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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1872

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Chronique n° 974
14 novembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre 1872.

On a bien assez vécu pendant ces trois mois de discours, de manifestes, d’épîtres, de polémiques, c’est-à-dire de bruit, d’ombres et d’apparence. Les discours de banquets et de réunions habilement préparées sont des monologues plus ou moins retentissans qui se perdent dans l’air. Les polémiques s’épuisent à tourner dans le même cercle de divagations et de récriminations. Les lettres et les manifestes, en se multipliant, ne font qu’ajouter à l’obscurité et à la confusion. À ce régime de la contradiction universelle et stérile, on aurait fini par perdre tout à fait le sens de la vérité des choses. C’est aujourd’hui le moment ou jamais de rentrer dans la réalité, de serrer de plus près toutes ces questions qui flottent dans une sorte de vague troublé et indéfini, de savoir ce qu’on veut et ce qu’on peut.

L’assemblée nationale est en effet de nouveau réunie à Versailles, où elle a repris ses séances depuis trois jours. C’est à elle que tout vient aboutir désormais, c’est devant elle que toutes les idées, toutes les politiques, tous les projets sont tenus de se préciser et de prendre une forme, c’est par elle que tout peut s’accomplir, le bien ou le mal. Les difficultés et les problèmes sont là pressans, impérieux, il n’y a plus moyen de les éluder, et puisque cette assemblée, qui est évidemment une réunion de sages et de patriotes, a cru devoir, avant sa séparation au mois d’août, ordonner des prières publiques pour la veille du jour où elle se remettrait à l’œuvre, elle n’a pu certes mieux faire que de demander au Dieu des peuples malheureux et des parlemens dans l’embarras de lui envoyer surtout le sentiment des responsabilités qui pèsent sur elle. Ces responsabilités sont incontestablement redoutables, elles se résument dans un seul fait qui caractérise l’état où la France est arrivée. Voilà un pays calme et facile, ce qu’on peut vraiment appeler un pays de bonne composition et de bonne volonté. Il ne marchande ni son appui à qui sait le mériter, ni ses ressources à qui sait en user patriotiquement. À quoi se bornent ses vœux pour le moment ? Il désire qu’on lui épargne les agitations inutiles, les égoïstes violences de partis, les disputes jalouses et passionnées sur des ruines encore fumantes ; il demande qu’on lui donne la paix, qui est la grande réparatrice, après la paix l’ordre, qui est le protecteur, le seul garant des légitimes régénérations nationales, avec l’ordre et la paix un gouvernement sensé, régulier, qui sache conduire ses affaires sans le jeter dans des aventures et des expériences nouvelles. Accordera-t-on à ce pays ce qu’il demande ? Les partis consentiront-ils à lui faire la grâce d’un peu de sécurité et de repos, les uns en retenant leurs passions et leurs fantaisies emportées, les autres en sachant sacrifier leurs regrets ou leurs préférences ? Le problème est là tout entier en définitive. Ainsi M. le président de la république lui-même définissait encore une fois la situation de la France dans le message qu’il lisait hier à Versailles, dans ce message qui a paru étonner ou émouvoir une certaine partie de l’assemblée, comme si cette situation que caractérisait M. Thiers était son œuvre, comme si ces questions qu’il faisait apparaître ne se dégageaient pas de la nature des choses, comme s’il était possible enfin au chef de l’état d’éviter ce qui est dans l’esprit de tout le monde.

Ce qui est dans l’esprit de tout le monde, c’est que, sans prétendre disposer irrévocablement d’un avenir qui n’appartient qu’au pays, que les plus habiles ne sauraient prévoir, il faut arriver à fixer un peu sur notre sol ébranlé cette tente où s’abrite la France depuis deux ans. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, le moment est venu, et c’est pour cela justement que M. le président de la république a eu raison de dire à l’assemblée, en la mettant en face de la nécessité qui s’impose à elle : « Vous avez devant vous une grande et décisive session. » Est-ce par hasard M. Thiers qui a créé cette nécessité ? Il la reconnaît, il la montre comme il la voit, il ne la crée pas : elle est l’œuvre de tout le monde, d’une certaine force des choses, d’une suite d’événemens inouïs, et peut-être aussi surtout de ceux-là mêmes qui se refusent le plus à la subir. Le grand mérite du message, c’est d’aborder cette situation avec un art merveilleux, avec une émouvante et persuasive sincérité qui n’exclut ni la finesse ni la fermeté d’un esprit supérieur, avec un sentiment de patriotisme qui s’élève sans effort au-dessus de toutes les considérations vulgaires. Le message, c’est M. Thiers tel qu’il est, tel qu’on le connaît, avec son bon sens, sa raison, son habileté et son expérience des mouvemens publics. Ce n’est pas le moment, sous l’impression première de cet éloquent et lumineux exposé, lorsqu’un député de la droite, M. de Kerdrel, a provoqué immédiatement la nomination d’une commission pour répondre à M. le président de la république, ce n’est pas le moment de s’arrêter aux parties si savantes, si habilement enchaînées, qui décrivent la marche des affaires matérielles du pays, finances, industrie, commerce. Il faut aller tout de suite à la politique, puisque c’est sur ce point que va s’ouvrir un débat qui aura nécessairement pour effet de mettre toutes les opinions en présence, de dissiper les « malentendus » ou les « équivoques » dont a parlé M. de Kerdrel, et peut-être de trancher le nœud des difficultés du moment. D’ici à peu de jours du reste, et même avant qu’une commission ait eu le temps d’entreprendre l’examen délicat qu’on lui a infligé, il va y avoir une autre discussion provoquée par M. le général Changarnier, et les explications du gouvernement ne feront sans doute que rendre plus sensibles le vrai caractère et la portée de la politique du message.

