Chronique de la quinzaine - 30 juin 1918

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Chronique n° 2069
30 juin 1918


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Dès le commencement de juin, la deuxième, ou, selon la manière de compter, la troisième offensive allemande de ce printemps était à bout de souffle. C’était bien la troisième : 21 mars, précision astronomique; 9 avril, 27 mai. Et toutes les trois avaient suivi le même rythme : prépondérantes au début, et presque irrésistibles, puis contenues, puis équilibrées, puis fixées, d’un mouvement en quelque sorte uniforme et dans des délais, à des termes pour ainsi dire invariables ; soixante-douze heures, cinq jours, huit jours, dix jours. La dernière de ces attaques est celle qui le plus rapidement avait donné les plus grands résultats, mais non pas tels pourtant que le Kronprinz impérial et ses conseillers militaires se les étaient promis. Arrêté sur l’Aisne, à l’Ouest de Soissons, vers Pernant; de Longpont à Troësnes, aux lisières de la forêt de Villers-Cotterets ; sur la Marne, vers Bonneil, en aval de Château-Thierry, il s’est retourné du côté de l’Oise.

Le 9 juin, ses bataillons se lançaient à l’assaut de nos positions sur une trentaine de kilomètres, entre le Sud de Montdidier et le Sud de Noyon. Mais ses progrès, ici, furent tout de suite plus lents, plus courts et payés très cher. Notre front, avant le combat, traçait sensiblement une ligne Rubescourt, Sud de Rollot, Orvillers-Sorel, Sud de Canny, le Plessier-de-Roye, Cuy, Vauchelles, Sud de Noyon. Sous le poids il plia, d’une de ses extrémités à l’autre, s’infléchissant et se creusant surtout au centre, où, le 10, de bonne heure, les Allemands avaient atteint Ressons et Mareuil-sur-Matz. A notre droite aussi, dans ce secteur, le long de la quadruple voie de descente vers Compiègne et plus bas, que forment la route, le chemin de fer, le canal et la rivière de l’Oise, la poche s’approfondissait, le 1er au soir, au-dessous de Ribécourt, jusqu’à Machemont et à Mélicocq. La ligne était alors, à peu de chose près : Sud du Frétoy, Ployron, Courcelles, Est de Méry, Sud de Belloy ou de Saint-Maur, de Marquéglise, de Vandelicourt, Est de Ribécourt. A notre gauche, le terrain, en angle aigu, dessinait comme un bec qui allait se révéler dur et formidable. En effet, le 11, à l’aube, se détachait de là une riposte foudroyante. Le plateau de Méry était reconquis, la ligne reportée d’un ou deux kilomètres au Nord : le Frétoy, Sud du Tronquoy, la cote 90 entre Courcelles et Mortemer, Est de Belloy, Saint-Maur. Mais le gain ainsi mesuré en surface n’est rien. La violence du choc qu’il recevait dans son flanc gauche coupa la respiration à l’Allemand époumoné. Parti pour Compiègne à un pas que ses pertes ne lui permettaient point de dire un pas de parade, mais qui n’en était pas moins un pas allongé, il resta le pied suspendu. Il chancela, tournoya, reçut sans tarder une autre bourrade dans le flanc droit, et finalement, s’il ne tomba pas, dut s’asseoir au bord du chemin. La situation était rétablie dans la mesure où le plus pressant des périls était conjuré. Sur la rive opposée, rive gauche de l’Oise, notre front était bien ramené, par précaution, et pour alignement, à Bailly où il s’appuie à la rivière, et nous abandonnions la forêt d’Ourscamp et le bois de Carlepont. Nous les abandonnions malheureusement, mais volontairement encore, sous la menace, non sous la contrainte; nous nous en retirions, pour n’y pas être enveloppés, mais nous n’en étions pas chassés, et, vers le Sud, vers leur objectif convoité, la forêt de Laigle couvrait et interdisait aux Allemands la forêt de Compiègne.

