Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1891

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Chronique n° 1429
31 octobre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

Entre l’heure où nos chambres françaises se séparaient il y a près de quatre mois et l’heure encore toute récente où elles viennent de se réunir pour achever l’étape parlementaire de l’année, il y a eu assurément de l’imprévu, un heureux imprévu.

Au mois de juillet la session qui allait s’interrompre ne laissait point d’avoir eu quelques journées pénibles pour M. le président du conseil, pour M. le ministre des affaires étrangères, presque ébranlés l’un et l’autre dans leur pouvoir, — et si tout avait bien fini pour le moment, il restait plus d’un doute pour un avenir prochain. Les mauvais prophètes ne se faisaient pas faute de pronostics ironiques sur la durée du ministère, — au retour des chambres ! Aujourd’hui les chambres sont rentrées sans bruit ; elles ont repris leurs travaux, la discussion du budget, sans ombre de crise. Les nuages ont semblé dissipés ! c’est que dans l’intervalle il s’est passé des faits qui ont été à l’honneur de la France et un peu aussi à l’avantage du gouvernement, — qui ont, si on nous passe le mot, remis en selle M. le président du conseil, M. le ministre des affaires étrangères. Il y a eu Cronstadt, Portsmouth, les manœuvres de l’Est, tous ces faits qui, avec l’immense désir d’apaisement manifesté par le pays, caractérisent une situation nouvelle. Il y a enfin le succès qui fait sentir son influence ! Ce serait cependant une illusion bien singulière de croire qu’il n’y a plus qu’à se complaire dans un optimisme infatué, à se prévaloir de la bonne fortune des derniers événemens pour recommencer ou continuer la politique de l’imprévoyance, des divisions intérieures et des excès de parti. Ce serait une grave méprise d’oublier qu’on ne peut conserver et agrandir les avantages qu’on a retrouvés qu’en étant un vrai gouvernement, et qu’on n’est un gouvernement qu’en assurant l’ordre dans les finances, la paix dans la vie intérieure du pays, en donnant une direction au lieu de subir les petites tyrannies des passions de secte ou des intérêts coalisés.

C’est beaucoup sans doute, pour la France, de se sentir revivre après vingt années d’épreuves, de retrouver, avec le prestige d’une puissance militaire rajeunie, l’estime du monde. C’est un résultat dont on peut éprouver une juste fierté et qui fait encore la force du gouvernement ; mais c’est bien le moins qu’on en profite pour se recueillir un instant et remettre de l’ordre dans ses affaires, pour se souvenir particulièrement que, si la bonne politique fait les bonnes finances, les sérieuses et fortes finances sont la condition et la garantie des succès extérieurs, le nerf de l’action, le ressort nécessaire des combinaisons de la politique. Le danger est justement que dans l’infatuation des succès récens, et par une sorte d’amour-propre mal placé, on ne se laisse encore aller à cet esprit d’imprévoyance qui a déjà depuis dix ans si gravement engagé et compromis les finances françaises. On pourrait le craindre, à voir l’optimisme officiel se glorifier et déployer ses subterfuges dans la discussion du budget ouverte aujourd’hui. A la vérité, il y a depuis quelque temps un effort sensible et assez énergique pour fermer les fissures par où s’écoulaient les ressources du pays, pour rétablir une certaine régularité financière par l’unification et la simplification du budget. Il y a cependant à côté un fait certain, que ne dissimule pas le très sincère rapporteur du budget, M. Godefroy Cavaignac : c’est que depuis dix ans il y a près de cinq milliards inscrits à la dette, que les dépenses d’emprunt étaient de 835 millions en 1883, de 627 millions en 1885 et qu’elles sont encore de près de 200 millions. S’il y a progrès, il n’est qu’à demi rassurant. Il y a, de plus, un accroissement avéré, continu des dépenses ordinaires, non pas même pour les services de la guerre et de la marine, qui n’ont été augmentés que de quelques millions à peine, mais pour une foule de services de fantaisie, — et M. Piou a pu le dire justement : « Si cette gestion continue encore quelques années, où irons-nous ? »

