Chronique de la quinzaine - 14 juin 1848

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Chronique n° 388
14 juin 1848


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 juin 1848.


Ni l’état des affaires ni l’état des esprits ne s’améliore sensiblement, il s’en faut de beaucoup, et nous le constatons dans la sincérité de nos inquiétudes. Nous tenons à ne point passer pour des alarmistes, parce qu’avant toute chose nous avons à cœur l’affermissement d’une société régulière ; mais nous sommes aussi par devoir, ou du moins nous tâchons d’être les fidèles échos de l’histoire courante, et force nous est de répéter ce qui s’entend partout. Or, où trouver maintenant quelqu’un qui respire à l’aise, quelqu’un qui ne se sente le cœur plus oppressé, dans le développement actuel des faits accomplis, qu’il ne l’avait dans la surprise du premier coup, quelqu’un enfin qui ne se plaigne et ne gémisse de marcher toujours sans voir et de tâtonner sans toucher ? Au début de la jeune république, on s’était d’avance approvisionné pour sa consolation d’un certain nombre d’espérances, on les avait en quelque sorte échelonnées le long de la route laborieuse qu’on s’attendait à parcourir. On les a toutes saluées à mesure qu’on avançait, et saluées trop bas plutôt que trop peu ; toutes, jusqu’à présent, se sont évanouies à mesure qu’on les abordait. On avait à qui mieux mieux compté sur le bon sens de chacun ; le bon sens est lent, et les heures vont vite. On avait compté sur les passions, qui vont encore plus vite que les heures, sur les nobles passions qui éclatent dans les foyers révolutionnaires, pour inspirer les masses ou lancer les individus : il s’est rencontré ce singulier phénomène, que la révolution de 1848 n’était point une révolution passionnée ; elle avait seulement des appétits. Toutes les fois qu’elle a voulu jouer à la passion, emboucher la trompette et se promener en triomphe, elle est tombée dans l’enthousiasme à froid, le pire des plagiats ; elle a été froide en comparaison de ses aînées, comme la mythologie des alexandrins en face des dieux du vieil Homère.

Par un contraste plus frappant encore, en dehors, au-dessus de cette révolution sans passion, il s’est produit dans la foule, dans l’immense majorité du pays, une passion véritable, la passion de l’ordre, provoquée par l’invasion désordonnée des systèmes factices au milieu du monde réel, la passion de l’ordre matériel, si ce ne pouvait être tout de suite l’ordre moral. Celle-là, pour sûr, n’a rien de révolutionnaire, et même, il faut bien l’avouer, presque rien de politique ; c’est l’instinct de la vie porté à sa plus haute puissance lorsque la vie est menacée, c’est la colère et l’effroi d’un tête-à-tête permanent avec je ne sais quel Érostrate qui renaîtrait sans cesse la torche à la main. La société souffre aujourd’hui dans cette passion-là, et voilà vraiment la fibre douloureuse qui tressaille chez elle. A défaut d’objet plus grandiose, en vue du plus pressant péril, la société s’est passionnée pour l’ordre, et elle s’attriste, elle s’indigne, elle murmure, parce qu’elle n’en a point à son contentement.

Quel est en effet le mot de la situation, le mot du jour ? Si ce n’est anarchie, comme le diraient des pessimistes, comme sembleraient le crier les tumultes de la rue, si ce n’est anarchie, c’est tout au moins contradiction, non pas la contradiction pacifique et féconde des opinions qui mûrissent en discutant, mais une contradiction brutale et flagrante dans toutes les sphères des pouvoirs publics dont le jeu est ainsi arrêté. Contradiction au sein de la commission exécutive, qui s’en cache en pure perte, au sein de son ministère, qui s’en vante, au sein de l’assemblée nationale, qui cherche toujours sa voie et son unité, au sein du corps électoral, qui, dans son centre le plus actif, vient de protester contre toute pensée d’unité par le plus marqué des schismes ; contradiction des idées et des personnes entre elles, contradiction plus fâcheuse des idées ou des personnes avec elles-mêmes, contradiction misérable ou violente pour laquelle on n’aperçoit d’ici ni d’accommodement très doux, ni de terme très prochain : tel est le mal qui découle de toutes les régions ou siège l’autorité, de l’urne même où l’autorité se retrempe, de l’urne du suffrage universel. Le suffrage universel a maintenant une seconde fois prononcé depuis la fondation de la république : l’oracle qu’il a rendu n’était soupçonné de personne, et plus qu’oracle au monde il mérite explication. Les élections parisiennes du 4 juin traduisent énergiquement un état de choses qu’il vaut mieux regarder de près que dissimuler.

Il y avait deux républiques en présence le lendemain du 24 février, celle qui pouvait s’asseoir sur des institutions raisonnables, se fortifier de tous les concours, s’adapter à toutes les exigences vraies du pays, celle au contraire qui voulait lâcher la bride à l’entraînement des masses ignorantes ou des utopies implacables ; il y avait la république possible et la république impossible. La république possible ne suscitait pas de dissidens ; c’était un miracle de concorde qui prouvait plus, à vrai dire, en faveur de l’irrésistible nécessité du fait qu’il ne témoignait en l’honneur de notre foi politique, mais enfin le miracle existait. Ceux des républicains de la veille qui étaient de cette république-là auraient dû se réjouir du surcroît d’alliances, et d’alliances très sincères, que leur valait leur victoire, justement parce qu’ils avaient vaincu sans combat ; bien loin de se réjouir, ils se sont effarouchés. Dans un intérêt qu’ils ont été probablement les seuls à juger très patriotique, ils se sont beaucoup plus alarmés du voisinage de ces inévitables auxiliaires qu’ils ne s’alarmaient de la concurrence dont les menaçait la république impossible, leur rivale de tous les temps. Ils ont même poussé l’horreur des républicains du lendemain jusqu’à pactiser à petit bruit avec certains d’entre leurs coreligionnaires de la veille, auxquels la veille ils n’auraient pas tendu la main. Bref ils ont ambitionné de faire de leur petite église l’unique représentation de la république possible, et, dans leur ardeur d’accaparement, ils ont jeté sur tout le reste du peuple français un double interdit, interdit foudroyant sur les ralliés de fraîche date, parce qu’ils n’avaient pas tous été les amis de leurs amis, interdit modeste et respectueux sur les fiers adhérens de la république impossible, parce qu’ils étaient des ennemis à la fois anciens et nouveaux. Il est ainsi arrivé que ce groupe directeur s’est trouvé bientôt passablement isolé. Il possédait un nombre donné d’illustrations, un nombre qui n’était pas inépuisable. Ayant à peu près placé tout son monde du premier coup, il n’avait plus guère de personnages en réserve pour une épreuve subséquente. La liste des candidats du National était trop évidemment l’œuvre imparfaite de gens au dépourvu. Cette liste a donc échoué. La république impossible, qui a l’honneur d’être toujours assez bien vue par quelques-uns des soutiens officiels de la république existante, la république des utopies et des conspirations, s’est levée comme un seul homme pour mettre en avant des noms plus significatifs et plus européens que les noms respectables, mais médiocres, déterrés, vaille que vaille, par le National, jusqu’à ce que cela fit onze. De leur côté, les nouveaux de la république possible, infiniment peu rassurés par le dévouement trop exclusif de leurs anciens, ont pris eux-mêmes dans leurs rangs d’autrefois les hommes que leurs anciens repoussaient ; ils les ont envoyés pour être leurs champions dans cette grande lutte qui va s’ouvrir contre l’anarchie, et comme ils partageaient le péril, ils ont voulu dorénavant partager la défense. Voilà comment la liste des derniers députés de Paris est composée tout entière de républicains du lendemain et d’enfans perdus de la république des rêves. Le juste milieu artificiel que l’on avait essayé d’organiser entre intimes est resté, dès le second engagement, au fond de l’urne électorale : il a succombé par pure impuissance d’être.

De quel bord pourtant ranger M. Caussidière, le premier des onze, le héros des barricades et le caprice de la bourgeoisie ? Il n’était rien hier que l’ami de M. Flocon, et le voici désormais qui éclipse la popularité municipale de l’honorable M. Moreau, sans gâter cette popularité révolutionnaire qui a peut-être failli lui procurer un gîte à Vincennes en compagnie du citoyen Sobrier. Aux 70,000 voix de la liste qui s’est si étrangement appelée la liste des ateliers nationaux, il en a joint 70,000 autres prélevées sur les listes de toutes couleurs. À quel titre, par quels mérites ? Le plus clair mérite de M. Caussidière, c’est d’avoir été lui-même en un temps où chacun ressemble à tout le monde. Il s’est démené, il a marché, il a écrit et parlé d’une façon dont personne ne marchait, n’écrivait et ne parlait. Il a été éloquent à sa manière, d’une éloquence brève et sans gène qui persuadait. Il n’a point eu, comme tant d’autres parmi nos modernes tribuns, ou des velléités bucoliques, ou des réminiscences bibliques, ou des aspirations sentimentales, ou des airs d’artiste incompris. Il s’est donné pour ce qu’il était, et il a convaincu les plus défians qu’il eût été le meilleur des préfets de police, s’il n’avait été en même temps le plus loyal frère des conspirateurs. Ces deux qualités aidant et l’une portant l’autre, le suffrage universel a fait de M. Caussidière un député de Paris.

