci n’avait pas été. « Nous avons empêché une partie importante des troupes italiennes de partir pour le front occidental; » et il les voit déjà parties, bien qu’il n’ait jamais été question qu’il en partit plus qu’il n’y en a d’arrivées et qui marquent si honorablement leur présence. Mais, autant qu’une consolation pour soi-même, c’est une excuse envers le terrible allié allemand. Empêcher ces troupes de rejoindre le front occidental, le front français où l’Allemagne à fort à faire, voilà « le but qu’il était certainement de notre devoir d’atteindre, dans l’intérêt de la conduite générale de la guerre. » Ce qui est bien autrement certain, c’est qu’il y a de 150 000 à 200 000 Austro-Hongrois qui ne rejoindront de si tôt ni le front français ni le front italien. Au demeurant, M. Wekerlé se garde de dire qu’immobiliser une partie importante de l’armée italienne fût tout le dessein de Boroevic, inspiré par Ludendorff; il confesse que le but de l’entreprise « était de faire de grands progrès, » et qu’il a été manqué. « Cependant, conclut-il, nous n’avons aucune raison de perdre confiance. » Confiance « dans les actes de notre armée, » confiance « dans l’issue de la guerre. » Mais, de tout cet étalage de confiance, est étrangement absent tout sentiment de confiance; il n’y a que tristesse avouée : « Si tristes que soient les événements; » il n’y a que lassitude et dépression.

Tel est, avec ses obscurités, ses réticences et ses contradictions, le récit, par M. Wekerlé, de la déconfiture austro-hongroise de la Piave, et il eût été fâcheux d’en préférer un autre, justement parce que celui-ci est du président du Conseil des ministres hongrois. L’impression qui en demeure est que l’opération de Boroevic en Vénétie s’est finalement soldée ou, sans allusion à la colère du fleuve, liquidée par un vrai désastre. Les Italiens auraient-ils dû serrer de plus près, pousser plus vite et plus loin les troupes autrichiennes qui refluaient « en désordre? » Le général Diaz était le meilleur juge de ce qu’il voulait et de ce qu’il pouvait faire. Peut-être a-t-il pensé qu’il se trouverait, devant la Livenza et le Tagliamento, qui ont le même caractère, en butte aux mêmes difficultés, exposé aux mêmes risques, que les Autrichiens sur la Piave. Pour la contre-attaque, n’était-il pas en même temps plus sage et plus profitable, abandonnant Boroevic à ses réflexions, d’essayer de déloger du Trentin Conrad déjà ébranlé ? C’est ce parti que paraît avoir choisi le général Diaz; les combats ont repris sur le plateau d’Asiago, où les alliés ont enlevé à l’adversaire le Mont Val Bella, le col del Rosso et le col d’Echete. Sur la basse Piave, vers Capo-Sile, on ne poursuit plus que par des tirs de harcèlement les traînards de la déroute autrichienne. Il semble que la retraite de Boroevic ait désormais porté à peu près toutes ses conséquences militaires; attendons-nous pourtant à ce que l’Autriche, stimulée et au besoin redressée par l’Allemagne, mise aux ordres immédiats d’un général allemand, s’efforce de couper le jeu, si elle n’est pas absolument à bout. Mais le peut-elle, et que peut-elle? Il y a, en Autriche, désignes de plus en plus nombreux, de plus en plus évidents, de plus en plus concordants, d’une situation politique grave.

