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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1883

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Chronique n° 1238
14 novembre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Une singulière partie est engagée au moment présent en France, et s’il ne s’agissait des plus graves intérêts, peut-être de l’avenir du pays, le spectacle ne laisserait pas d’êire piquant. Oui, à la condition de se souvenir du conseil de M. Thiers, de ne rien prendre au tragique, mais de ne pas prendre les choses trop à la légère, on pourrait se donner la satisfaction de suivre les mouvemens de l’échiquier, de compter pour ainsi dire les coups, et de se demander à qui restera la victoire dans cette partie assez embrouillée que le gouvernement lui-même a engagée, dont l’enjeu est le choix d’une politique. Le ministère, il est vrai, s’est arrangé pour s’assurer un premier avantage par le débat un peu précipité, un peu impatient, qui s’est ouvert dès le début de la session sur les affaires de Tonkin et sur nos relations avec la Chine. Il a joué avec une certaine hardiesse en allant au-devant du combat, en défiant ses adversaires, et il a enlevé le dénoûment avec une dextérité qui n’est pas sans reproche, par la production d’un document d’une origine au moins équivoque. Il a réussi, il a eu, du premier coup, la majorité parlementaire qu’il cherchait, mais les discussions de ce genre sont le plus souvent dominées par des considérations d’honneur ou d’intérêt national, et les témoignages de confiance restent pour ce qu’ils valent. Quel que soit ce premier vote, le ministère n’a point évidemment cause gagnée ; le débat sur le Tonkin et sur la Chine n’est qu’une escarmouche préliminaire, un prologue plus ou moins heureux. La question n’est pas précisément là ; elle est dans la politique tout entière, dans l’interprétation pratique du discours de M. le président du conseil au Havre, du discours plus récent de M. le ministre de l’intérieur à Tourcoing ; elle est dans la direction générale que les principaux membres du cabinet semblent vouloir donner aux affaires du pays, qu’ils ont encore à faire accepter, et c’est ici que la partie reste plus vivement engagée, plus animée, peut-être dIus obscure et dIus indécise que jamais.

Le fait est, que jusqu’ici, à en juger par les manifestations de toute sorte, par le langage et par les actes de tous ceux qui ont un rôle dans cette étrange partie, la situation n’est rien moins que claire. Nous tous qui sommes réduits à attendre ce que les grands joueurs du moment feront de nous, nous cheminons dans l’ombre, et nous demanderions volontiers, nous aussi, « un peu de lumière. » La lumière est faite désormais, assure-t-on ; la politique ministérielle a gagné la partie, elle a trouvé la majorité « la plus puissante, la plus homogène » qui ait jamais existé. Voilà qui est au mieux ! Qu’en est-il cependant ? Comment explique-t-on tant de contradictions qui éclatent aujourd’hui et dans les discours et dans les actes.

