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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1885

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Chronique n° 1285
31 octobre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 octobre.

Maintenant que tout est fini et qu’au premier scrutin du commencement du mois est venu s’ajouter le dernier scrutin du 18 complétant et couronnant les élections françaises, il reste à savoir ce qui sortira de ce mouvement d’opinion aussi instructif qu’imprévu. — Quelle sera l’influence de la grande et récente consultation populaire sur la direction des affaires de la France ? Comment s’organiseront et se conduiront les partis qui vont, se retrouver en présence dans des proportions sensiblement différentes ? Quel esprit, quels projets, quelles intentions vont-ils porter dans le nouveau parlement qui se réunira d’ici à peu ? Que feront-ils tous, et cette majorité républicaine qui revient aussi effarée de ses mécomptes qu’embarrassée de ses incohérences, et cette minorité conservatrice si soudainement fortifiée, et ce ministère qui a perdu quelques-uns de ses membres à la bataille, qui n’a retrouvé les autres qu’au second scrutin ? Où prendra-t-on son orientation, comme on dit aujourd’hui ? Voilà les questions qui se pressent et se succèdent depuis quelques jours, qui s’agitent de toutes parts dans une assez bizarre confusion, et naturellement, dans tous les camps, chacun a sa manière de résoudre ces questions, d’expliquer les incidens d’une lutte fertile en surprises, d’interpréter à son avantage l’opinion du pays. Chacun a sa consultation, ses commentaires, ses pronostics ; on finit presque par ne plus se reconnaître dans ce tourbillon d’interprétations et de divagations. Le fait est cependant qu’avec un peu de bonne volonté, avec quelque impartialité et quelque sang-froid, il n’y a rien de plus facile que de démêler le sens, le caractère général et persistant des dernières élections françaises, de dégager de cette grande manifestation publique une certaine lumière, un certain enseignement profitable pour tout le monde.

Et d’abord il faudrait s’entendre sur une prétendue contradiction entre le premier scrutin, qui n’aurait été qu’une surprise, et le second scrutin, qui serait, dit-on, un retour de l’opinion réfléchie et avertie vers les partis régnans, une revanche républicaine. On peut bien, si l’on veut, parler ainsi par tactique, pour se donner un semblant de dédommagement, pour se rassurer ou pour rassurer ceux qui se contentent de peu. En réalité, il n’y a ni contradiction ni oscillation ou retour d’opinion, et rien n’est changé, rien n’a modifié ou altéré la situation telle que l’ont moralement faite les élections premières. Le scrutin du 18 a certainement sa valeur, surtout pour le résultat matériel et numérique, il n’a pas l’importance et la signification qu’on lui attribue pour plusieurs raisons. La première raison, c’est que, quoi qu’il ait pu arriver, le vote du 4 octobre ne subsiste pas moins tout entier avec son caractère, avec sa portée morale. Il reste ce qu’il a été : la manifestation spontanée et libre de l’opinion appelée à se prononcer sur la direction des affaires du pays. Du premier coup le suffrage universel a attesté ses tendances avec une autorité suffisamment imposante, en déposant dans les urnes l’impression de ses griefs, de ses malaises, de ses désillusions si l’on veut, de ses ressentimens intimes contre tout un ensemble de faits, contre toute une politique. C’est là ce qui reste acquis et indélébile ; ce qui est dit est dit. La seconde raison, c’est qu’à ce scrutin du 18, qu’un s’est hâté d’exalter, dont on se prévaut aujourd’hui comme d’une victoire, comme d’une revanche éclatante, il n’est arrivé que ce qui devait arriver, ce qui était prévu, ce dont personne ne doutait. On savait bien que là où les républicains s’étaient divisés dans un premier vote, ils se réuniraient, ils concentreraient tous leurs efforts à un second scrutin. C’était une tactique connue d’avance et dont les résultats n’ont pu avoir rien d’inattendu. Qui donc, parmi les conservateurs les plus optimistes, avait pu croire qu’il n’y aurait pas en définitive une majorité républicaine dans le nouveau parlement ? Est-ce que ceux qui ont si bruyamment triomphé du scrutin du 18 avaient par hasard douté un moment du succès ?

