Chronique de la quinzaine - 14 juin 1874

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Chronique n° 1012
14 juin 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin 1874.

Quand on est sorti de l’ordre, le progrès est d’y rentrer : un homme illustre parlait ainsi il y a quarante ans, et c’est assurément aujourd’hui encore, aujourd’hui plus que jamais, le premier, le plus vrai, le plus pressant progrès dont puissent se préoccuper tous ceux qui sont dévoués à leur pays. L’ordre pour le moment, c’est de savoir ce qu’on veut, de connaître son chemin, d’offrir aux esprits, aux intérêts, aux volontés mobiles, un point de ralliement, une politique de sincérité et de résolution.

Sait-on bien ce qu’on veut à l’heure où nous sommes ? Connaît-on le chemin où l’on marche et où l’on conduit la France ? Depuis quelque temps, en vérité, on dirait que tout est livré à l’aventure entre Paris et Versailles, qu’il y a dans nos affaires un inexprimable mélange d’incertitude, d’impatience, de découragement et de dépit, dont le dernier mot est l’impuissance devant un avenir qu’on interroge avec un fatalisme morose, qu’on craint et qu’on ne sait comment conjurer. Ainsi vont les choses, et comme il arrive toujours, les partis extrêmes, qui pour eux savent ce qu’ils veulent, qui sont aux aguets, profitent de la circonstance, les scènes tumultueuses surviennent bientôt, entretenues, aggravées ou propagées par toutes les violences de polémique et par tous les récits de fantaisie. Pourquoi s’étonner de ce qui n’est que la conséquence de tout ce qui se passe, de tout ce que nous voyons depuis des mois qui finissent par former des années ? Rien de plus tristement logique en effet. On perd des forces et des momens précieux à rêver des combinaisons irréalisables, à faire de la politique avec des répugnances et des équivoques, à suivre des négociations qui n’aboutissent jamais ; on épuise tous les artifices, les subtilités et les nuances de langage, au risque de laisser croire à un pays qu’on n’a rien à lui offrir, que tout ce qu’il peut espérer de mieux se réduit à un provisoire précaire et indéfini. Pendant ce temps, les esprits désorientés se fatiguent et s’aigrissent, les intérêts s’alarment et se resserrent, le travail s’alanguit, faute de sécurité et de confiance. Le spectacle de tant d’efforts inutiles rend le courage et l’espérance aux audacieux qui cherchent la fortune de leur cause dans les inquiétudes publiques, et voilà un beau jour la ville remuée, agitée, parce que bonapartistes et radicaux en viennent aux gros mots, aux injures, devant des partis modérés muets ou impuissans.

Les querelles passent du parlement dans la rue et les violences de discussion vont aboutir aux tumultes de la gare Saint-Lazare, à ces mêlées bruyantes, à ces manifestations contraires, qui ont accompagné pendant quelques jours les députés partant pour Versailles. Ces scènes, si tristes qu’elles soient, si pénibles qu’elles aient été par quelques-uns des incidens qui se sont produits, ces scènes n’ont point sans doute par elles-mêmes une gravité exceptionnelle, en ce sens qu’elles ne répondent pas à un mouvement profond de l’opinion, qu’elles restent l’expression d’une turbulence assez factice et assez restreinte. Elles sont du moins un élément d’une situation plus générale ; elles laissent voir le progrès qu’on a laissé faire à une cause qu’un vote unanime frappait il y a trois ans, et qui se croit aujourd’hui assez purgée de ses condamnations pour encombrer la presse, la rue, le scrutin, le parlement, la politique tout entière de ses revendications et de ses prétentions. Elles montrent particulièrement à l’assemblée ce qui arrive lorsque ceux qui sont chargés de réorganiser, de reconstituer un pays, ne font pas tout ce que ce pays a le droit de leur demander, d’attendre de leur dévoûment. Ce sont alors les partis violens, ceux qu’un croyait perdus, qui retrouvent la parole, qui s’offrent encore une fois comme des sauveurs, — et Dieu sait pourtant ce qu’ils ont sauvé, dans quel état ils ont laissé la France !

