Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1891

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Chronique n° 1430
14 novembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Que se passe-t-il donc depuis peu de temps ? Est-ce que les beaux jours de Cronstadt, des manœuvres de l’Est et des voyages, ministériels ne seraient plus qu’un souvenir déjà effacé ? On dirait en vérité que tout a changé rapidement dans notre monde parlementaire, que l’atmosphère publique se charge et que nous revenons encore une fois à un de ces momens où il faut s’attendre à de l’imprévu, aux confusions et aux crises de pouvoir.

Cette session d’hiver cependant avait commencé assez paisiblement. Rien ne faisait présager de bien graves difficultés. On était entré sans émotion apparente et sans trouble dans la discussion du budget. Il y avait eu tout au plus une escarmouche à propos des pèlerinages français à Rome et de l’ambassade au Vatican ; ce n’était qu’une escarmouche sans péril pour M. le ministre des affaires étrangères, — et les crédits des cultes eux-mêmes avaient passé sans contestation, sans débat. Mais quoi ! cela allait-il durer ainsi ? Discuter le budget pour le budget, s’occuper des affaires sérieuses du pays, pouvait-on s’en tenir là sans reprendre les vieilles querelles, sans essayer de mettre à mal pour le moins quelques ministres ? L’esprit de guerre s’est réveillé au camp du radicalisme, — et M. Clemenceau lui-même s’est cru obligé de rentrer en campagne pour ne pas être devancé ou éclipsé par les agités de son parti. Un jour c’est M. le ministre de la justice, et avec lui M. le président du conseil en personne, qu’on a pris à partie, parce qu’ils ne se sont pas hâtés de mettre en liberté un socialiste condamné par le jury, devenu candidat à la députation. Un autre jour, c’est une proposition sur la séparation de l’Église et de l’État qu’on a essayé d’introduire par surprise pour embarrasser le gouvernement. Hier encore, c’était M. le ministre des finances qui avait à se défendre contre M. Camille Pelletan, et qui se voyait obligé de mettre son portefeuille sur la tribune. M. le ministre de l’intérieur, plus que tout autre, est bien sûr d’avoir lui aussi son jour. En un mot, les radicaux, après s’être contenus quelque temps, ont fini par se démasquer ; ils n’ont pas pu résister à l’impatience de reprendre les armes, de tenter un retour offensif pour ressaisir une influence menacée. À tout hasard, ils ont ouvert le feu et on en est bientôt venu à ce moment singulier où nous sommes, — où de toutes parts, sans qu’il y ait une raison bien saisissable, on semble chercher l’occasion d’une explication décisive sur les affaires ministérielles, sur la direction de la politique. On en est là après un mois de session !

Évidemment, c’est une campagne qui recommence, une sorte de siège organisé par les radicaux autour du ministère, et ce qu’il y a de plus caractéristique, de dangereux sans doute aussi, c’est que l’ennemi est à moitié dans la place, qu’il y a tout au moins des intelligences, et qu’il ne désespère pas d’y entrer en maître par quelque capitulation nouvelle. Au fond, c’était peut-être facile à prévoir. Si les radicaux depuis quelques mois ont paru désarmer à demi devant ce qu’un de leurs orateurs a appelé des « événemens heureux pour la grandeur du pays, » ils gardaient leurs griefs, ils ne l’ont pas caché. Ils ne déguisaient pas leur impatience, leur irritation toutes les fois qu’ils entendaient ces mots d’apaisement, d’union, de conciliation, prononcés cet automne sur le passage de M. le président de la République, et répétés par le chef de l’État, par les ministres eux-mêmes dans leurs discours. Ils sentaient que tout ce qui pouvait ressembler à une victoire pour les idées de modération était une défaite pour leur cause, pour leur influence. Ils se promettaient bien d’interrompre ce mouvement de pacification intérieure par leurs défis, par leurs menaces et leurs excitations. Ils attendaient leur heure, comme le disait récemment M. Clemenceau : ils ne se sont pas résignés longtemps ! Ils ont voulu, selon le mot vulgaire, tâter le gouvernement et le parlement. Et à quel propos ont-ils ouvert les hostilités ? On fait ce qu’on peut. Un révolutionnaire socialiste, M. Paul Lafargue, condamné il y a quelques mois par le jury de Douai, a été choisi récemment comme candidat à la députation par un comité de Lille ; il a été choisi, on ne l’a pas caché, comme un candidat de protestation contre « le massacre de Fourmies et la comédie judiciaire de Douai, » contre « le gouvernement des fusilleurs. » Il n’a pas été élu du premier coup, il ne l’a été qu’à un second tour de scrutin ; il avait eu cependant à un premier tour quelques milliers de voix. C’était assez, à ce qu’il paraît, pour représenter la voix du peuple !

