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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1883

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Chronique n° 1239
30 novembre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Voici bien des années déjà, on le sait, que l’Europe se sent périodiquement agitée d’inquiétudes et de malaises provoqués par l’incertitude perpétuelle des choses, souvent exagérés par l’imagination ou par les calculs intéressés. Depuis quelque temps particulièrement, ces vagues appréhensions semblent avoir redoublé, comme si l’on se croyait à la veille de nouvelles et redoutables crises. Le sentiment de l’instabilité de Toutes les relations, du régime européen tout entier, s’est réveillé avec une sorte de douloureuse intensité, et les polémiques tapageuses, obstinées, souvent arrogantes et menaçantes de quelques journaux d’Allemagne n’ont certes pas peu contribue à ajouter au trouble des esprits, à propager cette contagion d’inquiétude et de défiance qui règne un peu partout. La crainte du lendemain, d’un inconnu gros d’orages, est devenue plus que jamais comme la maladie ou, si l’on veut, la préoccupation du jour en France aussi bien que dans la plupart des pays de l’Europe.

Il ne s’agit point sans doute, devant ce mal du moment, de se laisser aller à un pessimisme découragé et décourageant, de ne voir partout que conflits imminens ou catastrophes, de trop croire sur parole les médecins Tant-Pis de la politique, qui ne manquent en aucun pays. il ne faudrait pas non plus se faire de frivoles illusions, traiter tout à la légère et se reposer dans un vaniteux optimisme en fermant les yeux sur un état du continent qui a sûrement sa gravité. Ce qu’il y a de plus sensé, de plus viril, c’est toujours d’accepter la vérité telle qu’elle est, de voir les dangers là où ils sont, et, si l’on a commis des fautes, de savoir les reconnaître pour tâcher de les réparer. Il est certain que, dans ce mouvement européen, qui reste pour l’instant assez énigmatique, assez troublé, où s’agitent tant de passions et d’intérêts toujours prêts à s’entre-choquer, la France, pour sa part, a une position peu brillante, faite pour la préoccuper plus que pour flatter son vieil orgueil. Elle s’est créé, nous en convenons, des conditions assez difficiles qui, depuis quelque temps, n’ont fait que se compliquer et s’aggraver par l’incohérence ou l’imprévoyance de ses conseils, par la fausse direction de sa politique, par des entreprises décousues ou médiocrement conduites et quelquefois par des violences de partis qu’elle n’a su ni réprimer ni contenir. Il n’y a point à s y tromper : la France, conduite par une diplomatie peu expérimentée, s’est créé un isolement à peu près complet qui semble se resserrer de plus en plus chaque jour.

D’un côté, elle a été engagée avec peu d’habileté dans ces affaires de l’extrême Orient, qui, d’un instant à l’autre, peuvent conduire à une guerre avec la Chine, et dont la première conséquence a été dans tous les cas un refroidissement temporaire, nous voulons le croire, assez sensible néanmoins dans nos rapports avec l’Angleterre. Guerre ouverte à l’autre extrémité du monde, sur les bords du Fleuve-Rouge, difficultés ou froissemens avec une vieille alliée occidentale, c’est là jusqu’ici le bilan d’une entreprise qui, mieux de continent même de l’Europe, la France se trouve visiblement dans la situation la plus épineuse, la plus délicate qu’elle ait peut-être jamais connue. Il faut voir les choses comme elles sont. La France est au moment présent entourée d’une sorte de cercle formé avec autant de dextérité que de puissance. M. de Bismarck a pu sans doute se proposer plusieurs objets à la fois et songer à se mettre en mesure de tenir tête à des dangers de diverse nature, en faisant de l’Allemagne le centre de tout un système d’alliances. Il reste toujours clair qu’une partie du système est conçue et combinée de façon à cerner la France. Le chancelier d’Allemagne ne s’est pas borné seulement à lier l’Autriche d’une manière permanente à sa politique; depuis des années, il s’étudie, en habile homme, à tirer parti de tout. Il a su profiter de la mauvaise humeur et des méfiances de l’Italie comme il s’efforce aujourd’hui de profiter des souvenirs amers ou pénibles que le roi Alphonse XII a pu garder des incidens de son passage à Paris. Il se fait peut-être quelque illusion pour la nation espagnole elle-même, qui n’a ni sûreté ni avantages à chercher dans une alliance lointaine, et dont l’orgueil ne tarderait pas à se révolter si elle sentait la tutelle allemande. Le voyage que le prince Frédéric-Guillaume de Prusse fait en ce moment avec une certaine ostentation à Madrid reste, dans tous les cas, la manifestation visible d’une politique poursuivie avec une persévérante habileté. M. de Bismarck a évidemment sa pensée : il tient à avenir la France, à lui montrer qu’à tout événement elle doit se tenir tranquille, ou que, si elle s’agite, elle trouvera à toutes ses frontières des alliés de l’Allemagne avec lesquels elle pourra avoir à compter. C’est notre condition de tous les côtés aujourd’hui. Avec l’Angleterre, les affaires du Tonkin sont une cause incessante d’ombrages; sur le continent, M. de Bismarck s’efforce d’isoler notre pays pour le réduire à l’impuissance. Voilà la vérité cruelle et dangereuse qu’il faut oser regarder en face sans illusion et sans vain optimisme.