M. le président du conseil, nous en convenons, s’est exprimé avec une certaine énergie, avec une certaine apparence de résolution au Havre ; il a eu le ton et l’accent d’un homme décidé à en finir avec toutes les ambiguïtés. Il a parlé d’un « abîme » qui se serait creusé entre la république modérée, dont il se disait le représentant, et le radicalisme révolutionnaire ; il a déclaré la guerre aux radicaux en opposant à leur drapeau un drapeau de modération et de sagesse. M. le président du conseil a si bien fait qu’on a pris son discours pour le manifeste d’une politique. M. le ministre de l’intérieur, à son tour, est allé, il n’y a que quelques jours, à Tourcoing, et il s’est piqué d’émulation, confirmant et accentuant de son mieux le langage du chef du cabinet contre les fractions extrêmes. Il n’a point hésité à avouer que, dans ces dernières années, « à certaines heures, on a pu se demander si, par un parti-pris de condescendance, de faiblesse, de chevalerie pour ainsi parler, on n’avait pas permis à des minorités impuissantes d’exercer sur la direction générale des affaires comme une inflexion et de lui imprimer comme une faussure… » Ce n’était pas sans doute la peine d’imaginer un mot baroque pour exprimer une idée juste. N’importe, avec ou sans faussure, M. Waldeck-Rousseau a dit leur fait à tous ceux dont la politique turbulente ne conduit qu’à une « stérilité funeste, » et il s’est fait un devoir d’exalter M. Jules Ferry pour avoir « dénoncé ce pacte de condescendance dont le résultat le plus clair était, pour le gouvernement, de paraître solidaire d’une certaine opposition. » Le jeune ministre de l’intérieur n’a même pas ménagé aux radicaux les traits d’une raillerie froide et acérée. Bref, le discours de Tourcoing n’est sûrement pas fait pour combler « l’abîme » dont avait parlé avant lui le discours du Havre. Jusque-là, c’est fort bien, on commencerait presque à voir se dessiner une intention de gouvernement modérateur ; mais, d’un autre côté, voici M. Paul Bert, qui est un des chefs de cette majorité « puissante et homogène » dont a parlé M. le ministre de l’intérieur, qui a été appelé ces jours derniers à présider un des principaux groupes de la chambre, voici M. Bert qui prend la parole, il ne veut pas, lui, qu’on parle d’un « abîme, » et comme le nouveau président de l’Union républicaine est un réaliste de la politique, il appelle cet « abîme » un « fossé ! » Il ne veut pas qu’il y ait de « fossé « entre les républicains. Il ne se refuse pas à maltraiter ou à laisser maltraiter les exaltés du radicalisme et même à les exclure du pouvoir, à la condition pourtant qu’on les ménage, qu’on les considère comme une avant-garde un peu impatiente dont les vœux peuvent être « prématurés » sans cesser d’être « légitimes. » Plus que jamais, d’ailleurs, il est pour la politique de secte, et il ne connaît de vrai républicain que « le démocrate anticlérical. » C’est le refrain invariable ! Après quoi, M. Paul Bert, qui se pique d’être un bon ministériel, couronne sa harangue en ajoutant : u Les actes antérieurs et les déclarations récentes du gouvernement nous donnent la certitude qu’il apprécie comme nous les exigences de la situation. » De sorte qu’on en revient toujours à cette question : Où est la vérité ? Qui représente cette majorité « puissante et homogène » que M. le ministre de l’intérieur glorifiait l’autre jour ? Est-ce le gouvernement, avec ses déclarations de guerre au radicalisme extrême ? Est-ce M. Paul Bert, avec ses étroites et âpres passions de sectaire, avec le programme qu’il prétend imposer au cabinet, et qui ne serait que la continuation du « pacte de condescendance ? » A qui restera le dernier mot ?

Rien certes de plus fier que le langage de M. le ministre de l’intérieur répétant après M. le président du conseil que « le premier soin d’un graud pays doit êire de constituer un gouvernement durable, ayant une politique très claire, ne demandant point l’existence et la durée à des combinaisons éphémères, disant nettement ce qu’il veut et ce qu’il entend faire. » M. Waldeck-Rousseau en parle bien à l’aise, et il résout la question par la question. L’embarras est justement de créer « ce gouvernement durable » dont il parle, qui n’a été jusqu’ici que dans des mots, et la difficulté du problème n’est pas seulement dans une majorité dont M. Paul Bert représente pour le momeut une des fractions, elle est peut-être aussi dans le minisière qui aurait à se mettre d’accord avec lui-même, à conformer plus souvent ses actions à son langage. Les ministres parlent, multiplient les harangues, déclarent la guerre au radicalisme, c’est fort bien ; cela prouve qu’ils ont le sentiment de la gravité croissante de la situation, qu’ils ont fini par comprendre le danger d’un système d’agitation, d’imprévoyance et de faiblesse qui a tout compromis, qui a préparé peut-être de redoutables crises. En réalité cependant, que font-ils pour résoudre le problème dont ils se montrent si préoccupés dans leurs discours, pour rendre au pays cette politique plus rassurante et ce gouvernement durable dont ils sentent la nécessité ? Ils résistent ou ils essaient de résister sur quelques points, il est vrai ; le plus souvent ils évitent de trop s’engager de peur de paraître se désavouer. Ils mettent un certain éclat dans leurs ruptures avec les « iniransigeans, » et ils ne dédaignent pas de garder des intelligences parmi les conop’aisans du radicalisme. On dirait que leur ambition se réjouit tout simplement à être des révolutionnaires plus décens que les radicaux, à jouer le même air, mais à le jouer mieux, à procéder avec méthode pour arriver par degrés à ce que les diplomates du parti appellent le « but identique. » En d’autres termes, ils passent leur temps à démentir par leurs actes ce qu’ils ont affirmé par leurs discours et à se débattre au milieu des impossibilités qu’ils se créent. C’est en vérité l’histoire du ministère depuis quelques jours, dans un certain nombre d’affaires où il aurait pu assurément éviter des concessions sans proût comme sans prévoyance, mais où il s’est senti lié par une vieille complicité avec les passions et les préjugés anticléricaux dont il subit la tyrannie.