Le prétexte était trouvé. Aussitôt on s’est décidé à interpeller le gouvernement, à lui demander pourquoi il ne s’était pas hâté de se soumettre à la première sommation du suffrage universel en rendant la liberté à M. Paul Lafargue ; — mais, a pu répondre M. le ministre de la justice dans sa simplicité, M. Paul Lafargue a été condamné régulièrement ; sa condamnation est définitive. Le gouvernement se mettrait au-dessus de toutes les lois, de toutes les règles juridiques en lui rendant la liberté ; il ne pourrait la lui rendre que sous la forme d’une grâce que le condamné n’a pas demandée, qu’il a même repoussée d’avance avec dédain. — Qu’importe, il ne s’agit pas ici de droit, — c’est de la politique ! Les lois ne comptent pas, le suffrage universel annule l’arrêt de justice ! Le ministère n’avait qu’à trouver le moyen de mettre le condamné en liberté, ne fût-ce que pour effacer la « tache de sang » de Fourmies, — au risque de désavouer la loi, la justice, l’armée elle-même, représentée comme une « mercenaire du patronat ! » On ne pouvait évidemment s’entendre. Et là-dessus M. Clemenceau s’est levé à son tour, élargissant et envenimant le débat, mettant en cause la politique tout entière du gouvernement, aiguillonnant la droite, essayant de diviser ou d’intimider la majorité républicaine, réclamant avec hauteur l’exécution d’un prétendu « pacte » accepté par le ministère. Il a fallu, pour en finir, l’intervention de M. le président du conseil, qui, en mettant toute sa dextérité à ménager sa majorité républicaine, a maintenu néanmoins avec fermeté les droits du gouvernement, l’autorité des lois. M. le président du conseil a eu son vote, — un pur et simple ordre du jour sur l’objet de l’interpellation ; mais la question de M. Lafargue avait disparu. Ce qui est resté de cette discussion, c’est bel et bien la rupture signifiée par M. Clemenceau au gouvernement ; c’est la guerre qui vient d’être déclarée et qui va sans doute continuer par une série de propositions, d’interpellations, comme par ce projet sur la séparation de l’Église et de l’État qu’on tient en réserve pour troubler tous les efforts de pacification religieuse. C’est ici qu’on peut s’attendre aux surprises !

Comment cela finira-t-il ? Tout dépend peut-être encore de ce travail assez confus, assez indistinct, qui s’accomplit dans les partis et qui peut conduire à des combinaisons inattendues. Ce qu’il y a de plus curieux pour le moment, c’est que, dans cette guerre qui a l’air de recommencer, mais qui par le fait n’a jamais cessé, qui a été tout au plus interrompue par les vacances, les radicaux n’ont pas de meilleurs alliés que les boulangistes. Les uns et les autres semblent s’entendre au moins contre quelques-uns des ministres. Ce sont les boulangistes qui battent la campagne, qui ont le plus souvent l’initiative des interpellations, des incidens bruyans, et se refont une sorte d’importance. Ils ne sont plus un parti sans doute, ils ont perdu leur drapeau, qui a définitivement disparu avec un chef déjà oublié. Ils représentent l’agitation d’où ils sont nés, des mécontentemens survivans, des antipathies, des ressentimens communs ; ils sont des auxiliaires tout trouvés pour les radicaux, et il est certainement piquant de voir M. Clemenceau, qui a été un des premiers artisans de la fortune éphémère du général Boulanger, rallier maintenant les débris de la troupe boulangiste pour aller à l’assaut du ministre qui a vaincu le boulangisme ! Les radicaux se servent de tout, du boulangisme, du socialisme, de la séparation de l’Église et de l’État. Ils ne se flattent peut-être pas d’imposer une politique d’agitation trop visiblement contraire au sentiment du pays. Au fond, dans cette campagne qu’ils viennent de recommencer, ils ont une tactique bien simple que M. Clemenceau a dévoilée par l’âpreté avec laquelle il a combattu la politique de modération et de conciliation avec les conservateurs. Ils veulent à tout prix arrêter le ministère dans ses velléités pacificatrices et prolonger cette grande équivoque de la concentration républicaine où eux, minorité, ils ont su jusqu’ici imposer leur alliance, leurs passions et leur clientèle. Ils veulent, en perpétuant et en aggravant la scission avec les conservateurs, rester l’appoint nécessaire des majorités prétendues républicaines. Pour cela, ils reviendront au combat, et ils sont prêts à accepter tous les concours, toutes les coalitions. S’ils ne sont pas les maîtres, ils empêcheront les autres de gouverner !

