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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1885

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Chronique n° 1286
14 novembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 novembre.

Depuis longtemps, certes, une session des assemblées françaises ne s’était ouverte dans des conditions à la fois plus sérieuses et mieux faites pour piquer la curiosité. Ce n’est point que cette inauguration d’un parlement nouveau et d’une législature qui s’est accomplie il y a cinq jours ait été accompagnée de circonstances particulièrement intéressantes ou dramatiques, Tout s’est passé, au contraire, dans ce jour réputé solennel, aussi simplement et même aussi vulgairement que possible.

Nos chambres sont rentrées dans leurs palais respectifs sans appareil et sans cérémonie. Le sénat s’est retrouvé au Luxembourg pour se donner aussitôt quelques jours de repos ou de répit en attendant les événemens. Les hôtes nouveaux que le suffrage universel a envoyés au Palais-Bourbon sont allés tranquillement prendre leur place et se faire reconnaître. C’est une entrée en scène sans éclat ; mais il n’y a point à se méprendre à ce début encore indécis d’une législature, à ce calme apparent et momentané de la vie parlementaire renaissante. On sent bien qu’il y a de l’inconnu dans la situation nouvelle où nous entrons, que les circonstances ne sont plus ce qu’elles étaient lorsque les chambres se sont séparées cet été, que, depuis trois mois, il s’est passé quelque chose d’assez sérieux en France. Ce qui s’est passé, on le sait bien, c’est qu’il y a eu un de ces mouvemens d’opinion qui, au premier instant, peuvent ressembler à une surprise et qui ne produisent tous leurs effets que graduellement, qui s’imposent bon gré, mal gré, à ceux-là mêmes qui les nient ou qui essaient d’en éluder la puissance. Ce qui s’est passé, c’est qu’il s’est révélé dans le pays une force d’instinct public avec laquelle il faut compter, c’est qu’il y a eu le désaveu d’une politique, un jugement prononcé sur une série de fautes, sur des excès de parti, des violences de secte et des imprévoyances de gouvernement : tout cela manifesté plus ou moins distinctement par une réaction croissante d’opinion. C’est là ce qui s’est passé, c’est ce qui a créé cette situation nouvelle dont on a le sentiment. La vérité est, en effet, que tout a singulièrement changé en peu de temps dans les conditions de la vie publique de la France, que les partis, rentrés dans le parlement nouveau en ce moment réuni, ne se retrouvent plus dans les mêmes proportions ni dans les mêmes relations, que toutes les combinaisons, tous les calculs sont confondus. On est réduit aujourd’hui à s’observer, à chercher sa voie, à se demander, non sans quelque anxiété, ce qui arrivera. Tout le monde en est là, et au lieu de se payer de mots et de jactances, au lieu de se figurer qu’ils peuvent remédier à tout avec des réunions plénières, avec des expédiens ou des représailles de parti, les républicains qui ont encore la majorité, mais qui ne sont plus aussi sûrs de la garder qu’ils affectent de le croire, seraient les premiers intéressés à aller au fond des choses, à voir clair dans leur situation. Ils feraient beaucoup mieux d’avouer simplement et virilement qu’ils se sont trompés, de reconnaître que, s’il y a des crises peut-être décisives pour les institutions nouvelles, c’est qu’ils les ont préparées en faisant de la république une domination de parti, un régime de confusion, de discrédit et d’effacement forcé pour la France devant le monde.