Où était, nous le demandons, la nécessité de cette circulaire par laquelle M. le garde des sceaux a cru devoir remettre en question la messe du Saint-Esprit, qui, jusqu’ici, a inauguré ou accompagné tous les ans la rentrée des cours de justice et des tribunaux de tout ordre ? C’était une vieille tradition que tous les gouvernemens réguliers ont respectée et qui, par un privilège singulier, avait même paru échapper aux violentes contestations des polémiques de parti. Les grands réformateurs radicaux eux-mêmes, probablement occupés de plus importantes besognes, avaient à peu près oublié d’organiser une campagne pour l’abrogation de cet usage consacré ; ils n’y avaient pas trop pensé. C’est bien gratuitement et en signe de bonne volonté qu’on s’est cru obligé de leur offrir cette vulgaire satisfaction. M. le garde des sceaux, à la vérité, n’a point supprimé de sa propre autorité, d’une manière générale et absolue, la messe du Saint-Esprit ; il a laissé aux cours et aux tribunaux la liberté de la supprimer selon leur fantaisie, et, par une conséquence assez naturelle, puisqu’il n’y avait plus de cérémonie officielle uniformément ordonnée, M. le ministre de la guerre, à son tour, a cru devoir donner des instructions aux comandans de corps d’armée pour retirer tout appareil militaire à la solennité de la rentrée des tribunaux. Quelques saluts militaires ou quelques coups de tambour de plus ou de moins ne sont pas, si l’on veut, une affaire. Ce qui est plus grave, c’est l’idée même qui a inspiré cette mesure, c’est cette suppression ou cette tentative de suppression d’un vieil usage digne de respect. Cette messe du Saint-Esprit, accompagnée d’un certain appareil militaire, avait assurément sa signification. C’était une manière de maintenir le prestige de la justice, de relever aux yeux de tous l’importance de l’institution judiciaire. Que M. le garde des sceaux î’ait voulu ou qu’il ne l’ait pas voulu, il a fait ce qu’il a pu pour diminuer cette importance et ce prestige ; il l’a fait tout juste au moment oii l’on aurait cru qu’il devait se préoccuper de montrer que rien n’était changé dans les traditions judiciaires par cette violente et cruelle épreuve de l’épuration à outrance à laquelle la magistrature française vient d’être soumise : il a pris un singulier moyen pour recommander ses nouveaux magistrats en les introduisant dans ses prétoires.

Et voyez comment les mauvaises inspirations, les actes équivoques ont toujours des conséquences imprévues ! On n’a cessé de répéter que par la prétendue réformejudiciaire récemment accomplie, par cette vaste entreprise d’épuration, on se proposait surtout de bannir la politique des affaires de la justice. La première conséquence de la mesure par laquelle M. le garde des sceaux a voulu inaugurer le règne de sa magistrature nouvelle a été, au contraire, de ramener dans le domaine de la justice la politique avec ce qu’elle a de plus criant et de plus anarchique. Que s’est-il passé, en effet ? Les cours et les tribunaux ont usé de la faculté qu’on leur laissait de maintenir ou de supprimer cette malheureuse messe du Saint-Esprit ; les uns l’ont maintenue, les autres l’ont supprimée sans façon. La cour de cassation et la cour d’appel de Paris ont donné l’exemple de la fidélité à l’ancienne tradition ; quelques cours, plus complètement épurées sans doute ou plus jalouses de répondre aux vœux secrets de la chancellerie, se sont dispensées de respecter le vieil usage. Bien mieux, il y a des villes, même des villes importantes, où le tribunal a repris ses travaux sans aucune cérémonie religieuse et où les avocats se sont rendus en corps à une messe du Saint-Esprit demandée par eux. De sorte qu’au lieu de rétablir la paix, comme on le prétendait, on a ravivé la guerre, les divisions. On n’a pas banni des prétoires les passions politiques, on y a fait entrer avec éclat les passions religieuses. Le monde judiciaire s’est trouvé brusquement, ostensiblement partagé en deux camps, le camp de ceux qui ont assisté à la messe du Saint-Esprit et le camp de ceux qui n’y ont pas assisté. Va-t-on maintenant recommencer l’épuration à l’égard des cours et des tribunaux suspects de cléricalisme pour être allés à la messe ? Voilà le beau résultat qu’on a préparé, et tout cela sans raison sérieuse, sans nécessité pressante, uniquement pour avoir l’air de ne pas discontinuer la guerre aux influences cléricales, pour complaire à quelque radicaux incessamment occupés à effacer jusqu’au dernier vestige du passé ou des traditions religieuses dans les institutions ! M. Martin-Feuillée peut se flatter d’avoir fait une brillante campagne avec sa circulaire, et surtout d’avoir merveilleusement inauguré le règne de la magistrature née des décrets d’épuration.

