Chronique de la quinzaine - 14 mai 1838

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Chronique n° 146
14 mai 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mai 1838.


L’histoire secrète de la discussion de la loi des chemins de fer, serait un excellent morceau d’histoire, et tout-à-fait digne de la plume de quelques historiens d’une haute portée, qui n’en ignorent pas, sans doute, les moindres détails. Nous ne la ferons pas, tout instructive qu’elle serait pour l’intelligence de ce qui se passe de mystérieux en ce moment.

Comme dans la plupart des affaires de tous les temps, les dupes n’ont pas été en minorité dans celle-ci ; et si de grandes preuves d’habileté ont été données par quelques hommes, ce n’est pas précisément de celle qui ferait fortune dans la chambre, si elle éclatait au grand jour. Mais nous voulons, nous devons nous en tenir aux faits qui ont été publiés, et aux discours qui ont été prononcés à la tribune.

Un seul homme, dans la chambre, nous n’hésitons pas à le dire, a vu la question de haut. Il est vrai qu’il était merveilleusement placé pour cela. C’est M. Berryer. Quant aux autres sommités de la chambre, elles étaient enlacées par trop de petits intérêts, moteurs d’autant de petites passions. L’avantage qu’avait sur elles M. Berryer, c’est que le jour de son ministère n’est pas proche, et qu’il le sait. Il faut que tant de grands évènemens arrivent pour que M. Berryer trouve la juste récompense de son dévouement et de sa foi, que les petits évènemens, tels que la chute d’un cabinet, ne lui importent guère. Quand ce petit évènement se trouve devoir résulter des grandes combinaisons qui le préoccupent, tant mieux, sans doute, et c’était ici le cas. Aussi jamais M. Berryer n’avait été plus abondant, plus vif dans son allure ; et c’était un curieux spectacle que cette liberté, cette aisance dont jouissait M. Berryer, dans une chambre si éminemment composée dans l’esprit de la révolution de juillet, tandis que les illustrations parlementaires nées de cette époque étaient garrottées, par leur fausse position, sur leur banc. M. Berryer et M. Arago, voilà les deux orateurs que la coalition de M. Thiers, de M. et de leurs amis avait chargés de parler en leur nom contre le ministère ; leur absence de la tribune et l’activité de leur opposition autorisent du moins à le dire, d’autant plus que M. Arago était leur élu dans le sein de la commission de la loi des chemins de fer. Répondra-t-on qu’il ne s’agissait que d’une loi d’intérêt matériel ? Mais alors pourquoi s’étonner que le ministère ne se soit pas dissous dès le rejet de cette loi ? Le Constitutionnel ne dit-il pas, aujourd’hui même, que cette loi était toute politique ? « Qu’est-ce donc alors que les questions politiques ? » s’écrie l’organe officiel de la coalition en faisant valoir toute l’importance du rejet de la loi des chemins de fer. « Quoi ! plusieurs ministres ont pu dire à la tribune que la grandeur du gouvernement de juillet était intéressée à ce qu’il fit lui-même certaines lignes de chemins de fer, et le vote émis sur une question ainsi posée n’est pas un vote politique ! C’était donc un vote politique ? Soit. Le rédacteur actuel du journal que nous citons s’y connaît, au moins, aussi bien que nous, nous le confessons sans peine. Pourquoi donc, lui demanderons-nous, M. Thiers, ou, à son défaut (si sa maladie ne tenait pas du genre des infirmités de Sixte-Quint), ses amis les plus proches, n’ont-ils pas pris part à cette discussion ? M. Arago et M. Berryer seraient-ils déjà aujourd’hui les commissaires du futur ministère de M. Thiers et de M. Guizot ?

Pour M. Arago, qui a joué dans cette discussion le rôle de l’astrologue qui se laisse choir dans un puits, nous aurions peine à expliquer ses intentions. S’il a voulu simplement faire de l’opposition vulgaire, il a parfaitement réussi. Sa science lui a servi à arrêter, à retarder d’un an les développemens de la science. Peut-être, en revanche, aura-t-elle contribué à l’établissement prochain d’un cabinet dont ses principes politiques l’obligeront à être l’adversaire. Mais nous ne nous chargeons pas d’expliquer les combinaisons d’une spécialité aussi profonde. Quant à M. Berryer, qui est véritablement un homme politique, nous l’avons parfaitement compris.

L’éloquent et le persévérant adversaire de la révolution de juillet sait qu’en l’état actuel de l’Europe la réalisation de ses espérances dépend surtout du plus ou moins d’union de la France et de l’Angleterre. Il sait aussi que l’existence du royaume de Belgique est la condition indispensable du maintien de l’ordre de choses actuel. Mettre Londres à quatorze heures de chemin de Paris, donner au gouvernement la facilité de couvrir en vingt-quatre heures la Belgique de soldats français, au moyen des chemins de fer, c’est là ce que se proposait le gouvernement français en demandant l’exécution du chemin de fer de Paris à Bruxelles. Retarder cette exécution d’une année, n’est-ce pas s’ouvrir un an de chances ? Qui sait tout ce qui peut se passer en une année, et en une année qui commence par l’irritation causée en Belgique par l’affaire de Strassen, et l’embarrassante accession du roi de Hollande aux vingt-quatre articles ? On a dit avec raison que les fonds demandés pour le chemin de Bruxelles représentent à peu près le quart des fonds qu’il faudrait pour aller combattre une division prussienne entre Liége et Bruxelles, et le quart des frais d’une intervention en Espagne. Le chemin de fer du nord terminerait toutes les grandes question du nord ; il assurerait notre influence commerciale sur la Belgique et l’éloignerait de la Prusse, qui ne demande, qu’à étendre son cercle de douanes, et sait-on jusqu’où peuvent aller les sympathies commerciales d’un peuple aussi exclusivement industriel que l’est le peuple belge ? M. Berryer a vu tout cela, et il a admirablement combattu la loi ; il l’a combattue avec toute la force que prête la conviction, avec toute la puissance que donne à un homme de talent la certitude que sa défaite éloignera peut-être pour jamais l’accomplissement de ses plus chers désirs. La chambre a voté avec M. Berryer, non pas certes qu’elle veuille une troisième restauration, ni le triomphe des idées russes en Europe, ou la suprématie de la Prusse en Belgique, mais parce qu’en de pareils cas la chambre est composée, non pas de députés, mais d’arrondissemens, qui se jalousent les uns les autres.