Au fond, c’est là la première, la grande question qui domine toutes les autres. Non, sans doute, ces trois millions et demi de voix qui ont été données à des conservateurs aux élections dernières, et avec lesquelles on sera bien obligé de compter aujourd’hui, ne sont pas toutes essentiellement, systématiquement, des voix ennemies pour la république ; mais elles sont certainement une protestation contre la politique qui a fait de la république ce qu’elle a été jusqu’ici, un régime aussi pénible pour l’orgueil que pour les intérêts de la France, et cette politique, ce sont bien les républicains seuls qui l’ont voulue, qui l’ont imposée, uniquement pour satisfaire leurs passions et leurs préjugés. Ils restent d’autant plus responsables devant l’opinion qu’ils ont été entièrement libres flans leur choix, que rien ne les obligeait à faire ce qu’ils ont fait. Assurément lorsqu’ils arrivaient au pouvoir il y a quelque dix ans, il y a surtout sept ou huit ans, ils avaient une chance heureuse, ils prenaient la direction des affaires dans les conditions les plus favorables. Les grandes difficultés léguées par une effroyable guerre étaient à peu près vaincues. La France, a demi remise de ses épreuves, délivrée de l’occupation étrangère par le paiement de toutes ses rançons, ne demandait qu’à vivre en paix avec elle-même et avec toutes les nations. La république, après avoir été longtemps contestée, venait d’être définitivement fondée par le vote d’une constitution qui lui donnait les avantages et la force de la légalité. Pour la première fois, la république avait cette fortune d’être consacrée, non comme un fait accompli par la violence, comme une œuvre d’insurrection et de révolution, mais comme une œuvre de nécessité à laquelle bien des esprits modérés n’avaient pas refusé de concourir. Les républicains arrivant au gouvernement trouvaient cette question constitutionnelle tranchée, la paix civile assurée, la dignité nationale suffisamment sauvegardée, des finances prospères, un pays qui, fatigué d’incertitudes, acceptait de la meilleure volonté le régime qui venait de lui être donné. Ils avaient, de plus, une majorité dans les chambres et ils ne rencontraient devant eux que des adversaires découragés, déconcertés par l’échec de leurs espérances. Tout leur était facile, et ils n’avaient qu’à le vouloir, à se pénétrer de la situation du pays dont ils se trouvaient les maîtres improvisés, pour faire de la république nouvelle un régime qui aurait en des chances de durée, qui pouvait même servir l’influence et la bonne renommée de la France dans le monde.

C’était le moment d’un choix décisif. Prétendre réveiller les souvenirs de la république révolutionnaire et propagandiste qui est devenue si promptement conquérante, on ne pouvait certainement plus ; c’eût été une chimère surannée et une impossibilité. On aurait été vraisemblablement bientôt arrêté ; mais ce qui était réellement nouveau, possible et utile, c’était d’offrir à l’Europe l’exemple d’une république régulière et libérale, sachant s’approprier toutes les forces sociales et les traditions de la France, rassurante pour tous les intérêts, tolérante pour les croyances aussi bien qu’économe de la fortune nationale, ménageant le pays dans ses mœurs comme dans ses idées. A la propagande par la révolution et par la guerre on substituait d’un seul coup la propagande la plus légitime : celle de la raison éclairée, de la bonne politique et du bon gouvernement. Croit-on qu’il eût été sans profit pour l’influence et l’autorité de la France d’offrir, au milieu des vieux états monarchiques de l’Europe, ce spectacle d’un grand pays sachant vivre en paix sous la république, faisant honorablement ses affaires par une diplomatie attentive comme par une administration équitable, conciliant dans sa vie intérieure la libéralité des lois et les garanties d’un ordre conservateur ? C’eût été en vérité la plus efficace des propagandes, et pour un pays éprouvé le meilleur moyen de retrouver les sympathies aussi bien que la considération des peuples. C’est là ce que les républicains n’ont pas compris. Ils se sont figuré que, puisque le pouvoir tombait tout à coup en leurs mains, ils étaient libres d’en abuser dans des intérêts de fausse popularité. Ils ont cru qu’ils pouvaient impunément tout se permettre, tendre tous les ressorts de la fortune publique, ébranler toutes les conditions de la paix religieuse et sociale, pratiquer la politique des exclusions, des épurations à outrance, — en se donnant au besoin le luxe de quelque expédition lointaine. C’est là ce qu’ils ont appelé la république ! Le résultat a été ce qu’il pouvait être, particulièrement pour la position de la France dans le monde. Il est certain que les gouvernemens monarchiques ne redoutent guère la contagion de nos exemples dans leurs états, et que les peuples eux-mêmes semblent assez peu portes à nous envier ou à nous imiter, que malheureusement personne ne paraît craindre ou rechercher notre influence. On nous laisse à nos expériences, à nos agitations stériles, à nos guerres de secte ; on s’accoutume à se passer de nous, et il serait peut-être permis de se demander si le conseil municipal de Paris, qui est un personnage essentiel de la république ainsi comprise, n’a pas contribué par son esprit à éloigner bon nombre d’étrangers qui avaient l’habitude de rechercher l’hospitalité de la grande ville. La France elle-même, la France comme nation, nous persistons à le croire, n’a pas perdu l’estime et les sympathies du monde ; mais il est bien clair que depuis longtemps on sait au dehors ce qu’on doit penser de ceux qui gouvernent la France, et le jour est venu où le pays lui-même a saisi l’occasion de manifester son opinion sur une politique par laquelle il se sent effacé et diminué devant l’Europe.