Le malheur est fque gouvernement et républicains plus ou moins avancés de la majorité perdent tout sang-froid et semblent possédés d’une sorte d’idée fixe ou de manie toutes les fois qu’ils se trouvent en présence d’un intérêt religieux, d’une influence d’église, de tout ce qui leur rappelle qu’il y a, en France, des cultes reconnus, qui ont leurs traditions, leurs droits, leur existence légale. Qu’il s’agisse d’une messe du Saint-Esprit, des écoles, d’un crédit affecté à l’entretien de quelques édifices religieux, des bourses ou des maisons attribuées à des séminaires, des palais épiscopaux ou du traitement d’un cardinal, ils ne peuvent contenir leur impatience d’hostilité et de destruction. Ils poursuivent en sectaires la plus dangereuse ou la plus puérile des guerres, et lorsque le gouverneuient lui-même a donné tant de gages de cette a condescendance » dont a parlé M. le ministre de l’intérieur, lorsque, par ses actes et par ses faiblesses, il se montre toujours prêt à être un complice, comment ces passions maladives ou ridicules ne se sentiraient-elles pas encouragées ? Entre les radicaux extrêmes et les républicains qui se disent des politiques, il n’y a d’ailleurs qu’une différence, c’est que les premiers vont droit au but sans craindre de tout supprimer d’un seul coup, tandis que les autres prétendent se servir du concordat pour ruiner en détail tout établissement ecclésiastique, pour rendre la vie impossible à l’église catholique. Ceci est la théorie avouée de M. Paul Bert et de ses amis, qui ont déjà imposé au gouvernement assez de violences pour ne pas désespérer de lui faire accepter leur système jusqu’au bout, et qui saisissent toutes les occasions où ils peuvent hâter la réalisation de leurs desseins. Demain ce sera le budget qui servira de prétexte ; hier c’est la loi municipale qui a été l’occasion impatiemment saisie.

Il y a déjà assez longtemps que cette loi municipale est en travail ; elle forme tout un code nouveau. Elle a été étudiée avec soin, et elle est défendue avec autant de zèle que d’esprit politique par le rapporteur, M. de Marcère, qui en a fait son œuvre. Elle a été l’été dernier l’objet d’une discussion partielle qui a été reprise ces jours passés et qui est maintenant arrivée à son terme après bien des péripéties. Dans la pensée de ceux qui l’ont conçue, qui l’ont préparée, ce n’était évidemment qu’une loi d’organisation municipale, et c’est pourtant dans une œuvre de ce genre que M. Paul Bert a voulu, à la dernière heure, inscrire une nouveauté inattendue, comme pour prouver qu’on pouvait tout mettre dans une loi municipale. M. Paul Bert, toujours avec son idée fixe de sectaire, a proposé tout simplement un article additionnel qui aurait abrogé « toute disposition législative ou autre affectant ou obligeant d’affecter soit à des services du culte, soit à des établissemens religieux, des immeubles appartenant aux communes. » Par grâce et pour la forme, les affectations strictement prescrites par le concordat restaient réservées. L’intention était chure ; le lendemain du vote de cette disposition, les municipalités composées de radicaux avaient un moyen nouveau de poursuivre la guerre contre l’église par la dépossession. Vainement le rapporteur a fait observer que c’était vraiment extraordinaire de procéder ainsi, d’introduire dans une loi municipale des dispositions toutes politiques touchant à une affaire aussi délicate, qu’il s’agissait ici des rapports de l’église et de l’état ; M. de Marcère n’a point été soutenu par le gouvernement, et comme la proposition remuait la fibre sensible de la majorité républicaine de la chambre, elle a été aussitôt prise en considération. Une fois de plus, on avait manifesté contre le cléricalisme ! Seulement alors on a commencé à s’apercevoir que l’article de M. Paul Bert allait créer toute sorte de difficultés pratiques à peu près insolubles, qu’il soulevait étourdiment les plus graves questions législatives, politiques, judiciaires, contentieuses. Comment tenir compte de ces difficultés, que les hommes sérieux ne pouvaient méconnaître, et donner en même temps quelque satisfaction au vote de la chambre ? On s’est tiré d’affaire comme on a pu par une de ces transactions qui ne décident rien, qui peuvent prêter à toutes les interprétations. La commission et le gouvernement se sont entendus sur une rédaction nouvelle, qui n’est, après tout, qu’une atténuation de la proposition primitive, et que M. l’évêque d’Angers a pu encore caractériser avec quelque raison en disant que c’était la spoliation facultative à la place de la spoliation obligatoire proposée par M. Paul Bert.