Ce n’est pas grossir l’événement que de dire qu’il a suffi d’une minute et d’un homme pour faire hésiter et peut-être changer le Destin : d’un homme qui aperçût et saisît l’occasion dans la seule minute où la Fortune pouvait être forcée. On nous a depuis quatre ans tellement condamnés, et nous nous sommes tellement accoutumés à l’anonymat de la gloire, que, ce général victorieux, il a semblé pendant toute une semaine qu’il y eût une consigne de ne pas le nommer. Mais l’ingénieuse indiscrétion de la presse, sûre de se rencontrer avec l’ingénieuse curiosité du public et son besoin profond de personnifier sa gratitude, a accumulé les périphrases, les épithètes, les allusions. Et le voile n’était ni épais ni difficile à déchirer. C’était le chef prompt et tenace qui avait arraché à l’ennemi les restes du fort de Douaumont; celui qui, l’an dernier, l’avait bousculé sur l’Aisne et qui, dans le premier feu d’une action trop tôt interrompue par la faute d’autrui, avait fait aux Allemands 8 000 prisonniers, leur avait pris 80 canons ; celui dont ils ont gardé les marques partout où ils se sont frottés à lui, et dont le souvenir cuisant leur inspire une préalable terreur. On a célébré à l’envi son énergie, son sang-froid, sa possession de lui-même, son « coup d’œil d’aigle ; » la lointaine et toute proche Amérique a salué « sa jeune et radieuse étoile ; » des neutres plutôt germanophiles ont avoué que « l’enfonceur » von Hutier « a trouvé son maître. » A un certain degré d’admiration, on ne ferme à un héros devenu populaire les portes de l’histoire qu’en lui ouvrant celles de la légende. Son image se multiplie dans le cœur innombrable de la foule qui lui rapporte tout ce qu’elle aime ou tout ce qu’elle désire, et le met à la fois en dix endroits où il n’est pas. Ces sortes de sentiments, échauffés et comme dilatés par la puissance de l’instinct, ne se compriment plus. A quoi bon l’essayer, et pour quel intérêt? Dans cet élan de l’âme nationale, il n’y a qu’une juste reconnaissance. Au lieu de torturer l’innocence de l’adjectif possessif et de poser des énigmes aussi impénétrables que la devinette qui joue sur « un général bien connu » et « ses troupes noires, » il est beaucoup plus simple d’appeler l’homme et la chose par leur nom, et, quand on veut dire qu’il a plu un bon coup sur le Boche, de dire : le général Mangin.

Le remède, d’ailleurs, à ce qu’un « démocratisme » à tort et injurieusement soupçonneux pourrait craindre d’un excès de popularité, est dans ce fait que, s’il est équitable de rendre hommage à un de nos généraux, il ne serait pas équitable, et ce serait l’outrager tout le premier que de ne rendre hommage qu’à un seul. A l’Ouest de Soissons, les Allemands, montant d’Ambleny, s’étaient flattés de s’infiltrer, par le ravin de Cœuvres et de Saint-Pierre-Aigle, vers la forêt de Villers-Cotterets : ils ont été rejetés sur Cutry et Dommiers. Ils piétinent au carrefour de la ferme de Verte-Feuille. De Charly à Bouresches et à Belleau, les Américains les reconduisent avec une distribution magistrale. Autour de Reims, leur effort, trop impétueux pour n’être qu’une diversion, les laisse à distance respectueuse de la cité morte, mais inviolable. Un autre nom, cher et illustre, nous est livré : le nom du général Gouraud. Et que d’épisodes, que d’exploits, que de succès pareils dans l’immense bataille! La morale qui s’en dégage, c’est que ni un homme ni des hommes ne nous manquent, et qu’il suffit de savoir les employer à la meilleure place. Et la philosophie, c’est que cette bataille est de plus en plus, tous les critiques s’accordent à le noter, la lutte du temps contre l’espace. Du temps, cela va de soi; contre l’espace, en raison du champ relativement étroit, et qui ne peut guère se restreindre davantage, où les armées alliées doivent manœuvrer. Les Allemands, remarque-t-on dans une observation plus complète encore, sont à 80 kilomètres du lieu géométrique de la victoire (toutes réserves faites sur la première partie de cette proposition, qui implique que la victoire ait un lieu géométrique), et l’Entente en est à trois mois.

