Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1840

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Chronique n° 205
31 octobre 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 octobre 1840.


Le ministère du 1er mars n’est plus. La cause qui a déterminé sa retraite est trop connue et a trop occupé les mille voix de la presse pour que nous revenions tardivement sur une question épuisée. Ce qui vient de se passer n’a rien de contraire au droit : cela est évident. Quant à l’appréciation politique de la mesure, nous sommes de ceux qui, dans l’intérêt de tous, auraient désiré que le cabinet du 1er mars pût, sous sa responsabilité, présenter aux chambres son programme, le discours où il avait résumé sans détours toute sa politique, la politique du memorandum et de la note du 8 octobre.

Quoi qu’il en soit, le pays doit se féliciter de voir les ressorts du système représentatif jouer librement et avec sincérité. Le cabinet, en se retirant, a rendu un hommage éclatant, un hommage qui l’honore, au principe de notre gouvernement. La question n’arrivera pas moins devant les chambres dans toute sa pureté. En dernière analyse, rien ne peut faire que les trois pouvoirs ne soient appelés à décider nettement, catégoriquement, le maintien ou l’abandon de la politique, ferme sans doute, mais très modérée, de la note du 8 octobre.

Le cabinet du 1er mars a laissé des traces profondes et lumineuses de son passage aux affaires. Soutenu par des opinions politiques vives, ardentes, trop impatientes peut-être, il ne s’est pas écarté un instant de cette juste mesure que la saine politique lui commandait. Ses actes en font foi. On lui a reproché le bruit qui se faisait autour de lui. Et quel est le cabinet dont les amis, les protecteurs, n’aient plus d’une fois troublé la marche par leur bruit et par leurs imprudences ? Nous ne savons si les autres cabinets ont pu toujours échapper au danger de ces influences extérieures ; mais tout le monde a pu se convaincre, en lisant les pièces publiées, que M. Thiers a toujours conservé la possession de lui-même au point de s’attirer plus d’une fois de vives attaques et de sévères reproches qui ne lui venaient pas d’un camp ennemi. Nous sommes persuadés que, le cas échéant, M. Thiers pourra donner des preuves irrécusables et frappantes de la politique sensée, prévoyante, honnête et digne, qu’il n’a pas cessé de suivre dès le premier jour où la question d’Orient a dû fixer son attention.

Le cabinet du 29 octobre s’est chargé d’une tâche qui, selon le point de vue où l’on se place, peut paraître trop facile ou trop difficile.

S’agit-il de maintenir sérieusement, de continuer sans la fausser la politique du 8 octobre ? tout est bien : le rôle est facile pour des hommes fermes, résolus ; seulement il ne sera pas aisé d’expliquer pourquoi ce rôle a dû être joué par d’autres acteurs que ceux qui l’ont créé.

S’agit-il d’abandonner plus ou moins habilement la politique du 8 octobre ? le rôle serait difficile ; hélas ! il serait plus que difficile.

Empressons-nous d’ajouter que nous ne supposons à personne un projet de cette nature. Nous sommes convaincus que la note du 8 octobre, que cet acte si mûrement délibéré, si solennel, est devenu la base, pour tout le monde, de notre politique à l’endroit de l’Orient. Par la note du 8 octobre, nous entendons la possession héréditaire de l’Égypte dans la famille de Méhémet-Ali, et une transaction honorable pour le reste.

Certes, ce n’est pas nous qui pourrions soupçonner le maréchal Soult, et M. Guizot, et M. Villemain, et le brave amiral Duperré, de vouloir substituer à la politique du 8 octobre une politique de honte et de faiblesse. Loin de là : nous croyons fermement que le nouveau ministère n’hésitera pas : à faire sienne la politique de ses prédécesseurs, à le déclarer formellement devant les chambres, et à se montrer toujours prêt à faire de cette politique une question de cabinet. Qu’on se demande, en effet, où irait la France en se retirant en arrière de la ligne tracée par le memorandum et la note du 8 octobre, en arrière de cette ligne que nul n’a pu taxer de trop avancée, et que les amis les plus sincères de la paix ont formellement reconnue comme nécessaire à l’équilibre européen et à la dignité de la France. Les étrangers eux-mêmes, les signataires du traité du 15 juillet, ont été forcés d’avouer que le gouvernement français, en résumant sa politique dans la note du 8 octobre, n’avait rien fait d’excessif, rien dit d’incompatible avec son désir sincère de maintenir une paix honorable, rien avancé qu’un gouvernement fort et modéré ne dût soutenir jusqu’au bout. Aussi ont-ils cherché à pallier le décret de déchéance lancé contre Méhémet-Ali ; ils l’ont attribué à l’ardeur par trop belliqueuse du divan ; ils ont donné à entendre que, si le vice-roi était bien sage, il pourrait être relevé de cette nouvelle disgrâce. Évidemment le décret du sultan n’était qu’une émanation fort directe des conventions signées à Londres. Qu’importe ? Le langage des puissances prouve qu’elles ne peuvent se dissimuler l’énormité de la mesure, et dès-lors il est évident que la politique de la France, telle qu’elle a été résumée dans la note du 8 octobre, bien loin de devoir être taxée d’exagération, pourrait à la rigueur être accusée de quelque mollesse. La France s’est placée sur une ligne que les signataires du traité de Londres reconnaissent eux-mêmes avoir été franchie, en paroles du moins, par la Porte, fort imprudemment, et contre leur gré. Nous ne croyons nullement à la sincérité de ces regrets ; nous sommes persuadés que si la France était demeurée spectatrice impassible des exploits de l’alliance anglo-russe, et n’avait appuyé sa diplomatie d’un armement considérable, les bombes anglaises auraient, à l’heure qu’il est, foudroyé Alexandrie, incendié la flotte égyptienne, et qu’on aurait essayé de faire en Égypte ce qu’on a voulu faire en Syrie, c’est-à-dire réaliser la déchéance du pacha avant de la lui notifier. Mais, quoi qu’il en soit de nos opinions, toujours est-il que la politique du 8 octobre est d’autant plus digne d’être maintenue, maintenue avec fermeté, avec sincérité, dans son principe et dans toutes ses conséquences, que l’étranger lui-même a été forcé de reconnaître qu’il n’y avait rien là d’incompatible avec la paix, telle que la France a droit de la vouloir, avec une paix digne et honorable.

Aussi, répétons-le, sommes-nous profondément convaincus que la politique du 29 octobre ne sera que le maintien et la continuation de la politique du 1er mars. M. Guizot, l’honorable représentant de la France à Londres pendant l’administration de M. Thiers, ne peut en vouloir, je dis plus, en concevoir une autre, une autre qui soit moins digne et moins ferme.

Dès-lors, il faut bien le dire, se représente nécessairement à l’esprit cette question : Pourquoi le cabinet se compose-t-il d’autres hommes que ceux qui ont envoyé aux puissances la note du 8 octobre ?

Voulaient-ils, en abordant les chambres, dépasser cette limite ? Le contraire est positif ; le cabinet du 29 octobre ne l’ignore pas ; MM. Thiers, Rémusat, Cousin, Jaubert, ne sont pas plus les représentans de la guerre révolutionnaire, de la guerre pour la guerre, que MM. Guizot, Soult, Villemain et Teste. Si de vaines déclamations venaient, dans les chambres, assaillir le cabinet du 1er mars, les réponses seraient péremptoires, et ces réponses, loin d’être contredites, seraient appuyées par les ministres du 29 octobre. Ils connaissent les faits, et leur loyauté ne leur permettrait pas de les dissimuler.

