Chronique de la quinzaine - 14 mai 1840

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Chronique n° 194
14 mai 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mai 1840.


La translation en France des restes mortels de Napoléon est résolue ; c’est là l’évènement du jour, l’évènement que toutes les opinions fidèles à notre monarchie ont salué avec la même émotion et avec la même reconnaissance pour le roi qui a voulu si noblement accomplir ce vœu national, et pour le cabinet qui s’est associé à la pensée du roi et l’a si habilement réalisée. Dieu soit loué ! il est donc toujours des pensées généreuses, de nobles résolutions qui peuvent remuer tous les cœurs et faire taire un instant nos dissentimens politiques et nos passions tracassières !

L’Angleterre a accueilli avec un empressement qui l’honore la demande de la France, et les franches et nobles paroles du gouvernement anglais sont un gage nouveau de cette ferme alliance qui assure, avec la paix du monde, la prospérité et la grandeur des deux nations.

Au milieu de l’émotion, de la satisfaction générale, nous n’avons pu apercevoir qu’une seule crainte, disons mieux, qu’un doute de quelques esprits timorés. Ils se demandaient si ces pieux et solennels devoirs rendus aux cendres du héros populaire, si l’enthousiasme si légitime qu’on réveille, si les grands souvenirs qu’on évoque ne pouvaient pas agiter les esprits, troubler quelques imaginations, offrir quelque prise à de coupables intrigues.

Le gouvernement n’a pas partagé ces scrupules et ces craintes. Il s’est abandonné, et nous l’en remercions, au bon sens du pays. Il ne s’est pas trompé ; car, pour répéter les belles et nobles paroles de M. de Rémusat, il y a une chose, une seule, qui ne redoute pas la comparaison avec la gloire : c’est la liberté.

Le moyen le plus sûr et le plus digne de faire rentrer dans le néant de vaines prétentions, c’est de montrer dans toute sa grandeur la gloire de celui qui, représentant inimitable d’une époque accomplie, ne peut avoir de successeurs.

Les chambres ont dans cette quinzaine fixé toute leur attention sur les affaires du pays.

La chambre des députés a réglé tellement quellement les intérêts opposés des trois sucres, le sucre indigène, le sucre colonial et le sucre étranger. Si elle n’a pas fait mieux, c’est que désormais il était impossible de bien faire. Des erreurs et des préjugés malheureusement trop répandus avaient laissé à une industrie artificielle le temps de croître, de s’étendre, de se créer des partisans, une clientelle. Le gouvernement jouait depuis quelques années un singulier rôle aux yeux de tous ceux qui avaient quelques connaissances d’économie politique. Il frappait d’un droit fort élevé une matière d’ailleurs éminemment imposable, et cela non plus pour remplir ses caisses, mais pour forcer l’argent des consommateurs à entrer dans les poches d’un certain nombre de propriétaires.

Le gouvernement ne l’ignorait pas. Il faut avoir le courage de le dire : toutes les administrations qui se sont succédées ont envisagé les questions économiques d’un point de vue assez élevé, assez étendu. Le gouvernement est moins dominé que la chambre par les intérêts de localité, par les préjugés de clochers. Le gouvernement avait plus d’une fois essayé sans succès d’arrêter les empiètemens des planteurs de betteraves sur le trésor public. Il avait échoué ; grace à l’intérêt tout particulier, tout local des sucreries indigènes, nos colonies se mouraient, nos navires ne trouvaient plus de fret, notre production manquait de débouchés, notre marine de matelots de long cours, et le trésor s’appauvrissait de plus en plus. Il a fallu que le désordre devînt criant, scandaleux, pour qu’une mesure sérieuse, fût enfin adoptée, pour qu’un intérêt local ne triomphât pas de l’évidence.

Quelle brèche n’aurait-on pas ouverte en allouant aux fabricans de sucre indigène une indemnité ? Une indemnité parce qu’ils ont jugé à propos de se livrer à une industrie factice, à une industrie qui n’aurait jamais existé sans l’impôt ! une indemnité parce que l’état leur a permis pendant trop long-temps de faire leurs affaires aux dépens du trésor public !