Dès le lendemain de la débâcle, le 24 juin, M. Lloyd George, à la Chambre des Communes, en marquait les répercussions et en mesurait la portée. « Ce qui vient de se passer en Italie est plein de promesses, disait-il. C’est un des événements les plus prodigieux de l’année... C’est une défaite infligée à une puissance qui ne se trouve pas dam les conditions les meilleures pour la supporter... La faim pousse les populations non pas seulement au mécontentement ou à la sédition, mais même à la révolte dans quelques-unes des plus importantes villes d’Autriche. »

Le ministre autrichien du ravitaillement, le Dr Paul, avait fait à Berlin un voyage d’imploration inutile. L’empereur Charles ne pouvait demeurer sur cet insuccès: il a sollicité personnellement l’empereur Guillaume, qui a feint de se laisser attendrir. Tandis que Ludendorff lâchait avec parcimonie, pour soutenir surtout l’armée austro-hongroise épuisée, quelques milliers de tonnes de farine, l’Empereur allemand jurait de partager avec son fidèle second jusqu’à son dernier morceau de pain. Et peut-être était-ce un prétexte pour diminuer la ration de l’Allemagne, mais celle de l’Autriche n’en sera guère ni pour longtemps augmentée. Il est vrai qu’il n’est nécessaire, à la saison où nous sommes, que de « faire la soudure, » et qu’on la ferait en gagnant deux ou trois semaines, s’il y a une récolte suffisante et si l’on ne doit pas voir se répéter cette année encore la déception de l’Oukraine et de la Bessarabie. Mais, de toute façon, il faut gagner des semaines, et il n’est pas, selon le proverbe, de jours plus longs que les jours sans pain. Vivre, pour l’Autriche, est un problème, non seulement, militaire, politique, économique, mais proprement et réellement physiologique, qui résume et absorbe toute autre question. Que le ministère cisleithan se maintienne ou se démette, que son président, le chevalier de Seidler, reste ou s’en aille, qu’importe? S’il reste, qu’importe qu’il gouverne avec le Parlement, qui se réunirait bientôt pour un simulacre de session, ou sans le Parlement, en vertu du paragraphe 14 de la loi constitutionnelle? Et, s’il s’en va, qu’importe qu’il soit remplacé par le comte Silva Tarouca, Tchèque repenti, ou par M. de Banhans, fonctionnaire incolore? Qu’il trouve ou qu’il ne trouve pas, et, s’il n’en trouve pas, qu’un autre cherche une majorité précaire, en amadouant, alléchant et dupant le Club polonais, il importe peu. Il ne s’agit ni de garder un ministère, ni de former une majorité; il s’agit de vivre. De vivre, dans l’acception la plus stricte, la plus rigoureuse, dans la limite minima, qui est de ne point mourir. Or, à cette heure, en Autriche-Hongrie, politiquement, économiquement, socialement, qu’on regarde l’État, les races ou les classes, en dépit de complicités qui se perdront sans sauver rien, toutes les forces de dissociation sont à l’œuvre. Il n’y aurait de force de reconstitution que la victoire. Mais un Empire ne se dérobe pas aux fatalités de son histoire, et la victoire n’a jamais été autrichienne.

Sera-t-elle, peut-elle être allemande? C’est sur quoi toute l’Allemagne discute, à la suite de l’exposé que le secrétaire d’État aux Affaires extérieures, M. de Kühlmann, a fait devant la Commission plénière du Reichstag, le 24 juin, le jour même où M. Lloyd George parlait à la Chambre des Communes. Cet « exposé, » pour une fois, n’a pas volé son titre. M. de Kühlmann a développé les vues de la Wilhelmstrasse sur presque toutes les questions d’ordre territorial présentement posées, et quelques-unes de celles qui se poseront, en n’exceptant que les plus délicates, ou en se bornant à les effleurer aussi légèrement que peut le faire une main allemande, et en commençant par le traité de Bucarest, puisque, aussi bien, c’est ce traité qui était en discussion. Le secrétaire d’État a ainsi successivement abordé la question turco-bulgare, la paix roumaine du point de vue des Empires, les relations avec et entre les alliés d’Orient, la révolution russe et ce qui en est sorti, la séparation de la Finlande, la création des États baltiques; puis la question polonaise, les questions caucasiennes et transcaucasiennes, Géorgie, Arménie, État tartare du Caucase oriental, puis de nouveau les questions baltiques : c’est le gros morceau, et il ne fallait pas oublier la mer. Ensuite M. de Kühlmann ayant donné aux neutres, Danemark, Hollande, Suisse, Espagne, une mention sympathique, en vient à la situation militaire. Là, naturellement, derrière l’armée allemande, sous la protection de Dieu et la conduite géniale de l’État-major, le ministre impérial des Affaires étrangères marche de victoire en victoire; il va même au-devant, et s’élance vers une victoire autrichienne que, dès cet instant, il devait savoir ne point rencontrer. Enfin, il reprend le thème fastidieusement rebattu des « responsabilités de la guerre, » et après tant d’autres, après lui-même, peut-être en d’autres occasions, il y introduit sa variante. Les responsabilités de la guerre, c’est surtout à la Russie qu’elles incombent ; la France et l’Angleterre en ont bien leur part, mais la Russie est la grande coupable : seule l’Allemagne est innocente ; elle n’a jamais voulu la guerre, et justement, le mois de juillet 1914, c’est le moment où elle devait la vouloir moins que jamais; si elle le devait, elle l’a fait parce qu’elle est l’infaillible autant que l’invincible Allemagne. Mais, aujourd’hui, que veut-elle ? C’est le point à retenir. Le reste, toutes les questions territoriales, nous les retrouverons à l’heure des négociations, quand elles se présenteront une à une comme autant de parties du statut universel que sera, en un seul tout et en un seul texte, le futur traité de paix. Sur chacune d’elles, nous tirerons alors de l’exposé de M. de Kühlmann des indications utiles. Pour aujourd’hui, contentons-nous d’apprendre de sa bouche, puisque c’est, officiellement, la bouche de la vérité, ce que veut le gouvernement de l’Empire.