La question est de savoir dans quelle mesure le gouvernement est disposé à se défendre, à résister aux assauts dont on le menace. C’est aujourd’hui, à ce qu’il semble, sa première affaire ; c’est à lui de se rendre compte des faits, de l’état général de la France, de savoir ce qu’il veut et ce qu’il peut. Il est possible, sans doute, que le ministère lui-même soit quelquefois embarrassé pour avoir une volonté, qu’il ait à se défendre contre ses propres divisions, contre des rivalités intestines ou des conflits qui ne rendent pas facile la netteté des résolutions. Il a cependant encore à travers tout, s’il le veut bien, une force réelle qu’il tient des dispositions générales du pays, des goûts de l’opinion pour la stabilité, et, on pourrait ajouter, des nécessités extérieures. Il a maintenant à choisir. — Se laissera-t-il troubler par les menaces de M. Clemenceau ou séduire par ce mirage décevant d’une prétendue concentration républicaine qui s’expliquait encore tant que la république était contestée, mais qui n’est plus aujourd’hui qu’une insigne duperie ? Il ne peut s’y méprendre, il n’irait sûrement pas loin. Il sait bien que chaque concession serait un affaiblissement, qu’il ne désarmerait pas ceux qui ne lui demandent que de se soumettre ou de se démettre. Il a cru récemment donner un gage ou se garantir pour quelque temps en livrant un évêque aux tribunaux : il n’y a rien gagné ! Il n’a réussi qu’à se mettre dans cette maussade alternative de recevoir un affront, si les juges refusent de voir un outrage dans une certaine liberté de langage qui n’a certes rien de la sédition, ou d’être embarrassé lui-même d’une condamnation qui lui donnerait des airs de persécuteur, qui ne pourrait que décourager les esprits modérés. Se décidera-t-il, au contraire, à soutenir sans subterfuge, sans hésitation, devant le parlement la politique d’apaisement qu’il a paru avouer pendant ces mois d’automne devant le pays ? La tentative peut sans doute lui attirer des difficultés et des luttes. C’est possible ; mais, au moins, c’est une politique qui, en répondant aux vœux de la masse française, fortifie la république elle-même et qui peut, de plus, décider des mouvemens d’opinion favorables à un gouvernement sérieux. Et puis, enfin, il faut tout voir. Il ne s’agit nullement de subordonner nos affaires intérieures à des considérations extérieures. Qu’on y réfléchisse bien, cependant : croit-on que des agitations ou des oscillations radicales, une crise ministérielle préparant des crises nouvelles, seraient bien faites pour affermir la France dans les positions qu’elle a reconquises, pour la relever dans l’estime du monde ? Voilà toute la question !

