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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1869

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Chronique n° 890
14 mai 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1869.

Décidément l’agitation envahit Paris et la France, la fièvre gagne les esprits, l’effervescence passe dans les discours. C’est bien le cas ou jamais de reprendre le mot des grands joueurs : alea jacta est. Nous voilà livrés à la fortune du scrutin. Dix millions d’hommes vont se rencontrer un de ces jours pour mettre sur quelques noms leurs vœux, leurs volontés et leurs espérances.

Il y a peu de temps encore, on ne voyait les élections qu’à distance, comme une lutte vers laquelle on marchait avec une curiosité dégagée ; un décret nous a jetés tout d’un coup en face de cette épreuve décisive, et maintenant d’heure en heure le mouvement s’anime, se précipite. Les manifestes fourmillent de toutes parts, les réunions électorales se multiplient et se prêtent aux exhibitions oratoires les plus fantastiques. Les candidatures s’entre-choquent, les uns poursuivant leur chemin, les autres roulant déjà dans la poussière sans aller jusqu’au bout sur ce turf d’une nouvelle espèce ; les incidens éclatent et révèlent les conflits ou le chaos des opinions. C’est partout un cliquetis étrange et assourdissant fait pour tenter un musicien de l’avenir qui voudrait le mettre en symphonie, et la partie grotesque n’y manquerait même pas. Que les ambitions, les vanités, les puérilités, les candides extravagances, se démènent en effet dans ce tourbillon et se mêlent à ce que le patriotisme a de plus vivace, de plus sérieux, c’est assez évident. Il suffit d’assister aux réunions électorales d’aujourd’hui pour comprendre ce que la nation la plus spirituelle du monde peut produire d’étonnans spectacles en certains momens. Il n’est pas moins clair que le mouvement actuel, grave par les circonstances dans lesquelles il s’accomplit et par les conséquences qu’il peut avoir, a cela de caractéristique surtout, qu’il offre une saisissante mesure du réveil de la vie politique, de la marche des choses sous le second empire. C’est pour la quatrième fois depuis dix-sept ans que le suffrage universel va parler. La première fois, en 1852, on ressentait la stupeur des événemens. C’était l’époque du repos et du silence, de l’abdication et de l’unanimité dans le corps législatif. En 1857, un léger souffle s’élevait déjà ; l’esprit public commençait à murmurer vaguement, et dans la chambre nouvelle entrait ce groupe des cinq personnifiant une renaissance de vie politique à peine sensible encore. On cessait de s’abstenir. En 1863, on se mettait à l’œuvre avec une vivacité croissante ; on rentrait dans une arène à demi entrouverte, et les cinq se multipliaient. L’esprit de discussion et de contrôle allait en se fortifiant. Aujourd’hui, dans ces élections de 1869, la lutte est partout vivante, animée, bruyante, tumultueuse. Ainsi d’étape en étape le mouvement a grandi et s’est accentué ; la France s’est remise en marche. Le gouvernement lui-même y a aidé quelquefois de son initiative ; les fautes ou les déceptions de la politique officielle n’y ont pas peu servi ; des hommes anciens ou nouveaux se sont rencontrés en même temps pour réchauffer le vieil instinct du pays, pour remettre en honneur les idées, les garanties, les conditions d’un régime libre. Le résultat est ce que nous voyons, — des élections où toutes les opinions peuvent se produire, même quand elles affirment qu’elles n’ont pas la liberté de se manifester. L’essentiel, il nous semble, serait de ne pas perdre l’esprit et de ne pas jouer l’avenir, un avenir inévitable et prochain, dans des aventures de fantaisie, au moment où on retrouve peu à peu les moyens de faire pénétrer dans la politique tous les progrès, toutes les réformes qui restent à réaliser.

