Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1840

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Chronique n° 206
14 novembre 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 novembre 1840.


Une nouvelle pièce diplomatique vient de paraître. Lord Palmerston a voulu répondre à la note française du 8 octobre. Une première remarque nous frappe en lisant ce nouvel échantillon de la logique du Foreign-Office. Quel rôle jouent donc dans cette malheureuse affaire l’Autriche, la Prusse, la Russie ? En signant le traité du 15 juillet, elles ont donc perdu la parole ! Le noble lord est décidément l’orateur de l’alliance. Il a seul le droit d’ouvrir la bouche ; il y a plus : seul il a. le droit de tirer des coups de canon et de jeter des soldats en Syrie.

Il est difficile de prendre pour une participation sérieuse la présence d’une frégate autrichienne au milieu de la flotte anglaise. Cela rappelle un enfant voulant, lui aussi, conduire la voiture. On lui permet, pour l’apaiser, de s’asseoir à côté du cocher et de saisir le dernier bout des rênes que son habile voisin tient dans ses mains et gouverne.

L’empereur de Russie abhorret à sanguine. Il n’a pas fait paraître un soldat dans toute cette affaire. Il réserve toutes ses forces pour réprimer dans l’Asie mineure une invasion qui ne peut avoir lieu.

A Berlin, on donne son adhésion aux énormités de lord Palmerston, et on fait des vœux pour la paix ; on voudrait même pouvoir faire quelque chose de plus que des vœux, mais on n’ose.

Au fait, lord Palmerston a quelque droit d’être fier. Pitt, pour avoir, des alliés, leur donnait beaucoup d’or, leur laissait le premier rôle, et leur montrait en perspective de magnifiques provinces à conquérir ou à recouvrer. Lord Palmerston, sans rien dépenser, fait jouer à l’empereur Nicolas un rôle étrange Pour un descendant de Pierre-le-Grand et de Catherine et à la Prusse et à l’Autriche un rôle subalterne On dirait une alliance de l’Autriche avec la de Parme et le duc de Modène. Si l’affaire se terminait comme lord Palmerston l’imagine, quel serait le produit net de l’alliance ? L’influence anglaise plus puissante que jamais à Constantinople, dans l’Asie mineure en Égypte. De tous les hommes, les Orientaux sont ceux qui croient le plus la force, à son droit et à sa durée. La force, le succès, c’est la fatalité, c’est Dieu. Je ne serais pas étonné que le vieux Méhémet-Ali, qui, au fond de son ame, est un Turc, finît aussi par croire que les boulets anglais sont l’expression des décrets du Très-Haut. Il a du moins mille fois raison de penser que rien n’est sérieux de tout ce qui vient de l’Europe, que les coups de canon. Qu’il doit regretter de s’être laissé endormir par des conseils timides et des promesses chimériques ! Que pouvait-il lui arriver de pis en marchant, après le triomphe de Nézib, droit sur Constantinople ? Il aurait du moins succombé avec honneur, avec éclat, au milieu d’un grand cataclysme. Disons mieux ; il n’aurait pas succombé. La Russie aurait fait avancer ses bataillons lentement, timidement ; l’Angleterre, l’Autriche, peut-être aussi la France, seraient accourues, et comme il n’existait plus d’armée du sultan, comme la lutte se serait forcément établie entre les Russes et le pacha, entre la Moscovie et l’Orient, Méhémet-Ali avait chance d’obtenir de magnifiques concessions, et de voir combattre à ses côtés ces mêmes puissances dont aujourd’hui l’inimitié acharnée ou la froide amitié lui sont si funestes.

Quoi qu’il en soit, le canon de Beyrouth, c’est l’influence anglaise s’établissant sans rivale en Orient. La Syrie cessera peut-être d’appartenir à Méhémet, mais pour devenir un pachalik anglais. L’Égypte elle-même, à supposer que le pacha, battu, abaissé, avili, puisse la conserver, ne sera plus qu’une de ces provinces dont les Anglais savent depuis long-temps être les maîtres en Orient, tout en laissant à je ne sais quels mannequins la souveraineté nominale. Quand on connaît tout ce que le Anglais ont fait dans l’Inde, et ce qu’ils se proposent hautement de faire à la Chine, il n’est certes pas difficile de comprendre leur marche et leur but en Égypte et en Syrie. Lord Ponsonby à Constantinople, le consul Hodges à Alexandrie, et je ne sais quels autres consuls à Beyrouth, à Tripoli, à Damas, voilà, si l’on réussit, les vrais maîtres du pays. Encore une fois, le canon des vaisseaux anglais aura un long retentissement en Orient.

Pour en revenir à la note de lord Palmerston, elle n’est pas ce que pouvaient désirer les amis de la paix et de cette alliance anglo-française qui seule pouvait en être la garantie certaine. Tout en reconnaissant les sentinelles pacifiques et la conduite désintéressée de la France, lord Palmerston ne trouve sous sa plume que des arguties mille fois rebattues et mille fois réfutées. — Vous voulez, comme nous, dit-il, l’intégrité de l’empire ottoman ; il faut donc que le sultan règne en Égypte et en Syrie comme sur le Bosphore et aux Dardanelles. C’est précisément là ce à quoi nous travaillons ; — et comme le noble lord paraît aimer l’ironie, il a soin d’ajouter qu’il est charmé de se trouver ainsi d’accord avec nous.

Laissons ces jeux de mots et ces vains débats de sophistes. Quel est le fond des choses ? La Porte est hors d’état de reprendre sérieusement, effectivement, le gouvernement de la Syrie et de l’Égypte. Méhémet-Ali peut les perdre, le sultan ne peut pas les acquérir. C’est là une vérité irrécusable ; il n’est pas un homme éclairé, désintéressé, sincère, qui puisse la révoquer en doute. Dès-lors que deviendra la Syrie, peut-être l’Égypte, quand elles ne seront plus la propriété d’un vassal puissant, mais fidèle, loyal (il l’a prouvé en Morée, il l’a prouvé à Navarin) du sultan ? Ce qu’elles deviendront ? on ne nous le dira pas ; mais il faudrait être aveugle pour ne pas le voir.

Pour prouver que l’existence de Méhémet-Ali dans sa condition actuelle incompatible avec l’intégrité de l’empire ottoman, le noble lord nous donne un argument d’autorité ! — C’est là, dit-il, l’opinion du gouvernement turc, juge compétent en cette matière. — L’opinion du gouvernement turc n’a pas la moindre valeur ici. George III était profondément convaincu que les provinces américaines étaient indispensables à la grandeur de l’empire britannique : il se trompait. Le roi de Hollande croyait que les Pays-Bas ne pouvaient se passer de la Belgique : il s’est trompé, et son erreur a failli être funeste à la Hollande. En toute question d’amour-propre, le vaincu est un mauvais juge ; c’est un juge qui s’aveugle sur ses propres intérêts.

Mais peut-on parler sérieusement des opinions du gouvernement turc ? Le gouvernement turc n’a plus d’opinions : il prend les opinions que la diplomatie lui donne. Citer l’opinion du gouvernement turc, c’est citer l’opinion de lord Ponsonby, de celui dont lord Palmerston lui-même disait, en 1839, qu’il faisait des folies, qu’il se laissait emporter par ses haines, et qu’il s’appliquerait à le modérer. Il y a admirablement réussi.

Les orateurs habiles réservent, dit-on, l’argument le plus fort pour la clôture de la démonstration : le noble lord a réservé pour la fin l’argument le plus plaisant. On ne veut s’engager à rien, pas même à l’endroit de I’Égypte. On peut tout au plus se permettre de donner quelques conseils au sultan. Et pourquoi tant de modestie et tant de réserve ? Parce que le sultan est le maître chez lui, et qu’il lui appartient de décider lequel de ses sujets sera nommé par lui pour gouverner telle ou telle partie de ses états. Ainsi Méhémet-Ali est un préfet qu’on peut confirmer ou destituer à son gré. Que dirions-nous si l’Angleterre exigeait de notre gouvernement de maintenir à son poste le préfet du Pas-de-Calais ?

Nous avons dit que l’argument était plaisant ; c’est une erreur. Il est inique. Quoi ! depuis un quart de siècle, Méhémet-Ali est en possession paisible de l’Égypte, et vous le comparez à un constable, à un fonctionnaire public révocable ad nutum ? Il a fondé en Égypte un grand établissement, il a traité avec vos consuls, protégé votre commerce, fait pour l’Europe, pour son industrie, ce que la Porte n’eût jamais pu ni voulu faire, et vous nous parlez à son égard du pouvoir discrétionnaire du sultan ? Et parce qu’en présence de quatre grandes puissances européennes coalisées contre lui, il n’a pas montré peut-être toute la résolution, toute l’énergie qu’on avait quelque droit d’attendre, vous ne daignez parler de lui que comme d’un de ces subalternes dont un caprice peut impunément briser l’existence ? C’est cependant le vainqueur de Nézib, celui qui de son souffle avait dissipé l’armée du sultan, celui qui, prêt à franchir le Taurus, ne s’est arrêté que devant les conseils de l’Europe. S’il ne nous avait pas écoutés, s’il avait profité de la victoire, suivi la fortune, très probablement la Turquie serait, à l’heure qu’il est, égyptienne ou russe, très probablement l’Europe serait en feu, très probablement aussi la prospérité de l’Angleterre, quelle que soit sa puissance, en aurait reçu de graves atteintes. C’est à ce même homme qu’on dit aujourd’hui Qui êtes-vous ? Un shériff, un préfet ? Qu’on vous destitue ou qu’on vous garde, peu importe ; c’est le droit du sultan !