Est-ce à dire que les pessimistes aient absolument raison dans leurs prévisions sinistres et que la guerre, une guerre prochaine, doive inévitablement sortir d’une situation si incertaine et si violente à la fois? A n’observer que les apparences, à n’écouter surtout que les journaux allemands, toujours pleins de défis et de menaces, tout est possible sans doute. Il est évident qu’il y a des passions qui ne reculeraient pas devant l’extrémité des plus redoutables conflits, qui ne craindraient pas de mettre le feu à l’Europe. On n’en est cependant pas encore parmi les politiques sérieux à accepter légèrement de si terribles chances.

On veut bien nouer des alliances, préparer des combinaisons, offrir aux curiosités européennes le spectacle des entrevues princières, des conciliabules de diplomates ébauchant des coalitions; on y regardera à deux fois avant de donner par une fantaisie de conquête ou de prépotence le signal d’une de ces conflagrations qui sont toujours une grande aventure. L’Allemagne elle-même, quelle que soit sa puissance, a bien des raisons de ne pas recommencer sans nécessité, par impatience ou par arrogance, les jeux sanglans de la force et du hasard, de ne pas s’exposer à lasser la fortune. Elle a un empereur comblé d’années et de succès, qui hésiterait vraisemblablement devant une formidable épreuve faite pour attrister sa vieillesse. Elle a, elle aussi, une armée nouvelle, sinon par l’organisation, du moins par les élémens qui la composent, une armée qui n’est plus celle de 1870, qui n’a pas fait la guerre et qui n’est peut-être pas aussi impatiente de la faire que les polémistes de Cologne ou de Berlin. Elle a une position qu’on ne lui dispute pas et, après tout, dans un conflit nouveau, dans celle grande partie, l’Allemagne jouerait tout ce qu’elle a conquis. Ce n’est pas l’Autriche qui peut se laisser emporter par les passions belliqueuses et céder à la tentation d’ouvrir la guerre contre la Russie; elle n’aurait probablement rien à gagner et peut-être même, au lendemain d’une victoire, serait-elle obligée de se résigner à quelque nouvelle convention de Gastein qui lui préparerait de nouveaux mécomptes. L’Italie, à son tour, si flattée qu’elle soit de faire figure dans l’alliance austro-allemande, l’Italie a trop de finesse pour ne pas comprendre qu’elle jouerait gros jeu, qu’elle ne pourrait espérer que de médiocres profits et que pour elle surtout il s’agirait de l’existence. Qui donc se chargerait de donner le signal de cette guerre cruelle et inutile dont la seule perspective inquiète l’opinion européenne? Serait-ce par hasard la France qui prendrait la redoutable initiative d’un nouveau conflit? Les journaux allemands peuvent seuls le dire en dénaturant et en exploitant les moindres incidens, en allant ramasser dans quelques feuilles obscures des déclamations qui, parmi nous, pussent inaperçues. La France n’est sûrement ni intéressée, ni disposée à troubler cette paix dont tout le monde parle comme si elle était menacée. Si la France avait les desseins qu’on lui prête sur le continent, elle n’irait pas s’embarrasser dans des actions lointaines. Loin d’avoir des intentions provocatrices, de méditer des agressions, notre pays ne relève même pas toujours les défis mal déguisés qu’il reçoit, et il ne déploierait les forces, dont après tout il ne cesse pas de disposer, que s’il y était obligé, s’il était lui-même réduit à se défendre dans son indépendance ou dans sa dignité. La France ne songe à attaquer personne, les autres puissances assurent qu’elles ne veulent point attaquer la France. On peut donc, jusqu’à un certain degré, être tranquille; il y a bien des raisons pour que les pessimistes se trompent encore une fois dans leurs sombres prédictions.