Où on ira ? on ne le sait pas trop ! Il n’est pas douteux que depuis dix ans, en ajoutant les dettes aux dettes, les dépenses aux dépenses, on est allé un peu à l’aventure. On a joué un jeu assez redoutable. On a oublié que dans la situation qui lui a été faite, la France, au lieu d’engager et de disperser ses ressources, avait besoin avant tout de garder la puissance, la liberté et l’élasticité de ses finances. Que le gouvernement voie le danger, c’est possible, c’est vraisemblable, puisqu’il essaie parfois de s’arrêter. Son malheur est de se croire enchaîné par ce qu’on appelle un peu pompeusement la politique républicaine, qui n’a été qu’une politique de dépense, — de ne point oser résister à une pression un peu vive de parti. C’est sa faiblesse dans les finances comme en tout. Et voilà comment on va sans le vouloir au-devant de difficultés de toute sorte, cédant un jour aux radicaux, un autre jour aux protectionnistes, et risquant d’épuiser en détail le crédit conquis par quelques actes éclatans.

Que peut gagner, nous le demandons, le gouvernement à cette assez maussade aventure où il s’est engagé, à cette action judiciaire qu’il s’est cru obligé d’exercer contre M. l’archevêque d’Aix ? A quels mobiles a-t-il obéi ? Tout en vérité est disproportionné dans cette malencontreuse affaire qui ne répond à rien, ni au caractère du prélat mis en cause, ni aux dispositions témoignées depuis quelque temps par les principaux membres du gouvernement, ni à l’état moral de l’opinion. Le point de départ est certes des plus simples. Lorsqu’il y a un mois se sont produits à Rome, à propos d’une étourderie de quelques pèlerins, des incidens tumultueux trop visiblement préparés, M. le ministre des cultes, dans une pensée de prévoyance parfaitement avouable, a cru devoir s’adresser à l’épiscopat français et inviter les évêques à s’abstenir pour le moment de prendre part à ces pèlerinages qui pouvaient devenir un embarras. Que M. le ministre des cultes n’ait pas été compris ou que l’éclat donné à son invitation ait froissé des susceptibilités délicates, quelques évêques ont répondu sans déguiser une impression pénible. L’archevêque d’Aix, Mgr Gouthe-Soulard, particulièrement a adressé à M. le garde des sceaux une lettre un peu vive, si l’on veut, qui, dans tous les cas, n’était qu’un peu vive et n’avait d’autre inconvénient que d’offrir un facile prétexte aux radicaux impatiens de se déchaîner contre ce qu’ils appellent les « menées cléricales. » Là-dessus on a délibéré, on a décidé d’ouvrir une instruction, une poursuite, — bref, de faire un procès à M. l’archevêque d’Aix ; mais quel genre de poursuite, quel procès ? Qu’à cela ne tienne : par une subtilité de juriste on est allé rechercher dans le code pénal un article oublié punissant « l’outrage » adressé par « lettre non publique » à un « magistrat de l’ordre administratif ou judiciaire. » De sorte que du même coup, voilà M. le garde des sceaux, personnage politique, membre du gouvernement, transformé pour la circonstance en « magistrat de l’ordre administratif ou judiciaire, » et M. l’archevêque d’Aix appelé en prévenu devant la cour de Paris, — qui ne s’y attendait guère !