Mais alors pourquoi intervenez-vous ? pourquoi idéalisez-vous la plus monstrueuse des interventions armées ? Si ce n’est que la querelle d’un prince avec un de ses employés, pourquoi accourez-vous ? Êtes-vous donc la maréchaussée du sultan ?

S’il s’agit au contraire de l’équilibre politique, de l’intégrité de l’empire ottoman, de la paix de l’Europe, et, comme on nous l’a dit, de régler les rapports entre le sultan et le pacha, c’est-à-dire entre deux puissances, ne nous parlez plus alors de fonctionnaire à conserver ou à destituer. C’est une pure argutie. S’il n’était qu’un préfet, un employé de la Porte, révocable ad nutum rien de ce qui se passe ne serait arrivé. Le consul anglais aurait été le maître en Syrie, le maître en Égypte : on aurait épargné les frais d’une expédition les frais d’un bombardement. Les efforts du gouvernement anglais donnent un démenti formel aux paroles de son ministre.

Au surplus, la date de la note en explique la teneur. Lord Palmerston avait connaissance, en la rédigeant, des progrès de l’alliance en Syrie, et peut-être se flattait-il d’un succès plus prompt encore et plus décisif que celui qu’on a réellement obtenu.

Il faut bien le reconnaître, Ibrahim n’a pas opposé une résistance proportionnée aux forces et à l’énergie qu’on lui supposait. Aux premières nouvelles, on était presque tenté de se demander : Où est donc l’armée d’Ibrahim ? qu’est devenu le conquérant de la Morée, le vainqueur de Nézib ? Il y a eu là, pour quoi le dissimuler ? un mécompte, une supposition qui ne s’est pas réalisée, une de ces données hypothétiques sur lesquelles toute politique est obligée de s’appuyer. C’est un mécompte qu’on ne peut imputer à personne, pas plus au 1er mars qu’au 29 octobre. Le 1er mars a eu raison de croire à la résistance énergique du pacha ; le 29 octobre n’est pas responsable des faiblesses d’Ibrahim.

Au surplus, il y a eu, ce semble, mécompte pour tout le monde ; car si la résistance n’a pas été aussi énergique qu’on pouvait le supposer, la déroute n’est pas non plus aussi certaine et aussi complète qu’on le disait d’abord. Au fait, Ibrahim est toujours maître des pachaliks les plus importans de la Syrie ; Saint-Jean-d’Acre était encore en son pouvoir le 27 octobre ; il a conservé et concentré son armée. On nous dit aujourd’hui qu’on s’attendait à un engagement décisif entre Ibrahim-Pacha et le nouveau prince de la montagne, l’émir Beschir-Saghir. Ainsi rien n’est encore décidé. Le fait le plus grave, bien que nous manquions de renseignemens impartiaux pour l’apprécier au juste, est l’insurrection du Liban. D’un autre côté, la saison est fort avancée ; les vaisseaux seront forcés de s’éloigner des côtes de la Syrie ; les Turcs ne savent pas ce que c’est qu’une campagne d’hiver. Que deviendront les troupes débarquées si la flotte s’éloigne, si Ibrahim n’a pas été défait auparavant, si l’insurrection de la montagne n’est pas de force à lui fermer le chemin de la côte ? On le voit, tout est encore possible, la ruine comme le rétablissement des affaires du pacha. On ne saurait pas toutefois compter aujourd’hui sur sa résistance comme on pouvait vraisemblablement y compter au mois d’octobre. Elle est aujourd’hui possible encore, mais beaucoup moins probable.

Ce n’est pas la force matérielle des alliés, ce ne sont pas leurs bombes, leurs fusils, leurs soldats, qui étaient à redouter pour Méhémet-Ali ; c’est leur influence morale, c’est leur or. Quatre grandes puissances européennes épousant la cause du sultan ; des chrétiens armés et redoutables appelant à l’insurrection des populations chrétiennes ; des émissaires parcourant sous toutes les formes les contrées de la Syrie, prodiguant l’or, les encouragemens, les armés, les promesses : qu’on essaie d’une pareille conduite avec les peuples asservis de l’Europe, et on verra si les gouvernemens européens sont plus habiles et plus vaillans qu’Ibrahim

Nous avons peut-être suivi une politique trop loyale, trop débonnaire. Ami sincère de la paix, le gouvernement français, même après le traité du 15 juillet, s’il a pris dans son intérieur et dans son intérêt des mesures dont il est seul juge, n’a rien fait en Orient qui pût contrarier les vues des alliés. Il s’est borné à donner, soit à la Porte, soit au pacha, des conseils de modération et de prudence.

Il doit en résulter pour nous un amoindrissement, une sorte d’abaissement dans l’esprit des Orientaux, qui, redisons-le, ne croient qu’à la force. D’un autre côté, nous nous empressons de le reconnaître, le cas n’était pas arrivé où l’on dût tirer l’épée et jeter le fourreau. S’il y avait eu à notre égard mauvais procédé, il n’y avait pas eu d’outrage, et nos intérêts n’étaient pas encore compromis au point de légitimer la guerre.

Mais aujourd’hui surtout il y a entre la paix et la guerre des situations intermédiaires qui feront sans doute le désespoir de la science, lorsqu’elle voudra les définir, mais qui n’ont pas moins existé. Nous avons, de concert avec l’Angleterre, envoyé une armée prendre Anvers ; nous l’avons bombardée, canonnée, conquise aux dépens du roi des Pays-Bas, notre ami, car, malgré les tranchées d’Anvers, nous n’étions pas en guerre avec Guillaume. Nous surprîmes Ancône, bien entendu que nous étions toujours pleins d’attachement et de respect pour le saint-père. Nous étions, avec l’Angleterre, les alliés de la reine Isabelle, luttant avec don Carlos, qui recevait des secours, dont on ne faisait guère un secret, des cours du nord et de Sardaigne. Cela empêchait-il nos relations d’amitié avec ces cours ?

L’explication vraie de ces situations en apparence anormales n’est pas difficile. Nous aimons beaucoup la paix : c’est bien en soi, et c’est fort naturel après une si longue et si brillante période de guerres et de combats ; mais si nous aimons la paix, n’oublions pas en même temps que les autres puissances, je n’en excepte pas une seule, redoutent extrêmement la guerre. Si nous ne tempérions pas notre amour de la paix par cette considération, par cette vérité irrécusable, nous pourrions en nous égarant dans nos pronostics, suivre une ligne fâcheuse dans notre politique.

Sous l’empire de ce sentimens pacifiques, de cette sagesse, il s’est formé entre les puissances une sorte d’accord tacite qui empêche beaucoup de collisions, qui prévient beaucoup de malheurs. On s’est dit que, dans une certaine mesure, chacun pourrait satisfaire ses fantaisies sans exciter d’orage. Comme la paix absolue est chose impossible ici-bas, on a quelque peu élargi le cercle des dissentimens qui ne sont pas une rupture, des faits déplaisans qui ne sont pas la guerre. C’est comme si entre particuliers on diminuait le nombre des mots et des gestes qui, selon l’opinion du monde (nous ne voulons pas nous brouiller avec la loi), rendent nécessaire un duel.

En partant de ces données, nous aurions peut-être agi habilement si nous avions fait passer à Méhémet-Ali un millier d’artilleurs. Ses canons auraient été mieux pointés, les populations chrétiennes ne se seraient pas si facilement insurgées, les Égyptiens n’auraient pas perdu courage, la résistance aurait été mieux proportionnée à l’attaque, les succès et les revers se seraient mieux balancés, et l’hiver venant à suspendre les hostilités avant tout résultat définitif, on aurait sans doute repris les négociations et conclu un arrangement équitable et honorable, arrangement sans lequel, quoi qu’on fasse, la paix du monde sera toujours en danger ; car, qu’on le veuille ou non, il y a des bornes à tout, même à l’amour de la paix. Les bornes, chacun de nous le retrouve en lui-même ; elles peuvent être plus ou moins rapprochées ; elles existent pour tous. Une grande nation, l’être collectif les aperçoit souvent là où les individus ne les aperçoivent pas encore.

Mais laissons ces projets posthumes, ces hypothèses rétrospectives, qu’il serait plus qu’inutile aujourd’hui d’approfondir.

La question, telle que les évènemens l’ont faite, est dans ce moment toute entière devant les chambres. Nous l’avons dit il y a long-temps, et avant les dernières vicissitudes ministérielles, nous attendons avec confiance le jugement des chambres et nous sommes disposés à l’accepter comme le verdict du pays.

La France attend une discussion grave, solennelle, une discussion vive et prudente, énergique et mesurée. Si par malheur les débats ne répondaient pas à la juste attente du pays, s’ils s’écartaient du but par leur petitesse ou par leur violence, tous nos hommes politiques, tous indistinctement, en sortiraient meurtris et rabaissés. Il n’y aurait profit pour personne.

Évidemment les chambres sont en présence de trois écueils : nous avons la ferme espérance qu’elles sauront les éviter. Ces écueils sont, ce nous semble, un amour emporté de la paix, un désir excessif d’économies, un goût trop prononcé pour les émotions parlementaires et les combats personnels.

L’amour de la paix serait excessif, s’il envisageait les faits d’une manière peu conforme à la dignité du pays, s’il méconnaissait des intérêts français là où ils existent réellement, s’il redoutait outre mesure les conséquences de la guerre.