Non sans doute, quelles que soient les apparences, il n’est pas dit que la guerre éclatera inévitablement au printemps. Il n’est pas dit que la raison doive plier devant la force, que tous les intérêts qui demandent la paix, qui conspirent pour elle doivent nécessairement être sacrifiés aux passions et aux ambitions qui rêvent sans cesse de nouveaux conflits. Ce qui reste vrai, c’est que depuis longtemps l’état de l’Europe est si peu assuré, si précaire et si obscur, qu’il prête à toutes les conjectures, à toutes les prévisions comme à toutes les inquiétudes; on s’est accoutumé à tout craindre parce qu’on a fini par croire tout possible. Ce qui est plus vrai encore et plus sensible pour nous, c’est que la France, quoi qu’il arrive, demeure pour le moment dans cette situation dont elle ne peut se dissimuler la gravité et les dangers, qui se caractérise par l’isolement pour elle, par une sorte de coalition formée autour d’elle. Que cette situation ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, qu’elle soit le résultat d’une série d’événemens, de causes générales ou d’une certaine force des choses, nous le voulons bien ; elle tient malheureusement aussi à des causes plus particulières et plus saisissables, à des erreurs de direction, à des aveuglemens de partis, aux fautes des gouvernemens et des chambres, et c’est ici justement que cette question de notre situation extérieure se lie intimement, profondément à la politique intérieure de la France. La vérité est que, depuis assez longtemps, au lieu d’avoir les regards toujours fixés sur les intérêts supérieurs et permanens de la France, au lieu de tout subordonner à ces intérêts, les républicains et les ministères qui les ont représentés au gouvernement n’ont trouvé rien de mieux que de se servir du pouvoir au profit de leurs passions et de leurs fantaisies. Ils ne se sont pas demandé quelles seraient, pour la considération et les relations du pays, les conséquences des lois de parti qu’ils votaient, de la désorganisation de l’armée et de la diplomatie. Ils ont agi, ils ont cru agir dans l’intérêt républicain, sans s’apercevoir qu’ils faisaient exactement le contraire de ce qu’ils auraient dû faire, que par leurs actes, par leurs idées, ils affaiblissaient tous les ressorts de l’organisation française, ils décourageaient des nations amies, ils donnaient des prétextes et des armes à ceux qui ne songeaient qu’à nouer des alliances contre nous. Cette situation diplomatique qui existe aujourd’hui, ils l’ont préparée et ils ne semblent pas même en soupçonner la gravité. L’expérience ne les éclaire pas; ils continuent imperturbablement leur œuvre en ce moment même dans ces discussions qui se déroulent au Palais-Bourbon sur deux points où la prudence et la mesure étaient les conditions premières d’une vraie politique nationale : l’administration morale ou religieuse du pays et les finances de l’état.