Avant que l’Europe retrouve son équilibre, sa stabilité et la paix, une paix durable ou suffisante, il y en a peut-être pour longtemps. Ce n’est pas que la bonne volonté manque aux chefs de gouvernement, à tous ceux qui ont la redoutable mission et la responsabilité de diriger les affaires des peuples. Ils sont visiblement pour la plupart pleins de bonnes intentions, ils n’ont que des paroles rassurantes. Malheureusement ils ne peuvent supprimer les antagonismes nés de la force des choses, les problèmes douloureux, l’incertitude qui suit les longues commotions, les incidens imprévus. Tout ce qu’ils peuvent se proposer de mieux, c’est d’éviter les difficultés inutiles, d’adoucir les chocs inévitables, de se défendre des paniques propagées par les inventeurs de faux bruits, d’émousser ce qui pourrait paraître agressif dans leur diplomatie ou dans les armemens dont l’Europe se cuirasse. Cela, ils le peuvent et ils le font en toute circonstance. Le chancelier d’Allemagne l’a fait ; M. le président du conseil de France l’a fait avec art ; M. de Giers l’a fait discrètement à Monza. Assurément, ni lord Salisbury à Guildhall, au récent banquet du nouveau lord-maire, ni M. le marquis di Rudini, à cette réunion du théâtre de Milan où il vient de comparaître, n’ont eu l’intention de troubler ou d’émouvoir le monde.

S’il est arrivé quelquefois à un premier ministre britannique de saisir cette occasion du banquet du lord-maire pour faire à l’opinion européenne la surprise de quelque indiscrétion calculée et retentissante, ce n’est pas lord Salisbury qui aura été pour cette année ce premier ministre. Rien certes de plus pacifique, de plus simple que le discours du chef du cabinet de la reine ; il est presque trop optimiste. Lord Salisbury, tout en se défendant d’être prophète, ne voit ni un nuage, ni un point noir à l’horizon, rien qui puisse troubler la paix. Il ne voit que des gouvernemens occupés de leurs tarifs, de leurs traités de commerce. Il y aurait bien à remarquer, si l’on voulait, une certaine ambiguïté savante dans ce que le premier ministre anglais dit de l’Egypte, de la solution de cette éternelle affaire égyptienne, des « arrangemens internationaux » qui pourraient être proposés ; mais lord Salisbury répondait surtout probablement à M. Gladstone, à M. John Morley, et dans tous les cas, cette question d’Égypte, sans cesser d’être sérieuse, n’est pas pour le moment de celles qui passionnent ou troublent l’Europe. Elle reste réservée à la diplomatie.

Que dit de son côté M. di Rudini dans ce discours qu’il vient de prononcer au théâtre de Milan, le même jour où lord Salisbury parlait à Guildhall ? Il n’est pas moins pacifique ; il met certes la meilleure volonté à calmer les esprits, à décourager les agitateurs et les promoteurs de conflits, à dissiper les nuages qu’ont pu laisser de récens et malheureux incidens. M. di Rudini a parlé en chef de ministère qui prépare sa session, qui se sent menacé par des adversaires acharnés et qui d’avance fait front par un manifeste de gouvernement où il touche à la fois aux finances, au point le plus vif de la politique intérieure comme aux points les plus délicats de la politique extérieure. Assurément, ce discours de Milan ne manque ni de finesse, ni de modération, ni même de courage. À part le plan financier que M. Luzzatti se charge de réaliser, le premier ministre du roi Humbert a pris position dans les affaires intérieures par la netteté de ses déclarations sur l’inviolabilité statutaire de la loi des garanties, sur le caractère de « souverain » reconnu et assuré au saint-père. Il est même allé un peu loin en faisant une sorte d’appel à de nouveaux « pèlerinages » comme pour mieux attester la liberté du pape ; il s’est peut-être un peu hasardé, — avec le secret espoir de n’être pas pris au mot. Ses déclarations ne restent pas moins comme l’expression d’un regret des derniers incidens de Rome et comme une réponse à l’agitation qui a commencé à s’organiser contre la loi des garanties. — M. di Rudini a pris aussi position dans la politique extérieure ; il s’est tiré d’affaire avec dextérité. Évidemment, il s’est plus que jamais rattaché à la triple alliance, — mais en s’étudiant à accentuer le caractère défensif et pacifique de l’alliance. Il a eu des paroles de reconnaissance pour le peuple anglais et la reine Victoria, à propos de l’accueil gracieux fait récemment au prince royal d’Italie à Londres, — mais sans insister sur les engagemens de l’Angleterre. Il a parlé de la France avec le désir de voir les défiances, les ombrages cesser et la cordialité renaître entre les deux pays. Il a parlé discrètement de la Russie et de la visite de M. de Giers à Monza, qu’il a représentée comme un gage de sécurité. Bref, tout est pacifique dans ce discours de Milan. Voilà donc deux premiers ministres de deux grands pays qui le même jour offrent à l’Europe leurs pronostics et leurs vœux pour la paix, — sans compter le congrès international, qui vient de tenir ses assises à Rome, et qui s’est séparé comme il s’était réuni, après bien des paroles inutiles.

