Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1839

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 182
14 novembre 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 novembre 1839.


Les chambres sont convoquées pour le 23 de décembre.

La question de la présidence de la chambre des députés occupe déjà les esprits. Quel sera le candidat du ministère ? Quel sera le candidat de l’opposition ? Ou, à mieux dire, y aura-t-il dans la chambre une opposition assez nombreuse, assez homogène, assez compacte du moins, pour présenter un candidat redoutable ?

Le ministère se prononcera pour M. Sauzet, et compte ne pas rencontrer d’opposition sérieuse. Loin de regarder la présidence comme un moyen de neutraliser une des grandes notabilités parlementaires, il est décidé, dit-on, à maintenir la candidature de M. Sauzet envers et contre tous.

Sur ce premier point, il n’aura pas de combats à livrer. Les députés de tous les partis arriveront tous désorientés, pleins de découragement et de fatigue avant d’avoir rien fait. Les conservateurs de toutes les nuances nommeront M. Sauzet, les uns par affection et estime personnelles, les autres parce qu’il faut un président. On lui opposera trois ou quatre candidats, et, au fond, l’élection du président n’aura d’autre portée politique que de constater le fractionnement de la chambre.

C’est là le fait capital aujourd’hui : il n’est peut-être pas un homme dans la chambre qui ait avec lui vingt députés. La chambre est divisée et subdivisée par petits groupes : légitimistes, république, extrême gauche, gauche, centre gauche ministériel, centre gauche opposant, centre gauche expectant, trois nuances correspondantes de doctrinaires, les uns ralliés, les autres hostiles, plusieurs incertains ; de même parmi les 221, on trouve les ministériels par nature, les ministériels par position et liaisons personnelles, les hommes mal à l’aise, chagrins, moroses, et les hommes franchement irrités, se regardant comme les victimes du 12 mai, et fidèles à leur chef, M. Molé. Ce dernier groupe est, sans aucun doute, un des plus nombreux de la chambre, et pourrait facilement grossir ; mais, M. Molé n’étant pas député, c’est là une armée dont le général est loin du champ de bataille et pourrait difficilement s’y faire remplacer. Ces faits placent le ministère entre deux directions fort diverses.

D’un côté, on lui dit qu’une chambre ainsi décomposée est un moyen fort commode de gouvernement. S’il n’y a pas de majorité organisée pour le ministère, encore moins y en a-t-il une contre lui. La majorité se formera et se reformera dans chaque circonstance particulière, aujourd’hui favorable, demain contraire aux propositions ministérielles. On se console d’un échec par l’espérance d’un succès ; on prend sa revanche et on vit d’alternatives. Ce jeu suffit en effet, pour quelque temps du moins, je ne dis pas à la gloire, mais à la vie d’un ministère. Il vit parce qu’il est ; il reste debout parce que nul n’a la force de l’abattre. Dans une chambre ainsi faite, les caprices et les accidens d’opposition ne se montrent jamais à l’occasion d’une mesure importante. Nul ne veut risquer une grosse affaire sans savoir au profit de qui elle pourra tourner. Dès-lors le ministère n’a rien à craindre pour le budget, pour les fonds secrets, pour toutes les mesures qui lui sont indispensables. Des questions de cabinet, il n’y en a pas, il ne peut y en avoir. Elles supposent une majorité organisée, acquise au ministère, une majorité qui reconnaît le cabinet pour son chef naturel, qui voit en lui l’expression la plus puissante de ses principes, de ses opinions, de son système. C’est alors qu’il peut arriver au ministère de dire à ses amis : Dans cette question particulière, moi, placé à la tête des affaires, je vois plus clair que vous, et je crois que vous êtes dans l’erreur. Vous surmonterez vos préjugés et vos antipathies, ou je me retirerai, si mieux n’aime la couronne porter notre débat devant les électeurs. C’est là le sens des questions qu’on appelle de cabinet. On ne les pose qu’à ses amis. Pour ses adversaires, on n’a jamais de question de cabinet ; on ne leur dit pas niaisement Approuvez cette mesure, ou je me retire. Ils s’empresseraient de répondre en ouvrant toutes les portes. Au contraire, on dit à l’opposition : Soutenus par la majorité, nous restons et nous gouvernons malgré vous. Ce n’est qu’à ses amis, organisés en majorité permanente et compacte, qu’on met, comme on dit vulgairement, le marché à la main.

Le ministère se contentera-t-il de vivre ainsi au jour le jour, sans dangers éclatans et sans gloire, en état d’administrer tellement quellement les affaires courantes, incapable, par sa position toujours vacillante, incertaine, de rien entreprendre de considérable, de grand, de décisif ? Nous sommes loin de l’affirmer.

Il sait qu’une pareille position, dût-elle se prolonger plus ou moins longtemps au profit personnel des ministres, est cependant un danger pour le pays. Le gouvernement se discrédite ; tout diminue, l’opposition constitutionnelle et le pouvoir. Dans cet affaissement général, les factions seules auraient chance de se relever et de se grandir. Alors reparaissent les projets de réforme radicale, les utopies sociales et politiques, et ces discours insensés, et ces folles tentatives qui, sans mettre la société en danger, l’inquiètent cependant, la troublent, et lui donnent une hésitation et un malaise que depuis long-temps elle ne devrait plus éprouver. Il faut bien le dire, tout ce ferment qui se manifeste à la surface de la société est dû en grande partie à l’affaiblissement de l’autorité parlementaire. Les uns profitent des circonstances, chez les autres il y a réaction ; l’envie de chercher autre chose peut séduire les esprits honnêtes et faibles.

Reste donc l’autre parti : essayer de reformer une majorité forte et durable. C’est le seul, parti conforme à la dignité et à la sincérité de notre établissement politique.

Mais les difficultés sont grandes pour qui que ce soit dans la chambre, ministres et députés.

Où se placer ? Quel est le groupe qu’on prendra comme noyau générateur ? quelles sont les affinités qu’on sollicitera ? Au nom de qui ? de quels principes ?

Le centre gauche ne saurait songer à prendre la direction de ce mouvement. Ce qui a été possible un moment il y a huit mois, ne l’est plus aujourd’hui. Que serait le centre gauche sans M. Thiers ? Et comment M. Thiers pourrait-il le rallier tout entier sans se réconcilier d’abord avec MM. Dufaure et Passy ? Cette réconciliation, qu’elle soit ou non possible, qu’elle dût ou non ramener M. Thiers à l’hôtel des Capucines, pourrait-elle avoir lieu sans briser le cabinet, sans recommencer la crise ministérielle, peut-être aussi sans dissoudre la chambre ?

Au reste, tous les observateurs intelligens et désintéressés paraissent reconnaître que, dans l’état de la chambre, il n’y a de majorité forte et durable à espérer qu’en ralliant autour des 221 tous les hommes du centre droit et du centre gauche qui n’en sont séparés que par des malentendus et par des motifs d’un ordre secondaire, étrangers aux conditions essentielles du gouvernement représentatif.

M. Cunin-Gridaine a donné, dans le cabinet, la main à M. Duchâtel et à M. Dufaure. Pourquoi, dit-on, un rapprochement analogue n’aurait-il pas lieu dans l’enceinte du parlement ?

Le ministère désire un rapprochement, mais il voudrait en être l’auteur, et ce n’est pas ainsi qu’il paraît l’avoir compris, à en juger par son manifeste (Moniteur du 4 novembre). Il voudrait, avoir l’air de rompre avec le passé et de faire du neuf. Il voudrait que la majorité, en se reformant, fût persuadée que le ministère l’a ralliée sur un terrain autre que celui sur lequel avaient manœuvré ses prédécesseurs. L’idée est ingénieuse. C’est en effet le seul moyen d’excuser l’espèce d’ostracisme dont semblent frappés les hommes que le pays était accoutumé à regarder, par leur position sociale et parlementaire, comme les chefs naturels des hommes politiques de notre temps. « Sans doute, peut-on dire, ces hommes sont des hommes éminens, et c’est un malheur que de voir le conseil et la tribune déshérités de leur talent, de leur autorité, de leur expérience. Mais une nouvelle carrière est ouverte : il leur serait trop difficile de s’y élancer avec succès, gênés qu’ils sont, par leurs antécédens, par une autre politique ; plus elle a été forte, éclatante, plus il leur est impossible de la quitter pour une politique nouvelle. » Il ne manquerait à ce raisonnement que la base, c’est-à-dire une définition nette et précise de cette nouvelle politique, de la politique du 12 mai. D’un côté, on ne comprend pas trop comment les hommes d’état qui ont interdit aux Prussiens la Belgique révolutionnée, qui ont pris Anvers, et qui ont obtenu du Mexique une satisfaction éclatante, pourraient être embarrassés, maladroits et timides dans la question d’Orient. D’un autre côté, on ne dit pas que le ministère prépare une révision des lois de septembre, une atténuation quelconque des garanties que les précédentes administrations ont cru nécessaires au maintien de l’ordre public.