Quant à M. Pierre Leroux, à M. Lagrange, à M. Proudhon, ils n’ont pas, que nous sachions, d’autre prétention que celle d’être les députés des ateliers nationaux. Condition bien singulière en vérité, pour un gouvernement, que de voir ainsi au plus près de son siège tout un camp de prétoriens payés par lui et organisés contre lui ! Nous souhaitons beaucoup que M. Trélat, qui montre une bonne volonté dont on lui tient compte, réussisse à mettre une discipline sérieuse dans cette immense institution ; en attendant, nous sommes réduits à nous féliciter du progrès tel quel qui s’y est peut-être accompli. On n’embrigade plus les travailleurs pour l’émeute, comme on l’essayait à leur insu le 16 avril et le 15 mai ; on les embrigade pour le suffrage, et ils répètent ce nouveau mot d’ordre sans en connaître plus long qu’ils n’en connaissaient quand ils répétaient l’autre jour : Vive la Pologne ! Les meneurs des partis extra-politiques, et qui sait ? les politiques en minorité dans le gouvernement, auront-ils ainsi à perpétuité sous la main un foyer d’agitation qu’ils pourront allumer d’une seule parole ? On a d’abord inventé de s’intituler la république démocratique : la désignation n’était point très exclusive en un pays où la monarchie elle-même n’avait pas d’autre base solide que la démocratie. On s’est donc rebaptisé pour se dire cette fois au grand complet la république démocratique et sociale, ce qui est un cri difficile et long à crier dans la rue, mais ce qui implique du moins certaines hypothèses que tout le monde ne se soucie pas d’endosser. Sous cette devise, on a groupé derrière M. Caussidière les noms de trois ouvriers tout-à-fait ignorés, de cinq journalistes qui vivraient très mal ensemble, de deux martyrs des anciennes batailles de carrefours qui n’ont point encore abdiqué leurs sombres souvenirs. On a dit à la classe des travailleurs que tout ce pêle-mêle était sa représentation la plus fidèle ; on le lui a dit en la saisissant sur place et d’emblée, par masses aveugles et compactes, en lui jetant plein les mains ces bizarres candidatures tirées à 400,000 exemplaires : elle a cru, et elle a voté.

C’est comme cela que les deux génies les plus négatifs qu’il y ait en ce temps-ci, M. Pierre Leroux et M. Proudhon, se trouvent les premiers officiellement délégués par le vœu populaire pour fonder la république sociale. Nous n’avons point à parler de M. Lagrange ; il y a des exaltations respectables, parce qu’elles sont irrémédiables, M. Lagrange affichait la semaine dernière, sur tous les murs, « qu’il jurait par Dieu et par la révolution » de sauver la patrie ; il trouvé ce langage-là naturel. Quant à M. Pierre Leroux et à M. Proudhon, nous ne cacherons pas que nous serions aises de les voir dans l’assemblée nationale, si leur présence n’y était pas, à l’heure qu’il est, un symptôme que nous déplorons. M. Proudhon est un esprit francomtois et un Francomtois d’esprit, ce qui ne va pas toujours ensemble. Il a une logique carrée qu’il soutient à tort et à travers avec une verve paradoxale et goguenarde qui ne manque pas d’empire. Il démolit pour son compte tous les socialistes, et les immole au profit d’une découverte financière que personne ne lui a encore disputée : M. Proudhon va porter à la chambre ce fameux projet de banque qui supprime la tyrannie du capital, en revenant à l’âge d’or des échanges en nature, et simplifie l’éternelle question de la balance du commerce en exilant d’un coup tout le numéraire à l’étranger. Ce sera bien fait d’expliquer la chose de haut, et, pour notre part, nous l’en conjurons. Il en est de la banque de M. Proudhon comme des théories socialistes dont il se moque si gaillardement : ce qu’il y a de bon dans tout cela appartient à tout le monde, et ne vient à jour qu’une fois la théorie morte. M. Pierre Leroux nous embarrasse plus que M. Proudhon : il est le commencement d’un dieu, et l’on ne sait vraiment où placer les dieux d’ici-bas, quand ils ne sont pas terminés. Nous avons peine à discerner le genre de services qu’il pourrait plus ou moins rendre à l’assemblée : analyste rêveur, M. Leroux critique à merveille, mais il n’a jamais rien construit. Il n’est pas économiste, il n’est pas jurisconsulte, il n’est pas historien ; il appliquera donc sa philosophie aux choses politiques, et sa philosophie, appliquée telle qu’il la prêchait aux dernières élections, devant le club de M. Barbès, dans un concile dont il devait être la lumière, son système à lui, c’était de faire que le gouvernement de la commune, comme l’art de l’imprimerie ou celui du sabotier, devint enfin à la fois sensation — sentiment — connaissance. Somme toute, il est évident qu’il faudra mettre M. Leroux au comité de constitution.

Grace à l’ensemble avec lequel le peuple votait pour ses futurs bienfaiteurs, grace à la coupable nonchalance des heureux de certains arrondissemens qui n’ont pas daigné interrompre les loisirs de leur villégiature, Paris aurait peut-être encore reçu pour représentant tel ou tel des prisonniers de Vincennes, si l’apparition d’une candidature inattendue n’avait déconcerté toutes les combinaisons. Cette candidature est sortie de terre comme un décor de théâtre au coup de sifflet du machiniste. Le prince Louis-Napoléon, le prétendant de Strasbourg et de Boulogne, s’est trouvé député de Paris avant même que Paris se doutât qu’il pourrait l’être. L’étoile impériale se levait au même instant avec la même soudaineté pour recevoir le même hommage dans l’Yonne et dans la Charente-Inférieure. Les paysans de la Saintonge, entraînés à l’improviste comme par un signal, déchiraient leurs bulletins, déjà tout écrits, pour substituer le nom fascinateur des Césars au nom d’un citoyen républicain. Les ouvriers de Paris, les travailleurs des ateliers nationaux, effaçaient de la liste sacramentelle qu’on leur avait distribuée le nom qui plaisait le moins à chacun en particulier, le nom sur lequel chacun avait eu le plus de répugnance à vaincre, et ils proclamaient Louis Bonaparte. Qu’il y ait dans cet élan des suggestions artificielles, de l’argent répandu, des émissaires autorisés ou non, mais vigoureux et adroits, cela ne fait pas doute en présence des troubles qui ont accompagné, qui accompagnent encore cet étrange avènement d’un proscrit. Il est cependant autre chose sous ces manifestations, autre chose de plus grave. Si elles étaient circonscrites à Paris, on pourrait imaginer qu’elles servent uniquement de prétexte et de masque aux menées souterraines des purs anarchistes ; rayonnant, comme elles font, jusqu’en province, elles traduisent assurément une portion plus intime et plus sérieuse des vrais sentimens populaires. Les masses ne se sentent pas gouvernées depuis tantôt cinq mois, et elles aspirent à l’être ; elles votent un nom qui est pour elles l’idéal de la force glorieuse. Cela ne prouverait pas qu’elles soient très imbues de l’esprit républicain, mais cela doit servir de leçon aux républicains qui nous administrent.

La leçon a-t-elle été comprise par la commission exécutive quand M. Lamartine, sous l’émotion trop directe d’un attentat qu’il a tout de suite trop poétisé, a demandé du haut de la tribune nationale que l’assemblée refusât d’admettre dans son sein le prince Louis Bonaparte ? Nous ne le croyons pas. Exclure le représentant du peuple, c’était constituer le prétendant impérial ; l’assemblée n’a pas sanctionné cette faute. La commission exécutive en a été pour une démarche avortée. Les inquiétudes qu’elle laissait percer auront peut-être semblé trop particulières, nous ne vouions pas dire trop égoïstes, et l’assemblée, qui n’aime la république que pour elle-même, aura voulu montrer avec éclat qu’elle ne craignait pas du tout sur ce large et ferme terrain un compétiteur dont sa commission s’était si vite effrayée du sein des régions plus exclusives qu’elle a fort à cœur de s’approprier, ne fût-ce que pour le temps d’un intérim. L’assemblée a eu grandement raison : le prince Louis Bonaparte a semé par deux fois chez nous des souvenirs qui l’empêchent d’être jamais très dangereux. De loin, c’est un César en expectative ; de près, disent les biographies dont nous sommes inondés depuis deux jours, de près, « c’est à faire frissonner, surtout lorsqu’il se tourne, un soldat de la vieille garde ! » Ne voilà-t-il pas bien à propos un grognard redoutable pour mettre en face de nos gamins belliqueux ? Si la nomination du prince Louis révèle, à tout prendre, un penchant décidé de l’opinion publique, il est du moins certain que ce penchant ne s’adresse pas à sa personne. La France veut être gouvernée ; c’est là le secret des secrets. Le Napoléon républicain et la République napoléonienne, ces journaux nouveau-nés qui épouvantent l’esprit gouvernemental de M. Ledru-Rollin, seront très malins s’ils prouvent autre chose.

