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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1855

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Chronique n° 550
14 mars 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 mars 1855.

S’il était un événement capable d’émouvoir les esprits et de créer une diversion puissante à l’instant où allaient se décider les grandes questions soumises à la conférence de Vienne, c’est celui qui est venu retentir en Europe d’une façon si brusque : c’est la mort soudaine et imprévue, bien que naturelle, de l’empereur Nicolas. Le tsar dont la carrière s’achève à peine, et qui a régné pendant près de trente années sur la Russie, a été trop mêlé aux affaires européennes pour que sa disparition en toute circonstance n’eût point été un fait considérable. À l’heure où nous sommes, c’est plus qu’un changement de règne ; c’est l’épreuve de toute une politique, c’est la question des rapports généraux du continent qui se pose de nouveau. Pour la Russie elle-même, il s’agit de savoir si le choix libre et réfléchi du souverain qui vient de monter au trône sera plus fort que la fatalité qui lui a été créée. Quelle sera l’influence de la mort du tsar sur la guerre, sur les négociations, sur la politique de chaque puissance ? Là est le problème qui se révèle dans l’éclipsé subite du dernier chef de l’empire russe. Ce n’est point sous les atteintes de l’âge que l’empereur Nicolas a succombé, — il n’avait pas soixante ans ; c’est bien plutôt sous l’effort permanent d’une activité dévorante, et, on pourrait le dire aussi, sous le poids d’une crise qu’il avait lui-même provoquée. Quand un homme en est venu à ce point, les anxiétés morales se mêlent sans nul doute à la maladie pour l’aggraver et la précipiter. Le tsar avait été pris d’un refroidissement ; on le pressait de prendre du repos : il n’a point voulu tenir compte du conseil, et quand il s’est arrêté, la mort était là. Ainsi finit une destinée qui aura sa place à coup sûr dans l’histoire de l’Europe comme dans l’histoire de la Russie.

Il y a près de trente ans déjà que ce règne qui vient de se clore aujourd’hui commençait sous de terribles auspices. Lorsque l’empereur Alexandre mourait dans son voyage mystérieux de Taganrog, il laissait une succession, non pas disputée ni incertaine, mais flottante pour ainsi dire. Le grand-duc Constantin, son frère et son plus proche héritier, avait renoncé à la couronne, dominé tout entier par une fascination de cœur. Le premier mouvement du grand-duc Nicolas, qui succédait après Constantin, était cependant de considérer cette renonciation comme non avenue et de faire proclamer son frère ; il ne montait au trône qu’après une renonciation plus explicite envoyée par ce dernier de Varsovie. De là un moment d’incertitude. Si court que fût l’interrègne, il suffisait pour que le nouvel empereur se trouvât en face d’une conspiration qui couvait depuis longtemps, qui avait des ramifications dans l’armée, et qui se hâtait de saisir cette occasion. Par une coïncidence singulière, la lutte s’engageait presque au même instant à Saint-Pétersbourg et dans la Podolie. Partout l’insurrection était vaincue ; seulement le sang avait coulé. Le général Miloradovitch périssait en cherchant à ramener les troupes soulevées dans Pétersbourg, et le nouveau souverain ne dut peut-être la conservation de son trône qu’à l’intrépidité avec laquelle il marcha lui-même sur la révolte pour la soumettre. Il commanda, et les soldats obéirent. Ces scènes tragiques avaient laissé dans l’âme de l’empereur Nicolas des souvenirs profonds, qui semblent revivre encore dans le dernier ordre du jour qu’il adressait en mourant à sa garde. Depuis ce moment, combien d’autres scènes ont eu le temps de se dérouler et de remplir ce règne ! La guerre contre la Perse, la guerre entreprise contre la Turquie en 1828, l’insurrection polonaise domptée et étouffée dans le sang, l’Europe plusieurs fois ébranlée ou menacée de conflagrations universelles, le soulèvement des peuples en 1848, ce sont là les événemens principaux qui se lient à cette période durant laquelle le dernier tsar a gouverné la Russie. La pensée essentielle de ce règne est bien claire : en Orient, même avant les extrémités qui ont amené la lutte actuelle, l’empereur Nicolas n’a cessé de poursuivre l’accomplissement des desseins traditionnels de sa race. Dans l’Occident, il a cherché à dominer l’Allemagne pour peser sur l’Europe, et il n’a eu, pour y réussir pendant longtemps, qu’à invoquer cet instinct de conservation naturellement propre à tous les chefs d’état. Dans cette double politique, de même que dans l’administration intérieure de son vaste empire, le tsar qui vient d’expirer a montré, on ne saurait le méconnaître, une habileté et une vigueur dont l’immensité de son pouvoir doublait l’efficacité en présence des dissensions révolutionnaires des peuples européens et de leurs rivalités internationales. Il sut accroître son influence sur le continent par tous les moyens, par ses alliances de famille, par ses patronages calculés, par l’ostentation de ses forces, par son zèle à dissimuler l’état réel de son pays sous l’apparence d’une civilisation factice et tout extérieure.

Les événemens de 1848 ne contribuèrent pas peu à grandir encore son ascendant en le représentant comme le seul souverain demeuré inébranlable, presque comme le pontife de la conservation européenne ; ce rôle plaisait à son ambition. Les révolutions de 1848 ont été, à vrai dire, le beau moment de l’empereur Nicolas, parce qu’alors il semblait avoir la force dans la modération. Malheureusement le succès même de sa politique faisait monter le vertige à son cerveau. Accoutumé à voir tout plier sous sa volonté indomptable, il se considérait comme l’arbitre universel. Il suffisait que dans les chancelleries de l’Europe sa diplomatie dit : « L’empereur le veut, l’empereur le désire ! » pour que toute objection parût surprenante. Le dernier tsar avait un tel sentiment de sa prépondérance, qu’il ne lui semblait pas même qu’elle pût être mise en doute. Nulle part sans contredit ce sentiment n’éclate avec plus de naïveté que dans les conversations secrètes rapportées par sir Hamilton Seymour. L’excès même du pouvoir du souverain russe, joint à la fierté altière et absolue de son esprit, faisait que ses serviteurs les plus fidèles n’osaient pas toujours laisser la vérité arriver jusqu’à lui. De là est née pour l’empereur Nicolas cette tentation, cette pensée, qui peut bien soumettre l’Europe à une terrible épreuve, mais qui est à coup sûr pour la Russie une périlleuse gageure. C’est alors que, croyant l’Angleterre et la France divisées par d’irréconciliables haines, l’Autriche et la Prusse dociles et d’avance gagnées à ses desseins, la Turquie impuissante, le tsar risquait cette grande aventure de la mission du prince Menchikof, — et une fois engagé dans cette voie, il était fatalement réduit à aller jusqu’au bout ou à voir périr les fruits de toute sa politique, — bien plus encore, les fruits d’une politique séculaire. C’est à ce moment que la mort est venue à l’improviste dénouer le règne de l’empereur Nicolas, lorsque ce souverain avait pu reconnaître le piège auquel il avait succombé, lorsqu’il avait pu voir ses armées plus souvent vaincues que victorieuses dans leurs engagemens avec les Turcs, son territoire envahi, la citadelle de sa puissance dans la Mer-Noire assiégée, lorsque enfin il s’était vu contraint de ratifier les conditions de paix stipulées par l’Europe — d’une acceptation qui, ne fût-elle qu’apparente, avait dû certainement coûter à sa fierté. Et c’est ainsi qu’après avoir joué un des plus grands rôles de notre siècle, après avoir offert d’ailleurs sur le trône le spectacle de qualités éminentes, le dernier empereur de Russie en était venu à susciter cette lutte formidable, pour ne recueillir jusqu’ici que des déceptions.

Quelles seront maintenant les conséquences de la mort du tsar Nicolas ? Si un tel événement s’était produit après la retraite du prince Menchikof de Constantinople, avant l’invasion des principautés, ou même dans les premiers momens de cette invasion, la guerre ne serait point probablement sortie de ces singulières complications. Il n’en est plus ainsi malheureusement : les positions sont changées, la lutte a déjà eu ses péripéties et ses résultats ; le mouvement des choses a conduit nos armées devant Sébastopol et placé la diplomatie européenne sur le terrain des conditions qui sont devenues l’objet du traité du 2 décembre. Sans doute, dans l’un des plateaux de cette balance où se pèsent les destinées de l’Europe, il y a de moins aujourd’hui la fierté blessée, l’orgueil inflexible d’un puissant souverain ; tout ce qu’il pouvait y avoir de personnel pour l’empereur Nicolas dans la question qui s’agite n’existe plus. Le nouveau souverain de la Russie, le tsar Alexandre II, porte, dit-on, au pouvoir les dispositions d’un caractère modéré ; il monte au trône dans la maturité de l’âge, à trente-sept ans, environné de toutes les lumières d’une expérience récente et redoutable. Il passe même pour avoir vu d’un œil peu favorable les premiers actes d’où la guerre est sortie. Ses inclinations naturelles sont pacifiques et éclairées. Il ne faudrait point cependant faire de la politique avec des illusions et des conjectures plus spécieuses que justes. L’empereur Alexandre II, le voulût-il, aura-t-il la force suffisante pour commencer son règne en signant une paix qui ne satisfera point certainement les vieilles et traditionnelles aspirations de la Russie en Orient ? Et comme, d’un autre côté, l’Europe ne s’est laissé guider par aucun sentiment particulièrement blessant contre le dernier empereur dans les conditions qu’elle a stipulées, comme la politique est restée son seul mobile, les difficultés ne demeurent-elles pas les mêmes ? Avec le nouveau souverain comme avec son prédécesseur, le point essentiel pour l’Europe est d’obtenir les garanties d’une paix placée désormais à l’abri des atteintes permanentes d’une dangereuse ambition. Les premiers actes d’Alexandre II, du reste, sont peu propres à révéler les véritables dispositions de la Russie au lendemain du grand événement qui vient d’éprouver sa politique. On ne peut même y trouver jusqu’ici des symptômes qui aient une signification réelle. Le prince Menchikof, il est vrai, quitte le commandement de l’armée russe de Crimée ; mais son rappel est l’œuvre de l’empereur Nicolas. L’acceptation des quatre points de garantie a été maintenue, et le représentant de la Russie en Autriche, le prince Gortchakof a reçu de nouveaux pouvoirs pour prendre part aux conférences de Vienne ; mais ce n’est là, en définitive, que la confirmation d’un acte accompli au nom du dernier souverain. Faut-il voir une expression de la politique du nouveau tsar dans le manifeste par lequel il notifie à son peuple son avènement au trône ? L’empereur Alexandre II, fidèle à la pensée de ses prédécesseurs, proclame son intention de marcher à l’accomplissement des vues et des désirs de Pierre le Grand, de Catherine II et de son père. Si on s’arrêtait aux mots, ce serait là, il faut en convenir, une faible garantie de paix, un symptôme peu favorable, au moment d’entrer dans les négociations. Cette politique de Pierre le Grand et de Catherine, c’est là justement ce qui est en question : c’est la pensée à laquelle l’Europe prétend fixer une limite infranchissable, sans qu’il y ait au surplus dans cette légitime prévoyance rien d’hostile contre l’empereur qui vient de ceindre la couronne. Les puissances occidentales aujourd’hui ont certainement acquis le droit de se prémunir contre les tendances permanentes d’une politique qui s’arme de tous les fanatismes, de toutes les analogies de races, qui se perpétue comme une sorte de tradition fatale, et qui conserve assez de force pour que le nouveau souverain, au seuil de son règne, lui rende un hommage dont il sent peut-être lui-même le danger. Interprété dans le sens le plus modéré en effet, le manifeste impérial prouverait encore qu’Alexandre II paraît avoir à compter avec toutes les passions religieuses et nationales soulevées par son père, et on ne peut nier que ce ne soit là un redoutable héritage. C’est donc dans ces conditions, c’est au milieu de cet ensemble de symptômes qui n’ont pas eu le temps de prendre un sens plus précis, que vont s’ouvrir à Vienne les conférences où s’agitera la question de la paix et de la guerre. Il n’est point nécessaire de faire ressortir la gravité des premières délibérations qui auront lieu. L’importance de ces délibérations est aujourd’hui ce qu’elle était avant la mort de l’empereur Nicolas ; il s’agit des mêmes choses. Dans la pensée des puissances occidentales, rien n’est changé ; le souverain seul de la Russie porto un autre nom. Tout tient au degré de concessions que le nouveau tsar jugera compatible avec sa situation.

