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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1870

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Chronique n° 910
14 mars 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars 1870.

Il y a aujourd’hui deux choses également vraies, quoique au premier coup d’œil elles aient l’air de se contredire. La situation de la France, telle qu’elle apparaît, est certainement libre, aisée, rassurante, plus rassurante qu’elle n’a été depuis bien des années, et en même temps elle reste critique et indécise. D’un côté, tout est presque beau et souriant ; de l’autre, tout est laborieux et difficile.

L’amélioration qui s’est faite, et qui est un des signes caractéristiques de l’heure actuelle, est surtout sensible par cet apaisement qui a pénétré dans les esprits, dans le corps législatif, jusque dans les discussions de la presse. On dirait que nous sommes passés subitement d’une atmosphère enflammée et violente dans une atmosphère pacifiée. La physionomie de notre France renouvelée n’a plus de ces contractions qui révèlent les luttes intérieures. Qu’on rapproche un instant par la pensée ce qu’on voyait il y a bien peu de temps encore et ce qu’on voit en ce moment : la différence est faite pour frapper tous les regarde. Il y a deux mois à peine, la politique ressemblait à la mêlée la plus orageuse. On s’exaltait ou l’on doutait ; les passions ne désarmaient pas, et elles étaient d’autant plus bruyantes, d’autant plus agressives, que toute incertitude n’était point dissipée. Les partis semblaient s’aborder avec un arriéré d’animosités et de défiances. Au premier choc d’une discussion parlementaire, l’étincelle électrique éclatait, et alors, à propos de tout et de rien, c’était l’invariable défilé des souvenirs irritans, des allusions blessantes et des soupçons injurieux. On se raidissait et on défendait son terrain de peur des surprises. Aujourd’hui on n’en est plus là visiblement. La passion elle-même s’émousse, les déclamations furieuses sont sans écho, et entre combattans sérieux on se salue avant d’engager la lutte. Les concessions au besoin ne semblent plus impossibles dès qu’une méfiance invincible n’est plus le mobile avoué ou inavoué de toutes les résolutions. Bref, un souffle de bonne volonté se répand un peu partout, et il y a des momens, en vérité, ou l’on serait presque trop d’accord. M. le baron Jérôme David, un des chefs de l’ancienne droite, saisit l’occasion d’un débat sur l’Algérie pour proclamer qu’à ses yeux, en politique comme en toute autre chose, la liberté et le droit commun sont les meilleurs auxiliaires ; M. Jules Favre se déclare presque ministériel, et M. Gambetta lui-même vote pour le cabinet ! Nous revenons aux scrutins unanimes comme sous le gouvernement autoritaire, mais par d’autres motifs. À quoi tient ce rassérènement sensible qui s’est produit en quelques semaines ? Il n’y a évidemment qu’une raison, c’est que les garanties d’une liberté sérieuse ne sont plus disputées ou mesurées avec parcimonie ; elles sont offertes avec une sincérité manifeste et presque prodiguées. On se trouve en présence d’un pouvoir souverain qui jusqu’ici ne refuse rien et d’un ministère qui ne se fait faute de déclarations libérales, qui ne dit non à aucune proposition à demi raisonnable ; que faut-il de plus ? L’opinion subit instinctivement l’influence de cette révolution pacifique à laquelle on ne croyait pas, qui est cependant une réalité devant laquelle les défiances sont obligées de se taire. On sent bien quel changement profond s’est accompli, et on le sent avec d’autant plus de vivacité qu’il suffit de se replacer un peu en arrière pour mesurer le chemin qu’on a parcouru. Qui eût dit en effet, il y a un an, il y a huit mois, au moment où était voté le sénatus-consulte du 8 septembre 1869, qu’on touchait de si près à une résurrection complète des libertés publiques, et qui n’eût point accepté comme un bienfait cette possibilité d’une réforme décisive sans violence ? Les plus difficiles eussent même accepté moins — avec cette persuasion qu’en fait de liberté les petits progrès sont le commencement de la justice ; à plus forte raison acceptent-ils une victoire qui sera maintenant ce que le pays lui-même voudra la faire. C’est là justement le côté heureux, favorable de cette situation nouvelle, où tout est devenu possible par l’action naturelle de l’opinion, et où il est tout simple qu’une pacification relative des esprits réponde à une politique dont la sincérité ne recule devant aucun aveu ou devant aucun désaveu du passé.

Oui, sans doute, la situation actuelle a cela de bon que les préventions, les incrédulités, les ressentimens, les ombrages, sont plus qu’à demi vaincus, qu’on finit par se rendre à l’évidence, par croire sans trop marchander à la force de ce progrès régulier, de cette transformation pacifique. C’est déjà beaucoup, puisque cela simplifie singulièrement les conditions de la vie publique. Qu’on se garde bien pourtant de s’y méprendre : il ne suffit pas d’un échange de complimens dans une assemblée, de déclarations multipliées, ou de ces baisers Lamourette des votes unanimes, et c’est ici que notre situation, dépouillée de ses couleurs séduisantes, reparaît dans ce qu’elle a de laborieux et de difficile. C’est précisément parce que tout est possible maintenant, qu’on est tenu à plus de sévérité dans ce travail de réformes qui s’impose souverainement, — dans l’examen de toutes les questions qui se produisent à la fois, et ces questions sont sans nombre. Il y a une chose aussi redoutable que de tout refuser, c’est de tout accorder, de se laisser aller au vague des desseins, d’ouvrir une carrière indéfinie. Nous sommes dans un de ces momens d’activité renaissante où l’on éprouve un peu le besoin de reprendre tout par le commencement, — où la politique est d’autant plus obligée de préciser et de mesurer son action, de discerner les vrais points des réformes salutaires, sans se croire tenue d’admettre tout ce qui peut se présenter sous ce pavillon populaire du libéralisme. On a pu le voir l’autre jour dans cette discussion parlementaire qui s’est élevée au sujet des affaires de l’Algérie. Cette question d’Afrique, il y a longtemps qu’elle pèse sur la France ; elle a été l’objet de toute sorte de recherches, de publications, et récemment encore un ancien officier, qui est aujourd’hui colon, M. le comte Charles de Montebello, mettait au jour une étude intéressante, à laquelle il a donné le simple titre de Quelques mots sur l’Algérie. Le gouvernement a multiplié les sénatus-consultes, il en prépare un nouveau. Dans le corps législatif, les harangues se sont succédé. M. le comte Lehon a parlé en homme qui a dirigé l’an dernier une enquête des plus sérieuses. Un jeune député de l’Alsace, M. Lefébure, a fait à cette occasion son début d’orateur avec autant de savoir que d’esprit. M. Jules Favre a plaidé avec éloquence la cause de l’Algérie. M. Émile Ollivier a représenté le gouvernement dans ce débat. En définitive, le régime militaire est justement considéré comme insuffisant, tout le monde admet la nécessité d’un régime civil, et l’idée de rendre à l’Algérie le droit qu’elle a eu en 1848 d’envoyer des députés au corps législatif, cette idée a trouvé une grande faveur.

Rien de mieux comme témoignage de sympathie pour notre France africaine. Seulement en est-on beaucoup plus avancé, et M. Jules Favre lui-même s’est-il demandé si une mesure qui se présente sous un air libéral, l’envoi de députés algériens au parlement, va bien droit au but, et si même cette mesure est la vraie forme de libéralisme appropriée aux besoins et aux intérêts de l’Algérie ? Les colonies anglaises, le Canada, l’Australie, n’ont point de représentation directe au parlement britannique, elles n’envoient point de députés à Londres ; mais elles ont un gouvernement à elles, des assemblées à elles. Ces colonies jouissent de toutes les libertés civiles et même politiques sous la haute suzeraineté de l’Angleterre, et elles prospèrent. Il ne serait point impossible qu’il n’y eût là les élémens d’une solution qui ne serait pas moins féconde pour l’Algérie que pour les colonies anglaises. Il s’agit avant tout, n’est-ce pas ? de créer un vivant et florissant appendice de la France sur l’autre rive de la Méditerranée, de stimuler la colonisation par le développement de la propriété individuelle, par toutes les garanties offertes à la liberté du travail, par l’inviolabilité des droits. Est-ce que des assemblées librement élues, se réunissant à Alger, n’agiraient pas avec une efficacité plus décisive que quelques députés envoyés de Constantine ou d’Oran à un parlement de Paris ? Cela est d’autant plus vrai que cette question de représentation directe n’est pas aussi facile à résoudre qu’on le dirait, qu’elle reste très complexe par suite de la diversité des populations, de la disproportion des races, qui rendent assurément difficile une assimilation complète des provinces africaines à des départemens français. De quelque façon qu’on s’y prenne, il en résultera toujours nécessairement un mélange de régime exceptionnel et de régime de droit commun qui pourrait fort bien compliquer les choses, ou peut-être n’aboutir à rien. Nous ne voyons certes aucune difficulté à ce que des députés africains viennent au corps législatif, si on le veut : le tout est de savoir si cette mesure, qui ressemble plutôt à une satisfaction d’apparat qu’à une garantie de progrès réel, produira le bien qu’on en attend, et si le vrai libéralisme approprié à l’Algérie réside dans ce qu’on propose. Supposez que M. Jules Favre soit nommé député d’Alger, ce qui est bien possible, et qu’il accepte, qu’y a-t-il de changé ? Il n’y a pas même un orateur de plus dans le corps législatif. Supposez que des colons d’Oran et de Constantine élus par leurs concitoyens se réunissent à Alger pour traiter les affaires de la colonie avec le concours d’un pouvoir représentant de la France, il y a là peut-être un libéralisme plus pratique, parce qu’il va plus droit au but. Voilà toute la question.

