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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1864

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Chronique n° 766
14 mars 1864


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1864.

Nous nous efforcions, avant l’ouverture de la session, de discerner les grands courans qui allaient gouverner avec une puissance supérieure la marche des esprits et des choses en France, et nous montrions, nos lecteurs ne l’ont peut-être point oublié, la coïncidence qui, dans la période où nous entrions, unirait le mouvement des affaires étrangères au réveil de la vie politique intérieure. Notre opinion était que dans cette phase il ne serait plus possible de séparer la politique du dedans de celle du dehors, de faire par préférence de l’une en rejetant arbitrairement l’autre dans l’ombre, qu’il n’y avait plus là une simple question de choix, que les progrès de la vie publique intérieure s’accompliraient parallèlement aux agitations des questions européennes, que les chocs qui éclateraient dans l’une de ces régions retentiraient sur-le-champ dans l’autre. Ce qui se passe depuis quatre mois n’est point de nature à modifier cette façon de voir. De très grandes difficultés ont continué à subsister ou ont éclaté dans la politique générale de l’Europe ; la gravité et l’incertitude des questions étrangères, au lieu d’absorber les esprits et de les détourner de tout le reste, leur ont communiqué un ébranlement, une émotion dont les signes sont de plus en plus visibles dans les manifestations de notre vie intérieure. Oui, l’Europe est en travail, elle est atteinte d’un profond malaise, elle traverse une série de complications dont nul ne voit le terme : l’intelligence, les intérêts, le patriotisme, s’inquiètent des difficultés et des obscurités de la politique étrangère ; mais on dirait que maintenant les problèmes et les soucis de la politique étrangère éveillent, stimulent, aiguisent parmi nous le sentiment de la vie intérieure. Le spectacle de cette renaissance nationale commence à devenir très curieux et très intéressant.

Nous serions fort embarrassés, si nous étions mis en demeure de tracer une description précise de la situation morale et politique toute nouvelle qui se trahit chez nous par mille symptômes. La France est le pays des longs sommeils et des réveils subits. Le premier trait de la situation présente, c’est le sentiment intime dont chacun est pénétré que la nuit où nous nous sommes silencieusement endormis touche à sa fin. Les yeux se sont ouverts ; on se remet sur son séant, on parle, on écoute les voix, les bruits ; on se cherche les uns et les autres comme à tâtons. Le fait important et salutaire dans le vague de ces premiers momens, c’est que l’on se sent très positivement éveillé. La diane de cette aube morale et politique a été sonnée par les dernières élections générales. Un long frémissement a depuis lors parcouru la France : la plupart des réélections ont eu lieu au profit du libéralisme. À côté de la politique, mais dans une sphère qui en est bien voisine, celle des idées religieuses, des publications hardies ont imprimé aux croyances de fortes secousses et ont provoqué de vives agitations. Puis, car il ne faut négliger aucun indice, l’impatient besoin de vie intellectuelle dont le public est possédé s’est manifesté tout à coup par ces lectures, par ces leçons du soir, qui en un clin d’œil sont devenues la mode passionnée de Paris. L’esprit souffle où il veut, disait-on autrefois ; aujourd’hui il souffle où il peut. À la façon dont il s’échappe par les fissures qui viennent de lui être ouvertes, sur l’histoire, sur les sciences, sur la critique littéraire, dans ces réunions nombreuses où la parole vivante se met en contact avec les âmes, on peut espérer que nous ne sommes plus loin du moment où il pourra souffler enfin comme il voudra. La vue de ces choses, ces premiers fourmillemens et bruissemens de la vie ont de quoi plaire à ceux qui n’ont point fermé l’œil durant l’épreuve, et qui ont fait consciencieusement leur métier de veilleurs nocturnes, comme ces serenos que l’on rencontre encore dans les villes d’Espagne, chantant les heures dans le silence de la nuit et balançant mélancoliquement dans les ténèbres des rues étroites leur lanterne au bout d’un bâton.

Nous retrouvons dans les faits dont nous avons à nous occuper aujourd’hui ces divers aspects du mouvement intellectuel et politique de la France. Ce sont d’abord les deux élections de Paris qui doivent avoir lieu le 20 mars et qui sont depuis quinze jours l’occasion d’un mouvement politique très original. Le gouvernement a eu le bon esprit, en cette circonstance, de ne point mettre en avant de candidats officiels ; nous voudrions qu’il nous fût permis de voir dans cette abstention du gouvernement l’inauguration d’un principe général de conduite et une renonciation au système des candidatures officielles. Il ne nous est malheureusement pas possible de pousser si loin la candeur de nos espérances. Il est probable que la certitude seule du triomphe de l’opposition a empêché l’administration de mettre des candidats officiels en avant dans les première et cinquième circonscriptions de Paris. La conduite du gouvernement en cette circonstance a tracé celle des organes de l’opposition. Aucun comité d’opposition ne s’est formé pour guider le choix des électeurs et rallier leurs voix autour de candidats désignés d’avance. De là le curieux caractère des élections auxquelles nous allons assister. Pour fonctionner avec liberté et assurance, le suffrage universel a besoin d’un mécanisme assez compliqué.

Dans le système de ce suffrage, il est impossible que les candidats puissent se faire connaître individuellement de chaque électeur, aillent solliciter les voix à domicile, fassent en un mot ce travail préliminaire personnel que les Anglais appellent cancans. Avec le suffrage universel, les rapports de candidats à électeurs ne peuvent guère s’établir d’une façon efficace que par l’exercice du droit de réunion. Dans le débat des candidatures en réunions publiques, l’action des comités pourrait puiser une autorité naturelle. Les comités formeraient alors sous le contrôle de la discussion une sorte d’intermédiaire régulier, un second degré normal entre les candidats et la masse des électeurs. Le droit de réunion faisant défaut, ce ressort manque chez nous au mécanisme du suffrage universel. La nécessité de suppléer à cette lacune d’une façon quelconque peut seule autoriser une réunion de députés et de journalistes à s’ériger elle-même en comité supérieur et à décréter en quelque sorte une liste d’opposition, comme cela est arrivé aux dernières élections de Paris. Cette nécessité, qui n’apparaît que lorsque l’opposition a en face d’elle des candidats officiels, n’existait pas aujourd’hui. On a donc vu se produire, dans les deux circonscriptions parisiennes qui ont des députés à élire, un grand nombre de candidatures spontanées. La nomination ne pouvant avoir lieu au premier tour que lorsqu’un nom rallie la majorité absolue, si les voix se partagent entre plusieurs candidats, le premier tour de scrutin n’est en quelque sorte qu’une épreuve préparatoire, et il faudra recourir à un second tour. La multiplicité des candidatures spontanées donne une animation d’un caractère nouveau aux élections qui vont avoir lieu. Une candidature ouvrière y a pris place : nous n’avons, quant à nous, aucun préjugé à l’endroit des aspirations qui peuvent entraîner les ouvriers aux honneurs et aux responsabilités de la députation. À propos des candidatures ouvrières et d’autres même, il a été publié des circulaires semées d’expressions qui rappelaient nos anciennes guerres de partis, et qui ont fait dresser l’oreille à quelques-uns. Pour nous, nous ne sommes ni émus ni surpris de ces résurrections du vieux vocabulaire politique ; nous avions toujours prévu que lorsque la vie politique renaîtrait en France, il était impossible que l’on ne vît reparaître quelques-unes des locutions qui étaient en vigueur au moment où a commencé la léthargie de la liberté. C’est l’histoire des paroles gelées, c’est aussi l’histoire du cortège de la Belle au bois dormant se réveillant vêtu à l’antique mode. Cette friperie pourrait faire sourire, elle ne peut pas faire peur : elle ne peut être désormais de plus d’usage dans la vie réelle que les déguisemens historiques qui ont servi aux bals costumés du dernier carnaval. Soyons indulgens d’ailleurs, à la pensée que presque tous nous avons été du cortège de la Belle au bois dormant, et que presque tous nous portons dans notre accoutrement de prodigieux anachronismes. La petite mêlée de noms propres et de mots vieillots qui s’est formée autour des élections parisiennes du moment nous paraît au contraire devoir produire un effet utile : elle excite l’émulation politique. Nous y assistons, pour notre compte, sans professer pour les personnes ni préférence ni antipathie.

Cette scène épisodique des réélections de Paris se détachera donc comme un incident tout à fait isolé sur le fond de notre régime électoral. M. Antonin Lefèvre-Pontalis vient de publier un volume très opportun sur les lois et les mœurs électorales en France et en Angleterre. Ce livre pour ce qui concerne la France, est le résumé très exact de l’expérience que nous venons de faire dans les dernières élections générales et dans la vérification des pouvoirs. M. A. Lefèvre-Pontalis y examine la législation électorale et son application, les candidatures du gouvernement et leurs abus, la jurisprudence électorale et ses conséquences. Il y a là de précieux enseignemens dont il faudra faire son profit dans la routine de nos élections départementales ; mais les leçons de M. Lefèvre-Pontalis ne sont point applicables aux prochaines élections parisiennes. Paris, à qui quelques utopistes réactionnaires parlaient naguère de retirer le droit électoral, présente une exception éclatante quant aux pratiques électorales de ce temps-ci. « La France, disait M. Disraeli dans Coningsby, est une monarchie gouvernée par une république. » Paris reste et sera toujours une république.