Le gouvernement a adopté le seul expédient qui fût aujourd’hui praticable. Ce n’est pas une solution définitive de la question ; mais du moins les inconvéniens les plus graves de l’état de choses existant seront écartés pour quelque temps, jusqu’à ce que la lutte des deux sucres, devenant derechef inégale, replace les combattans dans une position intolérable et violente. Alors, si c’est le sucre indigène qui se meurt, il faudra bien dire aux planteurs de betterave de semer du blé, du colza, de la luzerne, de la garance, et de ne planter des racines que pour les bestiaux ; si c’est l’existence des colonies qui est menacée, il faudra affranchir leur commerce, ou, mieux encore peut-être, trancher la question en donnant à l’état le monopole du sucre, à condition qu’il fera entrer dans son débit 80 millions de kilog. de sucre colonial, 40 millions de sucre indigène, et puis, si la consommation excède 120 millions de kilogrammes, il pourra, pour le reste, s’approvisionner où bon lui semblera. On prétend que ce monopole serait entouré d’énormes difficultés d’exécution ; c’est ce qu’on dit toujours de toute chose nouvelle. Des hommes très versés dans ces matières nous ont assuré qu’il ne serait guère plus difficile à exploiter que le monopole du tabac.

Quoi qu’il en soit, pour le moment, la difficulté est résolue ; nous ne croyons pas que la chambre des pairs puisse refuser une mesure si conforme à l’esprit d’équité et aux vues conciliatrices de la pairie.

La proposition Remilly, loin d’être oubliée dans les cartons de la chambre, paraît destinée à une fâcheuse célébrité. Il y aura très probablement un débat dont cependant fort peu de personnes se soucient. Mais les uns n’osent pas arrêter cette malheureuse proposition, les autres n’en ont plus le pouvoir. On propose maintenant de mettre à l’index pendant une législature tous les députés ; l’administration pourra se recruter partout, excepté dans les rangs des hommes que les collèges électoraux auront jugés les plus capables de bien comprendre et de bien diriger les affaires du pays. C’est une épigramme contre le système électif. Ajoutons que la mesure serait dérisoire, tant sont nombreuses les exceptions dont il faudra, bon gré mal gré, l’accompagner. Les députés pourront devenir ministres, sous-secrétaires d’état, directeurs généraux, secrétaires généraux, que sais-je ? Mais sont-ils nombreux les députés qui n’aspirent pas aux grandes fonctions politiques, qui ne se préparent pas au ministère ? Ce serait donc restreindre la concurrence sur quelques points pour l’étendre sur d’autres ; ce serait la plus malheureuse de toutes les applications du système prohibitif. Si elle est adoptée, il faudra, comme correctif, doubler le nombre des ministères et des directions générales.

On dit que la majorité de la commission se propose également d’élargir d’une manière notable le cercle des incompatibilités absolues. S’il s’agit de faire de la chambre un corps de théoriciens et de discoureurs tout-à-fait étrangers au gouvernement et aux affaires, ces diverses propositions sont fort logiques ; elles n’ont alors qu’un défaut, c’est d’être insuffisantes, incomplètes.

Il se cache cependant, quelque chose de sérieux sous ces élucubrations politiques en apparence quelque peut puériles. Nous y apercevons les préparatifs d’une lutte décisive entre les deux grandes fractions qui divisent la chambre ; c’est cette lutte que nous redoutions pour tous et qui nous paraissait pouvoir être évitée. Nous l’avouons avec humilité, mais sans étonnement : nos espérances s’évanouissent, nos vœux ne semblent pas devoir être exaucés. Tous les partis ont conspiré avec succès contre la modération et la prudence politique : les conservateurs, suum cuique, les premiers. La gauche, manœuvrant avec plus d’habileté et de mesure qu’elle n’avait coutume d’en montrer, s’est laissé d’abord repousser par les centres en bonne personne, sans trop d’humeur ; tout ce qu’elle voulait, c’était que le ministère se crût repoussé comme elle, qu’il se repliât de plus en plus et forcément dans ses rangs, que toute pensée de divorce entre la gauche et lui, d’alliance entre le ministère et les centres, fût définitivement écartée. Il est évident que la gauche, à tort ou à raison, estime aujourd’hui avoir gagné définitivement ce point capital. Aussi croyonsnous que les mouvemens de la gauche ne tarderont pas à devenir, nous ne disons pas moins calculés, mais plus hardis ; évidemment, elle se croit désormais maîtresse du terrain, comme elle croit que les ministres sont fatalement enchaînés à ses destinées. L’avenir, et cet avenir ne peut pas être fort éloigné, nous dira si la gauche a bien établi ses calculs, bien posé les données de son plan de campagne.