Nous l’avons déjà dit, le traité du 15juillet n’est pas un outrage, mais c’est un mauvais procédé à notre égard. Si nous ne devons pas tirer l’épée pour un peu plus ou un peu moins de Syrie, l’Angleterre devait encore moins oublier l’alliance intime de la France pour enlever quelques jours plus tôt un peu plus ou un peu moins de Syrie à un vieillard de soixante-quatorze ans. C’est là l’appréciation vraie, froide du fait. Nous croyons que sur ce point les ministres passés et présens seront parfaitement d’accord. Les chambres pourraient-elles voir les choses autrement, pourraient-elles, sans manquer à la dignité du pays, regarder le traité du 15 juillet comme un fait qui ne doit causer chez nous aucune espèce de ressentiment, pas même la froideur, l’isolement et les mesures qui sont les conséquences forcées de l’isolement ? Nous ne le pensons pas, et nous le craignons encore moins. Si le traité du 15 juillet doit rester tel quel, si rien ne doit être fait en considération de la France, quoi qu’il arrive en Orient, la France ne peut quitter honorablement la position qu’elle a prise. Il n’est pas question ici du pacha, du sultan, de l’Égypte, de la Syrie ; il est question de la France et de ses rapports avec les autres puissances. S’il n’y a pas là une cause suffisante de guerre, il y a encore moins un motif de rapprochement et d’adhésion. La France peut rester isolée : elle n’a pas besoin de protecteur.

Les intérêts français ne sont pas, il est vrai, compromis jusqu’ici, ils -ne le sont pas du moins d’une manière grave ; car jusqu’à un certain point, ils le sont par l’influence qu’on cherche à exercer par toute sorte de moyens sur les populations de la Syrie, en particulier sur les populations chrétiennes, qui depuis un temps immémorial ne reconnaissaient d’autre guide en Europe que le royaume catholique de France. Mais des intérêts français peuvent se trouver gravement blessés d’un moment à l’autre par le cours des évènemens, même sans projet délibéré des alliés. Qu’arriverait-il si Ibrahim-Pacha battait le prince de la montagne et forçait les alliés à de nouveaux efforts ? Qu’arriverait-il si, Ibrahim-Pacha étant battu, les populations chrétiennes, exaltées par le succès, ne consentaient pas à reprendre le joug des Turcs ? Qu’arriverait-il si les populations mahométanes, irritées des progrès des chrétiens, se levaient à leur tour et plongeaient la Syrie dans toutes les horreurs de la guerre civile ? Enfin, qu’arriverait-il si les diatribes de la presse anglaise et la mauvaise fortune du pacha, et, disons-le, un peu d’or habilement : dépensé, faisaient éclater une insurrection en Égypte, sous le canon des vaisseaux fermant le port d’Alexandrie ?

Rien de tout cela n’est certain ; ce ne sont que des suppositions plus ou moins probables, si on veut, plus ou moins improbables. Toujours est-il que rien de tout cela n’est impossible. Il serait facile d’ajouter à ces hypothèses d’autres hypothèses également graves, et toutes pouvant prochainement réaliser un grand danger pour les intérêts français. Ce serait agir précipitamment que de se placer dans une de ces hypothèses comme dans une réalité. Ce serait agir plus légèrement encore, ce serait exagérer l’amour de la paix, que de se persuader qu’il faut se gouverner comme si aucun danger de cette nature n’était possible.

Enfin il ne faudrait pas se faire un épouvantail des périls d’une résistance inébranlable, dans le cas où elle deviendrait nécessaire. Ce serait sans doute un grand malheur que la guerre ; les pertes seraient énormes pour tous ; la prospérité publique et le bonheur privé en recevraient de rudes atteintes. Bien coupables seraient ceux qui pourraient appeler la guerre de gaieté de cœur, non pour défendre des intérêts bien constatés, des droits sacrés, mais pour aller à la recherche d’un mieux chimérique et contestable. Mais si le désir de la guerre à tout prix serait une démence, l’horreur désordonnée de la guerre serait plus qu’une faiblesse. La saine politique repousse également ces deux sentimens, et il lui serait difficile de dire quelle est, de ces deux exagérations, celle qui en définitive serait la plus funeste au pays. Certes les forces des alliés sont grandes ; ce serait un enfantillage que de chercher à se faire illusion sur ce point. Il ne faut pas oublier cependant que la guerre leur est encore plus à craindre qu’à nous, qu’ils n’ont pas notre puissante unité ; que plusieurs d’entre eux ont infiniment plus à perdre qu’ils ne peuvent espérer de gagner. Il y aurait donc une sorte de faiblesse à penser que toute démarche ferme et résolue de la France (nous ne songeons jamais qu’à des démarches raisonnables, fondées), pourrait faire éclater la guerre. On s’est permis de dire de nous que nous ne la ferions dans aucun cas ; nous aimons à être polis ; nous disons que, quoi qu’on dise, nul n’entamera une guerre avec la France tant qu’elle n’exigera rien d’injuste et d’exorbitant. L’étranger se rappelle peut- être mieux que nous l’histoire des coalitions. Au fond, on peut affirmer que, depuis 1789, la France n’a jamais été vaincue par une coalition. Il a fallu qu’une sorte d’aveuglement livrât cinq cent mille hommes et cinquante mille chevaux aux glaces impitoyables du Nord ; il a fallu que les Français allassent eux-mêmes, je dirais presque se suicider dans les plaines désolées de la Russie, pour que le pied de l’étranger osât fouler le sol de la France sans y trouver un tombeau.

Encore une fois, nous sommes convaincus qu’aucune exagération ne sortira des délibérations des chambres. Elles ont devant elles une administration qui se trouve dans une position délicate vis-à-vis de l’étranger. Il appartient aux chambres de faire sentir au gouvernement la force et l’appui du pays. Qu’on s’isole ou qu’on négocie, il importe que l’Europe sache que la France aime la paix sans faiblesse, et qu’elle préférerait les calamités de la guerre à la honte d’une injustice lâchement endurée.

Pour que cet appui soit réel, incontestable, les chambres, qui ne peuvent guère sans d’énormes inconvéniens, déterminer elles-mêmes des cas de guerre, auront à se prononcer sur la question de l’armement. Les armemens déjà faits ou ordonnances seront-ils maintenus ? Les armemens seront-ils augmentés ? Sur ces questions, les chambres peuvent faire une réponse explicite ; elles peuvent aussi garder le silence jusqu’à la discussion du budget. Il serait, ce nous semble, fâcheux que la législature ne s’expliquât pas d’abord et franchement, du moins sur la première question. On peut à la rigueur différer d’opinion sur la question de savoir si l’armement doit ou non être augmenté. L’affirmative suppose une politique plus active, la négative une politique plus résignée. Dans le premier système, tout en désirant la paix, on croit la guerre plus probable ; dans le second, c’est la probabilité de la paix qui domine ; la guerre ne se présente que comme une éventualité fort éloignée. Mais dans l’un et dans l’autre, la France donne signe de vie, et ne se place pas en face des évènemens spectatrice tout-à-fait insouciante et désarmée. Refuser les armemens déjà faits ou ordonnancés, ce serait déclarer que la France est résignée à tout, qu’il n’y a pas de bornes à sa longanimité et à sa patience. Les bornes existent cependant ; elles existent pour tout le monde. Que peuvent désirer les amis les plus dévoués de la paix ? Qu’on ne tire pas l’épée pour la Syrie ? Qu’on ne la tire pas même pour l’Égypte, si le pacha s’abandonne lui-même au torrent qui l’emporte, si une insurrection lui enlève tout pouvoir, et si le sultan redevient effectivement lui-même maître, possesseur et gardien de ces provinces ? Soit : mais après ? Si des garnisons étrangères s’établissaient en Égypte ou en Syrie ? Si des concessions fâcheuses étaient imposées à la Porte ? Si les privilèges onéreux pour nous lui étaient arrachés ? Que de faits peuvent se réaliser ! que d’accidens peuvent arriver

En attendant, nous espérons que notre gouvernement préférera une politique d’isolement, négative, d’observation armée, à une politique qui nous rendrait après coup complices du traité du 15 juillet. Encore une fois, la France ne peut signer un traité qu’autant qu’il lui sera fait des concessions notables. .Ne nous pressons pas d’en finir. Montrons que la plus essentielle des qualités de l’homme d’état ne nous manque pas ; sachons attendre. Si on ne veut pas attendre avec six cent mille hommes, qu’on attende du moins avec quatre cent cinquante mille hommes sous les armes, avec des arsenaux bien garnis, des places fortes réparées, et une flotte bien équipée.

Cette position d’observation armée, cet isolement qui, ne se mêlant de rien, a cependant l’œil à tout, est une politique qui ne manquerait pas de grandeur si on savait la garder avec dignité et en augmentant nos forces.

Mais cela demande à l’intérieur du calme, de l’union, des forces qui s’organisent et se coordonnent, et non des forces qui s’agitent, s’entrechoquent et se détruisent l’une l’autre. C’est là le troisième écueil, hélas ! le plus difficile à éviter. La polémique nous envahit et nous dévore. On dirait que nous sommes chargés de nous donner en spectacle pour réjouir l’étranger. Il est à craindre que les prochains débats ne se ressentent de cette fâcheuse disposition des esprits. S’appliquera-t-on à rechercher ce que nous commandent dans les circonstances présentes l’honneur, la dignité, l’intérêt légitime du pays ? Ou bien parlera-t-on à perte de vue uniquement pour savoir lequel des trois ministères, du 12 mai, du 1er mars, du 29 octobre, a commis le plus d’erreurs dans l’affaire d’Orient ? Si les débats prennent cette direction, ils seront déplorables Nous verrons des hommes qui ont eu ou qui ont l’honneur de siéger dans les conseils de la couronne se jeter l’un l’autre à la tête leurs fautes prétendues ou réelles, et ramener les intérêts les plus graves du pays aux minces proportions de l’attaque et de la défense personnelle.