On vient d’avoir dans des camps religieux bien différens des émotions fort extraordinaires et fort piquantes. Parmi les catholiques, on a failli assister à la condamnation par le pape des doctrines du Correspondant, organe des catholiques libéraux, et cette condamnation a été sur le point d’atteindre M. de Montalembert. Nous n’aurions point parlé de la disgrâce qui a menacé, chez nous, les catholiques les plus militans et les plus méritans, si le coup, à l’heure qu’il est, n’était point conjuré. Nous eussions fait du tort, à Rome, à M. de Montalembert, si nous avions plus tôt pris sa défense : le client eût été compromis par l’avocat. Le crime dont M. de Montalembert a failli être puni par l’autorité pontificale est d’avoir émis au congrès de Malines de trop libérales idées. Joignez donc les lumières de votre temps à une fidélité chevaleresque aux institutions religieuses du passé, consacrez de vaillans efforts à marier à de nobles croyances des instincts généreux, soutenez pendant une vie entière la gageure paradoxale de rester libéral en étant ultramontain : voilà la récompense qui vous attend ! Ceux que vous défendez vous renient, vos apologies impossibles sont repoussées par ceux même au nom desquels vous les aviez vaillamment entreprises ; vous n’êtes plus en fin de compte qu’un libéral suspect et un catholique désavoué. Si extraordinaires qu’elles puissent paraître au premier abord, des péripéties de ce genre ne nous surprennent point. Nous avons toujours respecté l’illusion de ceux qui ont cru qu’on pouvait faire pénétrer dans la cour de Rome un rayon de sentiment libéral ; mais nous savons bien les conseils de Rome, jamais nos catholiques éclairés, cultivés et généreux, ne balanceront le crédit de tel rustaud énergique répétant avec une grossièreté opiniâtre les rubriques de l’ancien absolutisme.

Un incident non moins étrange est survenu au sein de l’église protestante de Paris, et celui-ci est arrivé jusqu’à l’éclat. Nous voulons parler de la continuation de la suffragance refusée à M. Coquerel fils par le conseil presbytéral de Paris. Le protestantisme condamnant le libre examen, voilà ce qui a excité l’étonnement des libéraux dans la décision du conseil presbytéral ; un pasteur prêchant des doctrines contraires aux croyances de la majorité présumée du troupeau, telle a été l’anomalie à laquelle le conseil a voulu mettre fin. Nous voudrions juger ce différend avec impartialité. Or, si l’on veut être impartial, on est forcé de reconnaître que les récriminations échangées entre les deux partis qui divisent en France l’église protestante, le parti orthodoxe et le parti libéral, ne sont que la conséquence de la position faite à cette église par ses rapports avec l’état. La position que l’état fait aux églises en France nous paraît fausse pour le catholicisme lui-même ; elle est bien plus fausse encore pour le protestantisme. L’exercice n’est permis chez nous qu’aux cultes reconnus par l’état ; ces cultes sont salariés par l’état, et leur administration intérieure fonctionne d’après des règles convenues avec l’état et sanctionnées par lui. Que le concordat et les articles organiques qui en sont l’interprétation politique établie par l’état gênent en plus d’un point très grave les libertés de l’église catholique, les protestations réitérées des évêques et des écrivains catholiques sont là pour nous l’apprendre ; mais les contradictions qui existent au sein du protestantisme organisé en église officielle sont plus choquantes encore. Au sein du catholicisme, les dissidences dogmatiques ne sont point possibles ; prêtre ou laïque, le catholique qui conteste le dogme sort par cela même de l’église et cesse d’en faire partie. Le catholicisme est fondé sur l’autorité et l’unité. Le protestantisme au contraire est fondé sur la liberté d’examen, et aboutit par conséquent à la diversité des interprétations dogmatiques. De là cette tendance du protestantisme, qui en est la vie même, à se diviser, suivant les convictions diverses qui naissent du libre examen, en églises, en congrégations, en sectes différentes. Or l’organisation politique que le protestantisme a reçue en France est pour cette forme du développement des idées chrétiennes un véritable lit de Procuste. Elle produit cette double et contradictoire conséquence, ou de faire de l’église constituée une sorte de corporation sceptique admettant sous une apparence d’unité artificielle les croyances les plus variées et les plus contraires, ou bien d’exclure des libertés et des avantages d’un culte publiquement reconnu des groupes importans de personnes qui, tout en voulant rester protestantes, chrétiennes, unies par un lien religieux, seraient en dissentiment avec l’église constituée touchant le corps des doctrines adoptées et professées par elle. Nous trouvons un exemple frappant de cette contradiction dans le différend qui est survenu entre le corps presbytéral de Paris et M. Coquerel et ses nombreux adhérens.

Observé philosophiquement, le protestantisme admet les variations les plus multipliées. Il serait cependant absurde et injuste de considérer la masse des protestans comme livrée à des vicissitudes indéfinies de croyances. Dans la vie pratique et réelle, la foi d’un protestant ne peut être soumise à d’incessantes variations et demeurer dans cet état de mutation continue que la philosophie allemande appelle le devenir. Chaque église, chaque section du protestantisme se fixe à un certain corps de doctrine, à certains dogmes arrêtés. La politique latitudinaire, indifférente aux dissidences dogmatiques, a toujours été désavouée et combattue par les sectes protestantes les plus zélées, les plus religieuses. La liberté et la tolérance protestantes ne consistent point à couvrir sous une unité relâchée des divergences de croyances ; elles consistent à laisser les dissidens maîtres de sortir de l’église établie pour en aller former une autre. Ainsi sont respectées à la fois et la liberté de ceux qui veulent s’en tenir à l’ancien dogme et la liberté de ceux qui adoptent un symbole nouveau ; mais, pour que cette liberté subsiste réellement, il importe que l’état reconnaisse la liberté des cultes et n’en favorise aucun d’une organisation privilégiée et salariée. Qu’arrive-t-il en effet chez nous ? Le conseil presbytéral de Paris ne veut pas être latitudinaire ; il a son orthodoxie, et il y tient : c’est à ce titre qu’il se sépare de M. Coquerel. Rien de plus naturel, de plus légitime, si l’état n’avait pas chez nous établi un protestantisme officiel. Dans ce cas-là, M. Coquerel, avec les adhérens que lui ont gagnés les qualités de son esprit et de Son caractère, pourrait fonder une autre église, l’église de l’union libérale, à côté de l’église orthodoxe ; mais notre état politique et les mœurs que nos institutions nous ont faites rendent cette entreprise impossible. Pour défendre sa foi, le conseil presbytéral s’expose donc à laisser sans église, sans lien religieux, une portion des protestans de Paris. Ceux qui savent l’heureuse influence que la conservation des cadres religieux exerce sur la société ne peuvent voir sans regret une politique qui aboutit à une pareille conséquence. En d’autres pays, les intelligences les plus affranchies du dogme ont pu, grâce à la liberté des cultes, se maintenir dans un milieu religieux et garder à leur action morale une puissante efficacité. Channing était unitairien ; s’il eût existé en France, les chaires dont dispose le conseil presbytéral lui eussent été fermées. La féconde mission de l’une des âmes les plus religieuses, d’un des plus grands chrétiens de ce siècle, eût été perdue pour l’humanité, ou se fût consumée en de froids et stériles essais de philosophie et de philanthropie. Les chrétiens scrupuleux du conseil presbytéral feraient bien de réfléchir à l’étrange situation que notre politique en matière de culte crée au protestantisme français. Il faut de deux choses l’une : ou bien qu’ils réclament l’entière liberté des cultes, qu’ils répudient les avantages d’une église privilégiée et salariée, qu’ils protestent contre le régime des concordats, dont la résurrection a été une des œuvres les plus rétrogrades de Napoléon, qu’ils travaillent avec une énergie convaincue à l’émancipation religieuse de la France, — ou bien qu’ils suivent la politique des églises d’état couvrant du privilège dont elles jouissent des doctrines qui effarouchent l’orthodoxie, qu’ils imitent l’église d’Angleterre, dont la tolérance s’étend depuis le catholicisme archaïque et mystique du docteur Pusey jusqu’à l’exégèse hardie des auteurs des Essays and Reviews, — qu’ils se résignent en un mot à être latitudinaires.

Ce qui a lieu de surprendre, c’est que l’activité d’opinion qui commence à se faire jour sur plusieurs points ne s’applique pas encore chez nous à la grave question extérieure qui trouble aujourd’hui l’Europe. L’esprit public en France demeure à l’égard du conflit dano-allemand dans un état d’incertitude passive, dans une incertitude plus grande encore que celle où parait être notre gouvernement. À en juger par les correspondances diplomatiques publiées dans le Blue Book anglais, notre diplomatie garde le silence et demeure inactive ; mais son silence a l’air de cacher des réticences. M. Drouyn de Lhuys, dans ses causeries avec lord Cowley, réserve la liberté d’action de la France, ce qui permet de supposer que nous n’entendons point nous renfermer dans la force d’inertie. Quoi qu’il en soit, l’opinion publique parmi nous n’essaie pas même de mesurer la situation que font à la France les mouvemens de l’Allemagne et les combinaisons de la Prusse et de l’Autriche. On ne s’interroge point sur la question des alliances ; on demeure attaché aux incidens qui peuvent naître du travail de négociations auquel le cabinet anglais se livre sans relâche et sans découragement, ou de la continuation des hostilités dans le Jutland.

Ce que l’on attend surtout à l’heure qu’il est, c’est la réponse du Danemark à la proposition d’une conférence. Lord Russell, en annonçant la semaine dernière que cette conférence était acceptée en principe par la Prusse et par l’Autriche, et devait même à de certaines conditions être accompagnée d’un armistice, a fait espérer que le Danemark enverrait avant peu de jours sa réponse. Dans l’état présent des choses, le Danemark ne semble avoir rien de mieux à faire que d’accepter l’ouverture d’une négociation européenne. Cet intéressant pays ne peut que gagner à la substitution de l’action diplomatique à l’action militaire. Les avantages de cette politique ressortent avec tant d’évidence qu’ils sont de nature à frapper le patriotisme du peuple danois, qui a fait amplement ses preuves de fermeté et de courage. Si les hostilités continuent, le Danemark se trouve aux prises avec des ennemis trop redoutables pour qu’il puisse leur opposer une longue résistance ; il est obligé de soutenir cette lutte disproportionnée seul et sans aucune chance d’être secouru. De nouvelles et plus cruelles calamités, voilà tout ce que peut lui promettre la poursuite de la guerre. Au contraire, en acceptant la conférence, le Danemark voit finir son isolement, il n’est plus réduit pour se défendre à ses seules et insuffisantes forces ; sa cause passe dans les mains des grandes puissances signataires du traité de 1852, qui sont demeurées ses amies ; les questions qui l’ont brouillé avec l’Allemagne perdent le caractère local et particulier qu’elles ont en ce moment, elles deviennent européennes. Il est moralement invraisemblable, du jour où la France, l’Angleterre et la Russie auront mis les mains dans ce débat, que la guerre puisse recommencer, ou qu’en tout cas les Danois puissent être seuls à la soutenir. Toutes les bonnes raisons se réunissent pour engager le Danemark à consentir à la conférence ; on est en général si convaincu à Paris que le Danemark n’a pas de meilleur parti à prendre, qu’un refus de sa part exciterait une pénible surprise.