Ce qu’il y a de certain, c’est que la situation, telle qu’elle apparaît aujourd’hui dans son ensemble, est évidemment le résultat d’un certain nombre de fautes où tout le monde a un peu sa part, des divisions implacables de toutes les opinions parlementaires, de l’acharnement des partis libéraux et conservateurs à se neutraliser, à se disputer un pouvoir qu’ils ne savent ou ne peuvent pas même exercer, si bien que, par degrés, on en est arrivé à ceci. Le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon a été créé pour sept ans, on lui a promis des institutions organiques, et aujourd’hui il est visible que beaucoup de ceux-là mêmes qui ont nommé le maréchal lui refusent les lois constitutionnelles qu’il demande, sans lesquelles son pouvoir n’est plus qu’une délégation sans indépendance et sans force, ou une dictature. Le cabinet de M. le duc de Broglie a été renversé le 16 mai, il est tombé justement pour avoir voulu proposer ces lois constitutionnelles qu’on a promises à M. le président de la république, et qu’une partie de la droite lui refuse maintenant. Comment le cabinet de M. le duc de Broglie a-t-il été remplacé ? Après bien des essais, après huit jours de négociations, un nouveau ministère s’est formé. Il a vécu jusqu’ici, ce ministère, il vit encore, et même il vient de subir l’épreuve d’un vote de confiance qui lui a donné 50 voix de majorité ; mais il ne peut se faire illusion, il sait parfaitement qu’il ne se soutient qu’en évitant de se compromettre dans certaines questions, ou bien, s’il a comme hier une majorité en apparence considérable, c’est qu’il pouvait y avoir au bout d’une crise ministérielle une crise plus grave de gouvernement, c’est qu’il y avait aussi des raisons d’ordre public toujours délicates. Le ministère, dont l’orateur, M. de Fourtou, a su profiler habilement de la circonstance, le ministère est le dernier à ignorer que pendant quelques heures son existence n’a tenu qu’à un fil, ou, si l’on veut, à quelques mots de plus ou de moins dans un ordre du jour, qu’il a eu pour lui au scrutin des voix qu’il devait avoir contre lui, et que c’est tout simplement peut-être une affaire remise. L’assemblée, quant à elle, reste assurément la dépositaire de la souveraineté nationale, de la puissance constituante. Oui, certes, elle a le dépôt de la souveraineté, à la condition de ne pouvoir en user, de ne savoir que faire, et en définitive, c’est une condition fausse pour tout le monde, pour l’assemblée comme pour tout ministère, comme pour le chef de l’état lui-même.

C’est une situation où l’art des plus habiles consiste à vivre au jour le jour en sacrifiant les intérêts les plus élevés à des combinaisons du moment, en couvrant chaque nouveau conflit d’une équivoque nouvelle, en subordonnant l’action publique aux prétentions particulières. Malheureusement, à jouer ce jeu-là depuis un an, on n’a pas vu qu’on créait justement un péril auquel on ne croyait peut-être pas, qui s’est trouvé néanmoins assez sérieux pour réveiller des inquiétudes, sans parler des irritations. On a donné une importance factice au bonapartisme, qui n’aurait pu certainement par lui-même abuser un pays sur lequel il venait d’attirer la ruine et le démembrement, mais qui, plus que tout autre parti, avait intérêt à déplacer les responsabilités, qui ne pouvait que profiter des ménagemens, des concessions, des fautes ou des faiblesses de nature à compromettre l’autorité et le prestige du régime parlementaire. Lorsqu’on a renversé M. Thiers avec l’aide des voix bonapartistes, qui donc, si ce n’est l’empire, pouvait tirer avantage d’une alliance dont il a bien fallu payer le prix, ne fût-ce qu’en réprimant l’amertume des souvenirs et en se condamnant à ne rappeler que le moins possible le vote de déchéance ? Lorsqu’on ne cesse de décrier la république, de la représenter comme un régime impossible, meurtrier, incendiaire, lorsqu’on parle ainsi au camp royaliste, même après avoir perdu la chance de rétablir la monarchie, de qui fait-on les affaires, si ce n’est de l’empire ? Lorsqu’on ne trouve rien de mieux que de réhabiliter le bonapartisme dans ses procédés, dans ses moyens de gouvernement, est-ce qu’on ne risque pas de donner au pays la tentation de se souvenir des prospérités matérielles d’un temps dont on va soi-même recueillir les traditions les plus suspectes, les plus compromettantes ? Et voilà cependant ce qui a été fait souvent par une erreur singulière, qui a eu ses conséquences, dont les partisans du régime déchu n’ont pas manqué d’abuser.

