100%.png

Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1850

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Retour à la liste

Chronique n° 444
14 octobre 1850


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 octobre 1850.

Depuis que l’année 1848 a jeté si brusquement la politique en dehors des procédés anciens et des voies battues du système parlementaire, la Chronique s’est imposé, ou plutôt a reçu de la force même des choses, une mission particulière au milieu de la presse. Qu’on nous pardonne de rappeler en peu de mots le rôle qu’elle a trouvé de son goût. On comprendra peut-être que nous ayons aujourd’hui sujet de vouloir l’expliquer.

La Chronique n’a pas cessé, elle ne pouvait cesser de défendre les grands principes d’ordre social dont la Revue entière a toujours été l’un des organes les plus dévoués. La Chronique n’a pas cessé non plus d’écouter avec une respectueuse déférence les inspirations ou les avis des hommes éminens du parti conservateur et modéré qui ont bien voulu lui témoigner leur intérêt. Nous ne saurions cependant nous dissimuler que nous avons été et que nous sommes du parti en général plus que de l’une quelconque de ses nuances, et, s’il faut le dire, de l’opinion même encore plus que du parti. Les nécessités de la polémique obligent évidemment les feuilles quotidiennes à se classer d’une façon moins indéterminée, à marquer des préférences plus nominales que nous n’avons besoin de le faire dans les conditions de notre périodicité. Lorsqu’on a tous les jours à paraître en ligne, il faut serrer de très près ses chefs de file et prendre sans discuter la consigne du moment. On appartient à un corps d’armée dont on doit suivre les marches et même les contre-marches, sous peine d’entraver des opérations auxquelles on est essentiel. Nous avons la prétention très modeste de ne nous croire essentiels à rien, et nous demandons uniquement qu’on excuse en faveur de cette modestie les irrégularités qu’on a pu quelquefois apercevoir dans notre discipline.

Nous ne sommes pas des soldats placés chaque matin sous le feu des événemens et chaque matin obligés d’y répondre nous sommes des observateurs qui jugeons à l’écart et le plus souvent après coup. Le journalisme ordinaire, qui est à même d’intervenir activement dans le cours des choses, a par cela seul un motif très suffisant de n’en parler jamais que pour en parler de manière à les diriger dans le sens où il voudrait qu’elles aboutissent, celui-ci d’un côté, celui-là de l’autre, mais chacun avec une passion exclusive qui est une grace d’état et un devoir de position, chacun en se ménageant beaucoup la vérité sur ses hommes ou sur sa fortune, pour ne la point ménager à ses adversaires. Il est parfaitement avouable d’en user ainsi, quand on se sent au fort de la mêlée. Nous, dont les réflexions de quinzaine ne peuvent pas toujours tomber au plus vif du combat, nous sommes plus aisément de sang-froid. Garder son sang-froid est cependant, par malheur, une liberté déplaisante pour ceux qui ont perdu le leur, ou qui désirent qu’on perde le sien : nous ne l’ignorons pas ; mais où serait notre raison d’être vis-à-vis du public, si nos appréciations, arrivant d’habitude à distance des faits, n’étaient pas plus calmes et plus neutres que celles qu’arrachent à première rencontre tous les incidens politiques ? Nous aussi, nous avons nos choix d’affection pour certaines personnes, nos vœux beaucoup plus décidés pour telle solution que pour telle autre : nous inclinons seulement à penser que le public n’est point fâché qu’on s’exprime quelque part avec une honnête franchise sur toutes les solutions et sur toutes les personnes. Or, il n’y a guère que nous qui, par nature, n’ayant point de poste indispensable dans les mouvemens stratégiques des partis, puissions nous permettre cette sincérité devant laquelle tous les partis sont égaux. C’est une tâche trop peu agréable pour qu’on aille de gaieté de cœur au-devant d’elle ; il y a néanmoins à l’accepter assez d’honneur pour ne point l’éluder tout-à-fait.

La souveraine ambition de la Chronique, c’est donc de refléter fidèlement d’intervalle en intervalle les aspects du temps présent. Pour être ainsi ce véridique miroir qu’elle souhaiterait d’être, il faudrait qu’elle fût écrite comme on écrivait jadis ses mémoires, en ne songeant qu’à se consoler, à s’égayer ou à s’instruire soi-même dans son coin. Il faudrait pouvoir raconter ses impressions avec aussi peu de scrupules, avec une ame aussi dégagée que si la page à peine noircie dût être enterrée plus de vingt ans. Nous nous sommes pris parfois à désirer qu’il y eût n’importe où des gens assez désintéressés et assez candides pour rendre à la postérité le recommandable, service de lui dire naïvement les aventures contemporaines. La Chronique serait l’endroit le plus propre à recueillir de pareils témoignages. Sa situation, qui, sans être l’isolement, n’en est pas moins, pour ainsi dire, une situation détachée, lui permettrait d’en disposer assez à sa guise. Elle diminuerait ainsi peut-être la besogne des Saumaises politiques de l’avenir en leur livrant le sens des choses, caché, selon le besoin des tactiques différentes, sous les ambages des mots. Elle fournirait aux futurs amateurs de curiosités historiques le rare plaisir de trouver dans quelques-uns de ces feuillets épars les affaires dites tout bas et en toute conscience par un homme du temps. Voilà l’idéal de notre impartialité ; mais il nous faudrait, pour l’atteindre, écrire sous la dictée d’un sage qui fût à la fois au désert et à la ville ; or le sage nous manque, et jusqu’à ce que nous l’ayons rencontré, nous n’avons qu’une ressource pour suppléer à son absence : c’est de recevoir sur tout le monde les confidences de tout le monde en corrigeant de notre mieux les indiscrétions.

Notre idéal de chroniqueurs n’est pas cependant, qu’on n’en doute point, un idéal d’indifférens et de sceptiques. Par-dessus toutes les variations des circonstances on des caractères dont nous nous croyons très autorisés à chercher ou même à signaler les causes, par-dessus les intérêts divers qui meuvent les partis dans des luttes où nous ne nous sentons pas toujours intéressés, par-dessus les fractions de ces partis et les caprices de leurs chefs, il y a un but, un espoir suprême vers lequel les mes devraient être incessamment tendues. Voir ce pays trop long-temps égaré dans des sentiers stériles redresser enfin ses erreurs, et s’instruire à conduire sérieusement sa vie, au lieu de la dissiper en emportemens et en légèretés ; réussir à lui persuader que le salut n’est pas dans cette aveugle et moutonnière incurie avec laquelle on s’en remet du soin d’être sauvé à la magie d’une formule générale ou à la responsabilité souveraine d’un individu ; lui persuader au contraire que le salut ne viendra point et ne peut venir, si chacun à sa place ne s’efforce, pour son compte, de s’améliorer le sens : tel est l’ardent désir qui fait le fond de notre politique.

On concevra peut-être que, sous l’influence de cette préoccupation un peu philosophique, elle soit moins accessible aux fantaisies ou aux manœuvres qui constituent quelquefois toute l’activité d’un parti. Nous pensons que la France gagnerait à ce que les partis y perdissent de leur valeur factice. Les partis sont à peu près aujourd’hui comme des camps désertés dont il ne resterait plus que les tentes vides ; mais cet appareil en impose toujours de loin, et il faut quelque hardiesse pour pénétrer dans l’enceinte et se prouver à soi-même qu’elle est abandonnée. Nous ne voulons pas dire que les partis puissent jamais cesser d’exister, et qu’il y ait dans les chances ultérieures de nos destinées l’éventualité d’une époque sans partis ; ce serait du moins l’époque de la mers, puisqu’il n’y a de vivant que le conflit des idées. Nous entendons dire seulement qu’il y a des cas où les partis, entraînés par des mobiles qui n’ont plus qu’un prestige médiocre sur l’immense majorité, s’attribuent une importance qu’ils ne possèdent plus, dès que les masses se sont retirées d’eux. Les principes fondamentaux qu’ils détendent les uns ou les autres demeurent sans doute tout aussi respectables et gardent la place qu’ils leur ont conquise dans les esprits ; ç’a été leur mérite respectif à chacun de réussir plus ou moins dans cette conquête ; mais ce qu’il y a de sûr et de vrai dans les principes d’abord les plus opposés finit par se concilier à la longue au profit du sens commun, et il peut arriver que l’antagonisme se réduise à des points qui, pour être considérables au gré de certains sentimens très raffinés ou de certaines ambitions très aiguisées, ne touchent pas à beaucoup près autant le cœur et les yeux de la foule. C’est alors que des camps qu’elle remplissait naguère, il ne reste plus, comme nous disions, que les tentes dépeuplées, moins toutefois bien entendu celles où les généraux et les états-majors s’obstinent à s’attarder, dans l’espoir de rallier leurs soldats. Nous ne serions pas étonnés que les soldats commençassent à faire la sourde oreille, et nous nous expliquons assez bien leur humeur récalcitrante pour n’avoir pas grande envie de les gourmander. Que la plupart des citoyens français soient aujourd’hui si enclins à se soucier médiocrement des drapeaux divers sous lesquels on livrait jadis des combats si passionnés, ce n’est pas, nous l’avouons, le signe le plus clair d’une vitalité très énergique. Les peuples qui ont encore beaucoup de sève à dépenser ne calculent pas de si près le mérite des objets pour lesquels ils la dépensent ; mais le frottement des rouages de notre vieille machine nous a tous si usés, qu’on est excusable de ne plus hasarder ses efforts sans compter, de ne plus s’échauffer qu’à bon escient, de se ménager un peu sur les petits côtés qu’il y a dans tous les partis qui nous tiraillent, et de réserver son zèle aux grandes causes que les partis n’embrassent pas toujours pour elles-mêmes. Cette disposition, qui nous paraît gagner autour de nous, n’a pas laissé de nous atteindre aussi. Nous avons peur que la Chronique ne s’en ressente, et que ce désabusement avec lequel nous envisageons quelques personnes et beaucoup de choses ne nous rende la sincérité trop facile.