La proposition Remilly, dont la gauche ne fait que profiter, ce qui est de bonne guerre, n’est qu’un prélude. La gauche espère en faire sortir une cause de profonde rupture entre le ministère et les centres ; elle y voit en même temps le prologue de la réforme électorale. Le drame de la réforme serait joué à la session prochaine. Il est réservé pour l’ouverture de la nouvelle année politique. En attendant, dans l’intervalle des deux sessions, la presse, parlant seule à l’opinion publique, aura fait tous ses efforts pour ébranler le système existant, pour préparer les esprits à un nouveau système électif. Un des argumens les plus propres à troubler les consciences consistera à dire, à répéter tous les jours que les conservateurs eux-mêmes reconnaissent les vices de la représentation nationale : témoin la proposition d’un des leurs, la proposition Remilly.

Ainsi la réforme électorale avant tout : c’est là le champ de bataille que la gauche prépare avec soin et habileté ; c’est là qu’elle veut entraîner ses adversaires, c’est là qu’elle prend d’avance ses positions et ses points d’appui.

Si elle succombe devant la chambre, elle croit pouvoir rendre le gouvernement impossible, au point de forcer à la dissolution dans le moment le plus favorable pour elle. Alors la question de la réforme se trouvera tout naturellement portée devant les collèges électoraux ; elle deviendra le mot d’ordre, le signe de ralliement ; il n’y aura plus que deux camps, celui des réformateurs et celui des conservateurs.

La France a-t-elle quelque chose à espérer, n’a-t-elle rien à craindre de cette lutte ? Il est permis d’en douter. On pourrait peut-être s’alarmer, s’effrayer, si nous vivions dans une époque d’hommes très puissans et de grandes choses. Il n’en est rien. Chaque siècle a sa taille. Celle du notre est connue. Soit en bien, soit en mal, nous ne pouvons rien faire qui dépasse notre petite mesure. Quand on passe des semaines à se disputer sur le sucre de betterave et le prix de revient, on n’est pas des hommes bien redoutables. Conservateurs et réformateurs, ils ont beau grossir leur voix, se provoquer les uns les autres à des combats acharnés, à une guerre à mort ; le champ de bataille ne sera pas jonché de cadavres, et après beaucoup de bruit, la paix sera signée de guerre lasse à des conditions tolérables pour tous. On accomplira plus tard, avec moins de dignité, par lassitude, ce que nous demandions aujourd’hui même à la raison, au patriotisme des hommes de toutes les opinions qui comprennent les nécessités du gouvernement et qui veulent comme nous la monarchie et la liberté, notre dynastie et nos institutions, avec ce progrès prudent et mesuré qui prévient les bouleversemens et satisfait les esprits sans les agiter.

La chambre des pairs a élaboré avec soin deux lois importantes, celle sur les ventes d’immeubles par voie de justice, et celle sur les expropriations pour cause d’utilité publique.

Si la première ne fait pas au pays tout le bien qu’il pouvait en attendre, c’est que la chambre se trouvait, dans son travail, entravée par le système hypothécaire en vigueur, système imparfait, dangereux, et qu’on s’empresse de corriger dans tous les pays qui ont d’ailleurs adopté notre Code civil. Le gouvernement n’a pas osé suivre l’ordre logique des idées et présenter la réforme du système hypothécaire avant celle des lois de procédure qui s’y rattachent. Les difficultés de ce travail, qui, nous le reconnaissons, sont très grandes, l’ont effrayé. Toujours est-il que tous les projets, toutes les théories qu’on met en avant dans le but de diriger les capitaux vers le sol, de donner à notre agriculture les moyens qui lui manquent, ne seront que des chimères tant que les propriétaires fonciers ne trouveront pas dans un bon système hypothécaire un puissant moyen de crédit. Jusque-là les capitaux s’éloigneront d’eux, ou ils ne pourront les attirer qu’en compensant les risques des prêteurs par des intérêts ruineux.

