Chronique de la quinzaine - 14 mars 1907

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1798
14 mars 1907


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.


Vendredi 8 mars, Paris a éprouvé à la fin de la journée une surprise désagréable : la lumière électrique lui a été subitement coupée. Et la lumière électrique tient une si grande place dans son système d’éclairage, soit public, soit privé, qu’il s’est trouvé plongé dans une profonde obscurité. Chacun y a pourvu comme il l’a pu. Les lampes et les bougies ont rendu modestement des services qu’on ne leur demandait plus guère depuis longtemps ; mais elles n’ont pas suffi à tout. Les théâtres sont restés fermés. Les trains, dans les gares, sont partis en retard. Les restaurans et les cafés, si brillamment illuminés d’ordinaire, ont eu de la peine à lutter contre la nuit ambiante. On n’a pas tardé à apprendre que le phénomène était dû à une grève des ouvriers électriciens. Rien ne l’avait fait prévoir, et peut-être faut-il à quelques égards s’en féliciter, car les apaches, s’ils avaient été avertis, auraient pu faire de beaux coups. Il est vrai aussi que les pouvoirs publics auraient sans doute pris quelques mesures pour parer aux inconvéniens et aux dangers que devait fatalement provoquer la brusque résolution des électriciens.

Mais pourquoi ceux-ci se sont-ils mis en grève ? Pourquoi ont-ils porté une atteinte brutale aux intérêts, aux besoins, aux habitudes de la population parisienne ? En vérité, pour peu de chose : on serait tenté de dire pour rien. Le Conseil municipal discute en ce moment, ou se prépare à discuter les conditions nouvelles du régime de l’électricité. Les compagnies actuelles se sont associées pour faire des propositions à la Ville. Le syndicat des ouvriers a été entendu ; il a exposé ses désirs qui portent sur deux points principaux : l’assimilation de leurs traitemens à ceux des ouvriers du secteur des Halles exploité par la Ville, et certaines combinaisons, d’ailleurs assez confuses, relatives à leurs retraites. Leur a-t-on rien refusé ? Ont-ils rencontré une résistance qui ait pu, dans une mesure quelconque, expliquer de leur part le recours à la grève ? Non : rien encore n’était décidé, tout restait en suspens, le rapport même n’était pas fait, lorsqu’ils ont jeté Paris dans les ténèbres. Ils ont voulu par-là donner plus de force à leurs revendications en montrant qu’ils étaient prêts à les soutenir par tous les moyens. L’affaire a été conduite comme une conspiration, et les journaux socialistes n’ont pas manqué de glorifier, le lendemain, la merveilleuse discipline avec laquelle le secret a été gardé jusqu’à la dernière minute et la résolution exécutée avec ensemble. Il y a là en effet, et plus encore pour l’avenir que pour le présent, une menace inquiétante. Nous ne contestons pas le droit des ouvriers de se mettre en grève ; mais, lorsqu’ils en usent comme ils viennent de le faire, sans avertissement préalable, sans essai de conciliation, sans même savoir si on leur donne ou si on leur refuse satisfaction, n’est-ce pas le cas de dire : summum jus summa injuria, l’abus du droit est le contraire du droit ? C’est la guerre sans déclaration de guerre introduite dans la lutte des classes. Et lorsqu’on songe aux intérêts d’ordre public qui, dans l’espèce, sont en cause et risquent d’être gravement compromis, il est au moins permis de penser que la manière dont les ouvriers usent de leur droit impose par contre au gouvernement des devoirs impérieux. Les a-t-il remplis ?