La réunion d’une conférence aurait pour effet immédiat, en France et en Angleterre, de dissiper les craintes de guerre. La tache de cette réunion diplomatique serait loin cependant d’être facile. La Prusse et l’Autriche, après avoir conclu leurs derniers arrangemens militaires et décidé l’invasion du Jutland, ont eu le bon sens de déclarer récemment pour la seconde fois qu’elles entendaient maintenir l’intégrité de la monarchie danoise. Après une telle assurance, si l’on cherche la satisfaction morale et politique que devront réclamer les deux grandes puissances allemandes, on voit qu’il ne peut y en avoir qu’une seule : fusion administrative du Slesvig et du Holstein, et union personnelle des deux duchés à la couronne de Danemark. Que les puissances amies de la paix voulussent accepter une telle solution, c’est possible ; mais les difficultés viendront à la fois et du Danemark et de la diète de Francfort, représentant les moyens et petits états allemands. La substitution du lien personnel au lien réel concernant le Slesvig serait pour les Danois une profonde blessure, et léguerait à l’avenir de graves embarras. — Nous ne nous battons point pour une question dynastique, disent les Danois ; peu nous importe que notre roi soit duc d’un état allemand. Nous ne faisons point la guerre pour le Holstein, mais nous luttons pour la possession du Slesvig, qui a toujours été terre danoise ; nous combattons pour l’indépendance et l’autonomie du Danemark-Slesvig. — D’un autre côté, l’Allemagne qui n’est ni la Prusse ni l’Autriche, cette Allemagne qui se cherche à travers ces complications, qui poursuit le triomphe du principe des nationalités, et non un succès pour la politique prussienne ou autrichienne, recevrait de cette solution un amer désappointement.

L’impartialité nous oblige à reconnaître que tous les argumens puisés dans le sentiment et les intérêts vraiment allemands s’élèvent contre la politique de la Prusse et de l’Autriche. Les Allemands des duchés, disent les ministres des états secondaires et les organes de la politique de la diète, les Allemands des duchés ne veulent pas plus que les Danois de l’union personnelle. Après ce qui s’est passé, Danois et Allemands ne peuvent plus vivre ensemble. D’ailleurs jamais entre eux il n’a existé de véritable paix : ils ont toujours été divisés par des jalousies querelleuses, par des rivalités de cour, par la compétition des places ; ils diffèrent par le caractère, par la langue, par les mœurs. Copenhague est le foyer intellectuel des Danois ; les Allemands sont entraînés dans l’orbite de la civilisation germanique, la jeunesse des duchés va étudier dans les universités allemandes. Copenhague est la métropole du commerce danois ; Hambourg est le marché commercial des duchés. Quand même, en replaçant ces populations sous le sceptre du roi de Danemark, on ferait un nouveau replâtrage, on n’aurait réussi qu’à créer dans cette partie de l’Europe une situation précaire où les troubles renaîtraient sans cesse. Ce qui rend les partisans de la politique des états secondaires et de la diète plus vifs dans leurs protestations et leurs doléances, c’est la défiance que leur inspirent M. de Bismark et l’ambition prussienne.

Si M. de Bismark a jamais eu le désir passionné de faire retentir son nom dans le monde et d’occuper l’Europe de lui, ses vœux aujourd’hui doivent être comblés, et il peut goûter dès à présent le plaisir du succès. Il n’y a pas en ; ce moment sur la scène politique de personnage plus original et qui pique plus vivement la curiosité. Il serait Alcibiade, il aurait coupé la queue de son chien, qu’on ne parlerait pas de lui davantage. On le tient pour un homme d’initiative, d’aventures, nourrissant de mystérieux projets. On connaît ses liaisons avec la Russie. On vient de le voir entraînant par un mouvement rapide de conversion M. de Rechberg, son ancien adversaire de Francfort. La réaction, la politique féodale, le génie des vieilles ligues absolutistes se figurent avoir trouvé en lui leur Cavour. C’est surtout dans l’Allemagne des états secondaires que M. de Bismark est redouté et surveillé. On y croit que le ministre prussien convoite le Holstein, que s’il a l’air de vouloir le laisser encore au roi de Danemark, ce n’est que pour le réserver à la Prusse et se ménager l’avenir. Pour couper court à ces aspirations prussiennes, on soutient la candidature du duc d’Augustenbourg, et la Saxe réclame la convocation immédiate des états du Holstein. Les Danois ne tenant point au Holstein, les petites cours pensent qu’on pourrait régler la question de succession sans trop irriter le Danemark, en donnant satisfaction au sentiment allemand et en frustrant l’ambition prussienne. Pourra-t-on faire valoir et faire réussir une combinaison semblable dans la conférence ? Cela ne nous paraît guère probable ; mais pour- la diète et les petits états, l’effort vaut peut-être la peine d’être tenté. C’est un motif pour la diète d’accepter la place qu’on se propose de lui offrir dans la conférence. Les états secondaires de la confédération n’ont point été heureux jusqu’à ce jour dans leur campagne anti-danoise. Ce sera un dédommagement pour leur amour-propre de voir un de leurs représentans s’asseoir dans la conférence à côté des ambassadeurs des grandes cours et participer enfin en leur nom à la délibération d’une affaire européenne.

Le nouveau tour diplomatique que prend l’affaire, du Danemark a coïncidé avec des voyages de princes qui devraient être regardés comme des événemens très heureux, s’ils pouvaient en effet contribuer à l’arrangement pacifique des difficultés pendantes. Le roi des Belges est en Angleterre ; le frère du roi de Danemark va aussi à Londres, le duc de Saxe-Cobourg-Gotha est à Paris. Quels que soient les motifs apparens du déplacement de ces personnages, les questions agitées en Europe ne peuvent être étrangères à de tels mouvemens, et laisseront des traces dans les impressions de voyage de ces princes. Le roi Léopold est le grand médiateur de notre époque, et nous voudrions que son influence équitable et sensée fût appelée à s’exercer sur le conflit dano-allemand. Le duc de Cobourg-Gotha joue depuis longtemps un rôle d’initiative en Allemagne. Il a été des premiers, dit-on, à concevoir l’idée d’une troisième Allemagne qui pourrait faire équilibre à la Prusse et à l’Autriche. C’est autour de cette conception que gravitent les cours secondaires de la confédération ; le roi Max de Bavière, qui vient de mourir si subitement, était désigné pour prendre la tête de cette sorte de Sonderbund. Cette utopie a dû récemment encore occuper les représentans des petites cours dans leur réunion de Würtzbourg. Nous ne voudrions pas, quant à nous, que la politique française attachât une trop grande importance à cette idée d’une troisième Allemagne. La diplomatie peut badiner autour de ce plan lorsque la tranquillité publique lui fait des loisirs ; mais dans les temps difficiles, quand on voit remuer de grands corps tels que la Prusse et l’Autriche, avec la Russie dans le lointain, chercher dans les fractions mobiles du fédéralisme excessif de l’Allemagne les élémens d’une fragile unité, ce serait, à notre avis, ressembler à un homme qui, tandis que sa fortune serait en jeu, s’amuserait à faire des patiences. Que le duc de Cobourg-Gotha ait à proposer à la France une combinaison où les droits des Danois et les aspirations germaniques se puissent réunir en se faisant mutuellement le moins de tort possible, dût M. de Bismark en être contrarié, nous le souhaitons de tout notre cœur. Il est un autre voyage étranger aux affaires d’Allemagne, mais qui touche plus directement aux intérêts français, et que nous aurions mauvaise grâce à ne point mentionner. Nous voulons parler de la visite que l’archiduc Maximilien vient de faire à l’empereur. Décidément l’archiduc Maximilien devient empereur du Mexique. Ici encore nous n’avons que de bons souhaits à former, car demander un bon succès pour l’entreprise du jeune prince autrichien, c’est demander du même coup que la France soit dégagée le plus tôt possible du fardeau du Mexique. Si nous étions une fée et si nous étions invités à l’inauguration du nouvel empire, nous donnerions au nouveau souverain le talisman dû crédit. Nous voudrions qu’à l’aide de notre amulette, le Mexique pût contracter à bon prix un très gros emprunt, qu’il pût se donner une banque à l’instar de la Banque de France, des institutions perfectionnées de crédit, et qu’après avoir tiré tant d’argent de l’empire des Incas, la France et l’Angleterre reconnaissantes, représentées par des banquiers enthousiastes et des capitalistes généreux, y voulussent bien renvoyer quelques centaines de vrais millions. La fée du crédit, l’empereur Maximilien la trouvera peut-être dans les lanes de la Cité de Londres, si par hasard elle n’était point venue à lui des riches hôtels de notre Chaussée-d’Antin.