Le meilleur moyen de fonder la liberté est bien moins d’en mettre les apparences ou les illusions un peu partout que de la faire pénétrer dans la réalité des choses, et c’est là l’œuvre d’un progrès patient, méthodique, allant à pas comptés pour ne plus reculer cette fois, pour ne plus disparaître dans une de ces tempêtes qui s’appellent tour à tour des révolutions et des réactions. De là justement ce qu’il y a de critique dans cette transition où nous sommes engagés. On se trouve placé entre le danger de laisser dissiper ce souffle de confiance et de bonne volonté, qui est une des forces de la situation actuelle, et le danger de tout mettre en branle à la fois pour tenir l’opinion en haleine. Que résultera-t-il de ce travail, qui, par des commissions extra-parlementaires, par les lois présentées au corps législatif ou par des décrets, s’étend à l’organisme entier de la France depuis la constitution jusqu’au mode de nomination du bâtonnier des avocats ? Il y a évidemment une part d’inconnu, et nous voudrions bien croire que cet inconnu ne sera jamais une déception. Pour le moment, on est à l’œuvre sans avancer à pas de géant. La commission pour la liberté de l’enseignement supérieur poursuit son enquête sur l’organisation des universités de Belgique et d’Allemagne. La commission de la décentralisation, avant d’aller plus loin, va buter sur la question de la nomination des maires, qui la fait hésiter, et qui n’était peut-être pas la première qu’on dût aborder. La commission pour l’organisation municipale de la ville de Paris marche en tête, et paraît seule être arrivée à un résultat. Il est vrai que ce résultat n’en est pas un. Ayant à faire un choix entre un conseil municipal nommé comme autrefois, par le gouvernement et un conseil formé entièrement par l’élection, la commission aurait proposé le biais singulier de réunir ensemble quarante conseillers élus et vingt conseillers nommés par l’administration. Ce serait le moyen d’avoir deux conseils et de ne rien faire. Comme le disait spirituellement un des membres de la commission à ses collègues, on aurait de l’eau chaude, on y mettrait de l’eau froide, et on aurait de l’eau tiède ; mais ce serait pire encore. Il est infiniment vraisemblable que les conseillers élus seraient d’une couleur d’opposition d’autant plus prononcée qu’ils devraient se trouver en présence de conseillers nommés par le gouvernement. Cela n’est point sans doute très facile à arranger quand on veut tenir compte de tout. Mieux vaudrait probablement, en écartant la nomination par le gouvernement, qui ne serait plus acceptable désormais, chercher des garanties dans des conditions sérieuses de domicile et dans le fractionnement des élections par quartiers. De cette façon, on arriverait, autant que possible, à laisser les intérêts de Paris entre les mains des Parisiens, et à imprimer un caractère local aux élections. La commission, du reste, n’a fait qu’une proposition, qui aura encore à passer par toute la filière du gouvernement, du conseil d’état, du corps législatif, et, chemin faisant, l’œuvre arrivera sans doute à réunir les conditions désirables pour cette organisation, vainement cherchée jusqu’ici, de la grande municipalité parisienne.

La politique nouvelle ne s’est attestée ou essayée jusqu’ici que par ce travail délicat et. complexe de réorganisation où vont toutes les préoccupations depuis deux mois. Quelles sont les vues du ministère dans nos affaires extérieures, c’est-à-dire en tout ce qui intéresse l’action morale ou diplomatique de la France ? Un régime qui prend la liberté pour mot d’ordre, qui se propose de réveiller dans le pays le sentiment de la responsabilité et de la grandeur morale, ce régime ne peut pas être libéral à l’intérieur pour cesser de l’être au dehors, pour rester indifférent aux grands intérêts nationaux. Tout se tient, et dès les premiers pas notre ministère a une occasion naturelle de montrer son libéralisme dans le gouvernement de nos affaires morales et extérieures. Cette occasion, il ne l’a pas cherchée, il la trouve devant lui sous la forme de ce concile qui prépare des embarras à tout le monde, à l’église elle-même aussi bien qu’aux pouvoirs civils de tous les pays. C’est en un mot cette vieille affaire de Rome qui reparaît avec son cortège d’éternels, d’insolubles problèmes, et, comme si la petite pièce devait toujours passer avant la grande, elle a recommencé par le plus humble et le moins solennel des incidens, par un conflit sur les monnaies. Rien n’est plus secondaire en apparence. Le pape émet des monnaies divisionnaires qu’on laisse s’introduire directement ou refluer de Suisse et de Belgique en France, sur la foi d’une prochaine accession du gouvernement romain aux conventions monétaires qui règlent les conditions d’émission, de titre et de circulation. Un jour on s’aperçoit, quoiqu’un peu tard, que cette introduction des monnaies du pape est devenue une inondation, que le saint-siège n’a rien fait pour se mettre en règle, que les émissions pontificales ont dépassé toute mesure, qu’il y a même une légère différence de titre, et qu’il va en résulter une perte inévitable constituant un prélèvement indirect sur tout le monde au profit du gouvernement romain. Alors notre ministre des finances, en vrai cerbère du trésor, ferme ses caisses au plus vite, et tout ce qu’il peut faire, c’est de permettre à ses agens de recevoir la monnaie du pape à sa valeur réelle, c’est-à-dire avec une perte de 9 pour 100, dont le public de France paie naturellement les frais. Pure affaire de monnaies ! dira-t-on ; nullement, c’est toujours la question du pouvoir temporel qui est là-dessous. Pourquoi le pape a-t-il lancé dans le monde cette quantité exagérée de monnaie ? pourquoi a-t-il refusé d’accéder aux conventions monétaires ? Parce qu’il n’a pas voulu se lier, parce qu’il a proportionné le chiffre de ses émissions, non pas, comme il l’aurait dû, à sa population actuelle, mais à la population des états qu’il a eus et qu’il n’a plus. C’est la protestation du pouvoir temporel circulant en pièces de 50 centimes. C’est ainsi que tout est dans tout, et que la politique se retrouve jusque dans ce léger disque d’argent que la placide et spirituelle effigie de Pie IX ne sauve pas du discrédit, qui s’en va désormais, ironiquement chassé, de main en main, comme s’il venait de la vieille fabrique de Monaco. On s’est plaint à Rome et à Paris de cet éclat imprévu, des rigueurs de l’administration française ; on a crié à l’attentat, au sacrilège, à la barbarie. Malheureusement les plus grands mots ne tiennent pas la place du plus simple chiffre dans un budget, les ministres les mieux intentionnés pour le pouvoir temporel n’y peuvent rien, et lorsque M. Buffet a demandé nettement au corps législatif s’il était décidé à voter un crédit pour combler le déficit résultant de l’acceptation prolongée de la monnaie pontificale, le corps législatif est resté muet. Le pape est donc libre de protester jusque dans l’éternité pour ses droits sur la Romagne, sur l’Ombrie, mais non pas sous la forme d’une pièce de 20 sous. C’est la moralité de ce petit épisode financier.

Après cela, nous en convenons, ce n’est que le très humble et assez bizarre côté d’une immense question qui ne regarde pas seulement le ministre des finances. Tout ce qui se passe à Rome depuis quelques mois a une bien autre portée. Il s’agit d’échapper à toutes les conditions terrestres de la civilisation, d’ériger en plein XIXe siècle une autorité souveraine, absolue, omnipotente, infaillible, en apparence restreinte au domaine spirituel et en réalité dominant de la hauteur d’un dogme tous les rapports de l’église et des sociétés civiles. À vrai dire, il n’est pas certain que le concile ait été réuni pour autre chose que pour consacrer cette infaillibilité personnelle du pape, sur laquelle s’amoncellent aujourd’hui tant de polémiques. Pendant quelque temps, on a eu l’air d’hésiter, de s’envelopper de diplomatie, puis tout d’un coup les batteries des partisans du dogme nouveau se sont découvertes, et les meneurs romains semblent vouloir conduire l’affaire au pas de charge, avec d’autant plus de vigueur qu’ils se sentent harcelés par les résistances, par une opposition grandissante. La cour de Rome, c’est sa force comme aussi c’est quelquefois sa faiblesse, ne s’inquiète guère des oppositions, elle est tour à tour patiente ou impérieuse, elle ne cesse pas de marcher à son but ; elle veut aujourd’hui l’infaillibilité de même qu’elle veut donner la sanction du dogme aux doctrines du Syllabus, c’est-à-dire à la condamnation des principes des sociétés modernes. Ceux qui ne voudront pas la suivre resteront en chemin, ce sera ce qu’on appelle d’un ton dégagé une épuration salutaire. Que sortira-t-il en définitive de cette tempête déchaînée entre la terre et le ciel ? On le saura plus tard. Pour le moment, un premier résultat est bien certain : en soulevant une question qu’il était si facile de laisser dormir, on a jeté le trouble dans le monde religieux, dans l’épiscopat français comme dans l’église universelle. Guerre entre le père Gratry et l’archevêque de Malines, M. Dechamps ; guerre entre M. Dupanloup et l’archevêque de Westminster ; guerre entre les théologiens de Rome et le premier des théologiens allemands, M. Dœllinger : la lutte est partout. Des évêques français couvrent de malédictions M. l’abbé Gratry pour ses brillantes et prévoyantes polémiques contre l’infaillibilité, d’autres le soutiennent. Il y a peu de jours encore, un homme qu’une mort prématurée vient d’enlever, qui a marqué par l’intrépidité de sa foi religieuse et l’éclat de son talent, M. de Montalembert, d’une main défaillante sous le poids du mal, mais d’un esprit toujours viril, protestait contre la doctrine qui veut faire une idole à Rome. Or dès aujourd’hui on peut se demander quelle autorité aura un dogme ainsi contesté d’avance, désavoué par les esprits les plus éminens et mis en suspicion aux yeux du monde catholique lui-même.