Personne, nous pourrions en revendiquer l’honneur, n’a montré avant nous l’importance exceptionnelle qu’avaient et que prendraient nécessairement dans cette guerre ces deux facteurs des grandes affaires humaines, le temps et l’espace. Aujourd’hui que tout le monde l’aperçoit, nous nous contenterons de la formule la plus brève : c’est la bataille pour le temps. Nous nous battons pour garder le temps, les Impériaux se battent pour nous l’enlever; et qui des deux partis aura finalement gagné le temps aura gagné non seulement la bataille, mais la guerre. Le temps de quoi? Le temps de voir se réparer et se renouveler par l’afflux américain les forces de l’Entente, que cet apport n’augmente pas uniquement en quantité. La preuve de la qualité, si elle avait été à faire, vient d’être très brillamment faite : l’ennemi a été à même de la constater à ses dépens. Et le temps, par contraste, de voir décliner les forces irréparées et irrenouvelables de la Quadruple-Alliance, butée contre une volonté, une résolution qu’il ne dépend pas d’elle d’amollir et qu’elle aura de moins en moins les moyens de briser. « C’est le dessein ferme et inaltérable du peuple des États-Unis, a répondu M. Wilson au télégramme que M. Poincaré lui avait adressé le jour anniversaire de l’arrivée en France du général Pershing, d’envoyer constamment des hommes et du matériel en quantité croissante jusqu’à ce que l’inégalité temporaire des forces soit entièrement surpassée et que débordent les forces de la liberté; car il est convaincu que c’est seulement par la victoire que la paix peut être assurée et les affaires du monde établies sur une base durable de droit et de justice. » Là-dessus, M. Lloyd George, M. Orlando, M. Clemenceau, l’Empire britannique, le peuple italien, le peuple français, chacun selon les nuances de son tempérament, pensent, parlent, et agissent de même.

S’il leur avait fallu un motif de plus, un supplément d’ardeur à persévérer, l’Empereur allemand se serait chargé de le leur fournir. Par une coïncidence qui prêterait à des développements faciles, il avait, de son côté, dans le même moment, un anniversaire à fêter, celui de ses trente ans de règne, et il l’a fêté, au son du canon, avec félicitations du maréchal Hindenburg, dépêches du chancelier de Hertling, et, naturellement, remerciements du Suprême seigneur de la guerre et de la paix à ses lieutenants militaire et civil. Or, de toutes les choses qu’il pouvait dire en cette circonstance, quelle est la chose qu’il n’a pas pu taire, qui s’est en quelque sorte, tant il en était plein, ou tant on la lui tirait, échappée de lui malgré lui? Écoutons ce discours; il en vaut la peine. « Lorsque la guerre éclata, proclame Guillaume II, je savais très bien de quoi il s’agissait, car la participation de l’Angleterre signifiait la guerre universelle. Qu’on le voulût on non, il ne s’agissait pas d’une campagne stratégique, mais d’une lutte entre deux conceptions du monde : ou bien la conception prussienne, allemande, germanique (remarquez la gradation, qui serait plus exacte à l’envers) du droit, de la liberté, de l’honneur, de la morale, doit continuer à être respectée, ou bien la conception anglaise doit triompher, c’est-à-dire que tout doit se ramener à l’adoration de l’argent et que les peuples de la terre devront travailler comme des esclaves pour la race de maîtres des Anglo-Saxons qui les tient sous le joug. Ces deux conceptions luttent l’une contre l’autre. Il faut absolument que l’une d’elles soit vaincue. La victoire de la conception allemande du monde; voilà ce qui est en jeu. » El, dans le télégramme au comte Hertling, où il associe étrangement « Dieu qui a mis un poids bien lourd sur ses épaules, » la « conscience de son bon droit, » la « confiance en son glaive acéré, » sa force et le « bonheur d’être à la tête du peuple le plus capable de l’univers, » l’Empereur dévoile la face épouvantable, prononce le nom exécré, en haine desquels les trois quarts de l’humanité se sont levés contre l’Allemagne et ne veulent pas connaître de repos tant qu’ils ne s’en seront pas délivrés. « Je sais, affirme-t-il, que le militarisme prussien, que nos ennemis attaquent beaucoup, et que mes ancêtres et moi-même avons développé comme incarnant le sentiment du devoir, l’esprit d’ordre, de fidélité et d’obéissance, a donné au peuple allemand et à l’épée allemande la force de vaincre, et que la victoire apportera la paix qui garantira l’existence du peuple allemand. »

Oui, la conception germanique, allemande, prussienne, du droit, de la liberté, de l’honneur, de la morale (la plume saute des doigts, à ce rapprochement sacrilège), voilà l’enjeu de cette guerre où l’Allemagne a montré ce qu’elle faisait de la morale, de l’honneur, de la liberté, du droit; voilà ses « buts de guerre, » et, du même coup, voilà les nôtres.