Nous ne voulons cependant rien préjuger. Convaincus, nous l’avons déjà dit, que le ministère donnera à la tribune l’exemple de la franchise politique, et qu’il ne voudra pas prolonger, par son fait, un état de choses qui n’est utile à personne, nous l’attendrons à l’œuvre. Ce n’est vraiment que le 23 décembre que commence la vie politique du ministère.

La majorité se reformera, nous l’espérons du moins, nous le désirons ardemment. Où nous mènerait une chambre de plus en plus divisée, impuissante, flottant au gré de tous les vents ? une chambre qui n’inspirerait plus de confiance au pays et ne donnerait plus au pouvoir d’appui sérieux ? A une dissolution prochaine, à des dangers que nous n’aimons pas entrevoir.

C’est à la tribune, c’est sous le feu des débats parlementaires que la chambre doit en quelque sorte se reconstituer ou mettre au grand jour toute son impuissance. Si les ministres estiment pouvoir rétablir dans ses conditions légitimes le pouvoir parlementaire, sans le concours des hommes qui ont été jusqu’ici les chefs de la majorité, qu’ils essaient, et, dès que le fait sera accompli, tout homme ami de son pays leur en témoignera sa reconnaissance, dût-il ne remarquer les images de Cassius et de Brutus que par leur absence. Mais si, comme il est à craindre, ils échouent, s’ils ne font qu’ajouter confusion à confusion, et retarder le mouvement naturel qui porterait la chambre, émue par le spectacle de ses divisions, à retrouver son organisation régulière et sa force, le ministère assumerait sur lui une grande responsabilité morale ; il aurait aggravé un mal qu’il n’a pu méconnaître ; il est trop éclairé pour être excusable.

Plusieurs de ses actes lui rendront la tâche difficile et la discussion périlleuse.

M. Schneider garde, dit-on, son portefeuille ; mais les accusations sur l’administration militaire de l’Afrique, mollement repoussées par le Moniteur, reparaîtront avec plus de force et d’autorité à la tribune, et le ministère pourra-t-il expliquer les faits et justifier ses agens, en rendant hommage en même temps à la touchante libéralité du prince royal et à sa noble sollicitude pour nos soldats souffrans ?

La nomination des nouveaux pairs, faite uniquement pour combler les vides que la mort avait faits dans les rangs de la pairie, n’a pas d’importance politique ; mais l’opinion n’est pas également rassurée sur la portée de tous les actes ministériels.

L’exclusion donnée obstinément à M. Martin du Nord pour la première présidence de Douai, tandis que tout paraissait l’y appeler, ses antécédens, ses services, ses lumières ; les portes du conseil d’état fermées à M. Cousin sans aucun des égards qui étaient dus aux fonctions éminentes dont il est investi, et plus encore à sa haute intelligence et à sa renommée européenne ; des nominations récentes au ministère de la justice : tout cela prépare à l’administration des difficultés inextricables peut-être. C’est surtout le 15 avril qui a paru frappé d’une sorte de proscription. Les inimitiés profondes que les proscriptions suscitent peuvent-elles jamais être compensées par les tièdes amitiés qu’attirent les faveurs ? M. Levraud apportera-t-il au ministère une force égale à celle que lui enlèveront les amis nombreux, actifs et justement ulcérés, de M. Martin du Nord ?

Le parti légitimiste en est réduit à toutes les pauvretés d’un parti aux abois d’étranges utopies électorales, des intrigues subalternes, d’inconcevables petitesses, tels sont aujourd’hui ses moyens. Une alliance honteuse avec les démagogues sur le terrain de la question électorale, des visites à Bourges qui heureusement ne sont que ridicules, et le duc de Bordeaux s’échappant d’Autriche comme un collégien de sa classe, voyageant à la suite d’un de ses fidèles, et allant à Rome se faire refuser les portes du Vatican par le saint père, c’est déjà trop pour perdre un parti et en mettre au grand jour toutes les misères. Poussera-t-il ses intrigues plus loin ? Parviendra-t-il à entraîner le jeune voyageur dans quelque folle tentative ? On peut s’attendre à tout ; mais il n’y a rien à craindre. Le cas échéant, les légitimistes seraient trop heureux d’être protégés contre la colère publique par le gouvernement de juillet.

La Catalogne ne tardera pas à être délivrée de la guerre civile. L’expulsion du comte d’Espagne et la délivrance des détenus politiques annoncent le retour de la faction à des idées plus saines et à des sentimens plus patriotiques. Cabrera se trouvera alors isolé et dans la position d’un corps d’armée aventuré, sans base d’opérations, au milieu du pays ennemi. Le désespoir, a-t-on dit, rendra probablement sa colère plus terrible ; peut-être tombera-t-il victime de la terreur qu’il répand autour de lui ; après tant d’atrocités et d’horribles provocations, il est difficile d’imaginer un dénouement qui ne soit pas tragique ; il y a plus d’un mélodrame dans les gorges de l’Aragon. — Sans doute, cela peut se dire ; tout cela parait fort probable. Mais, si nous sommes bien informés, ceux qui raisonnent de la sorte sont à mille lieues de la vérité. Cabrera commande une armée nombreuse, aguerrie, dévouée. Un millier de carlistes parait avoir quitté la France pour le rejoindre. Cabrera est toujours le héros des Aragonais. Cependant il ne s’aveugle point sur la cause qu’il défend ; il sait qu’elle est perdue. Il ne se dissimule pas qu’il y aurait folie à vouloir être plus carliste que don Carlos ; il serait prêt à souscrire aux conditions du traité de Bergara. La cause du retard n’est pas l’obstination de Cabrera, mais l’infatuation d’Espartero. La pacification des quatre provinces lui paraît comparable aux exploits des plus grands capitaines. Nous ne pourrions mettre dans la balance que Napoléon avec ses quarante batailles rangées. Cabrera n’est plus aux yeux d’Espartero qu’un vil brigand auquel il ne daigne pas accorder une capitulation ; il veut le prendre et faire un exemple. Que notre ministère y regarde de près, et qu’il ne se paie pas de vaines paroles. La prompte et complète pacification de l’Espagne intéresse la France, ses finances et son commerce. Que veut Espartero ? quels sont ses projets ? quels sont ses rêves ?

La crise ministérielle se prolonge à Madrid. On dirait d’une épidémie politique qui a passé les Pyrénées. Le ministère espagnol n’a déjà que trop retardé la dissolution des cortès. Il n’a pas su profiter du moment. Au reste, il n’y a en définitive qu’un homme fort, par sa position du moins, en Espagne ; c’est Espartero. La reine et le général en chef, en eux se résume toute la haute politique du gouvernement espagnol.

On dit que nous verrons enfin paraître un ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola. Aussi M. de Montebello, ambassadeur de France près de sa majesté sicilienne, s’apprête-t-il, quitter Paris pour se rendre à son poste.

Un journal qui se dit bien informé prétend que le ministère vient d’apprendre qu’un arrangement définitif entre le pacha et la Porte a été signé, ou qu’il est sur le point d’être signé. Cette nouvelle nous semble prématurée. Ce que le ministère a pu apprendre, c’est l’adhésion du vice-roi d’Égypte aux propositions équitables et conciliatrices de la France. Reste ensuite à obtenir l’adhésion de la Porte, qui l’accorderait promptement si toutes les puissances secondaient les efforts de notre ambassadeur, mais qui mettra tout en œuvre pour la retarder, si, comme on peut le craindre, il n’y a pas accord parfait entre les diverses ambassades à Constantinople. Si M. de Metternich avait osé avoir une volonté indépendante de Saint-Pétersbourg dans une question qui tient si fort à cœur à la Russie, et appuyer franchement les idées de la France, le traité entre la Porte et Méhémet-Ali serait peut-être signé à l’heure qu’il est, et la paix du monde assurée pour long-temps encore. Mais, quoi qu’on en dise, les hommes de la sainte-alliance resteront les mêmes jusqu’au dernier jour de leur longue carrière. Aussi ce qu’on a dit d’un brusque rapprochement de la politique russe et de la politique autrichienne, dans la question d’Orient, et cela sur la menace qu’aurait faite la Russie de rompre formellement la sainte-alliance, nous paraît beaucoup plus vraisemblable que la nouvelle de la signature du traité. En n’appuyant pas la France, l’Autriche seconde en même temps les petites colères, la mauvaise humeur de lord Palmerston, et se retrouve dans son assiette naturelle, entre l’Angleterre et la Russie, entre l’Angleterre qui la cajole et la Russie qu’elle redoute.