Nous parlons ici des députés qui appartiennent corps et ame à une localité. Quelques-uns sont d’un arrondissement, rien de plus ; d’autres élèvent leurs vues jusqu’à l’horizon d’un département ; il en est enfin qui embrassent dans leur patriotisme toute l’étendue d’un bassin. Ceux-ci du nord, ceux-là du midi. Dans le vote de la loi des chemins de fer par l’état, ce sont les députés du midi qui ont cru défendre les canaux contre les chemins de fer du nord. Le nord se vengera dans la discussion des canaux. Ce sont les membres de la fable, qui se battent les uns contre les autres. Dans la discussion des rentes, les membres étaient unis. Ils se bornaient à combattre l’estomac.

Si la chambre était appelée à discuter une loi des chemins de fer en faveur des compagnies, les intérêts d’arrondissemens lèveraient la tête à leur tour. La discussion, déjà passablement rétrécie, dans les débats du chemin de fer du nord, deviendrait microscopique. On se battrait à coup de grains de sable, et Dieu sait ce qui adviendrait de la loi ! De tels débats sont inévitables. On a beau avoir fait cent lieues pour se rendre sur son banc à la chambre, on ne peut tout à coup perdre de vue le clocher de sa commune. Ce conflit se reproduira chaque fois que s’engagera un grand débat d’intérêt général où se mêleront les intérêts locaux. Le ministère n’y peut rien. Le cabinet actuel savait parfaitement dans quel labyrinthe de petits obstacles il s’avançait, en s’engageant dans la discussion des chemins de fer. Il n’a pas reculé cependant. Le ministère a eu déjà à supporter, cette semaine, une discussion qui avait écrasé un autre ministère. Il ne dépendait pas de lui de changer la composition de la chambre, et c’est là que se trouve, nous ne dirons pas le mal, mais l’embarras. Qu’il s’agisse d’un vote d’où dépende la sûreté de la France, d’une dépense toute nationale, sans autre bénéfice pour personne que l’honneur et la sécurité qui en reviennent à tous, la chambre votera sans hésiter la mesure. Ou, si elle la rejette, il y aura lieu de reprocher au ministère d’avoir peu d’influence sur elle, et de manquer de la force qu’il faut au pouvoir pour diriger l’état. Mais, encore une fois, en pareil cas, la chambre sera toute française ; elle soutiendra l’unité du pays, la centralisation nécessaire du pouvoir. Qu’il s’agisse, au contraire, de diminuer les rentes de Paris, d’augmenter la source des richesses du nord ou du midi, vous aurez alors une chambre aveugle, ou myope pour vrai dire, comme elle l’a été dans la discussion des chemins de fer. C’est à ce point que le gouvernement fédéral, la plus triste et la plus étroite de toutes les organisations politiques, la plus impropre à notre pays, s’établirait, à l’aide de la jalousie des localités, si jamais elle pouvait l’être en France. Nous jouirions ainsi de tous les inconvéniens du fédéralisme, qui sont les inimitiés locales, sans posséder ce qui en fait le lien.

S’il est naturel qu’un esprit tel que celui de M. Berryer ait vu la question des chemins de fer d’un point aussi haut qu’il l’a fait, si un certain nombre de membres de la chambre sont excusables de l’avoir envisagée trop étroitement, en est-il ainsi des capacités de la coalition, et leur serait-il facile de dire le rôle qu’elles ont joué ?

L’avis de M. de Rémusat, qui est de ne rien laisser faire au ministère, ni chemins, ni canaux, ni monumens, a prévalu, sans doute, dans la coalition. M. Duchâtel déclarait, dans la derrière session, que les travaux par l’état devaient être préférés, parce que s’il y a des bénéfices, l’état les emploiera à faire d’autres travaux ; s’il y a perte, elle ne sera pas supportée par le commerce et l’industrie. C’était un avis un peu exclusif ; mais enfin c’était celui de M. Duchâtel. Cette année, M. Duchâtel est exclusif dans l’autre sens. M. Duvergier de Hauranne, qui écrit ses discours long-temps d’avance, comptant que le ministère se prononcerait exclusivement contre les compagnies, avait entassé une montagne d’argumens en leur faveur. C’est ce discours que M. Duvergier est venu lire en réponse à l’excellente improvisation de M. Martin (du Nord), qui proposait de donner les travaux aux compagnies en gardant deux lignes principales pour l’état. Pendant ce temps, M. Thiers, qui a toujours été pour l’exécution des travaux par l’état, disait à ses amis que, s’il montait à la tribune, il donnerait la chair de poule à la chambre, tant il lui causerait d’effroi, en déroulant le tableau des inconvéniens qui résulteraient de l’abandon des travaux aux compagnies ! Enfin, comme en toutes choses, la coalition était un chaos d’opinions contradictoires à elles-mêmes et entre elles.

Mais on s’entend sur un point. Un principe est commun à tous les membres de la coalition, principe populaire, et formulé en proverbe par la sagesse des nations. Il s’agit de faire vider leurs places aux ministres et de s’y mettre. Peu importe donc la sûreté du pays, l’avenir de la France ! On y pourvoira quand on sera ministre. On a bien assez de capacité pour cela. Les chemins de fer pourraient mener le commerce du nord vers le midi, à travers la France, porter rapidement une armée auxiliaire sur les pays de notre rayon politique, faire voler, en peu d’heures, nos troupes sur nos frontières menacées ; rien de mieux, mais les chemins de fer ne menaient pas la coalition au ministère, et la coalition les a condamnés.

Ainsi, les hommes qui pouvaient le mieux triompher, dans la chambre, des petits instincts de localité, se sont servis, au contraire, de ces mêmes passions pour en venir à leurs fins. Les capacités, qui se sont élancées dans les hautes sphères de la société, à l’aide de la révolution de juillet, ont abandonné les intérêts les plus vrais, les plus vifs de cette révolution, pour courir au plus pressé, à leurs intérêts personnels du moment. Ils se sont dit : Périsse l’alliance anglaise, plutôt que l’alliance des doctrinaires et du tiers-parti !

Maintenant que ce beau résultat est obtenu, on s’écrie que le pouvoir se rapetisse et s’abaisse, et le Constitutionnel se plaint avec douleur que « l’anarchie qui a été un moment en bas de notre société, est actuellement en haut. » Il est vrai que votre ambition personnelle l’a portée là, mais elle n’y fera pas d’aussi grands ravages que vous le pensez. « Rien n’est plus propre qu’une telle situation à porter une atteinte profonde à la moralité d’un pays, » ajoute le même journal, qui eût dit plus vrai, s’il eût dit la moralité d’un parti. Pour le pays, il n’est que simple spectateur en ceci. La chambre est une chambre nouvelle, son peu d’expérience lui cause quelque hésitation ; l’esprit de localité qui y domine a favorisé les projets de la coalition ; mais le Constitutionnel a beau dire qu’elle s’est séparée du ministère, que si les ministres restent, c’est que certains hommes d’état en sont venus à oublier le respect de soi-même, et que la représentation nationale serait frappée d’atonie, si elle ne les chassait pas ; nous persisterions, à la place du ministère, à demander une preuve plus décisive de sa séparation, et heureusement l’occasion s’en présentera bientôt.