On s’y attendait. Et cependant, pour obtenir ce singulier succès, que n’a-t-on pas dû faire ? Il a fallu que radicaux et opportunistes oubliassent pour un moment que, la veille encore, ils se déchiraient, qu’ils avaient échangé les plus cruels outrages, qu’ils s’étaient mutuellement accusés de tous les crimes ou de toutes les folies. Oui, il a fallu que des républicains, qui se disent des modérés et des politiques, allassent au scrutin les yeux fermés et le cœur contrit, résignés à tout, acceptant tout, votant en Seine-et-Oise pour des radicaux plutôt que pour des libéraux, à Paris pour un ancien agent de la commune et pour un gréviste d’Anzin. Ils ont fait cet effort de soumission à la discipline, ils ont abdiqué leur raison devant le mot d’ordre, au risque d’en avoir le cauchemar, ils l’ont avoué, et de n’être même pas sûrs de la reconnaissance de leurs alliés. Ce n’est pas tout. Le gouvernement, qui avait un instant paru présider avec une certaine impartialité aux élections, le gouvernement lui-même, pressé et sommé par ses amis, n’a point hésité à se jeter cette fois dans la mêlée, à mettre en jeu la puissance officielle, à tirer de l’arsenal administratif des moyens que l’empire ne désavouerait pas pour servir l’intérêt électoral des alliés républicains, radicaux ou opportunistes. M. le ministre de l’intérieur, M. le ministre de l’instruction publique se sont empressés d’envoyer en province des circulaires pour organiser l’intimidation, pour menacer les fonctionnaires et prévenir les instituteurs qu’on était décidé à « ne tolérer aucune défaillance. » Le ministère, qui est peut-être un peu novice dans ce genre de pratiques, a même commis par excès de zèle une singulière bévue. Comme on lui disait que le Tonkin avait fait beaucoup de mal aux républicains dans les premières élections, il a imaginé d’ordonner à grand bruit des poursuites contre des journaux qui parlaient du Tonkin, qui annonçaient que des opérations étaient engagées sur le Fleuve-Rouge, qu’on s’occupait d’envoyer des renforts à notre armée. Il a fait afficher dans toutes les communes de France, par la voie officielle, que ce n’étaient là que de fausses nouvelles, qu’il n’y avait pas d’opérations engagées, qu’on n’expédiait pas de renforts. Or ce qu’on niait sans scrupule la veille du scrutin était notoirement vrai et se trouvait confirmé le lendemain. Nos généraux étaient eu pleine campagne, les ordres de départ des hommes de renfort recevaient leur exécution dès le soir du 18, — et c’est le ministère qui aurait pu se décréter lui-même d’accusation pour fausses nouvelles, à la place des journaux, qui, bien entendu, n’ont pas été poursuivis.

C’était tout simplement un coup de tactique électorale, ce qu’on appelle, dans le langage des partis, une manœuvre de la dernière heure. De sorte que, pour mieux s’assurer un succès qu’on aurait eu vraisemblablement dans tous les cas, on n’a pas craint de recourir aux combinaisons les plus équivoques, aux alliances avec le radicalisme le plus extrême, aussi bien qu’aux subterfuges, administratifs les plus étranges. Et même, avec ces moyens plus ou moins avouables, à quoi est-on arrivé ? A-t-on réussi à intimider le sentiment conservateur du pays, à obtenir une de ces victoires qui ont vraiment, comme on le dit, le caractère d’une revanche, d’un retour d’opinion ? Nullement. Ce que le vote du 4 avait fait, le vote du 18 ne l’a pas démenti. Les choses ont suivi leur cours. Nulle part les conservateurs n’ont perdu de terrain, et, dans bien des départemens, ils ont eu plus de voix qu’à la première épreuve. À Paris même, où ils ne pouvaient certes compter sur le succès, les candidats conservateurs sont passés de 92,000 à 110,000 voix. Que les républicains aient gardé ou reconquis à une dernière épreuve, comme on le prévoyait bien, la majorité numérique, ce n’est pas ce qui donne aux élections dernières leur caractère et leur importance. Ce qu’il y a de réellement significatif, c’est cette vérité certaine, évidente, positive, que, dans l’ensemble des élections, les conservateurs ont eu 3,600,000 voix contre 4,300,000 suffrages donnés aux républicains. Sur huit millions de votans, les conservateurs ont eu près de la moitié, et, d’un scrutin à l’autre, ils ont gagné près de deux cent mille voix. Voilà les faits, voilà la situation après le 18 comme après le 4 octobre. C’est le pays provisoirement partagé en deux camps presque égaux.