Il faut cependant trouver une différence autre que celle de la date entre le 1er mars et le 29 octobre. Des hommes éminens ne viennent pas prendre une place uniquement pour l’occuper ; s’ils n’espéraient pas y apporter quelque chose de nouveau et qui leur soit propre, ils auraient été les premiers à donner à la couronne et au cabinet qui vient de se retirer, le conseil de présenter aux chambres la politique du 8 octobre, sous la responsabilité de ses auteurs. Ils auraient promis leur concours, et auraient respectueusement décliné le premier rôle. Le contraire étant arrivé, ils ont donc la certitude ou l’espérance d’apporter au gouvernement du pays une pensée qui leur est propre, des moyens que le cabinet du 1er mars n’avait pas.

Ici nous pourrions nous arrêter et attendre les paroles solennelles que la France entendra le 5 novembre. Les faits, et des faits si prochains, ne doivent pas être remplacés par des conjectures intempestives. Les nôtres seraient complètement hasardées ; la pensée, les espérances, les projets du cabinet, nous sont absolument inconnus. Nous attendons, et notre vieille estime pour les directeurs de la politique du 29 octobre nous fait espérer que les droits de la France ne seront pas méconnus, que son honneur et sa dignité seront rigidement maintenus. « Rien d’important (a dit celui qui fut l’adversaire du maréchal Soult dans les plaines de Toulouse), rien d’important ne peut s’accomplir en Europe sans la coopération de la France, à moins d’amener une conflagration générale. » Nul ne peut vouloir en France être moins français que le duc de Wellington.

Ce que tout homme sensé et convaincu comme nous de la loyauté et de la dignité de la nouvelle politique peut, sans crainte d’erreur, affirmer dès cette heure, c’est que les différences entre le 1er mars et le 29 octobre, à l’endroit de la politique extérieure de l’Orient, ne porteront pas sur le but, mais uniquement sur les moyens. On croira probablement que le but peut être atteint sans pousser plus loin, pour le moment, nos démonstrations militaires, nos levées d’hommes, nos dépenses extraordinaires ; qu’il suffit d’achever et d’organiser ce qui a été commencé, sans y ajouter immédiatement de nouveaux efforts ; que les puissances ne veulent pas nous endormir pour nous prendre ensuite au dépourvu lorsque le moment d’un éclat décisif sera arrivé, au printemps prochain ; qu’elles ont le désir sincère de renouer avec nous, et que ce désir leur est commun à toutes, car si la Russie ou l’Angleterre ne l’avaient pas, à quoi serviraient les phrases entortillées, le langage aigre-doux de Vienne et de Berlin, de deux cabinets qui évidemment n’ont plus la possession d’eux mêmes ? Peut-être a-t-on pensé que ces dispositions pacifiques pourraient, si elles étaient réelles, amener plus promptement un arrangement honorable avec un cabinet nouveau ; peut-être aussi s’est-on laissé dire qu’un cabinet s’appuyant sur la gauche, sur la gauche dont le langage est souvent si vif, et dont le respect pour les traités de 1815 n’est pas très-profond, est moins heureusement placé pour traiter avec avantage, et pour conclure une paix qui soit honorable pour tous, qu’un cabinet conservateur, s’appuyant sur la droite dont le langage a toujours été modéré, conciliateur, pacifique.

Nous ne voulons pas rechercher aujourd’hui ce qu’il peut y avoir de plausible et de hasardé, de vrai et d’exagéré dans ces conjectures et dans ces moyens. Avant de les discuter, il importe de connaître au juste la pensée du cabinet, cette pensée que sans doute il va nous révéler tout entière dans le discours de la couronne, ainsi que le 1er mars avait voulu nous faire connaître la sienne en chargeant M. de Rémusat de donner, avec son style net, spirituel et précis, un résumé fidèle et lucide, l’expression pratique, de la politique du 8 octobre.

Dans tous les cas, il ne peut échapper aux membres du nouveau cabinet quelle énorme différence il y a, même au point de vue de la responsabilité ministérielle, entre une politique qui, sans discontinuer les armemens, se montre toute disposée à traiter, et une politique qui, pour se montrer disposée à traiter, n’armerait pas. La seconde peut, il est vrai, épargner de grosses sommes au pays ; mais si elle venait à échouer ! Cette politique ménagère est condamnée au succès, car malheur au pays si elle échoue ! Il ne pourrait que subir un affront ou se jeter, coûte que coûte, dans la plus déplorable des guerres, dans la guerre révolutionnaire.

Ces réflexions sont vulgaires, nous nous empressons de le reconnaître ; nous ne les méprisons pas, toutefois, convaincus que nous sommes que la saine politique n’est que du gros bon sens. L’histoire a mille fois prouvé qu’il en est du gros bon sens comme des gros bataillons. Il finit presque toujours par avoir raison.

Au surplus, et le bon sens, et la plus fine sagacité, et la prudence, ne manqueront pas dans le nouveau cabinet. Nous ne nous défions pas des hommes ; nous sommes inquiets de l’état des choses, de la pente sur laquelle le cabinet s’est placé. La question extérieure ne se présente plus à nos yeux dégagée de la question intérieure ; elles vont bientôt, nous le craignons du moins, se rattacher l’une à l’autre et rendre ainsi la situation de plus en plus compliquée et difficile.

Ce n’est pas chez nous une opinion nouvelle, une pensée conçue à l’occasion de la dernière crise ministérielle ; nous l’avons toujours dit, et sous le ministère du 12 mai et lors de la crise qui enfanta le 1er mars : l’union des conservateurs avec le centre gauche et tout ce qu’il y a de gouvernemental dans la gauche constitutionnelle, un gouvernement assis sur cette base large et solide, peuvent seuls donner au pays toute la puissance dont il a besoin pour contenir sans lutte et sans danger la révolution à l’intérieur, la contre-révolution au dehors, c’est-à-dire pour assurer le repos de la France et la paix de l’Europe. Nous avons toujours fait des vœux bien ardens et bien inutiles, il est vrai, pour que toutes les opinions constitutionnelles et monarchiques puissent se rencontrer sur le même terrain et agir dans le même but général, tout en reconnaissant qu’il pouvait se trouver des différences notables dans les questions secondaires d’administration et de législation.

Le 12 mai réalisait, pour ainsi dire, en miniature notre pensée ; si M. Thiers s’y fût trouvé à côté de M. Dufaure, et M. Guizot à côté de M. Cunin-Gridaine, suivis chacun de son armée, le problème aurait été à peu près résolu. M. Thiers, M. Dufaure, M. Passy, auraient pu servir d’intermédiaires entre les conservateurs et la gauche gouvernementale, et lui préparer une participation équitable dans l’administration du pays.

Au 1er mars, c’était sous l’empire de la même pensée que nous avons adjuré les conservateurs de ne pas repousser le cabinet de M. Thiers, de ne pas le forcer, malgré lui, à s’appuyer principalement du centre gauche et de la gauche, de lui permettre de prendre une position impartiale, élevée, autour de laquelle il aurait rallié les hommes gouvernementaux de toutes les opinions constitutionnelles. Qu’y avait-il là d’insurmontable pour un cabinet qui comptait au nombre de ses membres MM. De Rémusat, Jaubert, Cousin, et qui avait pour ambassadeur à Londres M. Guizot ? Rien, abstraitement parlant ; en fait, un obstacle énorme, invincible, les passions des hommes, des animosités invétérées, des rivalités haineuses, et cet oubli des grandes choses et des plus nobles intérêts qui n’est que trop le caractère de notre temps, le signe de notre incrédulité et de notre lassitude.