Ce besoin d’une autorité intelligente, d’une énergie protectrice, ce désir éminemment social d’avoir une règle fondée et un pouvoir vigilant qui maintienne le respect de la règle, tous ces instincts aussi compatibles avec la république qu’avec la monarchie, se sont enfin prononcés de la façon la plus radicale dans l’événement majeur des élections du 4 juin. Nous parlons de la double nomination du général Changarnier et de M. Thiers à Paris, des quatre nominations de M. Thiers dans la Mayenne, dans l’Orne, dans la Gironde et dans la Seine-Inférieure. Le général Changarnier est une des gloires les mieux acquises de notre armée d’Afrique, de cette bonne et vaillante armée qui représente déjà si énergiquement à l’assemblée nationale, par l’organe du général Cavaignac et du général Bedeau, la sainte cause de l’ordre dans la liberté. La garde nationale avait pu apprécier son nouvel élu lors de la journée du 16 avril ; elle serait fière maintenant de le voir à sa tête, si, comme il l’a publiquement annoncé, il quitte le gouvernement de l’Algérie pour venir siéger à son banc de député. La mission de M. Thiers est encore autrement délicate et grave, grave par la responsabilité que les suffrages d’une masse si considérable d’électeurs l’obligent d’accepter, délicate et périlleuse pour le pays comme pour lui-même par les chances mauvaises, par les difficultés de toute sorte qui l’attendent peut-être dans cette carrière inconnue où nous souhaitons ardemment à son patriotisme la seule récompense qu’il ambitionne, le droit de servir la France. M Thiers est, avant tout, un homme de bon sens ; il trouve un ordre établi, ce n’est pas lui qui conspirera pour le renverser. La justesse de son esprit lui dit assez haut que renverser vaut toujours moins qu’affermir. Il n’arrive pas à l’assemblée en chef de parti, il ne pose en prétendant pour aucune dictature, il n’a de hâte pour quoi que ce soit, excepté pour être utile. Ce n’est pas un chef de parti que cinq départemens ont nommé d’un accord unanime dans les circonstances désastreuses que nous traversons, c’est un conseiller d’autant plus autorisé qu’il sera plus désintéressé ; c’est un maître en fait de doctrines administratives, c’est un expert en finances, le disciple du baron Louis. M. Thiers, nous n’en doutons pas un seul instant, comprend ainsi le rôle qui lui est réservé. Il n’est pas du tout pressé de toucher aux questions politiques ; il faudra bien qu’on l’appelle dans les questions d’affaires. Il n’y entrera point en opposant systématique et batailleur, qui ne demande qu’à être battu, comme le Misanthrope voulait perdre son procès ; il portera sur ces discussions scabreuses une force calme et bienveillante. Les membres de l’ancienne chambre que la confiance du pays a renvoyés à l’assemblée nationale n’ont point à y guerroyer pour le pur plaisir de la guerre ; ils peuvent ne pas goûter la conduite qu’on donne aux choses ; mais le mérite de leur résistance, ce sera long-temps encore d’être aussi sage, aussi froide qu’elle doit être décidée.

Vis-à-vis de cette chambre ainsi renouvelée, vis-à-vis de cette brusque et malheureuse scission dont les élections du 4 juin ont démontré la possibilité dans la capitale, que dit, que fait, que devient le comité directeur de la république ? Nous avons, quoi qu’il nous en coûte, à nous exprimer en toute franchise sur la position présente de M. de Lamartine. Nous suivons scrupuleusement le mouvement qui s’accomplit à son sujet dans l’opinion. Nous regrettons d’en être à confesser que ce mouvement qu’il pouvait dominer, qui le portait en quelque sorte au pinacle, se retire maintenant et le laisse retomber de bien haut. Nous avons raconté, nous avons éprouvé nous-mêmes cette impression pénible produite dans le public par l’inexplicable alliance que M. de Lamartine avait affichée, lorsque l’assemblée nationale forma la commission exécutive. Cette impression s’est depuis constamment aggravée, quand on a vu que de cette alliance il résultait au sein de la commission le même tiraillement, le même empêchement de rien accomplir qui avait si souvent annulé l’action du gouvernement provisoire. Il est un cri qui devrait bien aller jusqu’aux oreilles de M. de Lamartine, c’est le cri de l’étonnement, de l’affliction, qui saisit tout le monde en le voyant perdre à plaisir cette place magnifique qu’il avait dans la France de février. Il était si simple pour lui de s’appuyer sur les gens raisonnables, sur les amis éclairés de l’état, sur les vrais et sages représentans des intérêts sociaux. C’est à ceux-là cependant qu’il a tourné le dos au plus vite, c’est à cette force honnête et sûre qu’il a comme manqué de parole en quêtant ailleurs ces forces incohérentes et indisciplinées que méprisent d’ordinaire les grands fondateurs, parce qu’elles appartiennent de droit aux agitateurs vulgaires. On croirait qu’il met de l’amour-propre à dresser sa statue sur un piédestal chancelant. Il y a des gens irrités qui jurent que M. de Lamartine n’est pas seulement un sauveur inspiré, mais aussi un calculateur qui, calculant toujours, calcule quelquefois mal ; ces gens-là prétendent que M. de Lamartine a voulu se rendre nécessaire en gardant, en accroissant un entourage dont il dût être l’unique palliatif, en s’associant des instrumens dont personne que lui ne pût corriger l’odieux, en menaçant toujours son pays d’un orage qu’il ne dépendait que de lui de lâcher ou de contenir. Ce qu’il y a de faux sans doute dans ces imputations violentes, c’est l’intention machiavélique qu’elles supposent ; ce qu’il y a de vrai, c’est que la puissante imagination de M. de Lamartine se plait peut-être involontairement à provoquer les tempêtes pour jouir en elle-même de l’orgueil qu’elle sent à les dompter, c’est qu’une vie précipitée comme celle-là dans un courant d’émotions profondes ne s’en rassasie pas, et se tourmente à les multiplier pour l’honneur d’en sortir victorieuse. Ce sont là malheureusement des passe-temps de prince qui ne conviennent guère au berceau d’une république. M. de Lamartine disait avant-hier qu’il avait conspiré avec certains hommes, « comme le paratonnerre conspire avec les nuages. » De même que tous les mots qui viennent aux gens d’esprit à défaut d’argumens, ce mot-là était une naïveté ; M. de Lamartine y révélait son cœur : il a trop d’agrément à jouer avec la foudre. Le Jupiter de la fable était aussi un assembleur de nuages ; mais il lui suffisait de souffler dessus pour les dissiper. M. de Lamartine devrait bien se dépêcher d’en faire autant.

Sa situation personnelle, et avec la sienne celle de tous ses collègues, se tendent en effet beaucoup. Hier, l’assemblée les a rudement abandonnés dans la voie d’exclusion où ils voulaient l’engager. Avant-hier, on en était à formuler un vote de confiance, une question de cabinet, où ce n’était pas le ministère, où c’était la commission elle-même qui déposait sur la tribune ses portefeuilles quasi-royaux. Il est vrai qu’elle ne risquait rien. Il s’agissait d’un crédit de 100,000 francs par mois pour dépenses de sûreté générale, c’est-à-dire pour les frais de police particuliers à la commission. Ce n’est point en république qu’on marchande les fonds secrets, et il y avait d’ailleurs une certaine impropriété dans un débat ainsi présenté à l’assemblée nationale. Une assemblée qui peut déposséder le pouvoir exécutif du moment où il lui déplait n’a pas besoin, pour le renverser, de ces détours trop savans dont il fallait user quand le pouvoir exécutif relevait avant tout de la prérogative monarchique. Le directoire a donc emporté ses 1,200,000 francs, et la question de confiance n’a presque pas été abordée.. On l’avait soulevée par impatience, sur le bruit très authentique qu’au milieu de l’anxiété générale, la commission s’épanouissait dans une béatitude qui n’était qu’à son usage. Un orateur plus courageux qu’expérimenté, M. d’Adelswaerd, a vivement appuyé sur les plaies mal couvertes par cette béatitude désolante. M. de Lamartine, dans un discours qui n’était point, tant s’en faut, un monument, a glorifié son œuvre et celle de ses collègues ; il a renouvelé, par une adhésion très banale et très incontestable, son serment de fidélité vis-à-vis de la famille et de la propriété ; enfin il a protesté de l’union touchante qui régnait entre tous les membres du gouvernement. Le tambour du dehors et les coups de pistolet napoléoniens aidant à la chose, l’accueil qu’on a fait à cette éloquence trop sensiblement ramollie n’a été que froid. Il eût été glacial sans les intermèdes.