Il n’est pas moins certain pour nous qu’un traité sera signé sur les bases que la France, dans son désir bien sincère de mettre fin à une lutte menaçante pour le repos du monde, a suggérées aux parties belligérantes. L’équité et la raison doivent l’emporter aujourd’hui, même en diplomatie. D’ailleurs, les chefs des cabinets du Nord sont bien vieux : M. de Nesselrode est fort occupé de ses affaires particulières, M. de Metternich de sa santé. Le cabinet prussien est trop sage, sur la politique extérieure du moins, pour ne pas seconder nos efforts, bien qu’avec tous les ménagemens qu’il doit à la Russie. Ajoutons que l’empereur Nicolas est dans ce moment fort préoccupé, et avec raison, de l’intérieur de sa famille, de la santé des personnes qui lui sont les plus chères dans les gouvernemens absolus, la famille et l’état ne sont pas sans influence l’un sur l’autre. Tout ce qu’on a imprimé, dans quelques feuilles allemandes, des armemens de la Russie, des mouvemens de ses troupes, parait controuvé dans je ne sais quel but politique ou financier. Enfin, le cabinet anglais est trop prévoyant, trop habile, pour vouloir, dans ce moment, prendre sur lui la responsabilité d’évènemens immenses dans l’Orient.

Nous ne sommes pas au nombre de ceux qui voient l’Angleterre sur un volcan prêt à faire explosion ; nous croyons mieux connaître les fondemens et mieux apprécier les ressources de ce pays, en ayant au contraire foi dans son avenir et dans la durée de sa prospérité et de sa puissance. Il n’est pas moins vrai que la situation de la Grande-Bretagne est pleine de difficultés. L’Irlande à incorporer à l’Angleterre par l’égalité des droits, une révolution à accomplir, une église dominante à détrôner, de profondes traces de féodalité à effacer, une immense population industrielle à nourrir, des débouchés à ouvrir ou à conserver dans toutes les parties du monde ; tout cela est grave, difficile, dangereux.

L’insurrection chartiste a ses caractères tout particuliers. Ce ne sont plus de ces rassemblemens anglais, très nombreux, mais désarmés, ne connaissant d’autres moyens d’attaque que des vociférations, quelques pierres et de la boue. Les chartistes s’arment et se battent, mal et faiblement, il est vrai ; mais que le gouvernement anglais redouble d’attention. L’odeur de la poudre enivre le peuple plus que les liqueurs fermentées, et le goût du sang est aussi tenace et aussi difficile à réprimer que celui de la boisson.

Bien que l’opinion publique ne s’en préoccupe guère en France, la querelle des Anglais avec le gouvernement chinois ne laisse pas d’être un fait important. La Chine, qui, en 1795, ne recevait de l’Inde que mille caisses d’opium, en avait reçu en 1837 trente-quatre mille caisses, valant environ 100 millions de francs. La Chine, qui auparavant tirait chaque année de l’Amérique et de l’Europe une quantité notable d’argent, dans les dernières années pavait, au contraire, environ 50 millions de francs en argent par an.

Les derniers évènemens ont tout bouleversé. Indépendamment des valeurs brutalement confisquées, le commerce anglais a perdu un débouché considérable, et la somme du numéraire circulant en Amérique et en Europe en diminue. L’Angleterre ne peut pas laisser sans protection de si graves intérêts, et, si les négociations échouent, elle devra recourir à des moyens plus énergiques. Déjà il en est question ; mais de pareilles entreprises sont fort coûteuses.

Enfin, la crise financière de l’Amérique est venue éclater sur l’Angleterre ; elle ne peut pas ne pas y produire un ébranlement.

Certes, la crise n’a rien eu d’imprévu pour les observateurs froids et désintéressés. L’Amérique s’est lancée dans la carrière économique avec toute l’impétuosité et la cupidité d’une jeunesse irréfléchie, téméraire, sans frein. Sous l’action trompeuse des banques locales, elle s’est jetée dans des entreprises par trop supérieures à ses capitaux, et, grace aux séductions des gros intérêts, elle a trouvé, en Angleterre surtout, un crédit exagéré. Sans doute, ses entreprises devaient être, la plupart, des œuvres productives et utiles en dernier résultat ; mais ce qui ne doit se réaliser que peu à peu, lentement, peut-il servir de moyen de paiement pour des dettes énormes, à jour fixe et à courtes échéances ?

Le système des banques locales, livrées à elles-mêmes, sera toujours une cause funeste de profondes perturbations sur tous les marchés. En Amérique, les violences et les antipathies démocratiques de Jackson et du congrès ont ébranlé la banque centrale, la banque des États-Unis, en lui imposant un cahier des charges absurde, et en lui enlevant tout à coup les fonds du trésor fédéral. Ces faits n’ont pas été la cause première de la crise de 1837, mais ils l’ont déterminée ; celle d’aujourd’hui n’en est qu’un développement, une conséquence qui était facile à prévoir.

Très probablement la banque des États-Unis sera forcée de liquider, et ne pourra tenir ses engagemens qu’en faisant perdre à ses actionnaires la moitié de leur capital.

L’ensemble de ces circonstances et de ces faits ne laisse pas que d’avoir quelque gravité pour l’Angleterre. Le ministère Melbourne n’a pas les reins assez forts pour ajouter à tous ces embarras les périls et les dépenses d’une lutte en Orient.

Quoi qu’on en dise, l’Angleterre aussi devra enfin reconnaître l’équité de celles des demandes du pacha que la France appuie, et donnera la main à un arrangement qui n’est déjà que trop retardé.


REVUE LITTERAIRE




La seule nouveauté, littéraire de la quinzaine est la première livraison de la Babel, publiée par la Société des Gens de Lettres. Ce volume, qui contient une dizaine de morceaux de MM. Viennet, Hugo, Molé-Gentilhonmnie, Viardot, etc., offre en tête une introduction signée collectivement par le Comité de la Société, et qui peut sembler le meilleur morceau du volume en ce qu’elle aurait pu être le plus mauvais : le prospectus, dans son emphase, promettait beaucoup à cet égard. Mais la Société paraît avoir senti qu’il est des plumes compromettantes ; celle qui a rédigé l’introduction a eu le bon esprit de se rabattre à des considérations moins fastueuses qu’on n’avait fait précédemment. Nous sommes réfutés en passant, mais sans trop d’aigreur, nous le reconnaissons très volontiers, quoiqu’on nous en impute un peu : « La Société des Gens de Lettres, est-il dit, se rattache évidemment aux associations qui procèdent surtout du cœur. On lui a reproché, avec plus d’aigreur que de raison, de ne s’être pas assez défendue contre une tendance à la fiscalité littéraire, d’avoir plaidé, en faveur des travaux de l’esprit, la thèse de l’ubiquité du salaire, et d’avoir exposé les ouvriers de la pensée à de fâcheuses assimilations. Le reproche serait juste, et les gens de lettres ne se seraient pas exposés à l’encourir dans une société autrement organisée que n’est la nôtre, dans une société qui se fonderait sur le désintéressement. Mais, au milieu d’un monde où il n’y a de grace pour personne, où tout se base sur le calcul, où tout se meut dans le cercle d’un droit étroit et rigoureux, trancher du grand seigneur, se donner des airs de libéralité, de dévouement, de détachement…, ce ne serait pas seulement une folie, mais encore un ridicule. Le stoïcisme ne doit point tourner en mystification. » On ne peut se mieux exécuter soi-même, vraiment, à l’endroit du reproche de chevalerie, et, pour une association qui procède surtout du cœur, on le met à sa place bientôt. Dans les limites modérées que cette introduction semble reconnaître, et en la prenant plutôt dans sa pensée même que dans son expression officiellement obligée, nous n’aurions que très peu à objecter à la Société des Gens de Lettres. Nous lui accorderions même de dire, en parlant de sa Babel : « Le livre qui suit est, pour le gros des lecteurs, l’un des premiers signes de l’existence de la Société. On lui contestait la faculté du mouvement ; elle a marché. » Volontiers, en effet, on accepterait ce volume comme le specimen des forces littéraires de la Société s’essayant en commun. Il parait que les profits de la vente sont affectés à la communauté même, et que, dans cette opération en famille, chaque membre, on nous en avertit, a pu taire et a fait du désintéressement. Serait-il bien injuste de dire qu’on s’en aperçoit un peu ? La pièce de M. Hugo vaut sans doute beaucoup de ses autres pièces du même genre ; mais, en la détachant de son portefeuille, il n’a pas songé à donner une des plus saillantes assurément. La Consultation de M. de Bernard n’est qu’une agréable bagatelle, jetée tout-à-fait sous jambe, comme on dit. La personne qui semble avoir pris le plus au sérieux cette production désintéressée est, assurément, l’honorable M. Viennet, qui, dans un Voyage aux Pyrénées orientales, a donné vers et prose à l’instar de Chapelle et Bachaumont, avec ce goût de gros sel qui lui est particulier et avec cette générosité en toutes choses qui ne marchande pas.