« Nous voulons sur terre pour le peuple allemand, — et il en est de même, mutatis mutandis, pour nos alliés, déclare le secrétaire d’État, — dans l’intérieur des frontières tracées par l’histoire, vivre en sécurité, libres, forts, indépendants. Nous voulons avoir au-delà des mers des possessions répondant à notre grandeur, à l’étendue de nos capacités colonisatrices éprouvées; nous voulons avoir la possibilité et la liberté de porter sur la mer libre notre commerce et notre trafic dans toutes les parties du monde. » Remplir ce triple objet est, pour l’Allemagne, «une nécessité vitale; » autrement dit, il y a, pour l’Allemagne, une nécessité vitale, qui est tout bonnement de vivre, et, pour vivre, de réaliser trois conditions de vie qui, à première vue, paraissent raisonnablement et modérément énoncées; mais regardons-y de plus près : tout y rentre et l’on en peut tout faire sortir. Que de vague en cette fausse précision! « Dans l’intérieur des frontières tracées par l’histoire; » mais à quelle époque de l’histoire, qui est écoulement perpétuel et perpétuel changement, qui n’est jamais achevée, qui a non seulement ses heures, mais ses minutes, et où il ne s’agit que de choisir et de saisir la minute? « Des possessions répondant à notre grandeur; » mais tout dépend de l’idée qu’on se fait de sa grandeur, et nous savons l’idée que l’Allemagne se fait de la sienne. « Répondant aussi à l’étendue de nos capacités coloniales éprouvées » lesquelles ne se mesurent pas uniquement à la population, sont intellectuelles et morales autant que physiques, politiques et économiques; mais l’Allemagne, dans l’image qu’avec complaisance elle présente d’elle-même à elle-même, n’est-elle pas la nation « capable » par excellence? Guilaume II le disait l’autre jour encore : « Le peuple le plus capable de l’univers. » Cela, sur terre; sur mer, la liberté; la liberté sur la mer libre; le mot revient à trois reprises; c’est dommage qu’à la première, tout en se doublant du mot « indépendants, » il se corrige par le mot « forts, » qui, en allemand, veut dire plus forts que tous et plus forts que tout. Grandeur, capacité et force suréminentes : sur ces fondements il est possible de bâtir une théorie de l’hégémonie universelle; ce ne sera qu’un exercice d’académie ou de bureau pour le philosophe ou le politique allemand, et, pour dire le vrai, cette croyance enracinée, cette foi dans la suréminence de grandeur, de force et de capacité de l’Allemagne, c’est la source profonde d’où l’horrible guerre est jaillie.