Les adversaires du 1er mars rechercheront probablement avec d’autant plus d’acharnement ce genre de combats, qu’ils se croiront très forts de la majorité qui vient de se déclarer. Ils se trompent, la majorité ne fait rien à l’affaire car à coup sûr elle ne fermera pas la bouche aux ministres du 1er mars. Dès- lors le pays peut regretter ces tristes débats, les ministres du 1er mars ne peuvent pas les craindre ; dans leur intérêt personnel, ils doivent les désirer. Leur politique à l’endroit de l’Orient a été sage, ferme, loyale ; ils le prouveront, s’il le faut, pièces en main. Et quant au dissentiment qui a amené leur retraite, il n’y a là rien de fâcheux pour personne. Le 1er mars prévoyait la guerre ; le 29 octobre prévoit la paix. Nous sommes convaincus que le cabinet du 1er mars prévoyait la guerre, tout en désirant sincèrement la paix, une paix honorable s’entend, comme nous croyons que le 29 octobre n’a pas du tout pris les affaires pour nous donner une paix honteuse. Disons plus : il n’y a pas d’homme au monde qui de propos délibéré entrât aux affaires pour sacrifier, son pays ; ce sont là des exagérations de l’esprit de parti. Les hommes les plus habiles et les mieux intentionnés peuvent se tromper. Lequel se trompe ici, du ministère du 1er mars, qui prévoyait la guerre, ou de celui du 29 octobre, qui compte sur la paix ? C’est là la question que les chambres devront implicitement résoudre. Les tendances de la chambre, il faut le dire, ne paraissent pas douteuses ; mais, quelles qu’elles soient, que le ministère ne se presse point d’entrer en conférence, de signer un traité : ce n’est pas lui qui doit chercher à renouer les négociations ; ce rôle appartient à ceux qui ont jugé à propos de mettre en oubli notre alliance.

On dit que M. de la Redorte, notre ambassadeur en Espagne, a envoyé sa démission. Sa retraite serait d’autant plus à regretter, qu’il remplit sa difficile mission avec une mesure, une fermeté, une intelligence qui ne laissent rien à désirer. Il a prouvé de la manière la plus honorable que M. Thiers, en le proposant au choix de la couronne, n’avait pas cédé aux préventions de l’amitié.




REVUE MUSICALE




De notre temps, et par les extravagantes théories qui courent, une partition, une symphonie, un morceau, quels qu’ils soient, n’ont de valeur et de portée qu’autant qu’ils renferment un enseignement et proclament un dogme. Il est évident que les trombones et les clarinettes accomplissent une fonction religieuse, et que l’archet qui racle les cordes d’une contrebasse développe, sans s’en douter, un verbe social. A l’époque de Mozart et de Gluck, Robert-le-Diable se serait appelé tout simplement un opéra, ou, si l’on veut encore, un chef-d’œuvre ; aujourd’hui cela s’intitule une grande synthèse musicale. Les musiciens ont pris au sérieux le mot de Platon, et nous aurons à l’avenir une musique de philosophes, triste chose vraiment. Mais en fin de compte, puisque les doubles croches veulent à toute force être des mots et des idées, laissons faire les doubles croches et demandons à la musique, non plus de la mélodie et de généreuses sensations comme autrefois, mais de graves enseignemens philosophiques : Aussi bien, avec les développemens singuliers que prend l’orchestre de nos jours, avec les ressources gigantesques qui se découvrent à chaque instant dans le domaine de l’instrumentation, il n’y aura bientôt plus qu’un art, qu’une science qui comprendra toute chose, et la métaphysique et l’histoire naturelle entreront dans la musique, absolument comme la poésie, la peinture et l’architecture y sont entrées déjà. Je ne vois pas pourquoi les dialogues de Platon ne se produiraient point à cette heure sous quelque vaste forme musicale. Parcourez l’Eutyphron. et le Phèdre, ne vous semble-t-il pas que toute cette argumentation si profonde et si claire pourrait se rendre à merveille à l’aide de quelques trombrones obligés, de quelques harpes, de plusieurs contrebasses et d’un alto principal faisant la partie de Socrate ?

Que de choses n’a-t-on pas vues dans Robert-le-Diable ! Le catholicisme et le moyen-âge, le pape et l’empereur, l’ange et le démon, le bien et le mal, l’esprit et la matière, tout est là. Il en est un peu de certaines musiques comme du brouillard ou d’un nuage qui file, chacun y trouve ce qu’il veut y trouver. Vous dites que c’est une souris, moi je pense que c’est un chameau, et le personnage de Shakspeare a raison. Toutes ces billevesées ont cependant le tort d’exercer de fâcheuses influences sur l’esprit des hommes sérieux qui écrivent encore pour la scène. Il en résulte chez eux, la plupart du temps, une sorte de parti pris, de conviction délibérée, de persister à toute force dans des sentiers où peut-être ils s’étaient engagés d’abord à l’aventure, et qu’ils eussent bientôt abandonnés sans les hallucinations d’une multitude fascinée qui les applaudit chaque matin pour des merveilles qu’ils n’ont pas conscience d’y avoir mises. Certes, M. Meyerbeer est un homme de trop d’esprit pour donner en d’aussi ridicules travers ; nul mieux que lui ne connaît les ressources profondes, mais limitées, de son art ; nul ne sait mieux que lui la ligne où s’arrête la puissance véritable du son, et ce n’est pas l’illustre auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots qui franchirait jamais cette ligne. Et cependant ne le voyons-nous pas s’attacher à des rêves impossibles ? Comment ne pas reconnaître les théories nouvelles dans ces préoccupations qui le possèdent, dans cette élaboration musicale d’un dogme, ou d’une hérésie ? Suivez la filière : Robert-le-Diable, les Huguenots, le Prophète ; après le catholicisme, Luther ; après Luther, les anabaptistes. Passe encore pour la musique catholique ; le catholicisme a constitué le monde, il a pour lui la cathédrale, les orgues et les cloches ; il a des harmonies sublimes au dedans, et de puissantes manifestations sonores au dehors. On se figure encore une musique catholique ; mais une musique luthérienne, une musique anabaptiste, y pensez-vous ? Qu’on veuille exprimer la couleur, cela se conçoit ; mais la nuance, la nuance imperceptible ? S’il y a une musique pour Jean de Leyde, il faut qu’il y en ait une pour Jean Hus, pour Jérôme de Prague, une musique pour toutes les individualités protestantes depuis Wicleff jusqu’à M. l’abbé Châtel. Non, encore une fois, là n’est point l’art véritable ; la musique réside tout entière dans le cœur, dans les passions du cœur, et n’a rien à faire avec les subtilités de l’esprit ; et c’est parce que M. Meyerbeer possède à un éminent degré les grandes qualités d’expression, c’est parce que dans tous ses poèmes religieux l’épisode entraîne le fond, et que les digressions dans le domaine de la théologie ne l’empêchent pas de trouver des élans comme le duo entre Valentine et Raoul au quatrième acte des Huguenots, que M. Meyerbeer a le droit incontestable de se livrer à de pareilles fantaisies. Aussi bien, puisqu’il s’agit de la reprise de Robert-le-Diable, nous pourrions à merveille discourir à ce sujet de toutes les choses qui se laissent voir dans cette partition gigantesque ; nous pourrions analyser chaque mélodie au point de vue philosophique, étudier le diable en tant que père de famille, et nous poser chemin faisant, plusieurs questions sur le mythe musical que nous laisserions résoudre à l’avenir. Mais parlons de Duprez.