Assurément si, dans la situation douloureuse et critique créée à la France par d’incomparables désastres, il y avait l’une nécessité évidente, c’était de s’attacher à une œuvre de conciliation nationale, d’éviter à tout prix tout ce qui pouvait troubler les consciences, diviser les esprits, scinder en un mot le pays. C’était une politique naturelle, indiquée par les circonstances, propre à rassurer et à rallier tous les patriotismes. Eh bien! qu’a-t-on fait? Depuis qu’ils sont au pouvoir, les républicains se sont jetés à corps perdu dans tous ces conflits religieux, qui finissent par devenir aussi puérils que répugnans. Ils ont déclaré la guerre à tout ce qui est croyance ou influence religieuse. Ils sont un peu gênés sans doute par le concordat, qui n’est pas encore aboli : qu’à cela ne tienne, ils trouvent le moyen de satisfaire leurs passions haineuses dans la loi municipale aussi bien que dans une loi sur les instituteurs primaires. La discussion du budget des cultes, qui occupait ces jours derniers la chambre, a été naturellement une occasion nouvelle et toujours attendue de maltraiter quelque peu ce qu’on appelle le cléricalisme. Il s’est trouvé un député affecté de la maladie anticléricale, qui a proposé de tailler, de trancher dans les dépenses ecclésiastiques, et cette chambre, asservie aux préjugés les plus vulgaires, a suivi le mot d’ordre donné par le premier venu. Elle n’a pas voté tout ce qu’on lui proposait, il est vrai, elle a fait ce qu’elle a pu. M. L’archevêque de Paris avait un traitement qui, de tout temps, a été exceptionnel, qui était récemment de 45,000 francs : le traitement de M. L’archevêque de Paris est réduit d’un seul coup à 15,000 francs. Le digne cardinal s’en tirera comme il pourra. Il y avait au budget des bourses affectées aux jeunes gens pauvres qui se destinaient au sacerdoce : les bourses des séminaires ont été complètement, supprimées. Pourquoi, avec cela, la chambre n’a-t-elle pas voté les autres suppressions ou diminutions de crédits qu’on lui proposait? Elle ne le sait pas bien elle-même, et ce qu’il y a de curieux, c’est le rôle de la commission dans cette affaire. Au fond, la commission était défavorable à toutes ces suppressions; malheureusement elle n’a pas pu arriver à se donner un rapporteur. Il n’y a eu qu’un « avocat d’office » pour plaider les circonstances atténuantes. N’importe, la chambre ahurie et incohérente a voté contre les séminaristes. C’est ce qu’on appelle pratiquer la politique concordataire, ou, en d’autres termes, se servir du concordat pour désorganiser les services du culte religieux. C’est la manière nouvelle imaginée par M. Paul Bert, et on n’est pas au bout de cet ingénieux système plein de promesses pour la paix des consciences.

Que des sectaires, à qui un caprice du suffrage universel a donné le droit de saccager la politique et les traditions de leur pays, se livrent à ces étranges fantaisies, usent et abusent de leur pouvoir d’un jour, on le comprend encore, ils sont dans leur rôle. ils ont les passions étroites, les procédés sommaires, la fixité de l’esprit de secte. Ils agissent en fanatiques, non en politiques. Ils ont beau s’essayer à l’habileté et à la tactique, ils laissent trop voir à tout propos qu’ils n’ont qu’une seule préoccupation, celle d’atteindre une religion dans son organisation, dans ses ressources, dans son enseignement, dans ses prêtres, et, s’ils n’ont pas les dragonnades pour ramener les récalcitrans, ils ont de petits manuels à placer pour l’instruction du peuple et des crédits à supprimer dans le budget. On fait ce qu’on peut, selon les temps. — Que des sectaires, disons-nous, agissent ainsi, on ne peut guère s’en étonner; mais, ce qu’il y a d’un peu plus étrange, c’est que le gouvernement lui-même paraisse toujours plus ou moins d’intelligence avec ces sectaires qu’il affecte parfois de désavouer. Nous ne contestons pas que M. le garde des sceaux, ministre des cultes, ait tenté l’autre jour quelques efforts pour défendre le traitement de M. L’archevêque de Paris et les bourses des séminaires. Il a rempli son rôle, il faut l’avouer, assez mollement, en « avocat d’office » toujours prêt aux concessions, hésitant devant une majorité pleine de préjugés. Il s’est préparé, par sa faiblesse, quelques difficultés de plus, et, au lieu d’être réduit aujourd’hui à demander, d’une façon détournée, au sénat le rétablissement des crédits supprimés, il aurait mieux fait de détendre p us résolument son budget devant la chambre. M. le président du conseil aurait pu, lui aussi, trouver là une belle occasion pour une de ces batailles qu’il recherche avec les radicaux. Si on ne l’a pas fait, c’est que le ministre est trop habituellement le complice de ceux qui ont déclaré la guerre au budget des cultes. M. le président du conseil n’a pas voulu, à ce qu’il paraît, accepter M. Paul Bert pour collègue au ministère de l’instruction publique. Il a préféré M. Fallières comme plus inoffensif; mais, au même instant, il admet le « Manue1er de M. Bert parmi les livres recommandés aux instituteurs de France.