Eh bien, soit ! on peut convenir de tout. M. le garde des sceaux ministre des cultes n’a obéi qu’à une inspiration de prudence et de prévoyance toute politique en essayant de prévenir par sa circulaire de nouveaux incidens, en avertissant les évêques du danger momentané des pèlerinages. M. l’archevêque d’Aix, de son côté, loin de s’étonner d’une précaution salutaire, aurait pu mieux comprendre la pensée de M. le ministre des cultes et se dispenser d’écrire sa lettre pour défendre une liberté qui après tout restait intacte, un honneur épiscopal qui n’était pas mis en doute. C’est possible ; mais dans tout cela, où était donc la nécessité d’un procès ? Quelle raison y avait-il de faire appel à une juridiction imprévue, à une subtile et bizarre pénalité tombée en désuétude ? Le gouvernement n’a pas vu que s’il avait fait ce qu’il devait en sauvegardant sur le moment un intérêt politique, il dépassait le but par un procès ; il avait l’air de donner un supplément de satisfaction à des manifestations de ridicule gallophobie que le gouvernement italien a désavouées sans doute, qui n’ont pas moins offensé le sentiment français. Il s’est exposé de plus à prolonger inutilement un débat où M. l’archevêque d’Aix devait nécessairement être suivi et soutenu par les principaux représentans de l’épiscopat. Il a fait une affaire de ce qui n’était qu’un incident d’un jour. Au fond, il n’y avait pas de quoi provoquer tant de bruit, et la disproportion est d’autant plus sensible qu’il faut réellement des yeux perçans pour découvrir un outrage personnel à l’égard des hommes du gouvernement. Quoi ! parce que M. l’archevêque d’Aix se sera permis quelques vivacités, parce qu’il aura dit que la circulaire est un contresens, que la paix est quelquefois sur les lèvres des maîtres du jour et que la persécution est dans leurs actes, que « la franc-maçonnerie gouverne et commande, » c’est là un si grand et si irrémissible outrage ! Le gouvernement serait sans doute bien heureux si on ne lui faisait jamais d’autres sermons, si les polémiques n’avaient pas de plus cruels aiguillons pour lui. Il en a entendu bien d’autres sans songer à mettre la justice en branle ! Il n’y avait donc ni un intérêt extérieur à sauvegarder, puisque c’était fait, ni un outrage réel à réprimer.

Disons le mot. La vérité est que ce procès n’est qu’une tactique, que le gouvernement, à la veille du budget, sous le coup des menaces d’interpellation sur les « menées cléricales, » s’est senti inquiet, qu’il a cru désarmer les passions radicales en leur livrant un évêque. Chose singulière ! Depuis trois mois tout est à l’apaisement dans le pays. Le clergé et ses chefs se sont pressés sur le passage de M. le président de la république, des ministres, multipliant les témoignages de leur adhésion et de leurs sentimens patriotiques. Les ministres eux-mêmes n’ont cessé de parler de conciliation, de pacification. Ces jours derniers encore, lorsque le ministère a eu à défendre dans un intérêt national l’ambassade française au Vatican, c’est avec la droite qu’il a eu une majorité. Dès que les radicaux élèvent la voix et deviennent plus pressans, ce gouvernement, qui revient de Cronstadt, s’arrête et revient sur ses pas. Un jour, il parle de paix morale, d’intérêt national, un autre jour, il se hâte de payer rançon aux radicaux. Que gagne-t-il à cette tactique ? Il s’expose tout simplement à perdre par ses faiblesses à l’intérieur le fruit de ses journées heureuses, à compromettre, faute de comprendre son rôle et son pouvoir, l’ascendant qu’il avait reconquis pour la France dans les affaires du monde.

Qui donc pourrait se flatter de réussir à débrouiller le grand écheveau si bizarrement enchevêtré des affaires de l’Europe ? Le plus simple ou le plus prudent serait peut-être de ne pas trop chercher à le débrouiller de peur de l’embrouiller encore plus, de laisser les affaires européennes s’éclaircir et s’apaiser toutes seules avec l’aide du temps, qui est le grand pacificateur et finit par remettre toute chose à sa place. Malheureusement il y a le goût, l’âpre goût de l’imprévu et des nouvelles, n’en fût-il plus au monde ; il y a toujours les esprits prompts à saisir tout ce qui est prétexte ou occasion de commentaires, de divulgations et d’excitations. Depuis longtemps l’Europe en a été là et ne cesse pas d’en être là ; elle n’a pas une heure pour se reposer et reprendre confiance sous la garantie des déclarations pacifiques des plus grandes puissances apparemment intéressées à savoir ce qui en est. Elle vit au milieu des bruits, des rumeurs et des polémiques qui dénaturent ou exagèrent tout, les intentions comme les faits. Quand il n’y a pas d’événemens sérieux, de ces événemens qui ont par eux-mêmes une signification évidente et décisive, on s’attache aux plus simples incidens pour y découvrir des mystères, pour en faire sortir des éventualités nouvelles et inattendues. Quand l’obscurité a l’air de se dissiper d’un côté, on cherche d’un autre côté ce qui peut réveiller les doutes, remettre le trouble dans les esprits, susciter de nouveaux nuages. De sorte qu’à une situation qui n’a par elle-même assurément rien de facile, on se plaît à ajouter les surexcitations factices, les interprétations de fantaisie, tout ce qui peut raviver le sentiment de l’incertitude universelle des choses. On ne veut pas être rassuré, on tient à ce que l’écheveau reste embrouillé, même lorsque les gouvernemens mettent leurs soins à le débrouiller au moins sur certains points : c’est le mal du jour, le mal des imaginations ajouté au mal réel !