Tout ce volume, enfin, qui ouvre une ère d’association nouvelle, n’est qu’assez inférieur aux premiers volumes de ces illustres Cent-et-un que le libraire Ladvocat sut très bien recruter pour son compte, avant que l’unité morale fût inventée.


ANNALES DE L’IMPRIMERIE DES ESTIENNE, par M. Ant.-Aug. Renouard père [1]. — Si M. Jules Renouard n’hésite pas à se faire l’éditeur de la Babel, en revanche son père continue ses sérieuses et méritoires entreprises ; on est heureux d’avoir ce consolant contraste. Cela nous reporte aux Estienne. M. Renouard y travaille depuis maintes années. Son Catalogue d’un amateur et ses Annales aldines lui avaient déjà donné une très notable place dans la science bibliographique, science utile et qui, dans son ensemble, a beaucoup plus de portée philosophique qu’on ne le pourrait croire, science estimable et rare de nos jours… surtout chez les bibliothécaires, La nouvelle publication de M. Renouard a plus d’intérêt encore que le travail sur les Manuce, car les Estienne appartiennent en propre à la France et ne sont pas une des moindres gloires de la littérature du XVIe siècle, et même de la renaissance intellectuelle de l’Europe. Si ce livre n’était de ceux qui durent et dont le succès sérieux ne se borne pas à une curiosité factice de quelques jours, on en pourrait conseiller la lecture édifiante et calmante à quelques-uns de nos industriels littéraires. Leurs calculs excentriques s’en trouveraient peut-être un peu rabattus, mais la moralité des lettres ne pourrait qu’y gagner singulièrement. Sans exiger l’abnégation scientifique, les impossibles sacrifices et le dévouement sans bornes des Estienne, on y apprendrait au moins que ces vénérables personnages, qui réunissaient souvent le triple caractère d’auteurs, d’imprimeurs et d’éditeurs, mais point du tout dans le sens où l’entendent MM. de la Société des Gens de Lettres, s’occupaient bien davantage de la valeur propre des livres que de la surface plus ou moins large que l’œuvre pouvait offrir à l’exploitation. Mais l’état de la librairie et de l’imprimerie a bien changé. Robert Estienne, pour deux ou trois presses, avait dix correcteurs (l’inverse est à peine vrai aujourd’hui), et François Ier, l’allant voir, attendait que son épreuve fût corrigée. Henri, pour mieux accomplir son rôle d’éditeur, parcourait l’Europe afin de trouver des manuscrits inédits, et sur la route, inter equitandum, il scandait quelques vers latins ou grecs. L’important ne serait pas que les éditeurs sussent encore la rhythmique grecque, et qu’ils allassent ainsi chercher des manuscrits à Cologne, ou à Rome ; mais en vérité nous n’aimons pas à voir figurer à la fois le même et recommandable nom sur un aussi bon livre que les Annales des Estienne et sur une œuvre d’un jour qui nous ramène bien près du déluge, à la confusion des idées et des idiomes.

Les vies des Estienne précédemment données par Maittaire et Almeloveen étaient fort imparfaites. Les indications bibliographiques, loin d’être complètes, pouvaient à peine passer pour suffisantes, et la partie biographique, surchargée de citations inutiles et d’un fatras de notes, n’avait souvent ni critique ni exactitude. Il importait donc, pour l’histoire littéraire du XVIe siècle, et pour mieux faire connaître la révolution singulière opérée dans les mœurs par la découverte et les premiers efforts de l’imprimerie, il importait, disons-nous, de refaire d’une manière définitive le travail de Maittaire et celui d’Almeloveen. M. Renouard y a réussi, et, sans éloge, son livre nous semble le dernier mot à l’égard des Estienne.

Il y a dans ces deux volumes une division très distincte, et qu’il faut noter. Le premier tome est consacré à l’énumération minutieuse et exacte des produits stéphaniens. Le moindre titre de ces innombrables éditions a souvent demandé de forts longues recherches. Le format, les dates, toutes les particularités ou exceptions bibliographiques, toutes les anecdotes d’imprimerie et de librairie, sont consignés là avec une rigueur, une patience vraiment merveilleuse. La seconde partie du livre de M. Renouard, sans avoir la même utilité pratique, pour le commerce et la connaissance des livres, que l’excellent catalogue du premier tome, est d’un bien plus grand intérêt pour les lettres. Les résultats d’une érudition discursive et variée, les moindres faits de la vie des Estienne y sont enchâssés curieusement, dans un récit dont le style naïf et original sent son XVIe siècle, et (chose rare) n’a subi, en ses archaïsmes naturels, aucune influence de la manière et du ton de notre temps.

Dans cette nombreuse famille des Estienne, qui, des premières années du XVIe siècle jusqu’en 1662, a rendu aux lettres, par le secours de ses belles presses et par la profonde érudition de quelques-uns de ses membres ; de si éminens services, deux figures dominent surtout, le premier Robert et le second Henri. M. Renouard nous fait pénétrer dans l’intérieur de Robert, où tout le monde, même les servantes, parlaient latin (quoedam depravate, avouait Henri) ; il est complet sans ennui sur les persécutions de la Sorbonne contre les nombreuses éditions de la Bible, sur tous ces lexiques dont le plus difficile, le Thesaurus linguoe latinoe, était composé par l’imprimeur lui-même, faute d’érudit assez dévoué pour l’entreprendre. La vie agitée de Henri, son caractère brusque et rude, sa destinée incessamment errante et toujours scientifiquement active, sont mises en relief avec habileté. On s’intéresse vivement au prodigieux auteur du Trésor grec, à l’helléniste qui a donné tant de commentaires excellens, tant de traductions remarquables, tant de textes purs et inédits, tant de réimpressions utiles. Ces sacrifices continuels d’argent pour la science, ces voyages sans fin à la recherche d’une scholie et d’une variante meilleure, ces querelles littéraires, cette mort bizarre à l’Hôtel Dieu de Lyon, cette haine de huguenot acharné contre les moines, donnent aussi à la vie d’Henri un attrait tout particulier. On sait de plus que ce bizarre et éminent écrivain n’a pas été seulement un helléniste supérieur, un humaniste remarquable, mais aussi un des bons prosateurs de notre langue, non loin d’Amyot et de Montaigne.

On l’a dit ailleurs, Henri Estienne eut cela de commun avec Rabelais, qu’étant prodigieusement versé dans les idiomes anciens et modernes, il n’en fut pas moins partisan de notre vieille langue, admirateur de Patelin, défenseur de Marot, et, comme il le dit, « celtophile au milieu des écoliers limousins et des courtisans philausones. » Sa célèbre et bizarre Apologie pour Hérodote, pamphlet étrange, animé, plein de redites et de contes ridicules, mais aussi de causticité et d’esprit, pamphlet tant de fois réimprimé, et où, ainsi que l’insinue M. Renouard, on a si souvent fourragé et pillé sans mot dire ; ses curieux Dialogues du nouveau langage français italianisé, protestation très vive et très ingénieuse contre la mauvaise prononciation venue d’Italie avec les courtisans ; sa violente déclamation contre les déportemens de Catherine de Médicis, écrite peut-être avec Théodore de Bèze ; sa critique juste et méchante des cicéroniens dans le Nixoliodidascalus, achèvent de donner, à côté de la valeur scientifique, quelque chose de piquant et de romanesque à la mémoire de Henri Estienne.

