Chronique de la quinzaine - 31 mai 1874

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1011
31 mai 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai 1874.

C’était inévitable. La lutte devait éclater, elle a peut-être devancé les prévisions de ceux qui voyaient se former l’orage, et huit jours durant le pays vient d’assister à une de ces crises qui ne décident pas seulement de l’existence d’un ministère, qui mettent en quelque sorte à nu le fond des choses, la gravité, les contradictions, les périls, les impossibilités d’une situation ; Par une coïncidence singulière, cette crise a éclaté juste aux approches du 24 mai, un peu moins d’une année après cette journée de 1873 où des groupes conservateurs aux tendances diverses, mais coalisés pour la circonstance et habilement conduits au combat, livraient l’assaut au gouvernement de M. Thiers.

À pareille époque, il y a un an, des vacances parlementaires venaient de finir comme aujourd’hui. Les esprits étaient violemment surexcités par les élections de Paris et de Lyon. Les députés arrivaient de leurs provinces pleins d’ardeurs belliqueuses. Il y a un an, comme aujourd’hui, il s’agissait de savoir si l’on resterait dans un provisoire indéfini dont profiteraient les partis extrêmes pu si l’on se résignerait par raison, par sagesse, à organiser, le régime sous lequel on vivait. Le gouvernement qui existait alors, qui achevait la délivrance du territoire, qui n’avait rien négligé pour la pacification du pays après la défaite de la commune, pour la réorganisation de l’armée, des finances, et qui préparait, pour en finir avec toutes les incertitudes, des lois constitutionnelles sérieusement méditées, ce gouvernement était accusé de n’avoir que des majorités de hasard, de déserter les intérêts conservateurs et l’ordre moral, de se faire le complaisant, « le protégé » du radicalisme. « Quelle situation étrange et sans issue ! s’écriait M. le duc de Broglie en s’adressant au gouvernement de M. Thiers, Dépendre, pour son existence journalière, du bon plaisir des radicaux, et en même temps proposer des lois contre lesquelles le parti radical proteste ! » M. le duc de Broglie parlait ainsi, plaignant fort le gouvernement, et M. Thiers, qui n’est jamais à court de riposte, répondait à son interlocuteur qu’il n’aurait pas de majorité, lui non plus, s’il triomphait, qu’il s’exposait à être de son côté le protégé de quelqu’un, — « le protégé de l’empire ! » Une année s’est écoulée depuis cette mémorable lutte qui se dénouait par la victoire des coalisés du 24 mai 1873, et M. le duc de Broglie à dû plus d’une fois se souvenir de ces paroles, de celles qu’il prononçait lui-même et de celles que M. Thiers lui adressait, quand il s’est trouvé, aux prises avec toutes les difficultés pratiques du gouvernement dont il a été le premier ministre, qu’il a voulu essayer d’organiser.

M. le duc de Broglie a espéré être plus heureux avec ses terribles alliés d’une autre sorte, chevau-légers ou bonapartistes ; il a cru qu’à force d’habileté il réussirait à les contenir, à les gagner ou à déjouer leur mauvais vouloir, et il s’est trompé. Il n’a réussi qu’à les enhardir, à leur donner des gages en s’affaiblissant lui-même, en affaiblissant le gouvernement qu’il représentait, et le jour où il s’est décidé à secouer le joug de ces dangereux alliés, le jour où, pressé par la nécessité, il a voulu à son tour faire quelque chose, il à échoué comme M. Thiers. Il a été vaincu, quant à lui, par ceux-là mêmes qu’il avait trop ménagés, dont il avait payé trop cher le concours, et tout ce qu’on peut dire, c’est que ce jour-là du moins il est tombé sans marchander, déchirant l’équivoque, relevant avec fierté le défi qu’on lui lançait. Il est tombé sur la brèche, pour avoir voulu dégager la parole du gouvernement et de l’assemblée, également liés par la promesse d’organiser le régime créé le 20 novembre 1873. Rien de mieux pour l’honneur ministériel de M. le duc de Broglie ; seulement à quoi aura servi cette année qui s’achève ? Le ministère est tombé, laissant les dernières chances monarchiques perdues, la confusion aggravée dans l’assemblée, le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon tout aussi peu organisé qu’il l’était, les esprits un peu plus incertains, et le bonapartisme refleurissant par cette élection de la Nièvre, qui n’est pas un trait de lumière moins saisissant que l’élection radicale de Paris au mois de mai 1873. C’est là en définitive la moralité politique de cette crise qui vient d’éclater et de se dénouer en quelques jours.