Au fond, quelle est la pensée de M. Thiers ? Elle n’a certes rien d’ambigu ni même d’imprévu ; elle est le résultat de l’expérience d’un homme qui, par devoir, comme il le dit, a depuis deux ans les yeux sans cesse fixés sur l’Europe, qui a bien plus encore les yeux fixés sur la France, sur cette France dont il peut compter heure par heure les pulsations, et qui dans les conditions où il se trouve placé cherche avant tout ce qui est possible. A dire vrai, il y a deux choses dans le message : la première est tout simplement la constatation d’un fait, c’est que la république existe, qu’elle est le gouvernement légal du pays, et qu’au lieu de perdre son temps à la proclamer il vaudrait mieux l’employer à « lui imprimer les caractères désirables et nécessaires. » Que peut-on objecter à cela ? Est-ce que la république n’existe pas en effet ? On peut aller plus loin : est-ce que même sous la république la France n’a pas commencé à se relever de façon à mériter cette estime de l’Europe dont M. Thiers parlait avec une juste fierté ? Est-ce qu’il n’y a pas eu déjà plus d’un résultat sérieux, bien des ruines réparées, l’ordre maintenu, les factions vaincues, la possibilité d’entrevoir, de fixer l’heure où le sol national sera définitivement délivré de l’occupation étrangère ? Les protestations et les manifestations de mauvaise humeur qui se sont produites hier assez légèrement dans une partie de l’assemblée n’y peuvent rien. Que ceux dont toutes les pensées, toutes les préférences sont pour la monarchie voient avec quelque chagrin une situation où leurs vœux et leurs espérances semblent de plus en plus ajournés, on le comprend bien. Est-ce une raison cependant pour refuser au pays la sécurité et les garanties qu’on pourrait lui donner dans les conditions où il se trouve, parce qu’on ne peut pas lui donner le régime qu’on préfère ? On ne veut pas entendre parler de ce qui pourrait organiser et fixer la république ; mais peut-on restaurer la monarchie ? L’a-t-on pu depuis deux ans ? Est-on mieux en mesure aujourd’hui ?

Il ne s’agit plus de se livrer à des démonstrations théoriques sur la valeur comparative des gouvernemens ou à des effusions sentimentales ; il ne suffit pas de moduler dans des réunions d’amis le cri de nos pères : « le roi est mort ! vive le roi ! » Qu’on montre une bonne fois comment on peut refaire cette monarchie. On a trop de patriotisme pour la vouloir par l’étranger, qui d’ailleurs ne s’en inquiète guère ; on ne peut pas compter sur la force pour la ramener, puisqu’on n’a pas cette force ; on ne peut certes pas l’attendre d’une manifestation de la souveraineté nationale, et on ne l’espère pas même d’un vote de l’assemblée. Si on ne peut pas rétablir la monarchie, si on ne veut pas de la république, que prétend-on faire alors ? On n’a pourtant pas le droit de laisser un pays dans ces énervantes perplexités devant l’inconnu, sous prétexte de maintenir une trêve que tous les partis se sont occupés à ruiner en croyant la tourner à leur profit. Ce n’est pas un système de conduite de se plaindre de tout et de tout empêcher.

Ce n’est pas une politique ou plutôt c’est la politique de l’aigreur, de la mauvaise humeur et de l’impuissance. Les légitimistes, qui auraient pu jouer le plus honorable rôle, sont en train, s’ils n’y prennent garde, de recommencer une vieille histoire et de céder au fatal esprit des partis extrêmes, qui ne reconnaissent que ce qui répond à leurs vues ou satisfait leur passion. Ne disait-on pas l’autre jour dans un banquet à Bordeaux que, si on était vaincu par une majorité favorable à la république, les royalistes auraient à délibérer avec eux-mêmes pour savoir s’ils devraient consentir à rester une minorité dans un régime dont ils auraient combattu l’avènement ? En d’autres termes, cela veut dire que, si la république, fût-ce une république de raison et de nécessité, restait le régime de la France, les royalistes devraient se retirer dans l’abstention, la fronde et la bouderie, ils ne pourraient consentir à être une minorité, et voilà comment on entend le respect de la souveraineté nationale, la soumission à la loi, la défense sociale indépendamment des formes politiques ! Tout ou rien, c’est l’éternel mot d’ordre des partis absolus, et c’est assurément le plus dangereux aujourd’hui. Les légitimistes, avant d’aller plus avant, ont à réfléchir sur les conséquences de cette politique qui, sans pouvoir rien fonder, emploierait ses efforts à empêcher ce qui est possible. M. Dahirel a ouvert le feu, dès la première séance de l’assemblée, en prenant ses précautions contre les projets de réformes constitutionnelles tendant à régulariser la république. Hier M. de Kerdrel, avec un esprit plus politique, mais dans une intention évidemment hostile au gouvernement, M. de Kerdrel a provoqué la nomination de cette commission qui doit examiner le message de M. Thiers et préparer une réponse. Les légitimistes se sont-ils demandé ou pouvait les conduire cette campagne qu’ils semblent vouloir entreprendre ? S’ils échouent, ils auront manifesté une fois de plus leur impuissance sans utilité pour leur drapeau, au risque d’excéder le pays ; s’ils réussissaient, s’ils provoquaient une crise, pensent-ils sérieusement que cette crise profiterait à leur cause ? S’ils le croient, ils n’ont qu’à relire cette éloquente et saisissante partie du message où M. Thiers décrit les oscillations d’une société malade qui a fait déjà plus d’une fois le « triste et humiliant voyage du despotisme à l’anarchie, de l’anarchie au despotisme, » et qui le recommencera cent fois encore, s’il le faut. Sur cette route, il n’y a point d’étape pour la monarchie traditionnelle, ni même pour la monarchie constitutionnelle, il n’y en a que pour le radicalisme et pour la dictature césarienne, qui est son héritière infaillible. Le pays ne s’y trompe pas, et voilà pourquoi il recevra sans doute le dernier message comme l’expression de ses propres instincts, de ses propres pensées. Le pays fait comme M. Thiers ; il ne cherche pas comment la république est venue au monde, il voit qu’elle existe, qu’avec ce régime l’ordre a pu être efficacement défendu : les ateliers se sont rouverts, le travail a repris son activité, les capitaux sont accourus pour préparer notre libération, et le pays se dit alors comme M. Thiers que la république a l’avantage d’exister, que ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de travailler sincèrement à la régulariser et à l’organiser.