La loi sur les expropriations pour cause d’utilité publique a reçu d’utiles modifications. Ce qu’on peut craindre, c’est que tout ce qu’on propose de gagner en rapidité et par la simplification des formes ne soit gagné aux risques et périls des créanciers ayant droit sur les biens expropriés. Il n’y avait qu’un moyen de concilier les intérêts opposés. C’était d’établir comme règle ce que la chambre n’a pas même accordé comme exception, je veux dire la prise de possession des terrains nécessaires aux travaux, dès que l’état aurait déposé une somme plus que suffisante au paiement du prix et des revenus. En transportant alors sur la somme déposée tous les droits qui étaient assis sur le sol, on aurait pu observer toutes les formes et les délais convenables et pourvoir également aux intérêts des propriétaires et à ceux de leurs créanciers et de tous autres intéressés. Sans cela on ne conciliera jamais d’une manière tout-à-fait satisfaisante la rapidité des travaux et le prompt emploi des capitaux avec la protection qui est due à tous les droits adhérens à la propriété.

La chambre des pairs, après avoir élaboré avec le soin et la maturité qu’on lui connaît ces lois importantes, s’est occupée hier de la loi des rentes, en procédant dans ses bureaux à la nomination de la commission. Il n’y a pas, dit-on, dans la commission nommée, un seul partisan de la mesure. Ceux qui n’en contestent pas le droit en contestent l’opportunité. Ce résultat, fort naturel, et qui n’a surpris personne, ôte au travail de la commission, composée d’ailleurs d’hommes les plus distingués à des titres divers, une partie de son importance. Il ne peut s’établir de débat sérieux entre des hommes qui sont au fond tous du même avis. Les uns, il est vrai, reconnaissent à l’état le droit de rembourser que d’autres lui refusent ; mais, comme la chambre ne vote pas sur des principes abstraits, ce débat spéculatif ne peut être bien vif dans le sein d’une commission, unanime d’ailleurs à proposer le rejet pur et simple de la loi.

Quoi qu’il en soit, il est plus que probable que la loi sera rejetée, ce qui peut amener sur le marché des rentes de vives oscillations, et ensuite de fâcheuses perturbations ; car ce serait un rêve que d’imaginer que la question va disparaître à jamais de notre arène politique Elle se représentera, et nul ne peut dire dans quelles circonstances, avec quelles conditions. Aussi espérons-nous que les rentiers paisibles, que ceux qui achètent des fonds publics, non pour tenter des coups de bourse, mais pour trouver un placement stable et sûr de leurs capitaux, ne se laisseront pas entraîner à seconder, par leurs achats, le mouvement ascendant qui peut être imprimé à la rente. S’il paraît dur d’être remboursé lorsque la rente est à 110 ou à 112, il serait plus dur encore de recevoir 100 lorsqu’on aurait acheté à 115 ou à 120. Et cependant, s’il est évident, pour beaucoup d’esprits ; que l’état doit rembourser ou convertir lorsque la rente est à 110, cette évidence serait bien plus frappante encore pour ces esprits lorsque la rente aurait atteint le prix de 120 fr.

En Algérie, tout marche aussi bien et aussi rapidement qu’on pouvait l’espérer dans une guerre de cette nature. Les détails nous manquent, mais l’ennemi paraît avoir payé chèrement ses tentatives audacieuses sur Alger. Le duc d’Aumale a fait ses premières armes en alliant au courage bouillant de la jeunesse le sang-froid d’un vieux soldat.

La réponse de l’Angleterre, au sujet des restes mortels de l’empereur, prouve à elle seule combien le pays a le droit de se féliciter de l’état de nos relations extérieures. C’est l’amitié de la France qu’on désire, ce sont les liens des deux puissantes nations de l’Occident qu’on veut consolider et rendre de plus en plus intimes et indissolubles.

La médiation de la France, acceptée par le gouvernement britannique et le roi des Deux-Siciles, témoigne également de l’excellente attitude que le cabinet actuel a su prendre en Europe, et de l’influence que nous pouvons exercer dans les transactions diplomatiques. Par un effet du temps nécessaire pour parcourir les distances, les offres de médiation de la France, déjà acceptées par l’Angleterre, arrivaient à Naples, au moment où l’amiral anglais, exécutant les ordres de son gouvernement, capturait les navires, napolitains à l’entrée de la baie. Le roi de Naples pouvait voir de ses propres yeux ces actes d’hostilités à l’heure même et du palais où il recevait les communications, pacifiques du chargé d’affaires de France, M. d’Haussonville, dont l’active habileté a eu, dit-on, à vaincre, en cette circonstance, des obstacles de plus d’une nature. On nous assure qu’un cabinet, allié de la cour de Naples, désirant écarter la médiation, de la France, avait tenté quelques démarches pour faire intervenir le saint-père, dont la parole est puissante sur l’esprit du roi des Deux-Siciles. Le représentant du cabinet auquel nous faisons allusion, n’a pas été assez réservé : quelques expressions d’une satisfaction prématurée, connues du roi de Naples, le déterminèrent à accepter la médiation. Il est juste d’ajouter que le nonce du saint-siége à Naples, jeune prélat de l’esprit le plus distingué, loin de seconder les efforts qu’on tentait à Rome pour écarter la médiation de la France, a contribué de son crédit à la faire accepter.