Il y aurait pourtant à cette sincérité, dont nous ne pouvons mais, deux inconvéniens, deux torts sur lesquels nous demandons à nous expliquer d’avance. À traduire ainsi de propos délibéré, vis-à-vis des partis et de leurs exigences si mobiles, l’exacte impression des gens désintéressés qui les regardent, on court d’abord le risque de contrarier des arrangemens que l’on voudrait respecter, si l’on ne consultait que les égards qu’on doit et qu’on est heureux de devoir à leurs auteurs. Les grands hommes ont toujours su le prix que valait leur amitié ; aussi leur amitié s’offense-t-elle aisément, et traite d’infidélité tout ce qui n’est pas une complaisance. Il faut craindre de mettre à l’épreuve ces natures si vulnérables ; il ne faut toucher qu’avec précaution à l’arche de leurs commandemens, mais il ne faut pas s’attendre à voir ses précautions constamment heureuses. Il est sage de se préparer à souffrir en silence le chagrin de n’avoir pas réussi, et d’ensevelir au dedans de soi le regret des attaches qu’on a desserrées ou dissoutes autrement que par sa faute. La seconde difficulté de ce franc langage que nous aimerions à tenir, c’est de garder sa plume de toute intempérance inutile dans les questions de personnes. Celle-là nous inquiète moins, parce qu’il n’est ni dans nos intentions ni dans nos habitudes de la chercher gratuitement. La presse militante aurait bientôt succombé sous les embarras croissans qui l’assiègent, si elle n’apprenait à séparer dans ses luttes l’homme de l’écrivain ; nous l’avons dit plus d’une fois, et cependant un portrait que nous tracions ici l’autre jour a éveillé des susceptibilités que nous serions fâchés de provoquer, lorsque rien ne nous empêche d’y satisfaire. Nous nous plaignions justement que le journaliste fût trop tenté maintenant de se poser en personne publique, et nous en agissions assez librement avec la personne publique qu’on nous abandonnait, pour montrer les mauvais côtés de ce genre d’abandon. Faut-il répéter encore qu’il n’y avait point là d’insinuations hostiles au caractère de l’homme privé ? En vérité, nous en donnons acte.

Parlons d’affaires plus graves. Nous avons bien l’air de ne nous être arrêtés si longuement aux nôtres que parce que celles de la patrie semblent de prime abord nous laisser tous les loisirs désirables. Nous ne croyons pas néanmoins que le moment soit bon pour en prendre trop fort à son aise, et nous n’avons point l’esprit si dégagé qu’on pourrait le supposer à nous voir ainsi converser de peu de chose. La scène politique est à vide, il ne s’y produit que des incidens de l’ordre le plus secondaire, et jamais cependant les rôles n’ont été plus sourds aux acteurs qui les portent. La grosse affaire, toute l’affaire de cette quinzaine, ce sont les parades militaires, revues de Saint-Maur, revues de Satory. Hors de là, rien que du silence et de l’ombre sur le théâtre et même dans les coulisses. Cette ombre n’en couve pas moins de sourdes menaces qu’on se renvoie à l’envi, et qu’on devine réciproquement quand on ne les entend pas. Le pays a décidément résolu de se trouver bien tant qu’il n’aura pas fini de tomber ; comme l’homme qui, pendant qu’il tombait en effet d’un cinquième étage, priait seulement Dieu que cela durât. Le pays ne veut pas qu’on le dérange dans la suprême quiétude dont il s’octroie la jouissance ; il s’y opiniâtre et se bouche les oreilles pour ne pas saisir au vol les sombres rumeurs qui traversent les régions d’en haut. Paris a plus d’ouvrage que ses ouvriers n’en peuvent faire ; la Bourse ne consent pas à marquer sur son thermomètre les variations plus ou moins secrètes de la politique à huis-clos. Et, quoi qu’il en soit, il n’est plus personne qui se représente sans anxiété l’heure prochaine de novembre, où le pouvoir exécutif rencontrera devant lui les écueils et les tempêtes de l’arène parlementaire. Il n’est personne qui ne redoute un choc là où tout le monde souhaiterait une conciliation.

À quoi donc peut tenir cette crise souterraine qui tend les nerfs des hommes bien informés, et qui, sans tirer la bienheureuse multitude de sa façon tutétaire de vivre au jour le jour, la préoccupe pourtant d’un lendemain fantastique ? Ce lendemain, c’était par exemple jeudi dernier : les carabiniers devaient faire un empereur, et l’empereur devait aller coucher au donjon de Vincennes avant même que son lit fût dressé dans le château des Tuileries. Tout l’opéra le disait. Qu’avait donc l’Opéra ? Le président de la république croit dans l’intérêt de sa charge d’entrer en rapports gracieux et fréquens avec les troupes ; la commission permanente de l’assemblée législative passe pour goûter médiocrement ce commerce de politesses échangées par un chef civil avec des corps militaires : pure question d’étiquette et d’économie ! Lisez plutôt les journaux spécialement dévoués à M. Louis Bonaparte ; ils vous prouveront sans réplique qu’en tout temps on a crié vive quelqu’un, et qu’il n’y a rien là qui déroge aux traditions ou aux lois de l’armée. Lisez ensuite les on dit qui circulent sur les procès-verbaux de la commission de permanence ; vous y verrez très soigneusement enregistrée la vérification des munificences consommées par le soldat. Etait-ce du pain bis ou du pain blanc, de la piquette ou du vin de Champagne ? Beau débat, n’est-ce pas ? et digne des vacances ! — Mais assez de la surface, allons au fond. Regardons les dessous de cartes, qu’on n’a pas d’ailleurs bien de la répugnance à nous montrer. Pourquoi veut-on d’un côté qu’on s’abstienne de contacts si multipliés avec les régimens ? Pourquoi met-on de l’autre tant de prix à leurs acclamations ? Pourquoi réserve-t-on tant d’indulgence celles qui sont le moins compatibles avec l’ordre établi ? Hélas ! c’est que l’ordre établi n’est rien pour personne qu’un temps d’arrêt, qu’une halte avant l’attaque ; c’est qu’il n’y a personne, d’un bord ou de l’autre, qui ne sache également que crier sous les armes vive l’empereur ou même vive Napoléon ! ce n’est plus saluer, comme autrefois, une autorité définitive et acceptée, mais seulement invoquer d’une voix impérieuse un avenir que d’autres contestent, mais seulement crier sous une forme moins agressive : Vive le prétendant ! à bas ses rivaux ! — En effet, nous le demandons avec la confusion d’un doute qui nous pèse, y a-t-il, sous toute cette cendre brûlante sur laquelle nous marchons, quelque chose de plus qu’une de ces histoires de rivalité comme en ont vu les derniers temps de Byzance et de Rome ? Le grand reproche que nous adressons et aux démonstrations guerrières dont le président de la république a trop accru l’étalage, et aussi à la sollicitude jalouse dont la commission parlementaire a peut-être trop aggravé les rigueurs, c’est d’avoir éclairé tout d’un coup d’une lueur fatale le triste mot de la situation. En ces situations qui se ressemblent toutes, les armées sont toujours les instrumens de succès qu’on se dispute ; les uns veulent les prendre, les autres ne les veulent pas céder. Chacun apporte ses argumens pour ou contre jusqu’à la minute où l’on fait fi des argumens, parce qu’on a les bataillons.

Les circonstances sont d’ailleurs enchevêtrées de manière à étrangler toutes les solutions. Le président de la république veut, et ne s’en cache pas, que ses pouvoirs lui soient continués. Ayant, à vrai dire, été nommé du commun accord de ses électeurs en haine de la république et de la constitution, il est assez difficile qu’il s’adjuge le mandat spécial de protéger la constitution et la république. Il a cependant protesté en mille rencontres de son aversion pour les surprises, de sa ferme intention d’attendre tout du cours des choses et de ne précipiter rien. Nous aimons à l’en croire sur parole, mais nous appréhendons les impatiences, et nous comprenons qu’elles ne lui manquent pas. Il est, parmi ceux qui ont le plus aidé à son élection, des dévouemens qui ont le droit et même le devoir de se tourner vers une autre étoile que la sienne ; le président n’en ignore pas. Ces dévouemens, restés fidèles aux dynasties tombées, se sont assurément créé un embarras le jour où ils se sont mis au service du représentant d’une troisième dynastie ; leur justification est de s’être uniquement prêtés et de s’être prêtés dans la seule vue du bien public. Il est très vraisemblable qu’on n’eût point alors refusé leur concours, même offert à titre précaire ; mais il est aujourd’hui très naturel qu’on se blesse de leurs incertitudes ou de leur défection, lorsque l’on avise à changer le provisoire en mieux. Il y eut nécessairement des clauses sous-entendues des deux parts dans ce marché-là, et la principale fut sans doute que quiconque serait le premier en position de l’interpréter à sa guise, par cela seul l’interpréterait comme il faut. Nous craindrions que les diverses parties contractantes ne fussent toutes trop pressées de fournir carrière dans cette course au plus fort, nous le craindrions surtout pour celle qui, ayant le pouvoir en main, peut faire plus, plus vite et plus mal que les autres.