Au fond, c’est la même politique qui règne depuis quelques années, ce que M. Clemenceau a appelé l’autre jour un système « d’arbitraire, d’oppression mesquine. » Et qu’en résulte-t-il? C’est là justement le fait lamentable. On n’a réussi qu’à diviser le pays, à susciter par les questions les plus irritantes, par les conflits religieux, l’émotion des consciences. C’était, en vérité, bien prendre son temps pour pratiquer cette triste politique de division : on a choisi le moment où, dans l’intérêt national, pour le bien et l’honneur du pays, le premier besoin aurait été l’union des volontés sincères et des patriotismes.

Il est une autre question d’une nature bien différente qui n’intéresse pas moins le pays et que la politique républicaine a traitée avec la même imprévoyance, c’est cette question financière qui se débat aujourd’hui devant la chambre des députés à propos du budget. C’est désormais un fait évident et devenu même inquiétant, que les finances publiques sont pour le moment dans des conditions assez critiques. Que le pays reste assez riche pour payer jusqu’à ses fautes ou ses complaisances et qu’il ait en lui-même une vitalité non pas inépuisable, mais toujours féconde, on ne le met pas en doute. Le malheur est précisément qu’il y ait eu une politique abusant de cette vitalité et de ces richesses du pays, assez imprévoyante pour compromettre par les prodigalités, par les expériences hasardeuses une situation financière qui, il y a quelques années encore, pouvait passer pour florissante. Assurément, lorsqu’on observe que les recettes de l’état n’ont cessé de se soutenir et même de se développer, quoique avec plus de mesure depuis quelque temps, qu’elles offrent par leur élasticité une ressource suffisante pour subvenir à bien des nécessités imprévues de l’avenir, on dit vrai jusqu’à un certain point; mais on ne dit qu’une partie de la vérité. Ce qui n’est pas moins évident, c’est que, si les recettes s’accroissent régulièrement, les dépenses se sont développées bien plus encore et ont, pour ainsi dire, pris la course avec une sorte de vélocité redoutable. M. de Freycinet évaluait, l’autre jour, devant le sénat à 400 millions le chiffre de l’augmentation des dépenses depuis 1878. A vrai dire, on a dépensé sans compter, on a voté des augmentations de traitemens, des pensions, des subventions pour les écoles. On ne s’est pas contenté d’introduire dans le budget ordinaire toute sorte de dépenses nouvelles, on a, en même temps, emprunté pour des travaux extraordinaires, on a autorisé, on a poussé les départemens et les communes à emprunter à leur tour; on s’est engagé, en un mot, sous toutes les formes, on a forcé tous les ressorts. Qu’en est-il résulté? Le jour est venu où l’on a senti qu’on ne pouvait aller plus loin, où l’on s’est aperçu qu’avec ces travaux démesurés soldés sur un budget d’emprunt perpétuellement ouvert, le crédit allait fléchir et qu’avec toutes ces augmentations de dépenses des dernières années, le déficit était déjà entré dans le budget : c’est là, en définitive, la dure réalité à l’heure qu’il est.