Rien n’est changé, disons-nous, dans la politique des puissances de , et rien ne pouvait être changé, à vrai dire. En est-il de même en Allemagne ? La mort de l’empereur Nicolas aura-t-elle pour effet de modifier les conditions de la politique germanique ? Depuis longtemps, on le sait, le tsar qui vient de mourir avait su nouer toute sorte d’alliances en Allemagne ; il était parvenu à s’interposer dans toutes les questions allemandes, à étendre son influence, à s’assurer l’appui des princes ou de certains partis, et il avait réussi jusqu’au dernier moment à retenir les forces germaniques dans l’immobilité. Sa disparition inattendue faisait naître un grand problème, celui de savoir si son influence lui survirait, si l’Allemagne au contraire ne se trouverait point déliée et désormais libre dans ses résolutions. Jusqu’ici, il faut bien le dire, le problème est loin d’être résolu. La mort de l’empereur Nicolas a eu un retentissement profond au-delà du Rhin ; ses conséquences politiques ne se révèlent point encore. Une fois de plus seulement on peut remarquer ici les différences qui n’ont cessé de se manifester dans tout le cours de cette formidable crise entre les deux principales puissances allemandes. L’Autriche a ressenti, comme toute l’Allemagne sans nul doute, l’impression causée par la mort du tsar. Elle a rendu à la mémoire du défunt tous les hommages dus à une ancienne amitié. L’empereur François-Joseph a envoyé aussitôt à Pétersbourg l’archiduc Guillaume, il a voulu laisser à un de ses régimens le nom de l’empereur Nicolas ; mais la situation politique de l’Autriche vis-à-vis de la Russie et des puissances occidentales est restée la même. Le cabinet de Vienne a pu exprimer des désirs nouveaux et des espérances de paix, il n’en a pas moins persisté à se préparer à l’action en présence de l’incertitude des négociations. Il est encore aujourd’hui dans les limites de ses dispositions premières et de ses engagemens, prêt sans nul doute à intervenir le jour où toute chance d’arrangement s’évanouirait. Sur cette politique de l’Autriche, rien ne semble douteux.

Il reste la Prusse, qui a malheureusement épuisé jusqu’ici toutes les ressources de l’indécision. On sait quelle a été la mission du général de Wedell. Dans le fond, de quoi s’agissait-il ? Les puissances occidentales, se prêtant par esprit de concihation aux scrupules de la Prusse, avaient consenti à modifier sur certains points le traité du 2 décembre pour le faire accepter à Berlin. À une telle démarche, le gouvernement prussien répondait par des propositions fort différentes ; il demandait surtout qu’on s’interdît d’avance le passage de toute armée sur le sol allemand, et qu’on prît des engagemens relativement à la Pologne. La réponse était bien simple. On ne pouvait évidemment reconnaître à la Prusse le droit de parler au nom de l’Allemagne tout entière et de réclamer des engagemens au sujet des éventualités qu’on verrait se produire. Quant à ce qui concerne la Pologne, la Prusse ne pouvait avoir en vue que d’assurer à la Russie la conservation de ses provinces polonaises, ou de se garantir elle-même contre toute tentative dans le duché de Posen. Dans le premier cas, elle s’occupait d’un objet qui ne la concernait pas spécialement ; dans le second, elle émettait un soupçon qui devait éloigner toute pensée d’un traité quelconque. Le cabinet de Berlin paraissait l’avoir compris, lorsque la mort de l’empereur îNicolas venait le rejeter dans des perplexités nouvelles, perplexités accrues par les dernières paroles du tsar expirant.

C’est l’impératrice de Russie elle-même, la sœur du roi Frédéric-Guillaume, qui se serait chargée, dit-on, d’écrire à celui-ci que l’empereur Nicolas venait d’exhaler sa grande âme, et qu’en mourant il avait recommandé à son frère de Prusse, à son cher Fritz, de ne point se désister de sa politique à l’égard de la Russie, de se rappeler toujours les suprêmes exhortations de son père Frédéric-Guillaume III. Le roi de Prusse a été, assure-t-on, profondément ému de ce deuil de famille. Il l’a ressenti avec sa vivacité d’impression et son expansion habituelle. Il a oublié devant la mort que son beau-frère l’avait quelquefois traité avec une hauteur voisine du dédain. Douleur légitime et respectable assurément ! mais doit-elle faire oublier les devoirs politiques d’un grand gouvernement ? Or il est par malheur trop vrai que la mort du tsar a été pour la Prusse le signal d’une véritable retraite ; le roi Frédéric-Guillaume n’a plus voulu entendre parler de traités ni de protocoles ; on va même jusqu’à prétendre qu’il aurait assez vivement éconduit le président du conseil, M. de Manteuffel, qui venait l’entretenir de cette grave affaire. Il en résulte que le retour récent du général de Wedell à Paris n’est point probablement destiné, pour l’instant, à marquer un pas très décisif dans les relations de la Prusse et des puissances occidentales. Le général de Wedell n’a pu que faire connaître les impressions de son souverain, lequel serait disposé, s’il y était invité, à adhérer au protocole du 28 décembre, moyennant son admission aux conférences de Vienne. Quanta un traité plus explicite, sa profonde douleur ne lui permettrait pas d’y songer. Plus tard on verrait. La Prusse serait prête, par exemple, à signer un traité définitif, si les trois puissances en venaient là, pour assurer l’intégrité de l’empire ottoman. La question une fois placée sur ce terrain de réticences ou d’hypothèses à longue date, il ne pouvait y avoir évidemment de solution, car on ne demandait point à la Prusse de garantir l’intégrité de l’empire ottoman dans l’avenir : on lui demandait de l’assurer dans le présent. Les conférences s’ouvriront à Vienne donc sans la Prusse.

Le gouvernement prussien avait élevé dans ces derniers temps une prétention bien plus étrange que celle de ne contracter aucun engagement. Il prétendait assigner à la mise en état de guerre des contingens fédéraux de l’Allemagne le caractère d’une mesure qui s’appliquerait également aux puissances belligérantes de l’Occident et à la Russie. Il voulait même mettre en état de défense les forteresses fédérales qui sont du côté de la France. De là est né un nouveau conflit diplomatique avec l’Autriche, qui ne pouvait comprendre que des mesures militaires proposées par elle tournassent justement contre ses alliés. C’est ainsi que la politique de la Prusse en Allemagne s’éclaire par les missions qu’elle expédie dans toutes les cours, et que ces missions trouvent à leur tour leur commentaire dans la politique à laquelle le cabinet de Berlin cherche sans cesse à ramener la confédération germanique. Mais enfin, si la décision n’est point le caractère essentiel de la politique prussienne, le cabinet de Berlin regretterait assurément de ne point conserver avec les puissances occidentales des relations qui peuvent aboutir à un rapprochement plus intime ; au besoin même, ses bonnes dispositions se traduiraient par quelques faits. Récemment encore il défendait la publication d’un journal qui allait paraître à Berlin sous le patronage et en faveur de la politique russe, et il allait jusqu’à contraindre les rédacteurs à partir dans les vingt-quatre heures. Il a également interdit d’une façon plus efficace une sorte de contrebande d’armes de guerre qui s’était organisée entre les fabricans belges et la Russie par l’intermédiaire de sujets prussiens. Quelque peu importans que soient par eux-mêmes ces actes, ils peuvent cependant être considérés comme un symptôme. Dans quel moment d’ailleurs l’union de tous les conseils et de toutes les forces fut-elle plus nécessaire et plus propre à devenir efficace ? Qui pourrait douter que si l’Europe se présentait compacte et solidaire dans ses résolutions aux conférences de tienne, les chances de la paix ne fussent aussitôt doublées, et que les dispositions conciliantes que les cabinets de l’Occident sont décidés à porter dans ces conférences ne pussent conduire à un résultat favorable ?