La vérité est qu’on a mis dans la loi municipale ce qui ne devait pas y être, que la question des rapports de l’église et de l’état est assez grave par elle-même pour n’être point confondue avec une simple question d’attribution communale ; et la faute du gouvernement est de n’avoir pas prévenu ces confusions, ces difficultés par son attitude, de n’avoir pas soutenu dès l’origitie le rapporteur de la commission. S’il avait pris position avec plus de netteté, dès la première heure, sans laisser aux esprits le temps d’hésiter, il aurait pu peut-être, d’accord avec M, de Marcère, arrêter la chauibre en lui montrant que cette prise en considération qu’on lui demandait ne pouvait être qu’un danger ou une vaine manifestation. Il a hésité et il a laissé passer un vote qui n’est qu’un embarras pour lui, une faute pour la chambre et une anomalie de plus dans la loi municipale. Le plus sûr pour lui était d’avoir une opinion et de la soutenir avec résolution au moment voulu au lieu de l’exprimer tardivement. M. Paul Bert, lui, est du moins logique dans cette haine des choses religieuses dont il se fait l’organe aussi fatigant qu’obstiné. Lorsqu’il invoque, en bon apôtre, le concordat, il ne déguise guère qu’il s’en moque, qu’il ne s’en sert que pour s’en faire une arme contre l’église en attendant de l’abolir définitivement. Lorsqu’il fait ses propositions, il ne cache pas que c’est une stratégie pour cerner l’ennemi, le cléricalisme, pour préparer la séparation de l’église et de l’état, il l’a répété l’autre jour devant la chambre. Est-ce là l’opinion, la tactique du gouvernement ? Il n’y paraît pas, puisque M. le garde des sceaux a déclaré devant la commission municipale qu’il n’envisageait pas comme M. Paul Bert l’application du concordat. « M. Paul Bert, a-t-il dit, veut l’appliquer d’une façon rigoureuse, à la lettre ; le gouvernement estime au contraire qu’il faut appliquer le concordat dans son esprit, qui n’est point évidemment un esprit de guerre, mais de paix… » S’il en est ainsi, pourquoi le gouvernement ne le dit-il pas sans détour quand il le faut ? Ce qu’il aurait de mieux à faire pour sa propre sûreté, comme pour le bien du pays, serait de s’inspirer dans sa conduite de la seule politique juste et prévoyante, au lieu de paraître toujours pactiser à demi avec des passions qu’il ne réussira pas sûrement à apaiser par ses complaisances, qui ne peuvent être qu’une menace croissante pour la paix publique comme pour tout gouvernement.