On avait eu, ces temps passés, quelques inquiétudes du côté de l’Italie. On craignait que, l’Autriche s’étant engagée dans la presqu’île danoise, l’Italie n’allât lui chercher querelle dans la Vénétie. Nous ne savons si c’est parce que l’Autriche n’est point assez engagée encore, mais le fait est que les Italiens se montrent fort sages. Le gouvernement italien s’occupe avec une louable persévérance des questions financières. M. Minghetti est en train de mener à bonne fin son œuvre de la péréquation de l’impôt foncier. Cette loi financière, qui touche à tant d’intérêts, devait soulever bien des contestations dans un pays où l’unité est si récente, et où par conséquent les méthodes de taxation avaient jusqu’à présent été si diverses. Aussi un nombre prodigieux d’amendemens avait-il été présenté sur le projet de péréquation. Tous ces amendemens ont disparu, excepté celui auquel le gouvernement s’était rallié. M. Minghetti a dû être utilement servi en cette circonstance par la dextérité que le ministre de l’intérieur, M. Peruzzi, apporte dans la manœuvre parlementaire et dans la conduite de la chambre. Le gouvernement italien ne se borne pas à fonder les bases du revenu ordinaire du trésor ; il s’occupe encore de réunir efficacement les ressources extraordinaires qui lui sont nécessaires pendant la période de transition qu’il traverse. Il y avait à placer le reliquat de 200 millions du dernier emprunt, il y avait aussi à aliéner les chemins de fer qui appartenaient à l’état dans l’ancien Piémont : ces deux opérations sont conclues ou à la veille de l’être dans des conditions qui assurent le présent financier de l’Italie.

Rien n’est plus facile, comme c’est de mode aujourd’hui, que de se livrer à de banales déclamations contre ce qu’on nomme les partis, de les représenter comme une superfétation ennemie ou stérile, comme une combinaison malfaisante d’ambitions purement personnelles. Il n’y a qu’un malheur, c’est que les partis sont l’organisme même de la vie publique ; leurs luttes sont la condition naturelle d’un régime réellement libre, et si par eux, lorsqu’ils sont puissamment organisés, les gouvernemens sont quelquefois tenus en échec, sans eux, ou lorsqu’ils sont affaiblis et décomposés, les ministères n’ont plus ni force, ni point d’appui, ni même souvent raison d’être : la vie constitutionnelle n’est plus qu’une succession de combinaisons arbitraires qui paraissent et disparaissent. C’est l’expérience qui se fait en Espagne. Depuis plus de dix ans, au-delà des Pyrénées, les partis décomposés en sont à retrouver un camp, un drapeau, une discipline, une idée organique. Aussi, depuis un an, quatre ministères se sont succédé, et le dernier date de quelques jours à peine.

Il y a eu, il est vrai, un cabinet, celui du général O’Donnell, qui a duré près de cinq ans ; il n’a résolu ce problème qu’en fondant, par l’autorité d’un chef énergique, une multitude d’élémens disparates de tous les partis sous le nom d’union libérale, et il n’a réussi à maintenir cette fusion artificielle qu’en agissant le moins possible, en bornant le plus souvent son ambition à vivre. Le cabinet O’Donnell est tombé au commencement de 1863 par les dissidences inévitables et croissantes d’un parti factice. Après lui est venu un ministère présidé par le marquis de Miraflorès, et des élections générales se sont faites. Quelle était la couleur de ce ministère ? Il avait de la peine à définir lui-même sa propre couleur ; il avait adopté pour programme, selon ses déclarations, « une politique éminemment conservatrice et éminemment libérale, » ce qui est plus facile à mettre sur un programme qu’à pratiquer. Le fait est que le jour où, après les élections, les chambres se sont réunies de nouveau, lorsqu’une question sérieuse s’est élevée, le ministère Miraflorès a sombré, et il est tombé pour avoir voulu résoudre une question qui est restée dans la politique intérieure de l’Espagne comme un perpétuel embarras. Il y a sept ans, un ministère qui ne se croyait conservateur qu’à ce prix eut l’étrange idée de vouloir réformer la constitution. Il fît voter quelques nouveaux articles constitutionnels, qui introduisaient l’élément héréditaire dans le sénat, en attendant une restauration des majorats à l’appui de cette hérédité nouvelle, et qui fixaient que les règlemens des deux chambres seraient l’objet d’une loi. Ce n’était pas tout de voter le principe de cette modification fondamentale ; il fallait en venir au rétablissement des majorats et au règlement des deux chambres. C’est ce qui s’est appelé depuis quelques années au-delà des Pyrénées la question de la réforme constitutionnelle. Le cabinet O’Donnell a toujours hésité à la résoudre. Le ministère Miraflorès proposait tout simplement d’en finir en maintenant l’hérédité telle qu’elle existait dans le sénat et en écartant définitivement tout le reste. C’est sous le poids de cette difficulté qu’il tombait il y a moins de deux mois, et à sa place venait un ministère présidé par un magistrat éminent, quoique peu désigné pour la direction des affaires, M. Lorenzo Arrazola. Celui-là s’annonçait comme le promoteur de la réorganisation des partis constitutionnels et comme représentant, quant à lui, le parti modéré historique, suivant un mot récemment imaginé. Cela ne voulait pas dire grand’chose, et lorsque ce ministère a essayé de faire un pas, il est allé rejoindre le ministère Miraflorès ; il est tombé même avant toute discussion publique. Alors est venu, et il y a de cela quinze jours, un cabinet nouveau formé par M. Mon, où figurent des hommes d’un passé considérable, comme M. Joaquin Francisco Pacheco, et d’autres plus jeunes dans la politique, comme M. Canovas del Castillo.

Voilà donc quatre ministères. Le premier avait duré cinq ans lorsqu’il est tombé ; le ministère Miraflorès a duré dix mois, le ministère Arrazola a vécu quelques jours. Le ministère de M. Mon entre à peine au pouvoir. Pour que chacun de ces cabinets ait sa politique distincte, il faut assurément qu’il y ait bien des politiques en Espagne. Au milieu de toutes ces confusions néanmoins, il y a un fait sensible et éloquent : c’est la nécessité d’un gouvernement libéral pour l’Espagne. Tout ce qui s’en éloigne est un péril et ne rencontre qu’un médiocre appui. Un ancien ministre, M. Nocedal, a prêché un semi-absolutisme dans le congrès il y a deux mois, et il a réuni 13 voix. Le ministère Arrazola est tombé pour avoir paru avoir trop d’affinité avec ce semi-absolutisme, qui se cache sous le nom de parti modéré historique. Le général Narvaez s’est rendu peut-être impossible pour avoir plaidé dans le sénat la cause de la réforme constitutionnelle avec toutes ses conséquences. La moralité de tout cela, c’est qu’il faudrait conduire hardiment l’Espagne dans une voie nouvelle. Les premières déclarations du cabinet de M. Mon devant les chambres ont été toutes libérales, et plus il sera sincèrement et résolument libéral, plus il aura sans doute de force dans les chambres d’abord, dans le pays ensuite, si la situation anormale des partis faisait une nécessité de la dissolution du congrès. Des hommes comme M. Mon, M. Pacheco, M. Canovas del Castillo, sont faits pour ne pas reculer devant cette politique, où il semble y avoir de la hardiesse et où il n’y a que de la prévoyance. e. forcade.



LES ASSOCIATIONS ANTI-DOUANIÈRES EN BELGIQUE

Dans ces dernières années, la Belgique a été le théâtre d’un mouvement économique remarquable, et qui, après avoir semblé n’offrir qu’un intérêt purement local, en est venu peu à peu à se manifester au dehors. Il mérite en effet de fixer l’attention des pays voisins. Fondée il y a sept ans, en 1856, l’association douanière belge, qui ne s’était proposé d’abord que la réforme des tarifs protecteurs, devint en 1863 une association internationale pour la suppression des douanes, et, dans les récens congrès de Bruxelles et de Gand, qui avaient réuni des hommes distingués de tous les pays, réussit à faire publiquement discuter les graves questions soulevées par son programme. Ce programme, conçu dans un esprit sincèrement libéral, se recommande à l’étude moins encore peut-être par le but que par les moyens employés pour l’atteindre. Montrer ce qu’il est possible de faire en se servant des armes pacifiques et puissantes de la libre discussion, de l’association, quand on sait les manier avec fermeté et prudence, ce ne sera point sans doute remplir une tâche inutile dans notre pays, où l’on a pu voir, au début même de cette année, la politique commerciale de la France donner lieu à de si vifs débats au sein du corps législatif.

Chez nous, les doctrines protectionnistes sont loin d’être abandonnées, et nos industriels se montrent plus disposés à combattre les réformes libérales qu’à les défendre. La Belgique présente un spectacle tout contraire. Aussi protectionniste d’abord que la France, ce pays en est venu à réclamer le libre échange absolu. Ce n’est plus seulement pour une réduction de droits, c’est pour la suppression radicale de la douane que les chambres de commerce se prononcent presque à l’unanimité. Comment s’est produite une transformation si radicale ? Les nombreux documens publiés par l’Association internationale nous permettent de raconter ce curieux épisode, sinon en détail, au moins dans ses phases principales.

Pendant les premières années qui suivirent les événemens de 1815, l’Europe entière était au pouvoir du parti qui se disait conservateur. Partout maîtresse, l’aristocratie gouvernait partout dans son intérêt exclusif, et, dans l’impossibilité de recouvrer complètement ses privilèges d’autrefois, demandait une compensation au système protecteur, dont elle comptait bien recueillir seule les bénéfices. Le gouvernement des Pays-Bas avait fait exception, car en 1822 il proposa aux chambres néerlandaises l’adoption d’un tarif fort modéré, dont les droits les plus élevés ne dépassaient pas 6 pour 100. Ce tarif, contre lequel avaient d’ailleurs protesté les députés belges, ne resta malheureusement pas longtemps en vigueur, car la législation douanière de la France, en harmonie avec les principes économiques qui prévalaient alors chez nous, provoqua entre les deux pays une guerre de tarifs qui dura jusqu’en 1830. Chacun d’eux se protégeait à l’envi contre les produits de l’autre, comme si leurs intérêts, pendant si longtemps confondus, étaient devenus du jour au lendemain absolument inconciliables. La révolution qui venait de fonder le royaume de Belgique fit succéder à cet état de guerre le régime du droit commun ; les deux gouvernemens, issus d’une même origine, ne pouvaient continuer plus longtemps un système d’hostilités avouées. Il fut même question d’aller plus loin et de contracter une union douanière franco-belge ; mais les résistances des manufacturiers français firent avorter ce projet. On était donc de part et d’autre en plein régime protecteur.