En abordant le rôle de Robert, Duprez tentait une entreprise au-dessus de ses forces. Remarquez que nous n’entendons pas ici, le moins du monde, faire injure au grand chanteur ni diminuer en rien sa valeur dramatique. Il y dans la création de Robert-le-Diable, dans cette vaste création où Nourrit entassait tant de verve, d’énergie, de puissance, de chaleur et de fougue intrépide, il y a certaines conditions de scène, de pantomime, de tenue, de physique si l’on veut, auxquelles Duprez ne saurait suffire. Restait l’exécution musicale proprement dite, mais ici les mêmes difficultés se rencontraient. La partie de Robert, écrite dans les notes aiguës et vibrantes de la voix de Nourrit, procède par mouvemens spontanés, intonations vaillantes ; or, ce n’est point là, personne ne l’ignore, le fait de Duprez, qui aime à calculer dès long-temps ses prouesses et se complaît surtout dans les récitatifs larges et modérés. La mésaventure était donc facile à prévoir : Duprez ne pouvait se faire illusion sur l’issue d’une pareille entreprise, et sentait aussi bien que tous son impuissance à rendre dans leur originalité native certaines inspirations du chef-d’œuvre de Meyerbeer. De là ses incertitudes de quatre ans, incertitudes qui devaient céder enfin au dénuement absolu où se trouve aujourd’hui le répertoire de l’Académie royale de Musique, céder surtout aux sollicitations de son amour-propre piqué au vif à tout instant par les magnifiques souvenirs que Nourrit a laissés dans ce rôle. Duprez ne joue ni ne chante Robert ; il en exécute à loisir certaines parties qu’il convient à son talent de mettre en relief. Durant cinq actes il se promène à travers cette grande musique, non plus, comme Nourrit, en tragédien consommé, en artiste plein de conscience et de foi, dont l’activité se multiplie, qui se préoccupe d’un geste, d’une note, d’un mot, et s’efforce, à la sueur de son front, de rendre le sens mystérieux d’un passage, l’intention profonde et cachée du maître, mais en habile chanteur italien, qui choisit avec goût, relève et caresse ce qu’il trouve sur son chemin, et laisse dans l’ombre ce qu’il ne peut atteindre. Ainsi, cette fois, il.n’est plus question de la sicilienne, du grand duo entre Robert et Bertram, au troisième acte. Même dans le trio du dénouement, la partie de ténor s’efface et disparaît presque ; en revanche, la cantilène de Robert, au quatrième acte, produit une impression inaccoutumée : c’est un style admirable, un chant large et posé, qui vous ravit d’aise et vous surprend, dans cette partition que chacun sait par cœur, comme si vous l’entendiez pour la première fois. Ensuite, il faut dire que Duprez manque tout-à-fait de cette énergie grandiose, de cet air de noble rudesse dans la tenue et la démarche, sans lesquelles on ne se figure pas la création de Meyerbeer. Sa taille si grêle, la chétive apparence de sa physionomie, ont, dans ce rôle du chevalier normand, quelque chose de plus comique qu’il ne convient à la gravité du personnage. Ajoutez à cela qu’il est allé s’affubler d’une robe blanche, de sorte qu’à le voir, au troisième acte, dans la scène du cloître., lorsqu’il tient en ses mains le rameau sacré, on dirait plutôt un camaldule à la procession que le terrible héros de la légende. Si Nourrit avait le défaut de prendre en scène trop souvent des airs de matamore, si chez lui la noblesse dégénérait quelquefois en déclamation, la grandeur en emphase, il est impossible de ne pas regretter chez Duprez l’absence totale de ces qualités indispensables à qui veut tenir tête à tous les rôles d’un grand répertoire. On a beau dire, il y a des partitions qui seront toujours interdites à Duprez. Robert-le-Diable et les Huguenots, par exemple, ne sauraient être pour lui ce que sont les autres opéras du répertoire. On ne cessera de lui contester Raoul et Robert, tandis que Guillaume Tell, la Muette, la Juive, lui appartiennent sans partage ; c’est dans Arnold, dans Mazaniello, dans Eléazar qu’il triomphe, dans des rôles de montagnard, de lazzarone et de juif. Au théâtre italien, on passe plus facilement sur ces désavantages (bien que là, comme partout ailleurs, on aime assez à voir, dans l’emploi de ténor, un jeune homme élégant, M. de Candia par exemple) ; mais au théâtre italien on fait de la musique pour la voix seulement et pour le chanteur, tandis que cette musique synthétique de l’Opéra comprend tout, la voix, le geste, l’expression dramatique, tout, jusqu’au costume. On ne s’avisera jamais d’aller chercher le caractère druidique dans la Norma de Bellini, ou l’esprit des républiques italiennes dans la Lucrèce Borgia de Donizetti ; mais écoutez les gens versés dans l’interprétation philosophique d’une partition, les mystagogues chargés de déchiffrer les hiéroglyphes musicaux ; ils vous diront que Robert-le-Diable, c’est le moyen-âge, c’est la féodalité, c’est le catholicisme. Je le veux bien assurément, toutes ces belles choses doivent se trouver là, puisque tant d’hommes les y voient ; mais alors qu’on nous les rende.

Rossini écrivait en Italie après la première représentation des Puritains : « Je ne vous parle pas du fameux duo entre Lablache et Tamburini ; vous avez dû l’entendre de Bologne. Que dirait le grand maître s’il eût assisté au festival de M. Berlioz ? Nous pensons qu’il en rirait encore. Jamais séance plus comique ne fut donnée à des amis assemblés (le mot de public ne saurait convenir ici) : tout le monde riait, les violons, les hautbois et les trompettes derrière leurs pupitres, les assistans dans leurs stalles. Cette musique des morts peut se vanter, au moins, d’avoir fait rire aux larmes les vivans. Quel compte rendre d’une pareille équipée ? que dire de ces affiches hautes de six pieds, de ces musiciens entassés jusqu’aux frises, de cette montagne d’ophycléides et de trombones vomissant d’effroyables cataractes de sons ? de ce pêle-mêle musical, de ce tohu-bohu que l’auditoire accueille avec un sourire de persifflage et qu’il salue en sortant d’un bâillement olympien ? Tout cela, au fond, c’est Hoffmann pris au sérieux. On reproche à M. Berlioz ses élucubrations extravagantes, on lui en veut pour ses orchestres gigantesques et ses fanfares de carrefours ; mais à cela M. Berlioz pourrait admirablement répondre que la musique n’a rien à voir en son affaire. Lorsque M. Berlioz placarde ses affiches sur toutes les murailles, lorsqu’il dresse ses échafaudages, M. Berlioz travaille à mettre en scène les contes fantastiques d’Hoffmann. S’il amoncelle jusqu’aux cieux les contrebasses et les ophycléides, les cimbales, les tambours et les chapeaux chinois, c’est pour donner la vie et la forme aux hallucinations du sublime conteur de Berlin. La musique de M. Berlioz est une musique de critique ; la prendre pour ce qu’elle a l’air de se donner serait le comble du ridicule ; autant vaudrait demander de la réalité au Pot d’or, à la Biographie de Kreissler ou du Chat Murr. Le public ne nous semble pas encore avoir compris tout ce qu’il y a d’ironie dans ces trombones qui hurlent à tout propos, de dérision aimable et fine dans ces grosses caisses qui battent sans désemparer. Et voilà, selon nous, ce qui fait que le public ne goûte pas M. Berlioz, et s’obstine à lui contester la gloire des grands maîtres. Lorsque le public aura une fois compris que ce n’est point là un genre que l’auteur de tant de symphonies et d’opéras fantastiques prétend fonder, mais la critique impitoyable d’un genre désastreux ; lorsqu’on saura, à n’en pas douter que M. Berlioz donne ses élucubrations comme Hoffmann ses contes fantastiques, non pour qu’on les prenne au sérieux, mais pour démontrer à tous combien l’art serait à deux doigts de sa perte, si jamais il s’engageait dans une aussi fausse voie, alors le public, qui le répudie aujourd’hui battra des mains à sa rencontre, et lui élèvera des arcs de triomphe ; car il pourra vraiment apprécier à quel point ce musicien a mérité de l’art en ramenant par l’exemple d’un dévergondage., effréné, le goût général, de l’impasse où il allait se fourvoyer, vers le culte harmonieux et paisible de l’idéal et du beau. Cependant il est certains actes peu respectueux dont M. Berlioz aurait dû s’abstenir à l’égard de deux des plus grands maîtres dont la musique s’honore. On ne traite pas ainsi de puissance à puissance avec des hommes de la trempe de Gluck et de Palestrina, et nous ne concevons guère qu’on se permette de disposer de leurs chefs-d’œuvre ni plus ni moins que s’il s’agissait de l’ouverture des Francs-Juges ou de la cantate de Sardanapale. M. Berlioz est asse riche pour faire à lui seul tous les frais de ses séances satirico-musicales.

On ne cesse de s’élever avec raison contre la déplorable manie de ces gens qui ont pour habitude d’altérer les textes au lieu de les traduire honnêtement. S’il y a quelque chose de sacré, quelque chose à quoi on ne puisse toucher sans une sorte de sacrilège, à coup sûr c’est la pensée du génie. Or, faire exécuter une partition, c’est la traduire, et prétendre donner à l’œuvre de Palestrina ou de Gluck des développemens qui ne sont pas, qui n’auraient pu être dans la pensée des maîtres, c’est tout simplement la travestir d’une façon monstrueuse, c’est la profaner. On dirait que M. Berlioz a pris à tâche de démontrer à l’univers qu’il ne saurait exister de musique en dehors de l’appareil formidable dont il s’institue l’ordonnateur suprême. La musique de l’avenir ne lui suffit plus, il lui faut la musique du passé ; il faut qu’il renforce Palestrina et taille en plein drap dans les partitions de Gluck. Le vieux Gluck, le musicien aux effets terribles, le chantre d’Armide et d’Iphigénie, ne lui paraît point assez corsé. Pauvre Gluck ! vous ne vous doutiez pas, lorsqu’au son des trombones vous évoquiez jadis dans votre orchestre les esprits de haine et de rage, qu’un jour viendrait où M. Berlioz vous ferait l’aumône de quelques ophycléides ; et Palestrina, qu’on arrache à la chapelle Sixtine où quelques soprani suffisent à ses mélodies fuguées, pour l’écraser, lui, le maître paisible, à l’inspiration suave et religieuse, sous la pompe des voix et des instrumens ! Si l’indifférence du public n’eût fait prompte justice d’une semblable parodie, nous courions la chance de voir avant peu les chefs-d’œuvre de Paesiello ou de Cimarosa se produire sur notre scène derrière une triple rangée d’ophycléides de contrebasses et de trombones. Tout cela est à coup sûr fort divertissant, et l’élément bouffe domine, mais à la condition que les maîtres n’interviennent pas ; car alors le scandale remplace la plaisanterie. Que M. Berlioz se fasse l’intendant de sa propre renommée, qu’il recrute pour ses symphonies autant de cuivres qu’il lui plaira ; qu’il ajoute même, si bon lui semble, quelques trompettes marines à son artillerie ordinaire ; mais, par grace, qu’il respecte au moins les chefs-d’œuvre que l’admiration des siècles consacre, qu’il laisse en repos ces nobles partitions que le monde a pour jamais adoptées dans leur simplicité naturelle, et qu’il s’abstienne à l’avenir d’évoquer, dans ses festivals, les ombres royales de Palestrina et de Gluck, pour en faire à son orgueil d’obséquieux caudataires.