Quoi qu’il en soit, au milieu de l’incertitude qui dure encore, les deux puissances qui ont pris les premières l’initiative de la défense européenne, l’Angleterre et la France, restent unies par tous les liens d’une politique commune, par l’identité de leurs vues, par le mélange de leurs drapeaux et de leurs soldats sur les mêmes champs de bataille. Ce n’est pas que l’Angleterre elle-même n’ait aujourd’hui ses difficultés, qui se traduisent en une sorte de malaise public. Le peuple anglais est évidemment encore sous la vive et forte impression des malheurs qui ont décimé son armée. Les événemens ont mis à nu les vices ou les lacunes de l’administration britannique. Il en est résulté ce besoin de faire quelque chose qui a déjà produit l’enquête, mesure par elle-même inutile ou périlleuse. De là aussi une vague anxiété qui semble par momens passer dans le parlement, et qui est de nature à créer plus d’un embarras et plus d’un obstacle au ministère. La mort de l’empereur Nicolas est venue, et les adversaires de la guerre se sont hâtés de saisir cette occasion pour émouvoir l’opinion, pour l’entraîner à des manifestations pacifiques. M. Bright, le partisan de la paix universelle, a renouvelé ses protestations humanitaires dans un meeting à Manchester, et il a été plus écouté, plus applaudi que ne l’avait été M. Cobden, il y a quelque temps, à Leeds. Cela veut-il dire que l’opinion anglaise subisse en ce moment une variation sensible, et qu’elle serait prête aujourd’hui à incliner vers la paix, après avoir trouvé, il y a quelques mois, le gouvernement trop irrésolu et trop tiède ? Cela veut dire, il nous semble, que l’esprit public en Angleterre éprouve un désir intense de se trouver en présence d’une situation plus nettement dessinée, et surtout de voir les désastres récens tourner au profit de sérieuses et profondes réformes. Si le ministère de lord Palmerston met courageusement la main à ces réformes, il sera sans doute suivi par l’opinion, qui ne l’a point abandonné encore. S’il recule devant l’immensité de cette entreprise, qui touche à tous les ressorts de la constitution britannique, ne sera-t-il point dépassé ? Et l’Angleterre alors ne sera-t-elle point précipitée dans des crises nouvelles, plus graves que celles qu’elle a traversées jusqu’ici ? Toujours est-il que le gouvernement anglais s’occupe de réorganiser ses forces militaires, tandis que les armées alliées poursuivent leur campagne en Crimée, sur ce théâtre d’une lutte héroïque, où les soldats de la France sont aujourd’hui de beaucoup plus nombreux que les soldats de la Grande-Bretagne. Les opérations de la Crimée ont été l’objet de bien des commentaires. Il leur était réservé de donner naissance à une brochure qui a paru en Belgique, qui a fait certainement plus de bruit qu’elle ne méritait, et qui a eu cette étrange bonne fortune, qu’un diplomate russe a dépensé dix mille francs pour en transmettre aussitôt une portion par le télégraphe à son gouvernement. C’est là le plus clair de l’histoire, mais c’était payé un peu cher pour ce que cela valait.

Les opérations militaires de la Crimée excitent à bon droit, à coup sûr, toutes les sollicitudes, et c’est là ce qui avait mis, comme on sait, au nombre, des choses possibles le départ de l’empereur pour l’Orient. La situation nouvelle créée par la mort du tsar Nicolas semble aujourd’hui diminuer les probabilités de ce départ. En présence des éventualités qui sont là devant nous, la France ne saurait certes redouter l’entreprise offerte à son courage, si la guerre devient l’inévitable et fatal dénoûment de négociations impuissantes. Ce n’est point un motif cependant pour qu’elle ne se retrouve aisément, à la première lueur favorable, avec tous les goûts, tous les instincts et tous les besoins de la paix. C’est là du reste un des caractères du moment actuel, que cette lutte obstinée qui est engagée entre les plus grandes puissances du monde n’interrompt pas quelques-uns des plus importans travaux de la paix. La guerre continue, et les entreprises suivent leur cours ; on a pu l’observer récemment par le rapport publié sur l’état des constructions du Louvre. Ces constructions gigantesques et si rapidement conduites arriveront bientôt à leur terme. Une fois achevé, cet immense édifice doit comprendre le ministère d’état, le ministère de l’intérieur, les lignes télégraphiques, une exposition permanente des beaux-arts, une salle dite des états, destinée aux grands corps publics dans les jours de leurs réunions solennelles, c’est-à-dire que là se trouvera concentrée, sous la main du chef du gouvernement, toute l’action administrative et politique. Ainsi se réalise, par une construction matérielle, la pensée même des institutions qui régissent notre pays depuis quelques années. Il est d’autres créations et d’autres travaux auxquels le gouvernement ne s’attache point avec moins de persistance : ce sont ceux qui viennent en aide aux classes laborieuses, aux populations ouvrières. Si la guerre a ses victimes, l’industrie a aussi ses blessés, atteints sur cet autre champ de bataille. L’hôpital recueille ceux-ci, il est vrai ; mais l’hôpital ne garde point ceux qui sont désormais inaptes au travail par suite de leurs blessures, et il ne garde pas toujours ceux qui sont encore valides jusqu’au moment où ils pourront se remettre à leur tâche laborieuse. De là découle la pensée d’un décret récent qui crée deux asiles sur les domaines de la couronne, à Vincennes et au Vésinet, pour les ouvriers convalescens ou mutilés dans le cours de leurs travaux. La dotation de l’asile se compose de 1 pour cent sur le montant des travaux publics adjugés dans la ville de Paris, des abonnemens pris par les chefs d’usines et par les sociétés de secours mutuels, et des subventions volontaires qui pourront être recueillies au profit de l’établissement. L’asile est ouvert à tout ouvrier blessé dans un chantier de travaux publics soumis au prélèvement de 1 pour cent, ou dans une usine dont le maître aura souscrit. C’est là ce qu’on nommait en 1848 les invalides civils, et on eut un moment l’idée d’affecter les Tuileries à ces blessés du travail et de l’industrie. Comme il arrive toujours des projets ambitieux qui dépassent leur but, rien ne fut fait. La formule même, dans son étrangeté révolutionnaire, nuisit à la pensée. Les Tuileries ont retrouvé un hôte, parce qu’un pays qui a des palais finit toujours par avoir des souverains à y loger, et les Invalides civils prennent aujourd’hui une place plus modeste parmi ces institutions pratiques qui peuvent devenir utilement bienfaisantes, mais qui ont peut-être plus d’efficacité, quand elles émanent de l’initiative individuelle. Certes, de toutes ces questions qui s’agitent ou se dénouent, de tous ces faits qui s’accomplissent, soit dans l’ordre extérieur, soit dans l’ordre intérieur, il n’en est point qui ne soient les signes du temps, qui ne le représentent par quelque côté, dans ses perplexités grandioses ou dans ses aspirations matérielles, dans ses goûts, dans ses tendances, dans ses préoccupations. L’ensemble de ces traits divers, c’est l’histoire même du siècle, — cette histoire qui recommence sans cesse, qui embrasse tout et où se reflète un des mouvemens les plus extraordinaires. Que ce tableau auquel chaque jour ajoute un trait nouveau offre parfois quelque confusion, cela n’est point douteux. Qu’on arrive parfois à épaissir l’obscurité sur ces mystères d’un temps qu’on prétend éclaircir, rien n’est plus certain. Que toutes les proportions soient troublées et que la vérité s’altère ou disparaisse, on ne saurait le nier. Sur cette vérité des choses contemporaines, chacun applique le vernis étrange de ses passions, de ses hallucinations ou de sa vanité. Depuis quelques années surtout, par une sorte de caprice moral et intellectuel, la peinture de notre époque a pris une forme particulière, — celle des mémoires. Qui n’écrit point des mémoires aujourd’hui ? qui n’a point son trésor secret d’informations qu’il doit à la postérité attentive ? L’un racontera en cent volumes vraiment, avec une sorte de naïveté bouffonne, les aventures de sa vanité ; l’autre écrira les confessions de sa mère et de son père pour ne point écrire les siennes. Autrefois celui qui écrivait des mémoires était un homme mêlé aux grandes affaires d’état dont il connaissait tous les ressorts, ou un homme jeté dans la vie sociale de son temps, dont il était le témoin direct, passionné et intéressé. La première condition pour lui était de savoir ce que les autres ne savaient pas et de pouvoir ajouter à l’histoire proprement dite cette histoire familière et intime des événemens ou des mœurs. C’est une condition qui n’est plus indispensable aujourd’hui ; il n’est pas précisément nécessaire de savoir et de connaître pour se constituer le point central de l’univers. Les événemens ne s’accomplissent évidemment que pour que vous les puissiez raconter comme votre propre affaire. La révolution, l’empire, la monarchie constitutionnelle, sont les étapes de votre vie. Ce serait un bien grand malheur si vous n’aviez pu retenir quelqu’une de ces anecdotes qui ont couru le monde, et même en ce cas il vous resterait la ressource d’ouvrir le Moniteur pour rédiger vos mémoires.

Parmi toutes ces confidences, M. Véron avait eu du moins une idée originale en écrivant ses Mémoires d’un Bourgeois de Paris. N’y a-t-il point en effet dans la littérature de la France, si féconde en mémoires, une sorte de tradition de bourgeois observateurs dont les révélations sont devenues un précieux témoignage pour l’histoire ? Blottis dans leur obscurité pour ainsi dire, ils regardaient d’un œil indépendant ce qui se passait autour d’eux, et recueillaient les faits, les anecdotes, les bruits, les impressions de chaque jour. L’Étoile au xvie siècle. Barbier au xviiie ont été les types de ce bourgeois parisien, curieux, crédule, assez moqueur au fond, pour qui le monde était un spectacle qu’il suivait sans être sur le théâtre. Cependant le bourgeois a grandi en importance ; il a été de la cour comme de la ville. Il a eu des journaux et des cliens, il a mené de front les affaires et les plaisirs. Il a visé à l’influence et a brigué l’honneur d’être consulté. M. Véron a donc écrit les Mémoires d’un Bourgeois de Paris en homme qui a connu les grandeurs humaines, il a fait des ministres incontestablement et n’a point voulu l’être. Il a vu les coulisses du théâtre et de la politique ; il a même failli faire une comédie, et n’en a retenu que deux vers, dont le sens est qu’il faut bien vivre, qu’on ne prend un état que pour le quitter. Voilà sans doute comment, après avoir été directeur de l’Opéra, rédacteur de journaux, politique très versé dans les solutions, M. Véron est redevenu simplement l’auteur des Mémoires d’un Bourgeois de Paris.

À vrai dire, la révolution de 1830, le règne de Louis-Philippe, la révolution de 1848 n’étant point des événemens essentiellement inhérens à la vie de M. Véron, on ne peut s’étonner que ses souvenirs ne soient pas toujours d’une entière nouveauté, ni même d’un intérêt démesuré sur ces diverses époques ; ce n’est pas là non plus sans doute qu’on cherchera ce qu’il faut penser de » hommes publics de notre temps. Là où l’auteur des Mémoires devient curieux, instructif et intéressant, c’est quand il raconte des événemens plus récens, tels que ceux de 1851, ajoutant à l’histoire officielle plus d’un incident particulier. Ce qu’il y a de plus piquant aujourd’hui peut-être dans le livre de M. Véron, c’est l’espèce de désabusement qui se fait jour dans le récit de cette longue odyssée du bourgeois de Paris. Il en résulte, hélas ! que les ambitions humaines ont parfois quelque peine à se frayer une route, et que même quand elles sont satisfaites, elles ont encore leurs déceptions. M. Véron est le premier à rire de lui-même lorsqu’il se représente poursuivant à tout prix une recette générale, une place au conseil d’état, ou la sous-préfecture de Sceaux, et recevant à bout portant, d’un ministre, cette singulière interpellation : « Vous voulez donc être directeur des bals de Sceaux ! » C’était sous la dernière monarchie. Franchissez maintenant quelques années. Ce bourgeois de Paris est arrivé à son but ; il est devenu un personnage. Soudain éclate sur son journal une petite tempête d’avertissemens, comme il l’appelle, et aussitôt le vide se fait autour de lui. Les femmes des fonctionnaires qui désirent de l’avancement ne font plus appel à son influence, les amis qui ont quelque chose à demander se retirent, et le bourgeois de Paris, après avoir tant fait, n’a plus qu’à écrire ses Mémoires, dernier témoignage du rôle qu il a joué. Ils resteront, ces Mémoires, comme un précieux spécimen de notre temps, comme un recueil de souvenirs parfois amusans et curieux sur notre histoire politique et littéraire, comme une lumière morale de plus jetée sur cet ensemble de faits et de transformations qui marquent le caractère de notre époque.