La seconde idée dominante du message, c’est que la république n’existera, ne se soutiendra qu’à la condition d’être conservatrice. M. Thiers le dit avec la netteté la plus décisive : « la république sera conservatrice, ou elle ne sera pas. » On peut disputer tant qu’on voudra sur cette épithète, on sent parfaitement ce qu’elle signifie ; on sait très bien que cela veut dire tout simplement une république où il y aura un gouvernement de bon sens et de droiture, offrant toutes les garanties, protégeant tous les intérêts, sauvegardant tous les droits, respectant les croyances et les traditions, maintenant énergiquement l’ordre public, parce qu’enfin, selon le mot de M. Thiers, « la France ne peut pas vivre dans de continuelles alarmes. » C’est dire aussi clairement que possible aux révolutionnaires et aux agitateurs qu’ils sont les premiers ennemis de la république, et qu’ils en seraient les maîtres les plus compromettans, s’ils étaient au pouvoir. Les radicaux, à qui s’adresse ce compliment, se plaignent fort souvent qu’on les méconnaisse, qu’on les combatte sans dire ce que c’est que le radicalisme ; mais le savent-ils bien eux-mêmes ? On a pu lire tous ces programmes de M. Louis Blanc et de tant d’autres, on n’en est pas plus avancé. De deux choses l’une : ou bien le radicalisme se réduit à l’étude, à une solution graduelle des questions qui s’agitent dans une société démocratique, c’est-à-dire à ce que tout le monde peut admettre plus ou moins, et alors on ne voit pas trop la raison de ce rôle spécial, unique et privilégié que se donnent les radicaux, — ou bien le radicalisme, comme on le voit souvent, est la révolution en permanence, l’agitation érigée en système, et c’est par là justement qu’il est redouté. Il a beau faire, l’ordre est son ennemi particulier. Le pays a besoin de calme, ne fût-ce que pour ne pas compromettre sa libération, — les radicaux lui proposent la dissolution immédiate de l’assemblée. S’il y a aujourd’hui en France une nécessité évidente, c’est d’accoutumer les esprits au respect de la loi, à une certaine stabilité, et déjà les journaux du parti crient bien haut que tout ce que fera l’assemblée, on le tiendra pour non avenu, on se hâtera de le défaire à la première occasion. La révolution, toujours la révolution, tel est le dernier mot ! Sait-on ce que c’est que le radicalisme dans son vrai sens, tel qu’il a été du moins jusqu’ici ? C’est, selon la parole de M. Thiers, la république devenue le gouvernement d’un parti au lieu d’être le gouvernement de tous, c’est la république agitée conduisant à la dictature d’un pouvoir qui se dit fort parce qu’il est sans contrôle. Et voilà pourquoi les radicaux, dont le portrait est si nettement dessiné dans le message de M. Thiers, comme il l’était récemment dans une lettre de M. Stuart Mill, seraient certainement les plus dangereux ennemis du régime dont ils ont la prétention d’être les représentans privilégiés.

Ainsi la république existe comme gouvernement légal du pays, elle doit rester essentiellement conservatrice, si elle veut vivre, c’est là tout le message de M. Thiers ; c’est dans ces termes que le problème se présente aux esprits qui se préoccupent d’imprimer à la situation un caractère nouveau de régularité et de durée, ce que M. Thiers appelle les « caractères désirables et nécessaires. » La solution ne peut évidemment venir des légitimistes qui contestent à la république jusqu’à son existence, ni des radicaux qui lui refusent la force conservatrice dont elle a besoin. Chercher cette solution, c’est le rôle de ces partis modérés des deux centres, qui sont appelés à être les médiateurs des opinions, les introducteurs naturels de ces mesures constitutionnelles dont la pensée est partout et dont la formule n’est nulle part jusqu’ici ; mais que ces partis modérés eux-mêmes y songent bien. Ménager de petits rapprochemens personnels, nouer de petites combinaisons, tenir des conciliabules, cela ne peut plus suffire désormais ; il faut de la netteté dans les idées, de la décision dans l’action. C’est à ce prix seulement qu’on peut rallier les esprits honnêtes et flottans, qui sont toujours nombreux dans une assemblée. Le centre gauche, dans une réunion récente où M. Casimir Perier, M. Ricard, M. Béranger, ont parlé avec un remarquable esprit politique, le centre gauche a montré qu’il avait le sentiment de la situation. Qu’il mette donc la main à l’œuvre sans laisser les questions s’égarer. M. Thiers l’a dit : « le moment est décisif ; » il est doublement décisif. D’un côté, l’assemblée ne peut plus éluder ces questions ; d’un autre côté, il est bien clair que, si on tergiverse, si l’on ne réussit qu’à partager la chambre en deux camps presque égaux, on arrive à une sorte d’acte d’impuissance qui peut compromettre l’existence même de l’assemblée. L’essentiel est donc de savoir clairement ce qu’on veut et de marcher résolument dans la voie où il serait désormais difficile de s’arrêter.

Il est au milieu de tous ces problèmes politiques qui s’agitent, qui obscurcissent en quelque sorte l’atmosphère, il est une question qui n’a aucun rapport avec les réformes constitutionnelles, avec le renouvellement partiel ou intégral de l’assemblée, avec la création d’une seconde chambre, et qui ne touche pas moins aux intérêts les plus sérieux, les plus positifs de la France : c’est cette question économique dont le traité de commerce récemment conclu avec l’Angleterre n’est que l’expression diplomatique. Cette négociation laborieuse et délicate est donc arrivée à son terme. M. le président de la république a obtenu ce qu’il voulait : le traité de 1860 est remplacé par la convention qui vient d’être signée. La politique commerciale de la France en est-elle profondément modifiée ? Il faut parler franchement, on s’est effrayé trop vite. Lord Granville a eu raison de le dire ces jours derniers au banquet du lord-maire, ce n’est nullement un retour au système protecteur, c’est plutôt pour la France un retour à l’indépendance fiscale, à la liberté des taxations. La pensée du traité est tout entière, à vrai dire, dans l’article 5, portant que, si l’une des parties contractantes frappe d’un droit intérieur quelque objet de production ou de fabrique intérieure, un droit compensateur équivalent pourra être établi sur les objets de même catégorie à leur importation du territoire de l’autre puissance, pourvu que ce droit équivalent s’applique aussi aux mêmes objets importés des autres pays étrangers. Quel usage fructueux la France pourrait-elle faire pour le moment de la liberté fiscale qu’elle retrouve, dans l’état de ses relations commerciales avec un certain nombre de pays de l’Europe » telles qu’elles résultent de traités qui doivent durer quelques années encore ? C’est une autre question. Le principe est acquis et inscrit dans le traité avec l’Angleterre. En échange, le gouvernement français a fait une concession qui était dans notre intérêt autant que dans l’intérêt anglais ; il a cédé cette surtaxe de pavillons créée par une loi du commencement de 1872. Il est certain que c’était là une invention aussi malheureuse que possible. Elle n’a nullement servi notre marine marchande, comme on se le figurait, et elle nous a exposés à cette menace d’une surtaxe de 10 pour 100 établie par représaille aux États-Unis sur les marchandises venant par des navires français. Elle nous a exposés par cela même à voir le commerce de la Suisse avec l’Amérique délaisser Le Havre pour prendre le chemin d’Anvers. Elle est encore aujourd’hui une gêne considérable pour l’exportation de nos récoltes.