Encore une fois, nous comprenons qu’il ne soit pas très agréable, lorsque l’on siége à l’Élysée et qu’on se trouverait bien d’y séjourner, d’avoir des conseillers qui aillent porter leurs conseils à Claremont ou à Wiesbaden, et paraissent toujours prêts à ramener leurs hôtes de l’exil. Comment l’empêcher après tout, et de quelle autorité s’appuyer pour tenir en bride ceux qui vous ont communiqué la leur ? C’est alors que de dépit on veut avoir sa revanche. On ne se gêne plus pour laisser répandre en l’air des semences d’inquiétude, pour risquer la discipline des troupes, à cette seule fin d’avoir de son côté les dehors militaires, pour couper les officiers en deux bandes, ceux qui crient et ceux qui ne crient pas. On est content si l’on a pu imprimer quelque ennui sur l’impassible figure de ce mystérieux général qui, debout en face de vous comme un sphinx en uniforme, regarde froidement passer les escadrons, et semble vous défier de les lui ôter.

De part ni d’autre, nous ne souhaitons pourtant pas de défi : celui qui rompra la trêve paiera certainement les frais de la rupture ; mais nous sommes tous exposés à les payer avec lui, et nous y regardons à deux fois. Quel qu’il soit, la masse lui donnera tort, et tort peut-être au profit du premier occupant. Le premier occupant, quand le branle est une fois commencé, quand la place est enfin rase, nous le savons, c’est trop souvent la démagogie. Ne la laissons point encore s’intercaler à travers nos rangs. Cette masse du peuple laborieux et obscur, qui a tant besoin de repos et de paix, est capable de se donner à n’importe qui par rage de se voir toujours ravir cette paix qui lui reste pour seule consolation. Prenons garde que nous sommes dans une impasse, que nous n’avons pas encore d’ouvriers qui sachent nous y pratiquer une porte ; prenons garde que toutes les déceptions, toutes les colères s’y amassent petit à petit, et qu’elles pourraient bien, faute d’une large ouverture qui, leur donnât un tranquille passage, s’y faire violemment leur trouée.

Tournons maintenant les yeux vers les affaires du dehors au milieu desquelles la Chronique peut du moins se conduire avec plus d’aisance et sans tant risquer d’être indiscrète. Nous voudrions autant que possible enregistrer ici d’une façon régulière toute la suite des événemens extérieurs et en noter la physionomie changeante dans la succession même de nos tableaux. Cette histoire courante de la politique étrangère est l’indispensable complément de nos remarques périodiques sur la situation intérieure. Il y a pourtant cette différence obligée entre les deux parties de la Chronique, qu’il est très difficile de ne pas mettre dans la première des impressions plus que des faits, tandis que les faits au contraire et leur développement matériel doivent tenir plus de place dans la seconde, parce qu’ils sont moins connus et nous touchent moins.

Hâtons-nous de dire que la mort de la reine des Belges ne saurait être pour nous un de ces événemens étrangers ; elle nous frappe comme un deuil national. La reine Louise, assise sur un trône à peine élevé au lendemain d’une révolution, n’avait pas peu contribué à le raffermir en y donnant l’exemple d’une vie pleine de vertus. Sa douce et modeste influence s’était associée à la sagesse consommée du prince dont elle était devenue l’épouse, pour attacher le peuple belge à la jeune dynastie ; elle avait été la grace de cette monarchie naissante. On lui sentait pourtant une secrète langueur cachée jusque sous sa bonté, on devinait jusque sous ses prospérités ce fonds de tristesse résignée auquel on reconnaît quelquefois les nobles existences qui doivent finir trop tôt ; mais le voile mélancolique jeté sur sa destinée la rendait plus intéressante, et cette compatissance respectueuse qu’il est si bon pour les grands d’inspirer aux petits ajoutait à l’affection populaire dont elle était entourée. Au sein de sa nouvelle famille et de sa nouvelle patrie, la reine Louise restait encore l’un des plus précieux ornemens de la maison qui régnait sur la France ; elle était l’un des liens les plus puissans de cette famille si unie, elle en partageait toujours les anxiétés ou les joies. Les récentes vicissitudes de la fortune des d’Orléans furent de cruelles épreuves pour son ame ; cette nature si délicate et si contenue n’a pas résister à des assauts trop répétés : elle a succombé sous les contrecoups qui l’atteignaient trop profondément. Son heure suprême nous a donné derechef l’un de ces graves spectacles que la mort semble nous prodiguer depuis quelque temps. La reine Louise a gardé jusqu’au dernier soupir sa force d’esprit, son calme et sa simplicité. Quoique la mort fût envers elle bien prompte et bien rude, elle a été douce envers la mort, elle ne s’est point révoltée contre elle, et elle est partie sans amertume en bénissant ceux qu’elle laissait.

Elle laisse parmi ceux-là cette sainte mère dont elle était la digne fille, cette reine admirable dont toutes les douleurs ne surmontent pas encore la patience et la piété. Ces douleurs qui s’amoncellent ainsi comme pour défier sa constance viennent imprimer l’une après l’autre sur le front de la reine Amélie une majesté singulière. Cette princesse, dont l’humilité se dérobait presque à l’éclat de la couronne, est maintenant plus glorifiée par ses infortunes qu’elle ne l’eût jamais été par les splendeurs de son rang. C’est la seule personne qui de nos jours ait vraiment la grandeur d’une figure antique. On ne peut comparer cette désolation qu’aux illustres adversités célébrées par la poésie des ânes primitifs ; mais l’Hécube des poètes s’irritait de ses malheurs, et l’ame chrétienne de la moderne Hécube nous confond encore davantage par l’abnégation avec laquelle on la voit accepter les siens.

Le chagrin si amer qui a visité la demeure royale attriste la Belgique entière au moment où elle sortait des fêtes qui ont honoré le vingtième anniversaire de sa nationalité. Ces fêtes anniversaires de la révolution de septembre n’ont point eu le caractère banal qui déprécie généralement ailleurs des fêtes analogues. Nous n’y reviendrions cependant pas aujourd’hui, si elles ne s’étaient prolongées jusqu’au commencement de ce mois par les solennités de Bruges, qui n’ont été ni moins enthousiastes ni moins originales. Une fois que les cérémonies ont été terminées à Bruxelles, la vieille cité flamande a voulu recevoir à son tour le roi Léopold. Elle a ouvert une exposition d’agriculture et d’industrie qui rassemblait tous les produits du travail des populations rurales dans les deux Flandres ; elle a prié le roi de l’inaugurer. Ce n’était pas là une démonstration de complaisance ; c’était un juste hommage rendu dans la personne du chef de l’état au gouvernement dont la sollicitude travaille sans relâche à ranimer la vie de ces provinces, naguère si épuisées. On sait quelles anxiétés inspirait le sort des Flandres il y a quelques années. Les Flandres avaient dû leur fortune à l’industrie linière ; mais la concurrence de la filature mécanique, pratiquée en grand au dehors, avait tué le filage à la main. Les tissus de Bruges étaient en même temps tombés. Des innombrables métiers que. Bruges occupait au moyen-âge, des quinze cents qui battaient encore dans les dernières années du XVIIIe siècle, il n’en restait pas une centaine à la fin de 1847, et ils ne fabriquaient que des toiles grossières. Le ministère actuel a retiré ce pays du bord même de sa ruine par une impulsion vigoureuse ; en deux ans, il a créé dans la seule province de la Flandre occidentale trente-cinq ateliers d’apprentissage destinés à répandre les procédés nouveaux, et il a fait ainsi déjà mouvoir six cent cinquante métiers ; Bruges expose aujourd’hui des toiles qui sont la preuve d’une véritable renaissance.

Cette renaissance de l’industrie linière s’est communiquée naturellement à toutes les branches de travail ; et le peuple des campagnes a repris courage ; il est venu de tous les côtés apporter à Bruges les gages merveilleux de la fécondité d’un sol désormais cultivé avec plus de confiance et les signes incontestables d’une aisance croissante. Bruges avait organisé pour le 30 septembre un de ces cortéges à la fois comiques et pompeux qui amusent encore, tout comme il y a des siècles, l’esprit naïf, le goût artistique et la robuste gaieté de la race flamande. On n’imagine pas l’empressement avec lequel les gens de la campagne ont répondu à l’appel des citadins. Quatre cents chariots, attelés de bœufs ou des lourds et superbes chevaux nourris sur cette grasse terre, ont défilé dans les rues de la ville, encombrés de paysans, tapissés de lierre, de houblon et de mousse, chargés des plus belles denrées de chaque village. On eût dit que Bruges, toute parée pour la circonstance de sapins verdoyans, de décorations, de trophées et d’emblèmes, avait retrouvé sa gloire du XVe siècle, tant il y avait de mouvement, de joyeux entrain dans la foule qui se pressait au pied de ses édifices, où ne respirent d’ordinaire que les souvenirs du passé.