Eh bien ! toute la question est de savoir aujourd’hui si les républicains veulent reconnaître les fautes par lesquelles ils ont compromis la république, ou s’ils ne voient dans les élections dernières qu’un encouragement à continuer la politique qui a si merveilleusement réussi. A vrai dire, les républicains, tout à la fois effarés des progrès des conservateurs dans les élections et à demi rassurés par la majorité incohérente qu’ils ont gardée ou retrouvée eux-mêmes au second scrutin, semblent singulièrement perplexes. Ils sentent bien qu’il y a eu, qu’il y a peut-être encore un danger ; ils ne voient pas ou ils ne veulent pas voir ce qui a préparé ce danger, ce qui a créé cette situation si étrangement ébranlée où ils se trouvent, et, faute de se rendre à l’évidence îles choses, ils se figurent qu’ils remédieront à tout encore une fois avec des expédiens de parti, avec d’équivoques procédés de stratégie parlementaire.

Ils croient tout sauver avec des replâtrages de factions rivales, avec des réunions plénières imaginées pour refaire entre tous les républicains, révolutionnaires et modérés, une alliance sans laquelle il n’y aurait pas même une majorité dans le nouveau parlement. Or, quel est jusqu’ici le caractère, quel est le seul résultat de ces tentatives passablement confuses ? La seule chose évidente, c’est la soumission à merci des opportunistes rendant les armes devant les radicaux, qui se considèrent comme les maîtres de la situation nouvelle, qui ne le sont pas autant qu’ils le prétendent, mais à qui on le laisse dire. Ces radicaux, d’ailleurs, sont d’humeur débonnaire, ils sont prêts à faire des concessions pour le bien de la paix et de l’union entre frères ennemis d’hier ; ils consentiront, par exemple, à ne pas proposer la mise en accusation de M. Jules Ferry et de ses collègues de l’ancien ministère, — à la condition toutefois que ceux-ci et leurs amis voteront une amnistie en faveur des condamnés politiques, anarchistes, socialistes, praticiens de l’émeute et de la dynamite pour la bonne cause. De sorte que M. Jules Ferry et ses amis auraient à payer rançon pour échapper à une mise en accusation ; à la rigueur même on pourrait croire que l’amnistie réclamée s’applique à eux comme aux condamnés politiques qu’on veut délivrer. C’est là ce qui s’appelle sceller l’alliance entre républicains ! Il y a un autre point sur lequel on est d’accord : c’est l’épuration nécessaire du personnel administratif, financier, judiciaire, par la raison bien simple que, si les républicains ont échoué aux élections, c’est qu’évidemment tous les fonctionnaires sont des traîtres, eux, leurs femmes, leurs alliés et leurs amis. Mais, direz-vous, c’est une opération qui a déjà été faite et qui n’a eu qu’un médiocre succès pour l’administration, qui n’a servi qu’à avilir les mœurs par le développement de la délation et des plus vulgaires convoitises. N’importe, c’est le procédé républicain. Il faut épurer encore une fois, — bien entendu jusqu’au jour où l’épuration recommencera à l’égard de ceux qui auront remplacé les épurés d’aujourd’hui. Et on va gravement porter au gouvernement, à M. le président du conseil ces doléances, ces propositions comme le programme de la « concentration » républicaine, de la reconstitution de la majorité ! C’est là ce qui s’appelle comprendre les choses.