C’est une perturbation complète et une expérience nouvelle de l’inefficacité d es moyens restrictifs. Le gouvernement a pu certes abandonner sans crainte cette malheureuse surtaxe ; il devra nécessairement en proposer l’abrogation à l’assemblée, qui s’empressera sans doute de la voter. Somme toute, le nouveau traité a cet heureux résultat de régulariser nos relations commerciales avec l’Angleterre, de faire disparaître les occasions de froissement, et ce n’est pas là seulement un avantage matériel, c’est aussi un avantage politique. Les relations faciles d’intérêts conduisent à des rapprochemens, à des habitudes communes en politique, et, dans l’état où est tombée la France, rien de ce qui peut la rapprocher des autres nations, ses émules dans la civilisation, ne doit lui être indifférent. Il y a des peuples qui ont commencé à se relever par des traités de commerce.

Que se passe-t-il à Berlin ? M. de Bismarck ne veut plus avoir proféré l’axiome fameux qui a fait un si grand bruit et qui lui a été tant reproché : « la force prime le droit ! » Il répond ou du moins, il fait répondre à M. le procureur-général Renouard, qui, à la rentrée de la cour de cassation française, a protesté dans un discours éloquent contre cette audacieuse négation du rôle de l’idée de justice et de droit dans le monde. Il désavoue ou il fait désavouer cette parole, qu’il s’efforce de restituer à celui qui l’aurait effectivement prononcée, au comte Schwerin. C’est possible ; seulement M. de Bismarck semble oublier que, lorsque le comté Schwerin prononçait cette parole, il le faisait pour résumer sous une forme saisissante le système de gouvernement qu’il attribuait au chancelier lui-même, et si on a continué en Europe à laisser au premier ministre du roi Guillaume la triste gloire d’avoir dit le mot, c’est qu’il a trop souvent fait la chose, c’est que ses actes n’ont été que trop fréquemment la traduction de la maxime d’état qu’il répudie. Si le prince-chancelier a un si pressant, un si sérieux désir de désavouer la pensée du dangereux et redoutable axiome dont il ne veut pas être l’auteur, il peut le prouver aujourd’hui de la manière la plus décisive en Alsace, en Lorraine, dans ces provinces courbées sous l’infortune, toutes saignantes encore d’une émigration douloureuse subie par tant de braves gens en signe d’attachement à la patrie française.

On ne peut pourtant pas prétendre à tous les avantages, régner par la force et désavouer en paroles les maximes de la force. Tant que M. de Bismarck n’aura trouvé rien de mieux que de faire adresser des lettres à M. le procureur-général Renouard, tant qu’il n’aura pas donné des gages plus évidens et plus sérieux de sa modération, il restera ce qu’il est, un politique audacieux qui a réussi, mais qui ne sait pas ce que dureront ses succès, justement parce qu’il a mis sur l’œuvre nationale dont il s’est fait le promoteur ce mot prononcé ou non prononcé par lui : « la force prime le droit ! »

La politique prussienne en est pour le moment à vivre de ses derniers succès. Elle ne laisse pas cependant d’avoir jusque dans ses victoires des difficultés intérieures assez graves. Les conflits se succèdent à Berlin. Après la lutte religieuse que M. de Bismarck n’a pas craint d’engager, qui est loin d’être finie, voici qu’une sorte de crise parlementaire vient d’éclater. Ce n’est plus cette fois avec la chambre des députés que le gouvernement a des démêlés ; il ne s’agit plus d’une affaire religieuse ou du budget militaire. C’est dans la chambre des seigneurs que le conflit a éclaté, et il s’agit d’une question intérieure de l’ordre le plus délicat. Le gouvernement a pris l’initiative d’une réforme de l’administration locale dans les provinces de l’est de la Prusse, la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, la Saxe. Il a fait voter par la seconde chambre dans la session dernière une loi sur une organisation nouvelle des cercles. C’est cette loi qui, portée à la chambre des seigneurs, vient d’être repoussée par un vote éclatant où 145 voix se sont prononcées contre le projet du gouvernement, qui n’a obtenu qu’un mince appui de 18 suffrages. En définitive, c’est une réforme libérale rejetée par la chambre des seigneurs sous prétexte que c’était là une mesure révolutionnaire. La question est doublement grave : elle est des plus sérieuses en elle-même, et elle devient aujourd’hui presque périlleuse par la crise parlementaire qu’elle suscite. Quelle est en effet la situation à ce double point de vue ? Les provinces prussiennes auxquelles s’applique la loi si fort maltraitée par la chambre des seigneurs, ces provinces, il ne faut pas l’oublier, sont restées soumises à un régime à peu près féodal : sans doute le servage n’existe plus, il est aboli depuis longtemps, depuis les grandes réformes de Stein, et beaucoup de paysans sont devenus possesseurs de terres ; mais partout subsiste la prédominance des propriétaires nobles. Le seigneur est maître absolu, il règne et gouverne. C’est lui qui nomme le pasteur, le maître d’école, le maire, et dans certaines localités cette fonction de maire appartient encore héréditairement à une famille qui possède un bien privilégié. C’est le propriétaire noble qui a la charge de la police, de la bienfaisance, de l’entretien des routes. Naturellement cette féodalité remplit aussi les états des provinces et des cercles où les autres classes ne sont point représentées. C’est cette situation que le gouvernement a voulu réformer en abolissant les anomalies les plus choquantes, notamment les polices seigneuriales, en faisant une part aux classes jusqu’ici déshéritées, en introduisant l’élection dans l’organisation des cercles et des communes. Tout cela était fait d’ailleurs, on le conçoit, avec d’extrêmes ménagemens pour cette rude et forte noblesse prussienne où la monarchie des Hohenzollern a trouvé toujours de si fidèles appuis. Malgré tous les tempéramens possibles, la chambre des seigneurs n’a voulu rien entendre ; elle a repoussé cette réforme comme un attentat à ses droits les plus sacrés, et le ministre de l’intérieur, le comte Eulenbourg, en a été pour ses efforts.