On sait ce qui est arrivé. Les conservateurs n’ont pas cherché à renverser le cabinet du 1er mars, mais ils ne lui ont jamais pardonné d’être.

Il se retire aujourd’hui devant une question de politique extérieure, il se retire noblement, loyalement, d’une manière toute légale, sans bruit, donnant lui-même le conseil d’appeler aux affaires l’homme éminent que les conservateurs, avec une rare ingratitude, avaient abandonné, l’homme dont nous leur disions qu’ils seraient très heureux de retrouver les talens et la direction, le jour où ils voudraient essayer quelque chose de sérieux et de durable.

M. Guizot retrouve son armée, une armée débandée qui rentre sous les lois de la discipline. C’est bien. M. Guizot en reprend le commandement, c’était inévitable ; M. Guizot ne pouvait pas, sans s’annihiler politiquement, refuser de reprendre, à la tête de son parti, la place qui lui appartient. Dès le moment que le cabinet de M. Thiers n’avait pas trouvé grace devant la plupart des conservateurs, il en résultait comme une conséquence nécessaire que le cabinet de M. Thiers devenait, malgré ses divers élémens, un cabinet de centre gauche s’appuyant sur la gauche, et que le jour où il viendrait à se retirer, il serait remplacé par une administration du centre droit s’appuyant sur la droite. C’était encore une nécessité. Aussi, avons-nous, dès le premier moment, affirmé, et certes par pure conjecture, que MM. Dufaure et Passy, malgré leur éloignement de M. Thiers, refuseraient de faire partie de la nouvelle administration.

Maintenant que doit-on attendre ? Certes, nul mieux que nous ne connaît les principes modérés, les idées larges, l’esprit libre de M. Guizot ; mais il ne s’agit pas pour nous de savoir ce que sera, ce que fera M. Guizot. Nous le savons, sans que M. Guizot, sans que personne nous le dise. Nous savons que le jour où M. Guizot ne pourra plus faire prévaloir sa pensée, sa conviction dans les affaires de son pays, il les quittera. Il ira dans sa modeste demeure et attendra que les évènemens lui donnent raison, et que le tour de la roue le ramène au sommet. Ce qu’il importe de savoir, c’est ce que sera, ce que fera le parti de M. Guizot, le parti conservateur. Écoutera-t-il la voix ferme et prudente de son chef ? Ne voudra-t-il pas voir dans l’avènement du nouveau cabinet une victoire ? Ne voudra-t-il pas en abuser ? Sans doute, laissé à lui même, loin de toutes provocations, de toute attaque, le parti ne s’emporterait pas. Sans doute, si, comme on le désire, le ministère trouvait appui sur tous les bancs de la chambre, depuis M. de Lamartine jusqu’à MM. Thiers et Dufaure inclusivement, le parti gouvernemental serait très fort et partant modéré. Ce serait sous une autre forme la réalisation, en grande partie du moins, de nos vœux, cette fusion, ou du moins ce concours, qui seuls peuvent donner au pouvoir des garanties si nécessaires de puissance et de stabilité. Hélas ! on sait à quoi s’en tenir sur ces utopies. Les hommes qui ne veulent pas se réunir pour partager le pouvoir, se réuniront-ils pour l’assurer dans les mains qui l’ont saisi tout entier ? Dieu le veuille ! mais, avant de le croire, il faut attendre des preuves.

Ce qu’il y a de plus probable, ce qui est le plus à craindre, c’est que les hommes d’opinion intermédiaire ne se tiennent à l’écart, les uns renfermés dans une hostilité muette, les autres dans une amitié froide et critique. En même temps, la gauche dynastique, refoulée vers l’extrême gauche d’autant plus vivement qu’elle était plus près des affaires, formera de nouveau une phalange redoutable dans laquelle se laissera inscrire plus d’un homme du centre gauche. Les attaques seront fougueuses, les paroles acerbes, injurieuses, les débats tumultueux, désordonnés. C’est alors que la question extérieure, se dénaturant, ne sera plus qu’un moyen violent et déplorable, une arme pour la question intérieure. C’est alors que le parti conservateur, représenté tous les jours, et à tort sans doute, comme le parti de la paix à tout prix, se trouvera directement aux prises avec le parti de la guerre révolutionnaire. C’est alors que pourront, malheureusement, recommencer ces luttes intestines qui peuvent mettre le pays à deux doigts de sa perte, aujourd’hui que ces luttes auraient lieu en présence de l’Europe ébranlée par la question orientale, que le canon tonne sur les côtes de la Syrie, et que des évènemens graves pourraient, d’un instant à l’autre, ajouter à la fougue des passions et à l’agitation des esprits. Enfin, c’est alors que le parti conservateur aura besoin de se rappeler plus que jamais qu’il n’y a de force réelle que dans la modération, qu’il n’y a de fermeté que dans le bon droit. S’il l’oubliait, la lutte se transformerait à l’instant même en un combat à mort entre la révolution et les ultra-conservateurs, et Dieu seul pourrait en prévoir le résultat.

Notre vœu le plus sincère est de voir ces tristes prévisions s’évanouir complètement. Mais si, par malheur, elles devaient se réaliser, c’est alors que tous les hommes que la passion n’aurait pas aveuglés, que tous les amis éclairés de notre monarchie et de nos institutions essaieraient enfin de se réunir dans un grand faisceau, et de former entre les deux partis extrêmes, non un tiers parti critique et dissolvant, mais un tiers-parti politique, gouvernemental, faisant face également à tous les excès, à toutes les exagérations, repoussant également et ceux qui voudraient humilier la France, et ceux qui prétendraient la lancer sur l’Europe comme une horde de barbares avides de butin et de carnage. Dans ce faisceau, nous retrouverions et les ministres du 1er mars et les ministres du 29 octobre, et nous aurions, s’il en était encore temps, un gouvernement fort, une administration qui ne vivrait pas au jour le jour, à la merci de quelques voix flottantes dans le parlement ; car il est à craindre qu’au bout de peu de temps la chambre ne se trouve de nouveau coupée en deux, et cependant jamais la France n’a eu un plus grand besoin de montrer au monde une administration solidement assise et sûre de son avenir. C’est le vice capital de l’administration nouvelle que d’avoir une base trop étroite. Nous n’en faisons pas un reproche. On a essayé de l’élargir ; les moyens ont manqué. Pourra-t-on l’élargir plus tard ? C’est possible, si la modération est grande, la prudence constante, la politique élevée ; si on se tient surtout en garde contre le penchant de tout parti occupant seul le pouvoir, qui est de tomber en coterie.

A vrai dire, tout est devenu difficile le jour où les deux hommes qui repré sentent dans la chambre des députés les deux nuances du parti gouvernemental se sont séparés. C’est là un fait capital dont les conséquences pèseront longtemps sur l’administration du pays. M. Thiers et M. Guizot, en se séparant, ont enlevé au pouvoir la moitié de sa force. On a beau s’agiter, et tenter toutes les combinaisons possibles, nul ne fera que la puissance politique de celui qui n’est pas au banc des ministres profite au cabinet. M. Thiers était faible de l’absence de M. Guizot, bien que M. Guizot ne fût plus à la tête de son parti M. Guizot sera faible de l’absence de M. Thiers. Ce sont deux moitiés d’un tout politique dont aucune, quelque considérable qu’elle soit par elle-même, ne peut reproduire ce gouvernement puissant qui a laissé de si nobles souvenirs au pays.