Déjà, dans la discussion de la loi des monumens publics, nous avons vu échouer M. de Guisard, ancien directeur des monumens, qui portait l’esprit de coalition jusqu’à proposer, dans un rapport, le refus des crédits nécessaires aux établissemens les plus utiles, tels que l’hospice de Charenton et celui des Jeunes Aveugles. La chambre a voté les fonds nécessaires à l’achèvement du palais du quai d’Orsay, aux bâtimens des archives, à l’établissement de Charenton. Les efforts réunis de M. Guisard, de M. Duvergier de Hauranne, de M. Dufaure et de M. Gouin, n’ont pu l’entraîner, et elle a rendu hommage au ton de convenance et de modération parfaite avec lequel M. de Montalivet a répondu aux attaques unies des doctrinaires et de la section gauche de la coalition. Selon nous, M. de Montalivet aurait pu dédaigner de répondre aux vulgaires détails étalés par M. Jaubert, qui est venu énumérer le nombre de chaises et de tables placées dans les bureaux de la direction des monumens. Qui sait jusqu’où le ministre eût été obligé de suivre M. Jaubert dans ses secrètes et infatigables investigations ! La chambre a pu voir, en cette occasion, jusqu’à quel point peut aller la complaisance, quand elle s’appuie sur un sens juste et droit. M. de Montalivet a répondu à tout ; il a évité tout ce qui pouvait ressembler à une parole de désapprobation pour ses prédécesseurs ; et, assurément, ce n’est pas d’eux qu’il a reçu cet exemple.

Mais quand même ce vote, en faveur du ministère, n’aurait pas eu lieu, ce n’est pas de ceux qui souhaitent si ardemment de le remplacer qu’il doit prendre conseil. Il est vrai que le Constitutionnel le somme chaque jour de se retirer, en déclarant toutefois que la crise ministérielle serait grave à cause de l’espèce de désistement général des candidatures les plies hautes et les plus appuyées, à quoi un journal tout nouvellement enrôlé dans l’opposition, mais qui a déjà le mot d’ordre, répond avec candeur que les hommes politiques doivent rendre courage à leurs amis, déclarer à quelles alliances ils auront recours pour faire un cabinet, que leur devoir est de prendre pitié de cette pauvre France qui leur tend les bras, et qui meurt si la coalition ne vient la secourir. C’est au mieux ; mais le ministère fera bien de s’adresser à la chambre, qui pourrait bien avoir aussi un petit avis à donner en tout ceci. Or, une loi toute politique va se discuter devant elle. Il s’agit de l’effectif de l’armée de l’intérieur, qui a été diminué par le contingent envoyé en Afrique. Le ministère demande que l’effectif de l’armée soit complété. Si sa demande est rejetée, il faudra retirer le complément de troupes qui se trouve en Afrique, ce qui équivaut à l’abandon d’Alger ; sinon, il faudra laisser notre armée au-dessous du chiffre fixé pour ses cadres.

Dans le premier cas, il s’agit de l’honneur de la France, dans l’autre, de sa sûreté. Ni dans le premier ni dans le second, le ministère ne fléchira. Le rapporteur est un membre de l’opposition. La coalition se dit maîtresse de la chambre, c’est le cas de le montrer. Le crédit refusé, le ministère se retirera. Les portefeuilles resteront abandonnés à la chambre, immédiatement après le scrutin, si le vote est contraire. La coalition est libre de rapprocher la discussion, puisque le rapporteur est de ses amis. Qu’elle se hâte donc. Le ministère n’a pas moins d’impatience qu’elle. On verra ce jour-là s’il a perdu le respect de soi-même, et s’il hésitera. Jusque-là le ministère continuera à faire les affaires du pays, et à les bien faire, comme par le passé ; à réparer le mal que font les ambitions désordonnées qui s’agitent, à conjurer le trouble qu’elles évoquent, et à resserrer par ses négociations les alliances salutaires qu’elles affaiblissent par leurs votes.

Quant à la collision que les partis coalisés se réjouissent déjà de voir naître entre les deux chambres au sujet de la réduction des rentes, le ministère s’efforcera de l’empêcher. En principe, le ministère a toujours appuyé la conversion. Entre lui et la chambre des députés, il ne s’agissait que d’opportunité. Il défendra le principe de la réduction, à la chambre des pairs, et il y a lieu de croire que son influence, bien reconnue dans cette assemblée, le fera triompher. S’il s’élève, après cela, une objection quant à l’opportunité, ce sera, il est vrai, une différence d’opinion entre les deux chambres, mais non ce qu’on appelle une collision. Les trois pouvoirs ont-ils donc été institués pour être toujours d’accord sur toutes les questions ? Non, car alors un seul pouvoir suffirait. La chambre des députés a rempli ses engagemens envers ses électeurs en exigeant la conversion immédiate. Si elle était retardée, ce serait du fait de l’autre chambre. Ce n’est pas un changement de ministère qu’il faudrait pour remédier à ceci, mais un changement de la chambre des pairs. Or, on ne peut changer la majorité de cette chambre, d’après la constitution (et sans doute la chambre des députés ne veut pas en sortir), à moins d’une création de pairs. La chambre des députés serait-elle d’avis de créer cent pairs et plus pour avancer la conversion de six mois ? Si M. Guizot et M. Thiers veulent aller grossir la minorité de la chambre des pairs, rien de mieux ; et nous sommes sûrs qu’ils n’auront pas de peine à obtenir de siéger au Luxembourg. Mais nous ne voyons pas d’autre moyen. Si le ministère était opposé à la conversion, il lui resterait la dissolution de la chambre des députés ; mais, en bonne conscience, M. Molé, qui est partisan de la conversion, et qui la regarde comme une mesure juste et utile, ne peut dissoudre la chambre parce qu’elle est de son avis. La chambre des députés aurait beau forcer le cabinet à se retirer ; à moins de donner à M. Guizot et à M. Duchâtel la mission de monter à cheval et de traiter la pairie comme Bonaparte traita le conseil des cinq cents, nous ne voyons pas quel moyen coercitif elle pourrait employer contre la chambre des pairs.