Reste une grande question qui, à vrai dire, se lie à cette situation même, qui en est inséparable : c’est la question de conduite pour les partis que la fortune de scrutin ramène au parlement dans des conditions toutes nouvelles. C’est là, en définitive, le fond de toutes ces polémiques, de tous ces discours par lesquels on s’efforce d’expliquer, d’interpréter les élections, au risque de les obscurcir le plus souvent, et c’est ici justement qu’on peut redire avec une vérité devenue plus saisissante que le succès, que l’avenir sera aux plus sages. Pour les conservateurs, s’ils sont clairvoyans, s’ils veulent rester de vrais conservateurs, il n’y a certes rien de plus simple que la conduite qu’ils ont à suivre dans des circonstances où, même en ayant reconquis des avantages, ils ne sont encore qu’une opposition. Cette conduite, elle est toute tracée d’avance par l’intérêt le plus évident du pays qui les a élus comme les mandataires de ses griefs. Oh ! sans doute, il y a toujours des esprits impétueux et irréfléchis qui ont plus d’ardeur de conviction que de mesure, qui sont persuadés qu’ils n’ont été envoyés au parlement que pour détruire la république, pour enlever de vive force une restauration monarchique. C’est avec ce genre de soldats que les causes se perdent assez souvent. Si on veut les suivre, la confusion sera bientôt dans le camp ; dès les premiers pas on se divisera, et tout ce qu’on a regagné de crédit, d’influence sur le pays ne tardera pas à être perdu de nouveau. Il y a certainement aussi parmi les élus d’hier bien des conservateurs plus calmes, sincèrement animés d’un esprit de prudence et de mesure, convaincus qu’ils n’ont pas reçu un mandat de passion et d’agitation. Ces conservateurs, et ils sont probablement eu plus grand nombre que les autres, sentent bien que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est d’éviter tout ce qui pourrait les diviser, de rester unis pour préserver de tous leurs efforts les intérêts publics de toute sorte compromis ou menacés par la politique de ces dernières années. Ils comprennent parfaitement qu’il y a « bien d’autres débats à engager avec les radicaux de la chambre que cens de la forme du gouvernement, » ainsi que le disait il y a peu de jours M. le duc de Broglie, à qui il n’a manqué que quelques voix pour être élu et qui eût été l’honneur de l’assemblée nouvelle. Plus les conservateurs d’aujourd’hui mettront de mesure et de sagesse, même de désintéressement d’opinion dans leur opposition, plus ils pourront avoir une influence utile et efficace dans l’intérêt du pays. Ils ont à se faire ou à suivre non une politique de faction, mais une politique de réparation, de défense, et c’est en restant sur ce terrain, où le sentiment de leurs électeurs les a placés, qu’ils peuvent, même en n’étant qu’une minorité, servir sérieusement la France. Leur rôle est d’aider à réparer autant que possible le mal qui a été fait depuis quelques années et d’empêcher le mal qui se prépare peut-être encore, si les républicains à leur tour ne se laissent pas éclairer par les élections dernières.