Or on sait que ce régime a pour effet, dans la répartition du prix des produits, d’accroître d’une manière factice la part du capitaliste et celle de l’entrepreneur au détriment de celle de l’ouvrier. Tout le monde, il est vrai, finit bien par y perdre à la longue, puisque, faute de débouchés, la production se ralentit nécessairement tôt ou tard. Toutefois, dans un moment donné, ce régime ne tend pas moins à favoriser les classes qui vivent de profits et de rentes au détriment de celles qui vivent de salaires. On connaît la réponse de celles-ci en 1848. Trop peu éclairées pour avoir confiance dans la liberté, elles exigèrent à leur tour un privilège qu’il fallut leur accorder, et le droit au travail fut proclamé. Cet acte, il ne faut pas l’oublier pour la justification de ceux qui l’ont commis, n’était que la conséquence logique des lois douanières que la bourgeoisie avait, de la meilleure foi du monde, fait peser pendant trente ans sur le pays tout entier. En Belgique, les mêmes fautes s’étaient succédé sans avoir eu néanmoins les mêmes conséquences ; mais, comme en France, les grands industriels s’étaient ligués pour repousser les produits étrangers. Le tarif belge était même à certains égards plus compliqué que le nôtre, ce qui n’est pas peu dire. C’est en 1846 que les amis de la liberté commerciale essayèrent de commencer la lutte. Les réformes de Huskisson, le triomphe de la ligue contre les lois céréales en Angleterre avaient ranimé l’ardeur des économistes. Cobden parcourait l’Europe pour allumer les courages et prêcher la guerre sainte contre le système protecteur. Des ligues se formèrent de tous côtés : Paris, Bordeaux, Lyon, Marseille, Bruxelles, etc., eurent les leurs, et, grâce à la prodigieuse activité de Bastiat et de ses amis, le mouvement gagnait de proche en proche, quand la révolution de février vint l’arrêter court. Cependant, avant de se dissoudre, l’association qui s’était constituée en Belgique sous la présidence de M. de Brouckère provoqua en 1849 la réunion à Bruxelles d’un congrès international qui, après trois jours d’une discussion animée, se prononça en faveur de la liberté commerciale.

Peu après, en 1852, M. de Brouckère, alors bourgmestre de Bruxelles, fonda au Musée de l’Industrie de cette ville un cours d’économie politique qui devait tenir l’opinion publique en éveil, en attendant le moment opportun de rentrer en campagne. M. de Molinari fut chargé de ce cours. Il commença par créer un journal, l’Économiste belge, qui eut un rapide succès, et devint en quelque sorte le point de ralliement autour duquel se rangèrent tous ceux qui avaient des opinions libérales, et qui formèrent le noyau d’une nouvelle association douanière. Cette association se constitua le 20 janvier 1856, sous la présidence de M. Corr van der Maeren, négociant et juge au tribunal de commerce de Bruxelles. Le but auquel on tendait alors était la réduction successive des droits d’importation, la suppression des prohibitions à la sortie, et la transformation successive du tarif jusqu’alors protecteur en un tarif fiscal, c’est-à-dire destiné seulement à accroître les revenus du trésor et non à protéger l’industrie nationale. L’association avait, comme partout, deux ennemis à combattre, l’ignorance et la coalition des intérêts favorisés par le régime en vigueur. Pour exercer sur tous les points une action plus efficace, elle se divisa en sous-comités locaux chargés d’agir chacun dans un rayon déterminé sur l’opinion publique. Un grand nombre d’adhérens lui vinrent de tous côtés et dès la première année l’association disposa d’un budget qui servit à publier des journaux et des brochures. Elle organisa en outre à Bruxelles un bureau de renseignemens pour y centraliser toutes les publications et tous les documens statistiques susceptibles d’éclairer le public et le gouvernement sur la situation industrielle et commerciale du pays. Elle créa des conférences pour demander non-seulement la révision des tarifs, mais la suppression de tous les abus, l’abrogation de toutes les lois surannées qui paralysaient le commerce et entravaient l’expansion du travail. Enfin elle provoqua en 1856 la réunion à Bruxelles d’un nouveau congrès international pour la réforme douanière. À la suite de ce congrès, il fut décidé que des comités spéciaux seraient établis dans différens pays, afin d’agir avec ensemble sur l’opinion ; mais, les circonstances ne se prêtant pas à un mouvement général, l’association belge dut continuer seule l’œuvre qu’elle avait entreprise.

Elle avait d’ailleurs affaire à forte partie, car les protectionnistes s’étaient groupés à leur tour pour repousser ses attaques. Les argumens dont ils se servaient, nous les entendons encore chaque jour dans la bouche de nos propres fabricans ; ils forment une espèce de catéchisme dont les réponses stéréotypées s’appliquent à tous les temps et à tous les pays. C’est à vaincre l’opiniâtreté de cette résistance que l’association s’attacha tout d’abord. Sans négliger de traiter la question douanière au point de vue du consommateur, qui est le plus important, elle chercha à prouver aux fabricans que le système protecteur, tout en pesant lourdement sur le pays, leur était en réalité très préjudiciable à eux-mêmes. S’adressant tour à tour aux fabricans de drap de Verviers, aux filateurs de Gand, aux maîtres de forges du Hainaut, aux agriculteurs des Flandres, elle leur prouva que l’incidence des taxes les unes sur les autres surélève, dans toutes les industries, les frais de production, et qu’aucune d’elles ne reçoit jamais par la protection l’équivalent des sacrifices qu’elle fait pour être protégée. Les droits sur les houilles font hausser le prix du fer ; les droits sur le fer retombent sur les produits agricoles et manufacturés, qu’il faut par suite protéger à leur tour, et tous ensemble pèsent de tout leur poids sur l’ouvrier, qui voit les prix hausser autour de lui sans que son salaire suive la même progression. Il résulte de cette hausse générale que, si la protection a bien pour effet de réserver à la fabrication indigène le marché intérieur, elle grève en revanche les produits destinés à l’extérieur de frais énormes qui les mettent souvent dans l’impossibilité de soutenir la concurrence étrangère. C’est là un des résultats les plus fâcheux pour la prospérité industrielle d’un pays comme la Belgique, qui, n’offrant qu’un marché restreint, doit chercher ses principaux débouchés au dehors. Les négocians, plus particulièrement intéressés au développement des transactions, avaient été les premiers auxiliaires de l’association ; mais en présence d’argumens aussi péremptoires un certain nombre de fabricans ne tardèrent pas à se ranger parmi ses adhérens, et devinrent eux-mêmes d’ardens promoteurs de la réforme.

Les années 1857 et 1858 furent, consacrées par les membres de l’association à se transporter dans les différens centres industriels pour y traiter la question du libre échange au point de Yue des intérêts spéciaux de chacun d’eux. Les questions des fers, des houilles, des draps, des tissus de coton, furent successivement abordées dans des meetings tenus à Bruxelles, Charleroi, Mons, Verviers, Namur, Anvers, Liège, Tournai, Gand, etc. Dans cette dernière ville, centre de l’industrie cotonnière et foyer principal de la protection, la séance fut des plus orageuses ; interrompus par des cris et des sifflets, les orateurs purent à peine se faire entendre, et l’on fut sur le point de se porter sur eux à des voies de fait. À Tournai, l’émotion publique fut plus vive encore ; on menaça de jeter à l’eau ces apôtres de la liberté, et la municipalité, pour éviter de plus grands désordres, empêcha la réunion qui devait avoir lieu. Il y eut à cette occasion, à la chambre des députés, des interpellations qui servirent à montrer combien le ministère avait le sentiment de sa responsabilité. Sans se prononcer sur les doctrines en cause, il blâma énergiquement les citoyens qui avaient eu si peu de respect pour la liberté de discussion, et désavoua sans hésiter les autorités locales qui, par mesure d’ordre, s’étaient opposées à l’exercice d’un droit formellement reconnu par la constitution du pays. Ces tentatives d’ailleurs, bien loin de nuire aux travaux de l’association, ne firent qu’en accroître la force et l’importance. Parmi les orateurs qui se firent remarquer dans ces discussions, il en est plusieurs qui montrèrent une véritable éloquence ; tels sont MM. Masson, secrétaire de la chambre de commerce de Verviers, Snoeck, fabricant de draps, et plusieurs autres. Ce qui faisait surtout l’originalité de leurs discours, c’est le caractère pratique qu’ils s’attachaient à leur donner. Que pouvait-on répondre par exemple quand ils venaient démontrer que, par l’effet de la protection, la houille belge coûtait plus cher en Belgique même qu’en Hollande, ou quand M. Gouvy, filateur de laine à Verviers, prouvait chiffres eh main que les droits sur les fers surélevaient de 8,700 fr. le prix de ses machines, et que, sous prétexte de favoriser le travail national, on lui imposait ainsi une amende annuelle de 435 francs ?

Cette agitation porta ses fruits ; les chambres de commerce, d’abord ultra-protectionnistes, se mirent peu à peu de la partie, et, par leurs incessantes réclamations, finirent par obtenir du gouvernement des réductions nombreuses, notamment sur les houilles et les fers. Une refonte complète du tarif douanier était même promise quand la France, modifiant sa politique commerciale, entra elle-même dans la voie des réformes. Comme elle y procédait par des traités de commerce, force fut bien à la Belgique de la suivre momentanément sur ce terrain. La suppression des octrois, ces douanes intérieures, si impopulaires partout, peut également être considérée comme une des plus heureuses conséquences de cette agitation.