Néanmoins, l’Allemagne, ou les Allemands, ou des Allemands, se sont montrés très indignés de ce programme du secrétaire d’État auquel ils ont reproché sa réserve, sa tiédeur, comme une trahison. M. de Kühlmann ne s’était-il pas avisé de répéter, après le vieux Moltke, que, d’une pareille guerre, nul ne saurait « prévoir la durée, ni la fin; » que ce pouvait être « une guerre de sept ans, une guerre de trente ans, » et de faire observer, de son chef et de son cru, « qu’étant donné l’ « extension inouïe de cette guerre de coalition, étant donné aussi le nombre de puissances transocéaniques qui y sont mêlées, » les armes ne la finiront pas, sans la diplomatie? Aussitôt, clameurs de réprobation dans la Commission plénière même, avec écho grondant, feu roulant, Trommelfeuer, dans la presse pangermaniste ou simplement impérialiste; désaveu, moitié miel et moitié Vinaigre, du chancelier comte Hertling; bruits de démission de M. de Kühlmann. Singulier pays, où tout le monde contredit, dément et renie tout le monde ! Entre le discours de l’Empereur du 16 juin, et le discours du secrétaire d’État du 21, à huit jours de distance, qu’y a-t-il de commun? Et quoi de commun, à deux heures d’intervalle, entre les paroles de M. de Kühlmann et celles de M. de Hertling? Entre les conditions du secrétaire d’État et celles de l’État-major, et celles des Junkers, ou industriels de Westphalie, ou agrariens de Poméranie, telles, par exemple, que les a formulées dernièrement un descendant ou un parent d’un autre militaire illustre, membre de la Chambre des Seigneurs, M. de Roon, qui avale le globe d’une bouchée, quoi de commun? Le jeu ; car ce n’est qu’un jeu, et c’est un vieux jeu : « L’Empereur fait comme il a coutume, de guerre en guerre et de pratique en pratique, » écrivait à Machiavel l’ambassadeur florentin Francesco Vettori, le 20 août 1513. C’est toujours le même système, qu’on a, d’une expression familière, mais pittoresque, appelé le système de la « douche écossaise. » Alternatives de chaud et de froid, de brutalité et d’hypocrisie, de rapacité et de feint désintéressement. Quoi de commun encore? Le but : ronger l’Entente pour la dissoudre; la secouer pour la disloquer. Faire à l’un les gros yeux, à l’autre les yeux doux; offrir à l’un de laisser l’Allemagne se payer aux dépens de l’autre, et, si quelqu’un tombait dans le piège, gorger l’Allemagne aux dépens de tous. Dans le discours de M. de Kühlmann, la face féroce était tournée contre la Russie, les attentions étaient pour l’Angleterre, nommément pour M. Asquith. Le jeu aurait réussi et l’Allemagne toucherait à son but, si, ayant réduit la Russie en décomposition par empoisonnement, elle obtenait de l’Entente que, sur l’appât d’une paix soi-disant tempérée, elle lui en abandonnât les débris. L’ancienne politique a consisté longtemps à empêcher qu’il ne se formât auprès de soi une unité nationale qui pût devenir redoutable ; la nouvelle consisterait à empêcher qu’il n’en subsistât une qui pût gêner et arrêter en faisant équilibre. « Offensive de paix, » certainement, quoique M. de Kühlmann en maugrée. Nous ne nous lasserons pas de redire que la seule réponse est le silence. M. de Kühlmann lui-même nous le facilite, par la remarque parfaitement juste que tout échange d’idées suppose, « comme condition préalable, qu’on ait une certaine dose de confiance dans l’honnêteté et l’esprit chevaleresque réciproques. » L’honnêteté de l’Allemagne qui, en août 1914, a envahi la Belgique au cri : « Nécessité n’a pas de loi; » 1’esprît chevaleresque de l’Allemagne qui, en juin 1918, sans le moindre intérêt militaire, et au plus grand dégoût de toute conscience saine, s’obstine à torpiller les navires-hôpitaux ; cette « condition préalable » est la condition impossible. Et le trait serait d’un assez bon comique, si nous n’étions pas plongés dans le plus noir et le plus rouge des drames, où il n’y a pas de place pour le sourire.