Nous serions, pour notre part, très curieux d’apprendre comment cette déclaration de bonne entente et d’intime union, si généreusement exprimée au nom du pouvoir tout entier, s’accorde cependant avec l’attitude extérieure, avec les démarches publiques des différens dépositaires du pouvoir. Nous avons encore sous les yeux les scènes pitoyables de l’autre semaine, et, pour ainsi parler, les scandales de gouvernement dont l’assemblée a subi le spectacle dans l’affaire de M. Louis Blanc. Loin de nous la fantaisie de toucher aux cendres de M. Crémieux ; la fantaisie serait maussade. Il faut l’amère et persévérante rancune de M. Jules Favre pour fouiller encore, comme il le faisait hier, cette pauvre ruine ministérielle dont il jetait dédaigneusement la poussière à la face de M. Ledru-Rollin. M. Crémieux s’est dissous devant un rayon de vérité, comme ces corps desséchés qui tombent en poudre, si, par aventure, ils sont frappés d’un rayon du jour. M. Crémieux n’est plus ; mais, du temps qu’il était, écoutez M. Jules Favre, l’ancien sous-secrétaire d’état aux affaires étrangères : vous allez savoir comme le cabinet, comme le directoire, marchaient d’ensemble et d’accord. Poursuivra-t-on M. Louis Blanc ? exilera-t-on Louis Bonaparte ? L’un disait oui, l’autre non. Le hasard de la discussion définitive, la fortune des combats parlementaires, peut-être bien quelques soudaines influences, quelque urgence inattendue, décidaient qui avait droit ou qui avait tort. C’est ainsi que M. Portalis et M. Landrin ont été désavoués sur le champ de bataille par le chef de leur ordre, qui les y avait lui-même conduits. C’est ainsi que M. Napoléon Bonaparte recevait du ministre de l’intérieur l’assurance authentique qu’il n’y aurait point de mesures prises contre son parent, à l’instant même où on les dictait ailleurs.

Quel échange exemplaire de confidences et de bons rapports ! Tout le gouvernement marche comme un seul homme ! Oui, vraiment ! voyez donc M. Flocon se lever, se lever de toute sa hauteur et non pas à moitié, pour déclarer de son air le plus content qu’on voulait l’engager, mais qu’on ne l’engagera pas, qu’il est ministre, mais qu’il n’en est pas moins homme, et qu’il pense toujours en sa qualité de Flocon, s’il agit quelquefois autrement en sa qualité de ministre. Nous ne regardons jamais ce glorieux personnage accoté nonchalamment au marbre de la tribune comme à la bande d’un billard, sans nous demander ce que les amis de M. Flocon auraient dit de lui, si quelque mauvais astre avait fait de M. Flocon un ministre de la monarchie. Nous ne voulons pas insister davantage. Il nous paraît que le gouvernement n’est point le plus uni du monde, quand il hésite et recule comme dans la proposition des décrets sur les attroupemens et sur l’affichage ; quand il laisse, comme il l’a fait à propos du premier, un seul de ses membres subir l’impopularité attachée par le temps qui court à toute loi d’ordre public ; quand il envoie d’heure en heure des ordres contradictoires sur une ligne télégraphique, comme dans l’histoire mystérieuse de M. Émile Thomas, lequel, par parenthèse, est accusé de dilapidation en bel et bon style du Moniteur, sans pouvoir venir à bout d’être jugé. Tout cela, nous assure M. de Lamartine, c’est de la paix et de l’union ; soit, nous l’en croyons sur parole juste autant que l’assemblée l’en a cru. L’assemblée nationale a maintenant en vue de plus pressans objets : la question des finances va s’ouvrir la semaine prochaine, et c’est une question sur laquelle l’assemblée a décidément main-mise par l’intermédiaire de ses comités.

M. Duclerc doit penser que les comités ont été inventés pour son supplice par la commission de règlement. Il est du reste évident en principe que le pouvoir exécutif résiderait de fait dans l’assemblée délibérante, si le système des comités était consacré par la future constitution. En lutte avec un pouvoir intelligent et capable, les comités ne seraient que l’anarchie organisée : vis-à-vis de la jeune expérience de M. Duclerc, le comité des finances en particulier peut être à bon droit regardé comme un instrument de salut public. Tous les membres de l’assemblée qui ont ou qui veulent avoir sur la matière une aptitude spéciale se serrant là l’un contre l’autre, les témérités ministérielles ont une peine effroyable à rompre le réseau qu’on leur oppose. Le ministère essaie bien d’armer au besoin comités contre comités : c’est ce qu’on a vu dernièrement lorsqu’à propos des chemins de fer, le comité des travaux publics s’est petit à petit insurgé contre le comité des finances ; mais celui-ci tient bon, et les déboires de M. Duclerc à la tribune publique ne sont rien, dit-on, en comparaison des malheurs qu’il essuie à huis-clos devant le tapis vert du comité. C’est ce redoutable comité qui l’a si rudement poursuivi en le sommant de lui confier le secret magique avec lequel il allait vivifier le trésor, pourvu qu’on commençât par l’obérer un peu plus en votant à discrétion le rachat des chemins de fer. C’est ce comité qui voulait liquider les créances immédiatement exigibles des porteurs de bons du trésor et des dépositaires des caisses d’épargne avant de contracter une nouvelle dette vis-à-vis des actionnaires de chemins. On sait comment le comité a été battu sur la question de priorité quand le ministre a fait d’une affaire de finances une affaire de parti. Nous attendrons, pour entrer dans l’examen de tout ce côté de la situation, le très prochain débat qui doit y jeter beaucoup de lumière et commencer les travaux vraiment sérieux de l’assemblée. On verra là ce que vaut le grand secret dévoilé par M. Duclerc dans l’orageuse séance d’avant-hier. Ce qu’on en peut penser au premier aperçu, c’est qu’il fait argent de tout ; mais, selon la commune destinée de ces sortes d’opérations, il faudra seulement que tout veuille bien devenir argent. M. Duclerc est un jeune homme qui a beaucoup de conscience et de bonne volonté ; c’est assez pour tout apprendre, ce n’est pas suffisant pour rien diriger. Il était l’économiste du National ; on ne saurait dire en vérité que ce soit une raison de passer d’emblée premier financier de la république.

M. Duclerc doit sentir maintenant combien il est vrai que la critique est plus aisée que l’art, et M. Garnier-Pagès peut bien risquer avec lui la même confession. L’on se rappelle l’acerbe censure promulguée dans les rapports du 9 mars et du 8 mai contre l’administration des finances, telle qu’elle avait fonctionné durant les dix-huit ans de la monarchie de juillet. M. Garnier-Pagès avait répété là par deux fois cette conclusion très inattendue et encore moins justifiée « que la république sauvait la France de la banqueroute. » Mu par une honorable et légitime susceptibilité, M. Lacave-Laplagne a cru devoir répondre à une accusation qui pesait sur lui plus que sur personne. Sa réponse, d’une extrême modération de formes, ne contient pas un mot dur, pas une récrimination, mais elle est remplie de faits et de chiffres. Le vrai tort de l’ancienne administration financière, c’est d’avoir escompté l’ordre et la paix, comme si l’ordre et la paix étaient choses éternelles. Le régime de juillet avait cédé à cette illusion qui perd les banquiers en temps de prospérité : il avait compté sur les affaires pour liquider les affaires ; le compte serait bon, n’étaient les incidens. M. Lacave-Laplagne n’est pas du moins responsable de l’incident de février, et il profite de la neutralité qui lui est ainsi acquise pour réduire publiquement à leur juste valeur les chiffres exagérés et les imputations hâtives de M. Garnier-Pagès. Celui-ci serait aujourd’hui sans doute moins sévère ; il a expérimenté déjà de combien on se trompe quand on calcule au bénéfice de ses propres plans. Dans son rapport du 9 mars, il ne craignait pas d’affirmer que les bons du trésor seraient toujours soldés à bureau ouvert, et il admettait la possibilité que le 5 pour 100 remontât au pair avant un mois. Quelques jours après, les bons du trésor n’étaient plus payés, et M. Duclerc n’en trouve pas encore les porteurs assez intéressans pour se croire aujourd’hui très pressé de s’acquitter avec eux. Le trésor a vidé son encaisse de 192 millions, le 5 pour 100 est à 68, et, malgré l’impôt levé sur le pays, malgré l’emprunt frappé sur la banque, les services les plus nécessaires ne sont pas assurés pour demain. À demain donc, au plus tôt qu’on pourra, l’intervention décisive de l’assemblée nationale !