Le nom de M. Renouard doit être désormais associé, dans l’histoire littéraire, au souvenir de nos grands et célèbres imprimeurs, et on peut dignement l’inscrire à côté des Debure et des Van Praët, dans cette science bibliographique qu’ont renouvelée et étendue les excellens travaux de M. Brunet.


'HISTOIRE DE FRANCE, par M. Laurentie [2]. — Une sorte d’enthousiasme pour les vieux âges, et surtout pour les grandes choses qui se sont accomplies à toutes les époques de notre histoire, par la religion et la royauté, a présidé à la pensée première et à l’exécution de ce livre. M. Laureutie, exclusivement ramené peut-être à l’étude du passé par la fatigue et le dégoût du présent, parait avoir éprouvé un triste désappointement à la lecture de ces nombreuses et imparfaites compilations, si mal à propos décorées du titre ambitieux d’histoire de France. Les travaux de seconde main, où il avait la plupart du temps cherché sans profit l’intérêt et l’instruction réelle, l’avaient laissé, comme il arrive souvent, sous une vague impression d’ennui. Il eut recours aux sources premières, aux monumens contemporains ; il interrogea, comme il le dit, les vieilles mœurs, les vieilles idées, les vieilles lois, la vieille foi, le vieux langage, et alors les impressions changèrent : il trouva l’admiration là où il craignait de rencontrer encore la fatigue et l’ennui, et l’enthousiasme là où il n’attendait que l’intérêt. Mais il eût prudemment agi, nous le pensons, en se défiant quelque peu de cet attrait vif et imprévu, de cette sorte de séduction qu’inspire une étude nouvelle. Il y a danger pour la vérité historique à s’éprendre ainsi de la poésie des chroniques, et d’autre part il nous semble injuste (nous ne parlons ici ni du père Daniel ni de Velly) de comprendre dans une universelle réprobation les livres modernes relatifs à notre histoire, livres qui, au jugement de M. Laurentie, la rendent à peu près tous méconnaissable, parce que les uns, par une érudition sèche et pédante, l’ont dépouillée de sa poésie, les autres, par une philosophie frivole, de sa gravité. C’est pour protester contre ces sacrilèges historiques, c’est pour rendre au passé sa physionomie véritable que M. Laurentie a composé ce livre : il le dit dans sa préface.

C’est là certes une œuvre difficile qui demande plus qu’une volonté, ferme et le patient courage de l’érudition, et si l’auteur n’a pas toujours atteint le but qu’il s’est proposé, il l’a du moins cherché avec esprit ; mais il s’est placé à un point de vue trop tranché pour ne point trouver de contradicteurs. D’abord, comment partager l’admiration de M. Laurentie, son enthousiasme pour les choses et les hommes du passé, quand on suit, à travers le drame de ses récits, tous ces meurtres qui n’arrachaient pas même à Grégoire de Tours un mot de colère et d’indignation ? Lorsque l’auteur dit naïveté, je dirai souvent barbarie, et je verrai le chaos là où il est disposé à voir le progrès ; quelquefois même le sens de certaines pensées m’échappera entièrement, comme dans cette phrase, relative aux miracles qui signalèrent quelques expéditions de Clovis : « Ne nous étonnons point de ces récits, ils sont toute l’explication de l’histoire. » Sans être voltairien le moins du monde, un peu de scepticisme n’est pas inutile, surtout à pareille distance. Cette foi si volontairement soumise ne choque pas chez les bollandistes ou les bénédictins ; mais en réalité cela sent trop son cartulaire, ou, si l’on aime mieux, son premier Paris de la Quotidienne.

Les siéges ou les batailles n’occupent dans ce livre qu’une place très secondaire. M. Laurentie ne s’applique à décrire les combats que dans ces momens de luttes solennelles, qui font la gloire d’un peuple dans l’avenir ou son deuil pour tout un siècle, Bouvines ou Poitiers. Ce qu’il veut savoir, ce qu’il veut apprendre, comme science de la vie et de l’avenir, c’est la cause et la fin suprême de tout évènement ; et, en cherchant à soulever le voile profond qui couvre les âges évanouis, il remonte toujours, comme à la raison première des faits de ce monde, vers l’éternelle pensée qui est la providence pour la foi chrétienne, et la fatalité pour une philosophie sceptique. Ainsi, désastres publics, immolations sanglantes, crimes sans noms, intrigues mystérieuses, rivalités des hommes et des races, chaque chose prend sous sa plume un sens élevé. Charles-Martel n’est plus jugé au point de vue des ambitions du palais : il apparaît à M. Laurentie avec tous les signes d’une mission providentielle, qui suffit en quelque sorte à laver les fautes de sa vie. La réaction franque contre la race mérovingienne n’est qu’une expiation, parce que cette race avait mêlé des crimes à sa mission sociale et chrétienne, et en résumé l’histoire des révolutions n’est qu’une révélation de la pensée de Dieu. Pourquoi le sang des martyrs a-t-il trempé la terre des Gaules parce qu’il faut que chaque peuple donne, pour effacer ses souillures, son sang, comme Dieu a donné son fils pour l’humanité tout entière : de là les persécutions et la longue persistance des ténèbres païennes devant la lumière de la foi, car il fallait plus d’un siècle pour expier un crime qui datait de la création. Tout problème historique a de la sorte sa solution strictement, mais étroitement catholique.

M. Laurentie, dans l’histoire des origines du christianisme, adopte l’opinion qui présente comme définitive, sur plusieurs points de la Gaule, la prédication de l’Evangile dès le second siècle. Nous aurions souhaité sur cette importante question des détails plus précis, une appréciation moins vague ; mais il est juste de reconnaître l’intérêt véritable que l’auteur a su jeter sur ces premiers temps déjà tant de fois étudiés, et dont tant de livres ont popularisé la connaissance. La résistance des Gaulois à la conquête romaine lui a fourni également des pages animées et rapides. Il montre avec un remarquable talent l’inflexible politique des Césars, sans pitié comme le polythéisme antique ; et transportant, jusque dans les temps antéchrétiens, la préoccupation d’une philosophie tout exclusive, il cherche la principale cause du triomphe de Rome dans le relâchement du druidisme, et la défaite de l’aristocratie par l’élection populaire. La résistance nationale, les exploits de nos aïeux barbares, les faits merveilleux de ce courage gaulois, dont nous avons gardé la fougue, forment une série de récits dramatiques où les généreuses sympathies ne font jamais défaut aux courageuses infortunes. Puis, quand la Gaule est vaincue, quand elle a subi par la défaite et d’impitoyables ravages une sorte d’initiation qui va la préparer à son baptême, le christianisme arrive qui la console, unit les vainqueurs aux vaincus, répare et organise. Seule arche qui flottât dans ce déluge, l’église épand les rayons de la lumière morale, et le pouvoir politique lui-même s’efface devant elle. C’est le christianisme qui va constituer la société. Et ici, quelque part qu’il ait faite à l’influence de la pensée religieuse dans ces vieilles destinées de la France, M. Laurentie nous a paru plus près de la vérité historique et de l’appréciation mesurée que dans bien d’autres passages de son livre, et surtout dans ceux qui ont trait au rôle de la royauté dans les premiers siècles. M. Laurentie, il est facile de le deviner, prend avec vivacité le parti de l’église contre toute tentative d’insurrection religieuse ; sous quelque forme que se manifeste l’hérésie, ouvertement hostile, ou le schisme déguisé et timide, ces essais de l’esprit d’examen qui sont, pour une autre école historique, de remarquables hardiesses, ne lui semblent que de coupables folies ; il a soin de rapprocher du protestantisme moderne toutes les erreurs hétérodoxes du vieux temps, mais dans l’inflexible rigueur de son catholicisme outré il se montre, ce nous semble, trop facilement disposé à regarder comme des crimes de grossières rêveries, qui ne sont souvent que le triste résultat de la barbarie du temps. Ainsi, d’après le système constamment soutenu dans ce livre, tout ce qui s’est fait de grand et d’élevé dans l’ordre moral s’est accompli exclusivement par le christianisme, comme aussi le progrès dans l’ordre politique a été l’ouvrage de la royauté, de telle sorte que l’affranchissement communal lui-même n’est qu’un acte de munificence royale. Le peuple, dans le livre de M. Laurentie, s’efface donc devant le prince qui gouverne, parce que le prince est, à son sens, l’instrument des multitudes en même temps que l’instrument de Dieu : c’est lui qui ébranle les masses, les entraîne, les élève ; il est la force et l’intelligence ; il doit dominer dans toute création historique comme il a dominé dans la réalité des évènemens. L’écrivain de parti, exclusif et absolu, se montre donc ici à découvert, et je cherche en vain l’historien impartial.

