Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1839

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Chronique n° 183
30 novembre 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1839.


Le respect des principes nous commande aujourd’hui d’accorder la première place à la Turquie. Les Turcs aussi ont obtenu du sultan leur déclaration de Saint-Ouen. Elle leur a été octroyée dans la plaine ou cour de Gulbané.

La presse quotidienne ne nous a rien laissé à dire sur tout ce qu’on peut voir de grand, de noble, de prophétique, dans ce fait inattendu ! — C’est un pas décisif dans la carrière de la civilisation, un progrès dans l’ordre légal qui sera tôt ou tard consolidé par des garanties constitutionnelles ; les principes tutélaires de l’Occident se sont alliés aux mœurs, aux coutumes, aux croyances de l’Orient. La Turquie en sera régénérée sans en être dénaturée ni bouleversée ! -

A ces brillantes prédictions nous répondrons de grand cœur comme dans la plaine de Gulhané les Osmanlis répondaient a la prière publique du Douadji : Amen, Seulement qu’il nous soit permis d’attendre quelques faits rassurans, avant de croire que le gouvernement turc a en réellement en vue de contribuer au progrès de la civilisation orientale.

Jusqu’ici l’acte du sultan ne nous frappe que comme un calque dont on veut se faire une arme politique.

La déclaration est évidemment l’œuvre d’un Turc élevé à la hâte et à l’école parisienne. Le calque n’est pas trop maladroit, mais c’en est un. Chose singulière ! ce qu’il y a d’emprunté, et qu’on nous permette de le dire, de tiré par les cheveux, c’est le peu qu’on y trouve d’oriental, de musulman. On s’est dit qu’il en fallait ; on a tâché d’y en mettre. Mais cela n’y coule pas de source ; l’Orient et l’Occident s’y touchent ; il n’y a pas d’amalgame. On dit qu’un des hommes les plus influens de notre presse quotidienne a reconnu dans la pièce turque jusqu’aux phrases de ses conversations avec un illustre élève. Nous sommes disposés à le croire : diffuse, étalant avec pompe de banales vérités, elle sent l’écolier. A cause de l’éloignement, le maître n’a pu la corriger.

Quelle qu’elle soit, elle suffit au seul but que très probablement la Porte s’est proposé. Elle abolit les confiscations ; elle promet une justice régulière ; elle assure que soit en hommes, soit en argent, on ne percevra plus que des impôts modérés et réguliers, que la propriété individuelle sera respectée, que tous les habitans de l’empire seront également protégés contre le pouvoir arbitraire et les violentes exactions des pachas. C’est dire aux Turcs, aux habitans de la Syrie, voire même aux Égyptiens : « Le gouvernement légitime vous promet, et fera pour vous, ce que l’usurpateur n’a pas pu ni ne peut faire. Méhémet-Ali est obligé de vous opprimer pour soudoyer ses armées, ses flottes, et réaliser les projets de son immense ambition. » C’est ainsi que les Bourbons parlaient de l’empereur, et qu’ils promettaient l’abolition des droits réunis et de la conscription. Le coup est de bonne guerre, parce que, en effet, Méhémet-Ali ne peut ni désarmer, ni ménager la bourse de ses sujets, et que, d’ailleurs, lui et ses peuples sont trop Turcs encore pour qu’il pût leur appliquer avec succès les méthodes adroites et fécondes de la finance européenne. La solennité politique et religieuse de la promulgation, et surtout la présence du corps diplomatique, ont dû frapper l’esprit des Osmanlis et des rayas. L’Europe a paru sanctionner, par la présence de ses représentans, les promesses du jeune sultan ; elle a paru dire aux habitans de l’empire : Ceci n’est pas un vain jeu, c’est un engagement solennel que la Porte a pris non-seulement vis-à-vis de ses peuples, mais vis-à-vis de l’Europe. Ayez donc foi dans ses promesses, et confiance dans l’avenir. Ce qui revient à dire : Repoussez les séductions des agens du pacha, secouez son joug, ralliez-vous autour de l’étendard sacré ; l’Europe applaudira à vos efforts, et vous en serez récompensés par une administration régulière et libérale.