Cette crise était, à vrai dire, dans la nature des choses. Qu’elle se soit produite au dernier moment sous le prétexte d’un incident d’ordre du jour, peu importe ; le conflit était dans la situation. Il est bien clair maintenant que le vote du 20 novembre sur l’institution du gouvernement septennal n’était qu’un grand malentendu. Depuis le premier moment, la lutte n’a cessé d’exister entre ceux qui, prenant au sérieux le vote de l’assemblée, se sont proposé l’organisation d’un régime destiné à donner sept années de trêve au pays et ceux qui n’ont vu dans les pouvoirs confiés au maréchal de Mac-Mahon qu’un acte de déférence pour l’homme, un expédient de circonstance. L’erreur du ministère a été de laisser grandir l’équivoque, de compter sur le temps, sans doute aussi sur son habileté, pour concilier les dissidences, de s’obstiner à vouloir organiser les institutions qui avaient été promises avec ceux qui méconnaissaient ces engagemens, en rejetant au contraire dans l’opposition ceux qui ne demandaient pas mieux que d’accepter la situation telle qu’elle était. Pendant qu’il épuisait tous les ménagemens, les légitimistes attendaient le mot d’ordre de Frohsdorf, les bonapartistes allaient à Chislehurst, Qu’a gagné le ministère ? Les partis ont redoublé d’audace, convaincus qu’on ne pouvait se passer d’eux ; ils ont publiquement prévu le cas où le maréchal de Mac-Mahon, malgré ses sept ans de présidence, devrait s’effacer devant la royauté traditionnelle ou devant l’empire. Ils ont bruyamment défié, bravé le gouvernement, en lui donnant rendez-vous aux premiers jours de la session qui allait se rouvrir, si bien que l’heure est venue où le ministère, à bout de temporisation et de condescendances, ne pouvait aller plus loin sans trahir le pouvoir qu’il était chargé de représenter et de défendre. C’était pour lui une obligation de dignité de ne plus reculer devant la présentation des lois constitutionnelles. Certes même à ce moment M. le duc de Broglie mettait toute sa dextérité à prévenir le choc dont on le menaçait. Il n’est point douteux que, lorsque, dès le lendemain de l’ouverture de la session, il allait lire à l’assemblée l’exposé des motifs de la loi destinée à organiser une seconde chambre sous le nom de grand-conseil, il comptait sur l’effet de cette lecture. C’était assurément un spécifique conservateur de première force. Ce grand-conseil, avec ses combinaisons savantes et, avec les commentaires qui l’accompagnaient, semblait de nature à désarmer toutes les susceptibilités, à chatouiller les intransigeans eux-mêmes. Malheureusement pour le ministère, le grand-conseil n’a rien changé ; la lutte était dans l’air, et, comme il arrive souvent, elle s’est engagée, non sur le vrai point de dissidence, mais sur un détail, sur la priorité de discussion de la loi électorale politique ou de la loi municipale. Ce n’était là évidemment qu’un prétexte, la véritable question était entre ceux qui voulaient aborder l’organisation constitutionnelle par la loi électorale et ceux qui voulaient arrêter du premier coup tout ce qui conduisait à cette organisation.