L’élection de la Nièvre, qui a été le point de départ des derniers incidens, n’a point créé cette situation ; elle l’a révélée en mettant en quelque sorte aux prises l’impérialisme renaissant et les défiances profondes, passionnées, qu’il réveille. L’an dernier, l’élection de Paris était le coup le plus meurtrier que le radicalisme pût se porter à lui-même ; il ne s’en est pas relevé. Cette année, l’élection de la Nièvre pourrait être tout aussi bien le point d’arrêt dans cette recrudescence artificielle du bonapartisme. L’essentiel est de ne pas se méprendre sur les moyens de rendre vaines ces agitations plus bruyantes après tout que décisives, de ne pas se laisser aller à des violences de représailles, à des actes mal calculés, à des préoccupations fixes qui ne serviraient à rien, si ce n’est à se donner l’air de voir partout le fantôme redouté. Est-ce qu’on croit combattre l’empire d’une manière bien efficace par la brutalité du langage, par l’excès des déclamations ou par des attaques qui pourraient être considérées quelquefois comme peu sérieuses ? Qu’on cherche à dévoiler les manœuvres, les séductions, les captations clandestines de la propagande bonapartiste, soit : à la guerre ouverte, on peut répondre par la guerre, les menées occultes et illégales relèvent de la justice, dont on a le droit d’éveiller la vigilance ; mais franchement suffit-il de trouver au fond d’un wagon de chemin de fer un papier assez bizarre, avec l’inscription d’un comité de l’appel au peuple, pour mettre en mouvement une assemblée souveraine, pour adresser au gouvernement des interpellations solennelles sur une pièce dont on ne peut garantir l’authenticité, sur un comité dont l’existence reste douteuse ? Des comités, des circulaires occultes, eh ! qu’en ont-ils besoin, les bonapartistes ? Ils en disent assez tout haut et sans se gêner pour ne pas se donner la peine de distribuer des papiers secrets à propos de l’élection de la Nièvre ou de toute autre élection. Il faut une enquête, on fera une enquête, le gouvernement s’y est engagé ; mais ne voit-on pas que, si la justice ne découvrait rien ou si elle découvrait par hasard qu’il y a là quelque mystification, on s’exposerait tout simplement à servir la cause qu’on prétend combattre ? Et voilà cependant l’interpellation, l’incident qui a été l’occasion de cette scène où M. Gambetta s’est laissé emporter à une de ces violences de parole qui déconsidéreraient les débats parlementaires, si elles pouvaient entrer dans les habitudes d’une assemblée. M. Buffet a été obligé de déployer son autorité de président pour réprimer M. Gambetta, qui n’a fait qu’aggraver son tort d’une violence nouvelle, et la scène de Versailles, retentissant à Paris, est devenue à son tour l’occasion de ces tumultes de la gare Saint-Lazare, où il a fallu employer la police, même la force militaire, pour empêcher bonapartistes et radicaux d’en venir aux mains, où des députés eux-mêmes ont été quelque peu bousculés dans la bagarre. Peu de jours auparavant, à propos de la loi électorale, M. Gambetta prononçait un discours spirituel, sensé, modéré, qui prouvait ce qu’il pourrait être aisément, s’il voulait rester lui-même ; puis le voilà tout à coup se guindant et lançant une de ces paroles qui ne disent rien et ne prouvent rien, qui déchaînent les tempêtes sans profit et sans gloire. M. Gambetta s’est mépris, il n’a fait qu’embarrasser ceux qui jugent l’empire aussi sévèrement que lui, sans se laisser aller à de vulgaires brutalités, et il n’a eu d’autre succès que d’offrir au bonapartisme une occasion de se relever sous l’aiguillon de l’insulte, de répondre aux provocations par des provocations, et de faire du bruit.