Que demande-t-on, après tout, au ministère ? On n’en est point certes à exiger de lui des actions extraordinaires, des succès merveilleux ; nous ne sommes pas si difficiles ; nous sommes payés, en France, pour être plus modestes dans nos vœux. On demanderait tout simplement au ministère d’être autant que possible un gouvernement de mesure et de raison, de s’éclairer à la lumière de cette expérience qui se déroule depuis quelques années et qui a été déjà fertile en mécomptes, de ne pas se croire obligé, pour servir un faux idéal républicain, de livrer à des fantaisies et à des passions de parti la paix religieuse, les finances, l’administration, la magistrature, ce qui reste de la grandeur militaire du pays. On pourrait lui demander de mettre dans ses actes un peu de la politique qu’il met dans ses discours et d’être un peu plus souvent d’accord avec lui-même, comme aussi de savoir se dégager des solidarités périlleuses. — Ce n’est point si aisé, dira-t-on ; ce n’est pas dans tous les cas impossible, et la meilleure preuve que le ministère peut, quand il le veut, soutenir avec quelque suctès des idées justes même devant la chambre telle qu’elle est, c’est ce qui vient d’arriver à l’occasion de cette question de l’organisation communale de Paris, qu’il a fallu enfin aborder dans la discussion municipale. Ici le gouvernement n’a point hésité et il a obtenu qu’on ne prît en considération ni un amendement proposant toute une autonomie communale parisienne, ni même un simple projet limité à l’institution d’une mairie centrale pour Paris. M. le ministre de l’iotèrieur a eu raison de tout : des développemens plus captieux que décisifs d’un nouveau député, M. Sigismond Lacroix, de la parole spirituelle et aimable de M. Anatole de la Forge, du long discours d’un ancien préfet de la Seine, M. Ch. Floquet. Il a réussi parce qu’il s’est montré résolu, parce qu’il avait aussi pour lui et toutes les considérations de prévoyance politique et l’expérience municipale que Paris a sous les yeux depuis quelques années.

Assurément, la question même de l’organisation parisienne n’est point résolue par ce dernier débat ; elle reste ce qu’elle était, elle reviendra inévitablement, d’autant plus que la situation telle qu’elle pxiste aujourd’hui n’a précisément rien de bien flatteur, ni de complètement plausible, ni sans doute de définitif. Il y a du moins quelques faits qui se dégagent de cette discussion récente et que M. le ministre de l’intérieur a su habilement résumer en dissipant tous les mirages. Lorsqu’on s’évertue sans cesse à revendiquer pour Paris les conditions de toutes les villes de France, ce qu’on appelle de ce beau nom de droit commun, on croit certainement dire une chose assez naturelle, et c’est en vérité tout ce qu’il y a de plus extraordinaire. On ne s’aperçoit pas que le droit commun a nécessairement ici une application particulière et exceptionnelle par cette raison bien simple, évidente, frappante, que Paris n’est point une cité ordinaire. Paris a eu sans doute autrefois son caractère municipal ; il y a longtemps qu’il s’est métamorphosé pour devenir ce qu’il est désormais, la cité où tout se concentre, — pouvoirs publics, cour supérieure de justice, établissemens scientifiques, institut, puissances financières, marché des capitaux, — en un mot une ville identifiée, pour ainsi dire, avec l’état. On l’a dit avec vérité : beaucoup de villes françaises ont certes leur importance et leur éclat avec leurs intérêts, et elles n’ont rien d’incompatible avec l’idée d’une large organisation municipale ; par sa position, par son rôle, Paris dépasse cette mesure commune à tant d’autres cités. Seul entre toutes les villes de France, Paris exerce en certains momens une véritable prépondérance politique et peut même décider d’une révolution par voie d’insurrection populaire ou de coup d’état. Par la puissance des intérêts économiques, financiers, industriels ou commerciaux qu’il concentre en lui-même, il peut avoir une influence décisive sur le mouvement du travail et de la production du pays tout entier. Est-ce qu’on peut imaginer sérieusement tout cet ensemble de forces et d’intérêts régi par un simple pouvoir local, de quelque nom qu’on vefuille le nommer ? Ce pouvoir n’est qu’un mot, ou il devient fatalement exorbitant. En réalité, cette autonomie communale qu’on propose, c’est une république parisienne dans la république française. Ce maire central qu’on demande, c’est un chef qui ressemblerait à un président ayant ses ministres, son conseil, sa police et presque son armée, disposant de plus de vingt mille employés, puisant dans un budget de plus de 200 millions, représentant une force executive, avec lequel tout gouvernement aurait à compter. Ce qu’on appelle le droit commun, ce serait un état dans l’état, un organisme absolument exceptionnel et démesuré.