L’association ne s’en tint pas là[1] , et ses premiers succès lui en firent bientôt ambitionner d’autres. Non contente d’avoir atteint le résultat pour lequel elle s’était constituée dans l’origine, c’est-à-dire la réforme douanière, elle veut aujourd’hui poursuivre, non plus seulement la diminution des droits, mais l’abolition complète et absolue de la douane. En se constituant en 1856, elle avait pris le nom d’Association pour la réforme douanière, et avait inscrit sur son drapeau : Transformation des tarifs protecteurs en tarifs fiscaux. Fidèle à son programme, elle n’avait combattu la douane que comme instrument de protection industrielle, mais elle l’acceptait comme une source de revenus pour le trésor. Dans cette campagne, elle avait eu le fisc avec elle, et sans nul doute un tel auxiliaire avait contribué à son triomphe. Aujourd’hui c’est cet auxiliaire lui-même qu’elle attaque, et pour qu’il n’y ait aucun doute sur le but qu’elle poursuit, elle a changé son nom primitif en celui d’Association internationale pour la suppression des douanes ; en même temps elle a chargé son bureau de travailler par tous les moyens légaux à l’abolition des droits de douane et d’accise, non-seulement en Belgique, mais dans tous les pays.

Cette question, c’est la chambre de commerce d’Anvers qui l’a posée la première en 1861, sur la proposition d’un de ses membres, M. A. Joffroy, et qui, après six séances d’une discussion très animée, s’est la première prononcée dans le sens d’une liberté absolue. Le vœu émis par elle, adopté par 12 voix contre 9, est ainsi conçu :

« La chambre de commerce émet le vœu que les lignes douanières qui existent en Belgique puissent être complètement supprimées, tout en réservant les droits d’accise ;

« Charge son. bureau de transmettre ce vœu au gouvernement, de lui donner la plus grande publicité possible et de ne négliger aucune occasion, dans les lettres, rapports et autres pièces émanant de la chambre, d’indiquer nettement son intention à cet égard[2]. »

Il n’y a pas lieu d’être étonné de l’initiative prise par les négocians d’Anvers. Autrefois port libre, cette ville comptait au XVIe siècle cent cinquante mille habitans et jouissait d’une prospérité remarquable. À la suite du traité de Westphalie, qui ferma l’Escaut, la population diminua peu à peu et ne compta bientôt plus que trente-sept mille habitans. À partir de 1815, le commerce reprit une marche ascendante, qui s’est sensiblement ralentie dans ces dernières années. Le commerce de transit surtout, autrefois très considérable, abandonne Anvers pour les ports rivaux de Brème, Hambourg et Rotterdam. C’est aux droits de douane et à l’exagération des frais maritimes qu’on attribue ce fâcheux résultat, car la douane, par les formalités qu’elle exige, décourage des négocians, éloigne les étrangers, chasse le commerce de transit et accroît sensiblement les frais généraux : De tout temps, les ports francs ont été beaucoup plus prospères que les autres, et si Anvers ne veut abdiquer, il faut qu’il obtienne les mêmes avantages que Hambourg, dont le sénat vient de voter l’abolition des droits de douane.

Un vœu est déjà quelque chose, mais, quand on s’en tient là ; on est parfois exposé à en attendre assez longtemps la réalisation. Aussi la chambre de commerce d’Anvers pensa-t-elle que le meilleur moyen de le faire aboutir à un résultat pratique était un appel à l’opinion publique : elle commença par soumettre la question aux autres chambres de commerce de Belgique, qui pour la plupart suivirent son exemple. Celles de Bruxelles, de Liège, d’Alost, de Courtrai, de Termonde, d’Ypres, de Dixmude, formulèrent des vœux analogues à ceux de la chambre d’Anvers, et entrèrent résolument dans la voie libérale qu’elle avait ouverte. Ce n’est pas tout : sur la demande de M. Joffroy, le promoteur de ce mouvement, cette question fut inscrite sur le programme de l’Association internationale pour l’avancement des sciences sociales, et discutée en séance publique au congrès de Bruxelles en 1862 et à celui de Gand en 1863[3].

Il n’est pas sans intérêt de reproduire ici, les principaux argumens qui ont été développés en cette circonstance. Tous les orateurs, sans reprendre pour cela la thèse désormais épuisée de la liberté commerciale, ont fait remarquer avec raison que, si modérés que soient les droits, ils n’en agissent pas moins comme s’ils étaient protecteurs, et n’en tendent pas moins à hausser d’une manière factice le prix des produits : ils font donc dévier de son cours naturel l’industrie nationale, entravent les transactions et portent une atteinte réelle à la richesse publique. Envisagés comme impôts, ces droits ne valent pas mieux, car ils ont tous les inconvéniens des impôts indirects. Comme eux, ils sont mal assis, contraires au principe de la proportionnalité, et bien loin d’être volontaires, comme on se plaît à le répéter si souvent, ils sont de ceux qui se paient, suivant l’expression de Droz, non-seulement en argent, mais en pertes de temps et en vexations. Dire qu’on les paie sans s’en apercevoir, cela n’est pas sérieux : il n’y en a pas au contraire dont on s’aperçoive davantage, puisqu’on ne peut passer la frontière ou déplacer une bouteille de vin sans rencontrer la main du fisc et même sans la sentir sur sa personne. Ils sont plus nuisibles encore par les transactions qu’ils empêchent que par les sommes cependant très considérables qu’ils prélèvent.

Les taxes indirectes nécessitent des frais de perception considérables et sont par conséquent très onéreuses pour le public, puisqu’elles lui enlèvent plus qu’elles ne rapportent en réalité au trésor. En France, les frais de perception pour les douanes et contributions indirectes réunies (non compris les tabacs et les poudres) s’élèvent à 64,800,000 francs pour un produit brut de 489,900,000 francs ou à 13 pour 100 ; en Belgique, la proportion atteint 15 pour 100, parce que les frontières y sont plus développées proportionnellement à l’étendue du pays. En Italie, elle atteindrait 42 pour 100, si l’on en croit une récente brochure de M. Semenza. En présence de ces divers inconvéniens, on doit se demander si, sans procéder à une refonte complète du système d’impôts, il ne serait pas possible de remédier à une partie d’entre eux. En y réfléchissant un peu, il semble que cette tâche ne soit pas aussi difficile qu’elle paraît d’abord. Tous les économistes ont reconnu en effet que l’impôt ne pèse pas toujours sur celui qui en acquitte le montant entre les mains du fisc, et que c’est même, en matière de contributions indirectes, le contraire qui se passe le plus souvent. Lorsqu’on frappe le vin, par exemple, de droits de circulation et de débit, ce n’est pas le marchand qui les paie en réalité, c’est le consommateur, auquel il fait rembourser ses avances. Le même effet se produit avec les patentes, et dans certains cas même avec l’impôt foncier. Cette incidence est si réelle que J.-B. Say est allé jusqu’à dire que l’impôt, étant un fardeau dont tout le monde cherche à se débarrasser, retombe en définitive, quoi qu’on fasse, sur le consommateur, qui seul ne peut le repasser à personne. Il en arrive à conclure qu’à quelque moment qu’on frappe un-produit, que ce soit quand on le fabrique, ou quand on le fait circuler, ou quand on le vend, le résultat est en définitive toujours le même[4].

S’il en est ainsi, il est évident que rien ne justifie la conservation du mode actuel de perception des contributions indirectes, et que, tout en en faisant supporter le poids aux mêmes individus, on pourrait les transformer en contributions directes, et économiser ainsi des frais considérables d’administration. Voulez-vous frapper le vin ? Au lieu de l’exercice et du droit de circulation, augmentez l’impôt foncier des vignes et les patentes des débitons, qui sauront bien se rattraper sur leurs cliens. Voulez-vous imposer certains produits étrangers ? Au lieu de percevoir à la frontière les droits de douane dont il s’agit de les grever, faites-en payer le montant aux marchands qui les revendent, en les taxant suivant l’importance de leur commerce. C’est toujours le consommateur qui en fin de compte sera atteint, car, il ne faut pas s’y tromper, ce ne sont pas les producteurs du dehors, mais bien les consommateurs du dedans qui paient les droits de douane, comme tous les autres. C’est à un expédient de ce genre que M. Verckhen, secrétaire de la chambre de commerce d’Anvers, propose d’avoir recours en Belgique. Dans une brochure qui a été distribuée à l’occasion du congrès de Gand[5], il constate avec raison qu’on ne peut toucher à la douane sans modifier l’accise. Actuellement cet impôt est payé en fabrique ; ce sont le raffineur de sucre, le brasseur, le distillateur, qui acquittent directement les droits dont leurs produits sont grevés. Si au contraire on percevait ces droits chez les détaillans, on pourrait frapper du même coup tous les similaires étrangers qui auront franchi la frontière. Le meilleur moyen, suivant lui, d’atteindre ce but serait d’exiger, comme en Angleterre, une licence pour débiter la bière et l’eau-de-vie, et d’établir une échelle de répartition par catégorie pour les 66,000 débits qui existent en Belgique. De cette manière, le détaillant paierait l’accise au fisc et s’en ferait rembourser par le consommateur. C’est, on le voit, un moyen fort simple d’arriver à la suppression de la douane sans porter aucune perturbation dans le système général des impôts et sans diminuer les revenus du trésor. On peut faire valoir des considérations d’un autre ordre pour résoudre la question financière que soulève cette mesure. Il n’est pas douteux que le développement commercial qui serait la conséquence nécessaire de l’abolition de toute entrave provoquerait dans le pays une prospérité dont les autres branches du revenu public éprouveraient nécessairement le contre-coup, si bien qu’au bout de quelques années le déficit causé par la suppression des douanes serait infailliblement comblé.