À mesure que cette époque se déroule, les élémens de son histoire ne s’accroissent-ils pas sans cesse ? Les événemens ne se succèdent-ils pas, imprimant à l’activité de nouvelles directions et jetant un nouvel intérêt dans la vie de chaque peuple ? Discussions pratiques, luttes de partis, crises du pouvoir, ce sont là les incidens ordinaires dans l’histoire des pays où tout est soumis au contrôle de l’opinion. Ainsi, depuis plus d’un mois déjà, l’alliance du Piémont avec les puissances occidentales se trouve être l’objet de débats permanens à Turin. Après la discussion de la chambre des députés est venue celle du sénat, et là encore l’aUiance a été approuvée par un vote décisif qui a permis au gouvernement d’échanger les ratiiications du traité qu’il avait signé. Il y a eu, il est vrai, dans le sénat un moment d’hésitation, quelques scrupules ; on a même eu de la peine à trouver un rapporteur. Le fond de ces scrupules, qui retenaient quelques membres, c’est que le cabinet piémontais n’aurait pas pris des précautions suffisantes pour l’avenir, qu’il ne se serait pas assuré des ressources financières, si la guerre venait à continuer, en dehors de l’emprunt stipulé, — que le chef de l’armée sarde ne paraissait point avoir dans les conseils militaires la place qui lui était due. En définitive, ces scrupules se sont évanouis à la lumière de la discussion publique, et le Piémont s’est trouvé en état de guerre avec la Russie. La rupture a été déclarée des deux côtés. Le Piémont, en s’alliant avec les puissances occidentales et en acceptant toutes les conséquences de sa situation nouvelle vis-à-vis de la Russie, a-t-il cependant accompli un acte extraordinaire, en dehors du droit des gens, comme le lui a récemment reproché M. de Nesselrode ? S’il est vrai, comme on n’en peut douter, que la question agitée aujourd’hui intéresse la liberté et la sécurité de l’Europe, tous les peuples n’ont-ils pas le droit de s’associer à la défense de ces grands bienfaits ? Sans être encore directement atteints, il est vrai, ne sont-ils pas menacés dans tous leurs intérêts moraux et politiques ? Mais en dehors de ces considérations générales, la vérité est, comme l’a démontré M. de Cavour dans ses discours au sénat et dans sa réponse à M. de Nesselrode, que depuis quelques années les rapports entre la Russie et le Piémont n’étaient rien moins que réguliers. En 1848, à la suite de la guerre de Lombardie, la Russie avait rompu avec le Piémont, et depuis cette époque de véritables relations diplomatiques n’avaient point été renouées. Le cabinet de Pétersbourg n’avait pas même répondu aux notifications qui lui avaient été faites de l’avénement au trône du roi Victor-Emmanuel et de la mort de Charles-Albert. Plusieurs fois des tentatives de rapprochement s’étaient produites, elles étaient toujours restées infructueuses, soit parce que le cabinet de Pétersbourg se plaignait de la présence d’officiers polonais dans l’armée sarde, soit parce que l’empereur Nicolas ne pouvait consentir à un rapprochement avec le Piémont tant que celui-ci conserverait les formes constitutionnelles. Comme on le voit, le gouvernement de Turin, outre les raisons générales de nature à le déterminer, n’était point tenu par l’état de ses relations à des égards particuliers envers la Russie. Il a consulté ses intérêts, la situation de l’Europe, la grandeur même de, la question, et il n’a eu à enfreindre aucun droit pour s’allier avec la France et l’Angleterre.

La situation politique de la Belgique est loin d’être aussi simple. Voici quelques jours déjà qu’il s’est déclaré à Bruxelles une crise ministérielle dont la véritable cause est assez inexpliquée, et qui ne peut arriver à un dénoûment. M. Henri de Brouckère et ses collègues ont quitté le pouvoir en motivant leur retraite par quelques votes d’opposition émis par la chambre des représentans sur des questions très spéciales. Le roi a fait appeler le président de la chambre, M. Delfosse ; mais celui-ci n’a point accepté la mission de former un cabinet. Un autre député de la fraction libérale, M. Tesch, a été mandé au palais, et cette tentative n’a pas eu plus de résultat. M. Henri de Brouckère a été alors rappelé par le roi, mais il s’est obstiné dans sa démission. Enfin le chef du parti catholique, M. de Theux, a été invité par le roi à se rendre auprès de lui, et on ne sait ce qui en résultera. La réalité est qu’un ministère ne peut aujourd’hui arriver à se former dans des conditions suffisantes, et la première pensée qui vient à l’esprit est de se demander quelle est l’explication mystérieuse de ce pénible enfantement. Il se peut qu’on cherche fort loin à Bruxelles une cause qui est peut-être très près. Que la discussion qui a eu lieu, il y a quelques jours, dans le parlement au sujet de la neutralité belge ait contribué à cette crise et ait créé des difficultés au ministère qui existait alors, c’est là ce qu’on aurait dû prévoir, s’il en était ainsi ; mais nous croyons qu’on se trompe à Bruxelles, et qu’on s’exagère quelque peu la portée de cet incident ou de tout autre fait qui s’y rattache. La véritable cause de la crise actuelle est dans l’état des partis distribués de telle sorte qu’aucun d’eux ne peut exercer le pouvoir avec sécurité. C’est de cette situation qu’était né le ministère de M. Henri de Brouckère. On s’est plu trop souvent à attaquer ce pouvoir de transaction, tout en reconnaissant l’impuissance des opinions tranchées ; on voit où ce système a conduit. Maintenant quelle sera la décision souveraine du roi Léopold ? Le roi des Belges laisse faire, il consulte tout le monde, il épuise les combinaisons. Un cabinet entièrement libéral semble complètement impossible. Un ministère d’une couleur catholique trop prononcée ne rencontrerait pas moins d’obstacles sans doute. Une nouvelle combinaison mixte serait-elle plus heureuse que celle de M. Henri de Brouckère, si elle est tentée ? Là est la question. Il n’est pas moins vrai que dans de telles circonstances tous les hommes attachés aux institutions parlementaires en Belgique ont un singulier intérêt à ne point compromettre ces institutions par des discussions périlleuses, ou par des luttes de partis qui aboutissent à une impuissance universelle.

Dans cet enchaînement des choses contemporaines, principes, ambitions, passions, tous ces élémens de la vie publique qui se résolvent parfois en luttes sanglantes se montrent sans cesse sous des aspects qui se modifient à l’infini, qui varient autant que le caractère moral des peuples, autant que leurs traditions, leurs instincts et leurs conditions d’existence. C’est le privilège de l’Amérique du Sud, même dans un siècle si fécond en mouvemens de tout genre, de conserver une triste et étrange originalité en fait de révolutions. Là il semble qu’il n’y ait de puissance que pour l’agitation ; les momens de paix sont à peine des trêves arrachées à la lassitude et rompues par la première passion qui se réveille ; il y a dans l’incohérence une sorte d’irrésistible et fatal attrait auquel succombent successivement toutes ces républiques. Les révolutions sud-américaines du reste ont cela de curieux, qu’on ne sait trop assez souvent ce qui laisse le plus d’embarras, de leur défaite ou de leur triomphe. Preuve évidente qu’elles ne sont que le symptôme d’un mal plus profond ! Deux pays surtout aujourd’hui viennent de voir se dénouer des mouvemens de ce genre ; seulement le résultat n’a point été le même. Dans la Nouvelle-Grenade, une dictature révolutionnaire, qui avait surgi il y a bientôt un an, a été vaincue et abattue par c^ qu’on nomme le parti constitutionnel. Au Pérou, le gouvernement a succombé devant une insurrection qui durait depuis quinze mois, et qui a fini par ramener triomphant à Lima le général Castilla, vainqueur du président légal, du général Échenique. C’est là le fond de ces deux événemens récens du Nouveau-Monde. La lutte est terminée ; des difficultés d’une autre nature commencent aujourd’hui.

C’est le 17 avril de l’an passé, si l’on s’en souvient, que se formait à Bogota une dictature qui n’était, en définitive, que le dernier mot des récentes agitations de la Nouvelle-Grenade, et qui commençait par supprimer la constitution et les chambres en créant une sorte d’autocratie démagogique. Le général Obando, président légal de la république, était-il le complice secret ou la victime de ce mouvement, dont le général José Maria Melo avait pris l’initiative ? On ne l’a jamais bien su. Toujours est-il qu’Obando restait prisonnier entre les mains du nouveau dictateur ; mais c’était un prisonnier environné de toute sorte d’égards. Pour le moment, la dictature demeurait maîtresse de Bogota, et elle se manifestait par toute espèce de spoliations, d’exactions et de violences, qui n’ont fait que s’accroître à mesure que ce triste pouvoir sentait sa fin s’approcher. Dans les derniers temps notamment, le corps diplomatique ayant à sa tête le représentant de la France, M. le baron Goury du Roslan, qui a montré dans toute cette crise autant de fermeté que d’intelligence, — le corps diplomatique se voyait exposé à une véritable tentative de meurtre, au moment où il allait réclamer en faveur de trois Anglais emprisonnés. C’est dans ces conditions que s’est trouvée la ville de Bogota pendant huit mois. Si maître qu’il fût de la capitale, le général Melo ne pouvait compter évidemment que sa dictature allait être partout acceptée. Son pouvoir a duré tout le temps qu’il a fallu à une résistance sérieuse pour s’organiser. Le congrès dissous se réunissait dans une province et mettait en accusation l’ancien chef du pouvoir exécutif. Le général Mosquera formait une armée dans le nord de la république, le général Hilario Lopez allait lever des soldats dans le sud. À la tête de toutes les forces militaires de la résistance était placé un homme considéré de tous les partis, le général Herran. La lutte se trouvait ainsi engagée. Des divers côtés de la république, les troupes levées au nom de la constitution se sont rapprochées de la capitale et ont cerné le général Melo, qui disposait néanmoins encore de forces considérables. C’est dans les premiers jours de décembre 1854 qu’une bataille livrée aux portes de Bogota et jusque dans les rues de la ville décidait par les armes du sort de cette dictature sans nom. Les troupes constitutionnelles restaient victorieuses. Ce serait certes d’un utile exemple en Amérique que la défaite d’une dictature révolutionnaire. Par malheur on ne peut oublier que ce qui a triomphé, en apparence du moins, c’est une constitution qui réunit toutes les incohérences démagogiques, et qui n’a pas peu contribué à jeter le pays dans l’état où il s’est vu. Si cette constitution est maintenue, ne risque-t-elle pas de conduire de nouveau au même résultat ? En outre il se trouve aujourd’hui en présence à Bogota des hommes qui ont vaincu ensemble, mais qui sont profondément divisés par leurs antécédens et par leurs ambitions. Le général Hilario Lopez a été le président du parti démocratique, le général Mosquera a été le président du parti conservateur. Le général Herran a eu aussi son jour. À qui restera le pouvoir ? Au plus habile sans doute, à celui qui exercera le plus d’influence sur l’armée. Ce qui est plus singulier, c’est que l’un de ces candidats au pouvoir suprême, le général Mosquera, après avoir représenté les opinions conservatrices, semble chercher à gagner la faveur du parti démocratique le plus avancé. Que fera-t-il, s’il l’obtient et s’il arrrive au pouvoir avec ce périlleux appui ? C’est son secret. Malheureusement, dans ces luttes singulières, c’est la destinée de tout un pays qui s’agite et qui ne peut arriver à se fixer. ch. de mazade.