La question d’Orient est toujours grave et menaçante, bien que, dans ce moment, elle semble se trouver dans une sorte de temps d’arrêt.

Sans doute, lorsqu’on ne regarde qu’à la situation générale de l’Europe ; à ces traits saillans qui dans chaque pays, frappent tous les yeux, on est porté à croire que la paix du monde ne peut être sérieusement troublée par la question d’Orient.

Aucune des grandes puissances- ne peut songer de propos délibéré à intervenir en Orient, et à trancher par la force les difficultés qui s’y élèvent. La Russie aurait d’immenses distances à parcourir, non d’Odessa à Constantinople, mais de Constantinople, ou des principautés, au Taurus, si jamais elle songeait à joindre l’armée égyptienne et à occuper les possessions du pacha. Elle a appris à ses dépens, dans ses précédentes campagnes, à combien de fatigues et de maladies mortelles on expose les soldats dans ces expéditions ; elle n’a pas hâte sans doute d’en tenter une de plus, occupée qu’elle est en Circassie et dans les déserts des Turcomans. L’Angleterre se trouve avoir sur les bras à la fois la petite affaire de Naples, la grosse affaire de la Chine, le Canada et l’Irlande ; enfin elle n’est qu’au début de sa marche dans l’Asie centrale, où ses relations se compliquent de jour en jour. Pourrait-elle être tentée de chercher une grande aventure en Égypte ? La France, dont la sollicitude pour la paix du monde est désormais généralement reconnue et appréciée, ne saurait être suspectée de vouloir mettre le feu à la question d’Orient. Bref, chez les puissances européennes, y compris la Russie, la résolution de maintenir la paix n’est pas douteuse. Ainsi les grandes circonstances sont toutes favorables à une solution pacifique.

Peut-être cette solution serait-elle déjà réalisée, si un peu de laisser-aller, un peu de mollesse ne l’avait pas retardée. Peut-être n’avons-nous pas montré toute l’énergie, toute la fermeté nécessaires, énergie et fermeté dont tout le monde, en dernier résultat, nous aurait su gré, même ceux qui en auraient été au premier moment quelque peu froissés.

Car si les grandes circonstances sont toutes favorables au maintien de la paix, les petites circonstances et les incidens peuvent la compromettre d’un instant à l’autre.

C’est là ce qui préoccupe tous les bons esprits, et avant nous, nous le croyons, le chef actuel du cabinet. Le pacha d’Égypte sait qu’à son grand âge il lui faut un prompt dénouement ; il sait qu’il ne léguera rien à ses enfans tant que ce dénouement ne sera pas opéré, et la vigueur de son esprit peut l’entraîner d’un moment à l’autre à faire un pas décisif. Cette situation s’aggrave encore par la nature des relations journalières du vice-roi avec le colonel Hodges, consul-général anglais, dont le caractère est une reproduction, même un peu rude, de celui de lord Ponsomby. Ajoutons que l’ordre donné par le gouvernement anglais au colonel Hodges de délivrer des passeports anglais aux officiers de la flotte ottomane n’est pas de nature à calmer Méhémet-Ali.

En somme, on ne peut se dissimuler que la paix de l’Orient peut dépendre d’un mouvement d’humeur du pacha, mouvement d’autant plus à redouter, qu’il faut toujours tenir compte de l’imprévu, du bizarre même, avec les Orientaux, et qu’il est difficile, dans ces négociations délicates et trop prolongées, de ne rien rencontrer qui blesse un vieillard irascible et puissant.