Déjà quelques heures avant la discussion publique, dans une séance de la commission des trente, M. Lucien Brun avait très clairement dit sa pensée. M. le duc de Broglie et la commission demandaient que la loi électorale fût mise immédiatement à l’ordre du jour ; M. Lucien Brun et ses amis entendaient s’y opposer. La question, ainsi engagée, ne pouvait plus être résolue que par l’assemblée elle-même. Elle a été tranchée après un court débat de quelques minutes ; on sentait que ce n’était plus le moment des paroles inutiles. Le ministère avait au scrutin 317 voix pour lui, 381 voix contre lui. Élevé au pouvoir, soutenu par une coalition, il était vaincu par une coalition composée de la gauche, du centre gauche, du groupe bonapartiste et de cinquante-deux légitimistes, de sorte que c’est par le fait la défection des chevau-légers et des bonapartistes qui a renversé le ministère. D’où est venue au dernier moment cette ardeur d’opposition chez les légitimistes ? Elle aurait été inspirée, à ce qu’il paraît, par des instructions de M. le comte de Chambord. M. le comte de Chambord est las de faire des concessions ! Il a laissé un certain nombre de ses partisans voter pour la prorogation parce qu’il l’interprétait indubitablement comme M. Cazenove de Pradines, parce qu’il comptait peut-être encore sur le maréchal de Mac-Mahon. Il paraît que cela n’a pas réussi. Le prince aurait fait depuis un devoir à ses amis de Versailles de s’opposer à toute organisation constitutionnelle, de voter au besoin contre le ministère, et il se montrerait aujourd’hui, dit-on, très satisfait de voir ses instructions si bien suivies, de s’être donné à lui-même cette marque de sa puissance royale. Que M. le comte de Chambord soit satisfait, c’est certainement d’un prince naïf. Quelques-uns de ses amis les plus éclairés de Versailles n’éprouvent peut-être pas aujourd’hui une satisfaction aussi complète. Ils commencent à comprendre qu’ils pourraient bien avoir joué le jeu de l’empire, et que, si les bonapartistes sont dans leur rôle parce qu’ils se croient le droit de beaucoup espérer, les légitimistes ont désormais peu de chances de revoir aux affaires un cabinet aussi favorable à leur cause que celui qu’ils viennent de renverser. C’est fait, et puisque M. le comte de Chambord est content, il n’y a plus rien à dire. M. le duc de Broglie peut voir maintenant à quoi lui ont servi les sacrifices qu’il a multipliés pour ménager les légitimistes, pour s’assurer leur appui, et les cabinets nouveaux qui peuvent se succéder sauront, par cette expérience décisive, dans quelle mesure ils peuvent compter sur cette alliance.

La difficulté était de remplacer ce ministère tombé sous un coup foudroyant de majorité. Évidemment, si l’on eût été dans les conditions normales du régime parlementaire, s’il y avait eu en présence deux masses d’opinion, deux partis ayant des politiques définies et saisissables, la solution eût été toute simple ; il n’y aurait eu qu’à remettre le pouvoir aux chefs de cette majorité triomphante, cette majorité fût-elle une coalition. Ici ce n’est pas même une coalition, c’est un amalgame, c’est une mêlée de suffrages jetés au fond de l’urne. Il fallait avant tout interpréter ce coup de scrutin, démêler ce qu’il y avait de politique, ce qu’il pouvait y avoir aussi de personnel dans le vote, s’efforcer de dégager les élémens d’une majorité nouvelle, préciser les conditions dans lesquelles pouvait se reconstituer cette majorité. Au premier coup d’œil, il y avait une question qui dominait toutes les autres, celle de l’organisation constitutionnelle, origine et raison déterminante de la crise. Or c’est justement à ce point de vue que le vote du 16 mai devait être interrogé dans sa vraie signification. Parmi ces 381 voix qui venaient de former une majorité assez imprévue, les unes, celles des légitimistes, des bonapartistes et des radicaux, étaient parfaitement claires : elles étaient l’expression avérée d’une opposition de principe ou d’intérêt contre les lois constitutionnelles. D’autres, celles du centre gauche et même d’une partie de la gauche modérée, exprimaient certainement une pensée d’hostilité contre le ministère, contre sa politique et les projets constitutionnels tels qu’il les présentait, — elles n’étaient dirigées ni contre le principe des lois organiques, ni contre le gouvernement septennal créé le 20 novembre, ni contre le maréchal de Mac-Mahon. Les hommes les plus autorisés l’ont déclaré. M. Vacherot, dans un sentiment de loyauté, au risque de paraître voter pour le ministère, s’est même prononcé publiquement pour la priorité de la loi électorale, qu’il avait soutenue dans la commission des trente. M. Dufaure, M. Laboulaye, se sont abstenus. Il y avait donc un certain lien entre ces fractions modérées de l’opposition devenue pour un instant majorité et les 317 qui avaient soutenu au scrutin la politique d’organisation constitutionnelle du cabinet. C’était là, si l’on voulait agir sérieusement, une sorte de fil conducteur dans cette confusion. Que pouvait-on faire ? comment recomposer un ministère répondant aux nécessités diverses d’une situation si complexe, s’établissant pour ainsi dire entre les partis pour les ramener à un centre commun d’action ? C’est lace qui s’est débattu pendant huit jours au milieu de toutes les péripéties intimes et de toutes les impossibilités.