Envisagée sous ce point de vue, la déclaration de Gulhané est bien autrement importante qu’elle ne le serait, si elle n’était qu’un semblant de charte turque. Bien que composée d’idées parisiennes, elle pourrait bien avoir été inspirée ailleurs qu’à Paris.

Qu’en pensera Méhémet-Ali, surtout lorsqu’il apprendra quel accueil flatteur elle a trouvé dans toutes les feuilles de l’Europe ? Se contentera-t-il d’en hausser les épaules, comme s’il ne s’agissait que d’une vaine simagrée ? Y verra-t-il une intention hostile, un fait cachant des arrière-pensées formidables ? En conclura-t-il qu’il lui convient d’accepter sans retard des conditions tolérables, ou bien qu’il lui faut redoubler d’entêtement et d’audace ? Répondra-t-il par le dédain ou à coups de canon, ou en octroyant à son tour à ses provinces des concessions libérales ?

Cette dernière guerre serait plaisante en apparence, sérieuse au fond.

On ne jette jamais impunément certaines idées aux peuples, surtout dans les temps de crise et de transition. L’Europe en a fait l’expérience, et l’expérience n’est pas achevée. L’Allemagne, la Pologne, l’Italie, loin d’oublier les promesses qu’on leur avait faites, ruminent toujours les idées qu’on leur avait jetées comme un appât. L’Orient, nous nous en réjouissons, n’oubliera pas la déclaration de Gulhané. Quelque peu orientale qu’elle soit pour la forme et pour le fond, quel qu’ait été le but du gouvernement turc, et quelque peu d’empressement qu’il montre à la faire exécuter, elle a proclamé un mot qui trouvera toujours de l’écho dans le cœur humain. Elles ont beau être accoutumées à l’adoration du pouvoir et à la politique du fatalisme, les mots de justice et d’égalité font toujours tressaillir les nations ; ils réveillent des idées, ils excitent des sentimens que nous portons avec nous, et que les institutions ne peuvent jamais oblitérer complètement. Les réformes de Sélim et de Mahmoud, le spectacle des luttes et des guerres civiles qui déchirent depuis longues années l’empire du croissant, le retentissement des grandes révolutions européennes, enfin cet esprit des temps nouveaux, qui, lorsque son jour est arrivé, pénètre partout, altère et modifie toutes choses, ont profondément remué l’Orient et l’ont préparé à de nouvelles destinées que nul ne peut deviner, mais dont l’accomplissement paraît certain.

La déclaration de Gulhané n’a été, ce nous semble, qu’un stratagème politique, qu’une ruse honnête. On n’a pas songé aux besoins moraux de la Turquie ; probablement on n’y songe pas le moins du monde. Qu’importe ? C’est presque toujours ainsi qu’agit l’homme ; il accomplit toute autre chose que ce à quoi il pense. D’ailleurs, pourquoi cet expédient ? Pourquoi l’a-t-on imaginé ? On a donc reconnu qu’il pouvait agir sur les esprits et être bon à quelque chose. C’est reconnaître que les habitans de l’empire commencent à ouvrir les yeux. En les conviant à Gulhané, on les a conviés à un spectacle, ne fût-il qu’une comédie, dont on a compris qu’ils peuvent goûter le dénouement. On ne convie pas à de pareilles fêtes des aveugles et des sourds ; ce serait du temps et des frais perdus.

En attendant, la question d’Orient ne paraît pas marcher à son terme ; loin de là, elle se complique. A supposer que le sultan et le pacha se mettent d’accord, avec ou sans l’intervention de l’Occident, reste la question plus grave encore des relations de la Porte et de l’Égypte avec les puissances européennes. Le traité d’Unkiar-Skelessi sera-t-il renouvelé ? Comment le sera-t-il ? Au profit de qui ?