Cette question de conduite, qui a certes son importance pour une minorité, elle est bien plus grave encore, en effet, pour les républicains, qui, eux, sont la majorité, et qui, précisément parce qu’ils ont le pouvoir, sembleraient intéressés à ne pas le perdre complètement par des fautes nouvelles. Malheureusement, c’est ce qu’ils comprennent le moins. Les républicains ont un don singulier : ils ne peuvent ou ils ne savent jamais rester dans la vérité. S’ils ont quelque succès, ils se laissent aller à leurs passions et à leurs infatuations ils se croient tout permis ; s’ils éprouvent quelque échec bien mérité, ils s’irritent, ils menacent et ils divaguent pour échapper à la cruelle réalité qui les presse, ils font comme aujourd’hui, ils commencent par n’avoir pas même le sentiment le plus simple des causes de leurs mécomptes, et naturellement ils ont encore moins l’idée de chercher quelque lumière, quelque enseignement profitable dans une défaite qu’ils se sont attirée. Assurément, il n’y a rien d’obscur ni même de bien compliqué, quoi qu’on en dise, dans ces scrutins qui ont si brusquement et si étrangement troublé l’optimisme républicain S’il y a une chose évidente, parlante dans ces élections et dans ce revirement d’opinion dont elles sont l’expression, c’est que le pays, fatigué, excédé ruiné, a voulu protester contre une domination qui ne s’est manifestée que par des promesses trompeuses, par des turbulences stériles, par des excès de parti par de perpétuelles concessions à l’esprit de révolution et d’anarchie. Ces trois millions et demi d’électeurs français, qui le 4 et le 18 octobre ont donné leurs voix à des conservateurs, n’ont peut-être pas fait de profonds calculs et n’ont pas songé, si l’on veut, à préparer par leur vote quelque révolution nouvelle : mais ils savaient à coup sûr ce qu’ils faisaient en refusant leurs suffrages aux dominateurs du jour, ils ont parlé assez clairement pour qu’on ne puisse se méprendre sur ce qu’ils pensent et ce qu’ils sentent. Ils ont dit comme ils pouvaient le dire qu’ils en avaient assez d’une politique qui, depuis quelques années, n’a su que tourmenter le pays, inquiéter les consciences et les croyances par les guerres de secte, compromettre la fortune publique par les abus de crédit et les gaspillages, aventurer le drapeau de la France dans des expéditions conduites sans prévoyance, ébranler toutes les institutions, décourager la confiance. C’est aussi simple et aussi clair que possible ; c’est là ce que les élections signifient ou elles ne signifient absolument rien ; et c’est justement cette vérité des choses que les républicains s’efforcent de ne pas voir, qu’ils s’obstinent à contester dans leurs explications et leurs interprétations des derniers scrutins.

Ces républicains sont étranges ; ils ont une manière à eux de tout expliquer. Si le pays leur a manqué et a passé en partie aux conservateurs, croyez-vous qu’ils se décident à voir que les fautes de leur politique pourraient n’être pas étrangères à cette évolution de la France électorale ? Pensez-vous qu’ils consentent à reconnaître qu’il pourrait bien y avoir eu quelque imprudence à troubler les mœurs religieuses en bataillant contre les cultes et contre le concordat, à épuiser les ressources de la France par des dépenses démesurées, à mettre en doute toutes les institutions par de prétendues réformes qui ne sont que la destruction organisée ? Ce serait bien naïf. Les républicains ne peuvent pas convenir qu’ils se sont trompés. Ils ont des manières de se faire illusion et d’expliquer un événement qui les importune : c’est que tout le monde a trahi ou conspiré, les hobereaux qui ont exercé leur influence néfaste dans les campagnes, les bourgeois, les financiers, les prêtres qui reçoivent un traitement de l’état et ont troublé les paysans de leurs propagandes, les fonctionnaires qui ne sont que des réactionnaires déguisés, et même les femmes des fonctionnaires ; c’est que la république n’a pas fait sentir assez énergiquement son action dans le pays, dans les campagnes. La conséquence, c’est qu’il faut des épurations nouvelles dans l’administration, c’est qu’il faut plus que jamais accentuer la politique républicaine, reprendre les grandes réformes, la séparation de l’église et de l’état, l’impôt sur le revenu, l’élection des juges, en commençant au besoin par donner des exemples d’une salutaire sévérité, par invalider un certain nombre d’élections conservatrices ! De sorte qu’au moment même où le suffrage universel témoigne ses antipathies contre les politiques violentes, ses mécontentemens et ses inquiétudes, les républicains ne trouvent rien de mieux que de répondre par des violences nouvelles, par des menaces et des jactances de parti effaré. Ils se donnent en vérité l’air de vouloir renouveler cette époque de fructidor où la France, comme aujourd’hui, venait d’envoyer des conservateurs aux assemblées, de faire des élections réactionnaires. Alors aussi, à cette époque d’heureuse mémoire, on parlait de sauver la république, on imposait de la bonne manière silence aux modérés, on voulait reconstituer les clubs, qui devaient raviver dans tout le pays le feu républicain ; on avait des procédés particuliers d’invalidation à l’égard de ceux qu’on accusait d’êire les ennemis de la république ! C’est fort bien. Seulement, les républicains oublient que les époques ne se ressemblent pas, qu’on ne se donne pas à volonté le luxe des fantaisies violentes ; ils ne voient pas que, dans tous les cas, les fructidors plus ou moins déguisés conduisent aux dix-huit brumaire, et qu’avec tout cela, c’est le pays qu’ils mettent en péril, c’est la France qui souffre dans ses intérêts, dans sa sécurité, dans sa paix intérieure comme dans sa dignité devant le monde.