Il s’en faut pourtant que ce soit le passé qui revive, ou qu’on veuille faire revivre chez nos voisins avec ces exhibitions romantiques : au plus beau de la fantasmagorie percent toujours le sentiment des choses positives et l’intelligence pratique des devoirs du temps. On aperçoit en toutes rencontres la mâle satisfaction d’avoir rempli jusqu’à présent ces devoirs difficiles, et c’est une leçon consolante pour le reste de l’Europe, agitée par les révolutions, que de voir le peuple belge grandi si fort à ses propres yeux par le témoignage même qu’il se rend d’avoir su les éviter. Il y a quelque chose de plus curieux encore et de plus méritoire dans une époque où presque toutes les sociétés semblent à la veille de se dissoudre, faute d’union entre les pouvoirs publics : c’est l’accord parfait qui unit en Belgique ces pouvoirs distincts, mais solidaires, et les guide dans l’accomplissement de l’œuvre qui leur est commune ; pouvoir exécutif, pouvoir parlementaire, souveraineté nationale, toutes ces forces, ailleurs divisées, ne forment là qu’un seul et même faisceau sur lequel l’état repose en complète sécurité. Les vœux légitimes du pays prévalent dans de libres élections qui ne sont ni contraintes par les mesures administratives, ni envahies par les violences démagogiques. Le pays est assez mûr, l’esprit en est assez solide pour se corriger lui-même à temps. Ce changement de front que la France de 1848 souhaitait dans la direction de ses affaires, et dont le seul désir lui a valu purement et simplement une révolution de plus, la Belgique l’avait exécuté d’elle-même et sans trouble en 1847. Le parti ultra-catholique disparut alors du cabinet en même temps que des chambres devant l’expression légale de l’opinion publique ; toute l’opposition qu’il fait maintenant se réduit à quelques bouderies insignifiantes contre la nouvelle loi du 1er juin 1850 sur l’enseignement secondaire. Les Belges, qu’on n’accusera pas du moins de contrefaçon politique, ont fait justement tout l’inverse de ce qu’ils nous voyaient faire ; ils ont cru qu’il était bon d’accorder à l’état une part plus large dans l’éducation de la jeunesse, trop exclusivement abandonnée jusque-là par leurs usages soit aux établissemens ecclésiastiques, soit aux établissemens communaux ; c’était le moment où chez nous, au contraire, on eût voulu le déposséder de cette tâche qui lui appartient à mille titres, en le déclarant incapable d’y suffire. La loi belge a rencontré pour adversaires les mêmes hommes qui ont provoqué la nôtre et n’estiment pas qu’on leur ait fait encore assez de concessions ; mais cette hostilité ne se traduit que par des accès de mauvaise humeur ou des refus de concours qui ne tirent point à conséquence, et n’altèrent point sérieusement l’harmonie d’un pays si stable et si sage dans ses étroites proportions. Quel est donc le secret de cette tranquillité avec laquelle il poursuit sa carrière au milieu de la tourmente universelle dont le souffle même paraît le raffermir plutôt que l’inquiéter ? Le roi Léopold le disait l’autre jour en quelques paroles remarquables, lorsqu’il allait poser la première pierre de la colonne monumentale que la Belgique de 1850 élève au congrès national de 1830, fondateur d’une constitution à la fois libérale et monarchique : « Si la Belgique est restée pendant vingt ans paisible et forte, c’est qu’elle a eu foi dans ses institutions et dans son gouvernement ; si le gouvernement à son tour s’est maintenu à l’abri de tout ébranlement, c’est qu’il a cherché son appui dans les institutions et dans les sentimens sympathiques de la nation. »

En Espagne, on discute toujours sur la sincérité des dernières élections. Quelques journaux en sont encore à se demander comment le pays, livré à son propre mouvement, aurait pu éliminer des hommes tels que M. Gonzalez Bravo, M. Pacheco, M. Benavides, anciens ministres et anciens députés, hommes de talent, et qui paraissaient avoir une certaine influence ? Rien n’est cependant plus simple. M. Gonzalez Bravo était député pour le district de Baeza, où il est entièrement inconnu, parce que le général Narvaez lui prêtait son immense influence. Du moment où cet appui lui a manqué, il était tout naturel que M. Gonzalez Bravo tombât, d’autant plus que son ancienne impopularité s’est aussitôt réveillée. On s’est rappelé qu’il n’avait été élevé au ministère que comme l’instrument d’hommes qui ne pouvaient pas se montrer en scène à une époque révolutionnaire ; que s’il avait pris les armes contre Espartero, c’était à titre de progressiste exalté, et qu’il n’était venu aux modérés que quand M. Olozaga, le voyant repoussé par les progressistes, refusa d’appuyer sa candidature. On a cru en outre que cette conversion, qui s’effectuait juste au moment où M. Gonzalez Bravo allait perdre son ambassade de Lisbonne, pouvait ne pas être fort sincère. Tout cela ne suffit-il pas pour expliquer son échec ?

Quant à M. Pacheco, qui ne sait qu’il ne passa de l’opposition puritaine au pouvoir que pour y faire tout le contraire de ce qu’il avait promis ? Qui ne sait que, le lendemain du jour où il avait accepté son portefeuille, il chassa de Madrid, sans forme de procès, deux hommes qui n’avaient commis ni crime ni délit, et qu’on fut forcé de faire revenir pour éviter des révélations ? Qui ne sait qu’il gouverna sans les cortès, que son seul but était de se faire nommer ambassadeur à Rome, qu’il fit venir de Paris le général Narvaez pour lui offrir le pouvoir en échange de ce poste, parce qu’il croyait le général assez puissant pour gouverner même avec un ministère de nullités, que le général Narvaez refusa ces conditions, et que M. Pacheco, président du conseil, pour avoir son ambassade, fut forcé de chercher d’autres complaisans, et de livrer le pouvoir à un ministère burlesque ? Est-ce que l’Espagne ignorait ces détails ? Est-ce qu’il fallait forcer la main aux électeurs pour leur faire repousser un pareil candidat ?

Pour ce qui regarde M. Benavides, on sait les antipathies qu’il inspire généralement. Il doit s’en prendre à lui-même, si sa position n’est pas à la hauteur de son talent. C’était encore le général Narvaez qui le soutenait devant ses électeurs. Privé de cet appui, il s’est trouvé dans le même cas que M. Gonzalez Bravo. On pourrait en dire autant de presque tous les membres de l’opposition conservatrice. Le pays savait tout ceci, et de l’autre côté il voyait un ministère libéral, mais décidé à empêcher que la liberté ne dégénère en désordre. Les votes du pays ont donc été parfaitement naturels et logiques. On a parlé ces jours-ci à Madrid de crise ministérielle ; nous sommes en mesure d’affirmer qu’il n’y a rien de vrai dans ces bruits. La réunion des cortès étant prochaine, le ministère a eu à résoudre quelques graves questions, et il a souvent tenu conseil ; voilà la véritable, la seule source des rumeurs en question.

Pendant que l’on court en France après les solutions, suivant le mot à la mode, et que chacun veut imposer la sienne, le congrès des États-Unis, ou, pour être plus juste, le peuple américain a enfin trouvé celle qu’il poursuivait. Ce n’est pas la première fois qu’une nation se montre plus sage que ses représentans, et que la science politique est moins bien inspirée que le bon sens populaire. Le congrès des États-Unis s’est complu pendant neuf mois dans une véritable œuvre de Pénélope, consacrant trois ou quatre jours par semaine et souvent plus à défaire ce qui avait été fait la semaine précédente. Sénateurs et représentans ont rivalisé de stérile fécondité : sur les trois cents législateurs américains, on n’en citerait pas dix qui n’aient eu leur amendement rejeté, et qui n’aient prononcé leurs trois ou quatre discours sur la question de l’esclavage. Heureuse l’Amérique de ne pas avoir sept cent cinquante Solons à huit dollars par jour ! La discussion n’eût pas duré moins de deux bonnes années.

La voilà donc terminée, cette iliade législative, qui a presque mis aux prises les deux moitiés de l’Union américaine, qui a usé les forces de M. Calhoun et du président Taylor, et qui a failli ensanglanter l’enceinte du sénat des États-Unis. Elle aura servi à mettre dans tout son jour la décadence des mœurs politiques en Amérique, en montrant tous les partis également acharnés à poursuivre le triomphe d’intérêts exclusifs, également rebelles à toute pensée de conciliation, également insensibles aux souffrances d’un pays en proie depuis deux ans à une incessante agitation, et qu’on menaçait sans relâche d’une guerre civile. La transaction ne se fût jamais accomplie si le peuple américain ne l’avait voulue obstinément, et ne l’avait impérieusement imposée à ses législateurs. Les efforts héroïques de M. Clay, qui a mis le sceau à sa renommée dans cette campagne parlementaire, ses appels éloquens à la concorde et à la modération, les sages conseils de MM. Webster et Cass, d’accord pour la première fois, les prières et les objurgations de la plus grande partie de la presse, rien n’a pu ébranler l’obstination des législateurs américains ; mais, quand le compromis de M. Clay eut succombé, la masse entière de la nation éleva la voix, et cette voix est toujours écoutée. Les concessions qu’ils avaient refusées aux nécessités de la patrie, au salut de l’Union américaine déjà à demi brisée, à l’ascendant des grandes influences parlementaires, les sénateurs les prodiguèrent à la crainte de l’impopularité : le compromis fut ressuscité par ceux mêmes qui l’avaient repoussé, et chacune de ses parties triompha isolément. C’est l’exemple le plus frappant que la république des États-Unis ait encore donné de cette servilité législative, qui est un des résultats funestes du régime démocratique. Cette fois, la docilité des assemblées américaines a tourné au profit des grands intérêts de l’Union, et les journaux des États-Unis s’applaudissent avec raison de cet heureux résultat de l’ascendant des masses populaires ; mais la foule, intelligente quelquefois, est souvent aveugle et mal inspirée, et ce même peuple qui vient d’imposer la modération à ses représentans pourrait aussi facilement leur commander une grande injustice ou des mesures calamiteuses.