Une chose curieuse, c’est qu’on n’a jamais parlé avec plus d’insistance, avec plus de confiance apparente de la paix et de ses garanties que depuis quelque temps. Jamais on n’a paru plus empressé à ménager le repos de l’Europe, à désavouer toute idée de guerre ou de prépotence arrogante que depuis le jour où des incidens imprévus, des manifestations significatives ont donné une sorte d’authenticité éclatante et de sanction à ce qu’on peut appeler désormais l’entente franco-russe. Il est visible que ce rapprochement de la Russie et de la France, en opposant une alliance à une alliance, en changeant la face diplomatique de l’Europe, en créant ce « groupement » nouveau dont M. di Rudini parlait ces jours derniers encore, a eu une influence calmante sur les esprits, sur toutes les attitudes. Il a été d’autant plus significatif qu’il s’est accompli dans des conditions singulièrement nouvelles, entre un empire qui a passé longtemps pour le plus absolu des empires et la république devenue le régime de la France. Il a été manifestement déterminé par toute une situation. — On va plus loin aujourd’hui : on veut prouver que ce rapprochement est pour ainsi dire une loi de l’histoire, comme la suite d’une tradition parfois interrompue, toujours renouée, et on vient de publier un livre curieux, — une Ambassade en Russie, 1856, — qui remet au jour un épisode de diplomatie secrète, les négociations de M. de Morny, pour sceller l’amitié des deux empires au lendemain de la guerre de Crimée. L’épisode est certes intéressant et piquant. Oui, sans doute, les deux puissances se sont rencontrées plus d’une fois dans des essais d’alliance intime. La tentative a été faite une première fois dans ces négociations de Tilsit, dont M. Vandal a dévoilé les mystères. Elle a été renouvelée sous la Restauration, et elle était peut-être près de réussir à la veille de la révolution de 1830. M. de Morny, l’ambassadeur de famille de Napoléon III, en reprenant cette tradition en 1856, se montrait assurément un négociateur hardi et fin, passionnément désireux de réussir. Il était plus qu’un diplomate, il avait tout pour plaire, la grâce mondaine, la souplesse de l’esprit, la vivacité entreprenante, le secret du souverain, — on le croyait du moins. Malheureusement, il avait affaire à un maître qui a passé son règne à ne pas savoir ce qu’il voulait, à défaire chaque jour ce qu’il avait fait la veille, à aller d’une alliance à l’autre pour finir par voir l’Europe entière assister, sceptique et indifférente, au duel où il allait périr en laissant la France amoindrie. Le rapprochement qui s’accomplit aujourd’hui, après d’autres tentatives, moins heureuses, peut tenir sans doute à une certaine affinité persistante entre les deux pays ; il naît surtout des circonstances, du sentiment d’un intérêt commun de défense dans un état nouveau de l’Europe. Il s’est manifesté avec assez d’éclat pour avoir désormais sa signification et son poids dans la politique universelle. Le danger serait de se payer d’illusions démesurées et encore plus de se laisser aller à des démonstrations assez puériles. Assurément, lorsqu’après Cronstadt, les navires russes viennent dans nos ports, il est tout simple qu’ils soient reçus comme nos marins ont été reçus. Les marins russes ont eu tout récemment leurs ovations et leurs fêtes à Brest ; rien de mieux ! On ne voit cependant pas bien la nécessité de laisser de jeunes lycéens se mêler à ces manifestations, prononcer des allocutions et se livrer à de juvéniles forfanteries. On ne voit même pas absolument l’opportunité ou la convenance de communications directes entre nos municipalités et le tsar. L’entente franco-russe reste une affaire assez sérieuse pour qu’on ne la compromette pas par des obséquiosités ou des puérilités.