Il y a par malheur des momens où l’on perd un peu l’équilibre et où des hommes beaucoup plus modérés que l’ancien dictateur de Bordeaux ne mesurent pas eux-mêmes tout ce qu’ils font. Que M. Gambetta ait eu le tort de prendre l’initiative d’une brutalité de parole qui est devenue le signal d’un véritable déchaînement de fureur contre lui et même de coupables violences, ce n’est point douteux. La tentative parlementaire qui vient d’être faite ces jours derniers pour provoquer de la part de l’assemblée un vote contre le bonapartisme et au besoin contre le ministère soupçonné de montrer trop peu d’énergie contre les menées impérialistes, cette tentative était-elle beaucoup mieux calculée ? Assurément ces scènes tumultueuses de la gare Saint-Lazare, où un député, s’est trouvé un instant arrêté, ces scènes ont dû émouvoir l’assemblée, et elles révèlent les ardeurs d’un parti sur lequel on a justement les yeux, qu’on avait le droit de signaler à la vigilance du gouvernement. Soit ; mais y a-t-on bien réfléchi ? En réalité, rien n’était plus délicat que ce qu’on se proposait de faire. Essayer, sous une forme ou sous l’autre, directement ou indirectement, de raviver le vote de déchéance de l’empire, n’était-ce pas avoir l’air de dire que ce vote avait été insuffisant, qu’il fallait le renouveler ? Si le vote de 1874 a été insuffisant, pourquoi, celui d’aujourd’hui serait-il plus efficace ? La question resterait donc toujours ouverte ? Dans tous les cas, si l’on voulait courir la chance d’un nouveau scrutin, il fallait avant tout s’arranger pour avoir sinon l’unanimité de 1871, du moins une majorité accablante, décisive. On l’a évidemment essayé avant de se présenter devant l’assemblée. Il y a eu des négociations entre les chefs des divers partis de la droite et de la gauche, et un instant c’est M. de Goulard qui a paru être chargé de prendre, au nom de tous, l’initiative de l’interpellation adressée au gouvernement.

Comment cet accord a-t-il été rompu au dernier moment ? Ah ! c’est toujours la même difficulté. On a fini par ne plus s’entendre, à ce qu’il paraît, sur une rédaction, sur la portée d’une manifestation que les uns voulaient restreindre à l’impérialisme, que les autres voulaient étendre aux bonapartistes et aux radicaux. Une partie de la droite et même du centre droit n’a pas voulu s’associer à une démonstration qui, en frappant le bonapartisme, aurait paru couvrir les provocations de M. Gambetta, le radicalisme. M. de Goulard, M. le duc d’Audiffret, n’auraient pas été suivis, s’ils s’étaient engagés, et en fin de compte l’interpellation est restée l’acte exclusif des gauches réunies. Puisqu’il en était ainsi, qu’on nous permette de le dire, mieux valait s’abstenir. Il devenait dès lors évident qu’un échec était inévitable, qu’on se jetait dans une échauffourée parlementaire sans issue. À quoi bon risquer une aventure où il y avait d’avance scission entre les forces dont l’alliance pouvait seule assurer le succès et l’autorité d’une démonstration semblable ? Malgré tout, on a voulu aller jusqu’au bout, comme pour donner satisfaction à une certaine impatience publique. La question n’a pas été trop bien présentée, il faut l’avouer, l’interpellation a été assez faiblement soutenue. Tout s’est trouvé passablement brouillé, confondu dans des développemens et des digressions qui ne dénotaient peut-être que l’embarras de tout le monde. Bref, la bataille a été obscure, pénible, écourtée, et au lieu d’arriver à une manifestation atteignant le bonapartisme, forçant le gouvernement à prendre une attitude plus résolument énergique, on a eu cette majorité de 50 voix venant au secours du ministère, qui a été assez habile pour répondre à la pensée secrète d’une partie considérable de l’assemblée en se posant en défenseur de la paix publique contre tous ceux qui pourraient la menacer. C’était une affaire positivement mal engagée, d’autant plus mal engagée que beaucoup d’esprits sincères, sérieux, ont pu se laisser toucher par cette considération qu’abandonner le ministère en ce moment, c’était avoir l’air de désarmer la force publique devant une effervescence de rue, c’était désavouer des répressions de police nécessaires, après tout assez modérées, qu’on incriminait un peu légèrement. C’était un tort de plus de n’avoir pas prévu ces scrupules, et c’est ainsi que tout a fini par un vote qui n’absout nullement le bonapartisme, mais qui lui laisse une apparence de succès, en ce sens que le coup dont il était menacé lui est épargné par la gaucherie d’une tentative précipitée et médiocrement combinée.