Que restait-il à faire? Les conventions avec les compagnies des chemins de fer ont été justement imaginées d’abord pour alléger le budget extraordinaire alimenté par l’emprunt et pour dégager, jusqu’à un certain point, l’état en transférant aux compagnies une partie des travaux qu’on ne veut pas abandonner. Avec les conventions, on ne pourra pas encore se passer d’un emprunt, on empruntera un peu moins. Quant au budget ordinaire, c’est peut-être la difficulté la plus sérieuse, parce qu’on touche ici aux conditions régulières, permanentes de la situation financière. Cette difficulté, comment la résoudra-t-on? comment rendra-t-on au budget l’équilibre qu’il a perdu? Ceux qui, sous prétexte de maintenir le « bon renom » des finances de la république, ne veulent pas même admettre qu’il y ait des embarras, ont vraiment toute sorte de combinaisons ingénieuses à leur service, Un premier moyen, aussi simple qu’expéditif, c’est de prendre à pleines mains dans le chapitre de l’amortissement. Malheureusement une partie de ce chapitre est affectée à des obligations à courte échéance, et détourner ce qui est consacré à ce service, c’est ne rien résoudre, c’est tout simplement recourir à une prorogation de créance, De plus, c’est en vérité un étrange expédient de diminuer les gages du crédit au moment même où l’on va être obligé d’emprunter encore, et on comprend assez que M. le ministre des finances regimbe un peu contre la combinaison que lui offre la commission du budget, contre une si singulière façon de rétablir l’équilibre. Il y a un autre moyen tout aussi simple, c’est de faire ce qu’on a fait depuis quelques années, d’inscrire au budget extraordinaire ce qui devrait être au budget ordinaire, par exemple, des crédits pour les écoles. A vrai dire, ce n’est pas même là un palliatif, c’est un déplacement de dépenses, un jeu de comptabilité, une manière de se rassurer soi-même et de faire illusion au pays par de perpétuelles fictions. Les faits ne restent pas moins ce qu’ils sont. On se retrouve toujours en face de la réalité, avec un déficit de budget qu’on ne sait comment combler par des moyens ordinaires, réguliers, et une dette publique qui n’a cessé de grossir depuis quelques années, en pleine paix, qui menace de grossir encore par un système d’emprunt en permanence. — De sorte que voilà la situation telle qu’on l’a faite, sur deux points essentiels. On reste avec un-pays qu’on a divisé et avec des finances qu’on a engagées au moment où l’on peut se trouver en présence des plus graves difficultés extérieures. On s’est en quelque sorte à demi désarmé d’avance devant le périlleux inconnu qui peut réserver de nouvelles épreuves à la France. Il est vrai, dira-t-on, la situation n’a rien d’aisé ni même de flatteur. Des fautes ont été commises par imprévoyance ou par inexpérience, ou par impatience. La vraie politique républicaine s’est vue trop souvent obligée de compter dans ces dernières années avec des alliés du radicalisme, qui l’ont dénaturée et compromise; mais, se hâte-t-on d’ajouter, tout est changé ou tout va changer. Le moment est venu d’en finir avec la politique de « condescendance » pour le radicalisme, de refaire un vrai gouvernement, M. le président du conseil l’a déclaré dans ses discours de Rouen, du Havre, et maintenant qu’il a pris la direction des affaires étrangères à la place de M. Challemel-Lacour, il a d’autant plus d’autorité pour réaliser son programme. Nous allons entrer dans l’ère de la république modérée. — Soit! M. le président du conseil a prononcé sans doute au Havre et à Rouen des discours qui ont eu quelque retentissement, qui ressemblaient à un programme de rupture avec les partis extrêmes. Il a probablement voulu préparer par des déclarations rassurantes son entrée aux affaires étrangères. Seulement il est permis de se demander ce qu’il y a de changé depuis que ces discours ont été prononcés, quelle a été la portée pratique de ces déclarations retentissantes. Par le fait, le ministère est resté ce qu’il était, ménageant des passions qu’il semble braver, osant à peine avouer qu’il voudrait mettre quelque adoucissement dans sa politique religieuse, patronnant un candidat semi-radical dans l’élection de Lodève, hésitant dans les affaires financières. Il a continué à parler dans un sens, à agir dans un autre sens, mettant une habileté équivoque à tromper tous les calculs, sans s’apercevoir qu’il perdait chaque jour en détail les avantages de la position qu’il avait paru prendre un moment. Si, au lendemain de ses discours de Rouen et du Havre, M. le président du conseil eût résolument conformé ses actes à son langage, nul doute qu’il n’eût été suivi par le pays. Il a laissé passer le temps, les occasions, et depuis deux mois il s’est positivement affaibli. Le gouvernement se retrouve aussi embarrassé que jamais devant cette affaire du Tonkin qui pèse sur l’opinion, qui depuis quelques jours a pris une évidente gravité.