Ces divers expédiens suffisent déjà pour montrer la possibilité pratique de la réforme réclamée, mais la meilleure solution du problème financier serait sans contredit dans les économies à faire sur les dépenses publiques et notamment sur le budget de l’armée. Ces économies sont-elles possibles ? On pourrait en douter après les tentatives infructueuses dont nous avons été plusieurs fois témoins en France même. Chaque fois en effet que nos assemblées parlementaires ont essayé de réduire le budget, elles en sont toujours arrivées, après une enquête minutieuse, à constater que la plupart des employés sont Insuffisamment rétribués, et que, pour ce qu’ils ont à faire, ils ne sont pas trop nombreux, en sorte qu’au lieu d’une diminution des charges publiques c’est à une aggravation quelles aboutissaient le plus souvent. Faut-il cependant se tenir pour battu et admettre qu’il n’y a pas d’économies à faire ? Non, mais elles ne sont pas là où on les cherche. Le point de départ de toute économie doit être l’étude consciencieuse et approfondie de tout ce qui est essentiellement du domaine de l’état et la limitation absolue de ses attributions à la sauvegarde des intérêts généraux de la société. Il n’est pas douteux que l’on ne pût se passer de bien des administrations, si l’on abandonnait à l’industrie privée le soin de nous rendre les services en vue desquels elles ont été créées. La liberté des cultes, celle de l’enseignement, celle des théâtres, etc., supprimeraient les budgets correspondais ; une autre organisation communale permettrait de réduire le nombre des fonctionnaires ; un autre système d’impôts rendrait sans doute les frais de perception moins onéreux, etc. Quant aux administrations jugées utiles à conserver, il suffirait, pour en simplifier les rouages, d’imposer aux agens la responsabilité de leurs actes.

Néanmoins les économies à faire par les administrations civiles sont peu importantes en comparaison de celles qu’on pourrait réaliser sur le budget de la guerre. Les Belges, qu’on ne l’oublie pas, s’imaginent toujours que leur pays doit être l’enjeu d’une conflagration européenne. Aussi redoutent-ils la guerre plus que tout au monde. N’ayant avec raison aucune confiance dans l’adage : si vis pacem, para bellum, ils prêchent le désarmement avec une persévérance qui, pour être intéressée, n’en est pas moins digne d’éloges. La plupart, il est vrai, entendent parler d’un désarmement général ; mais il en est quelques-uns qui voudraient que la Belgique donnât l’exemple et qui prétendent que leur indépendance est mieux garantie par leur neutralité que par leur armée. Dans leur opinion, celle-ci n’est pour eux qu’un danger, car elle pourrait entraîner malgré lui le gouvernement à prendre parti dans un conflit et par conséquent attirer sur le pays les malheurs qu’elle a pour objet de prévenir. Ils ajoutent que la liberté commerciale finirait par créer entre les, peuples une telle solidarité qu’aucune guerre ne serait bientôt plus possible, et que par conséquent la suppression de l’armée serait la conséquence logique de la suppression de la douane.

Quoi qu’il en soit de ces argumens pour ou contre le désarmement, il est permis, tout en écartant cette question d’un ordre trop général, de ne pas constater sans une satisfaction sincère les progrès si remarquables que l’esprit d’association et de discussion a fait faire en Belgique aux questions économiques. Si cet esprit avait plus largement présidé en France aux dernières réformes commerciales, peut-être seraient-elles mieux comprises aujourd’hui dans notre pays. C’est donc à tort qu’un orateur, tout en vantant récemment au corps législatif les bienfaits de la liberté commerciale, a dit qu’on avait eu raison chez nous d’ajourner encore les autres libertés. L’exemple de la Belgique prouve au contraire que ces libertés sont elles-mêmes nécessaires pour rallier l’opinion publique à celles dont on nous juge dignes.

J. Clavé.


ESSAIS ET NOTICES
UN ÉCRIT AMERICAIN SUR L’ESCLAVAGE[6].


Depuis trois longues années déjà, une terrible guerre dont la première cause est l’esclavage des noirs sévit dans les États-Unis, des milliers d’hommes sont tombés sur les champs de bataille en expiation du crime national commis contre la race africaine, et cependant le grave enseignement que l’histoire de la lutte apporte avec elle n’a pas suffi pour éclairer toutes les intelligences au sujet des véritables raisons de la crise. Au risque d’être confondus avec la foule des personnes qui se laissent aveugler volontairement par leurs préjugés ou leurs passions, quelques hommes vraiment sincères se demandent encore si la révolte des planteurs esclavagistes n’est pas l’explosion d’une nationalité nouvelle formée peu à peu dans les états du sud sous l’Influence de causes multiples, telles que le climat, le genre de vie, la prédominance du travail agricole, l’inégalité du tarif douanier. Négligeant la servitude absolue de quatre millions d’hommes, ils donnent en revanche une importance capitale à une misérable question de droits d’entrée. À ceux qui partagent encore ces illusions, nous recommandons la lecture de l’ouvrage de M. Sargent. Les connaissances profondes de l’auteur et l’étude comparative des sociétés du nord et du sud, qu’il a pu faire dans une ville libre située sur la frontière des états à esclaves, autorisaient M. Sargent à traiter après tant d’autres les questions soulevées par la crise actuelle. Il l’a fait avec une extrême conscience, une modération parfaite ; ses lecteurs pourront lui rendre le témoignage que la chaleur de ses convictions ne nuit en aucune manière à l’équité de son jugement. Il n’a rien de ce patriotisme de mauvais aloi qui consiste à pallier les fautes de ses concitoyens ; il se contente de chercher la vérité, et nous croyons qu’il l’a trouvée.

Armé de citations nombreuses tirées pour la plupart des ouvrages et des discours des principaux hommes politiques du sud, M. Sargent démontre que l’esclavage est bien la raison primordiale des incessantes dissensions qui ont rempli l’histoire de la république américaine pendant les quarante dernières années, et qui ont abouti à la formidable rébellion des états du sud ; il prouve que l’insurrection des planteurs, accomplie contrairement au texte formel et à l’esprit de la constitution, n’avait pas simplement pour but de leur assurer l’indépendance politique, mais qu’elle avait surtout une portée sociale. Les grands propriétaires du sud voulaient s’assurer une domination incontestée sur les noirs et sur les pauvres citoyens blancs, étendre à leur gré « l’institution particulière, » et promulguer à la face du monde ce nouveau principe, que dans toute société la servitude des faibles est une garantie nécessaire de la liberté des forts. Pendant la première ferveur patriotique qui avait suivi la guerre de l’indépendance, les planteurs du sud avaient reconnu avec tous les autres citoyens que le fait monstrueux de l’esclavage devait être aboli ; ils n’avaient pas même osé, en dépit de leurs codes noirs, appuyer la servitude des nègres sur une seule loi positive : pas une seule de leurs constitutions d’état ne reconnaissait d’une manière formelle la légalité de l’esclavage ; mais, lorsque l’enthousiasme révolutionnaire se fut calmé, les intérêts grossiers reprirent graduellement le dessus, la triste condition des noirs ne fut plus aux yeux des planteurs qu’un mal nécessaire, puis elle fut considérée comme un bien véritable, et finalement la condamnation de toute une race au travail forcé devint un dogme social et religieux, la condition première de tout progrès. À la devise « liberté, égalité, fraternité, » on substitua délibérément celle de « subordination, esclavage, gouvernement. » L’élève de nègres qu’on faisait dans les états du centre, et que des esclavagistes eux-mêmes ne craignaient pas d’appeler une « récolte de chair humaine, » devint une œuvre juste, chrétienne, ennoblissant à la fois le maître et l’esclave. Emportés par le vertige que donne le triomphe, des hommes du sud voyaient dans l’esclavage une « institution divine ; » ils lui rendaient a un culte comme à la pierre angulaire de leurs libertés ; » ils « l’adoraient, comme la seule condition sociale sur laquelle il soit possible d’élever un gouvernement républicain durable. » Les coryphées de l’esclavage en étaient arrivés à haïr tout ce qui porte l’épithète de libre, culture libre, travail libre, société libre, volonté libre, pensée libre, école libre ; mais la pire de toutes ces abominations était pour eux l’école libre. » Sous l’influence de ces doctrines et de la diversité des intérêts, l’Union se partageait lentement en deux nationalités distinctes : l’une, au nord, composée de citoyens égaux et libres ; l’autre, au sud, n’ayant que des maîtres et des esclaves. Le contact de la servitude avait avili les populations méridionales. Les petits blancs, qui formaient avec les noirs la grande majorité des habitans du sud, devenaient par degrés les simples cliens des riches patriciens : ignorans, misérables, paresseux, ils n’avaient plus guère rien de commun avec les énergiques Yankees du nord. Ainsi que le dit M. Olmsted, « un grand nombre d’entre eux étaient décidément inférieurs aux nègres sous tous les rapports intellectuels et moraux. » Au nord et au sud, les esprits des hommes d’initiative étaient si profondément divisés et les mœurs des populations étaient devenues si distinctes que le maintien du pacte fédéral semblait tout à fait impossible : pour que la guerre civile n’ait pas éclaté plus tôt entre les deux fractions de la république, il faut que les souvenirs d’un passé de gloire et de prospérité communes, peut-être aussi une secrète frayeur de l’avenir, aient arrêté les fauteurs de la rébellion dans l’accomplissement de leur acte.

Le travail forcé des noirs et ses conséquences sociales ont seuls pu diviser les États-Unis ; une seule chose pourra les reconstituer, l’abolition de l’esclavage. Certainement des victoires comme celles de Gettysburg et de Missionary-Ridge exercent une grande influence sur la durée de la guerre : elles affaiblissent les armées du sud et concentrent la rébellion dans un espace plus étroit ; mais tous les triomphes stratégiques finiraient par être inutiles si la population du sud gardait l’esprit et les mœurs que lui a donnés l’esclavage des Africains. Les véritables victoires sont celles qui modifient la société méridionale dans son principe en remplaçant le travail servile par le travail des hommes libres ; ce sont les décrets d’émancipation, les votes d’affranchissement, le transfert des propriétés aux mains des affranchis. Les généraux vainqueurs et leurs soldats ne sont pas les seuls qui ont bien mérité de l’Union ; leurs services sont au moins égalés par ceux des maîtres d’école et des instituteurs obscurs qui se rendent dans le sud à la suite des armées, par ceux des humbles cultivateurs qui s’établissent sur les propriétés abandonnées et labourent eux-mêmes le sol qu’épuisait autrefois le travail esclave. Ce sont là les véritables conquérans, car ce sont eux qui transforment la société du sud en l’arrachant à l’ignorance et à la paresse. Grâce à leur exemple, les petits blancs apprendront la valeur de l’instruction et le prix du travail ; ils n’auront plus besoin de vivre aux gages des propriétaires de nègres, et l’amour de la grande patrie américaine naîtra chez eux en même temps que le sentiment de la dignité personnelle. Déjà plusieurs états à esclaves, jadis rebelles, le Tennessee, la Louisiane, l’Arkansas, demandent à rentrer dans le sein de l’Union en abolissant la servitude des noirs et en se reconstituant sur la base du travail libre. L’esclavage, et non le climat, séparait les deux portions de la république américaine : c’est à la liberté de les unir.

