Chronique de la quinzaine - 30 avril 1838

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Chronique n° 145
30 avril 1838


Chronique de la Quinzaine.


La discussion de la conversion des rentes s’ouvrira de nouveau dans deux jours. Les difficultés de cette opération capitale ont été exploitées avec beaucoup d’ardeur et d’habileté. Pendant la suspension des débats de la chambre, on s’est efforcé de répandre le bruit de certaines divisions qui se seraient introduites dans le sein du ministère. On a cherché à lui aliéner les feuilles qui ont défendu la cause des rentiers. C’est une tactique qui n’est pas neuve, et il ne faut pas s’en étonner.

Le fait est qu’il n’y a pas eu de divisions dans le conseil, et que la discorde n’a pas régné un seul moment entre ses membres On ne saurait appeler des divisions les avis, toujours différens, qui se discutent autour de la table d’un conseil. Qu’on se rappelle le ministère du 11 octobre, et ses discordes qui ont fini si souvent par des modifications de ministère. C’étaient là, sans doute, des divisions véritables. Les démissions se donnaient et se reprenaient presque chaque jour ; mais ce temps n’est plus, et les dissensions du ministère sur les moyens d’exécution de la conversion étaient si peu graves, que c’est démontrer la bonne harmonie du cabinet, que de ne pas les dissimuler.

Dans toute discussion politique, il y a toujours des situations qui diffèrent, ne fût-ce que par quelque nuance. Dans celle-ci, la couronne, le ministère et la chambre occupent des positions diverses. La couronne ne pouvait se prêter avec empressement à une mesure impopulaire à Paris, dont les avantages pour les départemens ne sont pas bien démontrés, et qui touche de si près au bien-être de la capitale. On ne doit donc pas s’étonner si son ascendant bien légitime, bien admis et bien reconnu par tous ceux qui ont occupé le ministère depuis 1830, a été de quelque poids dans l’examen des causes qui faisaient désirer l’ajournement de la mesure.

Quant au ministère, il n’était pas unanime sur cette question, et sans qu’il s’y manifestât des oppositions vives, les opinions étaient partagées. Qui dit un ministère dit une assemblée d’hommes éclairés, expérimentés, instruits des difficultés des affaires, et par conséquent pourvus de toutes les qualités qui font naître les discussions et qui les terminent. Ce qui arrive dans tous les cabinets est donc arrivé dans celui-ci. On a différé d’avis, on a discuté, et l’on s’est entendu.

Les divergences d’opinions venaient des antécédens mêmes des différens ministres. Le ministre des finances s’était montré, il y a deux ans, favorable à la conversion, dans un rapport à la chambre, et ses opinions n’ont pas changé. M. de Salvandy faisait partie de la commission dont M. Lacave-Laplagne était rapporteur, et partage ses vues. M. Molé, sans s’être jamais engagé formellement sur cette question, s’est toujours montré, dans ses entretiens, disposé et déterminé à la résoudre. On l’avait souvent entendu dire que cette idée était trop avancée dans les esprits pour la laisser en suspens. A la formation du ministère du 6 septembre, la conversion avait été arrêtée en principe, et les paroles prononcées par M. Duchâtel à la tribune, il y a peu de jours, n’étaient que la répétition et le commentaire des résolutions du conseil à cette époque. M. de Montalivet, sans combattre ouvertement la mesure, avait de graves et justes objections à présenter. M. Barthe s’y montrait opposé. Tel était l’état des esprits dans le conseil ; mais un point sur lequel on était unanime, c’était la nécessité d’un délai, à défaut d’un ajournement.

A ce sujet, les avis étaient encore partagés. On se demandait si la chambre ne serait pas sollicitée de remettre simplement la conversion des rentes, avec engagement de la part du ministère d’apporter un plan de conversion au commencement de la session prochaine, projet qui se présenterait avec l’appui et l’autorité du gouvernement, car une telle mesure ne saurait avoir lieu, d’une manière profitable que par le concours légal des trois pouvoirs. Le vote de la chambre en faveur de la discussion des articles écarta cette résolution, et l’esprit de la déclaration de M. Molé a été dès-lors la règle de conduite que s’est tracée le ministère.