Nous avons fait remarquer, en parlant d’une première tentative russe pour attirer l’Angleterre dans son alliance, que c’était là un essai qui devait se renouveler. Le cabinet russe n’abandonne pas facilement ses projets et celui-là était d’accord à la fois avec son ambition ses sympathies et ses antipathies. Aussi n’a-t-il jamais été abandonné. Rien, au contraire, n’est omis pour gagner le cabinet de Saint-James. Ses exploits et ses envahissemens dans l’Inde ? On ferme les yeux, on en fait semblant du moins. Ses démêlés avec la Perse ? On conseille à la Perse de céder, de tout accorder. Son humeur contre MéhémetAli ? On la partage. Reste ce qui forme, en apparence du moins, le nœud de la question, Constantinople, l’entrée des Dardanelles. La Russie n’hésite pas. Elle offre, dit-on, à l’Angleterre de lui faire accorder par la Porte l’entrée de quatre bâtimens de guerre ; la concession ira probablement plus loin, elle s’étendra aux huit vaisseaux que lord Palmerston veut avoir le droit de faire ranger en bataille devant les murs du sérail.

Quoi qu’il en soit de ces bruits, nous ne ferons pas au ministère l’injure de croire qu’il ne sait pas à quoi s’en tenir à cet égard. Il n’a sans doute pas oublié que le jour où une flotte anglaise pourrait se déployer devant Constantinople, sans se trouver à côté d’une flotte française pour le moins aussi forte, dussions-nous franchir le passage de vive force, que ce jour-là serait le dernier pour tout ministère qui aurait eu l’étrange courage de rester les bras croisés devant un arrangement qui serait une insulte pour la France. Au surplus, quels que soient les efforts et l’habileté de la diplomatie russe, et les velléités quelque peu téméraires de tel ou tel homme d’état à Londres, nous persistons à croire que le bon sens anglais l’emportera. On compte avec la nation en Angleterre, et la nation sait, malgré toutes les déclamations d’une partie de la presse anglaise, combien l’alliance anglo-française est dans l’intérêt bien entendu des deux peuples.

Les cortès sont dissoutes. Le gouvernement espagnol n’a qu’un reproche à se faire, c’est d’avoir trop différé une mesure que les circonstances lui commandaient impérieusement. Cependant tout semble promettre dans les prochaines élections une imposante majorité au parti conservateur. Les révolutionnaires ont démasqué trop tôt leurs vues et leurs projets. Malgré les invectives et les exhortations de certains journaux, l’Espagne ne veut pas se prêter à une ignoble et sanglante parodie de notre révolution, et en avoir les malheurs sans la gloire, et les crimes sans les prétextes qui paraissaient les excuser. Ce serait une honteuse faiblesse que celle d’une nation qui se laisserait fouler aux pieds par une minorité qui n’a pas même le mérite de l’originalité, et qui ne bouleverserait l’Espagne que parce que nous eûmes, il y a cinquante ans, un comité de salut public et un tribunal révolutionnaire !

En attendant, les craintes qu’inspire la démagogie sont une cause ou un prétexte d’inaction aux frontières. Deux brigades de la grande armée sont rappelées dans l’intérieur pour le maintien de l’ordre. Elles marcheront probablement vers l’Andalousie, où les agitateurs sont plus à redouter, et où ils pourraient plus facilement recevoir de criminels encouragemens. Quoi qu’il en soit, rien n’annonce un coup décisif contre Cabrera avant le printemps, et s’il était vrai que le comte d’Espagne ne fût tombé qu’en vertu d’ordres et d’injonctions dont la junte insurrectionnelle de la Catalogne n’était que le docile instrument, on ne pourrait guère espérer qu’une convention analogue à celle de Bergara vînt mettre fin à la guerre civile. Au milieu de ces difficultés, quel sera le rôle de l’Angleterre à Madrid ? Voudrait-elle exterminer les révolutionnaires au Canada, les sabrer à New-Port et les caresser en Espagne ? Nous verrons bien.