AFFAIRES D’ITALIE
LA GUERRE DE L'INDEPENDANCE. – CONSTITUTION DU ROYAUME DE L'ITALIE.


Les Italiens paraissent avoir surtout à cœur de justifier le mot prononcé il y a quelques mois par le roi Charles-Albert et répété depuis sur tous les tons par tous les journaux de la péninsule : Italia farà da se. Ils entendent se suffire à eux-mêmes, se passer du secours toujours onéreux qu’apporte l’allié le plus désintéressé, et prouver, ainsi que l’a dit un éloquent historien, qu’une nation n’est réellement digne de l’indépendance que lorsqu’elle est assez forte pour la conquérir. Cette ombrageuse susceptibilité s’est même produite avec un certain emportement de patriotisme juvénile, à l’occasion des préparatifs que le gouvernement français a cru devoir faire sur la frontière des Alpes. La concentration d’une armée entre Lyon et Grenoble, interprétée d’abord comme une menace de propagande républicaine, a jeté l’alarme dans le parti libéral, qui voit avec raison, dans une intervention, la ruine de son œuvre et l’indépendance de l’Italie remise en question par une guerre européenne. Au sein des populations, ce mot de république, jeté tout d’un coup par-delà les Alpes, a semé l’effroi et réveillé des souvenirs dont la trace est encore profonde. Un cri unanime s’est élevé contre nous ; tout le monde s’est trouvé d’accord pour repousser un service qu’on eût, il y a six mois, sollicité et accepté avec reconnaissance ; et si quelque stimulant pouvait s’ajouter, chez les croisés italiens, à la haine de l’Autrichien et au désir d’en finir promptement avec lui, ce serait assurément la crainte de se voir secourus par la France.

« Surtout ne venez pas nous secourir ; » tel est le refrain de toutes les correspondances qui arrivent d’Italie. Et après tout, en dehors de la raison politique, il y a là pour les Italiens une question d’amour-propre national qui veut être respectée. Nous comprenons cette noble jalousie : ils se sont jusqu’à présent trop vaillamment tirés d’affaire pour qu’une intervention inopportune vienne leur ravir la moindre part des périls et de la gloire de cette guerre, que l’histoire inscrira parmi les plus saintes et les plus légitimes. Combien en est-il qui soient dignes de ce nom ? De telles bonnes fortunes ne se rencontrent pas souvent dans la vie des peuples. Nous comprenons donc l’enthousiasme de ces bataillons de volontaires accourus de toutes parts à la guerre de l’indépendance ; leur cause est celle du droit et de la justice. « Braves et intrépides jeunes gens, disait dernièrement M. Gioberti dans une adresse à l’armée datée du quartier-général de Somma-Campagna, vous qui avez couru avec tant d’ardeur de l’Athénée au camp, permettez que je vous salue comme la fleur de l’armée italienne. Les premiers tumultes des révolutions sont d’ordinaire excités par la jeunesse qui fréquente les chaires de la science ; mais vous, étudians italiens, non contens de vous faire les champions de la liberté dans le Forum, vous avez voulu aussi en être les soldats sur le champ de bataille et, au besoin, les martyrs. Que le ciel vous bénisse ! Et moi aussi, j’ai été des vôtres ; il m’est doux de m’en souvenir. Dans ce temps, nous ne pouvions que pleurer sur l’Italie morte ; à vous était réservée la gloire de la ressusciter. »

C’est en effet en grande partie dans les universités que se sont recrutés les corps-francs qui sont venus grossir l’armée piémontaise. Ceux auxquels s’adressait plus particulièrement M. Gioberti formaient un petit corps qui, placé à l’aile droite, occupait les positions de Curtatone et Montanara. C’étaient des Toscans de Pise et de Sienne, conduits au feu par leurs professeurs, et que le hasard des opérations militaires réunissait sur ces poétiques bords

… Tardis ingens ubi ftexibus errat
Mincius et tenerâ praetexit arundine ripas.


L’effort principal de l’armée autrichienne s’est porté sur eux dans la dernière affaire du 29 mai. Attaqués par treize mille impériaux, les Toscans ont résisté courageusement pendant près d’une journée, et ne se sont repliés qu’en laissant deux cent cinquante des leurs sur le champ de bataille. Parmi les morts se trouvaient deux de leurs professeurs, Pilla, géologue napolitain, et Montanelli. Celui-ci avait quitté sa chaire de Pise et son journal l’Italia pour servir la patrie de son épée, comme il l’avait servie de sa plume. Patriote ardent, Joseph Montanelli avait de bonne heure incliné vers les doctrines de la Jeune Italie. Il s’était rallié ensuite à l’école de Gioberti, dont il était devenu un des plus chauds partisans. C’était une ame rêveuse et exaltée, religieuse et poétique. Ceux qui l’ont connu savent avec quel désintéressement candide il s’était consacré à l’apostolat de la parole et de la presse, avec quelle éloquence affectueuse il l’exerçait, dans le silence du cabinet, dans l’enceinte des écoles, sur la place publique, où la foule serrée suspendue à sa bouche répondait par de sympathiques acclamations aux harangues de son jeune tribun. Mais la politique de Montanelli s’adressait plutôt au sentiment qu’à la raison. La tournure mystique de ses idées, le dégoût qui s’empare des natures généreuses aux prises avec la réalité et la pratique des choses humaines, la sincérité de sa foi catholique d’une part, de l’autre aussi des réminiscences mal éteintes et des instincts révolutionnaires, produisaient chez ce publiciste des contrastes piquans, et contribuaient à faire de lui un des types les plus originaux du mouvement italien. Pendant une année, l’Italia a reflété fidèlement les aspirations, les incertitudes et les déceptions de cette ame ardente et souvent froissée, et dernièrement enfin des lettres écrites par lui du camp de Mantoue semblaient prouver un retour à ses anciennes croyances politiques. Partisan de l’unité absolue et n’ayant qu’une foi médiocre dans les princes actuellement régnans, Montanelli devait forcément revenir à la république. Aussi le parti Mazzini s’est-il empressé de le revendiquer comme une brebis égarée, bien qu’aucune déclaration formelle ne soit néanmoins à ce sujet sortie de sa plume. L’échec de Curtatone et la mort de Pilla et de Montanelli ont été, en Italie, un deuil national. Les Brescians ont réclamé les dépouilles des deux professeurs, et c’est dans la patrie du fameux Arnaldo que reposeront ces nouveaux martyrs de la vieille cause italienne.

Voilà de tristes et glorieux souvenirs à ajouter à tant de traditions où chaque pas se heurte sur cette terre historique. Dans les provinces vénitiennes, les contingens de Rome et des Légations ont aussi fort bien fait leur devoir. Les gardes nationales se sont battues avec plus de résolution qu’on n’était en droit d’en attendre de simples citadins. Les civici sont encore les meilleurs soldats du pape, mais d’une indiscipline désespérante. Ce défaut est commun à toutes ces bandes improvisées, où la valeur personnelle est presque toujours annulée par le désordre des opérations. C’est à l’indiscipline de leurs soldats qu’ont été dus les revers partiels éprouvés par les généraux Durando et Ferrari sur la Piave et dans la Vénétie. Les forces qu’ils avaient à leur disposition se trouvaient aussi de beaucoup inférieures à celles qu’on leur attribuait. On donnait 20,000 hommes à Durando ; en réalité, il n’en avait que 4,000, avec lesquels il a dû se défendre contre l’armée du général Nagent, forte de 14,000 hommes et de 30 pièces de canon. Cela n’a pas empêché les clubs, les comités, les journaux, d’élever un concert de clameurs contre l’inertie de l’armée pontificale. On a crié à la trahison des chefs vendus, disait-on, à Charles-Albert, et qui laissaient à dessein un libre passage à l’ennemi pour servir la politique machiavélique de ce prince. La défense vigoureuse de Vicence, dans laquelle Durando, secondé de MM. d’Azeglio et Casanova, a soutenu un bombardement de huit heures et fait perdre 2,000 hommes aux Autrichiens, a relevé le crédit de ce général. De lâche, traître et félon, Durando est redevenu un brave et un patriote, ce qu’il n’avait jamais cessé d’être. Les Italiens, cela tient à l’habitude de l’oppression et de l’esclavage, ajoutent foi à la trahison avec une déplorable facilité. N’ayant point encore appris à avoir confiance en eux-mêmes, comment en auraient-ils dans les autres ? Aussi les voit-on au moindre accident s’en prendre à tout ce qui les entoure et s’accuser réciproquement. Nulle part les transitions ne sont aussi brusques que dans ces imaginations mobiles. Le général Statella, qui, dit-on, ne retournait à Naples que pour obtenir du roi Ferdinand le rappel de l’ordre de retraite donné par ce prince à son armée, a failli être brûlé vif à Florence. Quant aux troupes napolitaines, l’obéissance aveugle à leur souverain l’a emporté sur un sentiment national qu’elles ne comprenaient pas et sur leur courage, qui reste une chose fort problématique. On leur a persuadé que leurs officiers les faisaient marcher pour les ennemis de leur roi, et elles ont fait volte-face, sourdes à toutes les exhortations et à toutes les prières de leurs chefs. L’un d’eux, le colonel Lahalle, s’est brûlé la cervelle de désespoir à la tête de son régiment. Les Napolitains ont passé outre, et se sont dirigés en colonnes serrées et à marches forcées vers leurs frontières, en suivant la route de Ravenne qui longe l’Adriatique, poursuivis par l’exécration des Romagnols, qui, il y a peu de jours, les recevaient de ville en ville sous des arcs-de-triomphe.