Il faut en prendre son parti : Paris a les avantages d’une des plus grandes capitales du monde, il en a aussi les charges, et il subit les conditions de la position que l’histoire, que les événemens lui ont créée. Une de ces conditions pour Paris est d’être nécessairement soumis à un régime spécial assez différent du régime de toutes les autres villes. Est-ce qu’on n’a pas, d’ailleurs, sous les yeux un commencement d’expérience : cet essai d’autonomie communale qui s’est fait depuis quelques années ? Ce conseil municipal dont Paris jouit aujourd’hui a pu administrer, gérer avec plus ou moins de succès les intérêts de la cité : c’est, dans tous les cas, ce qui l’occupe le moins. Depuis qu’il existe, il a passé son temps à se faire un rôle de pouvoir politique, à entrer à tout propos en conflit avec l’état, à supprimer le budget de la préfecture de police, à mettre ses fantaisies de parti et de secte dans toute l’administration d’une ville de plus de deux millions d’âmes, dans l’enseignement, dans la bienfaisance, dans les services hospitaliers. Il s’est donné la satisfaction d’avoir une opinion sur la séparation de l’église et de l’état, et récemment encore il délibérait sur la reconstitution de la garde nationale. Aujourd’hui l’expérience est faite et la manière dont le conseil parisien a entendu jusqu’ici la vie municipale n’a peut-être pas peu contribué à décider le vote de la chambre contre tous les projets d’autonomie ou d’indépendance locale qui lui ont été présentés. Si le conseil municipal eût exercé ses droits avec plus de mesure et de bon sens, on aurait eu peut-être encore quelques scrupules. A l’heure qu’il est, on n’a plus hésité, on s’est rendu sans effort à toutes les raisons que M. le ministre de l’intérieur a exposées avec une certaine vigueur d’éloquence. Non-seulement on n’a plus hésité, mais on a fini par se demander ce que représentait réellement ce conseil d’aujourd’hui, composé, à quelques exceptions près, d’obscurs séides et placé par une sorte de dérision à la tête d’une ville comme Paris. C’est la seule moralisé de ces discussions récentes où le gouvernement n’a eu qu’à montrer quelque résolution pour se délivrer d’une difficulté, pour en finir avec ces fantômes d’autonomie communale et de mairie centrale.

Oui, sans doute, le ministère a eu un succès parce qu’il a combattu sans hésitation, et cela lui prouve tout simplement qu’en faisant acte de prévoyance politique, de virilité parlementaire, il ne court pas de si grands dangers. Si, cette fois encore, il eût procédé comme il l’a fait avec la proposition de M. Paul Bert sur les biens des communes affectés à un service religieux, s’il avait tranquillement laissé prendre en considération l’amendement sur la mairie centrale de Paris, il se serait infailliblement trouvé le lendemain dans un cruel embarras ; nul doute qu’un tel vote ne l’eût conduit peut-être assez vite à la déroute définitive. Il s’est sauvé par la résolution. Il se ferait cependant une singulière illusion s il croyait vivre et durer en résistant un jour dans les affaires de Paris, en se moquant même un peu du conseil municipal, et en se prêtant, d’un autre côté, à toutes les fantaisies, à tous les préjugés anticléricaux, en faisant des discours conservateurs ou modérés dans ses voyages, et en rachetant ses déclarations par des complaisances nouvelles pour les plus vulgaires passions républicaines. A ce jeu, il peut à peine se promettre quelques succès de circonstance et un lendemain toujours disputé.