Où en est-elle maintenant, en effet, cette singulière et triste affaire du Tonkin? Aux premiers momens de la session, M. le président du conseil avait pris, en vérité, une assez fière attitude vis à-vis de ceux qui l’interpellaient, et il s’était même fait une sorte de point d’honneur de déclarer qu’on n’avait pas encore besoin de nouveaux crédits. Il n’a pas tardé à se raviser et il a demandé ces crédits, dont la nécessité ne pouvait être douteuse. Une commission a été nommée avec une certaine solennité, et elle a délibéré mystérieusement depuis quelques jours; mais, tandis qu’on délibérait, les événemens ont marché. Ils n’ont pas précisément marché sur les bords du Fleuve-Rouge, où l’amiral Courbet, demeuré seul chargé du commandement des troupes, ne paraît pas s’être cru tout d’abord en mesure d’engager des opérations sérieuses; ils ont marché d’un autre côté. Les relations avec la Chine ont pris un caractère de plus en plus vif et touchent visiblement à une rupture. La cour de Pékin a récemment communiqué à notre gouvernement un mémorandum par lequel elle déclare que si des soldats français attaquent les deux places de Bac-Ninh et de Son-Tay, que nous considérons comme la garantie de notre protectorat, de notre sûreté dans le Tonkin, ces deux places seront défendues par des soldats chinois. M. le président du conseil, de son côté, a répondu ces jours passés à ce mémorandum par des propositions nouvelles. Est-ce la guerre ? Est-ce encore la paix possible par un dernier effort de diplomatie? (Test une question qui se renouvelle sans cesse depuis six mois. Il faudrait cependant savoir où nous en sommes et en finir avec ces incertitudes d’une politique toujours flottante entre l’action militaire et les négociations.

La vérité est que, depuis le commencement, soit par une certaine crainte des chambres, soit par une incurable indécision dans les conseils, on n’a jamais su prendre une résolution à propos. Si, au moment opportun, on avait envoyé au commandant Rivière les secours qu’il demandait, bien des complications auraient été vraisemblablement prévenues ou dominées dès l’origine. Si, au lendemain de la tragique aventure du malheureux officier, on avait expédié des forces suffisantes et si surtout, au lieu de se donner le médiocre plaisir de nommer un commissaire civil, on avait chargé un des chefs de notre armée des intérêts de la France, une action militaire aurait pu dès lors s’engager, et elle aurait été conduite comme elle doit l’être. Si, depuis trois mois, on n’avait pas mesuré avec une méticuleuse et dangereuse parcimonie les renforts évidemment nécessaires, l’amiral Courbet en aurait probablement fini à l’heure qu’il est; il aurait pu se rendre maître de Bac-Ninh et de Son-Tay. La question serait à peu près tranchée, même peut-être pour la Chine, au lieu d’être plus compliquée que jamais. Qu’il n’y ait plus à hésiter désormais si les places sur lesquelles doit flotter le drapeau français nous sont disputées, que nos soldats ne soient pas arrêtés par cette considération qu’ils peuvent rencontrer des soldats chinois, cela n’est pas douteux. Il n’est pas moins vrai que ce sont toutes ces tergiversations qui ont contribué à conduire nos affaires au point où elles en sont, en encourageant les prétentions de la Chine, en lui laissant surtout le temps de nous créer des difficultés qui, au début, auraient été peu sérieuses.

Aujourd’hui la question est justement de savoir dans quelle mesure on combinera une certaine action militaire et une certaine action diplomatique pour en finir, pour assurer l’essentiel à la dignité et aux intérêts de la France sans se jeter dans les aventures illimitées. On a dit plus d’une fois, dans ces derniers temps, que l’Angleterre voulait proposer sa médiation. Si elle ne l’a pas fait, elle en a eu vraisemblablement l’intention; elle a dû avoir la pensée de ne pas laisser se prolonger cette crise de l’extrême Orient qui réveille ses ombrages de puissance asiatique, qui peut menacer son commerce aussi bien que le commerce des autres nations du monde avec la Chine. Peut-être cette médiation possible, éventuelle, reste-t-elle, en définitive, une dernière ressource pour arriver à un arrangement pacifique qui, dans tous les cas évidemment, devrait commencer par assurer à la France les garanties essentielles de sa situation aux bords du Fleuve-Rouge; mais les Anglais, qui se font si aisément les censeurs de la politique des autres peuples, n’ont-ils pas eux-mêmes leurs surprises et leurs mécomptes! Nous avons le Tonkin, c’est vrai; les Anglais ont les affaires de l’Égypte, qui sont loin d’être finies, qui viennent même de se compliquer d’une difficulté imprévue, d’un incident assez lugubre au moment où le gouvernement de la reine Victoria se flattait d’avoir trouvé une solution.