N’oublions pas que maître d’une flotte et d’une armée considérables, et fier des succès de toute sa vie, il saurait s’ensevelir sous les ruines de son empire, plutôt que de se laisser paisiblement dépouiller des possessions qu’il a habilement et laborieusement conquises. Il faudrait pour les lui arracher une grande guerre que nul ne veut ni ne peut faire. Dès-lors le parti le plus sage pour tous est d’en finir au plus tôt. L’accord de l’Angleterre et de la France nous donne les meilleures espérances. Il y a là un vaste et beau champ ouvert à l’active habileté de notre cabinet et de notre diplomatie.





Un système d’attaques perfides a été organisé contre tous les organes de la presse qui ne sont pas hostiles au ministère. On ne craint pas d’assurer que leur adhésion est le prix d’une transaction d’argent. Ces accusations s’impriment à propos de tout ; dernièrement, à l’occasion d’une lettre sur l’état des sciences en France, n’a-t-on pas aussi imprimé que le château l’avait payée ? Il faut mépriser de semblables moyens de terreur ; celui qui reculerait devant ce système d’intimidation d’un nouveau genre perdrait toute liberté de mouvement. Pour nous, après avoir donné, une fois pour toutes, le démenti le plus formel à de tels accusateurs, rien ne nous détournera de la ligne que nous croyons devoir suivre. Nous appuyons le ministère dans la mesure de nos opinions ; nous le soutenons comme le seul qui nous paraisse dans ce moment pouvoir rendre au gouvernement du pays toute son énergie, et nous persévérerons tant que des faits graves et irrécusables ne viendront pas nous prouver que notre adhésion est incompatible avec nos principes.



A M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

Monsieur,

Une lettre adressée par M. Arago à M. de Humboldt, et publiée récemment, contient le passage suivant :

« J’en dirai tout autant de la lettre insérée dans la Revue des Deux Mondes. Malgré mes instantes prières, l’auteur qui l’a écrite a refusé obstinément de livrer son nom à la publicité. En vérité, quel cas pouvais-je faire d’une œuvre qu’on n’osait pas avouer ? »

Ce passage, qui me concerne, exige quelques éclaircissemens.

Après la publication de la première de mes Lettres à un Américain sur l’état des sciences en France, vous savez, monsieur, que l’on s’est présenté de la part de M. Arago dans les bureaux de la Revue, pour demander officiellement le nom de l’auteur de cet écrit. A cela vous avez répondu que, si, malgré l’impartialité dont elle était empreinte, cette lettre avait pu blesser personnellement M. Arago, et, chose qui semblerait impossible, le mettre dans le cas d’exiger une réparation directe, on s’empresserait de lui dire à l’instant le nom de l’auteur ; mais que s’il ne s’agissait que de satisfaire une simple curiosité, on ne voyait aucune raison de lui faire connaître officiellement un nom qui était dans toutes les bouches. — Après cette réponse, on n’a plus reçu aucune nouvelle de M. Arago. Cet illustre savant a donc eu tort d’avancer que je n’osais pas avouer mon œuvre.

Sans doute, si un écrivain caché sous le voile de l’anonyme lançait des personnalités blessantes sans jamais vouloir se montrer, il serait fortement répréhensible, et l’opinion publique ferait prompte justice de ce procédé. Mais critiquant avec mesure et sachant louer sans restriction, je ne me crois pas dans ce cas, et il me semble que lorsqu’on est prêt à accepter la responsabilité réelle de ses écrits, on n’est plus anonyme. D’ailleurs, il ne faut pas l’oublier, les amis de M. Arago qui m’ont attribué des écrits auxquels je suis étranger, qui m’ont injurié dans les journaux, savaient mon nom, et ils se sont dispensés de signer leurs articles sans imiter ma modération. La critique n’a pas besoin d’être appuyée par un nom lorsqu’elle est juste et impartiale. S’il m’était permis d’invoquer d’illustres exemples, je prendrais la liberté de rappeler à M. Arago que ni Pascal attaquant les jésuites, ni Franklin combattant les partisans de l’esclavage, n’ont cru devoir signer les lettres qu’ils publiaient contre leurs adversaires.

Agréez, etc.

L’auteur des Lettres à un Américain.



Un jeune écrivain breton, M. Aurélien de Courson, chargé par M. Guizot de recherches historiques en Basse-Bretagne, vient de mettre au jour le résultat de ses patientes études. L’Essai sur l’histoire, la langue et les institutions de la Bretagne armoricaine [1] est un livre que l’importance du sujet et la manière large dont ce sujet est traité recommandent, non-seulement à ceux qu’intéresse tout ce qui concerne ce noble et curieux pays, mais encore à toutes les personnes qui s’occupent de l’histoire de nos institutions nationales, et qui savent quel est, pour la science, le mérite d’une monographie bien faite.