Heureusement, la chambre des députés n’est pas telle que la font les journaux de la coalition. Elle a obéi à ses impressions, à ses engagemens ou à sa conscience dans le vote des rentes, elle fera constitutionnellement tout ce qui est possible pour faire triompher son opinion ; mais, de même que nous avons, Dieu merci, un souverain qui est bien éloigné des coups d’état et de toute résolution qui ne serait pas l’accomplissement de la charte, nous avons aussi une chambre qui ne rêve ni sermens du jeu de paume, ni révolution de 1930. Quelque respect que nous ayons pour les capacités qui s’agitent en ce moment, nous ne croyons pas que les impatiences d’une douzaine d’ambitions toutes personnelles causent dans le monde tant de bruit et de fracas !

La France et l’Angleterre ont décidé, en ce qui les concerne, que les vingt- quatre articles de la conférence, garantis par elles, devaient être maintenus à l’égard de la Belgique et de la Hollande. Ce traité, fait en faveur de la Belgique surtout, ne saurait, selon les deux cabinets, être méconnu par elle, quand le roi de Hollande déclare y souscrire. Quant à la dette, la Belgique aura droit de réclamer des indemnités, pour les dépenses que lui a causées l’état militaire qu’elle a été forcée de maintenir jusqu’à ce jour par le refus du roi de Hollande d’accepter les articles. Le gouvernement belge semble avoir approuvé d’avance cette décision des deux cabinets en blâmant les mouvemens qui ont eu lieu dans les provinces de Limbourg et de Luxembourg, et en faisant à cet égard une déclaration formelle. En attendant, et comme il se peut que quelques troubles partiels aient lieu à l’occasion de l’exécution territoriale du traité, les garnisons de nos villes du nord ont été renforcées. Plusieurs bataillons de ligne et quelques escadrons de cavalerie ont été dirigés de Strasbourg, de Nanci, de Metz, de Cambrai, d’Avesnes, de Landrecies et du Quesnoy, sur Thionville, Sedan, Valenciennes et Maubeuge. Ces mouvemens ont peu d’importance, et tous les bruits répandus par les journaux, au sujet de la formation d’un corps d’armée, sur la frontière de Belgique, sont absolument faux.

DE L'ORGANISATION DES ECOLES EN SUEDE.


A M. le Ministre de l’Instruction publique


Les premières écoles dont il soit fait mention dans les annales de la Suède datent du XIIe siècle. Le christianisme n’arriva que très lentement au cœur de ces populations guerrières, qui adoraient le marteau de Thor, la lance d’Odin ; et lorsque enfin il fut enraciné parmi elles, la pauvreté du pays, la dispersion des habitans, ne permirent pas aux établissemens d’éducation de prendre un développement aussi rapide que dans les contrées du sud. Le chapitre d’Upsal et celui de Linkoeping réunirent quelques élèves ; peu à peu les autres chapitres suivirent leur exemple, et les couvens firent de même. Si, comme quelques historiens le supposent, chaque cloître eut son école, on pouvait compter en Suède, aux XIVe et XVe siècles, environ soixante écoles. L’enseignement de ces cloîtres, ainsi que celui des établissemens métropolitains, était très restreint. Les élèves apprenaient à lire, à écrire, à chanter ; ils apprenaient à ergoter sur de prétendus principes de philosophie, et à parler un mauvais latin. Ceux qui avaient de l’ambition, ceux qui étaient favorisés par la fortune s’en allaient chercher ailleurs une instruction plus large. Les Suédois avaient, dès l’année 1290, une maison à Paris, et en 1373, sainte Brigitte leur en fit bâtir une autre à Rome.

L’université d’Upsal, fondée en 1476, et l’imprimerie, introduite en Suède en 1482, furent le second point de départ de cette science scholastique, qui avait cheminé si lentement pendant l’espace de quatre siècles. Gustave Wasa lui donna une nouvelle impulsion. Sous son règne, les écoles de chapitres et de cloîtres furent réorganisées sur d’autres bases, placées sous une même surveillance, et assujetties à un même règlement. Ce règlement, qui date de 1572, fut refait par Gustave-Adolphe en 1620, et par Christine en 1649. On en a vu apparaître un autre en 1693, 1724, 1807. Dix ans plus tard, le comité pédagogique présenta à l’assemblée du clergé un projet de réforme, qui fut discuté, modifié, mis à l’essai, et enfin sanctionné par le roi en 1820. C’est celui qui existe encore aujourd’hui. Mais tous les changemens apportés à l’organisation du XVIIe siècle ne sont, on peut le dire, que des modifications prises à la surface du principe fondamental : l’idée essentielle est restée la même. L’esprit religieux de Gustave-Adolphe, l’esprit classique de Christine, animent encore le règlement actuel. Dans les gymnases, on étudie les auteurs grecs et latins avec la même assiduité qu’au temps de l’érudition scholastique, et les leçons commencent et se terminent par le chant des psaumes, par la lecture de la Bible, comme au temps de la réformation.

En Danemark, il y a une alliance assez étroite entre les écoles et le clergé. Ici cette alliance est si forte et si intime, que les hommes qui prêchent et les hommes qui professent semblent ne former qu’un seul corps, et qu’on ne peut séparer le clergé des écoles ni les écoles du clergé.

Dans les campagnes, c’est l’église qui alimente elle-même l’école ; c’est la collecte du dimanche qui entretient l’instituteur ; c’est le vicaire parfois qui se fait pédagogue. Dans les villes, c’est-à-dire dans les chefs-lieux de diocèse où il y a un gymnase, l’école perçoit un tribut sur les deux quêtes annuelles qui se font dans toutes les paroisses. Les professeurs sont membres du consistoire ecclésiastique, et, en cette qualité, gèrent, avec le prêtre de la cathédrale et l’évêque, les affaires du diocèse. Plusieurs d’entre eux prennent part aux revenus des prébendes, et plusieurs deviennent prêtres. Il y a dans cette organisation réciprocité complète d’influence si l’église agit sur les écoles par un droit de surveillance, l’école, de son côté, occupe une assez grande place dans l’administration de l’église. C’est l’école qui donne, comme je viens de le dire, des conseillers à l’évêque : c’est par les fonctions qu’ils ont remplies à l’école que plusieurs ecclésiastiques ont obtenu un presbytère ; c’est par là que plusieurs se sont élevés aux grandes dignités sacerdotales. Quatre des prélats actuels les plus distingués de la Suède, celui de Carlstad, celui de Wexiœ, celui de Hernoesand et celui d’Upsal, qui est le primat du royaume, ont été d’abord professeurs.