Dès la démission du ministère de Broglie, M. le maréchal de Mac-Mahon avait eu la pensée de faire appel au président de l’assemblée, à M. Buffet ; mais l’entrée de M. Buffet au pouvoir avait pour conséquence l’élection d’un nouveau président. C’était peut-être compliquer la question ministérielle d’une question présidentielle, et M. Buffet, sans cesser d’être consulté, restait en dehors de toutes les combinaisons. C’est alors que M. le maréchal de Mac-Mahon s’adressait à M. de Goulard en lui remettant le soin de former un nouveau cabinet. Ancien ministre avec M. Thiers, placé sur la frontière du centre droit et du centre gauche, vice-président de l’assemblée, connu pour la modération de ses idées et l’aménité de son caractère, M. de Goulard était certes l’homme le mieux fait pour être un médiateur modeste, patient et conciliant entre toutes les prétentions et même entre tous les amours-propres. C’est donc M. de Goulard qui s’est trouvé chargé de cette œuvre de Pénélope. Sa première pensée était de chercher à retenir dans le cabinet prêt à se former M. le duc Decazes, qui depuis six mois a conduit nos relations extérieures avec un véritable tact. M. le. duc Decazes hésitait d’abord à séparer sa fortune ministérielle de celle de M. de Broglie ; il cédait bientôt aux instances flatteuses dont il était l’objet et qui sont justement la mesure de la bonne direction qu’il a su donner à nos affaires diplomatiques. C’était déjà un commencement. À M. Decazes venait se joindre peu après M. le duc d’Audiffret-Pasquier, qui acceptait une place dans la combinaison en faisant ses conditions. Le noyau essentiel et fondamental était trouvé. Entre ces trois hommes cherchant à s’entendre pour prendre ensemble le pouvoir, il y avait assurément de singulières différences de caractère. Au cabinet en formation, M. d’Audiffret portait son impétuosité et sa décision un peu tranchante, M. de Goulard sa bonne grâce conciliante et modératrice, M. Decazes son habileté avisée ; mais ce qu’il y a de mieux, c’est qu’avec des divergences de nature ces trois hommes poursuivaient le même but et s’étaient mis d’accord sur la politique à suivre, sur la manière de reconstituer le ministère.

Ainsi, et c’était là un des points sur lesquels M. le duc d’Audiffret se montrait le plus inflexible, l’élément bonapartiste devait disparaître. M. Magne lui-même ne pouvait rester aux finances ; M. le général Du Barail, qu’on avait peut-être le tort de considérer comme attaché à l’empire, devait aussi s’en aller, et avec le général Du Barail, avec M. Magne, M. Desseilligny disparaissait du même coup. D’un autre côté, M. de Larcy, M. Depeyre, qui représentaient la droite dans le précédent ministère, devaient être également remplacés. En un mot, sauf M. le duc Decazes, le cabinet se renouvelait tout entier. La pensée qui présidait à ce renouvellement était d’ailleurs parfaitement claire et arrêtée dès le premier moment. Sans nul doute la droite devait être représentée, on n’avait nullement l’intention d’exclure une fraction de l’assemblée qui venait de faire campagne avec le centre droit pour la discussion des lois constitutionnelles, et sans laquelle on se serait trouvé aussitôt en minorité ; mais en même temps M. de Goulard, M. d’Audiffret et M. Decazes se proposaient de faire une place dans le ministère à quelques-uns des hommes les plus modérés du centre gauche, à M. Mathieu Bodet, qui devait entrer aux finances, à M. Cézanne, qui, en sa qualité d’ingénieur, prenait les travaux publics, et même à M. Waddington, qui devait revenir à l’instruction publique, où il n’avait fait que passer il y a un an, aux derniers jours du gouvernement de M. Thiers. Au milieu de toutes ces combinaisons, M. L. de Lavergne a dû un moment être au commerce, et nul certes n’était mieux désigné pour la direction de nos affaires économiques. Bien d’autres noms ont été prononcés, ils n’étaient pas tous sérieux. Malheureusement dans cette mêlée des compétitions du pouvoir il y a moins de postes à occuper que de candidats, et la place a beau être peu enviable, il y a toujours des dévoûmens disposés à s’offrir et à se sacrifier. Tout compte fait, après bien des conférences et des négociations laborieuses, on a été assez près du succès, le ministère n’a pas été loin d’être constitué et vivant. C’était un cabinet toujours conservateur évidemment, mais s’inspirant d’une libérale pensée de transaction, ayant pour politique l’organisation constitutionnelle sous le nom de la république, avec ce qu’on appelait le caractère impersonnel, c’est-à-dire avec la transmission régulière et assurée du pouvoir, dans le cas où M. le maréchal de Mac-Mahon viendrait à manquer. C’était en d’autres termes la république constituée pour sept ans dans des conditions conservatrices, avec la réserve pour l’avenir du droit de la France représentée par ses assemblées.