Autrefois c’était en Europe que se concentrait et se décidait la politique universelle. Aujourd’hui l’Europe n’est plus qu’un point du globe et pendant que le vieux monde a tant de peine à se diriger lui-même, à administrer ses affaires, il y a au-delà des mers tout un monde nouveau qui vit de sa vie propre, qui a sa civilisation, ses révolutions, ses conflits, ses élections, ses crises d’industrie, ses intérêts souvent rivaux des intérêts de l’ancien continent. De toutes parts, des États-Unis du Nord et du Canada, jusqu’à la Terre de feu, à l’extrémité de l’Amérique, — jusqu’à l’Australie, les questions et les incidens se pressent. Ce ne sont partout que jeunes États déjà puissans ou émancipés d’hier, ou encore en travail d’émancipation, dont les affaires politiques, commerciales ou financières ont leur retentissement et leur influence jusque dans le vieux monde. Les États-Unis ont depuis longtemps la première place par la rapidité de leur croissance, par une puissance presque illimitée d’expansion, par l’énergie des mœurs publiques comme par la fécondité du travail et de l’industrie. Ils aspirent, ils ne le cachent pas, (à fonder par la force ou par la diplomatie leur prépondérance sur ce nouveau monde qui se forme, et ils sont des rivaux redoutables pour l’Europe, atteinte ou menacée dans ses relations de commerce avec ce vaste marché américain. Tout dépend encore aujourd’hui de la politique qui l’emportera à Washington, de l’issue de la lutte engagée entre les deux partis qui se disputent le gouvernement de l’Union, entre l’ultra-protectionnisme représenté par les républicains, résumé dans le bill Mac-Kinley, et la liberté commerciale, une liberté relative, représentée par les démocrates. C’est précisément ce qui fait l’intérêt des élections qui viennent de mettre encore une fois les États-Unis en mouvement, de cette mêlée nouvelle où les deux politiques se sont retrouvées en présence.

À la vérité, ces élections d’hier n’ont pas et ne pouvaient pas avoir la même signification, la même portée que les dernières élections du congrès, qui étaient une protestation foudroyante contre le bill Mac-Kinley, une défaite accablante pour l’ultra-protectionnisme et les républicains. Il ne s’agissait cette fois que d’un scrutin local, du renouvellement des législatures et des gouverneurs des États. Les élections récentes ne sont pour ainsi dire qu’un épisode entre les élections qui ont déjà envoyé une immense majorité démocratique au congrès, et l’élection désormais prochaine du président qui dira le dernier mot de la politique américaine. Telles qu’elles apparaissent cependant, elles sont, dans des conditions restreintes ou particulières si l’on veut, la continuation de la lutte. Elles mettent en jeu les mêmes passions, les mêmes intérêts. Elles sont un signe de plus du mouvement d’opinion qui s’accomplit, qui s’est révélé il y a un an aux États-Unis. À dire vrai, on ne voit pas que le mouvement d’opinion contre l’ultra-protectionnisme se soit sensiblement ralenti ou affaibli, en dépit de tous les efforts du parti républicain et du président Harrison lui-même pour le détourner, pour ressaisir leur popularité perdue. Les républicains ont épuisé leur tactique et leur éloquence pour faire croire que les élections de l’an passé n’avaient été qu’une surprise. Le nouveau scrutin est pour eux un mécompte de plus. On peut dire, sans doute, qu’ils ont quelques compensations. Celui qui a eu la singulière fortune d’attacher son nom au code protectionniste, M. Mac-Kinley, qui avait échoué aux élections du congrès, a réussi cette fois à se faire élire gouverneur de son État, l’Ohio ; mais ce n’est là, à ce qu’il semble, qu’un succès limité, peu décisif. Le succès de M. Mac-Kinley est peut-être dû en partie à des raisons personnelles et surtout, sans doute, à la faute de tactique que ses adversaires ont commise en compliquant leur programme, en y ajoutant une question contestée, la question de monnayage illimité de l’argent. Les républicains l’ont emporté ou ont gardé leurs positions dans quelques États comme la Pensylvanie. Les démocrates, pour leur part, ont eu de bien autres avantages et ont étendu leurs conquêtes. Ils ont triomphé dans le Massachusetts, dans l’Iowa, dans le New-Jersey, dans le Maryland, surtout dans l’état-empire, à New-York dont le vote était curieusement attendu et où leur candidat pour le poste de gouverneur, M. Flower, a eu 40,000 voix de majorité. De sorte que, sans avoir précisément le caractère foudroyant qu’il a eu aux élections de l’an passé, le mouvement antiprotectionniste semble continuer et persister, non sans rencontrer des résistances de la part des républicains qui sont au pouvoir, mais sans apparence de déviation. Il en est à ce qu’on pourrait appeler sa seconde étape, à sa seconde manifestation. Il reste une dernière étape, l’élection présidentielle qui se prépare.