Il ne serait pas juste de dire qu’il y ait complètement manqué. Tous les gouvernemens, quels qu’ils soient, ont à de certaines heures le sentiment très vif de leur responsabilité. Jouer avec la sécurité de Paris est chose imprudente : on s’expose de sa part à une irritation qui a de nombreux moyens de se manifester. Aussi longtemps que M. Viviani n’a éteint que les lumières du ciel, on a pu hausser les épaules et passer outre ; mais s’il éteint, ou s’il laisse éteindre les lumières de la terre, son cas deviendra bientôt plus mauvais ; on ne se contentera pas de se moquer de lui. A quoi sert donc le ministère du travail ? Nous voudrions pouvoir dire qu’il ne sert à rien ; mais, à parler franchement, il a servi jusqu’ici à augmenter les prétentions des ouvriers et à surexciter leurs impatiences. Le ministère actuel, rien que par sa composition, est certainement pour quelque chose dans les événemens qui se passent et dans ceux qui se préparent ; les ouvriers se croient en droit de lui demander le paradis terrestre que M. Viviani leur a formellement promis ; et, s’il ne le leur donne pas, ils proclament la grève. Quand la Providence est trop lente, et qu’on l’a d’ailleurs à sa portée, on lui met le couteau sur la gorge. Nous devons toutefois reconnaître que, dans le cas actuel, la Providence, c’est-à-dire le gouvernement, ne s’est pas tout à fait laissé faire. M. le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur parlant au nom de son ministre, et M. le préfet de la Seine ont déclaré aux délégués du syndicat ouvrier que des mesures immédiates avaient été prises pour employer les soldats du génie au service de l’électricité. Paris avait pu être dans l’obscurité une nuit, peut-être le serait-il deux, mais non pas trois. Cette indication n’a pas été perdue. Il est à peine besoin de dire que la promesse a été faite, en même temps, aux ouvriers d’examiner leurs réclamations avec la plus grande bienveillance. On est même allé fort loin dans cette voie : cependant, aucun engagement ferme n’a été pris, et, ni le gouvernement, ni la préfecture de la Seine, n’ont aliéné la liberté du Conseil municipal. Néanmoins, les ouvriers se sont déclarés satisfaits, et la grève a pris fin dès le deuxième jour, ou, si l’on veut, dès la deuxième nuit. Lorsque les délégués du syndicat, à la Bourse du travail, ont rendu compte de leur conversation avec M. de Selves, une voix leur a demandé s’ils avaient la signature du préfet. — Non, ont-ils dit ; pourquoi l’aurions-nous demandée ? Est-ce que, si les engagemens contractés ne sont pas tenus, nous n’avons pas toujours dans la grève un moyen tout-puissant de nous faire obéir ? — Ce sont là de fières paroles, mais nous ne croyons pas qu’il faille les prendre au tragique. En réalité, tout le monde a eu peur de Paris, le gouvernement et le syndicat, et la crainte de Paris a été pour eux le commencement de la sagesse. Ils ont senti monter un flot d’impopularité qui grossissait d’heure en heure et qui deviendrait bientôt formidable. Voilà pourquoi le gouvernement a parlé d’utiliser les soldats du génie, et pourquoi les ouvriers se sont contentés d’un peu moins que de promesses. Il y a d’ailleurs lieu de croire que satisfaction leur sera donnée, et, lorsqu’ils chantent victoire, ce n’est pas tout à fait sans motif.