Mais il est inutile d’insister sur ces faits accomplis et sans remède. Ce que tout homme sensé et ami de son pays doit désirer aujourd’hui, c’est que l’administration trouve les moyens de surmonter les circonstances difficiles où elle se trouve placée. Le pays a besoin, avant tout, d’être gouverné : il faut savoir gré aux hommes chargés du pouvoir, du courage et du dévouement dont ils ont fait preuve en l’acceptant.

Les mauvaises passions ne cessent de s’agiter. Un attentat abominable est venu de nouveau contrister la France et a prouvé qu’il faut redoubler de vigilance, si on ne veut pas livrer la société à une poignée de forcenés pour qui il n’y a rien de sacré.

L’Espagne a malheureusement réalisé toutes nos prévisions. Espartero a assumé sur lui une terrible responsabilité. Il nous est impossible de croire qu’il ait la main assez forte pour fonder un gouvernement au milieu des passions locales et brutales qui agitent l’Espagne.

La politique coûte cher à l’Université. Au 1er mars, elle lui enleva M. Villemain ; aujourd’hui elle lui enlève M. Cousin, et si le cabinet du 29 octobre venait à se retirer sans être remplacé par celui du 1er mars, très probablement l’Université aurait à regretter à la fois la perte de ces deux hommes éminens, qui lui ont rendu et qui peuvent lui rendre encore de si grands services. M. Cousin a signalé son administration par des innovations importantes. Il a montré dans ses réformes et dans les institutions qu’il a fondées tout ce que peut un esprit hardi et pratique, éclairé par de profondes méditations sur l’enseignement public et par une longue expérience.

Les vicissitudes ministérielles privent l’administration d’un autre de ses collaborateurs les plus actifs et les plus habiles. M. Vivien avait quitté le conseil d’état pour prendre les sceaux. Le pays n’oubliera pas l’attention scrupuleuse et sévère, la haute impartialité qu’il a apportée dans le choix des magistrats. Nous regrettons que sa retraite vienne interrompre les travaux importans auxquels il se livrait avec une ardeur soutenue. Le département de la justice a besoin d’hommes actifs et zélés. Il serait temps d’occuper les chambres des nombreuses réformes que réclament notre législation civile, notre procédure, notre organisation judiciaire. Cela vaudrait bien les stériles et bruyans, débats de la politique.

REVUE LITTERAIRE




DANTE, nouvelle traduction. — LES ANCIENS TRADUCTEURS. — Dante est évidemment le plus grand poète des temps chrétiens, comme Homère est le plus grand poète des temps païens. La Divine Comédie est la sœur de l’Odyssée, littérairement et théologiquement, car l’Odyssée résume toute la théologie du paganisme, de même que la Divine Comédie résume toute la théologie du christianisme. Il est bien difficile d’expliquer le poème moderne à qui ne comprend pas parfaitement le poème ancien, et, quelque étrange que cela paraisse à dire, bien peu de gens le comprennent. En tête de ceux qui ne le comprennent pas, il faut, comme de raison, placer les traducteurs.

Il est donc important et urgent, pour les lettres françaises, qu’il se publie une traduction de l’Homère grec, ancien, authentique, et non plus de l’Homère francisé et modernisé du XVIIe et du XVIIIe siècle. C’est possible aujourd’hui, parce que les études historiques de ces vingt dernières années ont ouvert le sens de l’antiquité ; ce n’était pas possible autrefois, parce que le sens moral, religieux, domestique, on peut même dire littéraire, de l’ancienne Grèce n’était pas suffisamment connu. Racine avait assurément les qualités d’un grand poète, et il savait parfaitement le grec, mais il en savait peut-être beaucoup plus la lettre que l’esprit. En attendant qu’Homère soit expliqué dans toutes ses curiosités et dans toutes ses magnificences natives, nous sommes charmés d’annoncer au public lettré une traduction de Dante, son frère et certes son égal en poésie. Si notre opinion peut être de quelque poids en ceci, nous n’hésitons pas à dire que cette traduction nous paraît incomparablement la meilleure de toutes celles qui ont été faites.

Il y a deux sortes de difficultés, toutes deux fort grandes, à une traduction de Dante ; nous allons tâcher de les faire comprendre. La première espèce s’applique plus particulièrement à ce qu’on pourrait nommer des difficultés, de mots, la seconde à ce qu’on pourrait nommer des difficultés d’idées.

La Divine Comédie est datée de l’an 1300. Elle a donc été composée pendant les dernières années du XIIIe siècle, quelques années après la chronique de Joinville. Or, ce qui est arrivé en France depuis cette époque est arrivé à peu près également partout, c’est-à-dire que la langue a changé. De même que la langue de Joinville n’est pas celle de Voltaire, de même la langue de Dante n’est pas celle de Metastasio. Qui comprend la dernière ne comprend pas pour cela la première. Nous ne voudrions pas affirmer que le changement ait été aussi grand dans la langue italienne que dans la langue française ; mais il a été néanmoins assez grand pour arrêter quiconque n’a pu faire une étude littéraire et savante de l’italien de Dante et de Pétrarque. Ainsi, tous ceux qui ont appris assez d’italien pour lire Metastasio, Manzoni, Hugo Foscolo, et toute la littérature transalpine depuis un siècle, sont hors d’état de comprendre la Divine Comédie. Les personnes qui ont appris à suivre les airs de bravoure de Rubini et les romances de la Grisi n’en traduiraient pas deux tercets. En un mot, le maître d’italien proprement dit et ses élèves sont exclus de la lecture de Dante. En effet, le maître d’italien, en général, n’est qu’un pauvre réfugié, faisant de la littérature en amateur sur la terre d’exil, et il est en état d’enseigner la langue de Dante aux étrangers, à peu près comme les accusés d’avril leur enseigneraient la langue de Ville-Hardouin ou de Joinville. Il faut donc, de toute nécessité, pour traduire la Divine Comédie, un homme qui ait fait, comme nous disions, une étude littéraire et savante de l’italien du moyen-âge, et il est bien difficile que cet homme ne soit pas né et n’ait pas été élevé en Italie. Un Allemand, par exemple, serait-il en état d’apprendre assez bien le français pour comprendre également Pascal, Brantôme, Commines, Froissard, Joinville et Ville-Hardouin, six écrivains employant six français différens ? Cela nous semble d’une difficulté à peu près insurmontable. Il faut être né dans une langue pour en bien discerner les âges différens.

La difficulté que nous avons nommée difficulté des idées, est extrême dans la Divine Comédie, si bien qu’après avoir fait les études nécessaires pour en comprendre le sens littéraire, on pourrait se trouver encore hors d’état d’en comprendre le sens moral ; voici pourquoi :

La Divine Comédie est une épopée dans le sens d’Aristote, c’est-à-dire que, semblable à l’Odyssée, elle comprend, pose et résout toutes les questions relatives à l’homme, à l’homme vivant et à l’homme mort. C’est donc, comme nous disions, un poème théologique en même temps qu’un poème moral et littéraire. Dans l’Odyssée, les questions relatives à l’homme après sa mort, ou les questions théologiques, sont principalement traitées dans la descente aux enfers. Dans la Divine Comédie, qui se passe de prime abord dans l’autre monde, et qui ne traite des choses relatives à celui-ci que par des récits qui en sont un rayonnement, les questions théologiques sont traitées depuis le commencement : jusqu’ à la fin ; la manière de procéder de Dante est donc en général celle-ci : A mesure qu’il s’avance dans l’enfer, dans le purgatoire et dans le paradis, il rencontre des corps, des ombres et des clartés ; ces corps, ces ombres et ces clartés sont la réalité ou l’apparence d’hommes qui sont morts. Dante les questionne ou en est questionné, et dans ces réponses mutuelles est contenue toute l’histoire du moyen-âge. Lorsqu’il se présente sur ces corps, sur ces ombres et sur ces clartés, des difficultés qu’une intelligence vivante ne peut pas comprendre, alors Dante consulte Virgile qui le mène depuis la porte d’entrée de l’enfer jusqu’à la porte de sortie du purgatoire, et Béatrix qui le reçoit sur le seuil du paradis, ou bien encore il consulte les saints, les apôtres et les docteurs.