La chambre des représentans a du reste dépassé l’exemple que lui avait donné le sénat. Quand les quatre bills votés par les sénateurs, et qui équivalaient au compromis de M. Clay, furent apportés du sénat à la chambre des représentans, celle-ci s’empressa de les mettre à l’ordre du jour. On crut qu’éclairés par les récentes manifestations de l’opinion publique, les représentans s’abstiendraient de recommencer d’inutiles débats sur une mesure depuis long-temps jugée, et dont la portée et la nécessité avaient été depuis huit mois discutées jusqu’à satiété par la presse de tous les partis. Il n’en était rien : dès le second jour, le bureau du président était encombré d’une nuée d’amendemens et de contreprojets ; deux semaines entières s’écoulaient en discussions et en votes stériles ; puis la chambre fatiguée finissait par refuser de prendre en considération la seule des quatre mesures qui l’eût encore occupée, c’est-à-dire le bill qui admettait la Californie au sein de l’Union américaine. Deux jours de suite, la chambre refusa de revenir sur la décision qu’elle avait prise, et tout le monde était déjà convaincu de l’échec de la transaction quand le troisième jour la chambre annula ses trois votes précédens et vota coup sur coup non-seulement l’admission de la Californie mais les trois autres parties du compromis. Ce revirement, en apparence inexplicable, était le résultat de nouvelles reçues du Texas. Le compromis de M. Clay, ainsi qu’on s’en souvient, avait pour objet de terminer à la fois toutes les questions en litige. Aux états du nord, ennemis de l’esclavage, il accordait l’admission pure et simple de la Californie avec sa constitution actuelle qui interdit l’esclavage, et l’érection en territoire du Nonveau-Mexique, qui ne cherche à se séparer du Texas que pour échapper en même temps au rétablissement de l’esclavage. Aux états du sud il accordait la reconnaissance des droits du Texas sur une partie considérable du territoire contesté avec la faculté d’ériger ce territoire en un ou deux états à esclaves, une indemnité de dix millions de dollars en échange des prétentions du Texas sur le Nouveau-Mexique, et enfin une loi plus sévère sur l’extradition des esclaves fugitifs. Au moment où la chambre des représentans était saisie de l’examen de ces mesures, la législature du Texas ouvrait sa session annuelle. Le gouverneur dans son message ne faisait allusion aux bills votés par le sénat que pour déclarer la transaction proposée au Texas tout-à-fait inacceptable. Il recommandait aux deux chambres de prendre des mesures énergiques pour maintenir les droits du Texas sur le Nouveau-Mexique, et proposait le vote d’une somme considérable et la levée de cinq régimens pour réduire par la force la rébellion du Nouveau-Mexique.

Cependant le colonel Monroe, qui avait laissé les habitans du Nouveau-Mexique nommer une convention, — cette convention enfanter une constitution, partager le pays en circonscriptions électorales et provoquer l’élection d’un gouverneur, — se voyait disputer toute autorité par le gouverneur nouvellement élu. Celui-ci s’était empressé de nommer tous les fonctionnaires dont l’installation avait été réglée par la constitution, et de signifier au colonel Monroe que désormais il ne le reconnaissait plus que comme commandant des forces fédérales dans le Nouveau-Mexique, et lui refusait toute autorité civile. En vain le colonel Monroe réclamait-il la suprême autorité comme administrateur nommé par le président, dans une province conquise, on lui objectait avec raison qu’il avait renoncé à exercer ce pouvoir le jour où il avait laissé le Nouveau-Mexique s’organiser en une communauté politique indépendante. Le colonel se trouvait donc dans cette situation singulière ou de laisser les troupes du Texas pénétrer dans le Nouveau-Mexique et de négliger ainsi la mission qui lui avait été confiée par le gouvernement central, ou bien de prendre la défense d’un gouvernement improvisé qui lui refusait tout pouvoir. Aussi écrivait-il lettre sur lettre à Washington, suppliant qu’on lui envoyât des instructions, et surtout qu’on prévint une collision qui paraissait inévitable.

Les deux chambres du Texas avaient nommé une commission mixte pour examiner les propositions du gouverneur, et cette commission les avait adoptées à l’unanimité. Les chambres paraissaient même disposées à dépasser de beaucoup l’entraînement belliqueux dont le gouverneur du Texas avait donné l’exemple dans son message. La proclamation rédigée par la commission mixte et votée sans débat par les chambres pouvait être considérée comme une véritable déclaration de guerre au gouvernement fédéral. L’indemnité de 10 millions votée par le sénat était déclarée nue compensation dérisoire pour un territoire dont la propriété appartenait incontestablement au Texas ; le gouverneur était invité à prendre d’urgence toutes les mesures nécessaires pour réduire le Nouveau-Mexique à l’obéissance et à ne rien épargner pour défendre envers et contre tous les justes droits de l’état. Les journaux, loin de tempérer l’ardeur de la législature et de prêcher, comme ceux du nord, la conciliation, fulminaient chaque matin de violentes philippiques contre le gouvernement fédéral et contre le congrès. Le journal qui passait pour recevoir les confidences des membres les, plus influons des deux chambres texiennes se distinguait par la virulence et l’audace de sa polémique. Il prédisait que le Texas ne demeurerait pas isolé dans la lutte qui s’engagerait, et que toute tentative pour porter atteinte à ses droits aboutirait à déchirer l’Union, parce que les autres états du sud demeureraient fidèles aux engagemens pris à Nashville. C’était une allusion transparente à une réunion tenue au commencement de l’été, et à laquelle avaient assisté tous les hommes influens du sud : quelques mesures et une ligne de conduite commune avaient été arrêtées à Nashville dans l’intérêt de tous les états à esclaves, et le bruit commençait à s’accréditer qu’un pacte secret obligeait tous les états à esclaves à prendre fait et cause pour le Texas, et à le soutenir dans sa résistance à l’autorité fédérale. Il est incontestable que des promesses avaient été faites au Texas ; mais de simples paroles prononcées par des particuliers sans mission étaient loin d’équivaloir à un engagement formel, et il était fort douteux que les législatures des états du sud, en présence d’une transaction votée par le congrès et à laquelle leurs représentans avaient pris part, se laissassent aller à soutenir ouvertement le Texas dans une lutte contre l’Union tout entière. Aussi les démarches faites par les autorités texiennes auprès des gouverneurs de la Virginie, de la Georgie, du Kentucky, du Tennessee, n’eurent-elles point de résultat ; l’Arkansas, le Mississipi, la Floride, peut-être l’Alabama, étaient à peu près les seuls états de qui le Texas pût espérer un secours efficace. C’en était assez cependant pour rendre une lutte sanglante inévitable, et, une fois le signal de la guerre civile donné, tous les états à esclaves pouvaient se trouver entraînés par un mot, par une imprudence à prendre parti contre le nord. Aussi, à Washington, le président, les ministres, tous les hommes éminens des deux partis, tous les sénateurs qui avaient voté la transaction, réunirent-ils leurs efforts pour arracher aux représentans une décision qui permît au pouvoir exécutif de parler désormais au nom de l’Union tout entière, au nom du congrès, et de prendre des mesures assez énergiques pour faire reculer les autorités du Texas. Il fallait mettre celles-ci en présence non plus d’un projet de compromis, mais d’une transaction accomplie, en face non pas du président défendant un pacte que la moitié du congrès était prête à déchirer, mais en face des représentans de tous les états ; il fallait que le Texas se vît seul contre les vingt-neuf autres états : autrement un seul coup de fusil échangé sur la frontière du Nouveau-Mexique pouvait mettre la confédération en feu.

Sous le coup de cette impérieuse nécessité, les représentans consentirent enfin à écouter la voix de la raison et à annuler tous leurs votes antérieurs. Quand cette nouvelle se répandit dans Washington, la ville s’illumina spontanément, des salves d’artillerie furent tirées par les milices, et une foule immense se porta aux flambeaux sous les fenêtres des hommes qui avaient prêté au compromis le secours de leur éloquence. M. Clay, M. Webster, M. Cass, furent appelés par mille voix et salués des plus retentissantes acclamations. Ces démonstrations bruyantes se sont renouvelées dans toutes les grandes villes de l’Union, et la satisfaction populaire s’est partout manifestée avec une unanimité qui prouve combien étaient grandes les appréhensions de tous les bons citoyens.

À peine votés par la chambre des représentans, les quatre bills qui composent le compromis ont reçu la sanction présidentielle. M. Millard Fillmore a adressé aux autorités du Texas une communication énergique, les invitant à user de leur influence pour faire accepter par la législature texienne les décisions du congrès, et menaçant d’une répression immédiate toute tentative de résistance à des mesures qui étaient devenues la loi du pays. Il a écrit en même temps au colonel Monroe que, le Nouveau-Mexique étant désormais au territoire régulièrement constitué, il abandonnât sans conteste le pouvoir civil aux autorités électives. Quelques jours après, les sénateurs nommés, il y a six mois, par la Californie prenaient séance au sénat, et le congrès, fatigué de tant de luttes, fixait au 30 septembre la date de sa séparation.

On ignore encore quel accueil la législature texienne réserve aux décisions du congrès ; mais le général Samuel Houston, qui, après avoir fondé l’indépendance du Texas, est aujourd’hui le représentant de cet état au sein du sénat américain, et qui a pris une part active au vote du compromis, s’est engagé à employer son influence toute-puissante pour faire accepter à ses compatriotes l’équitable transaction que lui-même a consentie en leur nom. Quelques lettres annoncent même que la première effervescence des députés texiens s’est déjà apaisée, et que les plus ardens ne sont pas éloignés de prêter l’oreille à la conciliation. Quelques-uns des états du sud sont encore le théâtre d’une regrettable agitation. Le gouverneur de la Georgie a publié contre le compromis une proclamation véhémente, et les journaux géorgiens se sont faits les échos de ses violences, et ont prononcé le mot de séparation. Le général Quitman, gouverneur du Mississipi, a été contraint par les réclamations de la presse locale de convoquer extraordinairement les deux chambres de l’état, pour qu’elles puissent examiner les mesures votées par le congrès. Le gouverneur de l’Alabama, en butte aux mêmes réclamations, va être contraint également de réunir la législature ; mais ce sont là des démonstrations plus bruyantes que dangereuses. Les partisans des mesures extrêmes veulent se ménager l’occasion d’attaquer à la tribune les auteurs du compromis ; cependant personne ne doute qu’après cette dernière satisfaction donnée à leurs passions et à leurs rancunes, toutes les opinions ne se réunissent pour accepter la transaction. Aussi les journaux les plus pessimistes ne témoignent-ils aucune inquiétude de ces dernières étincelles d’un feu déjà éteint.