C’est là le problème de ces élections dont nous approchons et de cette agitation qui grandit d’heure en heure jusqu’au jour où il ne restera plus qu’à compter les morts et les blessés. Quel sera le résultat matériel et définitif de ce solennel scrutin du 23 mai ? C’est ce qu’il serait parfaitement oiseux de chercher à deviner, d’autant plus qu’il y a un fait dont il faut tenir compte et qui est très propre à remettre le sang-froid dans les esprits ; ce fait bien simple et à peu près invariable, c’est que Paris n’est pas la province, c’est que, si Paris a l’avantage de l’électricité morale dont il est le foyer et qu’il répand de toutes parts, la province à son tour garde pour elle la supériorité de son poids, de son immense majorité, et que la masse du pays, si émue qu’elle puisse être, n’est point évidemment montée au ton des réunions électorales parisiennes. Le résultat numérique du scrutin peut dépendre de ce fait et de bien d’autres faits moins saisissables ; mais ce qu’il, est facile d’observer dès ce moment, ce qu’on peut regarder en face, c’est le caractère nouveau de ces élections qui se préparent. Jusqu’ici, tous les partis intéressés à revendiquer la liberté s’étaient unis pour combattre ensemble ; ils ne mettaient pas toujours dans leur alliance la meilleure grâce du monde, en fin de compte ils ne se séparaient pas, ils prolongeaient tant bien que mal un mariage de raison qui était après tout une œuvre de nécessité. Ce n’est plus ainsi aujourd’hui. L’union libérale bat de l’aile un peu partout, il n’y a plus que quelques braves provinciaux qui lui gardent leur foi. C’est à qui lèvera un drapeau de fantaisie et formera un camp nouveau. On se croit sans doute si bien assuré de la victoire qu’on fait déjà tout ce qu’on peut pour la perdre. Les jeunes font la guerre aux vieux, les anciens pairs de France, devenus socialistes sur le retour, ouvrent la campagne contre M. Thiers ; les chroniqueurs, armés à la légère, descendent dans la lice, probablement pour que tout soit représenté au besoin dans le prochain corps législatif. Vieux et jeunes, médecins et avocats, se culbutent dans la mêlée. Ce serait un spectacle assez réjouissant, s’il ne s’agissait en vérité des choses les plus sérieuses, des destinées mêmes du pays. Au fond, le phénomène frappant du mouvement actuel, c’est cette décomposition d’où se dégage cette nouveauté souveraine qui s’appelle la démocratie radicale, et qui refuse de s’appeler l’opposition révolutionnaire.

La démocratie radicale, puisque ainsi elle se nomme, a donc aujourd’hui le haut bout à Paris, elle aspire à régner. Elle se sépare, bien entendu, des libéraux, et elle flétrit rétrospectivement la révolution de 1830 avec un à-propos plein de goût. Jusque dans son propre camp d’ailleurs, elle ne laisse pas de se montrer ombrageuse et difficile. M. Carnot avec son vieux nom révolutionnaire ne lui suffit pas ; il est mis à la retraite comme étant hors d’âge, peut-être aussi comme n’étant plus à la hauteur des circonstances, et M. Jules Favre lui-même, malgré toutes ses candidatures, n’est visiblement supporté qu’avec peine. M. Jules Favre rencontre des schismatiques prêts à le renier, on ne le lui dit pas encore crûment, on le couvre de fleurs ; mais il est clair qu’on le traite en académicien, en beau parleur, et qu’il a beaucoup de choses à se faire pardonner. Quant à M. Émile Ollivier, il y a longtemps qu’il ne compte plus, et qu’il est devenu le bouc émissaire de toutes les haines démocratiques. C’est celui-là qu’il faut abattre tout d’abord. On envoie contre lui en province, dans le Var, un jeune avocat du barreau de Paris, M. Clément Laurier, et à Paris même il a pour adversaire M. Bancel, un jeune démocrate de 1848 qui compte toujours dans la jeunesse de 1869. Il n’est rien de tel que la démocratie pour prolonger la jeunesse, demandez à M. Raspail, qui fait en ce moment concurrence à M. Garnier-Pagès, réputé, lui aussi, trop vieux. En général, ce qu’on reproche à cette opposition élue à Paris en 1863 et qui reparaît aujourd’hui devant ses juges, c’est d’avoir été trop modérée, trop parlementaire, de n’être pas entrée en conquérante dans l’enceinte du corps législatif, de n’avoir pas tout saccagé du premier coup. C’est assez puéril, mais c’est ainsi. Assurément ce ne sont pas les mots de démocratie radicale qui nous effraient, et d’un autre côté nous ne sommes nullement disposés non plus à mettre en doute la nécessité d’appeler dans la politique des hommes nouveaux, des hommes qui n’ont pas encore servi. Le rajeunissement incessant est la loi des partis et même des gouvernemens qui tiennent à ne pas mourir. Nous serions assez curieux cependant de savoir ce que c’est que cette démocratie radicale au nom de laquelle on entre si belliqueusement en scène, ce qu’elle veut, ce qu’elle poursuit et comment elle entend réaliser son programme. Les nouveaux candidats ont beaucoup parlé jusqu’ici et ont facilement enlevé des auditoires incandescens ; ils ont répété qu’ils étaient du peuple, qu’ils étaient les enfans de la révolution, de la démocratie, les amans de la liberté, etc. Le fait est qu’on n’est guère plus avancé sur lé fond des choses.