Il n’y a pas si longtemps encore, la Belgique, bien qu’étrangère par sa position, par son rôle international aux grands démêlés de l’Europe, restait un sujet trop fréquent de polémiques irritantes. On ne cessait de mettre en cause la politique, les intentions, la pensée du souverain lui-même. Que de fois a-t-on agité toutes ces questions des traités secrets qui lieraient la Belgique à l’Allemagne, de la destination mystérieuse et menaçante des fortifications de la Meuse ! On a bataillé assez pour que l’opinion obsédée de contradictions ne sût plus à quoi s’en tenir. Le roi Léopold et le cabinet de Bruxelles ont voulu en finir. Récemment, le bourgmestre de Bruxelles, M. Buis, invité à ces fêtes de Marseille, où M. le président du conseil parlait si justement de la paix, M. le bourgmestre Buis a saisi l’occasion de démentir tous ces faits de traités secrets, de mesures d’hostilités contre la nation française, qui effectivement, pour des esprits réfléchis, se seraient peu expliqués. Il n’a point hésité à désavouer ces fables, à témoigner ses sympathies pour la France, et faisant une allusion presque ironique à de prétendues ambitions annexionistes attribuées à la Belgique, il n’a pas craint d’ajouter : « Nous savons, et le roi le sait aussi bien que nous, que les annexions dues à la force sont comme un boulet attaché à une nation. » M. le bourgmestre Buis a désavoué tout ce qui était politique occulte, malveillance ou défiance à l’égard de la nation française. Et ce langage simple et franc, il ne l’a pas tenu seulement pour son propre compte ; il l’a tenu avec l’autorisation expresse du gouvernement belge, par une sorte de mandat avéré du roi Léopold dont il avait reçu les instructions avant son départ pour Marseille, dont il a eu l’approbation à son retour en Belgique. Il n’est pas sûr sans doute que ces déclarations si nettes désarment les polémistes qui continueront leur guerre de soupçons ; elles n’ont pas moins la valeur d’un acte international et, rapprochées de l’état de l’Europe, de l’ordre nouveau de relations où est entrée la France, elles ont une signification d’autant plus caractéristique. Elles remettent la clarté là où l’on s’est plu un instant à mettre le doute et l’obscurité. Elles sont, dans tous les cas, à leur manière, sur un point déterminé, un gage pacifique de plus. A peine ces manifestations sympathiques et rassurantes arrivaient-elles de Belgique, cependant, surviennent les incidens de Rome, et après les incidens de Rome, l’entrevue du roi Humbert avec M. de Giers, le déjeuner de Monza, ce déjeuner dont le gouvernement italien a évidemment tenu à relever l’importance en lui donnant un air de grande combinaison et d’énigme diplomatique.