Ces grands mouvemens publics ont cela de particulier et d’original aux États-Unis qu’en s’accomplissant dans les conditions de la plus vaste liberté ils ne peuvent cependant triompher du premier coup. Ils sont ralentis ou limités de toutes parts et ont à passer par une série d’épreuves avant d’arriver au succès. Ils sont d’autant plus décisifs quand ils persistent jusqu’au bout. Il est évident que, si après toutes les élections récentes, le prochain scrutin présidentiel ramène à la Maison-Blanche M. Cleveland ou tout autre représentant du parti démocrate, on ne pourra plus parler de surprise. L’opinion de la masse américaine se sera prononcée sous toutes les formes contre l’ultra-protectionnisme. D’ici-là, on peut prévoir encore une lutte des plus vives, des plus passionnées, où les chefs républicains, le président Harrison, qui aspire à rester, le secrétaire d’État, M. Blaine qui aspire à la présidence, peut-être M. Mac-Kinley, qui a, lui aussi, ses ambitions, déploieront toutes leurs ressources pour défendre leur politique. La question ne laisse pas d’avoir son importance pour l’Europe comme pour la république américaine elle-même. Elle remplira l’année qui va s’ouvrir. En attendant la grande bataille intérieure, les États-Unis ont pour le moment une assez singulière querelle avec le Chili, à la suite de la dernière guerre civile, de cette guerre où le président-dictateur Balmaceda s’est donné la mort après avoir perdu le pouvoir. À tort ou à raison, le représentant américain à Santiago et à Valparaiso, M. Egan, passe pour avoir favorisé et même servi l’ancien dictateur. Il s’est fait une position au moins délicate et il a provoqué des ressentimens populaires qui se sont manifestés par des insultes, peut-être par de mauvais traitemens à l’égard de quelques marins d’un navire américain stationné dans les eaux de Valparaiso. Les États-Unis ont trop l’orgueil de leur puissance pour laisser insulter leurs marins, et ils ont réclamé impérieusement une satisfaction. Le Chili, qui sort à peine d’une crise violente, qui vient de se donner une assemblée nouvelle et un nouveau président, dont le nom rappelle un président d’autrefois, M. Montt, le Chili ne refuse pas toute satisfaction ; mais il tient à garder son indépendance et sa dignité. Il ne veut pas céder à la menace, à une sommation blessante. On en est là. Les États-Unis, comme on le disait récemment, iront-ils jusqu’au bout, jusqu’à une rupture qui serait suivie de représailles, de quelque exécution sommaire ? Ce serait pour le Chili la guerre étrangère après la guerre civile. Ce serait la ruine pour la petite république du Sud sans grand profit ni grand honneur pour la puissante république du Nord.