« De quel droit, demande M. Jaurès dans son journal, le gouvernement fait-il appel à des soldats du génie pour remplacer les ouvriers électriciens en grève ? » Et il annonce qu’il interpellera M. Clemenceau à ce sujet. L’interpellation a eu lieu lundi dernier, et M. Clemenceau a eu facilement gain de cause : il ne s’est même pas mis en frais d’éloquence, et il a rallié autour de lui sans effort une très grosse majorité. M. Jaurès a répété que la grève était un droit. Les ouvriers, a-t-il dit n’ont commis aucun excès ; ils n’ont même pas eu le temps de violer la liberté du travail : pourquoi n’a-t-on pas respecté la leur ? Tout cela est très bien, mais il faut que Paris soit éclairé. « La société aie droit de vivre, » s’est écrié M. Clemenceau, et ce mot a été tout son discours. Lorsque les boulangers se sont mis en grève dans certaines villes, on n’a pas hésité une minute à faire faire du pain par les soldats, parce que, si les ouvriers boulangers ont le droit de se mettre en grève, la population a toujours celui de manger du pain. Il y a des besoins si impérieux que le gouvernement ne peut y laisser porter atteinte au nom d’aucune théorie. L’éclairage de Paris est un intérêt public, qui ne change pas de caractère pour être confié à l’industrie privée. Au surplus, quand les ouvriers se mettent en grève, et surtout quand ils le font par surprise, l’employeur a le droit de reprendre toute sa liberté. L’employé, c’est-à-dire l’ouvrier, sera toujours tenté d’abuser de son droit de grève, si, en se déliant à l’égard du patron, il peut le considérer comme toujours lié avec lui. Dès que la grève est proclamée, il n’y a plus de contrat ; chacun pourvoit à son intérêt comme il l’entend, comme il le peut ; et, lorsqu’il s’agit d’un intérêt public, l’intervention de l’autorité publique est non seulement légitime, mais nécessaire. M. Jaurès, dans ses articles, ne cesse pas de répéter qu’on emploie contre les ouvriers « la force et la ruse. » Si on emploie la force, ce n’est pas contre les ouvriers, mais au profit d’un besoin général. Quant à la ruse, il faut vraiment, après la manière dont la grève a éclaté, une singulière hardiesse pour l’attribuer à d’autres qu’aux ouvriers, ou à leurs meneurs.

Tout est rentré dans l’ordre, puisque Paris a retrouvé sa lumière électrique : il n’en reste pas moins une fâcheuse impression de cette grève de deux jours, parce que le but n’en apparaît pas clairement. Elle était inutile. Les ouvriers avaient d’autres moyens d’arriver à leurs fins : ils n’ont même pas essayé d’y recourir, Qu’ont-ils donc voulu ? La plupart d’entre eux n’en savent rien, mais la Confédération générale du travail le sait fort bien. Elle a voulu intimider. Elle a usé d’audace dans la rapidité de l’exécution, et ensuite de prudence dans l’à-propos avec lequel elle a battu en retraite. Mais on peut être certain qu’elle reviendra à la charge, et que ces premiers essais de mobilisation seront suivis de quelques autres : les représentans des ouvriers l’annoncent d’ailleurs avec beaucoup d’arrogance. La maladresse est d’avoir choisi Paris pour premier théâtre. Quelque puissante qu’elle soit, la Confédération générale du travail a besoin de trouver un point d’appui dans l’opinion publique : elle n’en trouvera pas lorsqu’elle attaquera Paris dans ses organes vitaux. L’intérêt de nos affaires intérieures nous a fait négliger depuis quelque temps, plus que nous ne l’aurions voulu, celles du dehors. Il s’en est cependant passé de fort importantes, surtout en Russie où des élections générales ont eu lieu et où une nouvelle Douma vient de se réunir. Tous les yeux sont en ce moment fixés sur Saint-Pétersbourg : on se demande ce qui va s’y passer. Nul ne peut le dire. Ni le gouvernement russe, ni la Douma ne le savent probablement mieux que nous.

Il y a de part et d’autre plus de bonne volonté que de confiance : mais, si cette bonne volonté se maintient, pourquoi ne dissiperait-elle pas les malentendus et ne viendrait-elle pas à bout des obstacles ? L’expérience de l’année dernière, quoiqu’elle ait été courte, paraît avoir porté des fruits. On constate plus de prudence dans l’assemblée et plus d’initiative chez le gouvernement. La première semble être un peu sortie des théories au rude contact des réalités, et le second avoir compris qu’il doit agir au lieu de s’abstenir et de s’effacer, avoir un programme, manœuvrer avec les partis, enfin se proposer un but et s’efforcer de l’atteindre, comme un vaisseau vise au port au milieu des courans contraires.