Qu’est-ce que peut être réellement ce déjeuner de Monza dont on a déjà tant parlé et dont on ne parlera peut-être plus bientôt ? Le ministre des affaires étrangères de l’empereur Alexandre III, M. de Giers, a voulu cette année, vraisemblablement sans autre intention, passer ses vacances en Italie. Il est allé à Venise, la ville du repos, il est allé aussi à Pallanza, au bord des lacs. De Pallanza à Monza, où résidait le roi Humbert, il n’y a pas bien loin, et M. de Giers, surtout si, comme on le dit, le désir lui en a été témoigné, ne pouvait guère se dispenser de rendre visite au roi d’Italie. Il a accepté, après vingt-quatre heures de réflexion, l’invitation qui lui aurait été adressée. Il est allé à Monza, où il a été retenu à déjeuner et où il s’est rencontré non-seulement avec le président du conseil, M. di Rudini, qui était allé l’attendre à Milan, mais avec quelques autres diplomates. Le déjeuner paraît avoir été assez bref et s’être peu prêté à de longs entretiens politiques. Cette première visite une fois faite, M. de Giers, en homme bien élevé, pouvait encore moins se dispenser de faire la seconde pour la politesse qu’il avait reçue. Puis il est parti, se dirigeant sur Wiesbaden ; on ne sait pas encore où le conduira son voyage après son séjour à Pallanza et son passage à Monza. Voilà le fait. Il n’en a pas fallu davantage pour mettre les imaginations en émoi et tous les nouvellistes, tous les correspondans de journaux en campagne, d’autant plus que rien, en vérité, n’a été négligé pour piquer la curiosité, pour laisser supposer toute sorte de mystères. Aussitôt s’est élevée de toutes parts la grande question : pourquoi M. de Giers a-t-il bien pu aller à Monza ? Que s’est-il passé à Monza ? — C’est bien clair, disent les uns : l’Italie, qui est comme on sait l’arbitre du monde, se serait chargée de chapitrer et de convertir la Russie, en lui dévoilant tous les secrets de la triple alliance ; elle aurait voulu neutraliser ou éclipser Cronstadt, détacher le cabinet de Saint-Pétersbourg de l’entente franco-russe et par suite ramener la France à l’isolement qui est la seule condition digne d’elle ! Non, ce n’est pas cela, disent les autres, les politiques soupçonneux de Vienne : l’Italie n’aurait-elle pas plutôt joué un double jeu ? n’aurait-elle pas essayé de capter le tsar, de se servir de la Russie pour se détacher elle-même au besoin de la triple alliance ou tout au moins pour se mettre en garde contre toutes les éventualités ? Ceux-ci prétendent qu’on n’a parlé à Monza que des Dardanelles ou de la Bulgarie ou des rapports naturels entre la Russie et l’Italie ; ceux-là assurent qu’on ne s’est occupé que des relations commerciales des deux pays. Bref, toutes les combinaisons ont été passées en revue depuis quelques jours, toutes les hypothèses se sont succédé, depuis les plus extraordinaires jusqu’aux plus insignifiantes. Et voilà vraiment bien du bruit pour un modeste déjeuner offert par le roi Humbert à un ministre russe en villégiature à Pallanza !

La vérité est que tout est nécessairement fiction et fantaisie dans les récits, les prétendues révélations et les commentaires plus ou moins intéressés, plus ou moins calculés dont on a accompagné le fait le plus simple. On ne suppose pas apparemment qu’un souverain comme l’empereur Alexandre III ait envoyé son ministre au-delà des Alpes presque subrepticement sous un prétexte banal, — et en réalité avec la mission sournoise de nouer de mystérieuses combinaisons avec M. di Rudini, de capter l’Italie ou de se laisser capter par elle. Ce serait de la candeur de se laisser prendre à ces puérilités. Il suffit évidemment de la moindre réflexion pour comprendre qu’il ne s’est rien passé, qu’il ne pouvait se passer rien de sérieux dans ces petites visites et ces entrevues qui ne sont qu’une affaire de politesse et de circonstance. M. de Giers, hôte momentané de l’Italie, a passé quelques heures à Monza. Il s’est entretenu avec le roi Humbert, avec M. le marquis di Rudini. Voilà qui est au mieux. Que dans ces conversations on ait touché à la politique, que les chefs italiens aient tenu à attester leurs sentimens d’amitié pour la Russie, que M. de Giers ait beaucoup écouté, qu’on ait surtout parlé de la nécessité de maintenir la paix, c’est possible ; la conversation n’est pas certainement allée bien loin. L’Italie, on peut l’assurer, n’a pas eu l’idée présomptueuse de détourner la Russie de sa politique, de s’ériger en médiatrice, en messagère de bonnes paroles ou d’insinuations, pas plus que la Russie ne s’est inquiétée de détacher l’Italie de la triple alliance. Après comme avant, tout reste au même point. Le déjeuner de Monza, en dépit de tout le bruit qu’il a provoqué, n’est qu’un incident sans cause et sans effet ; il ne change sûrement rien dans les affaires du monde, parce que, s’il y a aujourd’hui en Europe un certain état, un certain ordre nouveau de relations, une certaine répartition plus visible, plus précise des influences, c’est la suite de la force des choses et des événemens.