L’Allemagne a voulu la guerre, et elle la fait, et elle la mènera jusqu’à épuisement, pour que le monde soit prussien. Nous l’avons acceptée, nous la faisons, nous la mènerons jusqu’au bout pour qu’il ne le soit pas. Tout le reste, polémiques sur les origines et les responsabilités, au demeurant claires et certaines, ambitions territoriales ou appétits économiques, disparaît ou devient secondaire, par la déclaration de cette vérité, la vraie vérité, que l’Allemagne fait la guerre au monde parce qu’elle a du monde une conception à elle, proprement sienne, et ne se le représente que couvert et couronné de son casque à pointe. Ce n’est plus le Président Wilson qui le dit, c’est le Kaiser personnellement et solennellement. Et nous ne dirons pas d’un tel aveu, tombé d’une telle bouche, en un tel moment, — car ce serait trop contraire au langage des cours ou simplement à la bonne tenue du style, — que c’est, comme, ailleurs, on le dirait d’un autre, « la forte gaffe. » Mais nous oserons bien dire (au besoin, nous le dirions en latin : felix culpa) que c’est, de la part de l’Empereur, une « heureuse faute, » heureuse pour nous, qu’elle ne peut qu’affermir dans nos répugnances et soutenir dans notre résistance. Si jamais l’unanimité antiprussienne, entre les nations et à l’intérieur de chaque nation, eût couru des risques, Guillaume II, de ses mains et de ses lèvres impériales, pour la trentième année de son règne, l’aurait refaite.

Ce n’est pas, de la part de l’Allemagne, une moindre faute que d’avoir obligé l’Autriche-Hongrie à reprendre l’offensive en Italie, en liaison avec l’âpre et dure bataille qu’elle-même, depuis trois mois, poursuit en France. L’Autriche, non seulement libérée, dans le présent, de l’invasion et soulagée de la pression russe, mais débarrassée à l’avenir, du moins pour quelque temps, du voisinage immédiat, du contact d’une grande Russie; entourée, comme d’une ceinture de sauvetage, de coussinets de petits États amorphes et inexistants; affranchie aussi! de la double hantise d’une grande Serbie et d’une grande Roumanie, réintronisée en Transylvanie, à Trieste et dans le Frioul, revenue au-delà du Tagliamento dans son ancien royaume vénitien, tant pleuré de François-Joseph ; alléchée et satisfaite par la promesse d’un gros morceau de Pologne ; victorieuse en collaboration, mais dans l’illusion de l’avoir été grâce à la vertu de ses armes, contre toutes ses traditions et toutes ses habitudes ; anémiée enfin par les saignées et les privations ; l’Autriche ne demandait qu’à se reposer sur un lit de lauriers, en laissant aller seuls au bois ceux qui n’estimaient pas, comme elle, qu’ils fussent tous coupés, et qui ne trouvaient pas leur lit de triomphe assez haut.

Mais l’Autriche n’existe pas ou n’existe plus pour en faire à sa guise et selon son goût ; sa vie d’État n’est plus qu’une fonction de l’Empire allemand, dont elle n’est plus qu’un organe : elle est la première victime et la première esclave de la conception prussienne du monde, comme, aux degrés inférieurs, la Bulgarie en est la troisième et la Turquie la quatrième. L’ogre allemand dévore et assimile d’abord ses alliés. Le puéril et déjà fantomatique prince, qui, vêtu d’une pourpre dérisoire, joue dans la Hofburg de Vienne un rôle d’empereur de théâtre, eût volontiers prêté à son suzerain ses artilleries pour lui désormais inutiles et consenti à le regarder les tourner contre nous, qu’il eût ainsi punis de lui avoir renvoyé un peu brutalement ses lettres; mais il aurait voulu s’en tenir là. Quoi qu’il en soit, et malgré qu’il en eût, il s’est vu contraint de repartir en campagne. Réduit d’autorité à ses seules forces, il a compris qu’il ne lui était pas loisible d’en rien perdre : aux quarante divisions qu’il avait auparavant dans le Trentin et sur la Piave, il en a ajouté une trentaine d’autres ; à peu près, sauf les troupes d’occupation et de garnison indispensables dans une monarchie à police intense, toute l’armée autrichienne; à peu près tout ce qui en vaut quelque chose. Cette masse d’hommes a été répartie en deux groupes d’armées : sous les ordres, à gauche, dans le Trentin et dans les Alpes, du maréchal Conrad de Hœtzendorff ; à droite, sur la Piave, du maréchal Boroevic. Tout avait été soigneusement réglé à laprussienne : plan prussien, méthodes prussiennes, instructions prussiennes; il n’y a manqué que les Prussiens.