REVUE DES THÉÂTRES.
THEATRES LYRIQUES.

Le public du Théâtre-Italien vient de voir reparaître Mme Viardot sur la scène de ses anciens succès. Une indisposition de Mme Borghi-Mamo a forcé l’administration de s’adresser à Mme Viardot, qui se trouvait heureusement à Paris, libre de tout engagement, et qui s’est fait entendre d’abord dans le rôle de Rosine du Barbier de Séville, et puis dans le rôle de la bohémienne Azucena du Trovatore, chanté précédemment par Mme Borghi-Mamo. Toutes les fois que nous avons eu à parler de Mme Viardot, nous avons toujours éprouvé un certain embarras. Les qualités incontestables de cette cantatrice éminente sont mêlées de défauts si saillans, qu’il semble d’abord impossible qu’ils puissent coexister dans la même organisation. Fille d’un grand artiste et sœur d’une femme qui a porté sur la scène lyrique quelque chose du tempérament du génie, Mlle Pauline Garcia, qui est devenue plus tard Mme Viardot, s’est émue de très bonne heure au bruit de la renommée et n’a presque pas eu d’enfance. Sa voix a été soumise avant le temps à des exercices trop précipités qui en ont arrêté la sève, et sa vive intelligence, franchissant trop tôt le seuil de la vie intérieure, a manqué de ce repos et de cette gestation des premières années, qui sont aussi nécessaires à la vie morale qu’à la vie physique. Il résulte de cette précocité que l’art surabonde chez Mme Viardot et dépasse la nature. C’est là ce qui nous explique pourquoi une femme aussi éclairée, une musicienne aussi parfaite, une virtuose enfin non moins familiarisée avec le style de Pergolèse, de Marcello, de Haendel et de Gluck qu’avec celui de Rossini et de Meyerbeer, manque souvent l’effet qu’elle poursuit avec tant de curiosité, et pourquoi la manière atteint jusqu’à la source de son inspiration. C’est là notre plus grand grief contre Mme Viardot. Il y a dans son talent, que nous n’avons jamais contesté, quelque chose des infirmités de M. Liszt, qui est resté un grand enfant, toujours à l’état de phénomène, et qui, pour avoir voulu parler toutes les langues avant de bien savoir celle de sa mère, n’en parle aucune d’une manière raisonnable. Sans vouloir donner à ce rapprochement plus d’importance qu’il ne faut, il est certain que Mme Viardot a pris trop au sérieux les applaudissemens qui lui ont été prodigués, dès l’enfance, par une société complaisante dont le goût a toujours été équivoque. Aussi, après avoir reçu les ovations enthousiastes d’un petit cénacle d’initiés où M. Reber passait pour un homme de génie, M. Berlioz pour un compositeur, M. Liszt pour un écrivain, et Mme Sand pour un bon juge en musique, Mme Viardot a-t-elle été fort étonnée de l’accueil que lui a fait ce grand public, qui n’entend pas malice, mais en qui réside après tout la voix de Dieu. Nous ne voudrions d’autres témoignages de la vérité de nos observations que l’exemple tout récent que nous a donné Mme Viardot dans le Barbier de Rossini.

Mme Viardot a eu l’ambition de changer à peu près tous les passages ai connus de l’air una voce poco fa; elle a voulu prêter, comme on dit, de la lumière au soleil et de l’esprit au bon Dieu. N’y avait-il pas de la témérité aussi à venir chanter devant le public des Italiens le rondo de la Cenerentola, où la voix admirable de l’Alboni était si claire, et répandait dans la salle cette sonorité pastosa et charmante dont l’organe de Mme Viardot est précisément dépourvu ? Dans il Trovatore, Mme Viardot a trouvé des accens impérieux et pathétiques dont Mme Borghi-Mamo n’a pas le secret, et elle a donné au personnage de la zingara une physionomie sauvage où l’on a reconnu la digne sœur de Mme Malibran.

Au théâtre de l’Opéra-Comique, on a repris les Diamans de la Couronne, une de ces agréables partitions où M. Auber a semé tant d’esprit, de grâce et de mélodies faciles. Mlle Caroline Duprez, après avoir conduit vaillamment l’Étoile du Nord jusqu’à la centième représentation, est apparue sous un nouveau costume avec autant d’aisance que si le rôle de la reine de Portugal eût été écrit expressément pour sa voix et sa personne. Pourquoi faut-il qu’avec tant de courage, d’ardeur et une imagination si souple, Mlle Caroline Duprez ne puisse modérer un peu l’activité fébrile qui la dévore ? Elle use et mésuse des précieuses facultés qu’elle tient de la nature. Elle se prodigue inutilement et dépense en folles tentatives un souffle qui a besoin d’être ménagé. Que Mlle Caroline Duprez ait constamment devant les yeux l’exemple de Mme Ugalde, hélas ! dont la chute est aussi profonde qu’irrémédiable.

Au Théâtre-Lyrique, où Robin des Bois fait pâlir la gloire du Muletier de Tolède et de Mme Cabel, étoile qui file, file et ne tardera pas à s’éclipser, on vient de donner un opéra en un acte, les Charmeurs, dont la musique est de M. Poise. Quand nous disons que la musique des Charmeurs est de la composition de M. Poise, c’est une manière de parler, car elle a été faite d’abord par M. Auber et revue ensuite par M. Adam. En effet, M. Poise, qui n’est pas dépourvu de talent, ni d’un certain sentiment de la scène, est un imitateur trop scrupuleux de la manière de M. Adam, dont il est l’élève, et de M. Auber, le chef de la famille. Il est bon sans doute de prendre son bien partout où on le trouve, à la condition cependant de savoir se l’approprier comme Molière.

La Juive de M. Halévy, qui n’avait pas été donnée depuis plusieurs années, faute d’un ténor capable de chanter le rôle d’Éléazar, a été reprise à l’Opéra il y a quelques jours. Ce bel ouvrage, qui remonte à l’année 1835, n’a rien perdu des grandes qualités qui ont fait son succès et qui pourront le maintenir au répertoire. M. Halévy a rarement été aussi bien inspiré, et l’on peut même affirmer que, sans contester le mérite des opéras nombreux qu’il a composés depuis, la Juive est restée son meilleur titre, c’est-à-dire la conception dramatique qui a le mieux répondu aux instincts élevés de sa nature. On y sent circuler partout une émotion réelle qui jaillit sans efforts de la source intérieure, et qui est toujours appropriée au caractère des personnages. Les mélodies en sont larges et belles, les accompagnemens nourris et lumineux et sans aucun de ces effets curieux de sonorité auxquels s’est abandonné depuis le savant compositeur. L’influence de l’école italienne est très sensible dans la Juive. On la retrouve aussi bien dans la contexture de la partie vocale que dans l’instrumentation, qui est puissante et colorée. Pourquoi M. Halévy, tout en cherchant à se modifier ainsi que le veut la loi de la nature humaine, qui ne peut rester immobile, eût-elle atteint la perfection et le bonheur, a-t-il perdu de vue, en avançant dans la carrière, ce beau début de la Juive ? Pourquoi s’est-il abandonné aux sollicitations intéressées des impresarj, qui ont exigé de lui des efforts qui ont troublé l’équilibre de ses facultés ? Pressé par le temps et les exigences des virtuoses, M. Halévy, dont l’esprit et le goût sont à la hauteur de son talent, s’est vu forcé à des concessions étranges, à chercher des effets hors des voies naturelles, à combiner laborieusement des points d’orgue, au lieu d’attendre les faveurs de la Muse, qui n’aime point à être violentée. Ce sont ces défaillances du maître qui ont parfois amené sous notre plume des paroles amères contre M. Halévy, dont personne plus que nous n’estime le savoir et les facultés. Nous aimons d’ailleurs les artistes qui se respectent et qui ne font pas à la publicité vulgaire de lâches concessions. Noblesse oblige, et c’est parce que M. Halévy s’oublie quelquefois jusqu’à louer dans les feuilles quotidiennes d’indignes ébauches dont il n’admettrait pas les auteurs dans sa classe de contre-point, que nous avons dû élever la voix contre un pareil scandale.