Élisée Reclus


LETTRES INEDITES DE VOLTAIRE[7].



Byron a dit quelque part, dans des vers souvent cités : « Une fois commencée, la bataille de la liberté, quoique souvent perdue, est toujours gagnée. » Peut-être le contraire est-il plus vrai, et je ne sais si on n’ajouterait pas à la justesse de la pensée en en renversant les termes. La bataille de la liberté n’a jamais été si bien gagnée que la chance n’ait, au bout de quelque temps, paru près de tourner de nouveau ; ce triomphe dont on était si fier semblait sur le point de se changer eh défaite. Nous ne voulons penser ici qu’à la première, à la plus précieuse de toutes les libertés, à la liberté religieuse, à la liberté de conscience. Or, en dépit des certificats que nous aimons à décerner à notre siècle, des congratulations que nous nous adressons à nous-mêmes à propos des progrès accomplis, est-ce là donc une cause si bien gagnée, un principe si universellement admis, qu’il soit désormais inutile d’y revenir, pour montrer à quelles violences et à quelles cruautés conduisent nécessairement les religions d’état et l’immixtion du pouvoir civil dans les choses de la conscience ? Nous ne le pensons pas. Bien des signes avertissent au contraire les défenseurs de la libre croyance et de la libre pensée que l’heure n’est point venue de se reposer sur la foi des traités. Pour répondre à l’incessante propagande de leurs adversaires, pour combattre ce persévérant effort qu’aucun échec n’a découragé, il est bon de rappeler à la mémoire des générations nouvelles quels fruits l’intime alliance de l’église et de l’état portait encore, il y a un siècle à peine, en France même, dans une de nos plus intelligentes et de nos plus fières cités ; il est bon de leur montrer par combien de larmes et de sang, par quelles souffrances noblement supportées, par quels généreux travaux ont été préparés la victoire de la conscience et le triomphe du droit. C’est ce que viennent de faire deux pasteurs de l’église réformée de France, MM. Athanase Coquerel fils et Camille Rabaud, en reprenant à nouveau la douloureuse histoire des Calas et des Sirven, en examinant l’une après l’autre toutes les pièces de la procédure. Ils ont su, malgré l’émotion dont il leur était impossible de se défendre en remuant ainsi les cendres des martyrs, rester toujours maîtres de leur langage, s’interdire toute emphase, se préserver de toute déclamation. Les faits ici parlaient d’eux-mêmes. Malgré les affirmations dénuées de preuve et les insinuations mauvaises que se permet encore à l’occasion une école qui excelle à fausser l’histoire, aucun esprit sérieux ne peut aujourd’hui conserver le moindre doute sur la parfaite innocence de ce Calas qui périt sur la roue, de ce Sirven dont la fuite seule épargna aux juges de Calas le malheur de charger leur conscience et leur mémoire d’un second meurtre judiciaire.

L’étude de M. Coquerel sur Jean Calas et sa famille l’a naturellement conduit à s’occuper de Voltaire et du rôle glorieux qu’il a joué dans le procès en réhabilitation par lequel, en 1765, le parlement de Paris eut l’honneur de venger la mémoire du martyr, et de rendre un premier hommage au principe de la tolérance, qui se faisait jour à travers tous les obstacles. M. Coquerel s’est trouvé conduit ainsi à se faire l’éditeur d’un certain nombre de lettres nouvelles de Voltaire, « toutes relatives au procès des Calas. Dispersées dans différentes collections publiques ou privées, elles étaient pour la plupart inédites, et celles qui avaient déjà été publiées l’avaient été dans des recueils rares ou peu connus en France. Ces cent vingt-huit lettres, sans rien ajouter d’important à la gloire de Voltaire, forment un supplément intéressant à tout recueil de ses œuvres complètes, et surtout nous font encore mieux comprendre, par leur rapprochement même, quelle prodigieuse activité ce vieillard mit au service de cette noble cause et de la malheureuse famille qui la représentait alors.

Il y aurait quelque chose de vraiment puéril à s’étonner de voir un membre distingué d’un clergé chrétien, un croyant sincère et convaincu, se faire l’éditeur empressé et respectueux de Voltaire, et rendre à sa mémoire un public hommage. C’est là, si je ne me trompe, une grande marque de la puissance de cet esprit de justice et d’impartialité que l’étude de l’histoire tend à développer autour de nous, et dont s’imprègnent de plus en plus, comme par l’effet de l’air même qu’elles respirent, les générations qui nous suivent. Le temps approche, nous l’espérons, où il sera enfin possible de parler de Voltaire, comme de Lucien ou d’Érasme, avec une pleine liberté de jugement. Beaucoup d’honnêtes gens, chaque fois qu’ils rencontrent sur leur chemin, dans l’histoire des lettres ou de la société, le grand nom de Voltaire, se croient encore obligés de lever les bras au ciel et de se voiler la face, ou de jeter en passant, par respect humain, une pierre à la statue. On accuse d’avoir manqué de cœur l’homme qui, jusqu’à la fin de sa vie, ne put voir commettre en Europe un acte de fanatisme et d’oppression sans se jeter aussitôt dans la mêlée pour défendre et sauver les victimes, s’il en était encore temps, pour les venger, si, comme La Barre et l’infortuné Calas, elles avaient déjà succombé. On lui reproche d’avoir été souvent injuste ; mais il était passionné, et si jamais grande et nécessaire révolution n’a été faite que par les gens passionnés, peut-on demander à ces mobiles et irritables natures, à ces flammes vivantes, un calme et une froide impartialité qu’il nous est bien facile de garder, à nous qui sommes faits d’une autre argile, et dont le pouls ne bat pas aussi vite ? On lui reproche d’avoir attaqué et bafoué bien des choses respectables : cela est vrai ; mais ces choses respectables, l’autorité civile et religieuse, comment étaient-elles représentées ? par quels bienfaits se manifestaient-elles alors ? Que valaient la royauté et ses ministres, le parlement, le clergé, la Sorbonne ? Le roi se plongeait dans les honteuses débauches du Parc-aux-Cerfs, tombait de la Pompadour à la Dubarry, et par le pacte de famine spéculait sur la faim de ses sujets ; Choiseul était chassé pour d’Aiguillon ; la Sorbonne condamnait tous les livres où il y avait quelque bon sens ; le parlement et le clergé s’entendaient pour défendre obstinément tous les vieux abus, pour faire rouer les ministres protestans surpris dans le royaume, et pour assassiner La Barre et Calas. Et l’on s’étonne que Voltaire, engagé dans une lutte à mort contre un ordre qui n’était que du désordre organisé, contre des préjugés qui dictaient des cruautés, ait souvent manqué de mesure, qu’échauffé par sa raison révoltée et sa conscience indignée, il ne se soit pas toujours arrêté à temps sur la pente où l’emportaient sa verve effrénée et son ardente parole ! En réalité, ce qu’il défendait avec tant de chaleur, c’était la cause même de la tolérance ; l’intérêt des lettres inédites qu’on vient de réunir est précisément de faire mieux comprendre Voltaire, et de rappeler quels grands principes étaient engagés dans le débat où il intervenait avec une si vaillantes énergies.

G. Perrot.

  1. Outre le concours qu’ils apportaient à l’œuvre commune, les membres de l’association douanière agissaient encore en quelque sorte chacun pour son propre compte et dans sa sphère particulière. C’est ainsi que M. E. Séve, négociant à Bruxelles, entreprit à ses frais, mais sous les auspices de la chambre de commerce, un voyage en Russie, en Suède, en Norvège et en Danemark, pour y étudier la situation industrielle et commerciale de ces pays. Les renseignemens intéressans qu’il a recueillis ont été publiés dans un ouvrage intitulé le Nord industriel et commercial (3 vol. in-8°, 1862. Bruxelles, Lacroix et compagnie ; — Paris, Guillaumin).
  2. Séance du 6 moi 1861.
  3. L’Association internationale pour l’avancement des sciences sociales est en quelque sorte issue du mouvement belge : elle a été fondée par l’initiative de M. Corr van der Maeren, dans la pensée de vulgariser partout l’étude des sciences sociales et de comparer entre elles les institutions des divers peuples. Chaque année, elle réunit en congrès les hommes de tous les pays qui en font partie, et provoque la discussion dès diverses questions qui préoccupent l’opinion. Elle se compose de cinq sections : la législation comparée, l’instruction et l’éducation, l’hygiène et la bienfaisance, les beaux-arts et la littérature, l’économie politique. Deux congrès ont déjà eu lieu, l’un à Bruxelles, l’autre à Gand ; le prochain doit se tenir à Amsterdam, puis viendra le tour de Turin, de Genève, etc.
  4. Voyez à ce sujet les Études de M. de Parieu sur le système des impôts.
  5. Des Moyens pratiques de supprimer la douane, par M. Léon Verckhen, secrétaire de la chambre de commerce d’Anvers.
  6. Les États confédérés et l’Esclavage, par M. F.-W. Sargent, de Philadelphie. — Paris, Hachette, 1864.
  7. Voltaire, Lettres inédites sur la Tolérance, publiées avec une introduction et des notes, par M. Athanase Coquerel fils, auteur de Jean Calas et sa Famille. — Sirven, étude historique, d’après les documens originaux et la Correspondance de Voltaire, par M. Camille Rabaud, pasteur à Mazamet ; Paris, Cherbuliez.