La chambre des seigneurs a voté, et le gouvernement ne se tient pas pour battu : c’est là justement que commence la crise parlementaire. Que fera-t-on pour dénouer ce conflit ? La chambre n’a été un instant suspendue après son vote que pour être convoquée de nouveau à bref délai, elle a déjà repris ses séances. L’intention évidente, avouée, du gouvernement est de maintenir son œuvre ; il la fera modifier sur quelques points de détail par la chambre des députés, et encore une fois il la portera devant la chambre haute. Les seigneurs pousseront-ils la résistance jusqu’au bout ? Ce serait assez vraisemblable, si on les laissait faire ; mais on ne les laissera pas faire. Le gouvernement semble parfaitement décidé à ne pas courir la chance d’un nouvel échec, et à se servir, s’il le faut, des moyens héroïques. Il ne transformera pas sans doute brutalement la chambre haute, comme on l’a dit avec un peu de légèreté ; il fera une promotion de seigneurs, il exercera une pression plus ou moins constitutionnelle sur les récalcitrans ; déjà il a destitué quelques-uns de ceux qui occupaient de grandes fonctions administratives. M. de Witzleben, président de la province de Saxe, et M. de Klützow, directeur au ministère de l’intérieur, sont du nombre des victimes. Le gouvernement prussien est accoutumé à ce jeu. Il a tenu tête autrefois à la chambre des députés dans des circonstances bien moins favorables et pour de moins bonnes raisons, il se servira maintenant de la seconde chambre contre la chambre haute. L’empereur Guillaume paraît fort disposé à soutenir ses ministres dans cette lutte. Le résultat n’est pas douteux ; on n’y arrivera peut-être pas cependant sans des tiraillemens et sans quelques concessions, d’autant plus que les seigneurs, adversaires ou opposans de circonstance, sont après tout les plus fidèles soutiens de la monarchie, et que leurs sentimens au sujet de la loi sur l’organisation des cercles sont peut-être partagés par quelques-uns des ministres, notamment par le ministre de la guerre, M. de Roon.

Qu’en pense M. de Bismarck lui-même ? La question est étrange, on en conviendra, et elle s’est pourtant élevée. M. de Bismarck est resté à Varzin, où il se repose depuis quelques mois ; il a laissé le ministre de l’intérieur, le comte Eulenbourg, se débattre avec l’opposition de la chambre haute ; on est même allé jusqu’à dire qu’il n’était pas fâché au fond de voir son collègue se compromettre, que par un vieux fonds de féodalisme il approuvait secrètement la résistance des seigneurs. Son abstention a été interprétée comme un mouvement de mauvaise humeur ; mais ce sont là des conjectures bien invraisemblables. Le ministère ne se serait point évidemment engagé dans une telle affaire, il ne persisterait pas aujourd’hui dans ses projets sans l’aveu du prince-chancelier, et puis on oublie une chose : M. de Bismarck n’en est plus à s’inquiéter des fantaisies des hobereaux prussiens, — il est libéral ! Il a donné le suffrage universel à son bon peuple d’Allemagne, il fait la guerre aux jésuites, aux évêques, il veut émanciper les paysans, il désavoue les maximes de la force. Tout cela est dans sa politique du moment jusqu’à ce que l’occasion d’une métamorphose nouvelle se présente. En attendant, il se repose à Varzin, laissant les imbroglios parlementaires se nouer et se dénouer à Berlin, retenant dans ses mains le fil des affaires allemandes qu’il gouverne à son gré.

Les imbroglios de la politique ne sont pas aussi faciles à débrouiller à Constantinople, d’autant plus qu’ici ils se compliquent de toute sorte de mouvemens secrets, de luttes intimes d’influences, d’antagonismes diplomatiques. Quelle est la part de ces divers élémens dans la dernière crise qui vient d’éclater dans l’empire turc ? Un coup de théâtre a renversé, il y a quelque temps, Mahmoud-Pacha, un nouveau coup de théâtre vient de renverser Midhat-Pacha. Il y a trois mois à peine, cette révolution ministérielle s’accomplit à Constantinople, elle a tous les caractères d’un événement décisif. Non-seulement le grand-vizir Mahmoud-Pacha est dépouillé de ses fonctions par un acte soudain du bon plaisir du sultan, mais il est encore menacé d’être mis en accusation, de devenir passible de revendications pécuniaires exercées contre lui pour ses malversations. En un mot, sa disgrâce semble complète, sa chute est saluée comme la défaite de la politique de réaction turque qu’il représente. Celui qui le remplace, Midhat-Pacha, arrive au pouvoir porté par une sorte de mouvement d’opinion. Son avènement est considéré comme une victoire des idées de progrès, comme un retour bienfaisant aux traditions réformatrices d’Aali-Pacha, de Fuad-Pacha. Tout est fête à Constantinople, la ville du Bosphore s’illumine, et on acclame le sultan. Qu’arrive-t-il ? Bientôt cette popularité s’obscurcit, les influences qui s’agitent autour du sultan minent le pouvoir du nouveau grand-vizir, et un jour Midhat-Pacha tombe en disgrâce à son tour aussi subitement que celui qui l’a précédé.

À quoi peut-on attribuer cette péripétie nouvelle ? Est-ce simplement l’effet de rivalités intérieures ou d’intrigues de palais ? Faut-il y voir le résultat ou le signe d’une pression diplomatique, d’une action combinée de la Russie et de la Prusse pour renverser un homme dont l’avènement avait été vu avec faveur par l’Autriche, par les puissances libérales d’Europe ? Toujours est-il que, si on a voulu revenir à Mahmoud-Pacha, on n’y est pas revenu du premier coup. Midhat-Pacha est tombé, il est vrai, il n’a pas été remplacé par celui dont il avait été lui-même le successeur. La place est occupée par un homme qui a été autrefois grand-vizir et qui ne représente aucune politique bien définie, Mehemet-Ruschdi-Pacha, qu’on représente volontiers comme un type de la nonchalance orientale ; mais ce n’est là évidemment qu’une transition sans durée. La politique turque, dans la voie d’oscillation où elle s’est engagée, reviendra un jour ou l’autre à Midhat-Pacha ou à Mahmoud-Pacha, et ce qu’il y aurait de mieux, ce serait que, secouant toutes les influences extérieures qui l’assiègent, elle revînt tout simplement à l’intérêt turc, c’est-à-dire à l’application indépendante des idées de civilisation, par lesquelles l’empire ottoman peut retrouver sa raison d’être et sa force.