Non, ce n’est ni par des violences de langage, ni par des actes improvisés ou décousus, ni par des divisions obstinées qu’on peut réduire le bonapartisme à la modestie en lui enlevant des chances qu’il s’exagère à lui-même par calcul, qu’on peut s’exagérer aussi dans un autre sens par un mouvement fort légitime, qui restent toujours néanmoins un sujet de trouble. A quoi tient cette dernière force agitatrice de l’empire ? Elle s’explique tout simplement par l’incertitude où est retenu le pays, par la crainte des violences révolutionnaires, par la stérilité de tous les efforts pour replacer la France dans les conditions d’un régime régulier, par les souffrances matérielles qui sont la suite de tous ces faits. L’empire ne peut être une menace que parce qu’en prolongeant un provisoire indéfini on laisse vide une place qu’il a occupée et où rien de définitif ne s’est établi jusqu’ici. Le seul et vrai moyen de le combattre sérieusement, efficacement, c’est de le remplacer, c’est de lui opposer des institutions véritables, un gouvernement organisé, constitué, de telle sorte que le pays ne soit point réduit chaque matin à se demander s’il a quelques jours de paix assurés, si le provisoire auquel on le soumet ne va pas disparaître d’un coup de vent, dans une crise nouée peut-être par l’impuissance, précipitée par un accident imprévu. Voilà la question : la solution n’est pas dans des expédiens, dans des procédés d’empirisme ministériel, elle est dans une politique arrêtée, précise, de réparation et de construction, et ici c’est l’œuvre nécessaire, impérieuse, des opinions modérées qui commence. Que les chevaliers de la légitimité de droit divin s’opposent à tout ; attendant toujours le miracle qui doit leur rendre la royauté de leurs rêves, que les fanatiques du radicalisme refusent à l’assemblée le droit de constituer, que les bonapartistes eux-mêmes veuillent se réserver les chances de l’inconnu par un cabalistique appel au peuple, rien de plus simple, les uns et les autres sont dans leur rôle ; mais les opinions modérées n’en sont pas là, et les circonstances leur font plus que jamais aujourd’hui un devoir commun de s’entendre, de concerter leur action pour en finir avec toutes les incertitudes, pour assurer à la France une certaine paix, une certaine sécurité, dans des conditions qui sont pour ainsi dire indiquées par la nature des choses, par les préliminaires d’organisation adoptés jusqu’ici. C’est là ce que le centre droit et le centre gauche ont récemment essayé de faire en serrant la question de plus près, en résumant leurs idées dans des programmes entre lesquels il ne s’agit plus que de trouver le trait d’union.