L’exécution de la Juive a été ce qu’il était facile de prévoir d’avance, car Mlle Cruvelli a donné depuis longtemps la mesure de son intelligence et de sa docilité. Ce rôle de Rachel, qui est l’un des plus beaux qu’il y ait au répertoire de l’Opéra, et dans lequel Mlle Falcon était si pathétique et si touchante, comment Mlle Cruvelli l’a-t-elle conçu ? Il serait difficile de répondre à cette question, qui ferait supposer que la belle cantatrice se donne la peine de méditer et d’étudier quoi que ce soit. N’a-t-elle pas été proclamée une grande virtuose par des admirateurs qu’elle soudoie, et ne gagne-t-elle pas des sommes fabuleuses avec lesquelles on pourrait avoir à l’Opéra deux ou trois jeunes élèves qui donneraient des espérances ? pour nous, qui n’avons jamais eu d’illusion sur Mlle Cruvelli, nous l’avons trouvée dans la Juive ce qu’elle a été dans la Vestale, ce qu’elle sera partout et toujours. M. Gueymard au contraire a chanté le rôle d’Éléazar avec un succès mérité, tant il est vrai que des facultés ordinaires bien dirigées atteignent le but que manquent souvent de plus vastes ambitions. Assurément M. Gueymard n’est point un artiste supérieur; il lui manque pour cela l’instinct qui devine ce que ne peut enseigner l’école, et la souplesse d’imagination, qui s’assimile les élémens de la tradition; mais il a de la modestie et de la docilité, et sa voix stridente rend assez bien les effets qui ont été créés soit par Nourrit, soit par M. Duprez, qui a donné au personnage d’Éléazar l’empreinte de son individualité. Peut-être même ce rôle d’Éléazar est-il en effet la seule création où M. Duprez ait fait preuve d’invention dramatique. Quoi qu’il en soit, M. Gueymard a dit avec chaleur la belle imprécation du final du premier acte : O Rachel, ô ma fille! ainsi que l’air de la pâque, le trio des sequins et le duo du quatrième acte avec le cardinal, où M. Depassio l’a fort bien secondé. Ah ! si nous avions la puissance magique d’une fée, quelle cantatrice nous formerions avec la voix magnifique, le port de reine de Mlle Sophie Cruvelli, l’intelligence, l’ardeur et le style de Mlle Caroline Duprez ! Le rêve d’un idéal qu’on poursuit est souvent la seule consolation qui reste à la critique, au milieu des tristes réalités où elle s’agite; ce qui prouve, pour le dire en passant, qu’elle est contestable, la proposition émise ici par un grave et éloquent historien, — que les créations de Dieu, c’est-à-dire de la nature, sont supérieures à celles du génie !


P. SCUDO.

LE GYMNASE. — Ceinture dorée, par M. Emile Augier.

« Quand la vertu s’est enfuie des cœurs, elle se réfugie sur les lèvres. » Ces paroles, écrites au siècle dernier par Jean-Jacques Rousseau, pourraient servir d’épigraphe à la comédie nouvelle de M. Emile Augier aussi bien qu’à la comédie de M. Ponsard. Jamais le veau d’or n’a compté plus d’adorateurs que de nos jours, et jamais le désintéressement n’a rencontré d’apôtres plus fervens. Je n’ai pas à revenir sur l’Honneur et l’Argent; c’est un plaidoyer plutôt qu’une comédie. Le nouvel ouvrage de M. Augier satisfait du moins aux conditions du genre. Finesse d’observation, traits spirituels, dialogue vif et mordant, l’auteur n’a rien négligé pour tenir en haleine l’attention de l’auditoire. La comédie est son vrai domaine, quoiqu’il soit loin encore de l’avoir exploré tout entier. Il a souvent accordé trop d’importance à la fantaisie, et, sans le savoir peut-être, il a semblé donner raison au professeur de Bonn qui mettait le Roi de Cocagne au-dessus des Femmes savantes. Heureusement la fantaisie ne le gouverne pas en souveraine absolue. Il est ramené par l’instinct naturel de son esprit à la peinture des vices et des ridicules.

Ceinture dorée n’est pas une œuvre accomplie; mais le dessin des caractères, la trame du dialogue et la marche de l’action se recommandent par des mérites vraiment littéraires. Cependant ce serait trahir les intérêts du goût que de cacher à l’auteur les fautes où il est tombé. Roussel, le personnage principal, est étudié avec soin; mais il touche au drame aussi souvent, plus souvent peut-être qu’à la comédie. Le modèle d’un tel personnage s’offre-t-il souvent à nos yeux ? pour oser l’affirmer, il faudrait méconnaître singulièrement le train du monde. Les millionnaires enrichis par des moyens illégitimes n’ont guère l’habitude de pleurer sur l’origine de leur fortune; ils donnent des fêtes, ils écoutent d’une oreille complaisante les flatteries de leurs courtisans, et le remords ne vient pas troubler leur joie. Ceux qui gémissent sur la honte cachée au fond de leur richesse sont trop peu nombreux pour servir d’expression à la société. Cependant je ne refuse pas au poète comique le droit de les mettre en scène, car s’ils ne représentent pas les sentimens qui dominent le monde, il n’est pas inutile de les offrir en exemple à la foule désœuvrée; leurs souffrances renferment une leçon qui peut relever la dignité morale de notre temps. Je ne saurais donc blâmer M. Emile Augier, quoique les millionnaires repentans forment aujourd’hui une tribu très peu nombreuse. Voyons comment il a mis en œuvre l’idée généreuse dont il s’était emparé.

Roussel a une fille pourvue de toutes les grâces de la jeunesse, belle, spirituelle, enviée de toutes ses compagnes, dont la main est disputée par de nombreux prétendans, et c’est dans sa fille qu’il doit trouver son châtiment. Caliste, en effet, qui ne méprise pas son père, car elle ignore l’origine impure de sa fortune, Caliste a la prétention d’être aimée pour elle-même. Elle dédaigne tous les hommes qui veulent l’épouser; elle ne voit dans leur empressement qu’un hommage rendu à sa dot : position difficile pour la fille unique d’un millionnaire ! Elle n’acceptera que la main de l’homme qui l’aura dédaignée. Caliste, malgré sa beauté, malgré la vivacité de son esprit, risquerait fort de coiffer sainte Catherine, si elle ne trouvait à propos sur sa route M. de Trélan, qui refuse sans hésiter l’héritage de Roussel. Cependant M. de Trélan aime Caliste, mais il sait par lui-même,-et à ses dépens, comment Roussel s’est enrichi, et ne veut pas échanger son nom contre une fortune achetée par la honte. Caliste sait bon gré à M. de Trélan de son dédain, sans deviner les motifs secrets de sa conduite. M. de Trélan veut partir pour la Perse, afin d’oublier la femme qu’il aime. Roussel, étonné de son refus, jette les yeux sur Balardier, son agent de change, dont la conscience complaisante accepte la fortune sans demander d’où elle vient. Heureusement Caliste rencontre M. de Trélan chez Amélie, une de ses amies, qui a deviné la mutuelle passion des deux amans. Balardier, par une fausse spéculation à la Bourse, trouve moyen de ruiner son futur beau-père, et M. de Trélan épouse Caliste, qui, sans lui dire qu’elle l’aime, laisse échapper quelque! paroles dont le sens n’est pas douteux. Il se sent aimé, et ne songe plus à partir pour la Perse. Tout s’arrange pour le mieux. Cependant les auditeurs attentifs, qui se souvenaient de la donnée primitive exposée au premier acte, se demandaient en sortant comment la ruine de Roussel avait réduit au silence les scrupules de M. de Trélan, car la ruine ne l’a pas réhabilité : riche ou pauvre, il demeure ce qu’il était; qu’il foule sous ses pieds le carreau nu d’une mansarde ou les tapis d’Aubusson, c’est toujours un malhonnête homme. M. de Trélan n’a pas une vertu de fer. Sans cette indulgence inattendue, Caliste pouvait demeurer fille toute sa vie.

J’en ai dit assez pour montrer tout ce qu’il y a de vrai dans la donnée, tout ce qu’il y a d’incomplet dans le développement ou plutôt tout ce qu’il y a d’inconséquent dans la mise en œuvre. Je reconnais volontiers que le personnage de Caliste est traité avec une grâce exquise, et que l’auteur a fait preuve d’une grande finesse d’observation dans l’analyse de ce cœur fier et ingénu; mais ce rare mérite, que je me plais à louer, ne ferme pas mes yeux aux défauts que relèverait un enfant. L’indulgence de M. de Trélan pour le beau-père ruiné dont il méprisait tout à l’heure les millions a de quoi nous surprendre. Puisque M. Augier, fidèle à la définition antique de la comédie, veut châtier les mœurs en riant, nous avons le droit de lui demander où est le châtiment de Roussel. Le père de Caliste s’était enrichi par la ruse et l’improbité, M. de Trélan refusait la main de sa fille pour ne pas salir son blason; il suffit d’un coup de bourse malheureux pour réhabiliter le millionnaire sans vergogne, sans foi ni loi : en vérité c’est trop de complaisance. Si c’est là ce que M. Augier appelle châtier les mœurs, il comprend d’une manière bien incomplète la définition antique de la comédie. Ce n’est pas ainsi que l’entendait Molière.

Ce n’est pas d’ailleurs la seule objection que soulève Ceinture dorée. Le titre même a de quoi nous étonner, car ce titre n’est qu’un débris d’un proverbe populaire : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. » Or ce proverbe rappelle naturellement notre pensée vers les courtisanes de la renaissance, et le personnage principal de la comédie nouvelle est un millionnaire repentant. Le titre n’est donc pas d’accord avec la donnée. Je ne voudrais pas insister sur cette objection; cependant il m’est impossible de la passer sous silence, car il faut appeler les choses par leur nom.

Quant au style de Ceinture dorée, je louerai volontiers l’éclat dont l’auteur a su le revêtir; mais je me permettrai de blâmer sans réserve l’importance trop grande qu’il accorde aux détails. Il oublie trop facilement l’effet de l’ensemble pour assortir des images coquettes, pour aiguiser tantôt une épigramme, tantôt un madrigal. Il imite et il rappelle le bel esprit des Fausses Confidences aussi volontiers et plus souvent que la franche allure des Femmes savantes. Les femmes lui pardonnent sans peine ce tribut payé au mauvais goût, car Marivaux, qui a divinisé leurs ruses et leurs faiblesses, n’a pas à leurs yeux une moindre valeur que le poète loyal qui s’est moqué de leurs ridicules; mais les auditeurs éclairés ont le droit de gourmander M. Augier toutes les fois qu’il sacrifie aux faux dieux. Les applaudissemens prodigués aux concetti par les mains les plus blanches et les plus mignonnes ne changent rien aux conditions fondamentales de l’art. Émouvoir, attendrir, égayer, vaudront toujours mieux qu’étonner. Or, si M. Augier nous attendrit et nous égaie quelquefois dans Ceinture dorée, il nous étonne plus souvent encore par la ciselure ingénieuse et patiente des images. Les hommes du métier admirent cet habile maniement du langage, les auditeurs qui n’ont jamais pratiqué l’art d’écrire demeurent froids devant ces prouesses. L’auteur comique peut-il préférer l’approbation des lettrés à l’hilarité, à l’émotion de la foule ? M. Augier a trop d’esprit et de bon sens pour que je ne lui abandonne pas le choix de la réponse.


GUSTAVE PLANCHE.


REVUE LITTÉRAIRE.
Lutèce, par M. Henri Heine.