Il est déjà un peu tard pour parler des élections : tous les journaux en ont donné les résultats, qui ne sont pas tout à fait conformes à ce que le gouvernement russe avait désiré et peut-être espéré : toutefois, ils n’en sont pas assez éloignés pour qu’il y ait lieu de sa part à désespérer. La Douma d’aujourd’hui ne ressemble pas à celle d’hier. Sur celle-ci le gouvernement n’avait aucune prise et presque aucun moyen d’action. Le parti gouvernemental s’y réduisait à si peu de chose qu’on pouvait le considérer comme pur néant : il se composait d’une demi-douzaine de membres, qui avaient même pris la singulière habitude de s’en aller au moment des votes importans. Cela n’excuse pas le gouvernement de M. Goremykine de n’avoir rien fait, rien essayé, rien imaginé, mais explique dans une certaine mesure l’inertie où il s’est confiné, et d’où il n’est sorti que pour lire à l’improviste le décret de dissolution. La situation n’est plus la même. Sans doute le gouvernement n’a pas la majorité ; du moins il ne l’a pas de plain-pied ; mais il peut la conquérir s’il veut bien se prêter aux transactions nécessaires. Les monarchistes, les octobristes, les modérés, les Polonais qui marchent avec eux, forment un groupe très important : le gouvernement y trouvera une base solide pour ses opérations ultérieures. Si nous regardons du côté opposé de l’assemblée, nous y voyons le parti ouvrier, les démocrates socialistes et les socialistes révolutionnaires : réunis, ils ne forment pas un groupe beaucoup moins considérable. Mais, entre la droite et la gauche, il y a le centre, c’est-à-dire les cadets et les progressistes, qui, au nombre de plus de 100, peuvent faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. La question est de savoir si on pourra et si on voudra s’entendre avec eux : de la solution qui sera donnée dépendra le sort de la nouvelle assemblée.

On a reproché quelquefois, en Russie, à la presse française de montrer trop d’intérêt aux cadets, ou du moins un intérêt trop exclusif. Comment aurait-il pu en être autrement avec la dernière Douma, où on ne voyait qu’eux ? On voyait bien aussi les socialistes ouvriers ou agraires ; mais, en dehors des organes socialistes qui, naturellement, s’attachaient à leur cause, la presse française les considérait comme un danger purement révolutionnaire, et ce n’est pas à leur groupe qu’allaient ses encouragemens et ses sympathies. Les cadets obtenaient plus de faveur parce qu’on ne les considérait pas comme de simples révolutionnaires, et que, s’ils n’agissaient pas, du moins ils parlaient. Le gouvernement ne faisait ni l’un ni l’autre. En face d’une scène où se donne une grande représentation, le spectateur cherche à s’intéresser à quelqu’un ou à quelque chose, au risque de ne pas pouvoir le faire longtemps. L’intérêt que les cadets avaient d’abord suscité n’a pas tardé, en effet, à diminuer lorsqu’on les a vus se perdre dans une phraséologie déclamatoire et se borner à des manifestations vaines. Cependant on continuait de les distinguer des partis révolutionnaires, et dans les fautes de plus en plus graves qu’ils commettaient, on faisait au gouvernement la part de responsabilité qui lui revenait. Une assemblée, même la mieux composée du monde, ne se suffit pas à elle-même : elle ne peut faire œuvre créatrice qu’avec la collaboration du gouvernement, et le gouvernement de M. Goremykine refusait la sienne. Il a été bientôt évident que, s’il avait un plan, c’était de déconsidérer la Douma par la manifestation de son impuissance, et alors de la dissoudre. Ce plan était réalisable, mais le gouvernement a perdu patience avant que les conditions préalables en fussent réalisées ; la démonstration de l’impuissance de la Douma n’a pas été suffisamment faite, et la dissolution s’est produite d’une manière prématurée.

A ce moment, il faut bien le reconnaître, une sorte de vertige s’est emparé des cadets ; ils ont paru vouloir justifier après coup les reproches qu’on leur avait adressés trop tôt. Leur équipée de Viborg et le manifeste qui en a été la suite ont été une lourde faute : pour la première fois, on a pu leur reprocher à bon droit d’avoir fait, acte révolutionnaire. Mais étaient-ils devenus pour cela des révolutionnaires véritables ? Fallait-il les traiter comme tels et les considérer comme incorrigibles ? Le gouvernement l’a fait, en quoi il a commis une faute à son tour.