Voilà le premier résultat. Si la question restait dans une sphère purement religieuse, ce ne serait rien encore ; mais à l’heure qu’il est la politique s’en mêle et la confusion n’est pas près de diminuer. Jusqu’ici le gouvernement français s’était renfermé dans une stricte réserve ; il laissait faire, espérant probablement qu’on ne ferait rien. C’était le sens des explications données, il y a deux mois, par le ministre des affaires étrangères devant le sénat. Aujourd’hui, d’après toutes les apparences, on commence à sortir de cette expectante neutralité. M. le comte Daru a écrit à un prélat français de ses amis actuellement à Rome des lettres assez vertes qui nous sont revenues par l’Angleterre. Ce que M. Daru disait dans ses lettres, il l’a résumé, à ce qu’il paraît, dans une communication diplomatique qui a dû être transmise au cardinal Antonelli. Enfin le gouvernement français revendiquerait le droit d’envoyer un ambassadeur spécial au concile. Bref, on passe de l’abstention à l’intervention morale. On croit avoir de bonnes raisons, nous n’en doutons pas. Les lettres de M. le ministre des affaires étrangères sont assurément conçues dans l’esprit le plus sage, elles sont écrites avec une honnête et familière vivacité qui n’exclut pas la modération, qui n’a d’autre objet que d’arrêter la cour de Rome au seuil d’une périlleuse aventure. Il reste à savoir si M. le comte Daru ne s’engage pas lui-même dans une terrible bagarre, si notre gouvernement prend le bon chemin, si la France ne se trouve pas placée dans la situation la plus fausse par le seul fait de la présence de ses troupes à Rome ou à Civita-Vecchia. Que veut-on que nous fassions avec nos remontrances, nos ambassadeurs spéciaux, et nos fantassins campés à deux pas du concile ? Si la cour de Rome se laisse intimider et s’arrête devant nos observations, ce que nous ne croyons guère, on dira que ce sont nos soldats plus que nos raisons qui ont entravé la liberté de l’église, et ce sera la justification étrange de cette prétention plus étrange encore, que nous avons toujours eue, de n’être dans les états pontificaux que pour garantir la sûreté et l’indépendance du saint-siège. Si la cour de Rome va jusqu’au bout, nous aurons été des protecteurs bafoués, des témoins presque ridicules de ce que nous n’aurons pu empêcher ; nous aurons fait assister notre drapeau à la condamnation prononcée du haut de Saint-Pierre contre tous les principes sur lesquels repose la société française. De toute façon, il eût bien mieux valu et il vaudrait bien mieux encore nous dégager de toutes ces complications parfaitement inextricables par le rappel de nos troupes, que M. le comte Daru laisse entrevoir comme une menace si l’on va au-delà d’une certaine limite, et que nous voudrions, quant à nous, voir s’effectuer dès aujourd’hui sans aucune espèce de menace, franchement et résolument. Ce serait pour nous la liberté, et le saint-siège se trouverait au moins une bonne fois dans la vérité de sa situation. Qu’on ne s’y méprenne pas en effet : le pape peut bien de temps à autre nous remercier diplomatiquement quand il voit que cela nous est agréable ; au fond il est intimement persuadé qu’il ne nous doit rien, qu’il fait plus pour nous en se laissant protéger que nous ne faisons pour ses intérêts en le protégeant, qu’en aucun cas nous ne nous retirerons, ce qui le dispense tout à la fois de reconnaissance et de prévoyance. Si la cour de Rome voyait partir nos troupes, avec la certitude de ne pas les voir revenir de si tôt, ce serait probablement le meilleur moyen de réveiller en elle le sentiment de la responsabilité. C’est une situation sur laquelle le ministère doit d’autant plus réfléchir qu’elle est une véritable épreuve pour lui, qu’elle peut donner la mesure de ses sentimens libéraux. Effectué après le concile, après une proclamation de l’infaillibilité papale qu’on n’aurait pu empêcher, par une raison qui nous serait exclusivement propre, le rappel de nos troupes pourrait ressemblée à un acte de dépit ou de ressentiment vis-à-vis du saint-siège ; d’un autre côté, il laisserait toute liberté à l’Italie, qui serait assez fondée à ne nous savoir aucun gré d’une telle résolution, qui pourrait se considérer comme n’étant obligée à rien parce que nous aurions quitté un poste que nous aurions déclaré nous-mêmes ne plus pouvoir occuper. Accompli aujourd’hui, ce rappel serait un retour pur et simple à la convention du 15 septembre 1864, qui n’est point abrogée, que nous sachions, et qui est la seule garantie dont on puisse se prévaloir.

A dire vrai, du reste, que peut-on craindre sérieusement pour la sécurité immédiate du saint-siège ? Est-ce qu’il y a maintenant à redouter quelque retour offensif de Garibaldi., quelque invasion nouvelle des états pontificaux ? On n’en est plus là. Les Italiens ne sont pas près de recommencer ou même de permettre des tentatives comme celle de 1867. Cette folle expédition, qu’un ministère aussi dépourvu de prévoyance que d’initiative ne savait pas retenir sur le chemin de Mentana, a laissé au-delà des Alpes de trop cuisans souvenirs, de trop salutaires enseignemens pour qu’on ne soit pas guéri de toute fantaisie de violence dans une question où la violence ne peut rien. Les Italiens savent bien que sans cette malheureuse entreprise de 1867 ils seraient peut-être déjà pratiquement arrivés à une solution qu’on entrevoyait presque, qui eût assuré une satisfaction au sentiment national en laissant de suffisantes garanties à l’indépendance spirituelle du pontife de Rome. L’Italie a bien assez à faire aujourd’hui. Elle a ses finances à régénérer, son administration à reconstituer, sa vie publique tout entière à vivifier et à coordonner. Elle est arrivée à ce moment où l’enthousiasme des aventures est complètement refroidi, et où l’on se retrouve en face de toutes les difficultés pratiques de la réorganisation d’un grand pays né d’hier. Désormais et pour longtemps, les réformes administratives, financières, dominent tout. C’est là le double problème qui se pose de nouveau pour l’Italie au moment où le ministère, présidé par M. Lanza, et le parlement se retrouvent en présence après des vacances de deux mois. On attendait avec une impatiente curiosité le plan que le ministre des finances, M. Sella, préparait pendant cette trêve parlementaire, et qu’il vient de présenter. Au premier coup d’œil, on ne saurait véritablement assurer que M. Sella, si habile qu’il soit, ait trouvé dans son imagination des combinaisons surprenantes, merveilleuses, faites pour remettre d’un seul coup l’Italie au-dessus de ses affaires. Son plan n’a rien de particulièrement héroïque, il se compose plutôt d’une série de projets de détail par lesquels le ministre florentin d’aujourd’hui espère atteindre un but poursuivi par tous ceux qui l’ont précédé, et que tous ceux qui lui succéderont s’efforceront sans doute de poursuivre à leur tour, l’extinction du déficit. M. Sella propose au parlement la sanction d’un traité par lequel il obtiendrait avec avantage 122 millions de la banque, une émission de 80 millions de consolidés, l’augmentation de quelques impôts, la réorganisation de quelques autres, l’appropriation à l’état de toute la contribution sur la richesse mobilière, dont une partie revient jusqu’ici aux provinces et aux communes. Moyennant tout cela, et sans parler des économies réalisées sur certaines dépenses, de l’accroissement prévu de certaines recettes, on espère arriver à un équilibre suffisant dans le budget de 1871.

L’équilibre, c’est le mirage de tous les ministres des finances, et M. Sella, tout comme un autre, le fait briller aux yeux des députés italiens. Il s’agit maintenant de savoir si le ministère, dont ce plan financier est le premier acte décisif, trouvera dans le parlement une majorité décidée à sanctionner ses projets et à le suivre dans sa politique générale qui ne diffère point, après tout, sensiblement de celle de ses prédécesseurs. Malheureusement cette chambre italienne est tellement morcelée en partis, en fragmens départis, qu’il est vraiment assez difficile d’y trouver les élémens d’une majorité sérieuse. Le cabinet Ménabréa, celui qui a eu la plus longue vie depuis M. de Cavour, a succombé faute de trouver un appui solide. Le ministère de M. Lanza ne se rattache à aucun groupe d’opinion bien marqué ; il est vu avec méfiance par la droite, par la gauche. Lui aussi, il pourrait se dire le ministère des deux centres ; mais ici ces centres eux-mêmes sont un vrai sable mouvant. Cette pulvérisation de toutes les forces politiques est pour le moment la maladie de l’Italie, et c’est ce qui préoccupe les esprits sensés. Il y a peu de temps, un des Italiens les plus distingués qui a été au pouvoir, M. Scialoja, étudiait ce mal et cherchait le moyen d’arriver à une reconstitution des partis. Un autre ancien ministre, M. Stefano Jacini, qui donnait récemment sa démission de député de Terni, vient de sonder la même plaie dans un travail sur les conditions des affaires publiques en Italie depuis 1866, et quant à lui, c’est l’organisation même de l’Italie qu’il veut réformer. L’étude de M. Jacini est pleine d’observations justes, de traits saisissons. L’auteur voudrait deux choses presque radicales dans l’état actuel : il demande la création d’un haut parlement national, élu par le suffrage universel à deux degrés, s’occupant exclusivement des affaires générales, et la reconstitution de régions administratives avec des assemblées particulières, étendant leur compétence aussi loin que possible dans le domaine des intérêts locaux. La décentralisation, comme on voit, est aussi en faveur au-delà des Alpes, et il est certain qu’elle est tout au moins dans le caractère, dans les traditions du pays. Nous ne savons trop seulement si ces régions que propose M. Jacini, et qui auraient bien de la peine à ne pas se confondre avec les anciennes démarcations, n’auraient point pour résultat d’affaiblir l’unité si récente encore par la résurrection confuse de tous les instincts municipaux et autonomistes.