Lors donc qu’une question se pose à l’esprit de Dante, il en cherche d’abord l’explication dans la théologie, et il la donne dans toute sa rigueur. Si la théologie ne contient pas cette explication, il la cherche à travers les innombrables écrits des Pères de l’église ; s’il ne la trouve pas dans les Pères, il la cherche dans les livres de Platon, d’Aristote ou d’Averroës ; enfin, s’il ne la trouve ni dans Averroës, ni dans Aristote, ni dans Platon, il la cherche dans la scholastique et dans la science du moyen-âge. Il y a ainsi, dans la Divine Comédie, des questions magnifiques qui sont examinées au point de vue de ces diverses autorités, et qui éblouissent l’esprit par la hauteur de la pensée et par l’éclat du style. De ce nombre sont la question de la génération, et la question, si difficile au moyen-âge, des taches de la lune.

Donc, pour suivre Dante dans son poème, un et triple, à l’imitation de Dieu, il faut avoir une instruction immense et comme spéciale, car il faut savoir la théologie chrétienne, considérée dans le dogme et dans la discussion des docteurs ; il faut savoir la philosophie païenne, connaître surtout ses deux plus grands représentans, Platon et Aristote ; enfin, il faut savoir toute l’immense et effroyable matière qui servait à la discussion des scholastiques, les réalistes et les nominaux, Abailard, Pierre Lombard, saint Bonaventure, saint Bernard, saint Thomas d’Aquin, le Décret et les conciles. En un mot, Dante est un monde, et il faut des épaules d’Atlas pour le porter. Qu’on se représente d’ici les grimaces que font sous ce fardeau les petits faiseurs de quatrains ou de littérature railleuse qui se sont avisés de traduire la Divine Comédie.

Vu toutes ces difficultés, difficultés de langue et difficultés d’idées, qui se présentent à l’entrée du poème de Dante, nous félicitons la littérature française de l’œuvre remarquable dont M. Angelo Fiorentino vient de l’enrichir. Qui fera aussi bien, sera un homme d’un grand talent ; faire mieux nous semble difficile. M. Fiorentino serre le sens de si près, que qui que ce soit ne saurait se vanter de passer entre lui et le poète. Nous ne répondons pas des étrangetés qu’on rencontrera dans cette traduction, ni M. Fiorentino non plus apparemment ; mais Dante en répond pour tout le monde, car la traduction est littérale, et presque mot pour mot.

Il faut donc que M. Fiorentino ait fait une étude bien approfondie de la langue italienne, pour avoir compris à ce point le sens littéraire de Dante ; et il faut, en outre, qu’il ait fait une étude bien plus approfondie encore des grandes et sublimes matières qui sont traitées dans la Divine Comédie, pour en avoir à ce point rendu le sens moral. Les notes précises et claires, qui accompagnent la traduction, décèlent un homme d’un esprit droit et bien sûr de lui-même ; cependant ces notes ne devraient pas dispenser d’une introduction. M. Fiorentino la fera-t-il ? On remarquera sans doute, en lisant sa traduction, un bon nombre de passages latins, qu’il a laissés tels qu’ils sont dans le poète, tandis que les autres les ont traduits. Cela vient de ce que M. Fionentino savait que c’est une règle traditionnelle de l’église catholique de ne pas traduire en langue vulgaire les Écritures. C’est pour cela que Dante lui-même ne les avait pas mises en italien, quelque difficulté qu’il y eût à faire entrer dans ses tercets le latin de la Vulgate. Depuis Dante, la tradition de l’église a été formulée en canon par le concile de Trente ; mais les traducteurs vulgaires ont bien d’autres affaires avant d’aller s’occuper des canons.

Ce qui nous fait mettre à un prix si grand la traduction de M. Fiorentino, ce sont précisément celles qui l’ont précédée.

Les traducteurs de Dante, complets ou partiels, sont jusqu’ici, à notre connaissance, l’abbé Grangier, Moutonnet de Clairfonds, Rivarol, M. Artaud. M. Antony Deschamps, M. Gourbillon, M. Terrasson, M. Chabanon, M. Le Dreuil et M. Mongis, connu par sa polémique avec M. Victor Hugo, au sujet de Claude Gueux. Rivarol et M. Artaud ont traduit en prose ; les autres ont traduit en vers, ou peu s’en faut.

Le bon abbé Grangier, qui a dédié son livre à Henri IV, s’est arrangé pour traduire vers pour vers et mot pour mot. Quand il ne peut pas traduire, il fourre tout simplement le passage italien dans son vers, et il continue ; ce qui fait qu’il est aussi simple de chercher le sens de Grangier dans la Divine Comédie, que le sens de la Divine Comédie dans Grangier. Le procédé de M. Moutonnet est encore plus simple. Au moins, quand Grangier ne comprend pas un mot italien, il le met tel quel dans sa traduction, s’en rapportant à la grace de Dieu et à l’intelligence du lecteur : M. Moutonnet, lui, n’y fait pas tant de façons ; il ne met rien du tout ; seulement, il fait une note, pour dire que la différence du génie des deux langues l’a empêché de traduire le passage sauté. Cette espèce de note, ressource habituelle des traducteurs qui ne comprennent pas leur auteur, nous en rappelle une ravissante d’un honnête traducteur de Suétone, M. Ophellot de la Pause, un voltairien enragé, auquel nous devons les meilleurs momens de gaieté que nous aient donnés nos lectures Donc, M. de la Pause avait trouvé dans Suétone que l’empereur Caligula fit mourir l’esclave nomenclateur de nous ne savons plus quel personnage. L’esclave nomenclateur était une espèce de valet de chambre, chargé de se tenir à la porte de son maître, les jours de réception, pour lui annoncer les cliens par leur nom. Quelles que soient les susceptibilités de la langue française, il est donc impossible d’en imaginer une qui s’opposât à la désignation de l’esclave nomenclateur ; mais, au lieu du terme nomenclator, dont les latins se servaient le plus souvent pour le nommer, Suétone avait employé une forme approchante, moins usitée, du même mot, et ce brave M. de la Pause, qui ne comprenait pas, alla s’imaginer qu’il s’agissait de je ne sais quelle ordure grecque, qui fut la cause de sa note pudibonde.

M. le comte de Rivarol, de spirituelle mémoire, est un traducteur de Dante fort ridicule. Le XVIIIe siècle, avec ses prétentions philosophiques et son érudition plus que superficielle, ne pouvait pas comprendre l’œuvre théologique et profonde de Dante, il s’en moquait : c’eût été bien s’il ne s’était pas avisé de le traduire ; mais quelle traduction, bon Dieu ! C’est une chose à la fois triste et comique de voir Voltaire et Rivarol donner des leçons de goût à l’auteur de la Divine Comédie. « On n’a pas traduit ces trois vers, dit Rivarol, parce qu’ils coupaient désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description. Tantôt il trouve que les noms des démons sont mal sonnans, tantôt il renvoie Dante au dictionnaire de la fable, ne comprenant pas, le pauvre homme ! que le système mythologique du poète s’écarte à dessein des traditions païennes, parce qu’il rentre dans la théorie donnée par les Pères sur l’origine du polythéisme. C’est ainsi que Delille, ne comprenant pas que les héros nommés par Virgile dans la descente aux enfers ou dans les batailles de la conquête d’Énée rentraient dans la tradition, et étaient la glorification des grandes familles romaines, les remplace, selon le besoin de sa rime, par Polydamas, par Polydore et autres pareils. Ces choses-là se faisaient sous le règne du bon goût, comme on disait alors.