Ils sont étonnans de naïveté et de superbe, ces jeunes Sicambres de la démocratie radicale, et dans tous les cas ce n’est point par la modestie qu’ils se perdront. On dirait, à les entendre, que jusqu’à eux rien n’a été fait, qu’on s’est borné à plier indignement sous le joug, et que dès leur apparition tout va changer de face, qu’il n’y a qu’à prendre la liberté, si on ne la donne pas, qu’il n’y a qu’à les nommer députés pour qu’ils agitent « devant une majorité satisfaite l’éternel remords et l’impitoyable revendication. » Et quand ils ont parlé ainsi, croient-ils par hasard qu’ils nous ont conduits bien loin ? Avec un peu plus de réflexion ou plus d’instinct politique, ils sentiraient que la liberté ne se prend pas de cette façon, ou que si on la prend par la violence, on est exposé à la perdre par une surprise de la force, et que les 2 décembre surviennent quelquefois comme un douloureux erratum des 24 février ; ils comprendraient que, puisqu’ils sont jeunes, puisqu’ils ont eu la fortune de ne pas connaître les luttes d’autrefois, le mieux serait pour eux de tourner leurs regards vers l’avenir au lieu de remuer sans cesse des souvenirs irritans et de se perdre dans des représailles rétrospectives ; ils se diraient que dans une situation nouvelle il faut une politique nouvelle de libérale et supérieure équité, et non la perpétuelle, la stérile évocation de certaines époques, de certaines dates qui ne sont plus que du passé. Tout compte fait, si l’on fouille tous ces programmes et ces discours par lesquels on veut échauffer le zèle des électeurs, nous voilà placés entre toute sorte de dates vers lesquelles il faut retourner absolument, si nous voulons être dans la vérité. M. Clément Laurier, lui, est modéré ; il ne s’en prend qu’au 2 décembre ; c’est le 2 décembre qu’il faut effacer du livre de notre existence, contre lequel il faut protester sans cesse, et tout ce qui s’est passé depuis ce jour est apparemment considéré comme non avenu. M. Bancel, pour sa part, éprouve le besoin de remonter plus haut, il veut que nous nous empressions de « renouer les traditions interrompues au 19 brumaire ; » mais à côté de M. Bancel et de M. Laurier, voici d’autres démocrates plus orthodoxes encore qui veulent que nous remontions à 1794 ! Et ceux qui, sous prétexte d’élections et de revendications, se livrent à ces jeux puérils ne s’aperçoivent pas qu’ils perdent le droit de sourire des émigrés de 1815 prétendant effacer la révolution, de Louis XVIII datant ses actes de la dix-neuvième année de son règne, Que l’histoire juge les dates et les époques, soit ; faites des conférence qu’on ira ou qu’on n’ira pas écouter, le monde ne marchera pas moins ; devant des électeurs, quand il s’agit des intérêts les plus pressans, les plus actuels du pays, faites de la politique avec des réalités, non avec des mots et avec des ombres. Or justement sous ce rapport, quel est le programme de la démocratie radicale ? C’est le point qui reste toujours enveloppé d’obscurité, et M. Gambetta, le belliqueux concurrent de M. Carnot dans la première circonscription de Paris, ne l’éclaircit certainement pas en proposant comme logogriphe à ses électeurs cette déclaration, que le principe de la souveraineté du peuple « scientifiquement appliqué peut seul achever la révolution française, fonder pour toujours l’ordre réel, la justice absolue, la liberté plénière et l’égalité véritable. »

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’après cette déclaration solennelle le candidat se croise les bras en demandant à ses électeurs parisiens « une commission nette et précise. » Une commission nette et précise sur quoi ?