Il y a donc entre ces deux corps communauté d’intérêts et communauté d’action. En même temps, il y a entre eux assez de points de séparation, et un équilibre assez juste de pouvoir, pour qu’ils gardent tous deux une place distincte, pour que l’église ne cherche pas à asservir l’école, ni l’école à dominer l’église.

Le gouvernement actuel a toujours manifesté un grand zèle pour les progrès de l’instruction publique en Suède. Des hommes instruits sont allés par ses ordres en Angleterre, en France, en Allemagne, étudier les nouveaux systèmes d’éducation pour les faire connaître à leur pays. Des projets d’amélioration ont été plusieurs fois soumis aux diètes, et les livres d’enseignement, les cartes de géographie, les tableaux de mathématiques et d’histoire ont été revus avec un soin particulier. En 1827, le roi assembla, à Stockholm, une commission chargée de revoir le règlement de 1820, d’étudier l’état des écoles et de lui soumettre ses observations. Douze membres demandèrent diverses réformes ; dix autres membres défendirent l’ordre de choses existant. L’opinion de la majorité parait avoir été la moins puissante. Jusqu’à présent du moins on n’a fait nul changement aux institutions de 1820.

Mais il faut observer que tout changement est difficile à faire dans un pays qui a si peu de ressources. Avec son mince budget, le gouvernement suédois doit redouter tout ce qui l’entraînerait dans une dépense extraordinaire, tout ce qui lui imposerait pour l’avenir un surcroît de charge. Ainsi, il est forcé d’abandonner les gymnases à eux-mêmes. La contribution annuelle qu’il leur paie n’est pas en proportion avec leurs besoins ; le traitement des maîtres, composé de fractions de dîmes et de collectes, est misérable. Il en résulte que la plupart des jeunes gens, sortant de l’université, n’entrent point dans l’enseignement, pour s’y vouer toute leur vie, mais pour y acquérir le droit d’obtenir un pastorat. Le gymnase est pour eux comme un vicariat, mais ce vicariat peut durer dix ans, et ils le quittent au moment où ils y apporteraient le fruit de leur expérience et de leur habileté.

Le gouvernement a montré plusieurs fois qu’il comprenait tous ces inconvéniens, mais il comprend aussi que, pour renverser la base sur laquelle repose tout cet ancien édifice, il faudrait être prêt à en reconstruire, immédiatement une nouvelle, et ici la question d’argent l’emporte sur la question de progrès.

Cet état de pénurie, qui entrave la marche des écoles dans les villes, se fait encore plus vivement sentir dans les campagnes, et l’état de dispersion de la population rend quelquefois ici tout établissement d’éducation publique impossible. Dans certaines, paroisses, c’est le sacristain qui remplit les fonctions d’instituteur. Il reçoit du pasteur la permission d’enseigner. Mais il est d’ordinaire si peu instruit, qu’il se borne à interroger les enfans sur le catéchisme. Dans d’autres paroisses, c’est le vicaire qui, pour une légère augmentation de salaire, donne des leçons à tout le village. Au nord de la Suède, on trouve comme en Norwège, des maîtres ambulans qui vont de hameau en hameau, passant six semaines dans l’un six semaines dans l’autre, et revenant ensuite continuer leurs leçons interrompues. Ces maîtres sont entretenus par les propriétaires des maisons dans lesquelles ils s’arrêtent ; ils n’ont point de diplômes, mais ils doivent pourtant, avant d’exercer leurs fonctions, subir un examen devant le pasteur, qui leur donne ou leur retire à volonté la permission d’enseigner. Il y a des districts où toutes les habitations sont dispersées au loin à travers les montagnes, à travers les vallées, où la famille du paysan habite à dix ou douze lieues de l’église. Là on ne peut avoir recours ni au sacristain ni au vicaire, ni même au maître ambulant ; les mères de famille instruisent elles-mêmes leurs enfans. Elles leur donnent chaque soir, d’hiver leurs leçons, et quand elles les mènent le dimanche à l’église, le pasteur leur explique le catéchisme. L’instruction passe ainsi traditionnellement d’un âge à l’autre. C’est l’héritage intellectuel que le paysan a reçu de ses ancêtres avec la bible et qu’il lègue à ses enfans. Tous les paysans de la Suède n’ont pas appris à écrire, mais tous savent au moins lire. Ceux qui ne sauraient pas lire ne trouveraient pas un prêtre pour publier leurs bans et les marier.

La méthode lancastrienne fut introduite en Suède, en 1817. Elle n’a pas été adoptée dans tout le royaume [1]. Le règlement de 1820 n’en fait pas mention. Il divise les écoles en deux classes : écoles apologistes ou élémentaires, et écoles savantes (apologiste skola, loerde skola). Il y a une école apologiste dans chaque ville, une école savante dans chaque chef-lieu de diocèse, c’est-à-dire dans douze provinces.

L’école élémentaire se divise en deux sections. Dans la première, il y a un recteur et un maître ; dans la seconde, un recteur et deux maîtres.

On y enseigne l’écriture, le calcul, la langue suédoise, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les élémens d’histoire naturelle, quelques principes de la constitution et de l’histoire suédoise, la langue française et allemande. L’instruction religieuse, le chant d’église, y sont spécialement recommandés aux maîtres. Les élèves ont huit mois d’étude par année, trente-deux leçons par semaine, de plus quatre leçons de musique, et plusieurs leçons de gymnastique.

L’enseignement est gratuit. Les élèves ne paient en se faisant inscrire qu’une légère rétribution. Ils peuvent entrer là à l’âge de huit ans, pourvu qu’ils aient déjà quelques élémens de lecture et d’écriture.

La première section de ces écoles représente les écoles bourgeoises, les burger schule de l’Allemagne ; la seconde correspond aux écoles d’un ordre plus élevé, aux realschule. En sortant de la première, l’élève possède les connaissances nécessaires à l’ouvrier. En sortant de la seconde, il est apte à gérer des établissemens d’industrie, à occuper quelque emploi dans un comptoir.

Ces deux écoles forment partout deux établissemens distincts. On ne les a sans doute réunies dans le règlement de 1820 que pour en simplifier l’administration.

L’école savante ou école latine, comme on l’appelle en Danemark, est divisée en trois sections : école de premier degré, école de deuxième degré (lagre och hoegre loerdoms skola), et l’école supérieure, hoegsta lœrdoms skola, qui porte aussi le titre de gymnase. Ces trois degrés sont subdivisés en plusieurs autres qui équivalent aux différentes classes de nos collèges.