Une fois lancé, Charles Ier n’a pas marchandé sur le prix. Conrad et Boroevic ont attaqué simultanément sur un front total de 150 kilomètres. Mais ils embrassaient trop, ils ont mal étreint. Sur l’Astico, sur le plateau d’Asiago, sur le mont Grappa, Conrad a trébuché tout aussitôt. Sur le Montello, massif isolé, de deux cents à trois cents mètres de hauteur, qui forme transition entre la montagne et la plaine, et barre ou étrangle et commande le fleuve, les Autrichiens ont remporté un faible avantage, mais sans pouvoir ni l’élargir ni l’exploiter. Ils s’y sont taillé, de Ciano à Giavera, une écharpe qui ne flotte pas sur le sommet et dont le bout, après qu’elle a à peine touché Nervesa, à peine enveloppé San Mauro et Sant’ Andrea, revient tremper dans la Piave au pont sur lequel la franchit le chemin de fer de Conegliano à Trévise. C’est, sur la rive droite, une boucle très courte et très mince. Plus bas, au-dessous de Zenson, Boroevic a réussi à passer le fleuve en plusieurs points. Autrement dit, il a réussi à jeter d’une rive à l’autre les détachements plus ou moins forts dont on ne sait s’il vaut mieux dire qu’ils y sont en l’air ou qu’ils y sont dans l’eau. A Fossalta, à San Dona di Piave, ils sont dans les marais; à Capo Sile, ils ont le choix entre le marais et la lagune.

Pour en sortir, pas d’autre voie que la chaussée rectiligne du Taglio del Sile, laquelle n’a que la largeur d’une digue et peut être enfilée par le canon; même arrivé au canal Fossetta, si l’on est sur le chemin de fer de Portogruaro à Mestre, on y était dès San Dona, on a encore devant soi le Sile, et l’on n’est nulle part. En résumé, au bout de six jours de combats acharnés, où l’armée italienne, les contingents français et les contingents britanniques ont fait émulation de bravoure, l’initiative allemande au moyen de son instrument autrichien semble décidément avoir avorté; le bruit que Ludendorff, attentif à nous distraire, a jugé fin de faire en Italie avec le sabre de Conrad de Hœlzendorff s’éteint dans la vanité d’un bruit qui aurait été fait pour rien, s’il l’avait été sans effusion de sang et de larmes. Évidemment, l’affaire n’est pas terminée, mais le sort en est maintenant lié, et la portée en est circonscrite. Qu’elle n’ait pas donné plus, c’est un échec; mais un échec, dans ces conditions et dans ces circonstances, c’est pour l’Allemagne une défaite; c’est peut-être pour l’Autriche un désastre; c’est pour l’Entente une victoire, et, sans doute, le commencement de la victoire.