La Lucrèce Borgia de M. Donizetti, que les Italiens ont représentée pour la Lucia du même maître ont des titres incontestables à faire valoir. En effet, la plupart des passages remarquables qui se rencontrent dans Lucrèce Borgia rappellent si ouvertement leur origine, qu’on dirait que l’auteur s’est proposé de fondre en un les deux ouvrages dont nous parlons. Ainsi, la partie dramatique se trouverait au besoin dans Anna Bolena, tandis que la grace mélodieuse qu’on y respire, émane plus directement de la Lucia. L’empoisonneuse italienne n’est au fond que la timide femme de Henri VIII, Gennaro a tout le profil mélancolique de Percy, et le duc de Ferrare ressemble à s’y méprendre au frère de la fiancée de Lammermoor. En général, cette manière de procéder, cette élaboration vingt fois reprise d’une même idée diminue singulièrement l’état qu’on peut faire de la fécondité des maîtres italiens. Ils écrivent énormément, et en italien composer s’appelle, écrire ; mais, si vous êtes assez impertinent pour ne pas vous en tenir à la lettre, si, au lieu de vous laisser abuser par le chiffre, vous demandez à cette verve inépuisable les conditions d’une faculté productive légitime, alors vous en viendrez, forcément à rabattre beaucoup de votre enthousiasme. Tel maître qui porte, jeune encore, à soixante le nombre de ses chefs-d’œuvre, ne se trouve avoir fait, à tout prendre, que deux partitions dont les cinquante-huit autres sont les monotones variantes. A ce compte les Italiens seraient plus stériles dans leur fécondité que les Allemands, que Weber, par exemple, qui se contente d’écrire trois opéras dans sa vie : Freyschutz, Euryanthe, Oberon. M. Donizetti possède au suprême degré l’art de rajuster ses idées, de chanter au public le même air sur tous les tons, et de se coudre avec de vieux motifs un manteau d’arlequin fort présentable ; et comment ferait-il autre chose, comment sans le secours du métier, cet auxiliaire ou plutôt cet admirable suppléant du génie, l’auteur de Lucrèce Borgia aurait-il pu suffire depuis dix ans aux commandes dont on l’accable ? C’est un peu toujours la même partition rajustée, enrichie, illustrée de quelque mélodie heureusement venue, illustrée surtout par la voix des incomparables chanteurs qui l’exécutent, de sorte qu’on se laisse volontiers ravir et qu’on n’en demande pas davantage. Du reste, avec M. Donizetti ; on a rarement à regretter l’absence de toute espèce d’inspirations nouvelles ; çà et là, un éclair, une lueur, percent toujours, comme en Italie, quelques minutes de plaisir rachètent l’ennui de la soirée. Ainsi de Lucrèce Borgia. Il s’en faut que les beautés manquent dans cette partition, et, je le répète, si Anna Bolena et Lucia n’existaient point, ce serait là une œuvre des plus remarquables. — L’introduction s’ouvre par un motif plein de verve et d’éclat ; puis vient une de ces phrases dont l’effet est irrésistible quand la voix de Lablache s’en empare et les lance dans la salle de toute sa puissance ; la rentrée surtout enlève l’auditoire, qui bat des mains et demande à entendre une seconde fois. Cette phrase, quoique du reste assez vulgaire et d’une inspiration moins heureuse que celle que Bellini a mise dans la bouche d’Orovèze au commencement de Norma, produit le même entraînement, grace à l’action colossale du robuste chanteur. La romance, avec accompagnement de harpe, que Lucrèce Borgia soupire auprès de Gennaro endormi, est un assez pauvre morceau dont la vocalisation tout élégante de la Grisi ne parvient pas à faire passer la médiocrité, et le finale qui suit manque généralement l’effet qu’on attend. Il en est presque toujours ainsi lorsque la musique touche à quelque situation vraiment belle d’un drame, et s’efforce de la traduire à sa manière. Les bonnes choses sont fragiles et courent grand risque quand on les déplace. Dans la pièce française, cette scène a quelque chose de véhément, de brusque, d’imprévu, qui ne saurait s’accommoder du développement inévitable que la musique apporte. Chacun, en abordant cette femme, se venge à sa façon, et l’invective se multiplie autant de fois qu’il y a de personnages sur le théâtre ; dans l’opéra, au contraire, tous passent à leur tour, récitant l’un après l’autre le même motif : on conçoit quelle monotonie en résulte. Il y a des situations qui, par leur grandeur extérieure, leur pompe dramatique,au premier abord semblent musicales, et qu’ensuite, en les traitant, la musique altère et dénature ; celle dont nous parlons est de ce genre. M. Hugo, dans son emprunt à Shakspeare ; a été plus heureux que M. Donizetti dans son emprunt à M. Hugo. Le trio du second acte est, sans contredit, le meilleur morceau de la partition. Là, par exemple, vous retrouvez dans toute la grace de son inspiration le chantre mélodieux de Lucia, le maître aux combinaisons faciles, aux cantilènes pures et mélancoliques. Le duc de Ferrare, au moment de présenter à Gennaro la coupe empoisonnée, résiste aux instances de la duchesse, et bientôt, au-dessus du dialogue animé qui s’établit entre eux, monte et plane une voix fraîche, harmonieuse, idéale, une de ces phrases tendres et suaves comme en chante Percy dans Anna Bolena. Aussi la sensation est unanime, et tant que dure ce morceau, il court dans la salle un frémissement de plaisir qui ne s’arrête qu’aux dernières mesures pour faire place aux applaudissemens. Au troisième acte, l’air de Gennaro est une rêverie délicieuse ; il y a dans la mélodie plus d’expression que les Italiens n’en cherchent d’ordinaire. Cette musique chante la tristesse et la mélancolie, et s’exhale des lèvres du jeune Vénitien comme un vague pressentiment de la fête lugubre qui l’attend au-delà de cette porte dont il va franchir le seuil. Il faut dire aussi que M. de Candia dit cette cavatine avec un sentiment admirable et qui ne le cède qu’au timbre enchanteur de sa voix. Dans le rôle de Gennaro, M. de Candia a réalisé les plus hautes espérances ; jamais on n’entendit un organe plus doux et plus charmant, une émission de voix plus flexible et plus merveilleuse : la cantilène du trio dont nous parlions tout à l’heure offre chaque soir au jeune ténor une occasion de se distinguer Aussi les bravos ne lu manquent pas, et la salle entière l’accueille avec d’unanimes, transports, auxquels son passage à l’Opéra ne l’avait guère accoutumé. Voilà désormais M. de Candia à sa place ; après bien des incertitudes, bien des découragemens heureusement surmontés, il a trouvé aux Italiens sa musique et son public, et peut marcher hardiment sur cette grande scène de Rubini, de la Grisi, de Tamburini, de Lablache, et dans cette atmosphère harmonieuse où sa belle voix se complaît. La Grisi est bien amoureuse, bien charmante, bien plaintive pour une Borgia, et nous pensons que M. Hugo aurait quelque peine à reconnaître son héroïne incestueuse dans cette belle fille qui vocalise avec tant de grace et semble ne pouvoir se décider à perdre pour un instant l’habitude du sourire. Du reste, si c’est un tort (au Théâtre-Italien cela peut-il s’appeler un tort ?), qu’on s’en prenne à M. Donizetti, qui n’a pas hésité à faire de la fille d’Alexandre. VI une délicieuse bergère de Guarini. Est-ce qu’il en serait de la musique italienne un peu comme de notre poésie française sous l’empire, et les caractères du drame ne sauraient-ils passer dans une partition sans avoir reçu d’avance le baptême de Ducis ? Tamburini déploie, dans le rôle du duc de Ferrare, toutes les belles qualités qu’on lui connaît. Quant à Lablache, c’est sous les traits d’un jeune patricien de Venise, d’un jeune débauché qu’il nous apparaît cette fois. Vous figurez-vous le vieux Campanone dissimulant son ventre énorme sous un pourpoint de velours et d’or ; vous figurez-vous le bonhomme Geronimo en cheveux blonds, inondé de parfums ? Pourquoi non ? Falstaff n’est-il pas de toutes les parties de Henri V. Et d’ailleurs, quand un chanteur de la trempe de Lablache consent à se charger d’un emploi de coryphée dans l’intérêt de nos plaisirs, on a bien assez à faire d’écouter sans se mettre encore en peine de regarder. Que n’a-t-on pas dit des chœurs du Théâtre-Italien ! Eh bien ! ces chœurs si bafoués, vous ne trouveriez pas leurs pareils en Europe, quand c’est Lablache qui les mène.