La vérité est que ce jeune radicalisme qui reparaît aujourd’hui avec une recrudescence d’humeur militante se place dans une situation fausse, qui n’est qu’une impossibilité révolutionnaire déguisée sous un masque trompeur de légalité ou une inconséquence étrange sous le voile d’une audace de langage plus bruyante que décisive, et en réalité c’est plus probablement de l’inconséquence. La démocratie radicale est inconséquente lorsque, pour se donner une raison d’être, elle prétend rompre avec le libéralisme, et qu’en définitive elle ne promet rien, elle ne peut rien promettre qu’un vrai et sérieux libéralisme ne puisse réaliser mieux qu’elle. Elle serait au moins dans la logique des tendances révolutionnaires, si elle allait jusqu’aux doctrines socialistes qui fleurissent depuis quelque temps dans les réunions publiques ; mais elle s’en défend avec une honorable fermeté, elle refuse de s’engager dans ces régions où la liberté court trop de périls, et alors que représente-t-elle réellement ? Une effervescence d’imagination peut-être, le ressentiment d’une ancienne défaite, une dernière protestation en faveur de la république de 1848 ; ce n’est évidemment pas assez. La jeune démocratie radicale n’est pas moins inconséquente dans sa conduite lorsqu’elle se donne en apparence une attitude d’énergie qui deviendrait un reproche pour l’ancienne opposition parlementaire, et qu’en fin de compte elle ne fait rien, elle ne peut rien faire de plus que ce qu’a fait l’opposition du dernier corps législatif. Allons au fond des choses. Il ne suffit pas de dire comme M. Gambetta qu’on n’acceptera d’autre mandat que celui d’une « opposition irréconciliable, » ou, comme M. Laurier, qu’on secouera la torche « des revendications impitoyables, » ou, comme M. Bancel, que « la démocratie est défiante et doit refuser les présens d’Artaxercès. » Ce ne sont là que des mots. La protestation radicale, absolue, « l’opposition irréconciliable » n’a qu’une forme, l’abstention, quand on n’est pas décidé à recourir aux moyens héroïques de l’insurrection, et, si l’abstention n’est pas le mode le plus efficace d’action politique, c’est du moins un refuge pour la dignité et la fidélité de certains hommes. Le jour où l’on a cessé de s’abstenir, où l’on s’est plié aux conditions d’un régime public, où l’on a prêté un serment, ce jour-là on a mis le pied sur le terrain des faits accomplis, on a plus ou moins accepté les présens d’Artaxercès, on n’est plus dans l’opposition irréconciliable, puisqu’on a invoqué les bénéfices d’une légalité politique existante. On a beau faire, on est obligé de transiger avec une situation, on est enveloppé de toutes parts, et ce serait bien plus sensible encore, si ces jeunes adeptes de l’opposition irréconciliable et des impitoyables revendications entraient au corps législatif. Ils sont bien superbes, et ils ne feraient pas plus que n’ont fait leurs devanciers. Ils parleraient, ils s’emporteraient, ils proposeraient de démolir toutes les lois ou de rétablir la république ; ils seraient arrêtés par le président, et ils finiraient bientôt par reconnaître que la parole a d’autant plus d’autorité, pour aider aux véritables réformes, qu’elle sait mieux se modérer elle-même. Le seul député de Paris qui a jusqu’ici l’heureux privilège de n’avoir aucun concurrent et qui mérite cette exceptionnelle fortune par la fermeté de son bon sens autant que par la vivacité indépendante de son esprit, M. Picard, a donné l’autre jour dans une réunion publique une plaisante leçon à ces foudres de guerre. On l’accusait, lui aussi, de n’être pas assez violent, d’être trop parlementaire, et on se mettait déjà en devoir de lui montrer comment il fallait manier la parole, lorsque le professeur d’éloquence démocratique, à peine au début de son discours, a été brusquement arrêté par le commissaire de police. « Vous voyez, a dit le spirituel député de Paris, qu’il y a des manières de dire les choses. » Et du coup M. Picard a été porté en triomphe. Tout ceci prouve en définitive que la démocratie radicale est assez mal inspirée quand elle croit emporter tout d’assaut, qu’elle est placée dans cette alternative de se rendre impossible par des protestations inutiles, si elle va jusqu’au bout de ses paroles révolutionnaires, ou de se faire simplement libérale, si elle veut rester dans le vrai pratique, de chercher comme tout le monde les moyens d’action dans l’opposition légale, si elle veut être sérieuse.

C’est qu’en effet tout est là. À quoi sert aujourd’hui de lever à grand bruit un drapeau démocratique et révolutionnaire dans un pays où la démocratie est tout, où l’égalité est la loi souveraine, où le gouvernement lui-même se fait honneur d’être une émanation de la volonté populaire, où tout est possible, si on le veut, par l’action régulière du suffrage universel ? Ce n’est point dans ses instincts démocratiques que la France se sent atteinte ; elle souffre d’une longue restriction de liberté ou d’une incertitude des garanties publiques. C’est le libéralisme, c’est-à-dire la revendication de toutes les garanties essentielles, de toutes les libertés nécessaires, qui est le mot de cette situation. Un honorable avocat de Paris, dont la candidature aurait dû avoir une meilleure fortune, et qui a écrit une profession de foi remarquable par la netteté autant que par la largeur des idées, M. Allou, montrait récemment que la démocratie radicale n’est qu’une sédition inutile ou qu’elle se confond avec le libéralisme, et il ajoutait il y a peu de jours encore : « On prétendait autrefois que la France était centre gauche, on peut dire aujourd’hui qu’elle est libérale. » Bien n’est plus certain, et ce qui est vrai aussi, c’est qu’avec le libéralisme seul on peut arriver par degrés, dans la mesure du possible, à la solution de tous ces problèmes sociaux qui tourmentent les esprits, parce que le libéralisme, c’est l’étude, c’est la discussion, c’est la transaction incessante entre tous les intérêts, c’est la possibilité de tous les progrès et de toutes les réformes sans révolution, dans la paix intérieure.