Ces données philosophiques sont certes de nature à trouver bien de légitimes contradictions, et au temps de Louis XIV lui-même, cette sorte de lyrisme monarchique, transporté dans le domaine de la science, eût surpris sans aucun doute plus d’un esprit sérieux ; mais, tout en récusant ouvertement les théories de M. Laurentie dans ce qu’elles ont à tout instant d’exagéré, il convient de rendre cette justice à son livre, qu’il présente en somme une lecture attachante et animée, quoiqu’il n’offre, dans le détail, rien de neuf ou d’imprévu. Le récit est rapide, dramatique ; et bien que dans son ensemble cette histoire soit plutôt encore une œuvre littéraire qu’une œuvre d’érudition, aucun fait important n’a été omis. Les deux premiers volumes, les seuls publiés jusqu’à ce jour, comprennent l’histoire des origines gauloises et s’arrêtent à saint Louis. L’auteur conduira son œuvre jusqu’à nos jours. Mais à mesure qu’il avancera dans les temps modernes, l’homme de parti ne devra-t-il pas paraître de plus en plus sous l’historien, et involontairement M. Laurentie ne sera-t-il pas tenté de transporter incessamment dans l’histoire de France le style et la manière de l’Histoire des ducs d’Orléans ? L’écrivain élégant parviendra-t-il à couvrir suffisamment, et par la modération du ton, l’auteur de brochures royalistes qui ne sont pas la modération même ? La révolution ne l’amènera-t-elle pas, je le crains, au point de vue inintelligent de M de Conny, et n’eût-il pas été prudent de s’arrêter à Louis XIV ? On a déjà assez de peine à s’accorder sur la réforme et sur la ligue pour ne pas aller jusqu’au-delà de 89. Sans mauvaise humeur, on peut dire que la Quotidienne est un peu plus en arrière que cela


RELATIONS DES VOYAGES DE GUILLAUME DE RUBRUK, BERNARD-LE-SAGE ET SOEVULF [3]. — Le 27 janvier 1248, saint Louis, toujours ambitieux de pieuses conquêtes, députa de la ville de Nicosie, vers le grand khan des Tartares, quelques moines des ordres mineurs, qui devaient répandre l’Évangile au centre de l’Asie. Le chef de cette dévote expédition, frère André, après avoir traversé la Perse, arriva, vers le commencement de l’année 1249, à la cour mongole, et remit à la régente, Ogoul-Gaïmisch, de la part du roi de France, les présens dont il était porteur, et qui consistaient en divers ornemens d’autel et en morceaux de la vraie croix. Il lui annonça en même temps que l’église romaine recevrait volontiers les Tartares dans son sein comme des fils bien-aimés. Ogoul-Gaïmisch accueillit les frères mineurs avec distinction, et, en échange de leurs reliques, elle leur donna, conformément aux coutumes chinoises, une pièce de drap de soie ; mais les ambassadeurs catholiques échouèrent complètement dans leurs tentatives de conversion. Le but du voyage avait été, d’ailleurs, entièrement méconnu. Les princes mongols, qui se donnaient le nom de fils du ciel, et regardaient le monde comme un légitime héritage, reçurent à titre de tribut ce que saint Louis leur avait envoyé à titre de présent, et, si l’on en croit Joinville, ils écrivirent au roi de France pour l’informer qu’il eût à leur payer chaque année une certaine somme, le menaçant, en cas de refus, de le mettre à l’épée, et de le détruire lui et toute sa gent. Frère André, après une absence de deux ans, rapporta cette singulière réponse à saint Louis, qui se trouvait alors à Saint-Jean-d’Acre. Le roi résolut de faire une seconde tentative ; mais il eut soin, cette fois, de donner à ses ambassadeurs missionnaires des instructions telles que les Tartares n’eussent point à se méprendre sur le sens de cette négociation nouvelle, et à la regarder comme un témoignage de soumission au grand khan.

Un moine franciscain, Anglais suivant les uns, Brabançon suivant d’autres, Guillaume Rubruk ou Rubruquis, fut choisi par le roi pour cette lointaine ambassade, et il partit de Constantinople le 7 mai 1253, avec de nombreux présens destinés aux princes tartares. Rubruquis se dirigea vers les steppes qui séparent le Dnieper du Tanaïs, traversa ce fleuve, suivit ensuite pendant cinq semaines les bords du Volga, et après des fatigues inouïes, il arriva enfin, le 27 décembre 1253, au campement de Mangou. Le chef tartare adressa aux ambassadeurs chrétiens de nombreuses questions sur la France, et il se montra surtout fort curieux de savoir si l’on élevait dans ce pays beaucoup de bœufs, de moutons et de chevaux. A ces questions, dit Rubruquis, il semblait que le Tartare avait envie de se mettre en route pour la France, et j’eus grand’peine à dissimuler ma colère et mon indignation. Du reste, Mangou se montra fort poli, il fit boire aux ambassadeurs du lait aigre de jument, et leur donna plusieurs chevaux pour saint Louis. Quant au véritable but du voyage, la prédication de l’Évangile et la conversion de Mangou, il ne fut guère possible de s’entendre. On manquait d’interprète. Rubruquis présenta au prince infidèle un crucifix et une image de la Vierge qu’il encensait en chantant des hymnes, et Mangou s’imagina que c’était un hommage rendu à sa puissance, ce dont il se montra fort satisfait. Les missionnaires parlaient latin, l’empereur parlait tartare, et, tandis qu’on le pressait d’abjurer, il faisait de son côté écrire à saint Louis pour l’engager à suivre les lois et la croyance de Djenguyz-Khan. Rubruquis se remit donc en route sans avoir rien fait de notable pour la propagation de la foi, ou la puissance de saint Louis. Il revint par le Caucase, l’Arménie et la Syrie, à Saint-Jean-d’Acre, et c’est de cette dernière ville qu’il adressa au roi de France la relation du voyage dont MM. Michel et Wright viennent de publier le texte.

On connaissait depuis long-temps le voyage de Rubruquis. Hakluyt et Purchas en avaient donné dans leurs recueils des traductions anglaises. Bergeron l’avait traduit de nouveau de l’anglais en français, Vander l’avait également reproduit dans ses Voyages en Tartarie ; mais jusqu’à présent le texte latin était resté dispersé par fragmens dans plusieurs recueils imprimés ou manuscrits. Il importait véritablement de rétablir dans toute sa pureté barbare cette curieuse relation qui jette tant de jour sur la géographie de la Tartarie septentrionale au moyen-âge, et sur les mœurs d’un peuple qui fit trembler toute l’Asie. L’exactitude des noms est ici d’une rigoureuse nécessité ; et comment retrouver cette exactitude dans des traductions de seconde main, entreprises la plupart à une époque où la géographie moderne était encore en quelque sorte à ses premiers essais ?