Cette alliance du centre droit et du centre gauche, qui doit être une sorte d’aimant pour d’autres fractions modérées de la droite et de la gauche, le noyau d’une majorité nouvelle, cette alliance est certainement aussi naturelle que profitable pour tout le monde ; mais il est bien clair que, lorsqu’on veut se rapprocher, lorsqu’on sent la nécessité d’une patriotique alliance, il ne faut pas commencer par réveiller les dissidences, les ombrages, les antagonismes de caractère et de situation, les incompatibilités d’humeur, tout ce qui divise parfois encore plus que la politique les partis et les hommes. Lorsqu’on veut traiter, c’est qu’on est disposé à se faire des concessions mutuelles pour entreprendre en semble un œuvre sérieuse. Les hommes distingués ou éminens du centre droit et du centre gauche ont assez d’esprit pour comprendre qu’il y a une petite comédie qui n’est plus guère de circonstance. Il ne servirait à rien de jouer aux propos interrompus, de se regarder ; avec défiance et de se reposer sur ce travail herculéen d’un programme platonique. — Vous le voyez, dit-on au camp du centre droit, nous avons lait toutes les concessions possibles, c’est le centre gauche qui ne veut pas, qui fait des façons : il est rivé au radicalisme, qui le domine et dont il ne peut se détacher. Qu’il commence par rompre avec la gauche, puis nous verrons, nous ne pouvons pas être dans la compagnie des radicaux ! — Vous ne pouvez le nier, dit-on d’un autre côté au camp du centre gauche, nous sommes prêts à tout, nous acceptons toutes les conditions de la république la plus conservatrice. C’est le centre droit qui se refuse à tout, qui ne peut se décider à se séparer de ses amis de la droite monarchique et légitimiste. Que le centre droit commence par rompre avec la droite et par venir à nous, tout s’arrangera ! — Voilà toute la question. Le centre droit ira-t-il au centre gauche ? le centre gauche ira-t-il au centre droit ? On peut tourner longtemps ainsi et prolonger ce dialogue plus piquant peut-être que décisif. le moment est venu pour les chefs de parti de sortir de ce cercle et de s’aborder sérieusement, franchement, sans aucune arrière-pensée.

Au fond, quels sont donc les points de dissidence entre le centre droit et le centre gauche, et même, on pourrait le dire, entre beaucoup d’hommes modérés de la droite et de la gauche ? Pour les uns et pour les autres, il y a un certain nombre de faits également évidens. La monarchie traditionnelle ne peut être rétablie, on ne veut ni rétablir l’empire ni le laisser revenir par effraction ; la république existe, M. le maréchal de Mac-Mahon a été nommé président pour une durée définie par une loi unanimement acceptée aujourd’hui, et enfin, dernier fait qui n’est pas moins clair que tous les autres, on ne peut pas laisser la France dans un provisoire sans terme et sans garanties. Est-ce vrai ? est-ce que les esprits modérés et un peu prévoyans de la droite ou de la gauche ont un doute sur ces points essentiels ? Dès lors quelle difficulté peut-il y avoir à s’entendre pour imprimer à l’état actuel le sceau d’une fixité nécessaire par des lois constitutionnelles auxquelles l’alliance de toutes les opinions modérées donnerait naturellement un caractère conservateur ? Maintenant faut-il se borner, comme le veut le centre droit, à stipuler pour une république limitée à la durée des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon ? faut-il au contraire, comme le propose le centre gauche, organiser simplement la république en réservant le droit de révision qui pourra s’exercer à l’expiration des pouvoirs du maréchal ? Franchement on nous permettra de trouver qu’on met bien de l’esprit et bien de la fantaisie dans des choses fort sérieuses. La république durera ou disparaîtra dans sept ans, selon qu’elle aura donné à la France un bon ou un mauvais gouvernement, la paix et l’ordre ou le trouble : voilà tout. L’essentiel pour le moment est que le centre droit et le centre gauche se mettent à l’œuvre, et donnent un corps à une alliance qui peut être la meilleure garantie d’une organisation constitutionnelle protectrice et efficace. On n’aura pas une majorité suffisante, répètent tous ceux qui ne veulent s’engager qu’à coup sûr. Il est certes fort probable qu’on n’aura pas l’appui des légitimistes de l’extrême droite, des bonapartistes, des radicaux. Toutes les autres opinions y regarderont, à deux fois lorsque des hommes comme M. Dufaure, M. d’Audiffret, M. Decazes, M. de Goulard, M. Buffet, M. Casimir Perier, viendront proposer une politique sérieuse pouvant assurer à notre malheureuse patrie quelques années de paix. Il y a une raison supérieure et décisive pour que l’assemblée ou du moins la grande partie sensée de l’assemblée se rallie à une tentative semblable, c’est que, si elle se refusait à tout, elle se réveillerait aussitôt en face d’une dissolutions inévitable, attestant devant le pays l’impuissance des modérés et laissant la France livrée à la violence des partis extrêmes, qui étaient tout prêts à s’entre-déchirer ces jours derniers. Cette perspective redoutable, qui vient de se révéler tout à coup, c’est la meilleure raison d’être d’une entreprise de préservation, et c’est aussi ce qui peut en assurer le succès dans une assemblée française.