La question est de savoir aujourd’hui qui l’emportera de cette force régulière et légale d’un libéralisme grandissant ou de la démocratie radicale doublée d’une opposition révolutionnaire. C’est précisément cette lutte, il ne faut pas s’y tromper, qui fait de la réélection de M. Émile Ollivier à Paris une affaire importante, un vrai drame aux émouvantes péripéties. C’est le choc violent de deux politiques. M. Émile Ollivier, nous ne le méconnaissons pas, s’est attiré des inimitiés ardentes par ses évolutions d’idées, par cette position qu’il a prise à un certain moment comme plénipotentiaire de la liberté auprès de l’impérial auteur de la lettre du 19 janvier 1867. Le député de la 3e circonscription de Paris devait naturellement trouver des difficultés dans son passé, dans ses relations anciennes, et à ces difficultés il en a ajouté d’autres qui tiennent peut-être à son caractère. M. Émile Ollivier, il n’y a point à le nier, a des excès et des travers de personnalité ; il n’a certainement pas montré toujours le tact le plus parfait dans ses démarches et dans sa manière de les expliquer. Il est peut-être un peu trop persuadé qu’il est le grand et unique promoteur de la renaissance libérale actuelle. Somme toute cependant, s’il n’est pas le seul qui ait travaillé à cette renaissance, il a été l’un des premiers à entrevoir le but et à se mettre en marche. Avant tous, il est rentré dans la vie publique, où il n’a été suivi que plus tard par ceux qui se réfugiaient jusque-là dans l’abstention. Ce droit de réunion, dont on se sert aujourd’hui si passionnément contre lui et qui s’exerce en définitive avec une assez grande liberté, il a contribué plus que tous à le faire revivre. Si la presse a échappé au pouvoir discrétionnaire, il n’y est point étranger. S’il s’est trompé, ce n’est point certainement par excès d’habileté captieuse et d’ambition vulgaire. Voilà ce qu’il ne faut pas oublier. Le crime de M. Émile Ollivier aux yeux de certaines personnes, c’est d’avoir rompu avec les oppositions révolutionnaires, d’avoir cru qu’on pouvait s’entendre avec Artaxercès ; mais c’est là précisément son mérite d’avoir travaillé à dégager la cause libérale des compromissions révolutionnaires, et, une fois qu’il a eu pris son parti, d’avoir accompli sa résolution avec une honnêteté qu’on ne peut pas contester, avec un courage qu’il montre encore aujourd’hui en face de toutes les irritations déchaînées contre son nom. Son titre aux yeux de qui veut être juste, c’est d’avoir replacé la question politique dans ses vrais termes, c’est cette renaissance libérale qu’il n’a pas créée assurément, mais dont il a été un des plus fermes complices, et qui reste désormais indépendante de sa fortune électorale.

Quoi qu’il arrive en effet de la candidature de M. Émile Ollivier et même en général de ces élections qui vont se faire dans quelques jours, l’impulsion est donnée. La vie publique s’est réveillée en France ; la faveur de l’opinion est visiblement à qui marche en avant. De toute cette confusion qui précède le scrutin, il n’y a qu’un mot qui se dégage bien distinctement, c’est le mot de libéralisme, exprimant la nécessité de garanties sérieuses, d’un contrôle de plus en plus actif, d’une participation croissante du pays à la direction de ses propres affaires. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque les candidats officiels eux-mêmes n’hésitent plus à se dire libéraux, puisque de son côté l’administration s’abstient de combattre d’anciens députés qui, sans être, il est vrai, d’une opposition bien marquée, se sont néanmoins montrés indépendans dans certaines circonstances essentielles. On dit qu’un des hommes les plus éclairés du gouvernement aurait résumé, il y a peu de jours, le sens dès élections prochaines dans ces mots : « pas de révolution et développement continu des libertés publiques. » C’est là certainement un diagnostic intelligent porté par un esprit prévoyant et sagace qui connaît le pays, qui démêle sa pensée intime. Que la France ait au fond peu de goût pour des révolutions nouvelles, c’est ce qu’il est bien facile de distinguer en voyant comment, même au milieu des excitations les plus passionnées et les plus confuses des réunions publiques, l’auditoire garde un certain sens pratique et peut-être assez sceptique qui se fait jour de temps à autre. Que le pays tienne essentiellement désormais au développement des libertés nécessaires, c’est ce qui éclate sous toutes les formes, de mille manières. On le sent dans l’air, on le voit aux allures de l’opinion.