La formation d’un peuple longtemps divisé reste incessamment livrée à ces mouvemens intimes d’action et de réaction. Elle se précipite ou s’interrompt selon les circonstances, et elle est bien obligée de se combiner avec la marche générale des choses. Ce qui se passe aujourd’hui en Allemagne en est la preuve. En Allemagne, toute la question est de chercher un chemin vers une fusion complète du nord et du sud qui jusqu’ici rencontre autant de résistances intérieures que de difficultés diplomatiques. Il n’est point douteux, quoi qu’on en dise, que l’esprit particulariste garde une certaine force en Bavière, dans le Wurtemberg, dans le grand-duché de Bade lui-même ; il a du moins assez de puissance à Munich pour amener la démission définitive du prince de Hohenlohe, qui vient d’être remplacé comme président du conseil par le comte de Bray. À Bade, si le gouvernement est tout prussien, le peuple l’est beaucoup moins. À Berlin, le parti national-libéral s’inquiète fort peu de ce que pensent les populations badoises et les patriotes bavarois, il veut aller à l’unité par le plus court chemin. Au centre de ces agitations, se tient M. de Bismarck, observant tout d’un air narquois, prétendant bien régler la marche, saluant ironiquement de son casque de cuirassier le traité de Prague, mais regimbant quand on veut le pousser à contre-temps. Au fond, c’est là tout le secret des discussions qui viennent de se produire au parlement de la confédération du nord.

De quoi s’agissait-il donc ? Un des chefs du parti national-libéral, M. Lasker, a saisi l’occasion d’un traité de réciprocité en matière de recours judiciaires signé avec Bade pour demander l’entrée immédiate du grand-duché dans la confédération du nord. M. de Bismarck a jugé qu’on allait un peu vite, il s’est donné un air tout fâché. Est-ce donc qu’il désavoue l’ambition des nationaux-libéraux et qu’il songe à invoquer le respect des traités ? Pas le moins du monde. « Nous sommes tous d’accord, a-t-il dit à peu près dans son langage sarcastique et hautain, nous sommes complètement d’accord sur le but où nous tendons. Vous voulez l’unité entière de l’Allemagne, je la veux autant que vous, le roi la veut aussi, il l’a affirmée dans le discours par lequel il a ouvert ce parlement. Le tout est de choisir l’heure et les moyens. Le gouvernement badois est un bon gouvernement qui fait nos affaires à merveille. Il faut qu’il continue. Englobé dès ce moment dans notre confédération, il ne nous servirait de rien ; tel qu’il est, il nous sert beaucoup mieux ; il contient ces Bavarois et ces Souabes qui sont de mauvais esprits, il est un dissolvant dans l’Allemagne du sud, et il nous aidera à tout prendre d’un seul coup de filet. Laissez-moi donc faire. Vous êtes la politique nationale, dites-vous ; oui, je la connais la politique nationale. C’est elle qui voulait m’empêcher de faire la guerre en 1866, c’est elle qui me refusait mes budgets et mes moyens d’action. Aujourd’hui vous trouvez que je ne vais pas assez vite. Croyez-vous donc que ce ne soit rien d’avoir amené un état où le roi, mon gracieux maître et le vôtre, est le chef militaire de l’Allemagne tout entière, et exerce un pouvoir tel que nul empereur n’en a exercé depuis Barberousse ? » En Allemagne, on trouve M. de Bismarck un patriote un peu méticuleux ; de ce côté du Rhin, on peut trouver que ses réticences calculées sont suffisamment audacieuses, qu’elles disent tout ce qu’on peut dire. Après cela, la paix n’est point sans doute immédiatement menacée, mais nous sommes avertis, nous savons ce que valent aux yeux du ministre prussien le traité de Prague et la ligne du Mein, et si le chancelier fédéral ne va pas plus loin pour le moment, s’il temporise, c’est qu’il a peut-être des raisons de croire que la France et l’Autriche ne seraient pas aussi impuissantes ou aussi indifférentes que M. Lasker venait de l’assurer dans son discours. C’est du reste un terrible homme que M. de Bismarck, il porte son activité et son originalité en tout, et le lendemain de la discussion sur Bade, à propos du code pénal de la confédération, il a traité la question de l’abolition de la peine de mort en humoriste qui trouve qu’on attache trop d’importance à la mort et à la vie. Malgré tout, le parlement a voté la suppression du dernier supplice ; mais il y a encore le conseil fédéral, et il reste à savoir ce qui l’emportera de la législation prussienne ou de la législation des autres états, tels que la Saxe, chez qui la peine de mort est déjà abolie. L’essentiel est la création de l’unité de législation pénale après l’unité diplomatique, après l’unité militaire, après l’unité commerciale. M. de Bismarck a bien quelque droit de demander qu’on le laisse faire, et au surplus, si on ne lui donne pas le droit, il le prend, il fait l’Allemagne à sa manière.

CH. DE MAZADE.


REVUE MUSICALE

Robert le Diable, après avoir dormi deux ans du sommeil de l’empereur Barberousse dans les cryptes de l’Opéra, vient de se réveiller comme sous la baguette d’une fée, et le voilà parti pour d’autres destinées. C’est un spectacle entièrement nouveau ; la distribution des rôles, les costumes, les décors, la mise en scène, on a tout remanié, tout réformé, tout rajeuni ; il n’y a de vieux désormais que la musique. Je dis vieux et non pas vieilli, bien que la restriction ne regarde que l’ensemble, et que, pour certaines parties de l’œuvre, l’un et l’autre se puissent dire. Meyerbeer n’eut jamais pour unique objectif la simple vérité dramatique, son affaire était bien plutôt d’agir directement sur les masses, d’entraîner le public. Gluck, Mozart, Beethoven, ne cherchent que le beau, que le vrai ; l’effet ensuite vient quand il peut, quelquefois même il ne vient pas du tout, et leurs opéras produisent trop souvent sur la foule ce calme et solennel sentiment d’admiration que les oratorios ont le don particulier d’émouvoir. A Weber le premier, il faut attribuer cette tendance directe vers l’effet-, mais la révélation, chez lui encore inconsciente, ne devait trouver que dans Meyerbeer son metteur en œuvre souverain. A ce point de vue, il n’est pas absolument vrai que Meyerbeer ait autant spéculé qu’on l’a écrit sur la fusion des divers styles. Mozart, avec sa mélodie suave et nombreuse, ses qualités toutes françaises de précision rhythmique et de clarté, la variété, le choix, la science et la profondeur de ses harmonies, Mozart avait marié musicalement la France, l’Italie et l’Allemagne bien avant que le fils du banquier de Berlin eût projeté ces noces d’or. S’il les a rêvées à son tour, c’est plutôt en aventurier et beaucoup moins de parti-pris que par occasion. Meyerbeer, s’il n’eût possédé en propre d’autre art que celui-là, aurait peut-être réussi à composer des opéras dans un certain style Gluck-Mozart de nature à lui concilier l’estime des honnêtes gens ; mais eût-il, comme il l’a fait, remué, passionné son époque ? Il nous est permis d’en douter.

Meyerbeer, c’est une chose aujourd’hui connue de chacun, avait au plus haut degré la perception des instincts du public moderne, qui veut être surtout distrait, amusé, et dont l’enthousiasme a le seul plaisir pour raison d’être. De 1820 à 1830, du Crociato à Robert le Diable, s’écoule une période de dix ans, pendant laquelle le grand artiste se cherche sous l’agréable dilettante voyageur, et, revenu de son école buissonnière en Italie, flaire de quel côté le vent se lève pour frapper un coup de maître. L’immense succès du Freyschütz en Allemagne avait commencé par appeler son attention sur les effets nouveaux que la musique allait avoir à demander à l’élément pittoresque, jusque-là trop négligé pour l’idéalisme et la psychologie. En France, il trouvait la Muette au plein de son action révolutionnaire ; c’en était assez, je suppose, pour mettre sur sa voie un génie décidé à ne prendre conseil que des besoins de son temps, à flatter ses goûts et ses caprices. Le romantisme inconscient de Weber avait trouvé son organisateur. Ces masses dont le souffle d’Auber n’avait agité que la surface, une main habile et puissante les allait remuer dans leurs profondeurs. Du finale de la sédition dans la Muette à la scène de la bénédiction des poignards dans les Huguenots, il semble qu’il y ait des abîmes franchis, et cependant ces deux morceaux, dont l’un reste une magnifique inspiration, mais dont l’autre est une œuvre colossale, relèvent du même système, et l’inventeur de ce système, le vrai réformateur, n’est ici ni Auber ni Meyerbeer ; il s’appelle Scribe. A lui seul, Meyerbeer n’eût jamais atteint le but que dès ce moment il se proposa. Ce rêve d’une musique à grand spectacle, dramatique, passionnée et décorative, son génie de compositeur n’eût pas suffi à le réaliser, force était que le machiniste intervînt. Je parle ici non-seulement du costumier, du maître de ballet, du metteur en scène, mais du fabricateur adroit, intelligent, inépuisable, dont les mille ressources allaient être coup sur coup activées, exploitées. Varier les effets, multiplier les tableaux, être de tous les temps et de tous les pays, un tel programme, s’il n’était point d’un musicien ordinaire, exigeait aussi du librettiste une originalité de talent et des facultés inventives que ne montrent guère les faiseurs d’aujourd’hui, occupés spécialement à ravauder Shakspeare et Goethe. Quoi qu’il en soit, Scribe fut l’homme de cette réaction, qu’il gouverna en quelque sorte de sa propre initiative et sans avoir eu besoin d’être poussé par le musicien. Meyerbeer n’eut pas grand’peine à deviner les avantages qu’on pouvait tirer d’un pareil collaborateur, et l’association de ce génie et de ce talent, pour premier résultat, donna Robert le diable.