Les républicains ne voient pas qu’au lieu d’aborder sérieusement une situation devenue difficile pour eux, ils ne font que tout méconnaître et tout aggraver en rendant plus éclatante la contradiction qui s’est manifestée aux dernières élections entre les vœux du pays et leur politique. Le pays a certainement demandé la paix religieuse et civile, l’ordre des finances, la prévoyance et la modération dans l’administration de ses affaires ; les républicains répondent par des désordres d’esprit, par des colères, par des programmes où ils inscrivent pêle-mêle les épurations, les réformes radicales, l’évacuation du Tonkin, la dénonciation du concordat, justement à l’heure où un grand pape parle, en politique supérieur, de conciliation et de paix. Si c’est ainsi qu’ils entrent dans la session nouvelle, qu’ils pensent relever les affaires de la république, réparer le mal que leurs passions et leurs systèmes ont fait à la France, ils s’abusent étrangement ; ils risquent fort au contraire de donner une force nouvelle et croissante à une réaction qu’ils ont provoquée et qui pourrait ne pas s’arrêter devant leurs menaces.

Les difficultés de vie publique ont un caractère particulier en France ; elles ne sont pas uniquement et exclusivement dans notre pays, nous en convenons. Il y en a un certain nombre, de plus d’un genre, en Europe, et, avant tout, au premier rang, il y a celles qui intéressent toutes les nations, tous les gouvernemens, qui tiennent à de vieilles luttes d’influences, à de vieux antagonismes toujours prêts à renaître. On aurait beau se faire illusion, la crise qui a éclaté, il y a deux mois, dans les Balkans par la révolution de Roumélie, et qui pourrait si aisément devenir la crise de l’Orient tout entier, cette crise n’a nullement l’air de s’apaiser ; elle semble, au contraire, se compliquer et s’aggraver tous les jours, et par l’attitude de ces jeunes états orientaux qui ont pris feu au signal de l’insurrection bulgare et par le conflit croissans de toutes les politiques appelées à délibérer dans une conférence à Constantinople. On a laissé malheureusement la question se développer et devenir peut-être inextricable. La Turquie, soit prudence, soit impuissance, n’a pas voulu ou n’a pas pu intervenir sur-le-champ pour arrêter le mouvement rouméliote. Les cabinets de l’Europe, tout en protestant, en faveur des droits de la force, contre la révolution bulgare, tout en témoignant la volonté de maintenir l’autorité des arrangemens de Berlin, ont passé quelques semaines à s’observer ou à négocier, à paraître chercher des combinaisons. On a laissé le champ libre aux incidens et aux passions. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’Europe ; il est vrai, a fini par se rendre à la conférence de Constantinople ; elle y est allée en prenant officiellement pour programme le maintien des dispositions du traité de Berlin qui règlent l’état des Balkans. On a, si l’on veut, gagné ainsi un peu de temps en contenant les impatiences déchaînées par la révolution de Philippopoli, en obligeant, autant que possible, la Serbie, la Grèce à attendre tout au moins les décisions de la conférence. On a obtenu une sorte de trêve apparente ; mais ce temps qu’on a cru gagner n’a été peut-être, en définitive, que du temps perdu pour la paix, pour une solution réelle, et pendant qu’on se préparait à délibérer, la crise n’a pas moins suivi son cours. La situation, au lieu de s’éclaircir et de se simplifier, n’a fait que s’obscurcir et s’envenimer de toute façon, au point qu’il serait peut-être assez difficile maintenant de savoir comment pourra se dénouer ce nouvel imbroglio oriental.