Il y a dans la première section un recteur et deux maîtres ; dans la seconde, un recteur, un prorecteur et deux maîtres ; dans la troisième, six maîtres au moins et un adjoint. Chaque maître n’est pas chargé, comme en France, d’une ou deux choses, mais d’une branche d’éducation spéciale. Ainsi, il n’y a point de professeur de seconde, de troisième, de quatrième. Ce sont, comme en Allemagne et en Danemark, des professeurs de grec, de latin, d’éloquence, d’histoire qui enseignent tour à tour dans les différentes classes.

Il y a ici, comme dans les écoles élémentaires, huit mois d’étude et trente-deux leçons par semaine.

Dans la première de ces sections, les élèves continuent à étudier les langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, dont ils ont reçu les élémens dans les écoles apologistes. Ils étudient en outre le latin et le grec.

Dans la seconde, on commence à leur enseigner la théologie et l’hébreu.

La troisième leur offre, à un degré supérieur, la théologie, le grec, le latin, l’hébreu, le français, l’allemand, les mathématiques, l’histoire, la géographie, la philosophie, les élémens de physique et d’histoire naturelle.

Ce cours d’études dure dix à douze ans. Au sortir de là, les élèves sont aptes à entrer à l’université.

Il y a un examen public à la fin de chaque année, dirigé par le maître de chaque section, présidé par le consistoire et l’évêque.

A la suite de cet examen, les membres du consistoire rédigent un protocole, dans lequel ils notent les dispositions et les progrès de chaque élève.

Les élèves habitent en ville, mais les règles de discipline les suivent au dehors de l’école. Ils doivent être rentrés dans leur demeure chaque jour à neuf heures. Ils doivent assister ponctuellement au service divin, et il leur est sévèrement interdit de fréquenter les cafés, les auberges, les maisons de jeux. Le recteur est spécialement chargé de tout ce qui a rapport à la discipline intérieure et extérieure Il est secondé dans cette surveillance par un élève que ses camarades élisent eux-mêmes, et qui porte le titre de custos morum.

Le rectorat passe chaque année d’un professeur à l’autre.

Il n’y a point d’autre école normale en Suède que celle des établissemens lancastriens [2]. Ceux qui entrent dans les gymnases doivent avoir pris à l’université le grade de magister philosophiae, ce qui équivaut au moins au grade de licencié en France. Munis de leur diplôme, ils se présentent devant l’évêque, qui les examine avec le consistoire. Le candidat doit soutenir une thèse latine, faire une leçon publique, et corriger devant les examinateurs le travail des élèves qui lui seront confiés. Les examinateurs décident, à la pluralité des voix, s’il mérite d’occuper la place qu’il sollicite. En cas de partage des votes, l’évêque décide. Une fois qu’il est nommé, son installation se fait en grande pompe ; elle est accompagnée de chants et de prières, et lui et le recteur prononcent un discours latin.

Les maîtres des écoles élémentaires doivent avoir fait les mêmes études, afin d’entrer plus tard dans les écoles latines, ou afin d’être aptes à obtenir un pastorat. Leur installation a lieu avec les mêmes cérémonies, seulement ils prononcent un discours suédois.

Ces écoles sont à la charge des communes. L’état contribue à leur entretien par l’abandon d’une partie des dîmes royales. Il y a dans chaque diocèse trois caisses administrées par le chapitre métropolitain. L’une est destinée aux frais de construction et d’entretien des bâtimens, la seconde aux achats de livres et de cartes pour les élèves pauvres, aux récompenses à donner à ceux qui se distinguent dans leurs études. La troisième est une caisse de secours et de retraite pour les maîtres que l’âge et les infirmités empêchent de continuer leurs fonctions.

Ces trois caisses sont alimentées par la contribution de l’état, par le produit de deux collectes faites chaque année dans toutes les églises, par la perception des revenus d’une année du prêtre qui meurt ou passe à un autre presbytère, s’il n’a ni femme ni enfans, par les dons des particuliers, les legs et contributions annuelles volontaires.

Il y a encore une caisse spéciale pour la bibliothèque, à laquelle tous les ecclésiastiques et les fonctionnaires des écoles paient un tribut. L’évêque lui donne deux tonnes de seigle, le chanoine une tonne, le prêtre une demi-tonne. Les prédicateurs de régiment, de prison, les recteurs, lui paient de même une contribution en nature, selon leur traitement. Quand un fonctionnaire ecclésiastique meurt, la bibliothèque perçoit sur son héritage un huitième de tonne de seigle ; elle reçoit un trente-deuxième de tonne des élèves qui entrent à l’école.

Le produit des dîmes du roi, celui de quelques prébendes, les contributions spéciales du chef-lieu du diocèse, le droit d’inscription des élèves, quand ils entrent à l’école et quand ils passent d’une classe à l’autre, lequel droit ne s’élève pas à plus d’un seizième de tonne de seigle, voilà tout ce qui compose les revenus de l’école, revenus variables, précaires, et malheureusement incomplets.

Dans plusieurs districts, le traitement des maîtres est si minime, que, pour pouvoir subsister, ils sont obligés d’employer leurs vacances à donner des leçons. Ce traitement augmente, il est vrai, avec les années de service ; mais le plus ancien professeur d’un gymnase ne reçoit pas plus de 1,000 riksdalers banco (2,000 fr.).

Comme compensation à cette exiguïté de rétribution, les maîtres ont ordinairement le logement gratuit ; ils sont exempts d’impôts, et, quand ils font valoir leurs droits pour obtenir un pastorat, leurs années de service comptent double. Pour faire comprendre l’étendue de ce privilége, je dois donner à cet égard quelques mots d’explication. Les pastorats de la Suède soit divisés en trois catégories : il y a les pastorats royaux, c’est-à-dire ceux dont le roi dispose lui-même ; les pastorats seigneuriaux, qui appartiennent à certaines terres, et les pastorats consistoriaux, pour lesquels le consistoire présente trois candidats à l’élection de la communauté. Parmi ces pastorats, il y en a. qui sont accordés au choix, d’autres à l’ancienneté. Le professeur qui brigue une prébende a donc un avantage marqué sur les vicaires de paroisse. S’il se distingue comme professeur, il obtient immanquablement un pastorat au choix ; s’il est forcé d’avoir recours à l’ancienneté, il l’emporte, au bout de dix années de service effectif, sur celui qui a vicarié dix-neuf ans.

Les écoles de campagne sont placées sous la surveillance immédiate des pasteurs ; celles des villes, sous la surveillance du chapitre métropolitain et de l’évêque.

L’évêque a le titre d’éphore ; il doit visiter les écoles chaque année, assister aux examens, et présider à toutes les cérémonies d’installation. C’est lui qui prescrit, dans son diocèse, les livres d’éducation ; c’est à lui que le recteur et les maîtres soumettent, au commencement de l’année, leur plan d’enseignement ; c’est à lui que tous les comptes de recette et de dépense doivent être adressés, et c’est de lui qu’émanent les diplômes de capacité et les nominations de professeurs.