Que serait-il arrivé de ce programme devant la chambre ? Il eût été certainement discuté, contesté avec passion, et il eût été aussi soutenu avec autorité au nom de cet intérêt du pays que M. le duc de Broglie invoquait l’autre jour. Peut-être, sous la pression d’une nécessité impérieuse, eût-il rallié cette majorité qu’on ne cesse de chercher ; mais il n’a pas eu le temps d’être formulé et porté devant l’assemblée. Il a disparu avec le ministère qui a été un instant sur le point d’être constitué, qui s’est cru peut-être déjà en possession du pouvoir. Comment cette combinaison a-t-elle échoué pour le moment ? Il y a peut-être encore ici plus d’un mystère. Une chose sur laquelle tout le monde est d’accord, c’est la loyauté avec laquelle M. le président de la république s’est prêté aux tentatives qui ont été faites pour recomposer le gouvernement, sans repousser, sans contester les idées qui lui ont été soumises. Sans doute il y a des sacrifices qui ont pu coûter au maréchal de Mac-Mahon. Lorsqu’on lui a proposé de renoncer aux services de M. Magne, il n’a pu cacher, dit-on, la peine qu’il éprouvait de se séparer d’un ministre régulier, correct, qui lui offrait, en dehors de la politique, les garanties d’une administration éclairée et sûre. Il a trouvé plus pénible encore peut-être de se séparer du général Du Barail, qui était pour lui un ami, un lieutenant dévoué, dont le travail et les habitudes lui plaisaient. Il ne s’est pas décidé du premier coup, il a eu besoin qu’on lui assurât que c’était une condition pour la formation du nouveau ministère ; mais il n’a pas tardé à se rendre aux raisons qui lui ont été données, et il n’a plus insisté. Il ne s’est refusé ni aux concessions qu’on lui a demandées, ni aux combinaisons qu’on lui a proposées, ni aux tentatives qu’on a voulu faire pour chercher de nouveaux alliés. Tout cela n’a peut-être point laissé d’être mêlé de petites péripéties intérieures, de quelques vivacités ou de quelques impatiences causées par des difficultés toujours renaissantes. En réalité, et c’est là ce qu’il faut constater, M. le président de la république, quels que fussent ses sentimens ou ses préférences, n’a rien empêché et n’a découragé aucune négociation. L’œuvre une fois engagée, il l’a suivie jusqu’au bout avec plus ou moins de conviction, et il ne s’est arrêté que lorsque tout a été impossible. L’obstacle n’est donc pas venu du maréchal, et il n’est pas venu non plus du centre gauche, qui n’a sûrement montré dans cette occasion ni malveillance ni exigences.