D’un côté, tout s’est visiblement aggravé sur le théâtre même de ces agitations nouvelles. Les Bulgares, en dépit des remontrances officielles qu’ils ont essayées et des rivalités dangereuses qu’ils ont rencontrées autour d’eux, n’ont pas renoncé à l’unification qu’ils ont entreprise sous la direction du prince Alexandre de Battenberg ; ils poursuivent, au contraire, leur œuvre fiévreusement, en se hâtant autant que possible de réaliser la fusion militaire, administrative, financière des deux provinces ou principautés avec lesquelles ils prétendent former un nouvel état, Ils affirment chaque jour de plus en plus leur résolution de maintenir l’union comme un fait accompli et irrévocable. Les Bulgares persistent obstinément, les Grecs, les Serbes persistent à leur tour dans les revendications dont la révolution rouméliote leur a offert l’occasion. La Grèce, après avoir épuisé ses ressources pour se mettre sous les armes, ne veut plus désarmer sans avoir obtenu les compensations auxquelles elle croit avoir droit, et elle est prête à tout risquer pour l’idée hellénique. La Serbie, depuis quelques semaines, n’est plus qu’un camp. Elle a mis sur pied toutes ses forces comme si elle était provoquée à une lutte suprême ; elle a son armée sur la frontière prête à marcher en avant, violant sans façon le territoire de la principauté voisine, et même entre Serbes et Bulgares des coups de fusils ont été échangés. En réalité, c’est une situation des plus étranges, où peuvent naître à tout instant des conflits qui n’ont ni motif plausible ni objet précis. La guerre est latente, imminente dans cette région des Balkans, elle aurait même peut-être déjà éclaté si dans le camp serbe on ne se croyait encore tenu d’attendre ce qui sera décidé à la conférence de Constantinople. Un incident, une étincelle peut tout enflammer. — D’un autre côté, c’est justement la question de savoir quelle peut être l’efficacité de cette intervention de la diplomatie européenne qui jusqu’ici a tenu tout en suspens. Au premier moment, sans doute, on n’a parlé que de la nécessité d’agir d’intelligence, de faire respecter le traité de Berlin, surtout de sauvegarder la paix générale, et c’est, en effet, avec cette pensée, avec le sentiment de l’intérêt commun de la paix qu’on s’est réuni. Malheureusement, on ne peut plus s’y tromper, l’accord était plus apparent que réel et les dissentimens n’ont pas tardé à se manifester entre les puissances dont les représentans recevaient la mission de dénouer la crise des Balkans, d’en atténuer tout au moins la gravité et les conséquences. On a commencé par témoigner l’intention d’opposer le faisceau de toutes les volontés à des perturbations nouvelles ; on finit par ne plus s’entendre du tout.

La Russie, cela n’est pas douteux, a pris depuis quelques jours une attitude des plus nettes, des plus décidées dans cette phase nouvelle des affaires orientales. Si elle a été pendant longtemps la première et à peu près la seule à encourager les idées d’émancipation et d’union qui ont préparé le dernier mouvement bulgare, elle se prononce aujourd’hui avec une vivacité presque imprévue contre cette révolution rouméliote qui ne répond plus visiblement à ses calculs, qui lui apparaît peut-être comme un échec ou comme une menace pour son influence. De toutes les puissances, la Russie est celle qui propose le plus nettement, le plus résolument de tout ramener dans les Balkans aux termes du traité de Berlin, de ne rien laisser subsister de la révolution de Philippopoli. La Russie ne s’est pas bornée à rappeler ses officiers qui servaient en Bulgarie, elle a mis dans l’expression de ses opinions et dans ses procédés une certaine rudesse hautaine, un peu inattendue de la part d’un protecteur tout-puissant à l’égard d’un ancien client. Le tsar lui-même, dans un mouvement d’irritation, a tenu à témoigner ses ressentimens au prince Alexandre de Battenberg en le rayant assez brusquement des cadres de l’armée russe où il figurait, en lui enlevant le titre de colonel d’un régiment de chasseurs. Il est certain que cet acte de colère de l’empereur Alexandre III, sans nuire peut-être à la popularité du prince bulgare à Philippopoli ou à Sofia, le place dans une situation au moins difficile vis-à-vis de la diplomatie, et qu’il dénote de la part de la Russie l’intention bien arrêtée de ne point transiger avec la révolution des Balkans. L’Angleterre, au contraire, paraît être depuis quelque temps assez disposée à se prêter à tout en Orient. Elle est de l’humeur la plus conciliante et la plus bienveillante, non seulement pour le prince Alexandre, qui est allié à la famille de la reine Victoria, mais pour la Bulgarie et pour sa révolution. Lord Salisbury, qui a été, avec lord Beaconsfield, un des créateurs de l’état présent des Balkans, un des promoteurs de la division de la Bulgarie, lord Salisbury, dans son dernier discours au banquet du lord-maire, à Guildhall, s’est exprimé d’un ton assez dégagé sur toutes ces affaires. Il n’a point hésité à déclarer que, dans sa pensée, le traité de Berlin pouvait bien avoir en pour objet de préparer l’union bulgare, qu’il avait fait son œuvre plus vite qu’on ne le croyait, et que tout ce qu’on pourrait essayer de rétablir aujourd’hui contrairement au vœu des populations risquerait d’être artificiel et sans durée. Il va, il est vrai, la question des compensations que réclament la Serbie et la Grèce, qui ne laissent pas d’être un embarras : le premier ministre de la reine ne s’y arrête que pour s’en étonner, — ce qui n’est pas absolument une solution. Bref, lord Salisbury ne demanderait pas mieux que de substituer l’influence anglaise à l’influence russe dans les Balkans, et il n’a probablement pas été fâché de saisir cette occasion de se montrer favorable à l’union bulgare, au moment où le cabinet de Saint-Pétersbourg se replie sur le terrain des traités.