M. Artaud est le père d’une famille de traducteurs qu’il a nourris de sa substance comme de petits pélicans. Ils auraient pu avoir une meilleure table. MM. Gourbillon, Terrasson et Chabanon ont plus ou moins torturé la prose de ce bon M. Artaud. M. Le Dreuil l’a mise en couplets, auxquels il ne manque qu’un air. M. Antony Deschamps lui-même, ce poète à la forme si nerveuse et si belle, s’est repu, comme les autres, de la substance de M. Artaud, malgré les protestations auxquelles il se livre pour établir qu’il a suivi Dante pas à pas. Ce que nous disons là est justifié pour nous par quelques passages que M. Artaud n’a pas compris, et dans lesquels M. Antony Deschamps a reproduit la même erreur. Ainsi, c’est une manie de M. Artaud de nommer Virgile, qui était de Mantoue, le sage romain. M. Antony Deschamps n’a garde d’y manquer :

Le poète romain, debout à son côté,
Le sait ; il a senti la dure vérité.

Ainsi encore Dante fait parler, dans le Paradis, l’aigle, symbole de l’empire romain. M. Artaud s’imagine que cet aigle était une enseigne, et le fait du genre féminin ; M. Antony Deschamps répète :

Quand Constantin tourna l’aigle du Paradis
Contre le cours du ciel qu’elle suvit jadis.

Enfin, et ceci est concluant, au vingt-cinquième chant du Paradis, Dante, qui est dans la force de l’âge, espère que son poème, qu’il achève, apaisera les haines qui l’ont chassé de Florence, et se sert du mot vello par allusion au manteau d’hermine des poètes triomphateurs. Or, il a plu à M. Artaud de faire souhaiter à Dante de revenir bien vieux dans sa patrie, et M. Antony Deschamps lui fait dire :

… Et je visiterai,
 Poète aux cheveux blancs, les fonts de mon baptême.

La traduction de M. Antony Deschamps, en d’autres passages, manque, non plus d’originalité, mais de fidélité. Brunetto Litini parle ainsi à Dante : « Ta destinée sera réservée à tant d’honneur, que les deux parties auront soif de toi ; mais l’hervbe restera loin de leur bec. »

M. Deschamps qui se pique d’être littérale, a mis :

… Mais leur désir est vain,
Et la bouche béante attend long-temps le vin.

Enfin, lorsque les noms historiques ne vont pas à M. Antony Deschamps, il les change. Le plus jeune des fils d’Ugolin, mort de faim avec lui dans la tour de Pise, et qui adresse à son père une interrogation si sublime, se nommait Anselmuccio ; il semblait avoir payé assez cher le droit d’aller à la postérité, mais M. Antony Deschamps n’en a pas jugé ainsi, car il met :

Eux pleuraient cependant ; et mon cher petit Pierre
Dit : Père, qu’as-tu donc ?

Nous ne donnerons qu’un seul exemple de la fidélité de M. Mongis, autre traducteur de la famille de M. Artaud, et très littéral, à ce qu’il prétend.

Dante dit ceci :

« Tu ne trouveras pas une ame qui ait plus mérité d’être enfoncée dans la glace. »

M. Artaud, qui a l’imagination féconde, a inventé cette traduction : « Tu parcourras toute l’enceinte de Caïn avant de trouver une ombre qui ait plus mérité qu’eux d’être abreuvée de l’amertume du bouillon de glace. »

Ce bouillon de glace a fort affriandé M. Mongis, et il a donné en plein dans la cuisine de M. Artaud :

… Cherche dans tout Caïn,
Tu ne trouveras pas un seul hôte, au festin,
Plus digne de goûter l’infernale gelée.

Comme cela est littéral, et rend avec exactitude le passage de Dante !

La traduction de M. Artaud, qui a de la réputation, et qui lui a coûté vingt-quatre années de travaux, constitue la plus grande déception de sa vie ; en général, cette malheureuse traduction ne traduit rien du tout, que les idées de M. Artaud qui ne sont pas ordinairement celles de Dante. Ajoutons qu’il y a des hérésies pour faire brûler cent fois M. Artaud, si l’inquisition existait encore. Nous n’exagérons rien en affirmant, du fond de notre sincérité et de notre loyauté, que nous ne savons par quel bout la prendre, et à quels exemples donner la préférence, afin de justifier ce que nous avançons. La partie est si belle, que nous ne savons la jouer.

Tantôt M. Artaud prend un nom propre pour un nom de profession. Dante avait dit : « O Romagnols, tournés en bâtards ! quand est-ce qu’un Fabbro renaîtra à Bologne ? quand un Bernardin de Fosco à Faënza, noble tige sortie d’une pauvre racine ? » M. Artaud met : « O habitans de la Romagne, redevenus sauvages, quand un forgeron (pauvre Fabbro ), planté à Bologne, commence à pousser de profondes racines, aux rangs des premiers seigneurs, quand un Bernardin de Fosco devient à Faënza d’une faible graminée un arbre superbe ! »

Tantôt M. Artaud prend le vin blanc pour le printemps. Dante parle du pape Martin IV, gourmet qui faisait noyer ses anguilles dans du vin blanc de Florence, nommé vernaccia. M. Artaud met : « Il naquit à Tours, et il expie par le jeûne les anguilles de Bolsena, qu’il faisait mourir au printemps. » Tantôt M. Artaud prend des moines pour des mérinos. Dante avait dit : « Il y en a bien de celles (des brebis) qui craignent le danger, et qui se pressent contre le pasteur ; mais ces moines sont si rares, qu’il faut peu de drap pour faire leurs frocs. » M. Artaud a mis : « Il en est (des brebis) qui redoutent le péril et se serrent contre le pasteur ; mais elles sont en petit nombre, peu de laine suffit pour les couvrir. » Et pour compléter sa pensée, M. Artaud ajoute cette note sublime : « De notre temps, le vers du Dante n’aurait rien de trop répréhensible. Il est constant que, dans beaucoup de pays, des amateurs enthousiastes de mérinos ont fait faire des espèces de couvertures qui mettent ces précieux animaux (n’oubliez pas que Dante a parlé de moines) à l’abri de la pluie ou du froid. Mais où nous a conduit une comparaison du Dante, qui, en elle-même, n’offre rien de ridicule et de plaisant ? (Je le crois bien !) » Un des endroits notables de la traduction de M. Artaud est un passage du XXe chant du Paradis, où Dante fait dire à Hugues Capet : « Je fus fils d’un boucher de Paris. » M. Artaud, qui était secrétaire de légation à Florence, se sentit humilié pour le souverain qu’il représentait, et la diplomatie vint à son aide. Il imagina qu’il serait bien plus noble de faire de Hugues Capet un riche marchand de bœufs de Poissy, et il met dans sa traduction : « De ses nombreux troupeaux mon père alimentait Paris. » C’est ainsi que l’honneur des rois de France fut sauvé !

Nous avons annoncé des hérésies à faire brûler vif M. Artaud. En voici :

Dante dit, chant IV du Paradis : « Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels ; c’est une raison de foi, et non de méchanceté hérétique. »

M. Artaud met : « Que notre justice paraisse injuste aux yeux des mortels ; c’est un argument que la foi peut hasarder, et ce n’est pas une coupable hérésie. » Excusez du peu !