Le centre gauche, du reste, n’a été officiellement mêlé comme parti à aucune négociation. Tout s’est borné, de la part de ceux qui conduisaient la crise, à l’intention évidente, avouée, de créer une situation nouvelle où le centre gauche trouverait des garanties d’opinion, et où quelques hommes de cette région mixte auraient leur place. On a dit que M. Dufaure avait été un instant appelé à la présidence. Il n’en est rien. Ce qu’il y a de vrai, c’est, qu’avant tout M. de Goulard a vu effectivement M. Dufaure, dont il a été le collègue sous M. Thiers, dont il connaissait les sentimens de modération et de réserve, et qui a plus d’une fois fait acte d’adhésion publique au septennat. M. Dufaure ne pouvait entrer au ministère ; il s’est prononcé pour la nécessité d’un gouvernement définitif, et il se considérait comme trop engagé devant le pays pour accepter le pouvoir sans mettre tout d’abord au frontispice de son programme cet article véritablement assez simple des lois constitutionnelles qu’il présentait l’an dernier : « le gouvernement de la république française se compose d’un sénat, d’une chambre des représentans et d’un président. » On n’en était pas encore là tout à fait. M. Dufaure restait donc personnellement hors de cause ; mais il ne témoignait ni défiance ni hostilité ; il n’avait au contraire qu’une encourageante sympathie, et, bien loin de contrarier ou d’embarrasser les combinaisons, qui se préparaient, il se montrait tout prêt à les seconder. C’était à ses yeux, un premier pas vers une solution, nécessaire. Quant aux hommes de la partie, la plus modérée du centre gauche qui ont été mêlés de plus près à ces négociations, et qui ont dû avoir un rôle dans le ministère, ils n’acceptaient point évidemment sans avoir obtenu certaines satisfactions d’opinion, sur lesquelles d’ailleurs on s’était d’avance entendu ; mais ils n’avaient point des prétentions démesurées. Dans ces régions du centre gauche, on se contentait de la république organisée et mise hors de question pour sept ans, en réservant l’avenir, en laissant aux assemblées futures le soin de décider à leur tour du régime politique de la France. C’était accepté, et en définitive qu’était-ce autre chose que la régularisation de ce qui existe avec la présidence du maréchal de Mac-Mahon, avec une situation plus fixe, moins livrée aux contestations incessantes et ardentes des partis ? Si ce n’était encore qu’un expédient, il avait du moins l’avantage d’être le seul possible, de mettre un terme à toutes ces querelles subtiles sur le septennat personnel ou impersonnel, en ramenant la question, à l’établissement d’institutions conservatrices qu’on désire avec un nom qu’on ne peut effacer.

D’où est donc venue la difficulté qui a fait tout écrouler au moment où l’on croyait toucher au succès ? Il faut bien le dire, elle est venue encore une fois de la droite. Tout semblait entendu. Dans la combinaison adoptée, deux députés, M. de Cumont et M. Tailhant, devaient représenter la droite ; les membres du centre gauche qui devaient entrer dans le cabinet étaient désignés. M. le duc d’Audiffret devenait ministre sans portefeuille. Le général de Cissey revenait au ministère de la guerre, où il était déjà sous M. Thiers. Le programme paraissait accepté, lorsqu’au dernier moment tout s’est évanoui, le ministère a disparu dans une tempête de contradictions intimes. Pendant que ces laborieuses et délicates négociations se poursuivaient, en effet les partis ne restaient pas inactifs. Ils suivaient la marche de la crise, et ils n’avaient pas de peine à distinguer la direction qu’elle prenait. C’était assez pour soulever tous les orages dans certaines régions. Les deux députés de la droite qui devaient entrer dans le cabinet jugeaient-ils utile, avant de s’engager définitivement, de consulter leurs amis, de se faire en quelque sorte autoriser par eux en leur soumettant le programme qui allait être adopté ? La droite, même avant d’être consultée, n’était-elle pas déjà en campagne pour contrecarrer, une combinaison qui la froissait, qui ne faisait point une part suffisante à ses prétentions ?

Toujours est-il que, dans cette dernière période de la crise, un effort désespéré était tenté pour détourner l’évolution politique qui se préparait. La présidence était assaillie de visiteurs, de conseillers, d’avocats, consultans. M. de Belcastel lui-même, a eu l’honneur de soumettre son programme au maréchal, et M. Lucien Brun a été un des adversaires les plus implacables du cabinet en formation, auquel il a porté peut-être le dernier coup. M. Depeyre, qui se trouvait fort à sa place à la chancellerie et qui n’aurait pas été pressé d’en sortir, parait avoir eu lui aussi, un certain rôle d’excitation ; il n’aurait pas peu contribué à stimuler l’ardeur de ses amis de la droite au lieu de la contenir et de garder la réserve d’un homme quittant le pouvoir. — Eh quoi ! la république allait être organisée pour une durée fixe ! le septennat allait devenir une institution impersonnelle, avec transmission régulière du pouvoir, au lieu de rester le privilège personnel du maréchal ! Le centre gauche aux affaires ! tout était évidemment perdu. Le centre gauche était modeste, il est vrai ; mais qui ne voyait les conséquences ? M. Waddington conduisait à M. Dufaure, à M. Thiers, au radicalisme, à la commune. M. de Goulard et M. d’Audiffret et M. Decazes étaient des aveugles, qui menaient la France aux abîmes ! — Ce serait faire injure à M. le président de la république de supposer un seul instant que ces amplifications aient pu l’impressionner ; mais comme en définitive le dernier mot de tout cela était que, si l’on allait plus loin, la droite retirerait positivement son concours, comme on annonçait qu’au lieu de 50 voix dissidentes il y en aurait alors 150, le résultat était clair, le ministère n’aurait point de majorité. C’était dans tous les cas, une lutte ouverte, pleine d’incertitudes et d’incohérence dans un moment où l’on avait besoin de sûreté pour agir avec décision.