MM. Michel et Wright ont donc fait une œuvre utile en restituant Rubruquis ; mais ne pourrait-on pas leur reprocher avec raison de n’avoir cherché, dans ce travail, qu’à donner des preuves de patience ? Pourquoi cette exclusive préoccupation de la partie graphique des manuscrits ? Qu’importe, en effet, que le manuscrit A commence au folio 225 recto de tel recueil de la bibliothèque du roi, et que le manuscrit B commence au folio 37 ? N’eût-il pas mieux valu donner en quelques lignes une sommaire appréciation de la valeur scientifique des voyages de l’aventureux franciscain, qui ne manquait, certes, ni d’esprit ni d’une certaine rectitude d’observation et de jugement ? Sa narration est nette et concise, et c’est là une qualité qui se rencontre rarement dans les écrivains du moyen-âge. J’ai vu, dit à tout instant Rubruquis, ou tel voyageur qui avait vu m’a répété. Il est rare que l’invraisemblance du récit vienne démentir ces formules affirmatives. Du haut de son chariot, qui va lentement à travers des routes à peine tracées, le missionnaire diplomate observe tout, la nature et les hommes. Les vêtemens, la nourriture, les cérémonies religieuses des peuples qu’il rencontre sur sa route, l’occupent de préférence. Il ne néglige aucune occasion de disputer des choses de la foi, et s’il semble rejeter avec une juste défiance ces récits merveilleux qui ont souvent trouvé crédit, même auprès de certains voyageurs modernes, il se montre, d’autre part, très disposé à croire aux sorciers et à la puissance des infidèles sur les démons. C’est ainsi qu’il raconte, avec une foi robuste, comment les Tartares, qui ont besoin de consulter le diable, l’invitent à des repas nocturnes, lui offrent des viandes bouillies, et, après l’avoir copieusement repu, en obtiennent la révélation de toute espèce de mystère. Au surplus, en comparant les connaissances géographiques de Rubruquis avec celles des écrivains du XIe siècle, il est facile de constater un progrès frappant. Les migrations multipliées de la croisade ont rectifié une foule d’erreurs, et l’on est déjà loin du temps où d’éminens docteurs de l’église gallicane faisaient de la Grèce un pays glacé, et plaçaient Rome au nord de Paris.

On trouve dans le même volume, à la suite de Rubruquis, le texte du voyage de Bernard-le-Sage, moine du Xe siècle, et de ses compagnons, en Égypte et à la Terre-Sainte. Déjà d’Achery et Mabillon avaient fait connaître l’itinéraire de Bernard ; mais le manuscrit de la bibliothèque de Reims, consulté par les savans bénédictins, ne contenait que la moitié de l’ouvrage. C’était donc servir utilement l’histoire, que de restituer dans son intégrité le récit du dévot pèlerin ; ce récit retrace en effet, avec une singulière naïveté, les impressions, les préoccupations habituelles de ces pieux aventuriers, qui puisaient tout leur courage dans la foi, et se jetaient à travers les hasards des courses lointaines, forts seulement de la bénédiction du pape, pontificis benedictione et subsidio muniti. Il ne fallait certes rien moins que l’enthousiasme du mysticisme et l’espoir du ciel, pour soutenir ainsi la confiance des voyageurs chrétiens au milieu de populations toujours hostiles et menaçantes. Cette confiance cependant résistait à toutes les épreuves, car, à défaut des secours des hommes, ils ne cessaient de compter sur Dieu même, et Bernard assure que, lorsque les chrétiens tributaires du soudan sont jetés en prison par ordre du prince infidèle, le Tout-Puissant envoie habituellement un ange pour les délivrer de la captivité. Exclusivement préoccupé de l’étude des livres saints et des mystérieuses traditions du christianisme, Bernard ne prête attention aux pays qu’il traverse que dans le cas où les lieux réveillent en lui quelque souvenir de la Bible ou de l’Evangile. Les souffrances des vivans l’affligent moins que les profanations qui outragent la cendre révérée des morts et les tombeaux des saints. Le Christ est encore présent à ses yeux sur cette terre consacrée, et il la parcourt en priant, moins pour regarder et pour apprendre que pour s’édifier et corroborer sa foi.

C’est dans cette même pensée mystique que fut entrepris, vers l’an 1102, le voyage en terre-sainte du moine anglais Soevulf. La relation de ce pèlerinage était restée inconnue jusqu’ici, et MM. Michel et Wright en ont les premiers retrouvé le texte dans la bibliothèque du Corpus Christi college, à Cambridge. Soevulf est complètement ignoré dans l’histoire littéraire du moyen-âge, et peut être ce nom, qui n’est qu’une forme saxonne sous laquelle il est aisé de reconnaître les mots anglais sea-wolf, loup de mer, n’offre-t-il qu’une allusion aux voyages maritimes de l’auteur. Soevulf s’embarqua à Varo (Bari), dans la Pouille, le dimanche 13 juillet 1102. Mais l’heure de l’embarquement était une heure néfaste, hora oegyptiaca ; une tempête rejeta le navire dans le port de Brindes, et quand Soevulf se remit en route, ce fut encore par un jour de malheur, die oegyptiaca, ce qui lui fait dire qu’il fallait pour se sauver, après d’aussi tristes présages, le secours tout-puissant de la miséricorde divine. Il visita successivement quelques îles de la mer Adriatique (on désignait ainsi au moyen-âge la portion orientale de la Méditerranée), et employa sept mois entiers à parcourir les lieux célèbres de la terre-sainte, depuis Hébron jusqu’à Génézareth. Le 17 mai 1103, il vint se rembarquer à Jaffa, et se rendit ensuite à Constantinople. La relation de son voyage s’arrête à son arrivée dans cette dernière ville.

Soevulf, comme Bernard-le-Sage, se montre, avant tout, occupé des pieuses traditions. La description de Jérusalem est à peu près la seule partie de son récit qui présente quelques détails ; mais, quelles que soient la sécheresse et l’aridité de la narration, quelle que soit la barbarie du langage, ces odyssées monastiques offrent, en dehors même de la géographie, un intérêt véritable ; car on y retrouve l’expression naïve d’une foi puissante qui devait remuer l’Europe, en lui montrant que le but suprême de la vie d’un chrétien, c’était de monter au Calvaire et de s’agenouiller au sépulcre.


ESSAI HISTORIQUE SUR LES INVASIONS DES HONGROIS, par M. L. Dussieux. — Il y a un an, à pareille époque, on avait occasion d’examiner dans la Revue [4] un livre prétentieux et emphatique du même auteur, un livre où de simples et utiles listes chronologiques se trouvaient bizarrement accolées à des généralisations humanitaires jetées au hasard. Nous n’avons certes pas la prétention de croire que nos conseils aient converti M. Dussieux ; mais il nous sera au moins permis de remarquer que ce retour à la saine manière et au procédé sérieux a coïncidé avec nos observations. C’est là un résultat si rarement obtenu par la critique, qu’elle a le droit de s’en applaudir. Aucun corps sérieux et savant n’eût accordé, à coup sûr, la moindre mention honorable à l’Art considéré comme symbole de l’état social ; le livre sur les invasions hongroises, au contraire, a été très légitimement couronné par l’Académie des inscriptions, et nous aurions vraiment mauvaise grace à ne pas être du même avis.

Il y a déjà, sans nul doute, de bons travaux sur la Hongrie. Sans parler des livres de Bonfini et de Katona, des corps d’historiens recueillis par Thurocs et Bongars, le livre du jésuite Pray a une réputation établie et méritée. Le travail de Sacy est connu aussi ; mais on peut le regarder comme médiocre. M. Dussieux a tort, je crois, d’ajouter au-devant du nom de cet écrivain le nom de Sylvestre, qui se rapporte à une mémoire toute moderne, et bien autrement glorieuse. L’auteur des deux volumes publiés en 1778 était un honnête censeur royal, membre de quelques académies de province, lequel, si je ne me trompe, n’avait rien de commun avec les Le Maistre de Sacy de Port Royal, ni avec l’illustre orientaliste mort récemment.

Peu importe, d’ailleurs, ce mince détail. Si la science possédait déjà d’estimables ouvrages sur l’histoire de Hongrie, il est sûr que nulle part la question obscure, difficile, aride, des invasions n’avait été sérieusement traitée. En éclaircissant avec perspicacité et patience cette minutieuse et longue question, M. Dussieux est arrivé à quelques résultats nouveaux et utiles. Il a déterminé avec netteté la date, le nombre et l’importance des différentes excursions hongroises, si souvent confondues par les historiens du moyen-âge avec celles des Normands et des Sarrasins.

L’histoire des mœurs a aussi quelque profit à tirer de cette publication, et il n’est pas sans intérêt de comparer le portrait de ces Hongrois envahisseurs avec celui que les écrivains de l’Occident nous ont laissé des autres barbares. On se les représente volontiers avec leurs cheveux rasés, pour ne donner aucune prise à l’ennemi ; avec leur visage jaune et osseux, non vultus, sed ossa. Que devait être un peuple chez lequel les mères mordaient les enfans au visage, dès leur naissance, pour les habituer à la douleur ? Aussi imprimaient ils une terreur universelle dans leurs invasions. A la fin du IXe siècle, un évêque de Verdun consultait sérieusement un moine lettré, pour savoir si ces bandes n’étaient pas les terribles peuples de Mog, dont il est parlé dans l’Apocalypse. Muratori a conservé aussi deux chants latins du Xe siècle, qui se rapportent aux Hongrois, et qui sont curieux et peu connus. Le premier est une invocation à je ne sais quel saint italien ; dans cette cantilène populaire, le patron est supplié d’éloigner les Hongrois ; on le prend même par la flatterie, en lui rappelant sa puissance au temps d’Attila :

Nam doctus eras Attilae temporibus
Portas pandendo liberare subditos.