Entre la Russie et l’Angleterre, dont les dispositions semblent pour le moment si différentes, l’Autriche a sans doute, elle aussi, sa politique, la politique d’une puissance qui a plus que jamais ses intérêts en Orient, qui entend les protéger autant que possible, sans se séparer des deux autres empires du Nord avec lesquels elle reste en alliance. Le comte Kalnoky a eu à se prononcer, il y a quelques jours, devant la délégation hongroise, plus récemment devant la délégation cisleithane, et sûrement il n’a rien dit de trop. Il s’est expliqué avec la réserve calculée d’un homme qui veut tout ménager, tout concilier, qui ne se prêtera bien évidemment à aucune solution trop hasardeuse, à rien de ce qui pourrait affaiblir la position et l’influence de l’Autriche en Orient. De sorte que telle est la situation, à l’heure qu’il est : d’un côté, des agitations belliqueuses de populations surexcitées, de jeunes états impatiens de satisfaire leurs ambitions ; de l’autre, des contradictions ou des divergences de conseils qui ne pourront que précipiter ou aggraver la crise, si les puissances n’ont pas la sagesse de se mettre d’accord pour maintenir, pour imposer au besoin la paix. Que sortira-t-il de tout cela ? On dit qu’aujourd’hui, après bien des tâtonnemens ou des débats préliminaires, les diplomates qui représentent l’Europe à la conférence de Constantinople ont fini par s’entendre sur le principe du rétablissement de l’ancien ordre de choses dans la Roumélie, C’est un premier acte, ce n’est point évidemment le plus sérieux et le plus décisif. La vraie difficulté est dans la mesure où l’on croira devoir appliquer ce principe d’une restauration qui n’a vraisemblablement rien d’absolu, et dans le choix des moyens qu’on emploiera pour faire prévaloir les résolutions qu’on aura adoptées. Quelle sera la sanction effective des décisions européennes ? Comment réussira-t-on à ramener la Roumélie sous l’autorité du sultan et à désarmer la Serbie, la Grèce, qui savent bien qu’en aucun cas elles ne seront abandonnées, qu’elles n’ont tout au plus à perdre que des hommes et de l’argent ? Quel rôle l’Europe entend-elle accepter pour elle-même et quel rôle réserve-t-on à la Turquie ? On n’est point assurément au bout des difficultés et des complications.

Est-ce à dire que ces incidens des Balkans, quelque incommodes qu’ils soient, doivent réveiller à courte échéance cette éternelle question du démembrement de l’empire turc ? Il y a bien longtemps qu’on parle à propos de tout de cette disparition imminente de l’empire ottoman. Il y a plus d’un siècle déjà, le prince Potemkin disait à M. de Ségur : « Vous voulez protéger un empire à l’agonie… » Sous l’empire, sous la restauration, sous la monarchie de juillet, on n’a cessé de voir se reproduire cette question qu’un ambassadeur du roi Louis-Philippe posait à M. de Metternich : « Que ferez-vous si, après avoir épuisé toutes les chances de conserver la Porte, elle devait crouler ? » Plus d’un demi-siècle après Potemkin, il y a déjà trente ans et plus, l’empereur Nicolas, dans des conversations fameuses avec un ministre anglais, sir Hamilton Seymour, parlait du Turc comme de « l’homme malade, » des provinces ottomanes comme d’une propriété en déshérence qu’il n’y avait plus qu’à se partager pacifiquement pour n’avoir point à se la disputer les armes à la main. Ce qu’on répète si souvent et si légèrement aujourd’hui, on l’a toujours dit depuis un siècle. La Turquie cependant vit encore, en dépit de tous les assauts qu’elle a essuyés ; on serait même fort embarrassé pour la remplacer, on n’en doute pas, et puisqu’on le sait, mieux vaudrait ne pas parler toujours da sa mort. Ce qu’il y aurait certainement de mieux à faire, ce serait de la respecter, de lui laisser les moyens de vivre, au lieu de suivre cette étrange politique qui consiste à inscrire la conservation de la Turquie parmi les grands principes du droit européen, comme le faisait récemment encore lord Salisbury, et à se servir en même temps de tous les incidens pour ébranler ce vieil empire dont on sent la nécessité.