Hors du chef-lieu de son diocèse, il nomme, dans chaque ville où il y a une école élémentaire, un inspecteur qui le représente dans toutes les circonstances, et qui agit en son nom.

Au-dessus du consistoire et de l’évêque, s’élève le comité général de révision, qui se compose de sept membres : le secrétaire d’état des affaires ecclésiastiques, un secrétaire perpétuel, un professeur d’université, tantôt de Lund et tantôt d’Upsal ; quatre maîtres choisis tour à tour dans quatre diocèses différens. Le roi y adjoint parfois quelques hommes spéciaux qui se sont distingués par leurs connaissances pédagogiques. L’archevêque et les évêques, quand ils sont à Stockholm, ont droit d’assister aux séances.

Ce comité s’assemble tous les trois ans. Il examine l’état des différentes écoles sous le rapport matériel et scientifique, les nouvelles méthodes d’enseignement, les livres et les cartes ; il indique les progrès qui ont été faits dans les divers établissemens d’éducation, les professeurs qui se sont distingués, et rédige, à la suite de toutes ses observations, un rapport qui, après avoir reçu la sanction du roi, est imprimé et distribué à tous les maîtres.


X. MARMIER.

Stockholm, 1er avril 1838.


Expédition au Pôle Arctique


Pendant l’année 1836, l’Islande a été le but d’un voyage entrepris pour découvrir les traces de la Lilloise. La Recherche joignait à cette mission maritime une mission scientifique. L’exploration fut dirigée, on s’en souvient, par M. Paul Gaimard, qui apporta, dans l’accomplissement de cette tâche, l’expérience et l’activité qui le distinguent. Les travaux de la commission qui l’accompagnait secondèrent dignement ses efforts. L’astronomie, la géologie, recueillirent des observations précieuses, par les soins de MM. Lottin et Robert, et la littérature dut à M. Marinier des renseignemens pleins d’intérêt.

Le gouvernement, par les encouragemens duquel s’est accompli le voyage en Islande, vient de mettre de nouveau la corvette la Recherche à la disposition de M. Gaimard. Un voyage d’exploration scientifique en Scandinavie, en Laponie et au Spitzberg, va servir à compléter les recherches précédemment faites en Islande et au Groënland. M. Gaimard est chargé de la direction de ce voyage ; ses collaborateurs seront M. Marmier pour l’histoire, la littérature, la philologie ; MM. Lottin et Bravais, pour la physique et l’astronomie ; M. Mayer, pour la peinture et le dessin ; M. Robert, pour la géologie ; M. Courcier, pour la minéralogie, et M. Martins pour la botanique.

En partant du Hâvre, dans le mois de mai, la commission doit se diriger vers Drontheim, où viendront se joindre à elle plusieurs savans danois, norvégiens et suédois. De là, elle doit se rendre à Hammerfest. Le temps du séjour dans les différentes villes sera calculé de manière à ce que la Recherche puisse arriver, s’il est possible, au Spitzberg vers le 1er juillet.

Une lettre, où le plan de ce voyage est tracé avec quelques détails, a été adressée par M. Gaimard à M. Berzelius, à Stockholm. Cette lettre a été communiquée aux plus célèbres voyageurs, aux savans les plus distingués de l’Europe, entre autres à MM. de Humboldt, Gauss, Schumacher, Littrow, de Buch, en Allemagne ; OErsted, à Copenhague ; Quetelet à Bruxelles ; Kreil à Milan ; Back, Beechey, Franklin, Parry, Ross, Sabine et Scoresby en Angleterre. M. Gaimard, en leur adressant copie de sa lettre, leur a demandé des instructions et des conseils. M. Quetelet s’est empressé de satisfaire à cette demande ; M. Alexandre de Humboldt a également répondu à M. Gaimard. La lettre affectueuse qu’il lui adresse renferme, sur plusieurs points de recherches importans, des observations curieuses et détaillées. Après cette réponse, après les conseils de la science, il est à désirer que l’expérience puisse aussi fournir à la commission le tribut de ses lumières, et si la science est dignement personnifiée dans M. A. de Humboldt, l’expérience ne saurait être mieux représentée que par les capitaines Ross, Parry, Scoresby, Graah, Sabine et Franklin. Il est à regretter que ces illustres explorateurs n’aient pas adressé au président de la commission quelques indications qui n’auraient pu manquer d’être précieuses.

Voici, au reste, d’après la lettre à M. Berzelius, quelles sont les observations projetées par la commission pour les différentes parties du voyage.

Du cap Nord au Spitzberg, la commission étudiera les courans de ces parages et fera quelques épreuves de températures sous-marines. Arrivée au Spitzberg, elle aura à refaire des mesures barométriques analogues à celles qu’ont déjà faites les capitaines Phipps et Sabine. La température intérieure des glaciers sera étudiée avec attention, et les instrumens pour forer la glace pénétreront au moins à trente pieds, Quelques expériences sur la végétation et la germination, sur la quantité d’acide carbonique contenu dans l’air de ces régions comparé à l’air de nos climats, doivent également être exécutées.

Si l’état du temps et l’époque trop avancée de la saison ne s’y opposent, la commission tentera une exploration hydrographique de la côte est et sud du Spitzberg.

La géologie, la minéralogie, la botanique, seront étudiées dans des excursions spéciales. Des observations de latitude et longitude, de marées, des observations magnétiques compléteront cette première série d’expériences.

Du Spitzberg, la commission doit revenir à Hammerfest ; cinq de ses membres passeront l’hiver dans cette ville, et une nouvelle série d’observations y commencera pour eux. Des observatoires seront construits pour les expériences d’astronomie et de magnétisme. Les aurores boréales seront l’objet d’une étude spéciale et approfondie. D’autres questions relatives aux températures, aux réfractions astronomiques, aux réfractions terrestres, aux étoiles filantes, seront également examinées par les voyageurs.

Tels sont les travaux scientifiques projetés par la commission. En terminant sa lettre, M. Gaimard ajoute que les communications des savans du Nord, relatives aux instructions de l’Institut, des différens ministères, de l’académie de médecine, seront déposées parmi les manuscrits de la Bibliothèque royale, où chacun pourra venir les consulter et s’assurer de l’usage qui en aura été fait dans la relation du voyage. Cette collection précieuse pour l’histoire des contrées septentrionales doit servir aussi à constater la probité scientifique qui aura présidé aux travaux de la commission.