Puisque la république est la condition présente de la France, il ne faut pas se lasser de s’instruire au spectacle des pays où la république vit depuis longtemps, où la puissance des mœurs fait que les actes les plus graves, les plus décisifs peuvent s’accomplir simplement et sans péril. On n’est point encore arrivé malheureusement en France à distinguer entre le déploiement naturel, régulier de la souveraineté nationale et une révolution. Aux États-Unis, l’élection d’un président est bien une crise sans doute ; mais c’est une crise d’un moment, qui n’ébranle rien, ni les intérêts, ni les institutions, ni la sécurité générale, et qui, après avoir remué pendant quelques mois beaucoup de passions et d’ambitions, finit en quelque sorte instantanément le jour où le suffrage populaire a prononcé. Ainsi les choses viennent de se passer une fois de plus en Amérique, dans cette lutte où il s’agissait de savoir qui l’emporterait du général Grant, président en fonction, ou de M. Horace Greeley. Le général Grant avait naturellement pour lui son nom, ses services militaires, la force d’une position acquise, tous les intérêts groupés autour d’une administration dont le chef a passé déjà quatre ans à la Maison-Blanche. M. Horace Greeley, qui n’avait pas pour lui les mêmes recommandations personnelles, qui n’était qu’un politicien, un journaliste de talent, mais un peu dénué de consistance et passablement excentrique, M. Horace Greeley pouvait espérer rallier toutes les oppositions, toutes les dissidences, tous les mécontentemens ; il était le candidat de tous ceux qui voulaient arriver.

Pendant plusieurs mois, cette campagne de l’élection présidentielle s’est déroulée assez confusément, très bruyamment, et de façon à faire par instans illusion sur les chances des deux candidats. On a tenu bien des meetings, prononcé bien des discours, rédigé bien des programmes. On épiait les élections partielles, locales, qui avaient lieu dans les divers états, pour démêler le courant de l’opinion. Plus d’une fois, la réélection du général Grant a paru compromise ; on aurait dit qu’elle n’était rien moins qu’assurée. M. Horace Greeley semblait gagner du terrain ; il se voyait déjà président des États-Unis, installé à la Maison-Blanche de Washington. Ce n’était qu’une apparence et l’effet momentané de la fumée du combat. Dans les dernières semaines de cette agitation électorale, la situation a commencé à s’éclaircir singulièrement. Les élections locales de l’Indiana, de l’Ohio, surtout de la Pensylvanie, un des états les plus considérables de l’Union, ces élections, toutes favorables aux partisans du général Grant, ne laissaient plus de doute sur le résultat définitif. M. Horace Greeley était perdu avec son armée bariolée et incohérente. Évidemment cette coalition de républicains dissidens ou libéraux, de démocrates mal remis de leurs défaites, de mécontens de toute nuance, cette coalition n’était pas en état de lutter avec les forces compactes marchant à la suite du général Grant. Le drapeau de l’opposition ne représentait ni une idée, ni un intérêt, ni une passion de nature à saisir l’imagination populaire, et le 5 novembre, le jour où le scrutin solennel s’est ouvert, tous les mirages se sont évanouis ; il n’est resté qu’un fait capital et dominant, la réélection du général Grant à une majorité qui a presque dépassé toutes les prévisions et peut-être même les espérances de ses propres amis.

Le résultat n’est point encore définitif sans doute. L’élection présidentielle aux États-Unis se fait à deux degrés, on le sait. Les divers états nomment des électeurs en proportion de la population, et ces électeurs, au nombre de 366 pour trente-sept états, se réunissent à Washington, où ils émettent un dernier vote, que le sénat fédéral proclame à sa prochaine réunion ; mais, comme le mandat de ces électeurs du second degré est absolument impératif, le résultat est écrit d’avance dans l’élection primaire, qui assure désormais une majorité immense au général Grant. Voilà donc la crise la plus grave traversée sans encombre par les États-Unis. Le général Grant. demeure président pour quatre ans encore. Que fera-t-il de son pouvoir ? S’attachera-t-il uniquement à effacer de plus en plus les traces de la guerre civile ? Essaiera-t-il de tourner l’activité de ce grand et vigoureux peuple vers les entreprises extérieures ? Cela ne dépend pas tout à fait de lui. C’est le bonheur des nations libres de rester les maîtresses de leurs destinées et d’en être responsables jusqu’au bout, parce quelles ne laissent aux hommes placés à leur tête que le grand et suprême honneur de les gouverner sans le pouvoir de les asservir ou de les entraîner dans les ruineuses aventures.
CH. DE MAZADE.





SOUVENIRS DE PROVENCE.


I.

LA CIGALE.

 

Je suis le noble insecte insouciant qui chante
Au solstice d’été dès l’aurore éclatante,
Dans les pins odorans, mon chant toujours pareil
Comme le cours égal des ans et du soleil ;

De l’été rayonnant et chaud je suis le verbe,
Et quand, las d’entasser la gerbe sur la gerbe
Les faucheurs, étendus sous l’ombrage attiédi,
Dorment, en haletant des ardeurs de midi,
Alors, plus que jamais, je dis, joyeuse et libre,
La strophe à double écho dont tout mon être vibre,
Et tandis que plus rien ne bouge aux alentours,
Je palpite, et je fais résonner mes tambours ;
La lumière triomphe, et dans la plaine entière
L’on n’entend que mon cri, gaîté de la lumière !

Comme le papillon, je puise au cœur des fleurs
L’eau pure qu’y laissa tomber la nuit en pleurs.
Je suis pur le soleil tout-puissant animée ;
Socrate m’écoutait, Virgile m’a nommée ;
Je suis l’insecte aimé du poète et des dieux.
L’ardent soleil se mire aux globes de mes yeux ;
Mon ventre roux, poudreux comme un beau fruit, ressemble
A quelque fin clavier d’argent et d’or, qui tremble ;
Mes quatre ailes aux nerfs délicats laissent voir,
Transparentes, le fin duvet de mon dos noir,
Et, comme l’astre au front inspiré du poète,
Trois rubis enchâssés reluisent sur ma tête.


II. LES TAMBOURINAIRES.


Ils sont deux. Un enfant, tout ravi, les précède,
Et marche à pas comptés, fier de porter sans aide
Un bâton que couronne un cercle horizontal
Où l’on a suspendu des choses en métal,
Montre et couvert et puis des écharpes en soies,
Les prix des jeux, ces prix qu’on appelle « les joies, »
Parmi lesquels reluit parfois, fort engageant,
Un saucisson à l’ail dans son papier d’argent.

L’enfant marche, et respire un peu d’air que dérange
L’écharpe balancée où frissonne une frange.
 
Un homme enfin les suit, souriant, et portant
Une corbeille en paille à fond rose éclatant.