Doué comme Weber du sens de la sonorité, mûri par d’énergiques études, Meyerbeer mettait la main sur un poème où tout ce qu’il avait. acquis dans ses longs voyages, — en Italie de grâces mélodiques, en Allemagne d’autorité magistrale, en France de goût et de juste mesure dans les proportions, — allait enfin pouvoir s’exercer. Cette légende du diable fait homme, dont il n’est pas un peuple qui ne possède sa version, Scribe, disons-le, l’a traitée en poète dessinant à larges traits les situations, se contentant partout de faire œuvre simple de programme, à ce point que sa pièce a besoin, pour être comprise, et du commentaire de la musique et de tout l’appareil des décorations et de la mise en scène, ce qui est à mon sens l’idéal d’un poème d’opéra. Lui, d’ordinaire si bourgeois, il s’élève très souvent dans son théâtre lyrique à la plus haute conception du sujet, comme dans le quatrième acte des Huguenots, et surtout dans cette admirable donnée du trio final de Robert, figuration vivante et pathétique jusqu’au sublime de l’idée si familière à l’art du moyen âge, et dont tous les portails, tous les vitraux, tous les triptyques des cathédrales portent l’empreinte fouillée dans la pierre ou le bois, enluminée dans le cristal ; n’en disons pas trop cependant, car, s’il y a fort à louer dans ce beau poème, la critique y trouve aussi bien des endroits où se prendre. Ce personnage d’Alice par exemple, quel est-il ? Vit-on jamais caractère plus en désaccord avec lui-même ? Voilà une jeune fille qui, naïve et toute charmante d’innocence et de simplicité au premier acte, inspirée et tragique au cinquième, passe la première partie du troisième acte à se maniérer en paysanne d’opéra-comique ; évidemment la petite mijaurée qui vient ainsi, leste, futée et provocante, vocaliser en l’honneur de la patronne des demoiselles, n’a rien de commun avec l’aimable enfant que nous avons connue dans la première scène, et qui tout à l’heure, dans le trio final, rayonnera des plus nobles flammes de l’enthousiasme. Entre l’exposition et le dénoûment, il y a pour ce personnage une vraie solution de continuité, il se désavoue et se dément. Ces couplets badins, presque effrontés, sont le plus étrange contre-sens dans la bouche de celle qui tantôt a soupiré la romance d’entrée. Lorsque j’entends au début cette phrase pleine d’émotion et de recueillement, la présence de Raimbaut voyageant seul avec cette jeune fille n’a rien qui me choque ; mais la petite personne qui chante si galamment « quand je quittai la Normandie » me parait en savoir déjà long, et je commence à me montrer beaucoup moins rassuré sur le compte d’un pareil ange qu’un beau garçon accompagne nuit et jour en ses pèlerinages. Du reste, cette inconsistance du personnage dramatique ne pouvait manquer de réagir sur le caractère musical, et comme dans une œuvre d’art tout se tient, on comprend quelle difficulté doit offrir à l’interprète un rôle ainsi partagé entre l’héroïne et la bergère d’opéra-comique, réclamant en même temps que la puissance et l’inspiration d’une grande tragédienne la gentillesse et la virtuosité d’une chanteuse légère.

C’est par ces côtés de grâce coquette et d’afféterie que Mlle Nilsson prend le rôle : voilà bien ses cheveux blonds, son regard de nix, froid et bleu comme l’acier, plein de captation et de sortilège, jamais tendre, ces petits airs sauvages et tous ces effaremens naturels ou voulus si curieusement en harmonie avec les étranges résonnances de sa voix. Il n’y a qu’une Nilsson au monde pour réussir ainsi dans un rôle par les défauts mêmes de ce rôle ; on n’imagine pas une Alice plus invraisemblable à la fois et plus charmante. Elle entre, la jolie messagère, svelte et dégagée, sa tunique blanche serrée aux flancs par la ceinture de cuir ; les chevaliers la traînent éperdue devant Robert. L’instant est solennel, tous ses amis tremblent dans la salle, et certes elle en a beaucoup, elle en a tant qu’on peut dire que depuis Mlle Rachel nulle personne de théâtre ne fut si unanimement recherchée, fêtée, adulée, de la société parisienne. Elle seule reste imperturbable, car c’est une des particularités et des forces de cette nature très exceptionnelle d’ignorer les angoisses de la peur, ou du moins, si elle les ressent, de n’en rien laisser voir. « Va, » dit-elle, et sur sa bouche à peine entr’ouverte vous voyez déjà courir la fantaisie. Au lieu de chanter le texte, de filer le mi, qui est une ronde, en le portant sur le sol, qui est une croche, elle donne à l’une et à l’autre note la même valeur, étend, prolonge la seconde comme la première. L’effet assurément est neuf, amusant, comme disent les peintres ; Meyerbeer l’approuverait-il ? On l’ignore ; toujours est-il qu’il ne l’a pas indiqué. Même étrangeté dans toute l’interprétation du morceau, le nuancé, l’exquis, partout substitués au pathétique, l’arabesque remplaçant la ligne simple du dessin ; oubliez l’admirable page de Meyerbeer, cette haute et classique inspiration à la Mozart, mettez que vous entendez un lied norvégien, c’est adorable ! Brava, Nilsson ! Very lovely indeed !

Le second acte appartient à la princesse, et Mme Carvalho n’était point femme à laisser perdre un pareil avantage. Costumée à ravir, ses cheveux cerclés d’un bandeau d’or ocellé de pierreries, sa taille merveilleusement dégagée sous les plis de la dalmatique d’azur à semis d’étoiles, elle a dit sa cavatine avec une élégance, un éclat, une bravoure, qui sont la perfection du chant. Personne aujourd’hui n’a cet art de poser la voix. Dans le finale, ses forces la trahissent un peu ; mais patience, attendons-la tout à l’heure à l’air de grâce. Comment cette grande scène du quatrième acte, où tant de force est nécessaire, a pu devenir pour la cantatrice une occasion de triomphe, c’est encore là un de ces secrets dont il faut chercher l’explication dans les inépuisables ressources du style. On supplée à tout avec du style, et, sans parvenir à changer la nature physique de l’organe, on arrive par des progressions savamment mesurées à faire qu’une petite voix s’élève aux plus grands effets ; ainsi de cette invocation ! suppliante d’Isabelle à Robert, que Mme Carvalho gouverne en artiste imperturbable. Elle commence pianissimo, ce n’est d’abord qu’un soupir, un souffle qu’on entendrait à peine, si l’art tout magistral qui préside à cette émission ne faisait de ce soupir, de ce souffle, quelque chose d’électrique déjà et de lumineux. Insensiblement la note s’accentue, l’étincelle étend son foyer ; la voix, entraînée, échauffée, pousse au dehors ses forces décuplées par l’expression, et quand l’orchestre arrive vers la fin à déchaîner ses tempêtes, on la perçoit encore blanche et plaintive planant au-dessus des cuivres comme l’alcyon au-dessus des vagues. Je parle de l’effet tel que Mme Carvalho le réalise aujourd’hui qu’elle s’est retrouvée elle-même. Malade encore le premier soir, une défaillance la saisit sur les dernières mesures de son air, on la vit s’arrêter tout à coup, serrer sa tête entre ses mains, suffoquer ; l’orchestre aussi s’arrêta, et la représentation fut un moment suspendue ; puis, se redressant par un suprême effort, la courageuse artiste termina sa phrase ou plutôt l’expira dans un flot de larmes. Le public en de telles circonstances n’a point l’habitude de marchander sa sympathie à qui la mérite si bien, les applaudissemens éclatèrent avec frénésie ; mais en rentrant dans la coulisse Mme Carvalho s’évanouit. Fort heureusement M. le ministre des beaux-arts, causant avec Mlle Nilsson, se trouva là tout exprès pour recevoir dans ses bras la pauvre Isabelle. Tous les journaux ont raconté cette anecdote qui, espérons-le, accroîtra encore la popularité de la jeune excellence. M. Maurice Richard n’est point sans avoir un certain air de ressemblance avec le calife de Bagdad, lequel préférait au travail de cabinet les longues promenades dans les lieux publics de sa bonne capitale ; il ne perd pas une occasion de visiter en détail les moindres recoins de son empire. Nourri loin du sérail, il en veut connaître les détours ; il veut surtout voir par lui-même, ce qui lui permet d’offrir ses complimens aux cantatrices qui se portent bien et du vinaigre à celles qui se trouvent mal. — Revenons à la cavatine d’Isabelle. Combien de fois les Allemands n’ont-ils pas reproché à Meyerbeer ses contre-sens dramatiques ! En voici un, cet air de grâce, qui, tout chef-d’œuvre qu’il soit d’ailleurs, n’en mérite pas moins cette critique. Une femme brutalement assaillie dans son oratoire par l’homme qu’elle aime implore pitié contre cette agression démoniaque, elle n’a de force que dans sa faiblesse, et, pour accompagner son cri de colombe effarée, toutes : les puissances de l’orchestre font explosion. Si, pour une femme qui demande grâce, on remue de la sorte les trombones et les clairons, il faudra donc, pour chanter la guerre, se servir des flûtes et des hautbois ; n’importe, la période est belle, et, malgré tous les raisonnemens, vous entraîne ; mais ce goût équivoque, qui procède chez Meyerbeer d’un insatiable appétit du succès, je le retrouve à chaque instant dans Robert le Diable sans que l’erreur du maître soit excusée par rien de semblable à l’inspiration que je viens de citer. Le second acte tout entier porte l’empreinte d’un italianisme démodé, et, dans le duo entre Alice et Bertram, que dire de ces cadences interminables, de ces raffinemens de langage entre deux personnages en lutte ouverte l’un avec l’autre, et qui, se détestant, se maudissant au fond de l’âme, se concertent de l’œil et de la voix pour mieux enjôler leur public ? Et ce trio sans accompagnement, vit-on jamais un morceau moins en situation ? Alice, Robert et Bertram sont en présence, Je drame touche à son heure décisive, et soudain voilà le maestro qui tranquillement arrête l’horloge, et tire de son portefeuille une manière de terzetto a capella dont il semble tout aise d’avoir trouvé le placement.