En attendant, le monde marche, et tandis que la France se sent forcément réduite à un rôle effacé ou embarrassé par la politique qu’on lui fait, les questions se succèdent. Elles naissent du travail des races, du choc des influences, du mouvement perpétuel des ambitions ; elles ne font le plus souvent que renaître et passer par des phases toujours nouvelles, à vrai dire. Ainsi a reparu la question d’Orient presque tout entière avec cette révolution bulgare, qui a subitement remis en doute et la paix des Balkans et l’ordre diplomatique créé par le congrès de Berlin. Il y a déjà six semaines qu’a éclaté à Philippopoli le mouvement plus ou moins spontané qui a aussitôt retenti à Sofia, qui avait pour objet de réunir les deux Bulgaries en un même état sous le commandement du prince Alexandre, et, jusqu’ici, on n’est pas plus avancé que le premier jour ; on ne distingue pas un progrès sensible dans une situation qui reste plus que jamais troublée et obscure. On ne voit rien de distinct, si ce n’est que l’effervescence s’est répandue parmi les populations orientales, parmi ces jeunes états toujours prêts à saisir une occasion favorable, au risque de tout compliquer, et que l’Europe, à son tour, s’est trouvée inopinément placée en présence de son propre ouvrage, à demi aboli sans son aveu, contre ses volontés.

S’il y a une chose évidente aujourd’hui, c’est que cette révolution de Philippopoli a mal choisi son moment, et que ceux qui l’ont décidée et dirigée ont médiocrement évalué les conditions dans lesquelles ils tentaient l’aventure. Les Bulgares ont cru peut-être trouver quelque appui ou tout au moins des sympathies dans les nouveaux états formés des démembremens de la Turquie ; ils ont pensé qu’un mouvement accompli au nom de l’idée de nationalité ne rencontrerait que faveur, qu’ils auraient de la popularité et des alliances, que leur cause serait la cause de tout l’Orient. Bien au contraire : entre les populations orientales de toute race, Bulgares, Serbes, Hellènes, Roumains, il y a malheureusement des antagonismes invétérés, des diversités de traditions, des rivalités, des jalousies qui ont éclaté aussitôt. Serbes et Grecs, loin de se montrer favorables à la cause rouméliote, ont vu avec ombrage une tentative faite pour constituer une grande Bulgarie, et la révolution de Philippopoli n’a été pour eux qu’une occasion de réclamer dans leur propre intérêt, d’exercer des revendications nouvelles. Ils se sont mis précipitamment sous les armes pour être prêts à se jeter au besoin dans la mêlée ; ils ont prétendu que, si les Bulgares s’affranchissaient des conventions de Berlin, ils avaient, eux aussi, le droit de se dégager, d’obtenir des compensations territoriales ; ils ont invoqué l’équilibre des Balkans, et, par un phénomène singulier, les Bulgares, qui croyaient n’avoir à se défendre que contre les Turcs, en sont depuis quelques jours à se demander s’ils n’auront pas à faire face à l’armée serbe qui borde leur frontière, qui menace Widdin. C’est la manière dont les Serbes leur témoignent leurs sympathies.