M. Henri Heine poursuit, à travers les premières années de sa vie littéraire, ce voyage rétrospectif dont les Aveux d’un Poète ont été comme la brillante préface. La Lutèce, dont une édition française est au moment de paraître [1], nous transporte à l’époque où l’auteur des Reisebilder jugeait Paris et les Parisiens à travers tous les enchantemens, toutes les ivresses d’un premier séjour en France. Ce qu’on remarque surtout dans ces lettres, écrites durant la dernière période de la monarchie de juillet, de 1840 à 1848, c’est un singulier mélange de gaieté et d’enthousiasme, de raillerie et de bienveillance, d’observation sérieuse et de fantaisie. Un sentiment sympathique plane d’ailleurs au-dessus de toutes ces appréciations ou plutôt de ces impressions si diverses, au-dessus de ces éloges aiguisés comme des satires et de ces portraits où le caricaturiste remplace trop souvent le peintre. M. Heine aime la France; il a beau ne pas ménager les épigrammes à ses hommes politiques, ni les dures vérités à ses poètes : au fond, il reste attaché sincèrement à notre pays, et il en parle à l’occasion avec cette chaleur pénétrante qui rachète bien des écarts de l’ironie. Il est superflu au reste d’insister sur cette alliance si rare du rire et de l’émotion qui est un des charmes bien connus des écrits de M. Heine. La meilleure manière d’apprécier un humoriste, c’est de le citer, et c’est par quelques citations que nous voulons faire connaître Lutèce. Indiquons d’abord, — Par un passage de l’épître dédicatoire, adressée au prince Puckler-Muskau et placée en tête de ces lettres, — quel est le sujet, quel est le plan du livre. « Je parle de cette époque qu’on nommait du temps du règne de Louis-Philippe l’époque parlementaire... L’époque la plus florissante de la période parlementaire fut sous le ministère du 1er mars et dans les premières années du ministère du 29 novembre 1840... Mes lettres de Paris ne vont pas jusqu’à la catastrophe du 24 février, mais on en voit déjà à chaque page poindre la menace, et elle est présagée constamment avec cette douleur prophétique que nous trouvons dans l’antique épopée, où la conflagration de Troie ne forme pas la conclusion, mais pétille d’avance mystérieusement dans chaque vers de l’Iliade. Je n’ai pas décrit l’orage, mais les grosses nuées qui le portaient dans leurs flancs, et qui s’avançaient sombres à faire frémir. J’ai fait des rapports fréquens et précis sur ces légions sinistres, sur ces titans troglodytes qui étaient aux aguets dans les couches infimes de la société, et j’ai laissé entrevoir qu’ils surgiraient de leur obscurité, quand leur jour serait venu. Ces êtres ténébreux, ces monstres sans nom, auxquels appartient l’avenir, n’étaient alors regardés généralement qu’à travers le gros bout de la lorgnette, et envisagés ainsi, ils avaient réellement l’air de pucerons en démence; mais je les ai montrés dans leur grandeur naturelle, sous leur vrai jour, et vus de la sorte, ils ressemblaient aux crocodiles les plus formidables, aux dragons les plus gigantesques qui soient jamais sortis de la fange des abîmes.

« Pour égayer la monotonie des correspondances politiques, je les ai entremêlées de descriptions puisées dans le domaine des arts et des sciences, dans les salles de danse de la bonne et de la mauvaise société. Si parmi de telles arabesques j’ai tracé parfois des caricatures de virtuose par trop bouffonnes, je ne l’ai pas fait pour causer un crève-cœur à tel ou tel honnête tapoteur de piano-forté ou râcleur de violoncelle, oublié d’ailleurs depuis assez longtemps, mais seulement pour fournir le tableau de l’époque jusque dans ses moindres nuances. Un daguerréotype consciencieux doit reproduire la plus humble mouche aussi bien que le plus fier coursier. Or mes lettres lutéciennes sont un livre d’histoire daguerréotype, dans lequel chaque jour s’est peint lui-même, et par l’arrangement de ces portraits quotidiens, l’esprit ordonnateur de l’artiste a donné au public une œuvre où les objets représentés constatent authentiquement leur fidélité par eux-mêmes. Mon livre est donc un produit de la nature et de l’art à la fois, et tandis qu’il suffit peut-être pour le moment aux besoins populaires du lecteur contemporain, il pourra, en tout cas, servir un jour aux historiographes comme une source historique qui porte en elle-même la garantie de son authenticité. »

C’est donc en 1840 que s’ouvre la correspondance intitulée Lutèce, On peut noter dans cette correspondance trois parties distinctes, l’une où se reflètent les incidens politiques de chaque jour, l’autre consacrée aux faits littéraires, la troisième aux aspects de la vie morale. Nous essaierons de donner une idée de chaque partie du livre par un fragment; et quelques pages sur l’état de l’opinion à Paris en avril 1840 montreront à quel point chez M. Heine la pénétration de l’observateur se concilie avec l’instinct prophétique du poète.

« Raconte-moi ce que tu as semé aujourd’hui, et je te prédirai ce que tu récolteras demain! — Je pensais ces jours-ci à ce proverbe du brave Sancho Pança, en visitant quelques ateliers du faubourg Saint-Marceau, et en voyant quels livres on répand parmi les ouvriers, cette partie la plus vigoureuse de la classe inférieure. J’y trouvai plusieurs nouvelles éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat sous forme de livraisons à deux sous, l’Histoire de la Révolution par Cabet, le libelle envenimé de Cormenin, la Doctrine et la conjuration de Babœuf par Buonarotti, etc., écrits qui avaient comme une odeur de sang. J’entendis chanter des chansons qui semblaient avoir été composées dans l’enfer, et dont les refrains témoignaient d’une fureur, d’une exaspération à faire frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses usines où l’on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, des figures d’hommes demi-nus et sombres battent la mesure avec leurs grands marteaux de fer sur l’enclume cyclopéenne. Un tel accompagnement est du plus grand effet, de même que l’illumination de ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et passion !

« Comme un fruit de cette semence, la république menace de sortir tôt ou tard du sol français. Nous devons en effet concevoir cette crainte; mais nous sommes en même temps convaincus que le règne républicain ne pourra jamais être de longue durée en France, cette patrie de la coquetterie et de la vanité. Même en supposant que le caractère national des Français soit compatible avec le républicanisme, nous n’en sommes pas moins en droit d’affirmer que la république, telle que nos radicaux la rêvent, ne pourra pas se maintenir longtemps. Dans le principe de vie même d’une telle république se trouve déjà le germe de sa mort prématurée : elle est condamnée à mourir dans sa fleur. Quelle que soit la constitution d’un état, il ne se maintient pas uniquement par l’esprit national et le patriotisme de la masse du peuple, comme on le croit d’ordinaire, mais il se maintient surtout par la puissance intellectuelle des grandes individualités qui le dirigent. Or nous savons que dans une république de l’espèce désignée règne un esprit d’égalité extrêmement jaloux, qui repousse toujours toutes les individualités distinguées et les rend même impossibles. De la sorte, dans les temps de calamité et de péril, il n’y aura que des épiciers vertueux, d’honnêtes bonnetiers et autres braves gens de la même farine, pour se mettre à la tête de la chose publique. Par ce vice fondamental de leur nature, ces républiques périront toujours misérablement, aussitôt qu’elles entreront dans un combat décisif avec des oligarchies ou des aristocraties énergiques, représentées par de grandes individualités. Et c’est ce qui aurait lieu inévitablement du moment que la république serait déclarée en France.

« Si le temps de paix dont nous jouissons maintenant est très favorable à la propagation des doctrines républicaines, il n’en dissout pas moins parmi les républicains eux-mêmes tous les liens d’union ; l’esprit soupçonneux et mesquinement envieux de ces gens a besoin d’être occupé par l’action ; sans cela, il se perd dans de subtiles discussions et d’aigres disputes de jalousie, qui dégénèrent en inimitiés mortelles. Ils ont peu d’affection pour leurs amis, et beaucoup de haine pour ceux qui, par la force d’une pensée progressive, penchent vers une conviction opposée à la leur. Ils se montrent alors très prodigues de reproches d’ambition et même de corruptibilité. Avec leur esprit borné, ils ne comprennent jamais que leurs anciens alliés sont quelquefois, par divergence d’opinion, forcés de s’éloigner d’eux. Incapables d’entrevoir les motifs rationnels d’un pareil éloignement, ils se récrient tout de suite contre des motifs pécuniaires supposés. Ces cris sont caractéristiques. Les républicains se sont, une fois pour toutes, brouillés complètement avec l’argent, et tout ce qui peut leur arriver de mal est attribué par eux à l’influence de ce métal. En effet, l’argent sert à leurs adversaires de barricades, de bouclier et d’arme contre eux; l’argent est peut-être même leur véritable adversaire, le Pitt et le Cobourg d’aujourd’hui, et ils déblatèrent contre cet ennemi, selon la façon des anciens sans-culottes. Au fond, il faut l’avouer, ils sont guidés par un juste instinct. Quant à la doctrine nouvelle qui envisage toutes les questions sociales d’un point de vue plus élevé, et qui se distingue du républicanisme banal aussi avantageusement qu’un manteau de pourpre impérial se distingue d’une blouse de grisâtre égalité; quant à cette doctrine, les républicains n’ont pas grand’chose à en redouter, car la grande masse du peuple en est encore aussi éloignée qu’eux-mêmes. La grande masse, la haute et la basse plèbe, la noble bourgeoisie et la noblesse bourgeoise, tous les notables de l’honnête médiocrité comprennent très bien d’ailleurs le républicanisme, ils comprennent à merveille cette doctrine, qui n’exige pas beaucoup de connaissances préliminaires, qui convient à la fois à tous leurs petits sentimens et à toutes leurs étroites pensées, et qu’ils professeraient même publiquement, s’ils ne risquaient par là d’entrer en conflit avec l’argent. Chaque écu est un valeureux combattant contre le républicanisme, et chaque napoléon est un Achille. Un républicain hait donc l’argent à juste titre, et quand il s’empare de cet ennemi, hélas! alors la victoire est pire que la défaite : le républicain qui s’est emparé de l’argent a cessé d’être républicain î Il ressemble à ce soldat autrichien qui criait : « Mon caporal, j’ai fait un prisonnier ! » mais qui, lorsque le caporal lui dit d’amener son prisonnier, répondit : « Je ne peux pas, car il me relient. »

« De même que les républicains, les légitimistes sont occupés à mettre à profit les années de paix pour faire leurs semailles, et c’est surtout dans le sol paisible de la province qu’ils répandent la semence d’où ils espèrent voir naître leur salut. Ils se promettent les plus grands fruits de l’œuvre d’une propagande qui tâche de rétablir l’autorité de l’église, en fondant des établissemens d’instruction et en subjuguant l’esprit de la population campagnarde. Ils se flattent qu’avec la foi du bon vieux temps leurs privilèges du bon vieux temps reprendront aussi le dessus. C’est pourquoi ou voit des femmes de la plus haute naissance devenir, pour ainsi dire, les dames patronesses de la religion; elles font parade de leurs sentimens dévots et cherchent à gagner des âmes pour le ciel, en attirant par leur exemple tout le beau monde dans les églises... Cela durera-t-il longtemps ?...