Autre hérésie de M. Artaud. Dante avait mis, au chant VII du Paradis : « Le souverain bien, qui produit le mouvement et la joie de ce royaume que tu gravis, fait de sa providence le moteur de ces grands corps ; et non seulement du sein de sa pensée, qui a toute perfection, il veille sur les êtres, mais il veille encore sur leur salut. »

M. Artaud a mis : « Le bien suprême, qui meut et comble de bonheur le royaume que tu parcours, ne prive jamais ces grands corps de sa divine providence. Dieu, qui est parfait, a non-seulement placé toutes les natures dans son esprit, mais il veut qu’elles soient entières et parfaites comme lui. » Indépendamment du galimatias, qui est triple, qui a jamais prononcé d’aussi grands blasphèmes, excepté les panthéistes les plus exagérés ?

Dans le même chant, Dante avait mis : « La nature qui engendre suivrait toujours la même voie que la nature qui est engendrée, si la providence divine ne triomphait pas. » M. Artaud met : « Un fils ressemblerait à son père, si la providence divine n’en ordonnait autrement. » Et pourquoi donc, monsieur Artaud ! ne voulez-vous pas que les enfans ressemblent à leur père ?

Dernière hérésie que nous citerons. Dante avait mis, au chant XXIXe du Paradis : « Il n’était pas pour acquérir plus de perfection, cela ne saurait être, mais afin qu’il pût dire en rayonnant dans sa splendeur : J’existe ; que, dans son éternité, hors du temps et de l’espace, l’amour éternel s’épanchât, lorsqu’il le voulut, en neuf ordres d’amours. Et on ne saurait dire qu’il fût resté inactif avant cette création, car l’esprit de Dieu courut sur les eaux ni avant ni après. » Cela veut dire que le monde fut créé hors du temps, et que par conséquent lorsque, selon la Genèse, l’esprit de Dieu courut sur les eaux, ce n’était ni avant ni après, car avant et après supposent le temps.

M. Artaud a dit : « L’amour éternel créa neuf amours sacrés (voilà les anges réduits à neuf, au lieu de neuf ordres), non pour augmenter sa perfection, elle ne pouvait s’accroître davantage, mais afin de pouvoir dire, en étincelant : Je subsiste ! Il était auparavant enfermé (Dieu enfermé !) dans son éternité, au-delà des temps (qui n’existaient pas encore), incompréhensible (c’est vous qui l’êtes, M. Artaud !), comme il lui a plu ; cependant, jusqu’alors (quand, puisque le temps n’avait pas été créé ?), il n’était pas demeuré dans l’inertie, et ce que Dieu dit sur les eaux (où y a-t-il un mot de cela ?) n’avait eu lieu ni avant ni après. » - Et la création, s’il vous plaît, M. Artaud, qu’en avez-vous fait ?

Du reste, pour expliquer cette singulière théorie théologique sur la création, M. Artaud a eu recours à une note qui vaut celle des mérinos. « Je me rappelle, dit-il, que je me suis particulièrement occupé de ce morceau et de quelques autres tercets aussi difficiles dans une terre voisine de Paris, au château de Milliers-sur-Marne, où une parente, pleine de grace et d’obligeance, m’a reçu pendant plusieurs étés avec ma famille. Une habitation agréable… une aimable liberté dans les études… tout m’encourageait à mettre la dernière main à cet ouvrage, commencé depuis long-temps. » - Vanitas !

Nous terminerons ceci par quelques mots sur la mauvaise habitude qu’a M. Artaud d’appeler Dante le Dante. Il est vrai que c’est une règle de la langue italienne de mettre l’article devant les noms, mais seulement devant le nom de famille, et non devant le nom de baptême. Ainsi, on dit le Sanzio et non le Raphaël, on dit le Buonarotti et non le Michel-Ange, on dit le Tasso et non le Torquato, parce que l’article, nous le répétons, ne se met pas devant le nom de baptême, qui est le nom propre. Or, Dante, abréviatif de Durante, est le nom propre de l’auteur de la Divine Comédie, il s’appelait de son nom de famille Alighieri ; il faut donc mettre l’article devant ce nom et non pas devant l’autre, et dire l’Alighieri, mais non pas le Dante.

Tout ce qui précède ne signifie pas que. M. Artaud soit un homme sans mérite ; mais, outre que la traduction de Dante était une tâche difficile, c’était encore une œuvre en dehors de l’intelligence de son temps. Le XVIIIe siècle avait mis à la mode de se moquer du moyen-âge, et il l’appelait une époque de barbarie. Le moyen-âge a bien pris sa revanche avec ceux qui ont voulu porter leur main sur lui. Certes, quand on y regarde bien, on citerait peu d’époques plus grandes en elles-mêmes et plus glorieuses pour l’esprit humain. Sans parler de l’enfantement des états modernes et de l’élaboration des libertés publiques dont nous jouissons, ni de la découverte de la poudre à canon, de la boussole, de l’imprimerie et du Nouveau-Monde, le moyen-âge a traité dans ses grandes écoles les questions les plus sublimes qui puissent occuper l’homme, et il en est resté quelque chose de plus que des théories creuses, car il en est sorti les mœurs actuelles de l’Occident.

G. C.

Histoire de la Langue et de la Littérature des Slaves, par M. Eichoff. — Les peuples slaves occupent plus d’un tiers de l’Europe actuelle ; les Russes, les Serbes, les Bohêmes, les Polonais, les Lettons, se rattachent à cette vaste branche de la famille humaine. L’ancienne civilisation slave est à peu près inconnue ; mais, dans l’histoire moderne de l’Europe, ces races acquièrent chaque jour plus d’importance. Sans croire pour cela qu’elles soient un jour destinées à la conquête du monde, comme paraîtraient assez disposées à le penser quelques imaginations craintives, il importe de faire leur part à ces populations déshéritées presque entièrement jusqu’ici de l’importance historique et de la culture intellectuelle. Les études relatives à la littérature slave ne sont donc pas sans intérêt ; néanmoins, ce n’est pas à coup sûr « un champ inépuisable, » comme le dit M. Eichoff. La seule lecture du livre dont nous avons à parler, livre fort vide de faits et à plus forte raison d’idées, suffit à convaincre au contraire de la stérilité du sujet.

M. Eichoff a divisé son mince volume en quatre parties bien distinctes : histoire, langue, littérature, poèmes nationaux.

Dans la première, l’auteur a cherché à résoudre un problème dont Bossuet (qui a pourtant écrit dans son temps le Discours sur l’histoire universelle) se serait à peine tiré. Il a trouvé moyen en cinquante pages, fort peu compactes, de donner les annales complètes des populations slaves. Je concevrais, dans si peu d’espace, une vue générale, un aperçu philosophique ; M. Eichoff s’en est gardé. La partie historique de son travail n’est qu’une simple nomenclature. Tout y a sa place, depuis les Cimmériens d’Homère et les Scythes d’Hérodote jusqu’à la sage sollicitude et la sévère justice de l’empereur Nicolas. Puisque M. Eichoff voulait être purement didactique, pourquoi n’a-t-il pas fait un atlas à la manière de Las-Cases et de Khruse ? On y aurait gagné quelques résultats positifs, usuels, tandis que les pages qu’il a écrites semblent une gageure par laquelle l’auteur aurait promis de réunir dans des phrases ternes et banales quelque liste chronologique, quelque table de l’Art de vérifier les dates.