Les Bulgares ne se sont pas moins trompés dans l’idée qu’ils se sont faite de l’état de l’Europe. Ils se sont étrangement abusés s’ils ont cru qu’ils trouveraient quelque concours ou du moins une certaine tolérance chez les grands gouvernemens, que le fait de l’union une fois accompli serait accepté comme tant d’autres, qu’il n’y avait qu’à marcher sans hésitation, à trancher d’abord la question. Un des ministres du prince Alexandre assurait récemment, dans une conversation à Sofia, que les chefs bulgares n’avaient reçu ni mot d’ordre ni encouragement, qu’ils avaient agi sous leur responsabilité, qu’il n’était pas moins vrai que la Russie, par ses consuls, par tous ses agens, avait constamment favorisé les idées, les agitations qui conduisaient à l’union. La Russie, on n’en peut douter, a favorisé ces idées, puisqu’elle a été la première à leur donner une forme dans le projet de traité de San-Stefano : elle les a favorisées tant qu’elle a cru y voir son intérêt ; mais elle ne les favorise plus aujourd’hui, elle les désavoue au contraire par ses actes comme par son langage. Les délégués de la Bulgarie, envoyés il y a quelques jours auprès du tsar, à Copenhague, ont pu en juger, particulièrement à l’accueil sévère qu’ils ont reçu, et les rigueurs russes iraient même, dit-on, jusqu’à menacer le prince Alexandre de Battenberg dans sa position souveraine pour s’être associé à la révolution du 18 septembre. Ce qu’il y a de clair, c’est que le cabinet de Saint-Pétersbourg, par des raisons d’opportunité ou par quelque autre calcul, n’admet pas les événemens qui se sont passés à Philippopoli, et il agit certainement de concert avec les cabinets de Vienne et de Berlin. Les trois empires du Nord, sans être bien intimement d’accord peut-être, sans avoir les mêmes intérêts, semblent du moins aujourd’hui assez décidés à ne pas se diviser. Ils sont d’intelligence pour sauvegarder la paix de l’Orient, pour écarter tout ce qui pourrait la troubler, en maintenant autant qu’ils le pourront l’intégrité et l’autorité du traité de Berlin. De sorte que cette malheureuse révolution bulgare se trouve, pour le moment, dans des conditions assez difficiles, entre les autres Orientaux, qui ne lui ont été rien moins que sympathiques, et les cabinets européens, occupés depuis quelques semaines à chercher les moyens de ramener aux proportions les plus simples l’événement de Philippopoli.

Quels seront les moyens qu’on trouvera et qu’on emploiera ? Comment empêchera-t-on cette crise assez inopportune des Balkans de devenir la crise de l’Orient tout entier ? C’est justement la question autour de laquelle on tourne et dont on a fini par confier la solution à une conférence qui va se réunir, qui se réunit en ce moment même à Constantinople. La Porte, qui n’a certes manqué ni d’habileté ni de modération dans ces affaires où elle est si singulièrement intéressée, la Porte s’est chargée d’en appeler à une délibération des grandes puissances, et tous les cabinets ont accepté le rendez-vous avec plus ou moins d’empressement, en faisant plus ou moins de réserves. Il est entendu d’ailleurs que, dans cette réunion nouvelle, due à l’initiative de la Porte ottomane, il ne s’agit que de traiter les affaires de Roumélie en prenant pour point de départie traité de Berlin et en reconnaissant les droits du sultan. A vrai dire, même dans ces limites, qu’on ne pouvait officiellement dépasser, la conférence qui se réunit aujourd’hui n’aura pas une œuvre facile. Tout le monde assurément va à la réunion de Constantinople avec l’intention de maintenir ou de rétablir la paix déjà assez menacée ; mais toutes les puissances n’ont pas les mêmes vues, les mêmes intérêts. La Russie et l’Angleterre, par exemple, ne paraissent pas avoir les mêmes idées sur les affaires de la Roumélie, et une des curieuses particularités de la situation présente est même le changement de rôle qui semble s’être opéré entre les deux puissances. Autrefois, c’était la Russie qui avait imaginé cette combinaison d’une grande Bulgarie, et elle ne l’abandonnait qu’avec peine au congrès de Berlin ; aujourd’hui, c’est le cabinet de Saint-Pétersbourg qui met le plus de vivacité à combattre l’union bulgare accomplie par une révolution, qui n’hésiterait peut-être pas à aller jusqu’à la dépossession du prince Alexandre. Au congrès de Berlin, l’Angleterre, représentée par lord Beaconsfield et lord Salisbury, s’enorgueillissait d’avoir fait échouer les projets russes, d’avoir suggéré cette création bizarre d’une Roumélie orientale, et, maintenant, ce sont encore les conservateurs anglais qui, sans craindre de se démentir, se font les patrons de l’union bulgare, qui seront les défenseurs du prince Alexandre contre la Russie. L’Autriche, de son côté, a ses vues et ses intérêts particuliers qu’elle essaiera de faire prévaloir, et elle sera vraisemblablement soutenue par l’Allemagne. — Avec de bonnes intentions, on se mettra d’accord, nous le voulons bien, on finira par découvrir une solution qui, en maintenant à peu près le traité de Berlin, fera jusqu’à un certain point la part des événemens par un régime inoffensif d’union personnelle en Bulgarie. C’est justement la question de savoir comment on arrivera à se mettre d’accord, à découvrir une combinaison assez ingénieuse pour tout concilier, et, celle combinaison une fois trouvée, quelles mesures on prendra pour faire exécuter les résolutions qu’on aura adoptées dans l’intérêt de la paix des Balkans. Ce ne sera pas facile avec l’incandescence qui règne dans ces contrées.