La majorité du ministère actuel était donc favorable à la mesure ; elle la regardait comme un engagement pris, et auquel elle ne cherchait pas à se soustraire. Mais la discussion, dans la chambre et dans la presse, de la proposition de M. Gouin, lui semblait devoir mettre fin à toutes les illusions dont on se berçait. En effet, le résultat a été tel. On ne croit plus que la réduction des rentes soit la découverte d’un nouveau pays d’Eldorado, et qu’une rosée de capitaux va pleuvoir de Paris sur les départemens, dès que le 5 pour 100 aura été diminué d’un demi ou de trois quarts pour 100. La temporisation a déjà produit ces bons effets, et le ministère n’a qu’à s’en applaudir.

En s’engageant à prendre part à la discussion des articles, le ministère a simplement obéi à l’esprit des affaires. Le moment choisi pour cette mesure, qui lui semble bonne au fond, ce moment n’est pas favorable selon lui. Il suffit de désigner, comme difficultés extérieures, l’affaire de la Belgique et du Luxembourg, où un détachement prussien vient de s’emparer, il y a encore peu de jours, d’un village situé dans le rayon stratégique de la forteresse ; les nouvelles négociations qui s’ouvrent à ce sujet dans la conférence de Londres ; l’état de la Prusse et les affaires d’Orient. En cherchant à éloigner cette discussion jusqu’à la session prochaine, le cabinet faisait un acte de prudence politique et de bonne administration financière à la fois. Si ces difficultés, qui lui font désirer l’ajournement, s’étaient trouvées aplanies, il lui eût été possible de faire une meilleure part à la réduction et de rendre la mesure plus large. Une loi faite d’avance pour être exécutée plus tard peut manquer du caractère d’opportunité nécessaire. La chambre semble décidée à voter cette loi dans la présente session. Le ministère insistera seulement sur la nécessité de fixer l’époque où elle sera mise en vigueur, et il s’engagera à en rendre compte à la chambre dans le courant de la session prochaine.

Le ministère s’est, en outre, entendu sur le mode de la conversion. La chambre sera invitée à l’aider sur les moyens d’effectuer l’opération, soit par un emprunt, soit en offrant aux rentiers un fonds qui les décide à prendre la place des banquiers, et à s’intéresser eux-mêmes à la conversion. Les circonstances, les effets de la décision de la chambre, la disposition des esprits au moment de l’opération, peuvent seules indiquer les mesures à suivre. En imposant au ministère la condition de réduire les rentes 5 pour 100 d’un demi ou de trois quarts pour 100, pas moins, la chambre aura assuré la conversion. La création d’un fonds 3 et demi pour 100 avec augmentation de capital, et d’un fonds 4 et demi pour les rentiers qui veulent échapper à tous les hasards de la spéculation, remplirait le but qu’on se propose, puisqu’on se propose la conversion, et qu’on cherche à froisser le moins possible ceux qui doivent la subir. Pour l’amortissement, il sera vivement défendu par le ministère, et on sait qu’il trouvera des soutiens dans la chambre sur cette question.

Quant au reproche fait à M. Molé et à ses collègues d’avoir abandonné leur parti, en consentant à discuter les plans de conversion dans la chambre ; ce reproche n’est pas fondé. Ceux qui se sont élevés contre la conversion l’ont fait de leur propre gré. Ils n’ont pas cru soutenir le ministère, et ne se sont pas crus en droit d’être soutenus par lui. L’opportunité, mise en avant par le ministère, a été une objection loyale et non une fin de non-recevoir, comme le prétendait l’opposition. Cette objection a été écartée par la chambre, le ministère est resté avec ses opinions favorables à la réduction de la rente, et les partisans de l’opinion contraire ont continué de combattre la mesure. Il n’y a là trahison de la part de personne, chacun était bien averti, et personne ne récrimine que l’opposition, qui est bien bonne, en vérité, de s’intéresser de la sorte à ceux qui appuient le ministère.

En attendant que la discussion des rentes donne matière à son ardeur, l’opposition ne néglige aucune occasion de se tenir en haleine. Samedi, elle a cru devoir faire grand bruit d’une lettre d’un aide-de-camp du roi au président de la chambre, qui indiquait l’heure à laquelle le roi recevra la députation de la chambre, à l’occasion de sa fête. Il s’est trouvé des cas où de telles lettres, signées d’un aide-de-camp, ont été admises par la chambre, d’autres où elles ont été adressées par le ministre de l’intérieur. Il s’agissait de la fête du roi, et non d’une communication politique ; les nouveaux convertis à l’omnipotence parlementaire, à la tête desquels on trouve M. Piscatory, ont pris, en cette occasion, l’attitude de Mirabeau répondant à M. de Dreux-Brézé. Il semblait que les libertés publiques se trouvassent menacées par cette lettre d’un aide-de-camp.