C’est la triste fatalité de ces petits États sud-américains de se débattre sans cesse dans les révolutions, dans les conflits qui appellent quelquefois les interventions étrangères, de n’échapper à une crise que pour retomber dans quelque crise nouvelle. La paix est un bienfait exceptionnel et sans durée pour eux. On pourrait dire que la guerre civile est une condition invariable de l’Amérique centrale, de ces quatre ou cinq petites républiques qui passent leur temps à se défier et à se déchirer. À l’autre extrémité, à Montevideo, il y a eu tout récemment une insurrection qui a menacé la vie du président et qui n’a peut-être été réprimée que momentanément, jusqu’à la prochaine occasion. À Buenos-Ayres, dans la république voisine, la crise politique va de pair avec cette crise financière qui a éclaté il y a quelque temps, qui a si lourdement pesé sur le marché anglais. Et maintenant voici qu’à son tour le Brésil vient d’être ramené, par les révolutions, aux coups d’état. Il y a deux ans aujourd’hui que le Brésil, qui vivait assez paisiblement sous le règne d’un empereur philosophe, a été transformé en république. Il a commencé par passer plus d’une année sous une dictature révolutionnaire. Puis on s’est cru obligé de lui donner une sorte d’organisation, une constitution modelée sur celle des États-Unis, des assemblées, un président, qui a été naturellement le chef même de la révolution, le général Deodoro da Fonseca. Il y a quelques mois tout au plus que cette république brésilienne est censée être entrée dans un régime régulier, et on en est déjà, à Rio-de-Janeiro, aux conflits entre le président et le parlement, à un nouveau coup d’état. Le général Deodoro da Fonseca s’est cru ni plus ni moins autorisé à prononcer, par un acte d’omnipotence, la dissolution du congrès, à disperser les députés et à rétablir provisoirement la dictature. Il a promis, bien entendu, de faire appel au pays, de réunir une autre assemblée, de respecter les garanties constitutionnelles ; en attendant, il reste le dictateur de cette étrange république. C’est le 5 de ce mois que le général Deodoro da Fonseca a exécuté son coup d’état, sans qu’il y ait eu dans le premier moment une tentative de résistance. Ce n’est peut-être, il est vrai, qu’un commencement, une phase nouvelle dans la révolution brésilienne.

Comment ce conflit qui vient de se dénouer provisoirement par la dictature militaire à Rio-de-Janeiro s’est-il produit ? En réalité, il était dans la logique des choses, dans la situation tout entière ; il se préparait depuis quelques mois déjà, les circonstances n’ont fait que le précipiter. Il est certain que le congrès, sans être précisément hostile au président qu’il avait élu, s’efforçait depuis quelque temps de le contenir, de refréner ses impatiences d’autorité, et ne laissait pas de lui témoigner ses méfiances, de manifester des velléités d’opposition. Le congrès n’a point hésité à repousser des mesures financières fort aventureuses que lui présentait le ministère présidentiel. De son côté, le président a opposé un veto irrité à des mesures votées par le congrès. Une loi récente sur le cumul des fonctions législatives et administratives a mis les pouvoirs aux prises. Tout dernièrement enfin est survenue une proposition assez menaçante étendant singulièrement et régularisant le droit de mettre en accusation le chef de l’Etat et les ministres. Évidemment on ne s’entendait plus. Le conflit était partout ; mais ce qu’il y avait de plus grave, c’était une situation générale poussée à bout depuis deux ans. C’était un mécontentement universel causé par les gaspillages financiers et les perturbations économiques, par les imprudentes émissions de titres, par les excès de spéculation, par la corruption effrénée du monde officiel. Ce mécontentement, on le voyait grandir, éclater sous toutes les formes, jusque dans le congrès. De quelque façon qu’elle vînt, la crise était inévitable. C’est alors que soit spontanément, soit sous la pression de son entourage, le général Deodoro da Fonseca s’est décidé à trancher le nœud militairement en dispersant le congrès et en ressaisissant la dictature.

Voilà où cette expérience de deux ans de république ramène le Brésil ! La révolution a commencé par un coup de main militaire, elle revient à un coup d’État militaire. Seulement on sent bien que ce n’est pas une solution, que ce n’est qu’une aventure de plus. Que va faire le général da Fonseca de sa dictature ? Eût-il le succès du moment, le succès apparent, l’état politique, moral du Brésil ne reste pas moins ce qu’il est. Que peut la dictature ? Rien n’indique jusqu’ici que le coup d’État du 5 novembre soit le commencement d’une réaction monarchique ; mais il peut préparer une dangereuse anarchie dans d’immenses provinces facilement accessibles aux idées séparatistes, et ce qui s’est appelé pompeusement un instant la « république des États-Unis du Brésil » pourrait n’être qu’une république divisée, livrée à toutes les dissensions intestines.

CH. DE MAZADE.