Devenu chef du ministère, M. Stolypine, qui a montré d’ailleurs tant de qualités éminentes et a mérité par son sang-froid de si-sérieuses sympathies, s’est donné pour tâche de poursuivre les cadets sur le terrain électoral, de les traquer, de les anéantir. Il a fait condamner et déclarer inéligibles ceux d’entre eux qui avaient signé le manifeste de Viborg ; il s’est adressé au Sénat pour interpréter la loi électorale de manière à leur enlever le plus grand nombre d’électeurs possible ; il leur a refusé le statut légal ; il les a combattus avec acharnement et par tous les moyens. Quel a été le résultat ? Les cadets ont été assez fortement endommagés dans la lutte ; ils ont perdu une portion notable de leur contingent primitif ; mais ils n’en sont pas moins revenus en force dans la nouvelle Douma. Ils en forment, pour tout dire, le groupe le plus homogène, le plus compact, enfin le plus important, sinon par le nombre, au moins par la situation en quelque sorte géographique qu’ils occupent au centre même de l’assemblée.

En politique, il faut beaucoup oublier : nous souhaitons que les cadets et le gouvernement le fassent. On vit dans le présent et pour l’avenir, et non pas dans le passé : or, tout ce que nous venons de rappeler appartient au passé. Nous conseillerions volontiers au gouvernement russe de regarder à l’Occident, de l’autre côté de la frontière : il y verra un gouvernement encore tout fier de l’immense victoire électorale qu’il prétend avoir remportée. Nous n’en avons pas diminué l’importance : loin de là, nous l’avons reconnue en toute sincérité. Toutefois le gouvernement allemand, qui avait entamé contre le Centre une lutte non moins vive que celle du gouvernement russe contre les cadets, n’a pas réussi à diminuer le groupe catholique même d’une simple unité. On dit sans doute, et nous le voulons bien, qu’il n’est plus obligé de subir les exigences de ce groupe, puisqu’il a une majorité sans lui. L’aura-t-il longtemps ? Pourra-t-il maintenir unie sur le terrain gouvernemental la majorité de coalition qu’il a formée sur le terrain électoral entre les conservateurs et les radicaux ? Rien n’est moins certain, et, pour peu que le Centre continue de montrer l’esprit politique dont il a donné autrefois tant de preuves, il ne tardera probablement pas à rentrer dans la majorité. Le gouvernement et lui sont très acerbes l’un contre l’autre : rien de plus naturel après un aussi dur combat. Mais la législature qui commence ne se terminera pas sans amener des changemens que tout le monde prévoit. Pourquoi n’en serait-il pas de même entre le gouvernement russe et le groupe des cadets ? Ils ont fait l’un contre l’autre l’épreuve de leurs forces, et ils ne sont pas venus à bout l’un de l’autre. Dans ces conditions, le mieux est de s’arranger.

Si les cadets ont compris la leçon des événemens, leçon d’ailleurs très claire, ils reconnaîtront, sans être obligés de l’avouer tout haut, qu’ils ont fait fausse route dans la première Douma. Éblouis de leur force numérique, ils se sont crus maîtres de la situation. Le pays n’était-il pas avec eux ? Soutenus par lui, ne pouvaient-ils pas s’imposer au gouvernement avec l’intégralité d’un programme qui, sans être révolutionnaire, n’en était pas moins à quelques égards inquiétant ? Ils ont essayé de le faire et n’y ont nullement réussi. La dissolution est survenue sans qu’ils l’eussent prévue. Alors ils ont espéré que le pays allait se soulever en leur faveur, et nous ne sommes pas bien sûr que le gouvernement ne l’ait pas quelque peu redouté. Ni d’un côté, ni de l’autre, on ne savait ce qui allait arriver : on se le demandait avec anxiété. L’événement n’a justifié ni l’espérance des cadets, ni les appréhensions du gouvernement. En dépit de quelques échauffourées, le pays est resté tranquille et l’armée fidèle. Les impôts sont rentrés comme d’habitude. Aucun cataclysme ne s’est produit.