Ce n’est pas tout, en effet, d’être allé dans la vallée du Nil ; il faut y rester ou il faut en sortir, et c’est là précisément que le ministère anglais se sent assez embarrassé, ayant à compter avec ceux qui, après avoir occupé l’Egypte, voudraient la garder et ceux qui n’ont été jamais de chauds partisans de l’intervention, qui réclament plus que jamais aujourd’hui le rappel de l’armée anglaise. Le ministère croyait s’être tiré d’affaire, au moins pour le moment, par une combinaison qui paraissait tout concilier, que M. Gladstone annonçait il y a quelques semaines au banquet du lord-maire. Il s’agissait d’une évacuation de l’Egypte, bien entendu d’une évacuation qui aurait laissé à l’Angleterre toutes les garanties nécessaires et surtout les moyens de revenir si les circonstances l’exigeaient. Les soldats anglais devaient quitter Le Caire, tandis qu’un contingent suffisant aurait continué à tenir garnison à Alexandrie. On en était là lorsque tout à coup a éclaté la catastrophe la plus inattendue. Une armée égyptienne, envoyée dans le Soudan, commandée par un général et des officiers anglais, a péri tout entière, détruite par une insurrection dont le chef est un nouveau prophète de l’islamisme, celui qu’on appelle le Madhi. Cette insurrection, qui a commencé depuis plusieurs années, s’est naturellement développée à la faveur des derniers troubles de l’Egypte. Tandis qu’Arabi et ses complices agitaient et désorganisaient leur pays, le vrai ou faux prophète, le Madhi, fanatisait les populations du Soudan et les conduisait à l’assaut de la domination égyptienne. Lorsque l’intervention anglaise a eu rétabli un certain ordre dans la vallée du Nil, on a songé de nouveau à défendre ou à reconquérir les provinces du Soudan envahies par l’insurrection ; on a envoyé une armée qu’on a placée sous les ordres du général Hicks, et c’est cette armée qui vient d’être la victime d’une effroyable catastrophe. Que fera maintenant l’Angleterre? Elle ne rappelle plus une partie de son armée, cela est évident; mais laissera-t-elle à des soldats égyptiens le soin de combattre une insurrection qui menace déjà Khartoum, qui peut bientôt menacer Le Caire? Se chargera-t-elle elle-même d’aller rétablir la domination égyptienne ébranlée dans le Soudan? Tout cela prouve que l’Angleterre n’est point au bout des difficultés dans ces affaires d’Egypte dont elle a pris seule la direction et la responsabilité.


CH. DE MAZADE.


LE MOUVEMENT FINANCIER DE LA QUINZAINE

La spéculation et l’épargne ont manifesté pendant cette quinzaine des tendances bien différentes. Tandis que l’une s’abandonnait, par suite des inquiétudes qu’a suscitées notre situation au Tonkin, à un véritable affolement, les capitaux de placement se jetaient avec une sorte de frénésie sur les obligations nouvelles que leur offrait le Crédit foncier. Rarement on a vu s’accentuer à un tel point le contraste entre les allures du marché à terme et les dispositions de la masse des capitalistes. D’un côté, un découragement si profond qu’il a suffi, dans une seule journée, des liquidations volontaires de quelques spéculateurs à la hausse, las d’une vaine résistance contre les attaques des baissiers, pour que nos trois rentes perdissent plus d’un franc; de l’autre, une résolution si arrêtée de ne pas se laisser émouvoir par les événemens et en même temps de ne plus vouloir employer ses capitaux qu’en placemens de toute sécurité et de premier ordre, que, sur l’appel du Crédit foncier, l’épargne française apporte à cet établissement un des plus grands et des plus solides succès de souscription que les annales financières aient à enregistrer.

Le Crédit foncier avait décidé l’émission de six cent mille obligations en vue de se procurer les fonds nécessaires pour faire face aux