Le mouvement est commencé, il ne peut plus s’interrompre. Le gouvernement fît-il triompher matériellement au scrutin ses candidats les plus obéissans, les mieux disposés à voter tout ce qu’on leur présentera, il ne peut plus se) méprendre. Il y a des nécessités qui s’imposent, il y a dans la situation actuelle une logique irrésistible, il y a des prérogatives d’omnipotence qui ne sont plus dans le courant des choses, il y a des garanties de responsabilité qui deviennent une condition inévitable. Tout se tient, et un ancien président de la chambre de commerce de Lyon le disait l’autre jour avec un grand bon sens, avec un sens très pratique devant des négocians assemblés pour lui faire fête : « il est des états où, comme en Amérique, la constitution politique doit amener la liberté économique ; il en est d’autres où la liberté économique appelle et précède la liberté politique ; c’est que, messieurs, la liberté est bonne partout. » Le meilleur programme pour le gouvernement sera certainement désormais le plus large ; le gage le plus efficace de sécurité contre les oppositions révolutionnaires sera une initiative hardie, sérieuse, continue, dans ce mouvement qui ramène la France vers la liberté après des épreuves où elle a été quelquefois prise de doutes poignans, où elle a paru par instans près de s’abandonner, mais où en fin de compte elle a retrouvé sa virilité et sa foi. Ces élections seront, nous n’en doutons pas, une révélation pour le gouvernement et pour le pays. On se battra encore le lendemain sur les résultats, comme on se bat la veille sur l’inconnu de ce scrutin. N’importe, le sentiment libéral de la France éclatera à travers tout. Il sera la force de ceux qui sauront le satisfaire et le diriger, comme il serait la faiblesse de ceux qui auraient la mauvaise inspiration de lui résister.

Tout est pour le moment à cette solennelle et décisive épreuve, devant laquelle l’Europe elle-même reste attentive. Les affaires du dehors se noient dans ce mouvement intérieur. Les questions de politique extérieure n’occupent même pas une grande place dans les discussions électorales. C’est à peine si dans certaines réunions on a parlé jusqu’ici de nos rapports avec, la Prusse et avec l’Allemagne, de l’Italie, de l’occupation de Rome, et il est à remarquer que toutes les fois qu’on a touché aux affaires de Prusse, à la guerre de 1866, il y a un sentiment public qui a semblé souffrir. Quant à se demander où en sont ces épineux problèmes, ce qui arrivera demain, quel peut être le rôle de la France en Europe, on n’est pas allé jusque-là. Les auditoires populaires ont l’instinct de certaines choses, ils ne comprennent pas ces obscures complications d’intérêts, d’influences, qui font quelquefois de la politique extérieure une indéchiffrable énigme. Elles suivent cependant leur cours, ces terribles questions d’où s’échappe à certains momens la guerre entre les peuples. Tandis que nous en sommes à nos élections, l’Allemagne en est à ses polémiques, à ses problèmes d’organisation, à tous les embarras d’une transformation qui à la longue finit par devenir plus difficile et plus embarrassante qu’on ne le croyait d’abord. Les journaux prussiens poursuivent plus que jamais l’Autriche d’une implacable guerre, toujours au sujet de cette fameuse dépêche de M. de Bismarck à M. de Goltz, où se dévoilent si complètement à la vérité les préoccupations purement annexionistes de la Prusse dans les négociations de Nikolsbourg. Plus que jamais aussi, l’Allemagne du sud s’interroge elle-même sur sa situation présente et sur son avenir. Cette affaire des traités militaires avec la Prusse, soulevée il y a quelques jours, on l’examine, on la remue dans tous les sens pour finir par se laisser aller à un sentiment qui n’est pas précisément de la confiance. Il est parfaitement visible que l’œuvre ne marche pas ; elle ne marche ni en Prusse, ni dans les provinces annexées, ni dans les états du sud. C’est toujours la même question qui revient : M. de Bismarck a-t-il été l’homme d’état attendu de l’Allemagne ? n’a-t-il été au contraire qu’un joueur audacieux tentant la fortune au nom de l’ambition prussienne et se moquant parfaitement du reste ? Le malheur de M. de Bismarck dans tous les cas, c’est d’avoir été un politique très incomplet et de n’avoir pas compris que la liberté était pour lui une complice nécessaire en Allemagne. À l’origine et quand il s’agissait de gagner l’alliance de tous les instincts nationaux, il a paru sans doute un moment vouloir entrer dans cette voie libérale, il a multiplié les parlemens. Le vieil homme n’a pas tardé à reparaître en lui, il reparaît chaque jour d’une façon plus sensible, à mesure que les difficultés s’accroissent et mettent à l’épreuve cette nature irritable.