Décidément Mme Darnoreau quitte l’Opéra-Comique ; une querelle survenue entre la cantatrice et l’administration à propos d’un rôle promis ou donné d’abord, puis enlevé, querelle dont tous les journaux ont retenti, éloigne avant le temps cette voix si distinguée de la scène où elle régnait sans partage, où sans doute elle ne sera pas remplacée. Mme Damoreau a parcouru ainsi tous les rayons de l’échelle dramatique, et se retire après avoir passé des Italiens à l’Académie royale de musique, de l’Académie royale à l’Opéra-Comique. Cette fois c’est pour tout de bon. Mme Damoreau s’en va. Adieu l’Ambassadrice et le Domino noir. Qui osera toucher après elle à ces rôles d’Henriette et d’Angèle, que son délicieux talent brodait de ses plus riches fantaisies ? L’Ambassadrice ou le Domino noir sans Mme Damoreau, autant vaudrait la Sylphide sans Taglioni. C’est désormais pour M. Auber tout un répertoire à refaire. Il ne nous appartient pas de nous constituer juge en un pareil procès, et de dire qui a tort ou raison. Cependant, tout en déplorant la retraite de Mme Damoreau, tout en reconnaissant qu’il est impossible qu’on se fasse illusion au point de croire que Mme Thillon, avec sa vocalisation prétentieuse, ses cascades de fausses notes et son accent britannique, soit jamais en état de recueillir l’héritage de la prima donna par excellence, nous pensons que pour cela l’Opéra-Comique ne se verra point réduit à fermer ses portes. Les destinées d’une administration ne dépendent pas d’un sujet, quel qu’il soit. Souvenons-nous que le Théâtre-Italien a pu se passer de la Malibran, lorsque l’illustre cantatrice courait le monde et multipliait sans repos ses triomphes, comme si elle eût pressenti que le temps lui devait manquer. La première année, le public en eut bien quelque mauvaise humeur ; la seconde, Julia Grisi parut, et l’on n’y pensa plus. De même il en sera pour Damoreau et tôt ou tard on l’oubliera, comme on a oublié pour elle Mme Rigaut, Mme Pradher, et tant d’autres qui furent célèbres et fêtées ; et dont on ne parle guère aujourd’hui. En somme, c’est un tort de se retirer avant le temps et de déserter, par une boutade d’amour-propre, une carrière où tant de sympathies vous accompagnent. Ah ! si vos ressources vous trahissaient, si le succès commençait à vous abandonner, à la bonne heure ; mais pas une note ne manque à votre voix, pas un diamant à vos roulades, et du côté des applaudissemens et des bouquets, vous n’avez pas à vous plaindre, il me semble. Vous avez souffert une injure, dit-vous ; on s’est montré ingrat à votre égard. Qu’importe ? ayez confiance et laissez au public, laissez à Mme Thillon le soin de vous venger. D’ailleurs, on ne contestera point qu’un auteur ait des droits absolus sur son œuvre : libre à lui de disposer de ses rôles comme il l’entend ; nul n’a rien à voir dans ses goûts, et ses caprices, s’il en a, ne regardent personne. Hier il croyait en vous, aujourd’hui Mme Thillon lui convient davantage ; l’esprit humain varie. Après tout, c’est un peu son affaire : laissez-le ; s’il se trompe, il en sera quitte pour payer son erreur assez cher en perdant la partie dont son œuvre est l’enjeu. On se souvient du bruit que firent à l’Opéra les débuts de Mlle Falcon ; jamais illustration ne fut plus rapide : la jeune fille ignorée la veille se vit tout à coup entourée des maîtres de la scène, et ce fut à qui lui donnerait un rôle dans sa partition. On préparait alors Gustave, et M. Auber, cédant à l’enthousiasme général, reprit le rôle d’Amélie qu’il avait destiné d’abord à Mme Damoreau, et l’offrit à la jeune élève du Conservatoire, dont l’astre, si tôt éclipsé, se levait alors. L’administration de l’Opéra, Nourrit surtout, s’émut beaucoup de l’aventure, qui du reste ne tourna au profit de personne. Mlle Falcon n’obtint, comme on sait, dans Gustave qu’un fort médiocre succès. Ne dirait-on pas que les mêmes circonstances se reproduisent aujourd’hui à l’Opéra-Comique, toujours au préjudice de Mme Damoreau ? Il est vrai que, pour deux rôles que M. Auber ôte à sa cantatrice favorite (si tant est qu’il les lui ait ôtés), de combien de merveilleux chefs-d’œuvre ne l’a-t-il pas enrichie ? et, s’il faut avouer que Mme Damoreau a contribué plus que personne au succès de M. Auber, peut-on dire que M. Auber soit resté étranger au succès de Mme Danoreau ? Donc, si l’auteur de l’Ambassadrice et du Domino noir a quelque tort à se reprocher envers son Henriette et son Angèle, il mérite bien qu’on les lui pardonne, et en bonne justice le maître et la cantatrice sont quitte l’un envers l’autre.



M. Liszt nous adresse la lettre suivante que nous nous empressons de publier :

« Monsieur,

« Dans votre revue musicale du 15 octobre dernier, mon nom se trouvant prononcé à l’occasion des prétentions outrées et des succès exagérés de quelques artistes exécutans, je prends la liberté de vous adresser à ce sujet une observation.

« Les couronnes de fleurs jetées aux pieds de Mlle Essler et Pixis par les dilettanti de New-York et de Palerme, sont d’éclatantes manifestations de l’enthousiasme d’un public. Le sabre qui m’a été donné à Pesth est une récompense décernée par une nation sous une forme toute nationale.

« En Hongrie, monsieur, dans ce pays de mœurs antiques et chevaleresques, le sabre a une signification patriotique, c’est le signe de la virilité par excellence, c’est l’arme de tout homme ayant droit de porter une arme. Lorsque six d’entre les hommes les plus marquans de mon pays me l’ont remise aux acclamations unanimes de mes compatriotes, pendant qu’au même moment le comitat de Pesth demandait pour moi des lettres de noblesse à sa majesté, c’était me reconnaître de nouveau, après une absence de quinze années, comme Hongrois ; c’était me récompenser de quelques légers services rendus à l’art dans ma patrie ; c’était surtout, et je l’ai senti ainsi, me rattacher glorieusement à elle en m’imposant de sérieux devoirs, des obligations pour la vie, comme homme et comme artiste.

« Je conviens avec vous, monsieur, que c’était, sans nul doute, aller bien au- delà de ce que j’ai pu mériter jusqu’à cette heure. Aussi, ai-je vu dans cette touchante solennité l’expression d’une espérance encore bien plus que celle d’une satisfaction. La Hongrie a salué en moi l’homme dont elle attend une illustration artistique après toutes les illustrations guerrières et politiques qu’elle a produites en grand nombre. Enfant, j’ai reçu de mon pays de précieux témoignages d’intérêt et les moyens d’aller au loin développer ma vocation d’artiste. Quand après de longues années le jeune homme vient lui rapporter le fruit de son travail, et l’avenir de sa volonté, il ne faudrait pas confondre l’enthousiasme des cœurs qui s’ouvrent à lui, et l’expression d’une joie nationale, avec les démonstrations frénétiques d’un parterre dilettante.

« Il y a, ce me semble, dans ce rapprochement, quelque chose qui doit blesser un juste orgueil national, et des sympathies dont je n’honore.

« Agréez, etc. « F. LISZT. »

Hambourg, 26 octobre 1840.

Le lecteur appréciera les motifs de cette lettre. M. Liszt s’étonne qu’on ait eu l’imprudence de le citer entre Mlle Elssler et Mlle Pixis. Le jeune pianiste veut sans doute qu’on le nomme entre Beethoven et Mozart. Nous attendrons pour cela que M. Liszt ait écrit la sonate fantaisie ou l’ouverture de la Flûte enchantée, par exemple ; jusque-là M. Liszt restera pour nous ce qu’il est, un exécutant prodigieux, un virtuose du premier talent, et nous ne croyons pas lui faire injure en le classant auprès de sujets distingués dont la scène s’honore. Mi. Liszt traduit avec ses doigts l’inspiration des maîtres absolument comme Mlle Pixis, ou toute autre cantatrice, le fait avec son gosier. Quant à sa nationalité hongroise, dont on peut, du reste, se convaincre au style de sa lettre, personne ne songe à la lui contester, bien qu’il y ait quelque chose de singulier dans ces fastueuses démonstrations patriotiques chez des hommes qui ne se contentent pas de venir nous demander des applaudissemens et des couronnes, mais prétendent encore se mêler à tous nos mouvemens et vivre avec la France dans une communion fraternelle, comme ils disent. Serait-ce donc qu’il suffit d’être pianiste pour avoir toujours là une nationalité dont on se pare selon les circonstances, et qu’on endosse à sa guise ? « Je suis Français, voyez mes passions philosophiques et sociales ; je suis Hongrois, voyez mon sabre. Non, monsieur Liszt, vous n’êtes ni Français ni Hongrois, vous êtes, comme tous les virtuoses, de tous les pays où l’immortelle voix de la mélodie est comprise. Aujourd’hui c’est le grand duc de Toscane qui vous fête, demain ce sera la reine d’Angleterre, un autre jour l’impératrice de Russie, qui, après une de ces magnifiques séances où vous passez, par votre art merveilleux, de l’inspiration sauvage et fougueuse de Beethoven, aux mélancoliques sérénades de Schubert, vous dira dans son ravissement ces paroles charmantes : « Comment, après l’orage de tout à l’heure, avez-vous pu trouver encore ce délicieux clair de lune ? » Et vous amoncelez tous ces trophées, vous mêlez toutes ces couronnes, et vous avez raison, car votre art, à vous, n’a point de nationalité, car il ne parle pas une langue, mais les langues, ainsi que dit saint Paul, que vous connaissez bien. Oui, monsieur Listz, à défaut de vos sentimens philosophiques et religieux, le piano eût fait de vous l’homme de l’humanité ; c’est pourquoi nous persistons à croire que l’hommage de Pesth est une chose beaucoup moins nationale, que vous ne vous l’imaginez, et que ces magnats dont vous parlez étaient des dilettanti déguisés, qui eussent mieux fait peut-être de vous donner quelque magnifique piano, et de réserver pour une autre occasion le sabre de Mathias Corvin ou de Zriny.




ESSAI SUR PARMENIDE D’ELÉE, par M. Fr. Riaux. — Dès qu’on a étudié quelque peu l’histoire de la philosophie ancienne, on entrevoit, on devine, au moins d’une manière générale et sommaire, l’importance des doctrines éléatiques. Long-temps méconnues, ou plutôt mal interprétées, elles n’ont été définitivement mises dans leur vrai jour que par les ingénieuses et profondes restitutions qu’a tentées M. Cousin, à propos de Xénophane et de Zénon. Encouragé par l’exemple du maître, M. Riaux à son tour tente de porter la lumière sur le point le plus élevé, mais aussi le plus difficile, le plus ardu, de l’éléatisme, sur les fragrnens de Parménide. Ce travail spécial épuise le sujet dans tous les sens ; c’est une reconstruction, aussi complète qu’elle pouvait l’être, de la biographie, du système, de la polémique, qui se rapportent à l’auteur du περί φύσεως.