La seule réponse, non, n’est point le silence. Il faut l’action; l’action militaire, l’action politique et diplomatique. L’Allemagne joue son jeu; jouons le nôtre. Aucune carte n’est à rejeter; aucune, peut-être, n’est annulée définitivement. Nous ignorons à peu près tout de ce qui se passe en Russie : le chaos ne serait plus le chaos si on le débrouillait et si l’on y reconnaissait quelque chose. De loin, pourtant, et dans les ténèbres, on dirait que, parmi tous ces gouvernements qui naissent, s’opposent, se posent, se combattent, s’entretuent el s’évanouissent, voici on ne sait quoi qui tend à prendre davantage figure de gouvernement. Si vraiment un gouvernement s’ébauche à Kharbine ou à Omsk, si M. Milioukoff et M. Goutckhoff ont pu vraiment le rejoindre, c’est une amorce, appuyons-la et appuyons-nous-y. La réapparition de M. Kerensky, au milieu du « Congrès travailliste » de Londres, de quelque crédit que l’ex-dictateur doive jouir encore, n’est pas un incident entièrement négligeable. Il semble avoir compris que son rôle, en Angleterre, en France et aux États-Unis, est, en faisant appel à la coopération des Alliés, de provoquer et de déterminer l’intervention japonaise. Sa réapparition, alors, pourrait être plus que la résurrection indifférente d’un homme. En attendant, préparons-nous, comme nous le faisons, à soutenir le choc d’une cinquième offensive allemande; usons-la d’avance, en quelque sorte, à coups de lime, affaiblissons-la, comme nous venons de le faire, en collaboration avec les Anglais, les Italiens et les Américains, devant Amiens, devant Soissons et devant Château-Thierry. Fêtons avec les États-Unis, dont nous ne saluerons jamais trop le magnifique élan, le Jour de l’Indépendance. Accueillons dans notre Conseil supérieur de guerre, sous l’égide de la Grande-Bretagne fidèle, les fidèles Dominions britanniques, en reconnaissance de leur effort égal au sien, que ne dépasse et n’effacera nul autre effort. Commémorons l’installation à Athènes du gouvernement de Salonique. Distribuons des drapeaux neufs à la jeune armée polonaise et à la jeune armée tchéco-slovaque. Jadis les droits des nations se conquéraient par les nations mêmes sur le territoire national. C’est la marque de cette guerre sans précédent qu’ils se conquièrent par tous et pour tous sur le sol français, devenu comme la patrie de l’humanité. Dans ces fêtes et dans ce fait, voyons ce que contiennent ce fait et ces fêtes, un symbole. La stratégie allemande et la politique allemande veulent nous vaincre par la diversion, par la division. Que nos étendards, nos souvenirs, nos espoirs, nos gloires, nos douleurs, en se mêlant, nous rappellent que nous vaincrons par l’union et par l’unité. Vaincre, pour nous, qu’est-ce à dire? M. Wilson l’a dit, avec la noblesse ordinaire de sa pensée et de son langage, le 4 juillet, à Mount-Vernon, sur la tombe de Washington : « Le passé et le présent sont engagés dans un corps à corps mortel... Le règlement doit être définitif. Il ne peut comporter aucun compromis. Aucune solution indécise ne serait supportable ni concevable. » Mors et vita duello conflixere mirando. D’un côté, la conception allemande du monde, la conception prussienne, définie par l’Empereur allemand, roi de Prusse ; de l’autre, la conception, non point américaine, non point anglo-saxonne, non point slave, ni française, ni même latine (encore qu’elle nous vienne à tous de la Grèce et de Rome), la conception humaine du droit, de la liberté, de l’honneur, de la morale. Sans doute, ces oppositions du passé au présent sont un peu verbales. Il y a toujours du passé dans le présent, il y avait déjà du présent dans le passé ; et d’ailleurs il y a passé et passé, présent et présent. Il y a éternellement le bon et le mauvais, le bien et le mal. Avant qu’il y eût l’Allemagne ou seulement la Prusse, il y avait une humanité ; avant que le Prussien eût engendré l’Allemand et que l’Allemand se fût achevé dans le Prussien, il y avait l’homme. Vaincre, c’est transmettre le flambeau. C’est ne pas souffrir qu’il s’éteigne, et que la lumière soit submergée.

« Mon compère, avait écrit Machiavel dans la lettre à laquelle celle de Vettori répondait, ce fleuve allemand est si gros qu’il a besoin d’une grosse digue pour le contenir. » Heureusement, les Américains ont appris à endiguer les plus grands fleuves de la terre. Contre la fureur dévastatrice de l’Allemagne, ils font dresser en toute hâte par un premier million de soldats une levée où leur puissance est le ciment de leurs principes.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.