«Les dents de dragon que sèment les républicains et les légitimistes nous sont connues maintenant, et nous ne serions pas surpris de les voir un jour éclore et surgir du sol en combattans armés, puis s’égorger les uns les autres, ou bien fraterniser ensemble. Oui, cette dernière chose est possible : n’y a-t-il pas ici un prêtre qui, par ses sanguinaires paroles de croyant, espère consacrer l’alliance des hommes du bûcher et des hommes de la guillotine ? » Mais le poète est bientôt distrait des tristes réalités de la vie sociale et politique par le mouvement de la vie littéraire. Au milieu de pages d’une sévérité peut-être excessive sur Victor Hugo, nous remarquons un passage où le rapprochement de l’auteur des Orientales et de George Sand lui fournit l’occasion de rectifier quelques erreurs du public allemand, que M. Heine a toujours sous les yeux, ne l’oublions pas, en écrivant Lutèce.

« George Sand pour la prose et Alfred de Musset pour les vers surpassent leurs contemporains français, et dans tous les cas ils sont supérieurs à M. Victor Hugo, cet auteur si vanté, qui, avec une persévérance opiniâtre et presque insensée, a fait accroire à ses compatriotes, et à la fin à lui-même, qu’il était le plus grand poète de la France. Est-ce réellement là son idée fixe ? En tout cas, ce n’est pas la nôtre. Chose bizarre! la qualité qui lui manque surtout est justement celle que les Français estiment le plus, et dont ils sont particulièrement doués eux-mêmes : je veux dire le goût. Comme ils avaient rencontré cette qualité chez tous les écrivains de leur pays, l’absence complète de goût chez Victor Hugo leur parut, peut-être à juste titre, de l’originalité. Ce que nous regrettons surtout de ne pas trouver en lui, c’est ce que nous, Allemands, nous appelons le naturel. Victor Hugo est forcé et faux, et souvent dans le même vers l’un des hémistiches est en contradiction avec l’autre; il est essentiellement froid, comme l’est le diable d’après les assertions des sorcières, froid et glacial même dans ses effusions les plus passionnées. Son enthousiasme n’est qu’une fantasmagorie, un calcul sans amour, ou plutôt il n’aime que lui-même.

« Pour caractériser plus aisément les œuvres de George Sand, il nous suffira de dire qu’elles forment un contraste absolu avec les productions de Victor Hugo... Le génie de George Sand a les formes les mieux arrondies et les plus suavement belles; tout ce qu’elle sent et pense respire la grâce et fait deviner des profondeurs immenses. Son style est une révélation en fait de forme pure et mélodieuse. »

Après la vie politique et littéraire, ainsi fixée dans quelques portraits, vient la vie morale. Ici M. Heine se donne pleine carrière, ne reculant devant aucun des aspects de cette société parisienne si étrange et si séduisante dans ses contrastes, à l’époque surtout où se place le poète. Suivons-le dans les faubourgs, à la date du 29 juillet 1842, observant tour à tour le peuple et la bourgeoisie, et, à propos d’une causerie sur l’éléphant de la place de la Bastille, cherchant à pénétrer l’esprit qui les anime.

« Le conseil municipal de Paris a résolu de ne pas détruire, comme on en avait d’abord l’intention, le modèle d’éléphant établi sur la place de la Bastille, mais de s’en servir pour une fonte en airain, et d’ériger à l’entrée de la barrière du Trône le monument coulé dans le vieux moule. Cet arrêté municipal est presque aussi chaudement discuté dans le peuple des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau que la question de la régence dans les classes supérieures de la société. Ce colossal éléphant de plâtre, qui fut élevé déjà du temps de l’empire, devait plus tard servir de modèle au monument qu’on se proposait de consacrer à la révolution de juillet, sur la place de la Bastille. Depuis, on changea d’avis et l’on dressa à la mémoire de ce glorieux événement la grande colonne de juillet; mais alors la démolition projetée de l’éléphant suscita de grandes craintes, car parmi le peuple courait le bruit sinistre qu’un nombre incalculable de rats s’étaient nichés dans le sein de l’éléphant, et qu’il y avait à redouter, en cas de destruction du grand monstre de plâtre, qu’une légion de monstres bien plus petits, mais plus dangereux, ne vint à paraître et à envahir les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Tous les cotillons de ces parages tremblaient à l’idée d’un tel péril, et les hommes eux-mêmes furent saisis d’une frayeur secrète en pensant à l’invasion de ces voraces barbares à longue queue. On adressa les instances les plus respectueuses à la municipalité, et celle-ci ajourna en conséquence la démolition du grand éléphant de plâtre, qui depuis lors resta pendant des années tranquillement debout sur la place de la Bastille. Singulier pays, où, malgré la manie générale de destruction, bien des choses mauvaises se conservent, parce que l’on craint des choses pires qui pourraient les remplacer!...

« La bourgeoisie de France est possédée elle-même du démon de la destruction, et bien qu’elle ne redoute pas précisément la république, elle a cependant une peur instinctive du communisme, de ces sombres compagnons qui, semblables à des rats, sortiraient en foule envahissante des débris du régime actuel. Oui, d’une république dans l’ancien genre, même d’un peu de terrorisme à la Robespierre, la bourgeoisie française n’aurait pas grand’peur; elle se réconcilierait aisément avec cette forme de gouvernement, et elle monterait paisiblement la garde pour la défendre, car la bourgeoisie veut avant tout l’ordre et la protection des lois de propriété existantes, — exigences qu’une république peut satisfaire aussi bien que la royauté. Mais ces boutiquiers pressentent d’instinct, comme je l’ai dit, que la république ne serait plus de nos jours l’expression des principes de 89, qu’elle serait seulement la forme sous laquelle s’établirait un nouveau et insolite régime de prolétaires, avec tous les dogmes de la communauté des biens. Ils sont conservateurs par une nécessité matérielle, non par une conviction intime, et la peur est ici l’appui de tout ce qui existe.

« Cette peur subsistera-t-elle encore longtemps ? Est-ce que la légèreté nationale ne saisira pas un beau matin les esprits, et n’entraînera pas même les plus craintifs dans le tourbillon de la révolution ? Je ne sais, mais c’est possible. Les Français ont la mémoire courte, et ils oublient jusqu’à leurs appréhensions les mieux fondées. C’est pourquoi ils entrent si souvent en scène comme acteurs, et même comme acteurs principaux, dans l’immense tragédie que le bon Dieu fait représenter sur terre. D’autres peuples n’ont leur grande période de mouvement, leur histoire, que dans l’adolescence, à l’âge où ils se jettent inexpérimentés dans l’action; car plus tard, dans l’âge mûr, la réflexion et le calcul des conséquences détournent les peuples comme les individus des actions précipitées, et c’est seulement sous l’impulsion d’un besoin extérieur, non pas de gaieté de cœur, que ces peuples virils se lancent dans l’arène de l’histoire universelle. Mais les Français gardent toujours l’étourderie de la jeunesse, et quoi qu’ils aient fait et souffert hier, ils n’y pensent plus aujourd’hui, le passé s’efface dans leur mémoire, et le jour nouveau les pousse à de nouvelles actions, à de nouvelles souffrances. Ils ne veulent pas vieillir, et ils croient peut-être se conserver la jeunesse elle-même en ne se départant pas de la légèreté, de l’insouciance et de la générosité juvéniles! Oui, la générosité, une bonté non-seulement juvénile, mais même puérile, dans le pardon des offenses, forme un trait fondamental dans le caractère des Français; mais je ne puis m’empêcher d’ajouter que cette vertu émane de la même source que leurs défauts, — le manque de mémoire. L’idée de « pardonner» répond en effet chez ce peuple au mot « oublier, » oublier les offenses. S’il n’en était pas ainsi, il y aurait journellement des meurtres et des assassinats à Paris, où à chaque pas se rencontrent des hommes qui ont entre eux quelque grief sanglant. »

Nous n’avons choisi que quelques pages caractéristiques dans la Lutèce. Ces fragmens, où l’écrivain allemand juge avec une égale sûreté les partis politiques, les partis littéraires et ce qu’on pourrait nommer les partis sociaux, — ces fragmens suffisent pour donner une idée du point de vue auquel s’est placé l’observateur. Quant à la forme, M. Heine use largement des libertés du cadre épistolaire. Il n’y a plus ici, comme dans les Reisebilder, une sorte de transfiguration poétique de la nature et des hommes. La réalité est serrée de plus près, et ce qui frappe à travers les mille détours de cette causerie pétulante, c’est, nous le répétons, une netteté de coup d’œil sur laquelle certaines boutades humoristiques ne sauraient donner le change au lecteur. Nous avons parlé tout à l’heure de l’instinct prophétique de M. Heine, et nous ne pouvons mieux terminer ce rapide aperçu de son livre que par quelques lignes qui témoignent de cet instinct au plus haut degré. Le même homme qui a entrevu les sombres perspectives de février derrière les émotions belliqueuses de 1840 pressentait aussi dès cette époque toute l’étendue des conséquences de la question d’Orient.

« Ah! que cette question d’Orient est terrible! écrivait l’auteur de Lutèce en janvier 1841. A chaque embarras, elle nous présente sa face hideuse en grinçant les dents d’un air sarcastique. Si nous voulons dès à présent prévenir le danger qui nous menace de ce côté, nous avons la guerre; si au contraire nous voulons rester spectateurs patiens des progrès du mal, nous avons la certitude d’un joug étranger. C’est un fâcheux dilemme. De quelque manière qu’elle se conduise, la pauvre vierge Europe, — qu’elle veille prudemment près de sa lampe allumée, ou qu’elle s’endorme, en demoiselle fort imprudente, près de la lampe à demi éteinte, — nul jour de joie ne l’attend. »


V. DE MARS.


Erratum. — Par une erreur de l’imprimerie, page 677 de ce volume, article de M. Ampère, on a transporté au haut de la page une ligne qui doit être au bas. Un carton où cette erreur se trouve rectifiée a été envoyé à tous nos souscripteurs avec la livraison du 1er mars dernier. Néanmoins, pour la complète intelligence du texte, en cas d’absence du carton, il suffira de commencer la page 677 par la deuxième ligne :

ces eaux soient emprisonnées dam le marbre, au lieu de n’avoir

et de la finir par la première ligne :

un augure consulter avec Numa lui-même les présages du ciel avant


V. DE MARS.

  1. Chez Michel Lévy, rue Vivienne.