En réalité, aujourd’hui comme hier, M. de Bismarck est un de ces aimables despotes qui sont fort libéraux tant qu’on fait leur volonté ; c’est un annexioniste prussien, un architecte de l’hégémonie prussienne par l’autocratie, ce n’est rien moins qu’un patriote libéral ; il n’a pas su se saisir de ce puissant levier moral à l’aide duquel il pouvait soulever l’Allemagne et la rallier autour de lui. C’est là précisément ce qui fait sa faiblesse. Qu’a-t-il à offrir aux autres états comme prix de leur autonomie indépendante, puisqu’il ne s’inquiète guère de leur donner la liberté ? On comprend dès lors la recrudescence des sentimens particularistes. Et d’un autre côté, l’agrandissement matériel de la Prusse est-il une garantie suffisante pour l’Allemagne ? C’est ce qu’on met plus que jamais en doute ; c’était le sujette cette brochure d’un officier wurtembergeois, M. Streubel-Arkolay, qui fait encore pousser des cris d’aigle à Berlin, parce qu’elle met à nu les faiblesses d’une situation qui reste pour ainsi dire en l’air, qui a perdu ses défenses naturelles. Exclure l’Autriche du système germanique pour rester seule maîtresse et dominatrice, c’est ce qui a été la pensée principale de la Prusse ; mais en sortant de l’Allemagne l’empire autrichien a cessé d’être le protecteur des états du sud, qu’il domine pourtant stratégiquement, de telle sorte que dans une guerre l’Autriche, sans même prendre parti, n’aurait qu’à rester immobile et armée pour énerver la défense de l’Allemagne du sud, en attendant de devenir une menace plus redoutable par une intervention directe, si les événemens la provoquaient. Contre ce danger, quel secours peut porter la Prusse ? La Prusse est loin, et elle aurait bien assez de se défendre elle-même ; elle aurait à disputer sa frontière sur le Rhin. Elle a voulu être une puissance maritime, elle aurait à protéger ses côtes contre un débarquement possible, contre une alliance vraisemblable de la France et du Danemark, dont elle retient encore les territoires malgré le traité de Prague. Elle aurait, à se tenir en garde sur la frontière de Bohême, peut-être aussi à occuper les provinces annexées pour empêcher des soulèvemens ; mais alors, en présence de toutes ces nécessités de la défense prussienne, les traités militaires que le cabinet de Berlin dans sa victoire a infligés aux états du sud ne sont plus pour ceux-ci qu’un leurre, une charge désastreuse et compromettante. L’Allemagne, au lieu d’être fortifiée, se trouve singulièrement affaiblie. Elle est moins bien garantie qu’elle ne l’était par l’ancienne confédération. Ainsi vont les esprits, et en définitive les intérêts distincts reparaissent, les sentimens s’aigrissent, les antagonismes se réveillent. Nous ne disons pas qu’on recule sur le chemin qui conduit à l’unité, on n’avance pas tout au moins, et la question reste indécise. Il y a toujours un problème dans ces contrées rhénanes si longtemps disputées, où un jeune et patriotique voyageur, l’auteur d’une Visite à quelques champs de bataille dans la vallée du Rhin, a suivi la trace de nos armées de tous les temps, de Condé, de Turenne, de Moreau, de Saint-Cyr. Ces récits, ces souvenirs, qui ne sont pas de la politique, quoiqu’ils y touchent de près et qu’ils y ramènent aisément, ont de la vivacité, du feu, une bonne grâce toute militaire, et surtout on y retrouve le sentiment d’un cœur fidèle à toutes les traditions françaises. C’est ainsi que l’exil s’ennoblit par les études de l’esprit, se conciliant avec les plus généreuses inspirations du patriotisme.

Et maintenant, en dehors de cette Allemagne où s’agite la plus grosse question du temps, une question qui n’est pas près d’être résolue, qui ne le sera peut-être que par la toute-puissance fatale des armes, et à laquelle l’Europe tout entière est intéressée, où en sont les autres pays ? L’Espagne, qui est en ce moment occupée à discuter l’article de la constitution consacrant la forme monarchique, l’Espagne touche-t-elle au terme de ses aventures à la recherche d’un roi ? Il le paraîtrait d’après certains indices. On dirait que les Espagnols ont fait un long détour pour revenir au prince qui dès les premiers, temps de la révolution semblait avoir le plus de chances, au duc de Montpensier. On se hâterait, dit-on, aussitôt après avoir décrété de nouveau l’existence de l’institution monarchique, d’élire le roi destiné à ceindre cette couronne qu’il faudra peut-être défendre. Ce qui est certain, c’est que tout récemment, dans une séance des cortès, le général Prim a renouvelé pour la dixième fois la déclaration qu’une restauration de la reine ou de son fils était impossible, que pour lui personnellement on le calomniait en lui prêtant l’ambition d’une royauté que ses frères d’armes ne l’aideraient certes pas à conquérir ou à soutenir, et l’Espagne en est là.