Un des dangers de la situation présente, en effet, il ne faut pas s’y méprendre, c’est la surexcitation à laquelle se sont laissés aller ces jeunes états qui ont cru voir se rouvrir à leur profit la question d’Orient avec la révolution rouméliote, et qui attendent aujourd’hui avec une impatience fébrile ce que décidera la conférence de Constantinople. On a beau essayer de calmer leur ardeur et leur rappeler qu’ils n’ont, après tout, aucun droit, qu’ils ne sont ni attaqués, ni menacés : ils n’écoutent guère la sagesse et les conseils de prudence. Ils sont tancés, ils ont pris feu, ils se sont épuisés depuis quelques semaines en armemens ruineux, et il leur semble qu’on leur doit au moins quelques compensations, qu’on doit aux Serbes quelque peu de la vieille Serbie, aux Grecs la frontière du mont Olympe, qui leur avait été promise à Berlin, la Crète, qui irait si bien à leur ambition maritime. Ils ne manquent pas de raisons spécieuses pour démontrer que ce qu’on va faire pour rajuster tant bien que mal le traité de Berlin ne sera qu’un expédient chimérique et sans durée, que les Turcs ne rentreront en Roumélie, s’ils y sont autorisés, que pour semer sur leur passage les massacres et les ruines, que l’Europe ferait beaucoup mieux, dans l’intérêt d’une paix durable, de résoudre plus largement la question d’Orient on faisant aux uns et aux autres leur part légitime. C’est ainsi qu’on peut s’abuser à Athènes comme à Belgrade et se laisser aller à des fantaisies de conquête qui seraient aujourd’hui un vrai péril. La Grèce est certainement une des nations les plus intéressantes de l’Orient, et, en songeant à son passé, elle a bien le droit de croire à son avenir. Cet avenir cependant, qu’elle ne s’y trompe pas, elle ne l’assurera que par l’esprit de conduite, qui vaut mieux que l’esprit d’aventure, en sachant surtout éviter de se mettre en contradiction avec les vœux les plus évitions de l’Europe, qui a bien assez à faire aujourd’hui de régler les difficultés les plus pressantes, de limiter le feu au lieu de l’étendre en Orient.

Les difficultés, les complications diplomatiques ou autres ne manquent certainement pas aujourd’hui ; elles sont partout, elles ne finissent sur un point que pour recommencer sur un autre, et même en dehors de ces affaires d’Orient qui sont le perpétuel embarras de l’Europe, il reste toujours ce conflit qui s’est élevé il y a quelque temps entre l’Espagne et l’Allemagne, qui est loin d’être fini. Qui régnera, quel pavillon flottera sur l’archipel, ou tout au moins sur quelques îles de l’archipel des Carolines ? C’est la question qui se débat encore entre Madrid et Berlin, qui a déjà passé depuis trois mois par des phases assez diverses sans toucher a une solution. On croyait, il est vrai, que ce différend né dans les mers lointaines était entré depuis quelques semaines dans une voie d’apaisement définitif. Les deux gouvernemens d’Allemagne et d’Espagne ont eu l’idée d’invoquer la médiation ou l’arbitrage du souverain pontife. Le pape Léon XIII a accepté le rôle qui lui était offert comme au conciliateur le plus éminent et le plus désintéressé. Le tribunal se trouve donc constitué, tous les documens de la cause ont dû lui être soumis, et par le fait, c’est désormais au saint-père de prononcer dans son équité souveraine, de dire le dernier mot de ce démêlé entre deux nations. Chose assez curieuse cependant ! La médiation pontificale n’exclut pas, à ce qu’il paraît, la continuation d’une négociation directe, qui prend même un ton quelque peu acerbe. M. de Bismarck, qui a eu le premier sans doute l’idée de cette médiation déférée au saint-père, ne semble pas s’en tenir absolument au médiateur, et tandis que le pape délibère, le chancelier allemand fait publier sans façon, dans son journal officiel, quelques-unes des dépêches qu’il a récemment échangées avec le cabinet de Madrid, qui sont quelquefois d’un ton assez tranchant et assez hautain. À en juger par ces pièces livrées un peu étrangement au public européen, l’instruction de la cause n’est pas très avancée, et la conciliation ne sera pas bien facile. Évidemment M. de Bismarck ne renonce à aucune de ses prétentions sur les Carolines, ou, si l’on veut, sur l’île qu’il a fait occuper par un officier de la marine allemande ; il continue à contester tous les droits de l’Espagne, ou du moins aux droits traditionnels de souveraineté que peut invoquer le cabinet de Madrid, il oppose le droit nouveau, le droit du premier occupant effectif. Le saint-père aura certes besoin de toute sa finesse, de toute sa droiture supérieure de jugement, de toute son autorité de conciliateur désintéressé pour mettre la paix entre les prétentions contraires, comme aussi entre les susceptibilités nationales, toujours prêtes à se réveiller.