Cette crise nouvelle de l’Orient qui est assurément assez grave pour qu’on ne la complique pas encore et que la diplomatie européenne doit tenir à dénouer dans l’intérêt de la paix du monde, elle a éclaté, il faut l’avouer, à une heure singulière ; elle est née dans un moment où un certain nombre de pays avaient à s’occuper de la plus sérieuse affaire de leur vie intérieure, de leurs élections. Le France était à la veille du grand scrutin qui allait lui donner une chambre nouvelle. La Prusse a en plus récemment, elle aussi, ses élections pour le renouvellement de son Landtag, et si ces élections prussiennes ont fait moins de bruit, c’est qu’elles n’ont en définitive que peu d’influence sur la politique du chancelier. Telles qu’elles sont cependant, sans répondre peut-être entièrement aux vues du gouvernement, elles ne laissent pas d’avoir une couleur conservatrice assez marquée, et, avec un peu d’industrie, M. de Bismarck, qui est un parlementaire d’une originalité particulière, est parfaitement homme à s’assurer une majorité dont il ne peut après tout se passer complètement. Tout cela est fini à Berlin comme en France, avec moins de bruit qu’en France, et certainement aussi avec des conséquences moins sérieuses. Restent maintenant les élections anglaises qui se préparent, qui vont être la grande lutte entre les conservateurs conduits par le ministère et les libéraux ralliés, ramenés au combat par M. Gladstone lui-même sorti tout exprès de sa retraite pour livrer cette dernière bataille réservée à sa verte vieillesse. L’Angleterre n’a plus désormais que peu de jours à passer avant de voir s’ouvrir le scrutin où des millions d’électeurs nouveaux créés par la dernière réforme vont se prononcer entre les partis et dire ce qu’il y a au fond de cette puissante masse de la nation britannique ; mais pendant ces quelques jours, on peut le croire, les partis vont redoubler d’activité et d’énergie dans leur propagande pour conquérir ces électeurs nouveaux qui représentent le grand inconnu du prochain scrutin, qui, en définitive, décideront de tout.

Déjà la lutte semble singulièrement animée dans presque toute l’Angleterre, et il y a même des régions, des villes, où le pugilat traditionnel se mêle aux discours des candidats et de leurs partisans. Bref, l’agitation est partout avec son cortège ordinaire et inévitable de scènes violentes, de manifestations tumultueuses et d’incidens qui ne sont souvent rien moins que sérieux, qui se produisent d’ailleurs dans tous les camps. Au fond, que peut-on augurer de ces élections anglaises, de cette bataille nouvelle entre libéraux et conservateurs, entre les ministres d’hier et les ministres d’aujourd’hui ? Le résultat reste provisoirement fort énigmatique. Au premier abord, à ne considérer qu’une logique apparente, on pourrait croire que les libéraux devraient avoir quelque chance de profiter de la dernière réforme, qui est leur œuvre, et qui serait de nature à les populariser dans les masses ; mais ce ne serait là, peut-être, qu’un calcul assez douteux. On a vu, au contraire, assez souvent, au lendemain de presque toutes les grandes réformes électorales anglaises, les conservateurs profiter de l’œuvre accomplie par les libéraux. La réforme réalisée, il y a un peu plus de dix ans, par M. Gladstone, était pour lord Beaconsfield une occasion et un moyen de reconquérir le pouvoir. Ce n’est donc là qu’un élément fort incertain du problème électoral qui s’agite aujourd’hui en Angleterre. Le malheur des libéraux, dans cette lutte nouvelle, c’est qu’ils sont profondément divisés d’opinions, d’instincts, de traditions. On ne cesse, il est vrai, de parler d’union dans les discours, de démontrer la nécessité de l’entente, de la conciliation ; en réalité, on ne s’entend pas. On pourrait presque dire que radicaux et whigs de vieille race ne parlent pas la même langue. L’ancien ministre radical du cabinet Gladstone, M. Chamberlain, de concert avec son collègue sir Charles Dilke, promène partout et défend obstinément son programme de semi-socialisme, de séparation de l’église et de l’état. Il ne ménage pas, dans ses discours, les modérés, et récemment encore il parlait d’un ton assez acerbe des libéraux comme M. Goschen, qui voudraient « immobiliser la politique du parti libéral et empêcher la réforme électorale de conduire aux vastes réformes démocratiques pour lesquelles elle a été faite. » Des hommes comme lord Hartington, lord Derby, lord Rosebery, n’acceptent pas naturellement toutes les audaces de ce terrible allié, qu’ils s’efforcent assez vainement de ramener à une certaine modération. La question est de savoir si l’intervention de M. Gladstone suffira pour rétablir l’union parmi les libéraux. M. Gladstone, en effet, vient de quitter sa résidence de Hawarden pour se rendre à Edimbourg, pour reparaître sur ce vieux théâtre de ses succès, le Midlothian, où il a livré, il y a quelques années, tant de batailles d’éloquence contre les tories. Il a déjà commencé sa campagne, qu’il va poursuivre, au milieu des ovations, dans une contrée où sa popularité est immense. Son élection, à lui, n’est certes pas douteuse, il n’aurait pas même en besoin de prodiguer encore une fois sa vieillesse dans les réunions populaires. Il ne combat plus pour lui, il combat pour sa cause. Quelle que soit, cependant, son autorité, réussira-t-il à remettre un peu d’ordre dans son armée, à ramener la paix ou l’union parmi ses alliés et à faire accepter son programme de libéralisme modéré sans s’aliéner ou décourager les radicaux ? Seul il peut accomplir ce miracle, et la nécessité même de son intervention prouve le danger auquel son parti se sent exposé.