Si l’Espagne fait quelquefois des révolutions, l’Angleterre fait ses affaires ; elle peut trouver des incidens sur son chemin, elle sait tourner les écueils ou triompher des difficultés. Depuis quelques mois, le parlement est presque exclusivement absorbé par la discussion du bill de l’église d’Irlande. Le sort définitif du bill n’est plus aujourd’hui en doute. Quelque vigueur et quelque persévérance que l’opposition ait mises à disputer le terrain, le ministère est resté en définitive victorieux dans tous les votes essentiels ; il garde une majorité fidèle et compacte. L’acte libéral de M. Gladstone ne suffit pas cependant, à ce qu’il paraît, pour désarmer l’Irlande. L’agitation irlandaise s’est ravivée depuis quelque temps sur certains points, elle s’est manifestée par des meurtres, et elle a même été récemment marquée par un incident assez curieux. Le maire de Cork, M. O’Sullivan, a cru pouvoir, dans une réunion, tenue il y a quelques jours, faire l’éloge de plusieurs fenians qui venaient d’être mis en liberté ; il a été applaudi, acclamé avec enthousiasme, et dans le feu de l’improvisation il ne s’est plus arrêté, il est allé jusqu’à exalter cet Irlandais qui l’an dernier essayait de tuer le duc d’Edimbourg en Australie. Pour le coup, le gouvernement n’a plus entendu raillerie. L’attorney-général a mandé M. O’Sullivan devant la chambre des communes pour se voir dépouiller juridiquement de son titre de maire et de juge de paix de Cork. M. O’Sullivan, appuyé par la population irlandaise, a paru un moment vouloir opposer quelque résistance et accepter la lutte ; puis il a réfléchi, il a pensé, en bon commerçant, que les frais de justice étaient chers, qu’il aurait de nombreux témoins à payer, s’il était condamné, et il a prudemment donné sa démission sans attendre l’acte de la chambre des communes. Ce n’est là du reste qu’un de ces incidens intérieurs comme il y en a souvent en Angleterre. Il reste aujourd’hui un fait plus grave et plus délicat qui pèse sur les relations de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Le traité que M. Reverdy Johnson, ministre américain, avait signé avec le cabinet de Londres au sujet de la vieille question de l’Alabama vient d’être rejeté par le sénat de Washington, et ce qu’il y a de plus sérieux, c’est que ce vote a eu pourpré-liminaire un discours de M. Charles Sumner qui est un véritable acte d’accusation contre l’Angleterre. Les Américains ne restreignent pas cette affaire à une pure question d’indemnité, ils relèvent fort au-dessus, et ce qu’ils mettent en cause, c’est la conduite de l’Angleterre pendant la guerre de la sécession. Ils veulent faire payer aux Anglais la rançon de leur sympathie pour les rebelles du sud. Cette politique de récriminations, si elle allait plus loin, ne serait pas évidemment sans danger pour les rapports des deux pays, mais entre l’Angleterre et les États Unis il y a d’autres liens, il y a d’autres intérêts, faits pour dominer les humeurs passagères, pour rester l’efficace garantie d’une paix durable entre les deux peuples.

Un événement d’une certaine gravité et d’une nature entièrement favorable semble sur le point de s’accomplir à Florence. Depuis quelques années, la politique italienne souffrait d’une faiblesse intime, du fractionnement des partis, surtout de cette division qui, à la suite de la convention du 15 septembre 1864 et du changement de capitale, avait jeté les Piémontais dans un camp d’hostilité chagrine. Aujourd’hui ces divisions vont cesser par la reconstitution d’un ministère où entrent un chef de la fraction piémontaise, M. Ferraris, un membre du tiers-parti, M. Mordini, et même un des signataires de la convention du 15 septembre, M. Minghetti. Le général Ménabréa et M. Cambray-Digny restent dans le cabinet renouvelé. C’est là certes une crise salutaire d’où le gouvernement de Florence sort avec une force nouvelle qui lui permet de faire face à toutes les difficultés, et les Italiens prouvent une fois de plus qu’ils n’ont pas épuisé cet esprit politique par lequel ils sont devenus une nation. ch. de mazade.