Ceci nous ramène au troisième acte, à ces lieux témoins de tant de « terribles mystères, » dont un ciel à la Salvator tout rayé de nuages sanglans éclaire le sauvage tableau. Je passe sur les couplets d’Alice décidément trop fleuris de points d’orgue, trop entachés de mignardise. Ophélie à chaque instant y reparaît sous le camail de la paysanne normande. Je citerai, à la reprise du morceau une gamme descendante qui vous revient comme un écho des jardins d’Elseneur. Dans le duo qui suit, quelques bons effets sont à noter : l’effarement d’Alice, par exemple, au moment où Bertram se démasque, sa manière très pittoresque de s’élancer vers la croix, de chanter à genoux. Je voudrais seulement que Mlle Nilsson, au lieu de monter l’escalier par degrés, se portât d’un bond sur la plus haute marche de façon à ne rien perdre de son souffle, et à n’avoir plus qu’à se redresser vaillante et forte pour jeter à l’enfer son défi : « le ciel est avec moi, je brave ta colère ! » Je n’ai aussi qu’à louer la brillante cantatrice pour les belles qualités concertantes qu’elle déploie dans le trio sans accompagnement.

Abordons le cinquième acte. On sait quelle large place y tient Alice. A partir du moment où la sœur de fait de Robert franchit le seuil du sanctuaire, le personnage se transfigure, l’humble et timide villageoise de tout à l’heure parle au nom du ciel en héroïne, en inspirée. C’est l’ange descendu pour sauver une âme, l’ange livrant bataille au démon et l’écrasant Mlle Nilsson avait-elle d’avance bien réfléchi à tout cela ? Je crains que non. Nous ne sommes point ici à Londres, où les opéras de Meyerbeer se jouent comme des opéras italiens qu’on livre à la merci de virtuoses, la plupart illustrissimes, trop préoccupés des affaires de leur amour-propre et de leur fortune pour s’inquiéter des petites nécessités du grand art. Nous sommes à Paris, sur la scène de l’Académie impériale ; il s’agit de Robert le Diable, d’un chef-d’œuvre ayant ses traditions, son style et sa grammaire. Jouer Froufrou au Gymnase ou représenter Monime à la Comédie-Française n’est point absolument la même chose ; autant on en peut dire pour ces deux rôles d’Ophélie et d’Alice. Au lieu de passer ainsi tout directement et comme sans y penser de son intermède rococo d’Hamlet à ce grand cinquième acte de Robert, Mlle Nilsson aurait dû s’arrêter quelques mois au Conservatoire, prendre là cette autorité du discours et du geste sans laquelle rien de sérieux n’est possible sur notre première scène lyrique. Quand Duprez, dans Guillaume Tell, récitait des vers de M. de Jouy, on croyait entendre du Corneille ; Mlle Falcon, arrivant au sommet de ce rôle d’Alice, vous surprenait par la beauté tragique de sa déclamation. Christine Nilsson n’accentue point assez, les vers gravés par la tradition dans toutes les mémoires passent inaperçus ; elle coquette toujours avec cette musique qui cependant ne plaisante guère. Elle charme, ne s’impose jamais, et, quand il s’agit de hausser le ton, se dérobe. C’est dire que le trio final n’avait point à compter sur elle. Sa voix dans le forte a pourtant donné splendidement ; mais dans les passages écrits pour le médium le relief et la couleur manquent un peu ; c’est blanc, comme on dit en jargon de théâtre. Meyerbeer répétait volontiers à ses amis, en leur parlant de Nourrit, de Levasseur et de Mlle Falcon : « Ce trio de Robert, nous ne le reverrons plus. » Il est permis de se demander ce qu’eût pensé le maître de l’exécution infligée l’autre soir à son chef-d’œuvre, ou plutôt non, ne cherchons pas à le savoir, car cette exécution, il ne l’aurait, de son vivant, point tolérée. Mettons tout de suite hors de cause Mlle Nilsson. Une personne de sa valeur, de sa distinction, ne compromet jamais la fortune d’une représentation. Elle peut souffrir de la débâcle, s’y voir entraînée, elle ne la provoque pas ; mais M. Colin, M. Belval, voilà les vrais coupables ! Allons plus haut et reprochons à l’administration d’avoir laissé arriver devant le public de l’Opéra quelque chose d’aussi incomplet, pour ne pas dire plus, que cette première représentation de la reprise de Robert le Diable. Il faut ou qu’on n’ait pas répété généralement, ou que les répétitions aient été négligemment abandonnées à la discrétion des chanteurs, lesquels, sous prétexte de se ménager, s’entêtent à cacher leur jeu jusqu’à la fin. De pareils abus ne sauraient se reproduire ; un directeur a le droit d’exiger de ses artistes qu’ils prennent au sérieux le travail des répétitions. Supposons que les études de Robert eussent été menées comme elles devaient l’être, est-ce que le grotesque accident survenu à M. Colin au troisième acte, pendant son duo avec Bertram, serait jamais arrivé ? Y a-t-il un chef d’orchestre ou du chant qui, entendant M. Colin s’égosiller à vouloir donner l’ut dièze de poitrine de Tamberlick, n’eût pas aussitôt prémuni ce jeune Icare contre les dangers d’une chute effroyable ? Et cette voix de tête grinçante et discordante, pense-t-on que M. Gewäert, s’il en avait reçu la confidence, l’aurait laissée ainsi tout à coup sortir, comme un diable de tabatière, pour mettre le public en gaîté au moment le plus solennel de l’ouvrage, et couper court au sérieux de la soirée ? C’est la manie aujourd’hui des chanteurs de n’employer que la voix de poitrine. La voix de tête semble un vieux meuble démodé qu’on tire du grenier seulement dans quelques rares occasions. Encore faudrait-il veiller à ce que ce vieux meuble fût épousseté, à ce qu’il eût l’air de faire partie de la maison. La voix de tête de M. Colin est une voix d’emprunt ; on sent qu’il ne l’a ni travaillée ni polie, peut-être même ne se doutait-il pas qu’elle existât. C’est du moins ce que laisse voir son parfait désaccord avec le registre ordinaire. Ainsi, dans ce duo « des chevaliers de ma patrie, » après avoir, sur ces mots : « marchons, je ne crains rien, » émis en voix de tête le , l’ut dièze et l’ut naturel, il tombe tout à coup sur le si en voix de poitrine, et cet éclat désordonné, succédant à ces notes fluettes et nasales, produit le plus risible effet : qu’croit entendre une trompette à côté d’un mirliton.

Nous ne suivrons pas M. Colin à travers tous les méandres de ce labyrinthe où il s’est égaré si déplorablement. Avant de se venir heurter contre les aspérités de ce fatal duo, il avait au premier acte fort agréablement enlevé la sicilienne, et plus tard, après sa mésaventure, sa voix, dans la scène de l’église, retrouva des accens pleins de charme pour l’adorable cantilène : « lorsque pour moi, le soir, ma mère priait Dieu. » Tout cela ne peut qu’accroître encore nos regrets. On a compromis de gaîté de cœur, fourvoyé une organisation dont l’étude et le temps eussent fait sans doute quelque chose. M. Colin ne sait rien de son art, il n’en connaît ni les ménagemens ni les ressources ; pousser la voix lui paraît le comble du métier, et c’est à ce jeune homme tout frêle et délicat, à ce timbre qui n’avait que sa fraîcheur et que les fatigues de Guillaume Tell ont déjà éraillé, c’est à ce ténorino relevant à peine de maladie qu’on ose imposer une tâche où les plus robustes succomberaient ! Ce rôle de Robert est comme les armures du XVe siècle ; en les mesurant, on se demande quels pouvaient être les hommes capables d’endosser et de porter librement un tel harnais. Les chanteurs d’aujourd’hui n’ont plus le souffle ni les épaules qu’il faut avoir pour ne pas être écrasés sous le fardeau. Après Nourrit, paladin de la légende, celui qui fit la meilleure figure à cette Table-Ronde fut Mario de Candia. Duprez, dans Robert, ne brilla guère et laissa le rôle à M. Gueymard, qui pendant dix ans le tint avec honneur. Depuis, on s’était habitué, faute de mieux, à M. Villaret, chanteur de décadence, mais qui du moins mène la pièce jusqu’au bout, ce que les jeunes ne font pas. Un mot à présent du ballet, seul épisode complètement réussi de cette néfaste première soirée. Point de restriction cette fois dans nos éloges, il faut applaudir et le décor, reproduction exacte, bien qu’un peu illustrée, de l’ancien tableau dont le style était à conserver, et les danses réglées à nouveau de main d’artiste. C’est Laure Fonta qui figure aujourd’hui le personnage de l’abbesse, créé jadis par Taglioni. Svelte et distinguée de sa personne, juste et correcte dans son geste, harmonieuse dans ses poses, elle s’enlève avec l’aisance aérienne d’une Emma Livry et mesure en deux bonds l’étendue de la scène sans que son pied, retombant sur le sol, y mène plus de bruit qu’un flocon d’ouate ou de neige. Du reste, jamais encore le romantisme de ce bel intermède ne fut si pittoresquement rendu. A voir toutes ces vierges folles sortir en silence du tombeau, défiler processionnellement devant leur ancienne supérieure, puis, sur un signe d’elle, jeter bas voiles et linceuls, et les cheveux épars, demi-nues, tourbillonner en essaim au clair de lune, on rêve aux Fantômes de Victor Hugo. C’est la poésie des Odes et Ballades mise en action, et avec quelle musique !

Ainsi restauré au théâtre, Robert le Diable a repris son immense attraction sur le public. En dépit de ses défaillances, l’œuvre reste vivante et continue à se tenir puissamment debout. Venue au monde incomplète, elle est ce qu’elle fut ; on ne peut donc dire qu’elle ait vieilli, et les gens qui lui reprochent ses ritournelles à l’italienne et son style composite s’amusent à nous donner là des découvertes que nos pères ont faites il y a quarante ans. Le cinquième acte suffirait seul à la gloire d’un maître. Quelles proportions, quelle atmosphère ! . C’est là que le talent doit venir écouter la leçon du génie, et que les joueurs de serinette apprendront comment on manie l’orgue du sanctuaire. L’exécution peu à peu regagnera son niveau ; il est difficile qu’à l’Opéra l’ensemble soit longtemps à se rétablir. Lorsqu’on reprit naguère les Huguenots, la première soirée fut désastreuse ; huit jours après, les choses marchaient bien : il en sera de même pour Robert. D’ailleurs on a pourvu d’avance à toute éventualité : s’il arrive que M. Colin soit forcé de quitter la place, un autre lui succédera ; M. David travaille et sait le rôle de Bertram, et Mlle Mauduit se tient prête à reparaître dans Alice, qui fut l’honneur de ses débuts. Les œuvres de répertoire ont cela de particulier, qu’elles offrent à l’esprit de continuels sujets de comparaison. Chacun à son tour y passe, y montre sa figure et son talent, et il ne sera point sans intérêt, même pour ceux qui ont applaudi au gracieux, type de fantaisie essayé par Mlle Nilsson, de voir revivre la conception du maître dans son idéal traditionnel et sous les traits d’une jeune artiste en qui se perpétue l’école des Falcon et des Dorus.