C’est cette heureuse conclusion de tous leurs débats politiques qui a fait aux Américains des loisirs imprévus et leur a permis de recevoir Jenny Lind avec cet enthousiasme dont on nous a transmis les effusions naïves et souvent ridicules. Disons toutefois à l’honneur des Américains que ce qu’ils fêtent ainsi, ce n’est pas un talent qu’ils n’ont point encore apprécié, c’est la réputation intacte, la piété sans ostentation, la libéralité charitable ; c’est la grande cantatrice demeurée simple et pure, la femme célèbre n’ayant point vu dans son talent et dans sa renommée l’excuse du désordre et le droit de la souillure. C’est ce côté moral qui relève et qui permet d’excuser jusqu’à un certain point ces ovations continuelles, ces adulations sans mesure prodiguées par des villes entières à une femme ou pour mieux dire à une voix. Pourquoi reprocher aux Américains d’entourer une chanteuse de tant d’hommages ? Eux du moins ne se sont encore montrés ingrats pour aucun de leurs grands hommes, pour aucun des bons serviteurs de leur pays. Ailleurs on fête, on enrichit tout autant les baladins, et on envoie les hommes utiles en exil ou à l’hôpital.

ALEXANDRE THOMAS.


Le travail de M. de Montalivet, le Roi Louis-Philippe et sa Liste civile, publié dans notre dernier n°, a produit une vive sensation dans le pays, et presque tous les journaux français et étrangers s’en sont occupés. Nous recevons, à ce sujet, de M. Napoléon Bonaparte, représentant du peuple, une lettre que nous ne faisons aucune difficulté d’insérer, mais en l’accompagnant d’une réponse de M. de Montalivet, à qui nous avons cru devoir communiquer la réclamation de M. Napoléon Bonaparte.


À MONSIEUR LE RÉDACTEUR EN CHEF DE LA REVUE DES DEUX MONDES.

Paris, le 11 octobre 1850.

Monsieur le rédacteur,

Je n’ai lu qu’aujourd’hui la publication faite par M. de Montalivet dans votre Revue sur Louis-Philippe et sa Liste civile.

Je tiens à éclaircir ce qu’il dit sur mon père, et à expliquer les rapports que j’ai eus avec le gouvernement de juillet.

En 1845, j’ai obtenu la permission de faire un voyage à Paris, où des affaires particulières m’appelaient. Au bout de trois mois, je reçus de M. Duchâtel l’injonction de partir dans un délai de huit jours. Par l’intervention bienveillante de M. l’amiral de Mackau, alors ministre de la marine, et qui a servi sous les ordres de mon père, j’obtins de rester quelques jours de plus.

Pendant mon séjour, je demandai l’autorisation d’aller à Ham voir mon cousin, le président de la république. Cette permission me fut refusée.

En 1846, je fis des démarches pour que mon frère, atteint d’une maladie grave, pût se rendre aux eaux des Pyrénées, que le docteur Lallemand lui ordonnait. Le gouvernement ne voulut pas abaisser les barrières de l’exil devant un malade ! Quelques mois après, mon frère mourait en Italie.

Au mois d’avril 1847, mon père adressa une pétition aux chambres, pour demander que son exil cessât, désirant mourir en France, au milieu de ses anciens frères d’armes. Sa pétition, soutenue par M. Odilon Barrot, au nom de l’opposition, à la chambre des députés, et par M. Victor Hugo à la chambre des pairs, fut renvoyée aux ministres.

Après cette manifestation, le gouvernement nous autorisa, mon père et moi, à résider momentanément en France ; nous y étions sans protection légale et à la disposition de M. le ministre de l’intérieur. Le gouvernement de 1830 s’est toujours refusé à proposer une loi pour faire cesser notre proscription !

Il se montra moins sévère pour nos réclamations contre l’état.

En 1815, mon père perdit sa fortune. On lui confisqua même un héritage fort peu considérable qu’il avait fait d’une de ses sœurs. Ces mesures de confiscation furent condamnées par tous les avocats distingués de l’époque, qui nous donnèrent des consultations favorables.

M. Casimir Périer, en 1831, reconnaissant l’injustice commise, s’était montré disposé à la réparer. Depuis cette époque, toute réclamation fut inutile. Les tribunaux se déclarèrent incompétens, renvoyant mon père au pouvoir politique. Une loi allait enfin être préparée par le gouvernement, quand la révolution de février arriva Rien n’était décidé pour les conditions ni pour le montant de la somme ; le principe seul d’une rente était admis. Cette rente devait être votée pour mon père par les représentans légaux du pays, comme une faible indemnité (le droits incontestables et de spoliations faites par la restauration. Il avait fallu dix-huit années de démarches pour obtenir cette réparation !

Je ne vois rien dans tout cela qui ressemble, d’une façon quelconque, à une munificence de la part du roi. C’était une affaire comme il s’en traite journellement entre l’état et un particulier, sur laquelle les chambres auraient prononcé. Il est vrai qu’au lieu de se montrer hostile, comme il l’avait été jusqu’alors, le ministère de 1848 se montrait favorable. Voilà toute la vérité dans sa plus scrupuleuse exactitude.

Quant à la conduite des Bonaparte vis-à-vis des d’Orléans, voici de l’histoire :

En 1815, l’empereur accorde de sa propre volonté une pension de 400 000 fr. à la mère de Louis-Philippe.

En 1850, la république française, sous la présidence de Louis-Napoléon, reconnaît un douaire de 300 000 francs de rente à la duchesse d’Orléans. (Je me suis abstenu dans ce vote.)

En octobre 1350, j’ai proposé de faire cesser l’exil de tous les Bourbons, que la république ne devait pas craindre, et qui devraient être, comme nous tous, des citoyens. Je faisais pour eux ce que jamais ils n’avaient voulu faire pour moi, exilé avant de naître ! Je ne voulais pas leur rendre un royaume, mais une patrie. Je ne voulais pas de princes, mais des citoyens. Presque tous leurs amis, leurs anciens ministres et hauts fonctionnaires ont voté leur exil, ou se sont abstenus, ce qui était voter indirectement contre eux. Ma proposition n’a été appuyée que par quelques hommes généreux, quelques amis personnels, et quelques républicains de principe qui m’ont compris.

Cette lettre est bien longue ; mais j’ai cru qu’il était nécessaire d’entrer dans quelques développemens pour exposer les faits dans toute leur vérité et les dégager du faux jour sous lequel ils paraissent dans l’article de M. de Monlalivet. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette seule intention m’a déterminé à vous écrire, et qu’il n’y a aucune intention malveillante de ma part vis-à-vis d’une famille déchue. Quoique adversaire politique des d’Orléans, je saurai toujours respecter leur malheur.

Recevez, monsieur le rédacteur, l’expression de mes sentimens très distingués.

NAPOLÉON BONAPARTE, Représentant du peuple.


AU MEME.

Monsieur,

La lettre de M. Napoléon Bonaparte, que vous avez bien voulu me communiquer, me suggère, avant tout, une remarque :

Elle ne dément pas un seul des faits que j’ai avancés comme preuves des sentimens généreux du roi Louis-Philippe envers les princes de la famille Bonaparte. Quel est donc le but de cette lettre ?

Louis-Philippe respectait le culte des souvenirs. La reconnaissance que je n’ai cessé de professer pour la mémoire de l’empereur m’avait honoré à ses yeux.

M. Napoléon Bonaparte se serait donné le double avantage d’être juste et habile, s’il eût témoigné plus de respect, sinon de la reconnaissance, pour la mémoire de Louis-Philippe.

Que l’honorable représentant du peuple se refuse à voir un acte de générosité dans la conduite du prince qui, contrairement aux prescriptions de la loi, a plus d’une fois ouvert les portes de la France aux membres d’une famille proscrite ;

Qu’il ne tienne aucun compte du premier pardon accordé par le roi Louis-Philippe à la révolte armée d’un neveu de l’empereur ; qu’il oublie les termes noblement sévères dans lesquels Louis Bonaparte lui-même a caractérisé plus tard cette tentative sous les murs de la prison où il avait expié sa témérité contre les lois de la patrie[1] ;

Qu’il ne veuille pas reconnaître un sentiment généreux dans la sollicitude qui préservait sur le sol étranger la liberté d’un autre neveu de l’empereur ;

Qu’il perde le souvenir du roi Louis-Philippe offrant au prince son père le concours libre et spontané de sa prérogative constitutionnelle, pour lui procurer une existence digne de son nom :

Permis à lui ; mais l’histoire, moins oublieuse, appellera, comme moi, de son vrai nom cette générosité d’une ame toute royale.

À cet ensemble de faits incontestables et d’ailleurs incontestés, M. Napoléon Bonaparte en oppose un seul qui lui est personnel : il aurait reçu, à une certaine époque, de M. Duchâtel, ministre de l’intérieur, l’ordre de quitter Paris dans le délai de huit jours.