Qu’en est-il donc de ces bruits étranges répandus un instant sur la mission de M. le comte Hatzfeld à Madrid, sur la résurrection d’une candidature prussienne pour une monarchie qui n’est pas encore restaurée au-delà des Pyrénées ? Il y a un fait certain, l’envoyé de M. de Bismarck est à Madrid, et il est probable qu’il n’est pas allé en Espagne pour se donner l’agrément d’une excursion de touriste ou pour être en mesure de raconter au chancelier de l’empire allemand le drame pittoresque des insurrections et des révolutions espagnoles. M. de Hatzfeld paraît avoir eu avec les membres du gouvernement des entrevues dont le secret n’a point été divulgué. L’incident ne laisse pas d’être enveloppé de quelque mystère. Dans tous les cas, que l’envoyé de M. de Bismarck portât dans sa valise de voyage une candidature prussienne ou quelque projet d’alliance, les ministres espagnols seraient assez embarrassés pour accueillir ces ouvertures, et ils seraient plus embarrassés encore pour les avouer devant leur pays. Ce ne serait pas pour eux un moyen de se populariser. Le bruit qui a couru a suffi, dit-on, pour produire un assez mauvais effet dans l’armée, parmi les soldats comme parmi les chefs militaires. Si la royauté doit être rétablie dans un temps plus ou moins prochain au-delà des Pyrénées, ce ne sera pas, selon toute apparence, au profit d’un prince allemand. Le prétendant carliste ne demanderait pas mieux que de voir le gouvernement de Madrid se lancer dans cette campagne d’une candidature étrangère, et la preuve qu’il en espère quelque avantage, c’est qu’il est le premier à propager ces rumeurs dont la mission de M. de Hatzfeld a été le point de départ. Ce serait pour lui la dernière chance d’intéresser le sentiment national et de rétablir un peu ses affaires, qui décidément sont en déclin.

Ce n’est pas que les bandes carlistes soient vaincues ou dispersées. Elles occupent et ravagent toujours ces malheureuses provinces du nord, où il est si difficile de les atteindre. On a là l’édifiant spectacle d’un prétendant plein de douceur qui bombarde de son mieux les villes de son « royaume, » Hernani après Bilbao, sans doute pour mieux les rallier à sa cause. Il s’escrime avec le peu d’artillerie qu’il a contre ses sujets, qui ont l’audace de lui fermer leurs portes et de se défendre. Il est bien clair cependant que, depuis la levée du siège de Bilbao, l’insurrection carliste commence à se sentir menacée ; elle n’a plus ni la même consistance ni la même hardiesse. D’un côté, le prince Alphonse, le frère de don Carlos, qui tient la campagne en Catalogne et qui s’était chargé de pousser une pointe au-delà de l’Èbre en compagnie de sa jeune femme, dona Blanca, qui est une guerrière intrépide, le prince Alphonse vient d’essuyer une assez rude défaite vers Gandesa. Il est probable que le jeune prince, arrêté dans sa marche, ne reprendra pas de sitôt le cours de ses victoires au-delà de l’Èbre. Il a bien assez de se défendre en Catalogne sans tenter des entreprises aventureuses qui l’exposeraient peut-être à être pris dans une embuscade. D’un autre côté, les bandes carlistes qui sont dans les provinces basques et en Navarre, dont le vieux général Elio parait avoir laissé le commandement à Dorregaray, ces bandes ne laissent pas de se sentir menacées jusque dans leurs impénétrables retraites par la stratégie assez mystérieuse du général Concha, désormais chargé de poursuivre cette guerre jusqu’au bout. L’armée du nord se hâte lentement, il est vrai ; depuis un mois, elle a fait plus de marches et de contre-marches que livré de batailles. Concha avait besoin de renforts et d’argent avant de rentrer en campagne. Il a d’ailleurs changé maintenant le théâtre de ses opérations ; il n’est plus du côté de Bilbao, il était récemment à Miranda, à Logrono, sur l’Èbre, et il semble vouloir pénétrer en Navarre, attaquer l’insurrection dans une de ses citadelles, à Estella. Les carlistes ont, dit-on, 25,000 hommes avec lesquels ils espèrent tenir tête à l’armée régulière ; seulement ils ont bien des points à garder pour ne pas s’exposer à être enveloppés ; ils ont affaire à un soldat qui sait son métier, qui a maintenant de bonnes troupes, et il y aurait une circonstance qui pourrait être bien plus menaçante pour les carlistes que toute la stratégie de Concha : ce serait si les Basques, lassés de la guerre, découragés par l’échec de Bilbao, se mettaient, comme on le dit, à déserter le camp du prétendant et à se prononcer pour la paix. La campagne poursuivie par le général Concha peut avoir pour résultat de hâter ce mouvement d’opinion dans le pays basque, et le sort de l’insurrection tient peut-être aujourd’hui à un combat un peu décisif livré par l’armée régulière au gros des forces carlistes. La paix suivrait bientôt sans doute, le prétendant n’aurait plus qu’à se retirer en fugitif de ces malheureuses provinces qu’il livre depuis deux ans à toutes les désolations de la guerre, qu’il gouverne avec des chefs comme ce général qui tout récemment, toujours dans l’intérêt de la religion, condamnait tout individu convaincu de blasphème à avoir la langue percée. Ce sont là les procédés du gouvernement que don Carlos promet à l’Espagne, si elle veut bien se convertir à la restauration absolutiste ! Avec ce drapeau, le prétendant est plus près de regagner la frontière française que d’atteindre Madrid, et un coup de vigueur de Concha peut en finir avec l’insurrection.