La Hollande a reconnu la reine Isabelle et nous fait des ouvertures pour un traité de commerce. Cette démarche mérite toute l’attention de notre gouvernement. Il est temps de sortir des fausses voies où nous ont jetés une politique étroite et des intérêts par trop égoïstes. Il faut bien le dire : nous n’en sortirons jamais par des mesures générales, par des lois proprement dites. Tout le monde en sait la raison. Que le gouvernement use de son droit ; qu’il procède par des traités. Les chambres se résigneront à trouver dans un traité particulier, conclu avec telle ou telle puissance amie, ce qu’elles ne voudraient pas adopter dans un projet de loi générale et applicable à toutes les provenances. La Belgique, la Hollande, l’association allemande, l’Espagne, la Suisse, voilà les marchés qu’il faut ouvrir ou conserver à la France, renonçant enfin à la stupide prétention de vendre sans jamais acheter, de faire accepter nos produits en repoussant ceux de nos voisins. Ce serait par trop singulier qu’un ministère où siégent MM. Duchâtel et Passy laissât échapper les occasions qui sont offertes de rectifier l’absurde système que la restauration a imposé à la France.

Décidément, le ministère est aussi avare de lettres que M. Viennet en est prodigue. M. Bérenger aussi n’aime pas à être informé de ce qui le concerne par le Moniteur ou par son portier, s’il y a des portiers dans la Drôme. On dit que M. le président du conseil a réparé l’oubli par une lettre irrésistible ; on ajoute cependant que si elle a donné un membre de plus à la pairie, elle n’a pas assuré une voix de plus au ministère dans la chambre des pairs.

La mort de M. de Blacas est un fait qui n’est pas sans quelque importance à l’endroit du duc de Bordeaux et des manœuvres légitimistes. M. de Blacas, par ses antécédens et sa vieille expérience, était le conseiller le mieux écouté à la petite cour de Goeritz, et il n’aimait pas les coups de tête et les aventures romanesques. Il se rappelait qu’après de vaines et peu dignes tentatives, les Bourbons n’étaient enfin rentrés en France qu’à la suite d’évènemens fabuleux et tout-à-fait indépendans de leurs efforts et de leur volonté. La France, qui n’a pas aujourd’hui à déplorer les égaremens d’une ambition effrénée, veut la dynastie et le gouvernement de son choix. Elle l’a proclamé en 1830, elle vient de le répéter avec toute l’énergie d’une profonde affection au fils du roi. Le voyage du duc d’Orléans est un grand évènement.

Nous ne parlons pas de son excursion en Afrique. Il faut sans doute le remercier de tout le bien qu’il y a fait et de sa vive sollicitude pour le bien-être de l’armée. S’étant rencontré en Algérie avec les fantaisies quelque peu aventureuses de M. le gouverneur-général, le prince a marché aux Portes-de-Fer. II le devait. Il s’y est montré brave, hardi, intelligent, ami du soldat, habile à le diriger, doué de ce coup d’œil et de ce sang-froid qui grandissent l’homme sur le terrain, au milieu des dangers. Qui en doutait ? Le duc d’Orléans avait déjà fait ses preuves ; l’armée le connaissait. L’expédition a réussi ; Dieu en soit loué. Mais sérieusement était-ce là un but à proposer à l’activité du prince royal ? Qu’on se demande ce qu’on aurait pensé, ce qu’on aurait dit, si une intempérie obstinée, si des torrens de pluie, comme il en tombe en Afrique, eussent arrêté la marche de l’expédition, et si l’armée, enfoncée dans les boues épouvantable du sol africain, eût été cruellement décimée par la disette, les maladies et les souffrances ? Et tout cela pour faire la découverte d’un chemin et pour échanger quelques rares coups de fusil avec une poignée de Kabaïles ! Encore une fois, on ne doit que des éloges au prince. Se trouvant sur les lieux, il devait marcher aux Portes-de-Fer ; il ne pouvait pas se séparer de bataillons français au moment où ils allaient affronter un péril. Mais l’héritier du trône de France ne doit être appelé qu’à la gloire des grandes choses. Il n’a rien à lui, pas même sa vie ; et ce qui appartient à l’état, ce qui lui est un gage précieux, ne doit être employé qu’aux choses qui intéressent la grandeur et l’avenir de la France.