De toutes les études à faire sur nos anciennes provinces, il n’y en a point qui promette de plus heureux résultats que celle des institutions de l’Armorique En effet ; c’est dans ce coin de terre que se sont conservées les traditions, les lois, la langue même des anciens Gaulois. La nationalité celtique s’est maintenue dans l’Armorique malgré la domination romaine, malgré la conquête barbare, malgré les étreintes puissantes de la féodalité ; telle est l’énergie de cette race qu’aujourd’hui même elle persiste au milieu de la civilisation qui l’enveloppe et la pénètre de toutes parts, et qu’elle défend encore pied à pied son langage, dernier trésor des races qui s’éteignent.

Constater cette persistance de la nationalité celtique, la suivre au milieu de toutes les transformations politiques qui ont changé la face de la France, intéresser le lecteur à l’histoire de cette race comme à la biographie d’un seul homme, telle est la noble tâche que s’est proposée M. de Courson ; et qu’il a remplie avec un soin pieux et filial qui justifie la devise de son livre : Sparsa… rnatris collige membra tuae.

Ce qui nous reste de traditions antérieures à la conquête romaine nous montre les Gaulois en général et les Armoricains en particulier dans un état de civilisation analogue à celui des Germains tel que le décrit Tacite Le sol partagé par tribus ou clans, les nobles environnés de vassaux nommés par César soldurii et mactierns dans la langue du pays ; troupe dévouée qui tient à déshonneur de survivre au chef auquel elle a consacré sa vie ; ces chefs indépendans les uns des autres, et ne s’unissant que pour la guerre sous un général (penteyrn) librement élu, tel était le gouvernement de l’Armorique, si l’on en croit César. Une telle ressemblance avec l’organisation des Germains suppose, dans les deux races, une parenté des plus étroites et qui demande à être étudiée de plus près qu’on n’a fait jusqu’à ce jour. Cette parenté nous explique comment, tout en repoussant la domination des conquérans germains, l’Armorique parut se prêter aux formes nouvelles de la conquête. Il n’y eut rien de changé dans les usages celtiques qui s’étaient maintenus sous la domination romaine et qui reparurent alors avec un redoublement d’énergie. Le clan breton, c’était, sous un autre nom, le canton germain, comme le plou (plebs en latin) était la marche. La condition des personnes ne se prêtant pas moins que la condition du sol aux dénominations germaines, le mactiern fut souvent désigné par l’appellation de fidèle ou de cassus dominicus ; mais souvent aussi il conserva son nom breton comme pour nous révéler la persistance des institutions celtiques. Ce nom de mactiern, M. de Courson l’a retrouvé dans les cartulaires jusqu’au XIe siècle.

La féodalité eut, dans l’Armorique, une physionomie toute particulière. Le clan, par un développement naturel, devint le fief, et le chef du clan se nomma baron ou vicomte ; mais cette transformation ne fut en quelque sorte que nominale, et le fief breton ne ressemble que de loin au fief germain. Les rapports du vassal et du seigneur conservèrent le caractère patriarcal des relations qui unissaient le chef de clan à ses fidèles ; aussi n’y eut-il point, contre le baron, cette haine profonde qui, en d’autres provinces, s’éveille encore dans les cœurs au seul nom de féodalité.

L’organisation municipale eut également dans l’Armorique un caractère tout spécial. Les bourgeoisies s’établirent, non point à la suite d’une réaction violente contre la tyrannie féodale, comme nos communes du Nord, mais par le simple et naturel développement de la paroisse, développement d’ordinaire favorisé par l’église dont l’influence en Bretagne fut toujours protectrice et bienveillante. Les administrateurs de la paroisse, les fabriqueurs se trouvèrent chargés, non-seulement de gérer les biens de l’église, mais encore les intérêts de la commune tout entière, et, comme le remarque M. de Courson, il n’y eut point d’affranchissement, parce qu’il n’y eut point en Bretagne ce joug pesant de servitude qui écrasait les populations du Nord. De bonne heure, il est question de bourgeois de noble ancéserie qui ont accoutumé de vivre honnestement et de tenir table franche comme des gentilshommes, et sur les registres municipaux on voit figurer les noms de la plus ancienne noblesse, des Quélen, des Kersauson, des Kergariou, qui ne dédaignent point les simples fonctions de miseur et de contrôleur.