C’est la force des choses qui a décidé la situation nouvelle en conduisant deux des plus grandes puissances, isolées jusqu’ici, à une entente qu’on peut croire à peu près réalisée désormais. La triple alliance a été pendant quelques années, sous la lourde main de M. de Bismarck, une combinaison pesante pour l’Europe. Le rapprochement de la Russie et de la France a été une autre combinaison dégageant l’Europe d’une prépondérance onéreuse, irritante, rétablissant l’égalité des forces pour la protection de la paix publique, et ce n’est pas un déjeuner italien qui peut modifier l’œuvre des circonstances. Ce qu’il y a de plus vrai, après tout, c’est ce qu’a dit il y a quelques jours déjà le chancelier d’Allemagne, M. de Caprivi, qui, prenant galamment son parti, parlant avec une singulière liberté d’esprit, voyait dans l’entente franco-russe le rétablissement de l’ancien équilibre continental. C’est ce que disait il y a peu de temps à Marseille M. le président du conseil de France, lorsqu’il assurait que la paix ne dépendait plus seulement des autres, qu’elle dépendait aussi de nous, de notre sagesse libre et éclairée. C’est le langage que tenait ces jours passés encore M. le ministre des affaires étrangères Ribot en signalant sans jactance, sans faux orgueil, le rapprochement de la France et de la Russie comme une garantie de plus pour la sécurité européenne. C’est l’œuvre de la puissance des choses contre laquelle ne peuvent rien pour le moment, on peut le croire, les petits incidens de Monza ou d’ailleurs.

Tout ce qui touche à la diplomatie, aux alliances, aux rapports des peuples a sans doute une importance de premier ordre, puisque de là dépend la paix universelle, extérieure, la paix des gouvernemens et des armées. Il y a cependant aujourd’hui une autre paix qui n’est pas moins utile et qui n’est pas plus facile à défendre ou à maintenir : c’est la paix sociale intérieure, la paix dans le monde du travail, entre les classes, entre patrons et ouvriers, — et cette question nouvelle, redoutable, elle s’agite dans tous les pays, en Allemagne aussi bien qu’en France, en Allemagne peut-être encore plus qu’en France. Il est certain que le socialisme allemand, qui est censé résumer toutes les revendications ouvrières, a fait, depuis la fondation de l’empire, d’étranges progrès dans le pays et dans le parlement ; il obtenait de nouveaux succès récemment encore dans des élections. Il est arrivé à être une force avec laquelle l’empereur lui-même s’est cru obligé de compter. Contenu pendant quelques années par les lois de répression ou de défense sociale que M. de Bismarck avait fait voter contre lui et qui, sans l’affaiblir beaucoup, l’obligeaient à une certaine action secrète, il a retrouvé sa liberté depuis que ces lois ont été sinon définitivement abrogées, du moins suspendues. Il existe aujourd’hui au grand jour. Il a son organisation, ses chefs, son comité directeur, ses députés au parlement, ses moyens de propagande, ses congrès. Les socialistes allemands se sont réunis l’an passé pour la première fois à Halle ; ils viennent de se réunir ces jours derniers à Erfurt pour discuter le programme, la tactique et les intérêts du parti. Que sortira-t-il, que reste-t-il dès maintenant de ce congrès d’Erfurt ? C’est précisément la question ; elle est assez compliquée au premier abord ; elle reste d’autant plus obscure que, si les socialistes de l’Allemagne ne sont pas en désaccord sur le programme du parti, sur les revendications sociales, ouvrières, auxquelles ils se rallient, ils sont singulièrement divisés sur la manière de conduire la campagne, sur le caractère, l’étendue et les procédés de l’action socialiste.