Qu’a voulu la droite ? Elle a eu un rôle étrange, dans cette crise, il faut l’avouer. Au premier instant, sous le coup du vote du 16 mai, les hommes de la droite modérée semblaient exaspérés contre les chevau-légers, les intransigeans, qui venaient de renverser le cabinet de Broglie ; ils n’avaient pas des paroles assez dures, assez amères pour ces champions étourdis d’une cause bien compromise, et en définitive que font-ils autre chose aujourd’hui ? Ils ne peuvent rien par eux-mêmes et ils s’efforcent de tout empêcher. Ils s’enferment dans leurs opinions et se dérobent aux transactions les plus simples. On dirait, à les entendre souvent, qu’ils n’ont d’autre politique que de chercher M. Thiers dans tout ce qui arrivé, de se prémunir avant tout contre M. Thiers. Eh ! M. Thiers se borne à voir les choses, à regarder les partis s’entre-choquer, se déchirer, et à songer, comme il le disait l’autre jour encore, qu’une assemblée qui ne sait ni vouloir ni pouvoir va bien vite à une inévitable dissolution. Les hommes de la droite ne cessent de répéter à M. le président de la république que c’est parmi eux et seulement parmi eux qu’il peut trouver de vrais amis, une majorité décidée à le soutenir. Lorsqu’on les accuse de reculer sans cesse devant la nécessité d’une organisation constitutionnelle que le maréchal lui-même a réclamée, ils protestent qu’on les calomnie. Les lois constitutionnelles, ils ne les repoussent pas, à la condition toutefois qu’elles soient à l’usage personnel et exclusif du maréchal, qu’elles forment ce qu’on appelle maintenant un « statut personnel. » Tout cela est fort bien ; seulement ce ne sont que des mots. Si la droite est la majorité, ainsi qu’elle l’assure, comment a-t-elle laissé tomber le ministère de Broglie ? Si elle n’est pas la majorité, de quel droit prétend-elle empêcher les combinaisons qu’on peut essayer pour renouveler les forces du gouvernement ? La droite a cru sans doute faire merveille en rendant impossible des arrangemens qui, sans lui enlever à elle-même sa part d’influence, faisaient une certaine place à la partie la plus modérée du centre gauche, elle a réussi. Dès qu’elle se refusait à tout, dès qu’elle menaçait d’une opposition déclarée, le ministère qu’on travaillait à constituer était frappé à mort avant d’être né, et c’est dans ces conditions que s’est formé un autre cabinet, composé de quelques-uns des membres du dernier ministère et de quelques hommes nouveaux. Au demeurant, le résultat de toute cette crise a été de laisser M. Magne aux finances, M. le duc Decazes aux affaires étrangères, de transporter M. de Fourtou à l’intérieur, de faire entrer dans le cabinet nouveau les deux membres de la droite, M. Tailhand et M. de Cumont, qui devaient être les collègues de M. de Goulard et de M. d’Audiffret. Un ingénieur de mérite, M. Caillaux, est aux travaux publics ; un homme distingué, secrétaire de l’assemblée, M. Grivart, est au commerce, et, comme pour enlever d’avance à l’administration nouvelle toute couleur politique, le maréchal de Mac-Mahon a donné la vice-présidence du conseil à M. le général de Cissey, fort étonné peut-être de se trouver le leader du gouvernement.