M. Arago a enfin présenté son rapport si attendu sur les chemins de fer. M. Arago a trouvé un moyen bien simple de s’élever contre la confection des chemins de fer : il déclare que ces chemins sont dans une si grande voie de perfectionnement, que ce serait une folie que de vouloir commencer aujourd’hui des chemins de fer qui seraient arriérés dans deux ans. L’art du chemin de fer est encore dans son enfance, dit M. Arago ; attendez donc qu’il soit arrivé à sa perfection, et vous vous emparerez de toutes les nouvelles découvertes qui se font à cette heure. C’est à peu près comme si on nous proposait d’aller à pied, parce que les voitures se perfectionnent tous les jours.

Il n’est pas étonnant que le rapport de M. Arago se soit fait attendre. L’immense mérite de M. Arago ne l’a pas préservé de la petite faiblesse commune, dans cette session, à tous les rapports. Il a voulu faire un morceau, élever un monument. Aussi a-t-il fait précéder ses conclusions d’une histoire complète des locomotives. Elle commence au mulet et finit à la machine de Watt. Puis vient l’énumération de tous les perfectionnemens des chemins et des moyens de transport : les voies de M. Brunel fils à sept pieds anglais de largeur, l’élargissement des routes, le système des tunnels, les solutions des courbes par M. Lainel, la réduction du tirage à sept livres par tonne, les perfectionnemens de la chaudière tubulaire par M. Séguin, enfin un rapport qui exciterait un vif intérêt à l’Académie des sciences, mais qui ne saurait être entendu sans distraction, ni même bien compris, à la chambre des députés.

Au milieu de cet appareil scientifique, M. Arago donne la préférence aux canaux, il nie les bénéfices du transit, et ne pense pas que le transit même augmente par la construction des chemins de fer. M. Arago paraît n’avoir pas suivi la marche du commerce, et la question qui s’agite sur les deux rives du Rhin, où il va se décider si les marchandises du Nord traverseront le fleuve et passeront par la France, pour se diriger sur le Midi, ou si elles suivront la rive droite jusqu’à Bâle.

Quant à la partie du rapport de M. Arago qu’on pourrait nommer politique, elle nous semble encore moins concluante en faveur de la commission. Il y est dit que M. Molé proposait une transaction, qu’il offrait de livrer des chemins de fer aux compagnies, et d’en prendre d’autres au compte de l’état. M. Arago avoue « que le désaccord de la commission et du gouvernement pourrait retarder encore d’une année les améliorations que tout le monde réclame. » Or, de qui vient le désaccord, si ce n’est de la commission ?

M. Arago, s’il voulait des chemins de fer, pencherait pour les compagnies. Il vante surtout les avantages qu’une compagnie trouverait à entreprendre le chemin de la Belgique, qu’il refuse à l’état. Une compagnie qui s’est formée n’a pu réunir que 30 millions ; une autre, patronisée par un fameux banquier, a échoué dans ses propositions de souscription. Voilà comme les compagnies répondent aux offres de la commission.

M. de Guizard a fait aussi un rapport sur le projet de loi des bâtimens civils. Il rejette presque tous les fonds demandés pour les monumens, et n’accorde que deux faibles crédits pour des augmentations de bureaux dans les ministères, et 60,000 francs pour la colonne de Boulogne, à condition de la surmonter d’une statue de Napoléon, ce qui est, en effet, très pressant. En revanche, l’allocation demandée pour l’institution des jeunes aveugles est rejetée. Le rapport de M. de Guizard remplit seize colonnes du Moniteur ; c’est aussi un monument. Malheureusement ce n’est pas un monument public, et ceux-là resteront inachevés.