Ces divisions, elles ont éclaté dans le congrès d’Erfurt avec une sorte d’âpreté et elles ne laissent pas d’être profondes. Les chefs du parti, les organisateurs du congrès, M. Singer, M. Bebel, M. Liebknecht, sont restés sans doute, comme on dit, maîtres de la situation ; ils ont eu la majorité et le vote pour tout ce qu’ils ont proposé. Ils se sont trouvés néanmoins, dès la première heure, aux prises avec des oppositions de diverse nature. La plus violente de ces oppositions est celle des jeunes socialistes, M. Werner, M. Wildberger, M. Auerbach, qui accusent les chefs du parti d’être tout simplement des bourgeois, des satisfaits, de se prêter à toutes les transactions, de ne pas oser élever le drapeau du socialisme révolutionnaire et universel, de reculer devant l’insurrection ! Ces jeunes socialistes rutilans ont été à la vérité traités avec peu d’égards ; ils ont été exclus sommairement et ils se sont retirés en protestant, pour aller se réunir à Berlin. Ce n’est sans doute encore qu’une minorité : la scission n’a pas moins son importance pour un parti qui vit par les passions populaires. D’un autre côté, ce socialisme teuton qui vient de tenir ses assises à Erfurt, a sa droite, représentée par un député de Munich, ancien officier, M. de Vollmar, qui n’a pas ménagé beaucoup plus les chefs du parti, qui les accuse pour son compte de tout sacrifier à l’absolu, de ne pas savoir se contenter de concessions partielles et de s’épuiser dans une opposition stérile. M. de Vollmar s’est prononcé pour la politique de transaction, de conciliation avec le gouvernement. Il s’est surtout déclaré ardent nationaliste, prêt à tout subordonner à l’intérêt allemand, assez disposé à s’incliner devant la triple alliance. Le député de Munich semble être un socialiste qui ne serait pas loin de s’entendre avec l’empereur Guillaume. Chose curieuse ! les chefs du congrès d’Erfurt, M. Bebel, M. Liebknecht, se sont montrés aussi intolérans, aussi âpres à l’égard de M. de Vollmar qu’à l’égard des jeunes socialistes, et peu s’en est fallu que M. de Vollmar ne fût à son tour excommunié, on ne voit pas trop pourquoi. Une motion d’exclusion avait été déjà déposée contre lui : il en a été quitte pour un avertissement !

Au demeurant, ce congrès qui vient d’avoir sa session de quelques jours à Erfurt et qui ne s’est pas séparé sans prendre un nouveau rendez-vous pour l’année prochaine à Berlin, ce congrès n’aura peut-être pas été une campagne des plus heureuses pour le socialisme allemand. Il aura dévoilé les incohérences, les rivalités, les divisions de l’armée socialiste, l’intolérance de ses chefs. Il aura été plus bruyant que profitable pour le parti, et par une bizarrerie ou une inconséquence de plus, les meneurs d’Erfurt, après avoir excommunié les jeunes socialistes, n’ont trouvé rien de mieux que de clore à leur tour leurs travaux par une sorte de testament ou de programme qui n’a certes rien de nouveau, qui est le modèle le plus complet de radicalisme anarchique. Tout y est un peu pêle-mêle : suffrage universel étendu aux deux sexes, émancipation des femmes, gouvernement direct du peuple, élection de toutes les autorités et des juges, substitution de la garde nationale à l’armée permanente, impôt progressif, organisation du travail au profit des ouvriers, guerre au capital bourgeois, monopole de l’État dans les assurances sous le contrôle des ouvriers, etc. A la vérité, ce n’est qu’un idéal, dont M. Singer, M. Bebel, M. Liebknecht ne promettent pas la réalisation immédiate, ni même prochaine, dont ils n’entendent, au contraire, poursuivre l’application que par les moyens légaux et parlementaires. Reste à savoir comment ces habiles équilibristes de l’anarchie concilieront les programmes de destruction qu’ils livrent aux passions des masses et les tactiques bourgeoises par lesquelles ils se flattent de réussir, — s’ils pourront résister longtemps au jeune socialisme qui les presse. C’est le problème qui s’est posé au congrès d’Erfurt, qui se retrouvera plus d’une fois en Allemagne et dans bien d’autres pays.