A partir de ce jour, le gouvernement a commencé à se sentir plus solide qu’il ne s’était cru lui-même, et on a pu craindre qu’il n’abusât d’une force dont il venait de prendre conscience. Il ne l’a pas fait ; c’est ce qui honore M. Stolypine. M. Stolypine a exercé, à la vérité, une pression électorale extrêmement énergique : si on le lui reprochait, il répondrait sans doute, comme M. de Bülow, qu’il l’a fait et qu’il le referait à l’occasion. Il dirait que c’était son droit et son devoir. Mais il a respecté, au moins dans la forme, les institutions relativement libérales données à la Russie par le manifeste d’octobre 1905, et il n’a pas éloigné d’un jour la réunion promise de la nouvelle assemblée. C’est pourquoi les cadets, pour peu qu’ils soient sages, comprendront que le pays ne marcherait pas avec eux, ou les soutiendrait mollement, ou les laisserait tomber lourdement, s’ils renouvelaient les fautes qu’ils ont commises l’année dernière. Ils comprendront aussi qu’ils ont en face d’eux un gouvernement qui, bien qu’il n’ait eu pour eux aucun ménagement, mérite qu’on en ait quelques-uns pour lui. S’il n’a pas toujours fait preuve de prévoyance et d’adresse, il a toujours fait preuve de loyauté ; après avoir donné sa parole, il l’a tenue ; il s’apprête à recommencer l’expérience qui a été manquée une première fois. Quand M. Goremykine a dissous l’ancienne Douma, il y a tout lieu de croire qu’il n’avait pas l’intention d’en réunir une autre. M. Stolypine est arrivé au pouvoir avec des vues différentes, et y a conformé sa conduite. Sans doute, il n’a pas été vainqueur dans les élections ; mais qui donc l’a été ? S’il y avait un parti évidemment vainqueur, la question se poserait de savoir s’il ne faudrait pas lui donner le pouvoir. Malheureusement, ou peut-être heureusement, aucun n’a remporté une victoire telle que les autres soient obligés de s’incliner devant lui : raison de plus pour transiger, comme nous l’avons déjà dit. Et au surplus, rien ne serait plus redoutable pour la Russie que la prédominance absolue d’un seul parti, que ce fût celui de la droite ou celui du centre, celui du gouvernement ou celui des cadets. Nous ne parlons pas de la gauche socialiste : son triomphe serait la révolution pure et simple.