D’abord et directement, un désastre pour l’Autriche. L’esprit déçu peut se reprendre et épiloguer. L’estomac vide n’attend ni n’entend. Or, ce n’est pas assez de dire que l’Autriche ne mange pas à sa faim. Elle a faim et ne mange pas. La ration de pain est de 90 grammes par tête et par jour. En blé ou en farine, la Roumanie n’a rien rendu ; la Bessarabie, rien; l’Oukraine, rien; la Hongrie en fait tout juste pour elle. D’où viendrait le secours? De Berlin, mais Berlin est sourd; le proverbe est toujours vrai : ventre affamé, — et quel ventre ! le ventre allemand, — n’a point d’oreilles. Le gouvernement autrichien a délégué, dans la capitale de l’Empire, le plus dénué de ses ministres, son ministre du ravitaillement. Autant aller frapper aux portes de l’Enfer ! Ce que Berlin tient, il ne le lâche pas plus que l’avare Achéron ne lâche sa proie. Le Prussien envoie l’Autrichien far’ da se, comme en Italie. Et, chez lui, par lui-même et pour lui-même, s’il n’a pas de quoi vivre, l’Autrichien a de quoi faire. Ses angoisses alimentaires sont les plus lancinantes, mais ne sont pas ses seules angoisses. La situation politique de l’Autriche n’est pas meilleure que sa situation matérielle. Les tiraillements parlementaires ne seraient rien, s’ils ne venaient tout ensemble de l’estomac et de la tête, et les disputes des partis ne seraient rien, si elles n’étaient une manifestation du désaccord irrémédiable des races. Dans cette marmite, où ne cuit aucune nourriture, bout le conflit des nationalités, Tchéco-Slovaques et Yougo-Slaves contre Allemands et Magyars, Polonais contre Ruthènes, tous contre tous et chacun contre les autres.

Si, par hasard, de la seconde campagne autrichienne d’Italie, où l’on n’a copié de Bonaparte que ses proclamations (et il eût été prudent de ne les imiter qu’après la bataille), on avait eu l’idée de faire une manière de soupape de sûreté, cette soupape coincée ou fêlée, la chaudière pourrait éclater. On a pris grand soin de nous assurer que, « rivalisant avec les troupes allemandes d’Autriche et les troupes hongroises, les bataillons tchèques et polonais-ruthènes ont, par leur vaillante conduite, donné la preuve que les tentatives, réitérées chaque jour depuis des mois, de l’ennemi pour les amener à une trahison et à une coquinerie, sont restées sans résultat, » mais précisément on en a pris trop de soin, on nous l’assure, et on se rassure trop !

N’allons pas plus loin pour l’instant, et n’anticipons pas, mais constatons. La centenaire Autriche, l’Autriche de 1806, l’Autriche-Hongrie de 1867, éprouve, de toutes façons et sous tous les rapports, à tout le moins une certaine difficulté de vivre. On comprend que, lui non plus, le ministre commun des Affaires extérieures, M. le comte Burian, n’ait pas rapporté de Berlin, toute faite, la solution d’aussi graves problèmes. En eût-il, verbalement, nominalement, rapporté l’apparence dans la peau crevée par avance d’un pseudo-royaume de Pologne, qu’il n’en eût pas moins rapporté en réalité la subordination, la sujétion, l’inféodation de l’Autriche à l’Allemagne; et peut-être qu’eux-mêmes les Allemands d’Autriche ne s’en réjouissent pas tous, à commencer par les archiducs, jadis si orgueilleux, de la maison de Habsbourg. Nous avons eu raison de le dire : les arrangements projetés entre l’Empire allemand et la Monarchie austro-hongroise, aussi bien l’alliance des armes, le Waffenbund, que le Zollverein, l’union douanière, et que les conventions financières et monétaires, tendent et conduisent à une concentration de ressources si générale et si complète que ce serait une unification. Il ne resterait plus de la couronne d’Autriche et de la couronne de Saint-Etienne que des ombres, qu’époussetterait de temps en temps dans leur vitrine, pour des cérémonies falotes, une ombre d’empereur-roi. De fait, serait reconstitué, sous le nom d’Europe centrale, le défunt Saint-Empire romain de nation germanique, avec cette différence, dont l’Autriche ferait les frais, qu’il le serait au profit de la Prusse Mais ce n’est pas une révélation, que la faiblesse de l’ancien Saint-Empire provenait notamment, d’une part de ce qu’il renfermait des nations non germaniques, à une époque même où la notion de nationalité n’était pas à beaucoup près aussi claire, aussi déterminante, que de nos jours, et d’autre part qu’il obéissait tant bien que mal à la fragile hégémonie de l’Autriche, qui n’était qu’une dynastie et n’a jamais été une nation. Ces deux particularités lui ôtaient beaucoup de sa puissance et éventuellement de sa malfaisance. Dans la combinaison nouvelle, le Saint-Empire germanique se reformerait contre les nations non germaniques du dedans et du dehors, sous l’hégémonie de l’Empire allemand et la direction sans contrôle du roi de Prusse de qui le pouvoir de nuire en serait formidablement accru.