L’armée piémontaise seule, fortement organisée, commandée par de vieux officiers aguerris dans les campagnes de l’empire et par une jeune noblesse exercée à la pratique de toutes les vertus militaires, s’est montrée au-dessus de tout éloge. Les combats de Pastrengo, de Bussolengo et de Goïto, la prise de Peschiera, ont prouvé sa supériorité décidée à nombre égal sur les Autrichiens. Il est probable que le roi Charles-Albert n’aura pas besoin, pour terminer la guerre, de tirer de son royaume de nouveaux renforts qui seraient du reste promptement sur pied, grace à l’excellent système de recrutement usité en Piémont, qui permet, en appelant sous les drapeaux les bataillons provinciaux de l’armée de réserve, de porter en très peu de temps l’effectif à 150,000 hommes. L’organisation militaire du Piémont est à celle des autres états italiens ce qu’est son organisation administrative et politique. C’est dire assez que ce royaume était destiné à les absorber en vertu de la loi qui reproduit dans le monde moral les mêmes phénomènes que dans le monde physique.

Ainsi la guerre de l’indépendance tourne à souhait pour le roi de Sardaigne. Tout jusqu’à présent porte à croire qu’elle marche à un prompt dénoûment, et elle semble ne rencontrer que juste assez d’obstacles pour faire sentir aux Italiens le besoin de se serrer autour de Charles-Albert. On a même accusé ce prince de tenir en quelque sorte la victoire en suspens jusqu’à ce que les provinces lombardes et vénitiennes se fussent données à lui, et de marcher à l’ennemi ou de se retirer dans sa tente suivant que les scrutins ouverts dans les communes pour lui conférer la couronne d’Italie avaient l’air de tourner en sa faveur ou de tromper ses espérances. Il est difficile de croire à de semblables calculs sous le feu de l’ennemi. Un pareil jeu aurait pu coûter cher à Charles-Albert. La lenteur des premières opérations de l’armée piémontaise a, nous en convenons, donné lieu à des bruits fâcheux ; mais on oubliait, selon nous, trop facilement que les cinq journées de Milan n’avaient pas tellement décimé et démoralisé les troupes autrichiennes, que le maréchal Radetzki n’eût pu encore rallier près de 40,000 hommes, et que les Piémontais, entrés précipitamment en Lombardie, devaient se trouver arrêtés sur la ligne du Mincio, en face des trois forteresses de Mantoue, Vérone et Peschiera, base d’opérations des impériaux, et attendre leur matériel de campagne pour commencer l’attaque. Une politique moins méfiante aurait, dit-on, conseillé au roi de Sardaigne de ne mettre par avance aucun prix au secours qu’il apportait, de ne point exiger l’ouverture des scrutins avant d’avoir rejeté pour toujours l’ennemi de l’autre côté des Alpes, et de revenir ensuite prendre à Milan la couronne de fer, que la reconnaissance unanime des Lombards, réunis en assemblée nationale, eût sans nul doute posée sur sa tête. Ce procédé eût été peut-être plus chevaleresque, mais beaucoup moins sûr. Des intérêts trop graves se trouvaient engagés dans cette question pour que Charles-Albert crût pouvoir se permettre ces façons de paladin. L’Europe entière aurait trouvé passablement ridicule le don-quichotisme d’un prince tirant l’épée pour fonder des républiques à sa porte, et Charles-Albert, roi constitutionnel, eût fort bien pu lui-même se trouver dans une singulière position vis-à-vis de son parlement, quand celui-ci serait venu lui demander compte des résultats de la guerre. Charles-Albert n’avait pas deux partis à prendre. Il a suivi la seule ligne de conduite qui pût à la fois assurer sa monarchie au milieu de l’ébranlement général de l’Europe et fonder la grandeur de l’Italie.

Depuis six mois son étoile et sa prudence l’ont bien servi, il faut en convenir. Au moment où la fortune allait l’appeler à réaliser le vœu de sa vie et l’espoir séculaire des princes de sa race, après avoir, durant de longues années accumulé les préparatifs matériels de cette grande entreprise, une armée nombreuse, une marine respectable, des finances dans le meilleur ordre, un dernier appui lui manquait encore : il a su fort à propos se le donner, et avec une rare prévoyance, en accordant à ses sujets des institutions constitutionnelles. Enfin, depuis son entrée en campagne, aucun bonheur ne lui a manqué, jusqu’à celui d’être blessé, ainsi que son fils le duc de Savoie, en combattant à la tête de ses troupes. L’éclat de mitraille qui l’a atteint à la joue n’aura pas été un médiocre appoint dans l’urne du scrutin.

Le résultat de l’appel au peuple est aujourd’hui partout à peu près connu. Il est de nature à rassurer ceux qui pouvaient craindre les chances de cette épreuve. Les registres des paroisses ont été aussi unanimes en Lombardie qu’à Modène et à Parme. Dans les derniers jours de mai, le ministre des affaires étrangères, M. Pareto, a pu annoncer à la chambre des députés de Turin que les principautés de Parme, Plaisance, Reggio, Guastalla et Modène avaient fait leur adhésion et demandaient l’incorporation immédiate à la couronne de Savoie. Milan s’est prononcé le 4 juin. Enfin une adresse du comitat de Padoue, signée des délégués de Vicence, Trévise et Rovigo, a été envoyée le 31 mai au gouvernement de la république de Venise. Les quatre villes de terre ferme invitent formellement la mère-patrie à se prononcer à leur exemple sur la question de l’union, et la menacnt, en cas de refus, de se constituer sur le continent en gouvernement séparé. Quant au mode à suivre pour consulter le vœu de la nation, si le vote à la commune ne parait pas offrir des garanties suffisantes, Venise n’a qu’à choisir celui qui lui conviendra le mieux. Les comitats annoncent, en outre, à Venise que le gouvernement de Milan a proposé la réunion d’une commission, laquelle sera chargée de régler l’annexion définitive ; ils l’engagent à se réunir à eux et à envoyer aussi un représentant à Milan, le tout sous condition de ne point laisser passer un certain délai qu’ils fixent impérativement au 3 juin.

Cette pièce est significative et d’une grande importance ; elle indique la résolution arrêtée des provinces vénitiennes de ne plus tenir aucun compte de l’opposition et des tergiversations de la métropole, et de procéder sans elle, le cas échéant. Déjà les fantaisies républicaines de Venise et les excès de ses démagogues avaient provoqué des mécontentemens sérieux et amené contre elle une réaction. Nous trouvons dans le Popolano, journal officiel de Trévise, une attaque fort vive contre le gouvernement provisoire de la république au sujet de certains bruits absurdes et calomnieux répandus par le Libero Italiano contre Charles Albert et les Piémontais, et que le gouvernement, bien loin de réprimer, semblait autoriser par son silence. Le Popolano demande la mise en jugement du rédacteur en chef du Libero Italiano. Le Libero Italiano n’en a pas moins continué à faire à la cause de l’union une guerre aussi violente qu’inintelligente. Quant au gouvernement provisoire, il a répondu le 2 mai assez dédaigneusement, par l’organe du président Manin, qu’une assemblée allait être convoquée le 18 de ce mois pour délibérer sur la question qui lui était soumise. C’est mettre bien de la lenteur et du mauvais vouloir à aborder une affaire résolue désormais dans toute l’Italie du nord, et quand bien même l’assemblée serait d’un avis contraire, Venise, séparée des comitats de la terre ferme, espérerait-elle donc constituer à elle seule, dans ses lagunes, un second échantillon de Saint-Marin ?