C’est en un mot un cabinet d’affaires que nous avons, et assurément depuis qu’il s’est formé il joue son rôle sans bruit. Il ne trouble pas le parlement de ses interventions. Il laisse l’assemblée se livrer à cette discussion sur les haras où M. Bocher s’est fait remarquer une fois de plus par la lucidité de sa parole. Le gouvernement n’est même pas intervenu dans un débat qui s’est renouvelé hier encore pour fixer l’ordre du jour. C’était le conflit renaissant entre la loi électorale et la loi municipale, et cette fois encore les chevau-légers, les bonapartistes, la gauche, ont marché ensemble, la loi municipale a gardé la priorité ; la loi électorale a été évincée ou ajournée, mais le ministère n’a point été battu, puisqu’il n’a rien dit. Il a laissé se quereller M. Raudot et M. Bethmont, M. Béranger et. M. Depeyre, qui a décidément sur le cœur d’avoir quitté la chancellerie. C’est qu’en effet les hommes qui sont au gouvernement ne peuvent s’y méprendre. Ils dirigent les affaires, ils les dirigeront dans le sens conservateur, cela n’est point douteux. Quant à une politique d’initiative et d’action, ils sentent bien qu’après la difficulté de se mettre d’accord ils auraient à vaincre cette autre difficulté de rallier une majorité. C’est un cabinet d’affaires, disions-nous, c’est évidemment aussi un cabinet de transition. Combien de temps durera-t-elle, cette transition ? Voilà justement la question qui s’impose désormais à toutes les opinions modérées, conservatrices et libérales de l’assemblée ; s’il est une circonstance de nature à les éclairer, c’est un incident comme cette élection de la Nièvre, signe nouveau de ce travail du bonapartisme, dont les combinaisons de la politique ont malheureusement favorisé les progrès, depuis un an. Au lieu de se livrer à toutes les subtilités de discussion sur le septennat, de s’épuiser en divisions intestines, mieux vaudrait assurément réunir toutes les forces pour ramener au sentiment de son impuissance l’ennemi qui seul profite des fautes des autres partis. Le meilleur moyen de combattre le bonapartisme, et il le sent bien, c’est de lui enlever la chance des surprises, de fixer le pays, de donner à la France ces sept années de paix qui peuvent être la préparation salutaire à une organisation définitive.

Au moment où se nouent et se dénouent ces crises intérieures en France, l’empereur Alexandre II vient de visiter l’Angleterre, où il a été reçu avec cette large hospitalité que les Anglais aiment à offrir aux voyageurs couronnés. Le tsar a trouvé l’occasion de dire un mot en faveur de la paix de l’Europe, et c’est là sûrement une parole qui ne peut rencontrer que de la sympathie en France. Les journaux allemands, qui ont la plaisanterie lourde, s’amusent de nouveau depuis quelques jours à rassembler des nuages et à nous représenter comme tout prêts à nous jeter sur la Belgique. Les journaux allemands ont sans doute pour parler ainsi leurs raisons que nous ne cherchons pas à pénétrer. Ils persuaderont difficilement à la Belgique qu’elle est menacée par la France, et ils ne réveilleront pas chez nous la moindre idée de répondre à leurs excitations. Ce qu’il y a pourtant d’étrange, c’est que pendant qu’on se plaît à représenter la France comme prête à dévorer la Belgique, un envoyé de Berlin paraît être arrivé à Madrid, et voilà qu’on parle encore de mettre un prince prussien sur le trône d’Espagne. Que rapport peut-il y avoir entre les polémiques saugrenues des journaux allemands et l’incident espagnol ? Qu’y a-t-il de vrai dans la mission qu’on dit confiée au comte Hatzfeld ? Il serait curieux de voir M. de Bismarck, l’esprit encore tout fumeux de la victoire, s’embarquer dans cette aventure et offrir à l’Europe ce spectacle donquichotesque. Ainsi, au dire des nouvellistes qui savent tout, un Hohenzollern irait recommencer au-delà des Pyrénées le règne du prince Amédée. Comment finirait le nouveau règne, les Espagnols le savent. M. de Bismarck aurait peut-être ce jour-là rendu un vrai service à l’Espagne en réveillant le sentiment national, en lui donnant un but précis. Non, ce n’est pas cela, dit-on ; M. de Bismarck n’a pas envoyé M. de Hatzfeld à Madrid pour placer un prince prussien, il l’a envoyé pour négocier une alliance avec l’Espagne. Franchement c’est flatteur pour l’Espagne de compter dans les calculs de M. de Bismarck ; mais c’est aussi flatteur pour la France, car enfin après l’effroyable guerre qui a eu lieu c’est l’Allemagne qui se croirait en péril, tandis que la France reste sûrement fort paisible. Hélas ! elle a bien assez à faire pour le moment chez elle, et c’est là ce dont devraient se souvenir les partis qui se déchirent, surtout lorsqu’ils reçoivent un écho de tous ces bruits extérieurs.

CH. DE MAZADE.