Cette union des seigneurs et du reste de la nation devait se maintenir d’autant plus étroite dans la Bretagne que le peuple et les barons, tenus en haleine par l’invasion toujours menaçante de la France, avaient continuellement besoin les uns des autres.

Quand la Bretagne se réunit à la France, les états stipulèrent les conditions de la réunion, et, libres comme par le passé, ils ne permirent au prince d’abroger aucune loi, de lever aucun impôt, de conclure aucun traité sans le consentement exprès des états. Dans ces assemblées, la noblesse ne sépara point sa cause de celle de la bourgeoisie ; car cette noblesse n’alla point se perdre dans les cours à la suite des rois : elle resta fidèle à ses antiques manoirs, entourée et armée de ses paysans auxquels elle avait concédé le sol, non point comme à des serfs, mais comme à des hommes libres. Tandis, en effet, que toutes les tenures féodales ont été abolies par la révolution, le domaine congéable, ce contrat libre des deux parts, a été respecté, et seul a survécu à toutes les concessions seigneuriales, comme un monument de l’antique liberté armoricaine. La liberté était si vieille dans ce pays de franchise et de mœurs antiques, que seul peut-être il n’avait pas à gagner à la révolution française, et que les magistrats se refusèrent à enregistrer les lois de la constituante qui anéantissaient la nationalité bretonne sans donner aux habitans de la Domnonée plus de droits que ne leur en avaient laissé leurs aïeux.

Tel est l’intéressant tableau que nous présente le livre de M. de Courson, et nous nous estimerons heureux si cette analyse imparfaite peut engager nos lecteurs à étudier cet ouvrage écrit avec entraînement, et où se révèle à chaque page une connaissance profonde de la langue, des mœurs et du pays que décrit l’auteur. Devant le mérite de si longues et si consciencieuses recherches, nous n’avons pas le courage de faire quelques critiques de détail qui n’intéressent point le fond du livre ; nous aurions désiré seulement que M. de Courson dominât plus puissamment son sujet qui l’emporte quelquefois, et qu’il accusât plus vivement encore les traits de cette nationalité bretonne dont il nous fait suivre avec tant d’intérêt les destinées ; mais ce sont là des défauts qui disparaîtront facilement dans une seconde édition. Disons enfin qu’à une époque où les anciennes nationalités se perdent dans cette unité toute puissante de la civilisation moderne, il est noble, il est beau de consacrer un monument au souvenir de ces races près de disparaître, et qui ont eu, elles aussi, leur grandeur et leur magnificence.


— Un autre livre sur la Bretagne que nous devons signaler à nos lecteurs, ce sont les Mémoires d’un Sans-Culotte Bas-Breton, par M. Émile Souvestre. Il est inutile d’ajouter que les deux ouvrages appartiennent à un genre tout-à-fait différent ; ce n’est pas de la vieille et paisible Armorique qu’il s’agit dans le livre de M. Souvestre, c’est de la Bretagne moderne, agitée dans son calme austère par les orages de la révolution. Ce n’est pas non plus sur de studieuses recherches que l’auteur appelle notre attention, mais sur des scènes émouvantes, tour à tour pleines de charme et de terreur. Le talent de M. Souvestre a dû se trouver à l’aise en traitant un semblable sujet, et, en effet, il y a de nombreux éloges à donner à la disposition ainsi qu’à l’exécution de son œuvre. On s’intéresse vivement au héros de ces mémoires qui raconte avec une si énergique simplicité les incidens variés de sa vie aventureuse. Plusieurs personnages historiques sont mis en scène dans les Mémoires d’un Sans-Culotte, et ces portraits nombreux et divers sont tracés avec une vigueur et une vérité remarquables. On ne peut qu’encourager M. Souvestre à continuer ses études sur la Bretagne sous cette forme dramatique et vive qui répand tant de charme sur l’histoire et qui convient si bien à son talent.


— George Sand vient de publier son drame de Cosima. L’auteur l’a fait précéder d’une préface qui offre un piquant caractère de franchise et de fierté. Le public peut maintenant apprécier avec calme et réflexion la nouvelle tentative du célèbre écrivain.




  1. Chez Lenormant, rue de Seine, n° 8.