L’obstination des Vénitiens accuse une remarquable absence d’esprit politique, et il est d’autant plus permis de s’en étonner que le parti républicain de Milan, sur lequel les Vénitiens auraient pu compter pour appuyer leurs prétentions, paraît avoir, pour le moment, renoncé, au moins ouvertement, à la lutte et accepter bon gré, mal gré, la candidature inévitable du roi de Piémont. Ce parti avait débuté à Milan, il y a un mois, par la publication d’un journal l’Italia del Popolo, rédigé par M. Mazzini. Ce journal, disait M. Mazzini, devait être l’organe de l’association italienne, fondée à Paris par les exilés dans les premiers jours qui ont suivi la révolution de février et dont le siége était désormais transporté à Milan. Dio e il popolo, telle est sa devise ; son programme : Unita e non unione. Assemblea del popolo italiano e non dieta. C’était tout d’abord se condamner à rester dans la sphère des théories ; car, pour réaliser ce programme, il eût fallu commencer par jeter à bas Pie IX, Léopold et Charles-Albert. Le véritable esprit politique est celui qui ne s’applique qu’aux choses possibles. Or, M. Mazzini nous semble en manquer complètement. Nous avons suivi avec une attention scrupuleuse tous les numéros de l’Italia del Popolo depuis son origine ; qu’y trouve-t-on ? De nobles élans, une philosophie abstraite et diffuse, des intentions généreuses et une aspiration constante vers un idéal assez mal défini. Pour ce qui est de l’application et de la pratique, M. Mazzini n’a pas l’air de s’en inquiéter beaucoup. Chaque matin, il répète sur le même ton et avec une éloquence emphatique le thème peu varié qu’il a développé la veille, ce qui contribue à introduire une certaine monotonie dans son journal : Republica e non Republiche ; Rome, centre de l’unité italienne. Cette unité, ni un pape, ni un prince ne peuvent la donner ; au peuple seul, il appartient de la réaliser ; jusque-là, tout est provisoire.

Certes, c’est là un beau rêve et bien fait pour séduire une jeunesse ardente et des ames passionnées. Après dix-huit siècles, le peuple, reprenant possession de son Capitole, Rome de sa grandeur, l’Italie de sa suprématie, quel magnifique spectacle ! Mais est-ce à notre génération qu’il sera donné de le voir ? Ce peuple, où le trouvez-vous ? sera-ce à Milan, à Venise, ou bien à Naples ? Eh quoi ! Le vieux levain des haines léguées par le moyen-âge n’est point encore étouffé ; à peine pouvez-vous réunir une partie de l’Italie sous le sceptre qui vient de la délivrer d’une lourde servitude, et vous vous flatteriez de pouvoir fondre ces antipathies encore si vivaces dans les orageux débats d’une assemblée nationale unique ! Mais le despotisme de Richelieu et de Louis XIV avait depuis deux cents ans façonné la France à l’unité, et ce n’est néanmoins qu’au prix du sang que la Convention a pu se maintenir. M. Mazzini pense-t-il que l’Italie soit mieux préparée ? Tout au plus l’unité pourrait-elle être obtenue plus tard au profit de la maison de Savoie, en supposant une compensation et un dédommagement au grand-duc, qui, par ses vertus et ses dispositions libérales, a bien mérité de l’Italie, en admettant aussi la déchéance du roi de Naples, hypothèse plus réalisable si l’on considère la marche suivie par Ferdinand II et la tournure que prennent les affaires de son royaume. Resterait toujours l’obstacle de la papauté, et de toute façon ce projet ne se réaliserait pas sans violence, car nous ne savons si les Napolitains s’en accommoderaient fort ; dans le cas où les Légations y donneraient les mains, le peuple de Rome, à coup sûr, ne voudrait point qu’on lui ôtât son pape, et les Toscans témoignent, dès à présent, un trop vif mécontentement contre les menées des albertistes pour qu’on puisse espérer de les amener à un échange de domination auquel ils n’auraient sûrement rien à gagner sous le rapport du bien-être et de la liberté.

La formation du royaume de l’Italie septentrionale était cependant un pas vers l’unité et une transition que M. Mazzini, pour être conséquent avec ses principes, devait aider et soutenir. Une conformité plus grande d’opinions devait d’ailleurs le rapprocher de la fraction des albertistes, unitaires comme lui, mais au profit de la monarchie. Aussi M. Mazzini annonçait-il son intention de se prêter au mouvement actuel ; il promettait son concours et celui de ses amis sous toute réserve des doctrines. Malgré cette assurance, les habitudes agressives du parti n’ont pas tardé à se manifester. L’Italia del Popolo a fait, dès les premiers jours, une opposition vigoureuse et souvent peu loyale au gouvernement provisoire de Milan. Par un décret du 12 mai, celui-ci appelait la nation à voter sur la question de l’annexion de la Lombardie au Piémont ; des registres devaient être ouverts dans toutes les paroisses, sur lesquels chaque citoyen viendrait apposer son vote. Les républicains attaquèrent le décret comme illégal, et la mesure comme tout-à-fait illibérale et impropre à exprimer la volonté nationale. L’Italia del Popolo inséra une protestation signée de plusieurs chefs de clubs et rédacteurs de journaux dans laquelle la conduite du gouvernement provisoire était censurée sans ménagemens. Le gouvernement provisoire, disait-on, était infidèle à son origine et violait ouvertement son mandat. Né des barricades et institué seulement pour le maintien de l’ordre, il usurpait audacieusement la dictature, et s’arrogeait des droits que seule pouvait exercer une assemblée nationale. Si la majorité était pour l’union, pourquoi l’empêcher de manifester sa volonté par un vote raisonné et délibéré publiquement ? Dans le cas contraire, la formalité des registres était une dérision. En ceci, il nous semble que les républicains n’entraient pas dans le vrai de la situation. Deux questions étaient en présence : celle de la fusion des états du nord de l’Italie pour présenter à l’Autriche un front de bataille compacte et redoutable, et celle d’une représentation nationale destinée à régler les rapports qui allaient s’établir entre tes divers états agglomérés et les droits réciproques du souverain et de ses nouveaux sujets. La première était urgente. Du parti qu’on allait prendre dépendaient le sort de la guerre et l’affranchissement de l’Italie. La volonté nationale devait s’exprimer sur-le-champ et de la façon la plus prompte. Pouvait-on mieux faire que de s’adresser aux assemblées primaires ? Bien qu’il ne soit pas parfait, ce mode est loin de mériter les critiques que lui adressaient les républicains. On l’a adopté surtout, nous le répétons, pour hâter une solution qu’il eût été dangereux de retarder au milieu des embarras de la guerre, et il n’implique nullement pour les Italiens la condition de se livrer pieds et poings liés, sans garanties, au bon plaisir du roi de Piémont. Les droits du peuple seront réglés et sauvegardés par la future assemblée, et il n’entre dans l’esprit de personne, à Turin comme à Milan, de préjuger les questions que celle-ci aura à résoudre. Cela est si vrai que dans la discussion de l’adresse du sénat piémontais un amendement signé de quatorze membres, portant que les pairs de Sardaigne se déclaraient prêts à déposer entre les mains du roi les droits qui viennent de leur être conférés, au cas où la constituante le jugerait nécessaire, a été voté presque à l’unanimité. Il s’en faut pourtant que le sénat de Turin soit d’une nuance de libéralisme très prononcé. La composition de cette chambre haute a même décidé, si l’on s’en souvient, MM. Gioberti, d’Azeglio et quelques autres qui avaient été inscrits sur la liste de formation, à décliner l’honneur qui leur était fait de siéger dans une assemblée considérée comme rétrograde.