Dès qu’ils ont pénétré sous la grande avenue,
Ils entament l’air gai d’une danse ingénue

Qui s’avance et qui fait sourire encor parfois
L’aïeul, sur les carreaux tambourinant des doigts.

Le groupe tout entier est là sur la terrasse.
Les deux musiciens s’agitent, non sans grâce ;
Chacun d’eux frappe sec le vibrant parchemin
De la main droite et fait jouer de l’autre main,
En soufflant de tout cœur, la musiquette vive
Du « galoubet, » qui n’est qu’une flûte naïve.
Long cylindre léger, le tambourin tremblant
Sous la baguette noire au bout d’ivoire blanc,
Suspendu par sa corde au bras qui tient la flûte,
A chaque coup frappé résonne une minute ;
Il frémit tout entier en de profonds accords,
Suit la flûte en sourdine et marque les temps forts,
Et cela fait un bruit de ménage en querelle :
Deux voix parlent ; tantôt c’est lui, tantôt c’est elle
Qui domine, disant : « Qui donc commande ici ? »
Et chacun, tour à tour, par un mot radouci,
Honteux d’être méchant, avec tendresse implore,
Et l’un s’est tu déjà que l’autre gronde encore…
Ainsi le tambourin sonne encore à la fin,
Quand la flûte a jeté son cri suprême et fin.

Les enfans tout joyeux, les servantes alertes,
Paraissent les premiers aux fenêtres ouvertes ;
La dame vient ensuite, et le maître du lieu ;
Le porteur de corbeille alors, grave, au milieu
Du groupe pavoisé des pieds jusqu’à la tête,
Demande « quelques sols pour les frais de la fêté, »
Et tend d’un air ami la corbeille en avant,
Dont les rubans, drapeaux mignons, vibrent au vent.

Dès qu’une pièce tombe au fond de la corbeille,
Le tambourin, content, s’exalte et s’émerveille
Du don trop généreux qu’on fait aux villageois ;
Mais la petite flûte alors, haussant la voix,
Exprime qu’après tout l’offrande est peu de chose,
Qu’on n’emplira jamais le joli panier rose
Et que le tambourin avec son « gramaci »
L’étonné, et qu’on n’est pas obséquieux ainsi.
Le tambourin répond : « Paix ! paix ! petite folle ! »
Et, voulant à tout prix lui couper la parole,
Il redouble d’entrain et force les accords,

Puis, las enfin, s’éloigne, et l’on entend alors
Décroître à travers champs la charmante dispute
Du tambourin qu’on sait amoureux de la flûte.

Les quêteurs de ce pas vont chez le paysan
Qui, les voyant venir, se dit : « Allons-nous-en ! »
Et monte à la « fénière » odorante, et s’enferme.
Les demandeurs sont là, debout, devant la ferme ;
La querelle éternelle et tendre va son train
De la flûte bavarde avec le tambourin,
Et les musiciens marquent le pas sur place.
A force de souffler, le sang monte à leur face,
Et, tout suant, gonflant la joue, ils font si bien
Qu’ils excitent les cris éclatans du gros chien
Qui, toujours aboyant, la gueule toute large,
Fuit, s’approche, recule, et revient à la charge…
L’enfant, qui n’est plus fier, tremble de tout son corps ;
Les deux musiciens s’épuisent en efforts ;
L’enfant crie en pleurant, et l’homme au panier rose
Avec de gros jurons, heurte à la porte close,
Pendant qu’au « fenestron » tout obstrué de foin,
De ce vacarme affreux et gai joyeux témoin,
Se tient coi, si content qu’il en rit en silence,
Le fermier, qui maudit les impôts et la danse,
Et, sous du foin qui bouge, on pourrait entrevoir
Malin, et tout brillant de plaisir, son œil noir.


III. L’AIRE.


Sur l’aire dont on a brûlé l’herbe et les mousses
Qui poussèrent, tout l’an, entre les briques rousses,
Et dont un parapet décrépi fait le tour,
En plein août, sous l’azur torride d’un beau jour,
On étale l’amas des gerbes déliées,
Et les pailles au loin brillent ensoleillées,
S’enchevêtrant, croisant leurs mille barbes d’or,
Si bien qu’on croirait voir luire, vierges encor,
Au seuil de l’Orient entassés pêle-mêle,
Des traits de feu tout prêts pour l’aurore nouvelle.

O trésor des moissons mûres ! vivant trésor !
O chaleur de la vie ! éclat des blés ! seul or

Que le paysan voie et qu’il touche à son aise !
Pain que le bon soleil prépare à sa fournaise !

Mais il faut que l’épi gonflé donne son grain,
Et le ciel dur est trop cruellement serein
Pour qu’on soulève et qu’on abatte dans la paille
Les lourds fléaux de bois sous qui l’aire tressaille.
Aussi le paysan, au beau milieu du rond,
L’air grave, et son chapeau très large ombrant son front,
Le fouet au cou, sifflant des chansons incertaines,
Et derrière son dos changeant de mains les rênes,
Fait tourner sur le blé les chevaux de labour,
Qui, les deux yeux bandés, en trottant, tout le jour,
Foulent avec lourdeur, plus vifs quand le fouet claque,
Le grain qui sous leurs pieds sort de l’épi qui craque.

Midi s’approche, il monte, il invite au sommeil ;
La verdure des pins reflète le soleil ;
La mouche, au corselet d’azur et d’émeraude,
Bourdonne, et le frelon rayé de jaune rôde
Et poursuit les chevaux ennuyés et plus lents.
L’air flotte épais autour des arbres somnolens,
Où, vibrante, accrochée à l’écorce inégale,
Joyeuse de l’été, résonne la cigale ;
Le chaume, coupé ras, montre un sol crevassé,
Et l’horizon entier languit, presque effacé
Sous le rideau tremblant et fin de la lumière
Qui, diffuse, ressemble à de l’or en poussière.

Les chevaux arrêtés, sous le fouet tout à coup
Reprennent, inclinant et relevant le cou,
Leur lenteur fatiguée au rhythme monotone ;
Toute leur peau, qu’irrite une mouche, frissonne ;
Et tels, jusqu’aux jarrets dans la paille enfoncés,
A chaque pas d’un flot d’épis embarrassés,
Ils soulèvent du pied des pellicules fines
Qui, s’envolant, leur vont agacer les narines.
Ils soufflent ; mais le fouet s’est tu ; leur guide est las ;
Plus de jurons sonnant quand ils font un faux pas ;
Immobile et muet, l’homme, comme en un songe,
De l’une à l’autre main fait circuler leur longe,
Et, fermant à moitié ses grands yeux assoupis,
Ne voit plus que l’éclat du ciel et des épis,
Un flamboîment brutal entrant sous sa paupière,

Des chevaux tout luisans piétinant la lumière,
Et, devant lui, couchée au fond d’un trou du mur
Qui borde l’aire, tiède en son réduit obscur,
Projetant, bien qu’à l’ombre, un éclair, sa bouteille
Qui l’appelle et lui rit en vain, car il sommeille…


IV.