Le second morceau cité par Muratori est plein d’énergie : c’est un chant de guerre des soldats assiégés dans Modène par les Hongrois ; il s’adresse successivement à la nature, aux murailles elles-mêmes, à tout enfin, pour provoquer une courageuse résistance, et il se termine par ce refrain :

Resultet Echo comes : eia vigila !
Per muros eia dicat Echo vigila !

L’Occident presque tout entier dut subir les courses redoutables des Hongrois. En Saxe, on célèbre encore chaque année, sur le lieu de la bataille, la fête traditionnelle d’une victoire remportée sur eux en 933. Leur première irruption en France date du règne de Charles-le-Simple, et ils y renouvelèrent incessamment leurs invasions durant le Xe siècle. Comme l’histoire ne pouvait le plus souvent enregistrer leurs défaites, la légende supposait des miracles. M. Dussieux cite des exemples intéressans de ces fables chrétiennes. Ici, c’est un Hongrois dont la main s’attache à l’autel qu’il voulait piller ; là, c’est un moine que les blessures ne peuvent atteindre. Peu à peu cependant la religion des vaincus pénétra chez ces peuples. C’est l’éternelle histoire du fier Sicambre, et les barbares finirent tous ainsi. La dureté sauvage se conserva cependant bien des années encore dans ces peuplades. Ainsi, comme un évêque reprochait au roi Geysa d’adorer les dieux barbares en même temps que le dieu du Calvaire, il répondit avec colère : « Je suis assez riche pour servir tous les dieux. »

En résumé, le travail de M. Dussieux est digne d’éloges par la précision et les recherches. On voit que l’auteur, dégoûté sans doute du pathos humanitaire, s’est rejeté dans une rigueur scientifique, quelque peu aride parfois. Cet abus vaut mieux que l’autre ; mais nous ne doutons pas que, dans un prochain livre, l’équilibre ne se rétablisse, et que des généralités sages et élevées n’aient leur place à côté des détails particuliers et nécessaires.

On pourrait bien contester quelques rares assertions de M. Dussieux ; mais les contradictions ne seraient ni graves, ni importantes. Ainsi, il ne me parait guère prouvé que l’ogre de nos petits enfans vienne des Hongrois. Je sais bien qu’après les guerres puniques, Annibal en Italie, et, après son expédition, Richard-Cœur-de-Lion en Syrie, n’étaient plus qu’un sujet de contes pour les nourrices. Mais M. Dussieux ne donne aucune raison sérieuse de son opinion. L’hypothèse qui fait aussi descendre de ces barbares certains Bohémiens existant encore dans le département de la Moselle ne me paraît pas plus admissible. Toutefois les détails que donne l’auteur à ce propos sont si neufs et si curieux, qu’il serait par trop rigoureux d’en repousser l’opportunité et la convenance.


HISTOIRE DES LETTRES LATINES AU IVe ET Ve SIÈCLE, par M. Collombet [5]. — De consciencieuses études sur la littérature des premiers siècles du christianisme ont avantageusement fait connaître, depuis quelques années, le nom de M. Collombet. La pieuse famille des solitaires de l’île de Lérins, qui fut comme la Thébaïde de la Gaule, a trouvé en lui un interprète savant et fidèle, et les traductions de Vincent, de Salvien et de quelques autres écrivains non moins éminens de la primitive église, ont replacé, dans une lumière plus vive et plus facile à saisir pour tous, ces hommes qui, aux époques les plus barbares, semblent avoir gardé seuls le dépôt sacré de l’intelligence et de la vertu. Ce n’est pas seulement la simple curiosité historique qui a engagé M. Collombet dans cette voie d’investigation érudite ; c’est aussi une sympathie active et forte pour le christianisme, c’est le besoin de se consoler des tristes ennuis du présent par le spectacle des splendeurs religieuses du passé, de se rassurer sur l’avenir par le témoignage de ces philosophes pieux qui n’ont jamais désespéré de la sagesse providentielle. Un tel point de vue peut bien quelquefois nuire à la rigueur de la critique, faire transporter dans le passé les préoccupations du présent, et donner lieu à des rapprochemens souvent contestables ; il a du moins son élévation et son intérêt philosophique.

M. Ampère, dans sa remarquable Histoire littéraire de France, a souvent abordé l’étude des mêmes hommes, poètes profanes ou chrétiens, rhéteurs ou écrivains religieux ; mais le livre si complet de M. Ampère laisse place encore à la curiosité pour les recherches de M. Collombet. Ce dernier, en effet, a étendu son travail à l’église latine tout entière. Le volume s’ouvre par un tableau politique et religieux du monde chrétien du Ier au IVe siècle. L’auteur apprécie ensuite, en les classant logiquement, les versificateurs et les historiens religieux et profanes, les jurisconsultes, les philosophes, les médecins et les géographes. Il procède ordinairement par l’analyse ou la citation textuellement traduite, et le livre offre de la sorte une sorte d’excerpta, où se résument et s’enchaînent les fragmens les plus saillans d’une littérature qui laisse souvent échapper d’admirables éclairs du sein de ses ténèbres. M. Collombet promet de conduire ce premier travail jusqu’à saint Bernard. Nous l’engageons à persister dans ce dessein. La littérature latine du moyen-âge est assez féconde pour que l’érudition moderne y trouve encore d’intéressans sujets de recherches, même après les immenses travaux des Remi Cellier et des Lenain de Tillemont, dont on semble généralement de nos jours trop disposé à méconnaître la valeur. Pour peu que M. Collombet continue ses estimables travaux, il aura accompli pour la Gaule ce que Goujet et Niceron ont fait pour des temps plus modernes.


On voudrait varier davantage ces notices ; mais on a beau feuilleter le journal de M. Beuchot, qui enregistre chaque semaine les pâles produits de la librairie : on y distingue à peine quelques réimpressions d’une certaine importance. Parmi les ouvrages sérieux qui méritent un examen spécial, nous ne faisons que signaler ici le Cours d’économie politique de M. Rossi, dont on attend prochainement le second volume. Les Écrits de Washington, publiés par M. Guizot, et précédés de considérations approfondies sur l’illustre personnage, sont aussi sur le point de paraître. Parmi les livres tout-à-fait spéciaux, nous indiquerons comme essentiel aux personnes qui s’occupent de législation le travail qu’un honorable magistrat du tribunal civil de la Seine, M. Anthoine de Saint-Joseph, vient de publier sous le titre de Concordance entre les Codes civils étrangers et le Code Napoléon[6]. Il serait désirable que cet estimable travail d’exégèse fût étendu aux autres codes, et que la législation commerciale, criminelle, administrative, eût de la sorte ses tableaux synthétiques. Puisque nous en sommes aux ouvrages spéciaux, on peut noter encore le Droit administratif de M. Laferrière, et le travail de M. Ortolan sur les Institutes, qu’il veut absolument, et contre l’usage commun, appeler Instituts Mais cela s’éloigne bien des lettres ; elles auront aussi leur tour l’hiver qui s’approche va nous rendre sans doute le contingent de la saison. Nous espérons que les écrivains sur lesquels on a droit de compter sortiront enfin de leur sommeil, qui se prolonge trop long-temps.




  1. Deux vol. in-8°, chez Jules Renouard, rue de Tournon, 6.
  2. Tomes I et II, in-8°, 1839 ; chez Lagny, rue Bourbon-le-Chàteau, 1.
  3. Publiées par F. Michel et Th. Wright. Paris, 1839, 1 vol, in-4°, Bourgogne et Martinet, rue Jacob, 30.
  4. Un vol. in-8°, 1839, chez Joubert, rue des Grés, 14.
  5. 1 vol. in-8°, Paris, 1839, chez Périsse, rue du Pot-de-Fer, 8.
  6. Un vol. in-4o, chez Hingray, rue de Seine, 10.