Une majorité est pourtant nécessaire dans une assemblée : il s’en est tout de suite formé une pour la constitution du bureau. M. Golovine était le candidat des cadets à la présidence. On a vu dès la première minute qu’il ne pouvait pas avoir de concurrent sérieux, et la droite s’est abstenue de lui en opposer un : elle s’est contentée de voter contre lui. Il a été élu par 356 boules blanches contre 102 noires, ce qui lui donne, comme entrée de jeu, une incontestable autorité sur l’assemblée. C’est un homme dans toute la vigueur de l’âge, et qui a déjà fait ses preuves : on s’accorde à louer la fermeté et la courtoisie de son caractère. L’élection du reste du bureau a été plus difficile et a donné lieu à beaucoup de conciliabules. Deux traits caractérisent l’opération : le parti du travail a fait passer un de ses candidats à la vice-présidence, et la droite n’a réussi à faire passer aucun des siens, même au secrétariat. Ce n’est pas la faute des cadets ; ils ont fort bien compris qu’il aurait été convenable, et politiquement utile, de donner au bureau une place à la minorité ; ils ont fait des efforts pour la lui assurer, mais ils n’y ont pas réussi. La volonté des partis de gauche l’a emporté sur la leur. Cette exclusion absolue des groupes de droite est un fait regrettable, mais ne préjuge pas l’avenir. Peut-être était-il difficile qu’elle ne se produisit pas le lendemain des élections, à un moment d’ailleurs où les intentions du gouvernement sont inconnues, où les partis ne sont pas encore définitivement classés et où, à vrai dire, tout est incertain. Mais si les gauches ont voulu, au point de départ, faire preuve de force, la démonstration est complète. Il y a peu de chose à dire du discours prononcé par le nouveau président en prenant possession du fauteuil, sinon que M. Golovine a tenu à rattacher la seconde Douma à la première : il y a même mis une insistance un peu affectée. « Nous savons tous, a-t-il dit, avec quelle impatience notre pays attend de la Douma l’allégement de ses maux. Or, le chemin droit qui conduit au but visé a été marqué par la première Douma, et ce chemin demeure le même à l’heure présente. Donner vie aux principes constitutionnels proclamés par le manifeste du 30 octobre et élaborer une législation sociale, telles sont les deux grandes tâches que s’étaient proposées la première Douma. Nous ferons tout pour qu’elles soient accomplies par la seconde. » Nous ne sommes pas bien sûr que l’ancienne Douma ait entendu borner sa tâche à donner vie aux principes constitutionnels posés par le souverain dans le manifeste du 30 octobre : quoi qu’il en soit, la nouvelle fera bien d’y borner la sienne, et de laisser au temps, aux circonstances, à l’évolution naturelle des choses et des hommes, le soin de compléter l’œuvre commencée. Une phrase du discours a particulièrement attiré l’attention : c’est celle où M. Golovine, parlant toujours de la Douma, dit qu’ « en union avec le monarque, » elle réalisera sans faiblir la volonté et la pensée du peuple. Si ces mots : « en union avec le monarque, » ne sont pas un programme, ils sont une méthode, et, dans la bouche de M. Golovine, ils étaient sans doute aussi une invite adressée au gouvernement. Ils signifient que la Douma désire collaborer avec lui. « En dépit des divergences d’opinion qui nous divisent, a dit encore M. Golovine, un but commun nous unit, et ce but unique, c’est le bien du pays réalisé par le moyen du travail constitutionnel. » Nous n’ignorons pas que ces discours d’ouverture et d’apparat n’ont pas une grande influence ultérieure ; ce n’est pas aux paroles, mais aux actes, qu’on juge un gouvernement et une assemblée. Les paroles ont cependant le mérite des intentions qu’elles expriment. Si elles ne font pas grand bien, elles pourraient faire grand mal. Celles de M. Golovine indiquent des intentions droites ; elles éclairent le présent ; elles ne compromettent pas l’avenir.

Reste à savoir quel sera le programme du gouvernement, puisqu’il est certain que M. Stolypine en a un et que, dès l’ouverture de ses travaux, il le fera connaître à l’assemblée. S’il ne l’a pas fait déjà, c’est que le président a émis l’avis que la Douma ne serait constituée qu’après avoir validé les pouvoirs de la majorité de ses membres, ce qui ne demandera d’ailleurs que peu de jours. Cette réserve est correcte. On pourrait peut-être se faire par avance une idée du programme du gouvernement, et sinon des solutions qu’il proposera, au moins des questions qu’il posera. Mais pourquoi essayer de soulever un coin du voile qui doit se lever tout entier dans peu de jours ? Il suffit de dire que le gouvernement mettra tout de suite la Douma en présence d’un certain nombre de projets qui ont été sérieusement élaborés, et qui ont pour objet de préparer la « législation sociale » dont M. Golovine a parlé dans son discours. Cela seul établit une différence immense, et fort heureuse, entre le gouvernement d’aujourd’hui et celui d’hier. Combien de fois n’avons-nous pas déploré l’inconcevable attitude de M. Goremykine devant l’ancienne Douma ! On se souvient qu’il ne lui a soumis aucun projet de loi, ou que ceux qu’il lui a proposés avaient un caractère d’insignifiance dérisoire. C’est un des motifs principaux pour lesquels la malheureuse assemblée a été réduite à travailler dans le vide et à se livrer à des manifestations sans portée. Il n’en sera pas de même pour la Douma actuelle avec M. Stolypine. Elle pourra s’adonner tout de suite à une œuvre législative, ou sociale comme dit M. Golovine, concrète et définie : si elle s’en laissait détourner et distraire, ce serait sa faute et il serait difficile de lui trouver des excuses. Puisqu’elle veut travailler « en union avec le monarque, » qu’elle s’applique, sauf à les corriger et à les amender, aux projets qui lui seront soumis en son nom. Une tendance très dangereuse pour les assemblées, surtout lorsqu’elles sont jeunes et inexpérimentées, les porte à vouloir tout entreprendre à la fois : il n’y a pas de moyen plus sûr de ne rien faire que de superficiel, d’incomplet, ou, pour mieux dire, de manqué. Nous espérons que la Douma échappera à ce péril que sa devancière n’a pas évité. On nous disait autrefois qu’il fallait « sérier » les questions : c’est le secret de la sagesse parlementaire.