On se perd en conjectures sur les causes qui ont pu déterminer l’administration du Théâtre-Italien à fouiller le campo santo de l’ancienne Académie royale de musique pour en exhumer les momies de Guido et de Ginevra. L’intérêt musical n’était point ici à mettre en avant comme lorsqu’il s’est agi de Fidelio, encore moins la question de recette, et jamais nous ne consentirons, à prendre au sérieux cette histoire d’un décor d’occasion déposé là par la débâcle du Théâtre-Lyrique, et dont on voulait absolument tirer profit. Quoi qu’il en soit, la mise en scène de Guido et Ginevra n’a produit qu’un effet médiocre, et cet échec contre lequel n’ont prévalu ni la musique d’Halévy ni la vaillance de Mlle Krauss, ce fiasco n’aura servi qu’à prouver une fois de plus que le Théâtre-italien m’a rien à prétendre en dehors de son genre tout concertant, et que sa destinée est maintenant de vivre et de mourir sous l’invocation d’Adelina Patti ; mais, comme toute chose en ce monde a son résultat direct ou indirect, il s’est trouvé que cette reprise de Guido et Ginevra, nulle pour les intérêts du Théâtre-Italien, n’aura pas été sans honneur pour la mémoire d’Halévy. En présence de ces fragmens pleins de vigueur et de beauté, chapiteaux et fûts de colonnes d’un monument démantelé, les amis de l’école française se sont demandé si l’homme qui produisit jadis de telles œuvres avait bien aujourd’hui sur la scène de l’Opéra la place qu’il mérite d’y occuper. Tout n’était certes point à conserver dans le répertoire d’Halévy ; cependant, même en faisant à l’oubli la plus large part, même en laissant dormir du sommeil éternel le Juif errant, Guido et Ginevra, la Magicienne, il y aurait encore dans ce passé de quoi intéresser notre présent si éblouissant en merveilles, si gonflé de germes féconds ! Pourquoi laisse-t-on, par exemple, Charles VI émigrer au Théâtre-Lyrique ? pourquoi la Reine de Chypre a-t-elle cessé de figurer sur l’affiche ? — Pure question de matériel, réplique l’administration ; les décors en ont péri dans l’incendie des Menus-Plaisirs. Raison de plus alors pour les refaire. Un théâtre comme l’Opéra ne compte pas avec de pareils détails. C’est parce que nous avons à cœur la gloire de Meyerbeer, parce que nous aimons et admirons ses chefs-d’œuvre, que nous insistons pour qu’il ne soit pas seul à profiter du bénéfice de ces reprises. Assez longtemps de son vivant le maître fut l’objet d’indignes calomnies, il ne faut pas qu’après sa mort les méchans viennent reprocher à sa grande ombre d’agir comme l’ombre du mancenillier, et qu’après avoir lu dans son testament tant de choses qu’il n’y a point mises, la bêtise humaine s’imagine qu’il existe on ne sait quel mystérieux et déshonnête codicille faisant peser un interdit posthume sur les ouvrages d’Halévy.

L’inexorable loi du théâtre d’aujourd’hui, nous le savons, c’est la recette. Devant une telle puissance, il n’y a qu’à s’incliner ; mais si nous admettons qu’en un temps comme le nôtre la question d’argent doive aussi être prise en considération, les intérêts de l’art et sa vraie dignité ne cesseront jamais de nous préoccuper. Seulement nous voulons ce qui est possible, transigeant avec les difficultés qu’il ne nous est pas donné de pouvoir abattre, tâchant de nous garder également et de l’indifférence et des théories creuses. Or rien n’empêche un grand théâtre qui se respecte de ne pas laisser tomber en déshérence le nom d’un maître. Ce que nous disons pour l’Opéra au sujet d’Halévy, nous pourrions tout aussi bien le dire pour la Comédie-Française à propos de Casimir Delavigne. Remarquez que nous n’exprimons point en ce moment le plus ou moins d’admiration que nous professons envers l’auteur de Louis XI et de Don Juan d’Autriche. Ce que nous discutons est affaire non de goût, mais de simple convenance, et, à ce point de vue, le nom du poète a droit rue Richelieu aux mêmes égards que le nom du musicien rue Le Peletier. Je me souviens d’avoir lu dans les journaux, il y a quelques mois, que le directeur de la Porte-Saint-Martin, décidé à remettre en honneur le drame en vers, se proposait de traiter avec la famille de Casimir Delavigne pour l’exploitation de son répertoire. La chose ne s’est point faite, elle aurait pu se faire, et c’eût été là une de ces mauvaises notes d’ingratitude dont une grande scène nationale ne doit point laisser s’entacher ses archives, et que l’Opéra finira par s’attirer s’il n’y prend garde. C’est déjà un tort, quand on a M. Faure sous la main, que de ne pas jouer Charles VI ; mais pourquoi l’envoyer échouer et peut-être se faire siffler au Théâtre-Lyrique ? S’imagine-t-on par hasard qu’en s’y prenant de la sorte, le fameux chant de guerre exécuté à huis clos par quelques rares choristes ne sera pas entendu de l’Angleterre ? Si c’est l’unique souci de l’administration, elle n’a qu’à se rassurer : l’appel belliqueux de Charles VI serait ce soir entonné par tous les orphéonistes de l’Opéra, que lord Lyons dans sa loge n’en aurait ni une émotion de plus ni un mot d’esprit de moins. Nous ne sommes plus au temps où les nations prenaient la mouche pour une chanson, et les diplomates d’aujourd’hui sont trop artistes et souvent même trop poètes eux-mêmes pour ne pas laisser le champ libre à tous les enthousiasmes. J’ai sous les yeux un poème intitulé Sylvie, et ces vers que traverse un souffle de Jocelyn sont d’un ambassadeur, le comte Stackelberg. Les Russes, je le sais, ont aimé de tout temps ce jeu de la rime et de la fantaisie, plusieurs même l’ont pratiqué avec talent. L’auteur de Sylvie continue en ce sens l’œuvre des Schouvalof, des Mestzerski et de tant d’esprits distingués qui depuis les beaux jours de Voltaire ont fait l’ornement de la société française, causeurs ingénieux, épistoliers aimables et corrects, et parfois, comme c’est ici le cas, rimeurs habiles et très au fait. J’avoue que de pareilles qualités me charment chez un homme du monde, surtout lorsqu’elles se marient au dilettantisme musical le mieux entendu, et, si les concerts du comte Stackelberg ont eu le pas sur tous les autres, il se peut qu’ils le doivent à cette atmosphère doublement favorable de la maison. Ce qu’il y a de certain, c’est que nulle part cet hiver, dans le monde, Christine Nilsson n’a mieux chanté, tant il est vrai que pour ces gosiers nerveux et susceptibles à l’excès, le vrai pays « où les citronniers fleurissent » est celui dans lequel ils se sentent de partout enveloppés des plus intelligentes sympathies.


F. DE LAGENEVAIS.

FERNANDE, par M. VICTORIEN SARDOU.


Mme de La Pommeraye, assure Diderot, « était une veuve qui avait des mœurs, de la naissance, de la fortune, de la hauteur, » et se consolait de son veuvage par l’amour du marquis des Arcis, homme d’honneur, à coup sûr, mais entaché « d’un goût efféminé pour la galanterie. » Ces deux amans, qui avaient eu la négligence de se jurer un amour éternel, vivaient en paix depuis plusieurs années loin du bruit et du monde, jouissant de leur bonheur dans le plus délicieux isolement. Cependant le galant marquis commence « à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie… Peu à peu il passe un jour, deux jours sans la voir, il abrège ses visites, il a des affaires qui l’appellent. Lorsqu’il arrive, il ne dit mot, s’étale dans un fauteuil, prend une brochure, la jette, parle à son chien ou s’endort. » A ces signes alarmans, Mme de La Pommeraye, qui aime toujours, pressent qu’elle n’est plus aimée et veut s’en assurer. Un jour, après dîner, elle dit au marquis : « Mon ami, vous rêvez. — Vous rêvez aussi, marquise. — Il est vrai, et même assez tristement. — Qu’avez-vous ? — Rien. — Cela n’est pas vrai. ; . » Rien n’est charmant et délicat comme cette conversation que Diderot met dans la bouche des deux amans. Bref, Mme de La Pommeraye, le sourire aux lèvres et la mort dans l’âme, feint l’indifférence la plus complète, et sur un mot de M. des Arcis qui l’invite à s’expliquer : « Marquis, il s’agit… Je suis désolée, je vais vous désoler, et, tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise. — Non, parlez. La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s’ouvriraient l’une à l’autre sans réserve ? — Il est vrai, et voilà ce qui me pèse… Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçu que je n’ai plus la même gaîté ? J’ai perdu l’appétit ; je ne bois plus et je ne mange que par raison, je ne saurais dormir… La nuit, je m’interroge et je me dis : Est-ce qu’il est moins aimable ? » Elle lui fait un gros mensonge et avoue qu’elle ne l’aime plus. Le marquis se jette à ses pieds : « Mon amie, votre sincérité m’entraîne, je serais un monstre, si elle ne m’entraînait pas. Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit moi-même, et l’histoire de votre cœur est mot à mot l’histoire du mien. Il ne nous reste qu’à nous féliciter réciproquement d’avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait. » Cependant Mme de La Pommeraye, renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle est déchirée, jure de se venger, et voici ce que la passion lui suggère :

Durant un voyage du marquis, qui, faute de mieux, est resté son ami, elle se rappelle avoir connu autrefois en province deux femmes, la mère et la fille, qui, ruinées depuis dans un procès, en sont réduites à tenir un tripot. Elle met ses gens en campagne, se fait amener la d’Aisnon et sa fille, leur persuade de quitter leur métier infâme, périlleux, peu lucratif, les installe dans un petit appartement modeste, leur fait reprendre le nom honorable qui leur appartient et les transforme en dévotes. Les choses étant préparées de la sorte et le marquis des Arcis étant de retour, Mme de La Pommeraye met en présence son ancien amant et ces deux femmes, sur le compte desquelles elle ne tarit pas en éloges de toute sorte. La fille est des plus jolies sous son costume de dévote ; le marquis, toujours entaché de galanterie, s’y intéresse, s’enflamme à mesure que les obstacles l’irritent davantage et paraissent plus insurmontables. Mme de La Pommeraye aidant, le marquis perd absolument la tête et finalement épouse la jeune fille.