Le livre de M. Riaux contient quatre parties distinctes. La première n’est autre chose qu’une introduction. L’auteur commence par y énumérer en les jugeant avec beaucoup de réserve, les publications antérieures dont Parménide a été l’objet, et ce n’est pas sans plaisir que nous avons retrouvé en tête de cette liste le nom de Henri Estienne. Ainsi les vers du célèbre éléate semblaient appartenir plus particulièrement à l’érudition française. C’est en France que ces précieux débris, que ce chant antique du panthéisme primitif, ont été publiés pour la première fois ; c’est en France aussi qu’un travail sérieusement définitif devait s’accomplir sur les fragmens mutilés de l’œuvre de Parménide. Après Henri Estienne, Joseph Scaliger s’occupa du poème de la Nature ; mais son travail est resté enfoui dans les manuscrits de la bibliothèque de Leyde, et il s’écoula deux cents ans avant que Fülleborn donnât une nouvelle édition de Parménide. Notre siècle, curieux de ces antiquités philosophiques, et dont l’esprit inquiet s’est éveillé sur tant de points, ne pouvait manquer de s’attaquer à l’éléatisme. L’auteur du περί φύσεως en particulier a été l’occasion de plusieurs travaux remarquables. M. Amédée Peyron, en 1810, donna un texte plus correct, d’après un manuscrit de la bibliothèque de Turin. Trois années plus tard, dans ses Commentationes eleaticae, M. Brandis déploya, à propos de Parménide, toute l’inépuisable abondance de son érudition, toute l’exactitude de sa philologie scrupuleuse. Enfin, plus récemment, en 1835, un savant hollandais, qui remplit dans son pays de hautes fonctions universitaires, M. Simon Karsten, a commencé une vaste publication sur les prédécesseurs de Platon. Parménide devait avoir et a eu sa place, une place notable, dans cette entreprise où il n’occupe pas moins d’un volume. Au point de vue philologique, M. Karsten semble avoir épuisé le sujet, quoique des grammairiens raffinés puissent peut-être le contredire sur des subtilités de détail. Le texte de M. Karsten peut donc être regardé comme définitif ; après lui il n’y a plus que des infiniment petits à glaner. On ne saurait donner les mêmes éloges à la partie dogmatique du livre de M. Karsten. La reconstruction de la doctrine de Parménide manque de puissance et d’étendue ; si l’on excepte le côté cosmologique, qui est traité avec une érudition très informée et perspicace, il n’y a là qu’une ébauche fort imparfaite de l’éléatisme. M. Riaux s’est efforcé avant tout de remplir la lacune laissée par ses prédécesseurs. Après les philologues, le philosophe ; après la lettre, l’esprit. Mais, avant d’aborder la théorie éléatique, il y avait à vider une question de chronologie. Plusieurs opinions, et des opinions tout-à-fait divergentes, ont été émises au sujet de l’époque précise à laquelle est né Parménide. M. Riaux s’est livré sur ce point à une discussion un peu longue, malgré les autorités graves qu’il fallait combattre. De la sorte, toutefois, la naissance du philosophe se trouve fixée à l’an 519 avant J.-C. C’est un point de chronologie qui est désormais acquis à la science.

La seconde partie du livre de M. Riaux est sans contredit la plus importante et la plus originale. C’est une restitution étendue, développée, du système de Parménide. Xénophane avait déjà inauguré la théorie de l’unité absolue. Sa doctrine, en précisant la donnée idéaliste de Pythagore, avait enfin l’idée de l’unité sous sa forme propre comme idée, et non comme ombre dans la science et dans la dialectique. Mais l’enseignement de Xénophane était encore imprégné des couleurs et des souvenirs de l’Ionie. Sa théorie conservait, pour ainsi parler, quelque chose de double ; c’était un mélange, non une doctrine d’une seule pièce. Parménide, dès son premier pas dans la carrière qu’il devait parcourir avec tant d’éclat et de hardiesse, déclara son divorce avec les données des sens, avec les croyances du sens commun. Il prétendit que les réalités extérieures ne sont que des apparences, des chimères, et que la vérité ne se trouve que dans les conceptions de la raison. Le tort de la plupart des historiens de l’école d’Elée est de n’avoir pas osé donner au système de Parménide son véritable caractère, et d’avoir craint de le montrer aussi exclusif qu’il l’était. De peur de le représenter comme une doctrine extravagante, ils l’ont dénaturé, ils l’ont faussé. M. Riaux restitue à ce système son véritable point de départ et son criterium exclusivement rationnel, et en cela il a parfaitement raison. Pour être juste envers une théorie, il ne faut pas craindre d’en pénétrer les profondeurs et même les abîmes ; il ne faut ni en déguiser les côtés faibles, ni en dérober les exagérations sous le voile indulgent des commentaires. C’est en procédant avec suite et fermeté, comme l’a fait M. Riaux, qu’on voit Parménide poser d’abord l’unité absolue de l’être, et en tirer successivement, par une dialectique serrée et subtile, la continuité, l’indivisibilité, puis l’immobilité absolue de l’être dans l’espace et dans la durée, la perfection absolue, et enfin l’identité de l’être et de la pensée de l’être.

Dans sa physique (à laquelle, d’ailleurs, il n’attache aucune certitude, aucun caractère scientifique), Parménide admettait deux principes : d’un côté le feu ou la lumière, de l’autre la nuit ou la matière épaisse et lourde ; puis différens cercles composent le ciel, et la Nécessité règne en souveraine au milieu des trois parties de l’univers. On remarque dans cette cosmologie de très curieuses opinions au sujet de la voie lactée, des tremblemens de terre, et surtout au sujet de l’origine du genre humain, de l’ame et de l’identité de la sensation et de la pensée.

Après une exposition étendue du système de Parménide, il importait de suivre les traces et l’influence de ce système, d’abord dans l’école d’Élée, ensuite dans toute l’antiquité. C’est ce qu’a fait M. Riaux dans la troisième partie de son Essai, qui n’est ni la moins curieuse, ni la moins importante. On y distingue, par exemple, sur Mélissus des recherches qui révèlent, pour la première fois, la véritable valeur de la tentative que fit ce philosophe pour soustraire l’éléatisme aux attaques de l’empirisme. Mais ce qui est plus important, c’est la critique de Parménide par Platon et par Aristote, par Platon surtout.

Le fondateur de l’académie, pour renverser la sophistique, remonta jusqu’au systèmes où les sophistes étaient allés chercher des armes au profit de leur scepticisme ; c’est de la sorte qu’il fut conduit à l’examen de l’empirisme et de l’éléatisme. Cette partie de la philosophie platonicienne, qui peut jeter un si grand jour sur la doctrine de l’illustre auteur du Phèdre, n’avait guère été élucidée jusqu’ici. M. Riaux, un des premiers, y a porté une active recherche, une intelligente lumière. Nous ne pouvons suivre l’auteur dans cette exposition polémique qui est un des plus remarquables chapitres de son livre. La critique de l’éléatisme par Aristote n’a, il faut le dire, ni la même valeur, ni le même mérite que celle de Platon. Aristote attaque les idées de Parménide avec une certaine âpreté ; mais sur les points où il a raison contre l’auteur du poème de la Nature, il se trouve presque toujours qu’il a été devancé par Platon. Le chapitre qui concerne Aristote n’est certainement pas le meilleur du travail de M. Riaux ; on n’y retrouve au même degré ni élévation de pensées, ni les qualités de style qui apparaissent à d’autres endroits de l’Essai. Je ferai le même reproche aux pages, fort intéressantes d’ailleurs, qui concernent la polémique des alexandrins. Il y a là quelque chose de trop hâté. La pensée n’a plus le même degré de rigueur, et l’absence de concentration se fait sentir.

Dans une quatrième et dernière partie, M. Riaux résume la théorie de Parménide et la juge. L’éléatisme, comme toute grande doctrine, contient du vrai et du faux. C’est un idéalisme très net et très tranché, mais un idéalisme naissant et qui n’a pu encore se fortifier par les épreuves que les systèmes analogues ont dû traverser plus tard. Son côté faible est de nier arbitrairement la connaissance sensible et de s’appuyer sur l’abstraction pour atteindre la réalité. Mais, en revanche, Parménide fit ressortir la notion d’unité qui est impliquée dans la notion de tout être ; puis il se servit le premier, sous la forme d’un principe général, du principe de causalité, et signala la notion de l’être nécessaire comme la notion fondamentale de la philosophie. Dans l’histoire aussi l’éléatisme a eu un rôle qui n’est pas sans grandeur ; l’empirisme ne s’est jamais relevé des coups qu’il lui porta.

M. Riaux, dans sa conclusion, est conduit à ramener le système de Parménide à un système de logique et de dialectique pris dans le sens le plus étendu. Il aurait dû, selon nous, faire ressortir avec plus d’insistance le caractère panthéistique de l’école des éléates, non pas que l’ontologie de Parménide doive être mise sur la même ligne que l’ontologie de Spinosa ; mais, si imparfaite qu’elle soit, elle semble la première forme du panthéisme idéaliste. Sans doute M. Riaux a signalé avec force la formule que « l’être est identique à la pensée ; » mais il a évité à tort les comparaisons récentes, les rapprochemens de noms propres. Fichte, Hegel, M. Schelling, rappelaient des théories qu’il eût été piquant et légitime de mettre en regard des fragmens du περί φύσεως. Nous regrettons que M. Riaux n’ait pas osé aborder cette partie moderne de son sujet. II ne fallait pas craindre d’être amené comme conclusion au vieux proverbe : Nu novi sub sole.