C’est le voyage du prince royal dans les départemens du Midi qui est un grand évènement. Il a scellé le pacte d’alliance de la dynastie de juillet avec la partie de l’empire qu’on prétendait faussement lui être le moins affectionnée On se connaît maintenant. Le temps des sottes calomnies est passé sans retour. S’ils renouvelaient leurs perfides insinuations, les ennemis de notre royauté rencontreraient toujours une de ces réponses foudroyantes : Nous l’avons vu, nous l’avons entendu ; il comprend nos besoins, il sait les affaires ; il nous a secourus, il a intercédé pour nous ; et le peuple n’est pas oublieux.

La France ne doit ce beau résultat qu’au prince lui-même, au charme de ses manières et de son langage, à sa haute intelligence des choses et des hommes, à ses connaissances aussi variées que positives, et à cette présence d’esprit et à cette bonté qui ne se sont pas démenties un seul instant. Nous le croyons d’autant plus, que cela nous a été affirmé par des témoins oculaires, étrangers à la France, à ses affections et à ses besoins. Dans plus d’un endroit, le premier accueil n’a pas été sans quelque froideur ; mais partout l’élan d’affection a été vrai, spontané, général, dès que le représentant de la royauté de juillet a été connu du peuple. Ce sont là de précieuses conquêtes et faciles à garder. Le trône s’en trouve consolidé ainsi que toutes nos institutions.

La session approche, les esprits s’animent, on aiguise ses armes, et on prélude au combat par la question d’usage : — Le ministère pourra-t-il, tel qu’il est, ouvrir la session ? Pourra-t-il la traverser ?

Il faut le dire ; nul, les ministres y compris, ne répond hardiment : — Il le doit et il le peut. Ce qu’on entend de plus favorable se réduit à dire : — Il n’y a pas autre chose sous la main, il ne faudrait pas recommencer la crise, les incompatibilités de personnes sont toujours les mêmes, les amours-propres sont toujours aussi intraitables.

Ceux qui prétendent approfondir davantage la question ajoutent qu’au fond il n’est aucune partie de la chambre d’où puisse partir une attaque immédiate et sérieuse. Les 221, ou, si l’on veut et pour éviter les quiproquo auxquels vient de donner lieu le Journal de Saône-et-Loire, que le ministère et le centre gauche opposant ont également interprété à leur avantage, — les centres proprement dits, peu agressifs de leur nature, n’ont aucune raison de se presser. Le ministère a eu beau publier quelques paroles peu mesurées sur leur compte, les centres savent que, pour toute administration qui ne voudra pas bouleverser le pays, il n’y a pas de majorité possible sans eux, qu’au fond c’est avec eux que tout ministère marche et doit marcher, et qu’il ne faut pas trop s’indigner des expédiens ingénieux, des paroles adroites qu’on est forcé d’employer pour gagner quelques voix de plus. Dès-lors les 221 attendent les évènemens. Le ministère leur paraît faible ; ils ne croient pas à sa durée, ils ne s’évertueront pas pour la prolonger, mais ils espèrent qu’il pourra se modifier, se renforcer sans secousses et par des hommes qui leur inspirent confiance.

Les doctrinaires doivent tout naturellement suivre les mêmes erremens. D’un côté, ils ont une part directe aux affaires ; de l’autre, ils trouvent dans le ministère précisément cette partie du centre gauche avec laquelle ils sympathisaient le plus par leurs théories constitutionnelles et économiques, la partie avec laquelle il y avait véritable coalition.

Une opposition vive, immédiate, ne pourrait donc venir que de la réunion des oppositions extrêmes ; mais à supposer cette réunion possible, cela ferait-il une majorité d’abord et un gouvernement ensuite ?

En effet, nous ne le pensons pas. Aussi n’est-ce point une attaque directe, violente, à l’ouverture même de la session, que le ministère a, ce nous semble, à redouter. S’il n’arrive rien d’extraordinaire, on ne se rendra pas à la chambre avec le projet arrêté de le renverser sur telle question, à telle heure. Ce que le ministère doit craindre, ce sont les accidens de tribune et les éventualités de tous les jours. Il doit redouter cet imprévu qu’un ministère ne peut affronter que lorsqu’il s’appuie sur une majorité sienne et compacte. Cette majorité dévouée, il ne l’aura pas, et il nous paraît hors d’état de la conquérir ; tel qu’il est, il ne sera ni assez fort pour prévenir les échecs, ni assez docile pour s’y résigner.