La seconde partie du livre s’adresse aux lexicographes et aux linguistes. Ce sont des questions d’alphabet, de vocabulaire, de grammaire ; l’ensemble de l’expression orale des Slaves est examiné dans ses nuances. M. Eichoff va avec empressement de la déclinaison à la conjugaison, des racines aux dérivés ; il abonde, on voit qu’il est sur son terrain. Les étymologies ne lui coûtent pas ; il parle, comme d’une chose complètement démontrée, de l’étroite affinité des idiomes slaves avec le sanscrit, et des langues celtiques avec le zend. J’aimerais mieux plus de réserve et même un peu de scepticisme. Ce qu’on apprend de plus positif dans cette seconde partie de l’ouvrage de M. Eichoff, c’est que l’alphabet slave a été composé au IXe siècle par le moine Cyrille, qui en a emprunté les caractères, combinés ensuite par lui à l’arménien, à l’hébreu, au copte ; c’est surtout que les langues slaves se divisent en trois branches : la branche serborusse, à l’est, qui comprend l’esclavon, le russe, le serbe, le carnique ; la branche vendo-polonaise, à l’ouest, qui comprend le bohémien, le polonais, le venède ; enfin la branche letto-prussienne, au centre, qui comprend le prussique, le lithuanien et le letton.

Après avoir examiné avec quelque étendue les principales questions philologiques que soulèvent les idiomes slaves, M. Eichoff passe à la littérature, et là on retrouve la même aridité, le même procédé d’énumération superficielle et courante, qui choque dès l’abord dans la partie historique. — Il y a si peu d’unité dans les populations slaves, qu’outre la diversité des idiomes particuliers, elles n’ont pas même une religion commune. Les Russes, les Serbes, les Croates, les Carniens, sont de l’église grecque ; les Lithuanes et les Lettons sont protestans ; enfin les Bohêmes, les Slovaques, les Polonais, les Vendes, sont catholiques. Il y a donc eu chez les Slaves des développemens, ou, pour dire moins mal, des efforts littéraires distincts et qui demandent à ne pas être confondus. M. Eichoff parle d’abord de l’esclavon. C’est une langue éteinte, c’est l’ancienne langue sacerdotale des Slaves. On ne sait même pas où elle fut parlée ; les Annales de Nestor, qui remontent au XIIe siècle, quelques homélies, voilà à peu près tout ce qui reste de l’esclavon. Les autres branches ne sont pas beaucoup plus riches. C’est d’abord le russe : le russe a eu naguère ses trouvères, ses scaldes, ses troubadours, bien qu’assez tard ; c’est ce que M. Eichoff, dans le style de Marchangy, appelle les bardes inspirés de la Russie. Wladimir a été l’Arthur, le Charlemagne de la Russie ; c’est à lui que se rapportent presque tous les chants populaires ; c’est autour de lui que se groupe le cycle des légendes, comme on dit. Au surplus, il reste de cette première culture fort peu de monumens, et on ne distingue guère que quelques romances gracieuses, comme nous en avons dans la langue d’oïl. La Russie était tellement en arrière du mouvement commun, que la première imprimerie n’y fut fondée qu’en 1564, le premier théâtre qu’au XVIIe siècle, le premier journal que sous Pierre-le-Grand. Dès que des noms plus nombreux commencent à apparaître dans les lettres russes, M. Eichoff reprend l’énumération sans critique. C’est un véritable catalogue. Avec les temps plus modernes seulement, l’enthousiasme de l’auteur augmente : ses épithètes deviennent plus louangeuses et plus vives ; la qualification de grand poète revient souvent. Derzavin est placé « au niveau des beaux génies de l’antiquité ; ’ Karamzin est appelé « immortel, profond, éloquent ; » Koslov est presque mis au-dessus de Byron. Je n’ai aucune raison de ne pas croire au talent de Derzavin, de Karamzin et de Koslov, mais il y a beaucoup à rabattre de l’enthousiasme sans mesure de M. Eichoff. On ne traite pas uns littérature naissante avec ce respect, ce culte, ce fétichisme exagérés.

Le serbe est parlé en Servie, en Bosnie, en Dalmatie. Mme Voiart a naguère donné la traduction de quelques chants populaires serbes qui ont beaucoup plus d’intérêt que tout ce que dit M. Eichoff avec sa sécheresse habituelle. J’attendais des détails attachans sur l’essor que les Dalmates durent, pendant le XVIe siècle, à la république de Raguse. M. Eichoff en parle à peine. Sur le bohémien, l’auteur n’est guère plus complet. Il mentionne à peine quelques chants nationaux du VIIIe siècle (je me méfie, de cette date reculée), ou les légendes rimées de Jérôme de Prague : au moment où l’intérêt commence, il s’arrête ou tourne court.

Arrivé à la Pologne, M. Eichoff semblait avoir un champ plus vaste. La Pologne a nos sympathies, elle nous touche de près. Eh bien ! M. Eichoff ne trouve rien que ses listes chronologiques, accompagnées de banales épithètes. Arrivé même à M. Mickievicz, ce grand écrivain traduit par M. de Montalembert, loué à si juste titre par George Sand, et auquel le gouvernement vient de confier l’enseignement du slave au collège de France, M. Eichoff le traite de poète aimable. On peut juger par là de la portée et de l’étendue de la critique. — L’auteur n’avait pas su intéresser à la Pologne ; il est complètement insignifiant avec l’idiome letton. Le, letton se parle dans la Prusse orientale, en Lithuanie, en Courlande ; mais comme là il n’y a pas, à proprement parler, de littérature, l’auteur se rejette sur l’histoire, et M. Eichoff a en histoire la même méthode qu’en littérature.

La quatrième partie du livre de M. Eichoff est la plus curieuse à coup sûr, car elle est composée de traductions. Ces poèmes nationaux de la Victoire de Zaboï, de l’Expédition d’Igor, de la Bataille de Kasivo, sont fort intéressans. Ce caractère sauvage, ces vanteries de soldat, nourri sur la pointe des lances, » et qui veut boire le Don avec son casque, ont quelque chose de frappant et de bizarre ; mais il était parfaitement inutile de rappeler, à cette occasion, Homère et ses héros. L’Iliade n’a rien de commun avec des chants à demi barbares. M. Eichoff a joint à ces légendes populaires l’Hymne à Dieu de Derzavin, hymne célèbre jusqu’en Orient, et qui à Pékin même est inscrit en lettres d’or dans le palais de l’empereur. Il est à regretter seulement qu’au lieu d’une interprétation littérale M. Eichoff ait cru devoir donner une traduction en vers de sa façon. Le texte de ces quelques morceaux était assez inutile à reproduire dans un ouvrage aussi sommaire ; mieux eût valu le remplacer par des notions bibliographiques, par des indications moins vagues. Si tout cela n’avait pas été traduit en allemand, on pourrait croire que M. Eichoff a directement lu le bohème, le polonais, le servien, le russe, mais ce système n’est pas nouveau. Il y a tel orientaliste à l’Académie des Inscriptions qui n’a jamais fait que des traductions de l’anglais.

Le livre de M. Eichoff n’est qu’une compilation, ce qu’il avoue presque, et une compilation médiocre. Il existe en Allemagne des travaux étendus sur ce sujet, travaux que l’auteur a abrégés et atténués. M. Eichoff est assez coutumier du fait. Tel de ses livres antérieurs n’est aussi qu’une pâle reproduction. Cela prouve seulement que M. Eichoff sait l’allemand. En résumé, il y avait un bel ouvrage à faire sur la littérature slave, et, après l’essai de M. Eichoff, je n’hésite point à dire que la situation est la même.

CH. L.