Que prouve ce fait, si ce n’est apparemment que le ministre de l’intérieur croyait la présence de M. Napoléon Bonaparte peu compatible avec l’ordre et la sécurité du pays ? M. Napoléon Bonaparte n’avait-il pas déjà formé quelques-unes de ces liaisons politiques qui, après avoir imposé au ministre de Louis-Philippe le pénible devoir de l’éloigner de la France, devaient le pousser plus tard jusqu’aux rangs les plus avancés parmi les adversaires de son propre parent, Louis-Napoléon Bonaparte ?

Mais ce n’est pas tout. M. Napoléon Bonaparte vous entretient de ce que l’empereur et lui ont fait pour les d’Orléans. Croyez-moi, monsieur, s’il en est temps encore, faites conseiller à l’honorable représentant de la Sarthe de renoncer à un rapprochement qui ne peut profiter ni à l’empereur ni à lui-même.

La personne de votre honorable correspondant écartée du débat, que reste-t-il donc ? La lutte qu’il voudrait établir entre la mémoire de Napoléon et celle de Louis-Philippe.

Vains efforts ! Une telle lutte ne saurait exister.

Ces deux grandeurs, de nature si diverse, se rencontreront dans l’histoire sans se heurter ni se combattre. Rapprochées, au contraire, dans leurs triomphes comme dans leurs revers, par une fatale conformité, elles auront trouva toutes deux, après la chute, des détracteurs implacables, mais impuissans contre la justice de l’avenir.

Agréez, monsieur, la nouvelle assurance de ma considération très distinguée.

MONTALIVET. Paris, le 12 octobre 1850.


REVUE LITTERAIRE.

THE LIBERTY OF ROME : A HISTORY (Histoire de la liberté de Rome), avec, un aperçu historique sur la liberté des anciennes nations, par Samuel Éliot [2]. Les deux volumes de M. Éliot ne seraient rien moins qu’une œuvre surhumaine, si Niebuhr, Müller, Arnold Heeren, Grote et Thyrwald n’avaient pas existé, Quels qu’aient été les devanciers de l’écrivain, on aime à le lire, en se rappelant ce qu’étaient les historiens il y a quelque deux cents ans. On éprouve une sorte de ravissement à pouvoir ainsi mesurer combien l’esprit humain s’est enrichi, combien il peut de choses qu’il ne pouvait pas du temps de nos pères. Nulle part peut-être la distance parcourue n’est plus visible que dans l’histoire. C’est une chose toute nouvelle, un emploi que les facultés intellectuelles ne s’étaient jamais donné, ou plutôt dont elles étaient incapables, que cette enquête critique, qui consiste à étudier les faits pour chercher à les rattacher à des lois, et qui s’efforce de les comprendre en se les représentant comme l’opération et la manifestation de certains agens invisibles et réguliers obéissant à des propriétés en quelque sorte mathématiques. Le XVIIe siècle lui-même ne connaissait encore que la chronique ou tableau synoptique d’un certain nombre d’événemens présentés sans autre rapport que celui de leur chronologie. C’est au XVIIIe siècle qu’appartient l’honneur d’avoir créé l’histoire telle que nous la concevons, l’histoire en tant que science, procédant absolument comme la physique ou comme la chimie, qui, pour nous donner, par exemple, une idée d’un fragment de roche que nous tenons dans notre main, nous apprend à concevoir cet accident comme un composé de calcium, de soufre, d’oxygène, ou d’autres substances élémentaires, c’est-à-dire comme un composé d’élémens qui se retrouvent ailleurs, qui sont des généralités. Concevoir le spécial comme composé de plusieurs généralités, — jamais le passé n’avait seulement entrevu la possibilité d’une pareille manière de procéder ; pourtant, c’est la nôtre en tout, et on peut dire que nous ne faisons que débuter dans une nouvelle période, dont la tâche intellectuelle doit être de tout ramener ainsi à des lois, d’arriver à conquérir de nouveau tous les faits spéciaux que l’esprit pourra différencier en nous représentant chacun d’eux comme la somme de toutes les particularités qu’il peut partager avec tous les autres phénomènes.

Cette ère nouvelle, nous le répétons, c’est bien le XVIIIe siècle qui l’a ouverte ; mais, il faut le reconnaître aussi, en histoire comme en philosophie et en politique, il s’est montré aussi naïf que tous les débutans. Il a joué à peu près le même rôle que la race italienne semble avoir été appelée à jouer en Europe : celui de conclure vite, mais étourdiment, et de préparer l’avènement des théories éclairées en portant partout ce don d’étourderie qui permet d’enfanter plus vite les mauvaises théories d’où procèdent les meilleures. L’esprit de système, c’est-à-dire l’esprit exclusif de l’antiquité, le dominait encore souverainement. Il était incapable de concevoir un fait comme le résultat de beaucoup d’agens. Tout phénomène pour lui ne se présentait guère que comme l’effet d’une seule cause, la manifestation d’un seul type, d’une seule grande règle générale. Il ne savait pas, par exemple, se rendre compte de telles formes sociales particulières à un peuple, en y voyant la conséquence d’un certain ensemble de particularités propres à ce peuple. Il fallait que dans tout fait humain il s’arrangeât pour apercevoir des lois communes à toute l’humanité, en d’autres termes la règle générale de l’humanité, en d’autres termes encore son idée tout entière du type homme, et rien de plus. Voulait-il étudier l’antiquité, il procédait comme Voltaire. Au lieu d’examiner les formes sociales, les actions, les paroles, les œuvres littéraires et autres des anciennes nations pour chercher en elles-mêmes leur explication ; au lieu de tenter d’arriver, par elles, à deviner leurs causes et à se représenter les vieilles nations elles-mêmes comme l’ensemble des causes capables de produire ces effets, il tirait au plus court. Il commençait par concevoir l’homme, et il donnait pour but à l’histoire la solution de ce problème : trouver le moyen d’expliquer quand même tout ce qui s’est passé chez tel peuple, par les seules lois et les seuls élémens qui constituent l’homme en général. Le problème revenait quelque peu à trouver le moyen d’expliquer comment des causes éternellement identiques avaient produit des effets constamment différens, et Dieu sait dans quels embarras il avait mis le XVIIIe siècle. Pour le résoudre, on avait été réduit à n’apercevoir partout qu’anomalies, monstruosités, dérangement de toutes les lois, effets produits en dépit de toutes les causes. Bref, le XVIIIe siècle expliquait tout par les superstitions, les fanatismes, les tyrans et les imposteurs, si bien que l’histoire entre ses mains n’était plus qu’un tableau de diaboliques miracles, uniquement destiné à montrer comment le mensonge et l’hypocrisie avaient à eux seuls engendré tous les événemens de ce monde.

Ce fut une grande révolution que celle qu’accomplit Niebuhr le jour où il en vint à admettre que tous les hommes ne voyaient pas de même, et que leurs idées étaient seulement la traduction de leurs impressions. À l’aide de cette seule découverte, il comprit que les anciennes traditions n’étaient ni des vérités ni des mensonges (dans le sens donné aux mots par le XVIIIe siècle), mais simplement la forme particulière que la perception ou le souvenir d’un fait avait pu prendre dans des esprits particuliers, en se combinant avec ce qu’ils y rencontraient. De ce jour, l’histoire fut comme créée à nouveau.

Combien elle diffère maintenant de ce qu’elle était avant Niebuhr, le livre de M. Éliot se trouve, par une circonstance fortuite, doublement propre à nous le faire apprécier. Il existe un poème de Thompson, publié, vers 1728, sous le titre de Britannia, et qui n’est qu’une histoire poétique de la liberté et de ses phases successives chez les premiers hommes, chez les Grecs, chez les Romains et enfin en Angleterre. Le sujet traité par M. Éliot est presque identique. Après avoir consacré à peu près les deux tiers de son premier volume aux origines de la liberté dans l’Inde, en Égypte, en Perse, en Phénicie, en Grèce et en Judée, il poursuit avec plus de développemens son histoire chez les Romains, et, dans sa préface, il promet presque deux nouveaux ouvrages sur les progrès de la liberté en Europe depuis la réforme, et enfin dans le Nouveau-Monde. L’historien américain du XIXe siècle peut donc être comparé facilement au poète anglais du XVIIIe siècle. Entre eux deux, quel abîme ! Et pourtant Thompson n’était point un esprit inférieur, mais il appartenait à son époque, et partant il débute par nous retracer une peinture des premiers hommes et de leur innocence, qui sent la bergerie. C’était la mode alors : on ne trouvait rien de plus beau, de plus enviable que l’ignorance de la barbarie, l’ignorance de l’instinct, l’ignorance de la jeunesse ; on nommait cela la nature, absolument comme si la civilisation et toutes les acquisitions possibles de l’homme ne venaient pas aussi de la nature. M. Éliot, au contraire, nous montre l’humanité essayant ses premiers pas au milieu des larmes et des terreurs, le front plié sous le fardeau de ses désespérantes ignorances. Bien qu’il croie à un premier état de perfection antérieur à la déchéance, à partir de la déchéance il nous montre les premiers hommes, ahuris et sans espoir, ayant à conquérir rudement tout ce qu’ils ont acquis, leur morale comme leur science : d’abord, les luttes contre les élémens pleins de menace et les combats d’homme à homme, de tribu à tribu ; puis les labeurs de la civilisation matérielle et intellectuelle, la lutte contre l’ignorance, l’effort pour organiser des statuts sociaux, des rapports inter-individuels ; enfin les tentatives pour réformer les institutions organisées, la lutte contre les causes de souffrance et contre les injustices. Dans un chapitre préliminaire, M. Éliot explique ce qu’il entend par la liberté. La liberté, dit-il, c’est la faculté d’exercer des aptitudes, de faire ce que l’homme peut faire ; elle implique donc deux choses, des facultés ou puissances, et des arrangemens sociaux qui leur permettent de se développer. L’histoire de la liberté est ainsi avant tout l’histoire des facultés, et, comme il a plusieurs espèces d’énergies, il y a plusieurs espèces de libertés : celle qui consiste uniquement dans le libre exercice des forces physiques ; — celle qui permet à la fois aux aptitudes intellectuelles et physiques de se développer en s’appliquant aux arts, à la science des choses, à la législation ; — enfin, la liberté, qui est la possession et le libre exercice non-seulement des énergies physiques et intellectuelles, mais encore des besoins moraux et des sentimens affectueux, cherchant sans cesse à se satisfaire et à se développer dans les rapports individuels et sociaux.