Dès-lors, multiplier les questions, c’est pour lui multiplier les dangers. C’est là cependant ce qu’il paraît vouloir faire. On ne parle que des nouveaux projets de loi qu’il prépare. La législature paraît une lice où chaque ministre veut faire ses preuves et dépasser ses collègues. Si ce n’est pas de la prudence, c’est du moins du courage et du désintéressement. Au surplus, c’est ce qui devait nécessairement arriver au ministère. M. le maréchal, par les occupations de toute sa vie, est nécessairement étranger à une foule de questions d’administration, de finances, de droit. Probablement il ne s’en mêle guère et laisse chaque ministre faire à sa tête. Le président s’abstenant, les autres ministres ne peuvent pas trop retenir un de leurs collègues ; on se passe réciproquement ses fantaisies : on n’approuve pas toujours, tant s’en faut, mais on se résigne.

C’est là un piège que le ministère se tend à lui-même. Je dis le ministère, car c’est encore plus le ministère dans son ensemble que tel et tel ministre, qui est menacé de faire naufrage au milieu de tous ces écueils. Plus d’un ministre pourra se sauver et rentrer au port, tous ceux en particulier qui ne nageront pas entre deux eaux. Redisons-le, le pays est si fatigué, qu’il n’y a plus aujourd’hui avec lui qu’une bonne politique à suivre, la politique des situations nettes et du langage explicite.

THÉÂTRE-FRANÇAIS. - Mlle Rachel a reparu avant-hier sur la scène, dans le rôle d’Émilie de Cinna. Jamais public à la fois plus nombreux et plus choisi n’a accueilli avec plus d’enthousiasme, on pourrait dire avec plus d’affection, une artiste justement aimée ; jamais aussi la jeune et charmante tragédienne ne s’est montrée mieux inspirée. Pendant une assez longue maladie, qui heureusement n’était pas si grave qu’on l’a dit, des bruits inquiétans avaient circulé. On avait craint que Mlle Rachel ne pût jouer de l’hiver ; on avait dit que sa voix avait perdu de cette force, de cet accent pénétrant qui a tant de grace et de puissance. Hâtons-nous de déclarer qu’il n’en est rien, et que la voix n’est pas plus changée que le talent. Émilie a reparu dans tout son éclat, dans toute la simplicité de sa grandeur, dans toute l’énergie de sa passion. Nous n’avons rien à redouter pour l’admirable et précieux talent qui nous a rendu Corneille et Racine, et, grace au ciel, nous n’aurons, cette fois encore, qu’une occasion de plus de dire aux nouvellistes de mauvais augure, comme aux critiques de mauvaise volonté :

Les gens que vous tuez se portent à merveille.

Mlle Rachel, du reste, n’a qu’à se féliciter des inquiétudes qu’on nous avait inspirées ; ces inquiétudes lui ont valu les applaudissemens qui l’ont d’abord saluée à son entrée, puis qui se sont constamment prolongés durant tout le cours de la pièce. On peut l’affirmer sans rien retrancher à la gloire de l’artiste, car qu’il y a-t-il de plus naturel et de plus doux pour l’artiste lui-même que ces témoignages unanimes que rien ne peut rendre suspects ? La modestie avec laquelle Mlle Rachel a revu ces témoignages, et la manière dont elle a montré que l’enivrement d’un triomphe ne lui faisait rien perdre de son calme ni de sa force, sont au-dessus de tout éloge. Plus applaudie que de coutume, elle a prouvé qu’elle méritait de l’être, et il y a dans ce difficile effort autant de bon sens que de talent. Aussi jamais le timide Cinna n’a-t-il été traité d’esclave plus rudement qu’avant-hier ; jamais le pauvre Maxime ne s’est-il entendu dire en levant les épaules avec plus de dédain : « Allons, Fulvie, allons ! » Mais en même temps jamais Émilie n’a prononcé avec une expression plus tendre et plus touchante ces vers si beaux qui finissent ainsi :

Mais je vivrais à toi, si tu l’avais voulu.