Là est le danger mortel, le perpétuel défi, l’usurpation et la provocation universelles. Là est l’impossibilité. Non possumus. Pour les nations non germaniques qui hier étaient au dedans, la question est de savoir si, devant se former nécessairement contre elles, le Saint-Empire se reformera avec elles ou sans elles. Pour les nations non germaniques du dehors, il n’y a pas de question ; formé sans elles, il ne le serait que plus nécessairement contre elles. Il appartient aux unes de tâcher de faire qu’il se reforme sans elles : il appartient aux autres de tâcher de faire qu’il ne se reforme pas du tout.

Il y a des pierres en travers du chemin. La Bulgarie, comblée des présents de l’Allemagne, ne s’en sent pas accablée, et n’est pas contente de son lot. Pourquoi la moitié seulement de la Dobroudja? Pourquoi seulement cette demi-lune? Il lui faut bel et bien la lune tout entière, et elle n’en veut pas restituer une rognure au Croissant. M. Malinoff continuera dans cette pensée M. Radoslavoff, et dans cette pensée le tsar Ferdinand, mariant au génie bulgare l’âme des Cobourg, continuera le prince et le roi Ferdinand. L’Homme malade, ragaillardi, s’interroge : va-t-il bâtir ou planter? Des deux routes qui s’ouvrent à lui, vers l’Arabie et vers la Transcaucasie, laquelle va-t-il prendre ? Il se remet à rêver le vieux rêve d’un empire touranien, et, les détroits refermés, revit le souvenir d’une Mer Noire, lac ottoman. Mais l’Empire allemand n’admet pas qu’on rêve, en Orient, pour d’autres que pour lui-même. Ainsi l’Europe centrale n’est encore qu’une façade de toile peinte. Elle n’est pas encore faite. Elle n’apparaît triomphante qu’à un examen très superficiel. Sans doute elle a gagné militairement plusieurs manches de la grande partie. Mais aussi, même militairement, elle en a perdu plusieurs. Elle est en posture bien moins favorable après l’offensive autrichienne en Italie qu’elle n’était avant cette offensive ; en moins bonne posture après la quatrième et la cinquième poussée de l’offensive allemande en France qu’après les trois premières poussées. Et, au surplus, cette guerre où se heurtent, — l’empereur Guillaume le reconnaît à son tour, — deux conceptions opposées du monde, est exorbitante des champs de bataille ordinaires. Nos inquiétudes viennent surtout de ce que nous la fractionnons, et ne la voyons que par secteurs, par compartiments. Nous oublions toujours ou la terre, ou les mers, ou les airs. Nous découpons la Genèse en anecdotes. Si, cessant de les séparer, nous pouvions en rassembler tous les éléments, en ramasser tous les aspects, si nous la mesurions dans le temps autrement que par journées et dans l’espace autrement que par kilomètres, ce qui serait la mettre, et nous mettre à sa mesure, alors, il ne faut pas dire l’espoir, qui ne nous a point, une seconde, abandonnés, ni même la confiance, qui n’a point défailli, mais la foi qui crée ce qu’elle croit, la certitude, principe d’action, monteraient en nous, et nous en serions tout réconfortés.

Sur terre, l’Allemagne est toujours redoutable, mais l’Autriche, la Bulgarie, la Turquie, ne sont plus pour elle que des poids morts qui se font traîner. Elle est expulsée des mers, où désormais des sous-marins détruisent moins que ne construisent les chantiers de l’Entente. Dans les airs, l’aviation franco-britannique domine, et bientôt l’aviation américaine va écraser la sienne. En vain se targue-t-elle de la supériorité de ses effectifs et enfle-t-elle le nombre de ses divisions fraîches. Il n’y a de forces fraîches, à la fin de la quatrième année de guerre, que celles qui ne font que naître. Sur terre, sur mer et dans les airs, se lèvent à nos côtés, la puissance toute neuve, l’ardente énergie des Etats-Unis. Ainsi garder le temps, c’est vraiment conquérir ou reconquérir l’espace. Mais, pour le garder, que faut-il? Tenir. Et pour tenir? Savoir que l’épreuve du dernier quart d’heure est la bonne souffrance, la souffrance libératrice.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.