Ainsi que le premier voyage en Islande, la nouvelle campagne de la Recherche ne sera pas sans utilité pour la Revue. M. Marmier, dont nos lecteurs connaissent les travaux sur l’Islande et la Suède, trouvera, dans ces contrées si peu connues qu’il va parcourir, d’importans sujets d’étude. Il aura de nouvelles mœurs à observer, de nouvelles traditions à recueillir. Dans une lettre adressée, le 10 avril dernier, de Stockholm, à M. Gaimard, par notre collaborateur, on trouve sur les savans suédois qui viendront s’adjoindre à la commission envoyée par la France, quelques renseignemens qu’on nous saura gré de rapporter ici.

« L’affaire de l’adjonction, dit M. Marmier, se traite avec le comte de Mornay et le comte de Loewenhielm, qui tous deux y mettent un zèle dont vous ne sauriez trop les remercier. »

« Jusqu’à présent il n’est encore question que de deux personnes : 1° un prêtre lapon, M. Loestadius, qui est un botaniste distingué, et qui a écrit, sur le nord de la Laponie, un voyage fort intéressant ; 2° un lieutenant-colonel du génie, M. Meyer, aide-de-camp du prince royal, qui est, dit-on, un homme fort instruit. M. Berzelius a désigné un jeune professeur de Lund, adjoint de M. Nilsson, M. Sundwal. Le comte de Loevenhielm a proposé la nomination de ce zoologiste, et cette affaire sera décidée d’ici à mardi prochain. Je pense qu’il serait assez difficile d’emmener M. Agardh fils, qui est arrivé dernièrement de son voyage dans le midi, et M. Nilsson, qui est retenu par ses devoirs de professeur. Mais rien n’empêchera, je l’espère, que ces savans s’adjoignent plus tard, comme vous le désirez, à nos travaux. »

Parmi les personnes qui doivent s’adjoindre à la commission, M. Marmier cite encore un jeune officier d’artillerie, le comte Ulrich de Gyldenstolpe, qui appartient aux premières familles du pays ; puis M. Duc. « Ce dernier, dit-il, est un officier de marine norwégien qui, depuis trois ans, travaille à faire des cartes hydrographiques dans le Nord, et qui, pour continuer plus aisément son travail, s’est établi avec sa famille à Tromsoe. Nous le trouverons là, et il aura l’ordre de nous accompagner. C’est lui qui accompagnait le professeur Hansteen de Christiania dans son voyage en Sibérie. »

Le roi de Suède seconde les préparatifs de l’expédition de tout son pouvoir. Dans un entretien avec M. Marmier, il a exprimé, dans des termes pleins de bienveillance, l’intérêt qu’il prend aux travaux qu’annonce la commission. L’exemple de la Suède vient d’être imité par une nation voisine. Le roi de Danemark, par l’intermédiaire de M. de Boss, son ministre plénipotentiaire, a demandé à M. le président du conseil, sur le voyage de M. Gaimard, tous les renseignemens nécessaires pour le guider dans le choix des personnes destinées à faire partie du voyage et des moyens qu’il devra mettre à leur disposition.

Le nouveau voyage de la Recherche se présente donc sous les plus favorables auspices. En terminant, nous devons rendre justice aux efforts éclairés du gouvernement pour assurer le succès de cette exploration intéressante. Le zèle qu’il porte aux intérêts de la science se prouve d’ailleurs par les faits mieux que par nos paroles. Aujourd’hui la commission que dirige M. Gaimard, va visiter les contrées les plus reculées du nord de l’Europe, et il y a quelques mois, M. Dumont d’Urville partait de Toulon pour tenter les approches du pôle austral. Le pôle nord et le pôle sud seront ainsi explorés, à peu près à la même époque, par les soins du département de la marine. L’activité de nos navigateurs ne s’est jamais, on le voit, moins ralentie.


— M. de Lamartine a publié un nouvel épisode du grand poème dont il nous a donné, dans Jocelyn, un si admirable fragment. La Chute d’un Ange, tel est le titre de ce nouveau poème, que nous apprécierons prochainement.


— Sous ce titre : Des intérêts matériels en France ; travaux publics, routes, canaux, chemins de fer[3], M. Michel Chevalier vient de publier la première partie d’un grand travail, dont la seconde embrassera les banques et les institutions de crédit, et la troisième l’éducation professionnelle. Ce volume, qui forme déjà à lui seul un ensemble complet, répond à toutes les questions importantes que les travaux publics ont soulevées en ces dernières années, et ne peut qu’ajouter un titre nouveau et solide aux titres que M. Michel Chevalier a su déjà se créer comme économiste. Les lecteurs de la Revue ont déjà pu apprécier, dans les travaux qu’elle doit à M. Michel Chevalier, l’ensemble remarquable des vues de l’écrivain, et tout ce qu’il y a d’élévation dans ses plans, de rigueur dans ses calculs, d’habileté dans sa mise en œuvre. Outre qu’elle répond à un mouvement qui est dans tous les esprits, à un besoin de notre temps, et qu’elle puise dans cette opportunité une sûre garantie de succès, la publication actuelle de l’auteur des Lettres sur l’Amérique du Nord a en elle-même une haute portée. Les différens modes de communication, canaux ou chemins de fer, qui font l’objet de ses recherches, auront à coup sûr une grande influence sur la société de l’avenir. Par ses travaux consciencieux, M. Michel Chevalier n’aura pas peu contribué à la solution importante de beaucoup de problèmes industriels qui intéressent la prospérité de la France. Le livre sur les Intérêts matériels en France est déjà à sa seconde édition.


— M. J. Salvador a fait paraître un nouvel ouvrage ayant pour titre : Jésus-Christ et sa Doctrine, ou Histoire de l’église, de son organisation, et de ses progrès pendant le premier siècle. L’importance du sujet, la gravité des questions qui s’y rattachent, la liberté d’esprit et l’élévation de talent dont l’auteur a déjà fait preuve dans son Histoire des Institutions de Moïse, recommandent ce livre aux méditations des lecteurs sérieux. Nous en rendrons compte.




  1. M. le comte de La Gardie est un de ceux qui ont le plus contribué à faire sentir l’utilité de ces écoles et à les propager dans les campagnes. On évalue à vingt mille environ le nombre d’enfans qui y sont élevés.
  2. Cette école normale est établie à Stockholm. Elle a été fondée par les dons des particuliers. Les états lui ont seulement donné 2,000 riksd. banco (4,000 fr. ). Les communes y envoient des élèves de toutes les parties du royaume. J’aurai plus tard l’occasion d’y revenir en parlant des établissemens particuliers de Stockholm.
  3. 1 vol. in-8°, librairie de Gosselin.