Les conservateurs trouvent bien évidemment une force dans ces divisions des libéraux. Ils ont, quant à eux, le sérieux avantage d’être assez unis, de marcher au combat électoral d’un même pas, sous un chef dont le programme habilement présenté est accepté sans contestation par le parti tout entier, et ils déploient certainement dans la lutte autant d’ardeur que les libéraux. En réalité, les conservateurs vont au scrutin dans des conditions assez favorables. Il n’est point douteux que la politique extérieure du ministère peut avoir quelque influence sur l’opinion et sur le vote. Après tout, le chef du cabinet a réussi à régler au moins pour le moment la redoutable question des frontières de l’Afghanistan, et il a pu récemment, dans son discours au banquet du lord-maire, mettre son arrangement avec les Russes au compte de ses succès. S’il n’a pas définitivement réglé les affaires égyptiennes par la mission de sir Henry Drummond Wolf à Constantinople, il a du moins signé avec la Turquie une convention qui peut aider l’Angleterre à accomplir son œuvre sur les bords du Nil. Lord Salisbury, il est vrai, paraît avoir pris dans les affaires d’Orient une attitude assez singulière, en engageant une sorte de lutte d’influence avec la Russie, en se faisant le patron de la révolution bulgare ; mais il n’a sûrement pas l’intention de pousser bien loin cette lutte, de compromettre l’Angleterre dans des interventions aventureuses, et ce qu’il en a dit était vraisemblablement bien moins une opinion diplomatique qu’une tactique électorale, un moyen de capter la popularité. D’un autre côté, les libéraux, ou plutôt leurs alliés les radicaux, ont eu la dangereuse idée de soulever une question redoutable partout, en Angleterre autant que dans bien d’autres pays, la question de la séparation de l’église et de l’état. Ce qui était facile à prévoir est arrivé. Le clergé anglican a répondu à cette menace en se jetant avec passion dans la lutte, en déployant toute son influence contre les libéraux, et c’est là encore une circonstance assurément favorable pour les conservateurs. M. Gladstone ne s’y est point mépris et il a essayé d’écarter la question, de dégager son parti ; le coup n’est pas moins porté, l’intervention du clergé n’est pas moins vive et ardente. Évidemment, à l’heure qu’il est, entre les partis qui se servent de toutes les armes, les chances restent à peu près égales. Chacun d’eux a ses avantages et ses faiblesses devant l’opinion. C’est ce qui met une sorte d’intérêt dramatique dans ces élections, dont le dernier mot restera jusqu’au jour du scrutin une grande énigme.


CH. DE MAZADE.