— Nous nous occupons rarement de la Comédie-Française, car ses affaires nous semblent dans une situation à laquelle on n’apportera remède que lorsque ce théâtre sera retombé dans le dernier désordre. De temps à autre, il en est tiré par une œuvre de haute portée qu’il reçoit à contre-cœur, ou par un acteur de talent original qu’il abreuve de dégoûts. Puis, ce mouvement une fois donné et ses profits recueillis, la Comédie retourne bientôt au triste régime de ses sociétaires incapables et de ses directeurs impuissans. Entre autres exemples, nous remarquons que plusieurs fois on a annoncé la reprise de Chatterton ; mais la timide direction du théâtre n’ose pas se compromettre (sans y être forcée par un procès) au point de jouer, de son propre mouvement, un drame dont Paris et toute la France ont retenti, et dont l’impression se perpétue et se renouvelle à chaque représentation et à chaque lecture par l’émotion de la tragédie autant que par la gravité de la question qu’elle traite et de la plaie sociale qu’elle sonde. Rien ne nous surprend dans cet oubli calculé. Ce n’est là qu’un des traits innombrables d’impéritie qui résultent de l’état d’anarchie dans lequel se traîne ce théâtre. Il pourra être curieux d’en examiner les causes et d’en indiquer le remède.


Les Maîtres Mosaïstes et la Dernière Aldini viennent de paraître réunis en volumes. Les lecteurs de la Revue ont déjà pu apprécier la finesse et l’élévation de la pensée qui a dicté ces deux romans. Annoncer que de nouveaux suffrages ont accueilli la réimpression de ces deux derniers volumes de George Sand, est donc presque une tâche superflue. La popularité est désormais acquise à l’auteur de tant de poèmes si vrais et si charmans ; cette popularité n’est pas née d’un aveugle enthousiasme, elle est l’hommage d’une admiration clairvoyante et durable, et elle s’est établie aussi bien dans les pays étrangers qu’en France. « On a traduit, nous écrit un de nos collaborateurs, M. Marmier, qui voyage en Suède ; on a traduit les œuvres de George Sand, dans une bibliothèque populaire suédoise. Les bonnes gens de ce pays lisent ces beaux et singuliers romans, et en sont tout surpris et tout émerveillés. »


— M. Augustin Thierry donnera bientôt au public un nouvel ouvrage qui sera un digne pendant à la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Nos lecteurs connaissent déjà les belles Lettres de M. Thierry. Un morceau capital, en forme d’introduction sur l’histoire de France, précédera ces deux nouveaux volumes, fruits des récens travaux de l’illustre historien.


— Notre collaborateur M. Charles Magnin doit publier, sous quelques jours, le grand ouvrage dont il s’occupe depuis longues années, sur les Origines du Théâtre moderne [1], et qui a été pour lui le sujet d’un cours professé, en 1835, à la faculté des lettres. Nos lecteurs sont familiarisés d’avance avec cet important travail, dont plusieurs parties ont déjà été publiées par la Revue. Dans le premier tome, qui paraîtra d’abord, l’auteur essaie ingénieusement sur l’antiquité la méthode d’investigation spirituelle et savante que, dans les trois volumes qui suivront et qui compléteront le livre, il doit appliquer aux temps modernes. A l’aide d’une critique fine et judicieuse, d’un style délié et poli, d’une érudition profonde qui va jusqu’au scrupule, M. Magnin a cherché dans les recoins les plus obscurs de l’antiquité les traces et les débris de ce génie de la scène qui n’a jamais manqué à l’humanité. Après cette curieuse introduction, où l’art perfectionné de l’écrivain est si habilement mêlé aux recherches de l’érudit, M. Magnin renoue, par une chaîne continue de monumens, les dernières productions du drame antique aux premiers essais du drame moderne. Son premier volume se termine avec le IVe siècle. Nous reviendrons, dans une appréciation détaillée, sur cette belle tentative de restitution historique, qui donne, par le théâtre, l’excellent exemple d’une méthode qu’il faudrait aussi appliquer aux autres parties de l’histoire des littératures.


— M. Hennequin vient de faire paraître sous le titre de Traité de Législation et de Jurisprudence suivant l’ordre du Code civil [2], le premier volume d’un traité où il s’est proposé d’interpréter le texte des lois avec les principes de la philosophie du droit, et les nombreux secours que peut offrir la méthode historique. Nous examinerons cet ouvrage quand il sera complet.




  1. Chez Prévost-Crocius, passage du Commerce.
  2. Chez Warée, libraire, 21, quai Voltaire.