Le relevé des registres des communes a prouvé au parti républicain qu’il était loin encore d’avoir la majorité ; il lui faut s’accommoder aux temps et aux circonstances. A défaut de président électif, le roi Charles-Albert peut bien être considéré comme président perpétuel et héréditaire de la république italienne une et indivisible. Ainsi pense le docteur Pietro Ripari. Puisque le docteur Ripari se contente de ceci quant à présent, nous n’avons pas d’objections à faire sur les mots. Les républicains sentent qu’ils ne peuvent guère travailler que pour l’avenir. Pour faire une république, il faut des républicains. Il n’y en a pas encore en Italie ; il est vrai que ce n’est pas partout une raison pour s’en passer. En attendant qu’il s’en forme, il convient de se contenter d’une constitution. Et combien y en a-t-il encore en Italie qui comprennent ce que c’est qu’une constitution ? Cela n’empêche pas qu’on ne veuille une constitution dans la plus large acception du mot. Celle du Piémont n’est point assez libérale aux yeux de beaucoup de gens ; c’est au sein d’une grande assemblée constituante que l’on veut discuter et étudier les principes qui serviront de base à la charte du royaume d’Italie. C’est une expérience difficile que l’on va entreprendre. L’exemple de 89 pourrait bien induire les Italiens en erreur. La constituante française avait à proclamer pour la première fois les grands principes fondamentaux de toutes les sociétés modernes. Ces principes sont acquis aujourd’hui pour l’Europe comme pour la France. Il n’est pas facile de voir ce que la constituante italienne aura à y ajouter. S’il ne s’agit que de réformes et de réorganisation intérieure, le parlement de Turin, agrandi par l’accession proportionnelle des députés de la Lombardie, de Parme et de Modène, et installé à Milan, y suffirait, ce nous semble, pleinement. Ce n’est pas dans les grandes réunions que ces sortes de travaux s’exécutent avec le plus de rapidité et d’ensemble. Au rebours, les anciennes républiques et celles du moyen-âge, quand elles voulaient riformar lo stato, délivraient de pleins pouvoirs à une commission composée d’un petit nombre de personnes (la Balia), et suspendaient, au contraire, l’action des assemblées nombreuses. Il est permis de voir plutôt là un nouvel indice de cette disposition commune aujourd’hui aux nations européennes à accommoder chacune leur révolution à leur guise et à repousser autant que possible l’importation des idées étrangères. Ces prétentions à l’autonomie se manifestent au moins aussi vivement, nous allions dire aussi puérilement, en Italie qu’en Allemagne. Nous les déclarons fort respectables ; toutefois il est difficile de s’empêcher de sourire quand on les voit se résoudre en une copie très exacte des institutions constitutionnelles qui nous régissaient il y a quatre mois. A l’heure où nous écrivons, la première session parlementaire s’ouvre à Rome et à Florence ; elle est commencée depuis plus d’un mois à Turin, où la discussion de l’adresse s’est traînée assez lentement, de paragraphe en paragraphe, d’amendement en amendement, toujours sans doute pour ne point tomber dans l’imitation servile. Quant à Naples, les sujets du roi Ferdinand semblent sur le point de tomber dans un plagiat bien autrement flagrant, qui ne trouverait pas sa justification aussi aisément que beaucoup de gens le croient en Italie.

Au moyen de quelques concessions faites à la partie saine et bien intentionnée du parti républicain, l’avantage est resté aux libéraux constitutionnels. Leur politique prudente a forcé M. Mazzini de séparer au moins ostensiblement sa cause de celle d’une minorité factieuse, qui, elle aussi, a voulu en appeler à la violence et tenter de faire à Milan un 15 mai au petit pied ; mais la parodie n’a pas mieux réussi que la pièce, et M. Mazzini s’est empressé de déclarer que l’association italienne était tout-à-fait étrangère à ces scènes déplorables, qu’elle les condamnait hautement ; il a protesté de toutes les forces de son ame contre toute tentative de ce genre en son propre nom et au nom de ses adhérens. Il faut l’en croire. C’est une justice à lui rendre qu’à part la protestation citée plus haut, son journal a rarement contenu de ces déclarations violentes dont quelques feuilles italiennes viennent chercher le type chez nous. Les articles d M. Mazzini se présentent plutôt sous la forme d’un enseignement grave, disert et parfois poétique, qui tranche d’une façon remarquable sur le reste de la rédaction. M. Mazzini est le seul homme de son parti. Ses adversaires s’accordent tous à rendre hommage à son talent, et ce n’est pas une médiocre preuve de l’état qu’on en fait que d’avoir forcé M. Gioberti à venir lui-même combattre en personne l’influence qu’il menaçait de prendre à Milan.

M. Gioberti, jusqu’à présent, s’était tenu à l’écart ; du fond de l’exil, sa parole remuait profondément son pays, et semblait acquérir plus d’autorité par l’éloignement et l’espèce de mystère qui l’enveloppait. Major è longinquo reverentia, disait-il quelquefois. Si c’eût été un calcul, il n’eût pas manqué d’habileté ; mais jusqu’en 1847 M. Gioberti était en réalité proscrit. Bien que le retour dans sa patrie ne lui fût point formellement interdit, il est probable qu’on ne l’eût pas vu de bon œil, lui pas plus que ses livres. Son Gesuita moderno était encore à l’index à Turin l’année dernière. Correspondre avec l’auteur n’était pas chose prudente. Tout bon Italien, passant par la France ou la Suisse, ne manquait pas de venir visiter la modeste retraite où s’abritait l’illustre philosophe, à Bruxelles, à Paris, à Lausanne. C’était faire acte de libéralisme et de courage. Les paroles que recueillait le voyageur étaient, au retour, transmises de bouche en bouche comme autant d’enseignemens précieux, et d’autant plus recherchés qu’ils avaient l’attrait du fruit défendu. Chaque année, quelque ouvrage parti de sa retraite apportait à l’Italie un espoir et des conseils nouveaux. C’est ainsi que se sont succédé, après le Prima to, les Prolegomeni, le Gesuita moderno et dernièrement enfin l’Apologia. L’explosion du mois de mars devait mettre fin à cette situation. Sous peine de déchoir et de s’amoindrir, M. Gioberti ne pouvait désormais s’abstenir plus long-temps d’entrer à son tour dans l’action et de se jeter dans la lutte dont il avait été le promoteur. Ses amis et ses partisans, ceux qui avaient prêché avec lui l’indépendance et la liberté, avaient dû passer de la sphère des spéculations et du terrain des principes aux labeurs plus ingrats de l’application. M. Balbo est président du conseil des ministres en Sardaigne ; M. d’Azeglio se bat contre les Autrichiens, ainsi que M. Minghetti, membre du cabinet, qui s’est retiré dernièrement devant l’encyclique du pape. Tout le monde est au camp ou dans les parlemens. M. Gioberti avait à opérer une transition toujours difficile, difficile surtout pour lui en raison de la haute position que lui a faite l’opinion publique. Il s’est tiré avec bonheur de cette épreuve dangereuse. Après avoir long-temps ménagé sa venue, et résisté aux offres comme aux sollicitations, il a saisi l’occasion que lui fournissaient les républicains. Le parti Mazzini avait pris à Milan, au mois d’avril, une attitude inquiétante. La propagande qu’il avait organisée, l’agitation des provinces, la proclamation de la république à Venise, menaçaient de compromettre la question de l’annexion, c’est-à-dire celle de la monarchie constitutionnelle. Au moment où les populations allaient être appelées à se prononcer, il devenait nécessaire de frapper un grand coup, et dans cette crise décisive il ne fallait rien moins que l’intervention de M. Gioberti pour décider la victoire. Le chef du parti libéral a couru à Milan. Le sort de l’Italie est là, avait-il dit. Mettant à profit le prestige dont son nom et sa personne avaient été jusqu’alors entourés, il s’est présenté tout à coup aux populations, les a haranguées énergiquement, et dans un rapide voyage à Brescia, à Parme, à Plaisance, pendant lequel il a été l’objet des ovations et des démonstrations les plus significatives, il a emporté d’enthousiasme le succès du scrutin qui allait s’ouvrir. Jamais triomphe ne fut plus rapide et plus complet. Ce voyage de M. Gioberti a été un véritable événement politique ; il a achevé la constitution du royaume d’Italie : cette constitution, c’est la fin de la guerre. L’Autriche semble elle-même partager cette opinion et accepter sa défaite, car on annonce l’ouverture de négociations en vertu desquelles elle retirerait ses troupes, moyennant une indemnité pécuniaire. Cette demande serait motivée sur les dépenses que le gouvernement impérial aurait faites pour la Lombardie depuis trente ans. Si les Italiens adhèrent à une proposition de ce genre, et ils ont suffisamment fait leurs preuves pour pouvoir l’accepter, leur bel paese cette fois sera bien à eux ; ils l’auront payé de leur or et de leur sang. C’est le pape qui aurait, dit-on, pris l’initiative et la conduite de cet accommodement, fidèle en cela à son caractère et au rôle conciliant et pacifique dont il n’a jamais voulu se départir. Pie IX enfin aurait promis à M. Gioberti de venir lui-même couronner à Milan le roi Charles-Albert. En vérité, il nous semble que le roi de Piémont aura contracté envers M. Gioberti une de ces dettes de reconnaissance dont il est parfois difficile de s’acquitter.

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