Les affaires publiques ne vont pas toutes seules, c’est bien certain, ni en Allemagne ni ailleurs. Elles se compliquent de tant d’intérêts, de tant de conflits intimes ou inévitables, que la plupart des nations, même les plus paisibles, ne sont jamais à l’abri des crises, au moins des embarras dans leur vie intérieure, comme dans leurs rapports extérieurs. On ne peut certes pas dire que l’Espagne, notre sympathique voisine du Sud, soit aujourd’hui dans un de ces momens de crise ; on ne peut pas dire non plus qu’elle n’ait, à l’heure qu’il est, des embarras ou des sujets de préoccupation qui vont sans doute se préciser et se fixer avec la rentrée du monde officiel et parlementaire à Madrid. Maintenant l’été est passé ! les vacances finissent en Espagne comme partout. La reine régente, qui est restée pendant quelques mois dans le pays basque, vient de reprendre, avec son fils, le petit roi, le chemin de Madrid, en s’arrêtant à Burgos où elle a été reçue en princesse justement populaire. Ministres et députés reviennent de toutes parts au centre de la vie espagnole. Les affaires sérieuses vont recommencer. En réalité, il y a pour le moment au-delà des Pyrénées deux questions : il y a une question politique ou ministérielle, et il y a une question d’intérêt économique, de régime commercial, qui n’est peut-être pas la moins grave, la moins délicate, parce qu’elle se rattache intimement aux relations de l’Espagne avec la France.

Qu’en sera-t-il de la question ministérielle ? A première vue, le ministère conservateur qui est depuis dix-huit mois au pouvoir ne paraît nullement menacé. Le président du conseil, M. Canovas del Castillo, garde toute son autorité dans le parlement comme il a la confiance de la reine. On sent cependant qu’il y a depuis quelque temps, dans le parti conservateur, dans le monde officiel un certain travail dont le dernier mot pourrait être un remaniement ministériel. En d’autres termes, tout semblerait se préparer pour la rentrée au pouvoir d’un ancien conservateur dissident, d’un des chefs de ce qu’on appelait récemment le parti réformiste, M. Romero Robledo, dont les négociations avec le chef du cabinet ne sont point un mystère. Seulement, et c’est ici que le remaniement pourrait prendre quelque portée : la rentrée de M. Romero Robledo aux affaires impliquerait-elle la retraite d’un homme distingué qui a été, qui est encore un habile et heureux ministre de l’intérieur, M. Francisco Silvela ? Au fond, c’est là le secret de cette crise qui se prépare, qui, dans tous les cas, semble devoir être partielle et limitée. Reste l’affaire la plus sérieuse, la plus délicate, quoique toute commerciale, qui est devenue un embarras évident pour le cabinet de Madrid, qui a été suscitée par les exigences de nos protectionnistes dans les relations de l’Espagne avec la France. On s’est demandé souvent et quelquefois assez légèrement quelle était ou serait la politique extérieure de l’Espagne dans l’ensemble des affaires de l’Europe. Ce n’est même pas une question au-delà des Pyrénées, où la neutralité est le mot d’ordre de tous les ministères, de tous les partis, et où il n’y a en définitive que des sympathies pour la France. Il est cependant bien clair, et on ne peut s’en étonner, que les Espagnols songent à leurs intérêts, qu’ils se préoccupent depuis quelque temps de la direction de notre politique commerciale : ils se sont particulièrement émus lorsqu’ils ont vu il y a peu de jours notre ministère, sous la pression de nos viticulteurs méridionaux, abroger en toute hâte, sans attendre l’expiration des conventions commerciales, des tarifs de chemins de fer favorables aux vins espagnols.

On s’est d’autant plus ému au-delà des Pyrénées qu’on a vu dans cet acte le prélude d’une série d’aggravations de tarifs meurtrières pour le commerce de l’Espagne. De là à la menace de se défendre, de répondre par des représailles, par la négociation de traités de commerce avec d’autres puissances de l’Europe, il n’y a qu’un pas. Voilà la question ! Elle est espagnole assurément ; elle est aussi française, et elle touche à des intérêts politiques trop élevés pour n’être pas traitée dans un esprit supérieur d’équité et de ménagement entre deux nations unies par tant de traditions, par tant de liens de mœurs et de sympathies.

CH. DE MAZADE.