LA MOUSTOUÏRE. — VENDANGES PROVENÇALES.



« Holà, voisin ! ma vigne est mûre ; qu’on se prête :
Aidez-nous, et demain, notre vendange faite,
Nous irons vous aider de même à notre tour. »

C’est pourquoi le coteau, dès la pointe du jour,
Est plein d’éclats de rire et de chansons alertes ;
Cachés jusqu’à mi-corps parmi les vignes vertes,
En groupes espacés, on voit les paysans
Se courber pour cueillir la grappe aux grains luisans.
Les filles, que poursuit l’œil des malins, sont gaies.
Leur jupe à mille plis, fort courte, à longues raies,
Montre la fermeté de leur jambe, et vos yeux
Sont brillans de plaisirs, ô travailleurs joyeux !
La serpe va et vient. Parfois l’un d’eux se dresse,
Appelle, et dans sa main, prétexte à la paresse,
On admire un moment, lourde et pareille à l’or,
Une grappe où le pampre en festons tremble encor,
Fruit rare et mieux venu, qui se garde ou se mange.

Tout courbés sous le poids des mannes de vendange,
Les porteurs, leur coussin à l’épaule, là-bas,
Gagnent avec lenteur, car voici qu’ils sont las,
La cuve où des enfans dansent, les jambes nues,
Sur le flot de raisins épanchés des cornues.

La serpe va et vient. L’année est bonne : on rit.
Le soleil fait le vin, qui fait content l’esprit :
Merci, soleil ! on chante, on s’appelle, on babille.

Cependant derrière elle une oublieuse fille
Laisse un beau grappillon que, sous le pampre vert,
Un galant aux aguets a bientôt découvert.
« La moustouïre ! » dit-il, car la fille est jolie :
Il doit, ayant coupé la grappe qu’elle oublie,

L’en barbouiller d’abord pour l’embrasser après.
Déjà la fille court, mais il la suit de près,
La saisit par la robe, et la belle s’arrête ;
Dans ses bras repliés, elle a caché sa tête.
Il la prend par la taille ; elle veut de la main
Ouvrir les droits pressans du garçon, mais en vain.
Son beau corps prisonnier se tord, se glisse et ploie,
Et le jeune homme ardent, qui palpite de joie,
Attire près du sien le visage charmant,
Et, changeant en plaisir le juste châtiment,
Laissant à ses pieds choir la grappe redoutée,
N’inflige qu’à demi la peine méritée.
O vendange ! ô baisers ! sur son visage pur
S’il avait fait jaillir le jus du raisin mûr,
Vraiment la belle enfant ne serait pas plus rose !

La serpe va et vient. On chante, on rit, on cause…
On ne m’y prendra plus, — dit la belle en rêvant,
Mais n’importe, elle t’aime, ô jeune homme, et souvent,
Troublée au souvenir des baisers de ta bouche,
Elle oublie à dessein des grappes à la souche.


V. BÉNÉDICTION DU FEU. — LA NOËL.


Fête d’église ? non, mais fête de famille,
Voici Noël. Voici la bûche qui pétille ;
Le « carignié, » vieux tronc énorme d’olivier,
Conservé pour ce jour ; flambe au fond du foyer.
Si des rites romains on soigne l’observance,
On jeûne ce jour-là, mais, ô sobre Provence,
Peu t’importe, et souvent, libre, tu te souviens
Que nos pères, nos bons aïeux, étaient païens.

Aussi le « gros souper » sera bon, quoique maigre.
On ne mangera pas l’anchois rouge au vinaigre,
Mais on festinera ce soir avec gaîté,
De morue au vin cuit et de nougat lacté,
D’oranges, de raisins secs et de figues sèches.

Dans un coin, les enfans se construisent des crèches,
Théâtres où l’on met des pierres pour décor
Et de la mousse prise aux vieux murs, puis encor

Des arbres faits d’un brin de sauge, et sur ces cimes,
Le long des sentiers fins côtoyant ces abîmes,
Des pâtres et des rois se hâtent vers le lieu
Où vagit, entre l’âne et le bœuf, l’enfant-Dieu.

« A table ! » — L’on accourt. La sauce aux câpres fume ;
Le nougat luit ;… mais c’est une vieille coutume
Qu’avant de s’attabler on bénisse le feu.

La flamme rose et blanche avec un reflet bleu
Sort de la bûche où dort le soleil de Provence.
Le plus vieux, à défaut du plus petit, s’avance :
« O feu, dit-il, le froid est dur ; sois réchauffant
Pour le vieillard débile et pour le frêle enfant ;
Ne laisse pas souffrir les pieds nus sur la terre ;
Sois notre familier, ô consolant mystère !
Le froid est triste, mais non moins triste est la nuit ;
Et, quand tu brilles, l’ombre avec la peur s’enfuit ;
Prodigue donc à tous ta lumière fidèle :
Qu’elle glisse partout où l’on souffrit loin d’elle,
Et ne deviens jamais l’incendie, ô clarté !
Ne change pas en mal ta force et ta bonté ;
Ne dévore jamais les toits couverts de paille,
Ni les vaisseaux errans sur la mer qui tressaille,
Rien de ce qu’a fait l’homme, et qu’il eût fait en vain,
O feu brillant, sans toi, notre allié divin. »

Le vieillard penche un verre, et le vin cuit arrose
La longue flamme bleue au reflet blanc et rose ;
Le carignié mouillé crépite, et tout joyeux,
Constellant l’âtre noir, fait clignoter les yeux.
On s’attable. La flamme étincelante envoie
Aux cristaux, aux regards ses éclairs et sa joie ;
Le vieux tronc d’olivier qui gela l’autre hiver
Se consume, rêvant au temps qu’il était vert,
Aux baisers du soleil et même à ceux du givre ;
Tel, mourant dans la flamme, il se prend à revivre,
Et l’usage prescrit qu’on veille à son foyer,
Pour que, sans s’être éteint, il meure tout entier.


JEAN AICARD.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.