Après le mariage, la grande dame, sûre enfin de sa vengeance, révèle à son ancien amant toute la vérité et lui montre dans quel piège il est tombé. La situation est dramatique ; mais par le plus pur des hasards, — et c’est ici qu’il faut reconnaître le doigt de la Providence, — cette jeune aventurière élevée dans un tripot est tout simplement un ange de candeur. Tandis que son mari désillusionné l’accable de paroles amères, elle pleure, se roule à ses pieds. Devant cette femme qui s’humilie, se prosterne, le marquis se sent ému, troublé ; bientôt il est convaincu, sa passion, qui n’est point éteinte, fait le reste, et se retournant vers l’infortunée : « Levez-vous, ma femme, levez-vous et embrassez-moi, madame la marquise. »

Cette charmante histoire, que Diderot nous raconte avec ce style plein de finesse et de franchise que vous savez, est vivante, passionnée, délicate, toute parfumée des senteurs du XVIIIe siècle, possible, vraie, si l’on songe aux mœurs du temps, et M. Sardou, en se l’appropriant, a montré qu’il avait bon goût, qu’il n’était pas insensible aux délicatesses artistiques ; mais alors comme il a dû souffrir en songeant à quelle singulière cuisine il allait soumettre ce morceau de choix pour le transformer en ce gros plat du jour que ses antécédens lui imposent ! Les efforts de ce travail, de cette lutte entre l’homme de goût qui aime les finesses, et le dramaturge qui les redoute, sautent aux yeux, à ce qu’il me semble, et l’on pourrait dire que dans cette surexcitation nerveuse avec laquelle l’auteur prodigue ses pimens et assaisonne ses mets, on devine le désespoir de ne pouvoir servir ceux-ci au naturel. On ne m’ôtera pas de l’esprit que M. Sardou est un raffiné de l’épée contraint de se battre à coups de trique, et j’ajouterai que cette nécessité pénible est pour beaucoup dans son merveilleux talent ; il veut se consoler de la grossièreté de son arme par la surprenante agilité de son jeu. Le premier acte de la pièce nouvelle est curieux en ce qu’il nous révèle les façons d’agir de l’auteur. C’est dans une maison de jeu, nous venons de le voir, que Mme de la Pommeraye se procure les deux créatures nécessaires à sa vengeance, et Diderot a prononcé le mot tripot ; M. Sardou s’en empare. Le premier acte tout entier se passera donc dans un de ces repaires contemporains dont les journaux nous entretiennent parfois. Est-ce à dire que l’auteur a tenté une peinture de ces mœurs honteuses, qu’il a voulu en moraliste soulever un des coins du voile, et nous faire frissonner en faisant passer devant nous des types vrais, pris dans La nature ? Rassurez-vous, M. Sardou ne connaît ces vilaines maisons que pour en avoir lu la description superficielle. Cependant, comme il lui fallait du monde pour emplir la scène, il a cherché dans ses notes quels étaient les personnages capables de raviver dans l’esprit du public le souvenir des choses qui l’intéressent. De là, L’apparition de ce sculpteur incompris, à cheveux courts, à pantalon trop large, dont M. Sardou déplore comme vous la banalité, les allures vieillottes et fanées, mais dont il s’est servi néanmoins ; savez-vous pourquoi ? Parce que, grâce à ce sculpteur, il pouvait faire allusion au groupe du nouvel Opéra et à la tache d’encre qui ont fait tant de bruit. Ce procédé est caractéristique. De là aussi ce Brésilien ébouriffé, dont le teint bistré, le diamant prodigieux et les mensonges bouffons ont eu au théâtre du Palais-Royal et ailleurs encore un grand retentissement. Quelqu’un a-t-il vu ce grotesque autre part que sur la scène ? Assurément non ; mais son succès passé lui prête une ombre de réalité, et il a tant fait rire, ce Brésilien, qu’il fera rire encore. L’auteur de Fernande l’a-t-il du moins vivifié de son souffle, a-t-il trouvé dans ce type quelques côtés humains ? Non pas, il n’a fait qu’en accentuer les vulgarités. « Vous excuserez le peu de fraîcheur de mon teint, » dit le Brésilien en entrant en scène, et il ajoute presque immédiatement après : « les feux de ce diamant sont tels qu’en pleine nuit ils me font retrouver mon chemin. » Puis faisant un geste par lequel on peut croire qu’il va offrir cette pierre précieuse à l’une des femmes présentes : « Je ne peux m’en déposséder, car il me vient de ma mère. » J’avoue que voyant parmi ces gens un avocat, je m’attendais à quelque allusion au crime de Pantin ; mais soit que la censure ait coupé ce passage, soit que M. Sardou n’ait point osé utiliser cette actualité, piquante pourtant, l’avocat se contente de prononcer le nom de Me Lachaud.

J’insiste sur ces riens parce que, je le répète, ils nous font comprendre admirablement les procédés de l’auteur. Il n’est pas dans la pièce un personnage, comique ou sérieux, qui soit plus réel et plus étudié que ne le sont ceux dont je viens de parler. N’allez pas conclure de là que ce premier acte, par exemple, soit ennuyeux : on s’y remue beaucoup et l’on y fait tapage ; les chiens de garde qui sont dans la cour aboient ; on croit à une descente de la police, tout le monde s’agite, les cartes disparaissent, et le sculpteur se jette par terre puis ces gens se mettent à danser, et le sculpteur a des gestes fort drôles. Autre chose encore : un petit vieillard dont l’individualité consiste à porter sur sa tête un bonnet de soie noire entre en compagnie de sa femme ; immédiatement on se range sur deux lignes, et tout le monde fait « rran plan, plan. » M. Sardou a les mains pleines de ces fleurs pour émailler les landes, et le public a si grande confiance en son talent, qu’il accepte tout les yeux fermés et ne considère le dialogue que comme un intermède indispensable pour préparer les trucs. Peu lui importe qu’une grande dame tombe du ciel dans ce tripot, et, sachant où elle est, veuille y rester quand même ; peu lui importent les invraisemblances, le goût douteux de ces tirades pleines de réminiscences mal soudées ; il attend sa surprise la bouche ouverte, le cou tendu, et lorsqu’il la tient, cette surprise désirée, lorsque deux hommes, dans la vie et les sentimens desquels nous ne sommes point entrés, se précipitent tout à coup l’un sur l’autre, furibonds, les poings fermés, l’injure à la bouche, la salle éclate en bravos enthousiastes, et ce coup de force, qui ne sert point à l’action, est salué comme est toujours salué le bâton de Polichinelle lorsqu’il s’abat sur la tête du commissaire.

Trop convaincu, suivant nous, que les escamotages sont toujours possibles au théâtre, et qu’on peut faire ce qu’on veut du public lorsqu’on le chatouille au bon endroit, M. Sardou enfourche la bête, joue de la bride et de l’éperon en écuyer savant. L’art dramatique n’est pour lui qu’une science de haute école, et il ne songe pas plus à faire vibrer les sentimens nobles et délicats de ceux qui l’écoutent qu’on ne songe à employer le raisonnement et la persuasion lorsqu’on, veut mettre un jeune cheval en main. Bien certainement il condamne en théorie ses principes, mais en pratique il les trouve excellens ; sa méthode ne lui fit jamais défaut, et en présence des intérêts considérables qui lui sont confiés, ne serait-ce pas folie de sa part que de modifier son travail ? S’il fait taire les émotions artistiques qui sûrement sont en lui, ce n’est point par goût, mais par sagesse ; il sait que le public préfère M. Offenbach à Mozart, et ne se baigne volontiers que dans les eaux connues et peu profondes où l’on ne risque jamais de perdre pied. On a parlé de la hardiesse du jeune auteur ; mais n’est-ce point là une accusation gratuite ? De même que le chef d’une exploitation importante serait coupable s’il s’abandonnait aux hasards de l’inconnu, de même M. Sardou commettrait une faute en se livrant à des hardiesses dangereuses. Personne n’est plus prudent que lui, personne n’a calculé plus soigneusement les chances. Il n’obligera jamais un acteur à dire un mot, à faire un geste qui ne soient le mot et le geste dont cet acteur a de longue date la spécialité. Il n’emploie que des moyens éprouvés, des phrases dont le résultat est sûr, et s’il dispose ses engins avec une grande assurance, il n’est pas pour cela homme à se compromettre en mettant en batterie des appareils nouveaux dont le temps et l’usage n’ont point encore sanctionné les effets. Moyennant ces procédés, il manque rarement son effet, et compte à peu près autant de succès que de pièces nouvelles. Celui de Fernande a été grand ; mais on se demande en sortant si c’est surtout le talent de l’auteur qui l’a fait naître, ou l’état moral du public


C. BULOZ.