Le problème, pour lui, s’il veut gagner la partie engagée aujourd’hui entre toutes les influences avouées ou inavouées, c’est de définir nettement, sans subterfuge, sa politique dans toutes les questions, et surtout de mettre un peu d’ordre, plus de suite et de clarté dans ces affaires extérieures, qui restent peut-être la plus grave de ses difficultés, qui sont certainement une des plus vives préoccupations de la France. Ce qui en est réellement de ces affaires militaires et diplomatiques où le pays se trouve engagé un peu de toutes parts, on ne le sait pas trop, même après le débat qui a ouvert la session et où M. le président du conseil s’est tiré d’embarras par un de ctîs expédions de discussion qui ne compromettent assez souvent que ceux qui les emploient. Qu’est-il arrivé, en effet ? M. le président du conseil, pressé de dire où l’on en était au Tonkin, dans quels termes nous en étions avec la Chine, a produit tout à coup, au dernier moment, une dépêche de notre envoyé, M. Tricou, annonçant ou laissant comprendre que le gouvernement du Céleste-Empire désavouait ou désapprouvait l’attitude trop peu conciliante de son ministre en Europe, le marquis de Tseng. Malheureusement, dès le lendemain, tout cela a été démenti ou n’a plus eu aucune importance, il n’est plus rien resté des bonnes nouvelles de M. Tricou, du désaveu infligé au marquis de Tseng, et, en définitive, les choses demeurent ce qu’elles étaient militairement et diplomatiquement. D’un côté, l’amiral Courbet est descendu à terre et a décidément pris le commandement du petit corps expéditionnaire que la France a au Tonkin, dans le bas delta du fleuve Rouge ; mais il est clair qu’avant d’aller plus loin, avant de s’engager dans des opérations sérieuses, il croit devoir attendre des forces nouvelles, et le gouvernement lui-même vient de demander de nouveaux crédits qui sont peut-être encore bien insuflisans. D’un autre côté, la Chine garde toujours une attitude assez énigmatique, se refusant à toute concession qui permettrait de traiter avec elle, et nos soldats vont rencontrer, non plus ces éternels Pavillons-Noirs, mais les troupes chinoises elles-mêmes à l’attaque d’une des citadelles qu’on veut prendre dans le haut delta. De telle sorte que tout reste provisoirement incertain et obscur. Cette situation sera-t-elle éclaircie par la discussion prochaine sur les crédits qui ont été demandés ? Rien ne sera évidemment résolu d’ici là, et le malheur est que le gouvernement ne se soit pas mis en mesure de trancher plus tôt la question militaire pour ouvrir avec la Chine des négociations nouvelles, pour lui offrir une paix fondée sur des faits accomplis.

Le souverain inconvénient de la politique suivie jusqu’ici a été de traîner sans cesse, de ne rien entreprendre qu’à demi et d’engager la France sans idées précises, sans moyens suiiisans dans toutes ces affaires qui ne se dénouent jamais, qui finissent par avoir une assez triste influence sur notre position et nos relations en Europe. La vérité est que ces relations sont au moins difficiles et pénibles un peu partout. Que le prince impérial d’Allemagne aille aujourd’hui faire un voyage et rendre visite au roi Alphonse, ce n’est pas là peut-être ce qu’il y a de plus caractéristique dans la situaiion qui nous est faite en Europe. La France, après la galante réception que ses démagogues ont faite au jeune roi d’Espagne, serait assez naïve de s’étonner que d’autres songent à proliter des indignités révolutionnaires que nous ne savons ni prévenir ni réprimer, que nous pouvons tout au plus réparer sans les faire oublier. Quelque importance qu’ait d’ailleurs, dans les circonstances présentes, le voyage du prince allemand au-delà des Pyrénées, il ne faut rien exagérer. C’est une visite à laquelle les incidens de Paris donnent un certain sens ; en réalité, l’Espagne est assez occupée de ses affaires intérieures, elle a assez peu le goût des aventures et elle est même assez hère pour ne songer ni à se jeter dans des alliances continentales, ni à rechercher un protectorat lointain dont elle n’a pas besoin. La visite du prince impérial d’Allemagne restera probablement ce qu’elle est, un acte de courtoisie sans conséquences diplomatiques, sans influence sur l’état du monde. Ce qui serait plus grave, à notre sens, ce serait si toutes ces affaires où nous sommes engagés finissaient par modifier, par refroidir d’une manière sensible et permanente nos relations avec l’Angleterre. Il y a eu, dans ces derniers temps, des incidens pénibles tantôt au sujet de notre entreprise au Tonkin, tantôt au sujet de Madagascar, cela n’est pas douteux. Contre ce danger, il n’y a qu’une garantie, c’est le bon esprit des gouvernemens qui vient de se révéler encore une fois dans le banquet du lord-maire, où notre ambassadeur, M. Waddington, a poussé aussi loin que possible, trop loin peut-être, le désir de plaire aux Anglais, et où M. Gladstone s’est plu à relever le caractère amical du langage de notre ambassadeur, l’importance des relations des deux pays. Après tout, on peut essayer de nouer en Europe bien des alliances qu’on dit pacifiques et défensives. L’alliance de la France et de l’Angleterre est aussi pour la paix du monde une garantie, — et sans doute la plus sûre, la plus efficace.

CH. DE MAZADE.