La situation de l’assemblée sera souvent difficile et toujours délicate. Il y a en Russie un parti réactionnaire très puissant, mais non pas tout-puissant, qui rêve déjà d’une seconde dissolution, y poussera de toutes ses forces, et exploitera dans ce dessein toutes les fautes commises. Nous ne dirons pas à la Douma que son sort est entre ses mains, car il est aussi dans d’autres ; mais il dépend d’elle de donner le moins de prétextes possible à ceux qui en cherchent pour dénoncer son incapacité au gouvernement et son impuissance à l’opinion. C’est une garantie pour elle d’avoir affaire à un gouvernement qui, avant même qu’elle naquit, a donné des preuves de sa sincérité. Les circonstances lui sont incontestablement plus favorables qu’elles ne l’ont été à sa devancière. Elle a pu faire un meilleur départ, et elle a, pour éclairer sa route, une expérience que l’autre n’avait pas.

Nous ne voulons pas terminer cette chronique sans dire un mot de l’incident électoral qui s’est passé dans le département de l’Hérault. Nous avons parlé des élections allemandes et russes ; elles ont été très passionnées ; mais nulle part encore on n’avait tiré des coups de feu sur un candidat, parce qu’on n’avait pas d’autre moyen de se débarrasser de lui. Le fait s’est produit dans la première circonscription de Montpellier contre M. Pierre Leroy-Beaulieu : un pareil progrès dans nos mœurs électorales mérite bien d’être relevé. Nous le signalons à l’indignation des honnêtes gens de tous les partis. M. Leroy-Beaulieu a été blessé au bras sur lequel il appuyait sa tête, et il s’en est fallu de peu qu’il ne fût encore plus gravement atteint. A qui revient la principale responsabilité de ce douloureux et odieux incident ? Nous n’hésitons pas à dire que c’est à la Chambre des députés qui, sans aucun motif avouable, a invalidé M. Leroy-Beaulieu, élu au premier tour de scrutin avec une avance notable sur tous ses concurrens réunis. C’est par de pareils votes, entraînant de pareilles conséquences, qu’on pousse jusqu’au paroxysme l’exaltation des esprits dans un pays où les têtes sont chaudes, les passions violentes et les-scrupules médiocres. L’exaltation peut y aller jusqu’au crime. La Chambre ne l’avait pas prévu, mais elle n’en est pas moins coupable, car ce qu’elle n’avait pas prévu, elle l’a rendu possible par son vote inconsidéré. — Invalidons, a pensé la majorité : nous verrons bien ce qu’il en adviendra. Le pire qui puisse arriver est que M. Leroy-Beaulieu soit réélu. — Il l’a été, en effet, mais au péril de sa vie. Toute l’agitation déchaînée, toute la pression exercée contre lui n’ont pas entamé le solide faisceau de ses amis. Son courage a eu sa récompense. Mais la Chambre aussi a eu la leçon qu’elle méritait. Il est fâcheux seulement qu’aux yeux du monde civilisé, quelque déconsidération en résulte pour notre pays.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

---