Ce sera beaucoup, ce ne sera pas tout encore ! il est, vrai, puisque l’Espagne aura toujours à décider ce qu’elle veut faire d’elle-même, quel gouvernement elle veut se donner, et au fond c’est là l’éternelle question qui s’agite à Madrid, qui divise les partis, le ministère lui-même. Républicains, radicaux, alphonsistes, ne cessent de se démener autour du général Serrano, qui a certes assez de pouvoir pour les dominer tous, s’il le veut, mais qui leur laisse assez de liberté pour se déchirer, à la condition pourtant de ne pas parler trop haut et de ne pas trop troubler le gouvernement. L’essentiel est qu’il y a depuis six mois un évident progrès dans la situation de la Péninsule, progrès déjà préparé par M. Castelar, réalisé par le général Serrano. En fin de compte, l’Espagne est arrivée pour ainsi dire à se ressaisir elle-même, à se dégager de l’affreux chaos ou elle était tombée un instant, et après avoir dompté tous les mouvemens communistes, elle en est aujourd’hui à pouvoir considérer la défaite de l’insurrection carliste comme une affaire de temps. Ce sont là des résultats sérieux que le ministre d’état, M. Ulloa, avait le droit d’exposer récemment dans une circulaire diplomatique qui semble avoir pour objet de rendre à l’Espagne une existence extérieure régulière qu’elle n’a plus. Le gouvernement de Madrid en est encore effectivement à être reconnu par la plupart des états de l’Europe. C’est un régime provisoire, à la vérité ; il est né d’un coup d’état militaire, il gouverne sans représentation nationale, il n’a rien de régulier ; il n’a pas moins rendu la paix à l’Espagne, qui est toujours vivante, avec laquelle tout le monde est intéressé à entretenir de bonnes relations. Pourquoi la France particulièrement ne reviendrait-elle pas à ces rapports naturels et ne reconnaîtrait-elle pas officiellement le gouvernement espagnol ? Elle n’a certes aucun intérêt à favoriser la cause carliste par une apparence de neutralité entre le prétendant et le cabinet de Madrid. Cela ne peut être utile ni à ses intérêts sur la frontière, ni à ses intérêts politiques, et à tous les points de vue la présence d’un représentant français à Madrid ne peut que servir la cause des deux pays.

CH. DE MAZADE.