Au fond, il faut en convenir, M. de Bismarck, dans le sentiment de son omnipotence, fait un peu à l’Espagne une querelle d’Allemand avec cette question où il y a deux points essentiels, un de droit et un de fait. S’agit-il de la souveraineté de l’Espagne dans l’archipel des Carolines et de Palaos ? Cette souveraineté semble assez évidente ; elle est inscrite dans l’histoire, elle est une tradition continue. Elle n’a pas cessé de passer pour réelle, quoiqu’elle ne se soit manifestée quelquefois que par la présence de quelques-uns de ces moines et de ces missionnaires dont M. de Bismarck se moque plus ou moins agréablement. On n’en a jamais parlé parce qu’on croyait qu’elle n’avait pas besoin d’être affirmée. Dans des dictionnaires et des annuaires qui datent de quarante ans, les Carolines sont toujours indiquées comme une dépendance de la capitainerie-générale des Philippines. — S’agit-il de l’occupation réelle et des faits récens qui ont pris tout à coup une gravité si disproportionnée, qui sont devenus un objet de dispute diplomatique entre les deux gouvernemens, une cause d’animosité entre les deux pays ? Ces faits, nous en convenons, sont assez obscurs, quoique les témoignages des acteurs de ces lointaines affaires commencent à arriver. Il est vrai qu’à la fin du mois d’août dernier, une canonnière allemande arrivait devant l’île de Yap et que, dès son arrivée, le commandant du navire se hâtait d’arborer le pavillon allemand sur l’île en Sicile de prise de possession ou de protectorat au nom de l’empereur Guillaume ; mais ce qu’il faut ajouter, c’est qu’au moment où la canonnière allemande sa présentait, des bâtimens espagnols étaient déjà depuis plusieurs jours dans les eaux de Yap, portant le gouverneur de l’Ile. Des officiers espagnols étaient déjà descendus à terre, ils avaient choisi un terrain pour établir une résidence. Les commandans espagnols, surpris par l’acte du commandant allemand, mais ne se croyant pas autorisés à soutenir leur droit par la force, se bornaient à protester, et il y a même une question de conduite militaire soumise en ce moment au conseil suprême de la guerre et de la marine à Madrid. Toujours est-il que la question internationale se réduit à ceci : Quel est le premier occupant ? Est-ce celui qui a planté le drapeau ? Est-ce celui qui était comme gouverneur dans les eaux de Yap, qui était envoyé pour s’établir dans l’île, qui avait déjà fait ses préparatifs d’établissement ? Voilà, on en conviendra, une bien grosse querelle pour peu de chose ! Après tout, quel intérêt ont les Allemands dans les Carolines ? Ils sont intéressés à obtenir là comme partout, dans les mers lointaines, des droits, des garanties, des privilèges pour leur commerce. Ces garanties ou ces privilèges, ils n’ont sans doute rien d’incompatible avec la vieille souveraineté de l’Espagne, et c’est probablement en conciliant ces intérêts divers que le pape Léon XIII s’efforcera de juger l’étrange procès porté par l’Allemagne et par l’Espagne devant lui.

CH. DE MAZADE.