On ne reconnaît pas assez à Mlle Rachel la faculté de rendre de tels sentimens. La cause en est peut-être que son premier rôle a été celui d’Hermione, personnage odieux qui n’a jamais l’air tendre, même quand il l’est réellement, parce qu’il se montre toujours plus méchant qu’il n’est à plaindre. Le public s’est habitué à ne voir guère la jeune artiste que sous le semblant d’un caractère farouche, presque intraitable, et peut-être Mlle Rachel elle-même s’est-elle, de son côté, trop accoutumée à se laisser voir ainsi. Il n’en est pas moins vrai qu’elle est, quand elle veut, aussi passionnée, aussi tendre, — si tendresse il y a, — que Corneille, qui, il est vrai, ne l’est pas souvent ; mais arrêtons-nous là : il ne faut pas, même pour louer justement, dire du mal des maîtres, et il faut, avant tout, se souvenir qu’avant-hier il y avait quelque chose à cette représentation qui était plus noble que Mlle Rachel, plus intelligent que le public, plus grand que tous ; c’était la tragédie de Cinna.

Au reste, le Théâtre-Français est en veine de prospérité pour cette saison. La nouvelle pièce de M. Scribe, la Calomnie, reçue avec acclamation ces jours derniers, doit assurer, dit-on, au fécond et spirituel auteur un rang désormais incontestable, et le mettre hors de pair dans la comédie telle qu’on la peut tenter de nos jours. On parle surtout d’un second acte d’une verve et d’un courage peu vulgaire. La rentrée de Mlle Rachel, la comédie de M. Scribe et le drame de George Sand, en voilà plus qu’il ne faut pour assurer la prospérité d’un hiver.


— Les cours de la Faculté des Lettres recommencent. M. Patin a rouvert le sien vendredi dernier ; c’est Horace qui l’occupe toujours. Le seul moyen de rajeunir ce vieux sujet était de l’approfondir. M. Patin a trouvé dans cette étude détaillée mille sources imprévues d’agrément. Cette fois, il a singulièrement charmé en montrant comment Horace est le poète de l’antiquité le plus moderne, le plus voisin de nous, celui que les uns aiment pour sa sagesse tempérée, les autres pour son indulgence facile aux faiblesses.


— Deux nouveaux volumes de George Sand doivent paraître dans le courant de la semaine prochaine. Il nous est à peine permis, dans cette Revue, de rappeler les qualités brillantes et profondes qui les recommandent aux admirateurs habituels de l’écrivain. À côté des Sept Cordes de la Lyre, où il a tenté de hautes inspirations philosophiques, on retrouve Gabriel, qui est une de ses plus charmantes fantaisies.


— Le succès des Lettres sur l’Histoire de France est consacré, et ce livre, devenu classique, n’est pas de ceux sur lesquels puisse influer la crise momentanée de la librairie. Aussi la sixième édition vient-elle de paraître il y a quelques jours[1], en même temps qu’une troisième réimpression de Dix ans d’Études historiques, recueil qui contient, on le sait, les divers articles et fragmens isolés de M. Thierry. Ce dernier livre, qui est le nécessaire complément des œuvres de l’illustre écrivain, a été augmenté cette fois d’un travail important et encore inédit sur quatorze historiens de la France antérieurs à Mézeray. Ce long et intéressant morceau, qui comprend l’examen des écrits de Nicole Gilles, Paul-Émile, Robert Gaguin, Du Haillan, Papyre-Masson, Fauchet, Du Tillet, Pasquier, Hotman, Belleforest, Jean de Serres, Jacques Charron et Scipion Dupleix ; ce morceau, disons-nous, se rapporte à la même date à peu près que l’Histoire de la.Conquête. À l’élévation et à la sûreté des fragmens, à l’étendue de l’érudition, à la perfection du style, on reconnaît en effet la manière et la maturité d’un maître.




  1. Chez Just-Tessier, quai des Atigustins, n° 37.