Ce point de vue nous plaît. Il revient à dire ceci : c’est que M. Éliot entreprend son voyage à travers le passé avec cette idée suffisamment nette que le degré de développement des nations, leur supériorité ou leur infériorité relative se mesure au nombre des agens spirituels qui existent chez elles, qui peuvent y fonctionner, et qui, par leurs actions et leurs réactions, enfantent les phénomènes de leur vie sociale. Avec ce critérium, l’historien nous fait voir dans l’Inde l’immobilité presque absolue : une seule caste ayant droit (le vouloir et de penser ; une religion qui prolonge les distinctions sociales au-delà de la vie et qui ne permet d’espérance qu’au brahme. En Égypte et en perse surtout, la royauté, appuyée sur les guerriers, vient étendre à une autre classe d’hommes la liberté de vivre. Le soldat partage avec le prêtre le privilège d’espérer et de donner carrière à son activité. En Grèce, une nouvelle barrière tombe : les castes se mobilisent, la fortune, que tous peuvent plus ou moins espérer d’acquérir, devient le moyen de répartir les individus entre les diverses catégories auxquelles sont attachées les diverses libertés, personnelles, sociales et politiques. La religion, d’ailleurs, émancipe l’homme des terreurs primitives : au lieu du panthéisme indien, qui niait l’individu et qui l’absorbait dans l’unité divine immuable et éternelle en lui répétant : Tu n’es rien ; au lieu du dualisme persan avec ses deux personnifications de la vie et de la mort, du bien qui s’isolait au ciel, et du mal qui avait créé la terre, la Grèce a ses mille divinités parmi lesquelles chaque idée peut trouver son prototype, chaque question sa réponse, chaque désir son patron qui le légitime et s’occupe exclusivement de lui ; elle a ses multitudes de dieux avec lesquels l’homme fraternise, qu’il regarde comme des êtres de son espèce, et dont le culte exhilarant encourage la joie, la confiance et les fêtes.

À Rome, un nouveau progrès s’accomplit encore : tandis que les vaincus et les non-citoyens étaient restés en Grèce à peu près exclus ode tous les droits, à Rome, les conquis, sous le nom de plébéiens, arrivent peu à peu à conquérir les mêmes privilèges que les patriciens. Cette marche ascendante, M. Eliot l’a suivie et dans les faits, et dans les institutions, et dans la littérature, en un mot dans toutes les expressions de l’activité. À voir le cadre qu’il embrasse, on est comme désespéré ou plutôt comme écrasé sous l’idée de tout ce qu’il faut savoir à l’heure qu’il est pour être digne de parler et propre à faire avancer les lumières acquises. Lui-même pourtant a fait honneur à sa tâche sous bien des rapports. Il a sagement réagi contre le scepticisme exagéré de l’école de Niebuhr ; il a donné un sens probable à plus d’une légende jusque-là non interprétée. Si d’autres avaient avant lui retracé les progrès et la victoire du parti plébéien, il a émis des vues neuves sur un tiers-parti qui, au lendemain de cette victoire, semble s’être formé par l’union des patriciens éclairés et des hautes classes plébéiennes, tandis que les ultra-patriciens tentaient un peu, connue nos légitimistes, de se coaliser avec les basses classes, avec les mécontentemens et les exaltations immodérés. Le tableau qu’il nous trace de Rome à cette époque et plus tard a un autre mérite, celui d’être large, de bien présenter tous les autres moteurs : d’abord tous les partis, les pauvres, les affranchis, les esclaves, les étrangers (autrefois appelés ennemis), et sous ces partis les seules tendances qui composaient leur activité. Son jugement général nous paraît résumer tout ce que l’on a pu dire jusqu’ici, sauf dans un sens. « Dans l’antiquité, remarque-t-il, le degré de civilisation fut généralement proportionné au développement de la liberté. À Rome seulement, il n’en est plus ainsi : dans sa législation, la liberté s’éleva plus haut que chez aucune autre nation païenne, sans entraîner un progrès parallèle dans les sciences, les arts et le bien-être. » C’est bien cela En Grèce, il y avait mille fois plus d’aptitudes à l’œuvre ; l’activité était capable de prendre mille fois plus de formes ; seulement tout était capricieux et inconstant. La supériorité de Rome, c’était d’avoir des idées fixes, des désirs ou des volontés plus tenaces, plus intenses ; mais Rome était plus exclusive, plus pauvre en humanités ; elle n’avait que l’orgueil et l’esprit de domination, le besoin de vaincre au Forum ou sur les champs de bataille, d’écraser tel parti adverse, de triompher de tel concurrent, de subjuguer tel peuple. Ses magistratures et ses assemblées n’étaient elles-mêmes qu’autant de trophées d’une victoire remportée par une classe et autant d’instrumens que cette classe était décidée à employer quand même, pour s’élever sur les ruines d’une autre. À côté d’une magistrature conquise par les plébéiens, il y avait toujours une magistrature rivale que les patriciens ne s’étaient pas laissé arracher, et qui avait toujours autorité pour vouloir ce que ne voulait pas l’autre. Des partis, voilà Rome ; il n’y avait pas d’individus ; la nation se composait exclusivement de quatre ou cinq coalitions, de quatre ou cinq machines de guerre aveugles et sans oreilles et obstinément occupées à s’anéantir l’une l’autre. « Plus nous avancerons, écrit M. Éliot, plus nous remarquerons l’absence de cette sympathie qui plie le plus orgueilleux caractère jusqu’à la tendresse, et qui exalte les plus humbles actions jusqu’au succès. D’autres incompétences se révéleront aussi clairement, et la scission béante entre des classes incapables de se prêter aux exigences des circonstances et de tenir compte des dangers successifs finira par entraîner leur ruine à toutes, » Nous ne pensons pas qu’on ait rien dit de mieux sur les causes de la décadence de Rome.

L’œuvre de M. Eliot a pourtant un défaut grave à notre sens. Quoiqu’elle soit de nature à apprendre bien des choses et à grandement développer l’esprit, la philosophie historique qui lui sert de base ne s’est pas corrigée d’une erreur commune à tous les historiens de notre siècle. Voilà soixante ans et plus que l’histoire en est au même point, ou du moins ne fait qu’appliquer, dans de nouvelles directions, le même genre de critique. Pour nous rendre compte des faits qui se sont produits, on se borne à rechercher les besoins et les facultés qui, par ces faits, ont cherché à se faire jour, et ont ainsi attesté leur existence mais jamais on ne s’applique à découvrir le pourquoi de ce que les peuples n’ont pas pu faire ; en d’autres termes : jamais on ne fait ressortir les impuissances qui ont limité les facultés et qui les ont empêchées de produire autre chose que les institutions, les littératures et les arrangemens qu’elles ont engendrés. Cette manière de procéder, qui est à peu près générale, n’est rien moins que le fondement sur lequel le dogmatisme radical échafaude toutes ses illusions. Nous pouvons ajouter qu’elle n’est rien moins qu’un mensonge. Un morceau d’oxyde de plomb n’indique pas seulement qu’il a existé sur un même point de l’oxygène et du plomb, il indique aussi qu’il n’y a eu que de l’oxygène et du plomb. N’en est-il pas de même de l’esclavage ? n’en est-il pas de même de toutes les institutions sociales et de tous les faits, qui, à bien voir, sont simplement des arrangemens pour satisfaire certains besoins avec des moyens donnés et rien que ces moyens ? Ce rôle que jouent les incapacités, cette influence qu’elles ont sur le sort des nations en ne leur permettant que certaines combinaisons pour faire face aux nécessités de leur existence, il serait temps que l’histoire fit sa principale affaire de les préciser. Pour que Rome ou toute autre nation prenne à nos yeux une physionomie à elle, pour que nous nous en fassions une idée particulière qui ne soit pas également applicable à toute nation, il faut avant tout que nous concevions Rome comme un peuple dont le propre était de ne pouvoir que ceci et cela Qu’arrive-t-il quand on néglige ainsi le pourquoi de ce qui n’a pas été ? Il arrive qu’on enregistre simplement le moment où certaines facultés se sont manifestées dans l’humanité. On n’écrit pas l’histoire des nations. On ne voit et on ne montre partout qu’une même humanité toujours identique dans sa substance. On a dit ce que tel peuple possédait ; faute de dire ce qui lui manquait, on habitue l’esprit à appliquer à tous les peuples les idées qu’il s’est faites de l’homme en général d’après les hommes du présent. L’intelligence suppose tacitement que toutes les races ont eu toutes les puissances qu’elle s’est accoutumée à regarder comme constituant l’homme, et de la sorte elle vient de nouveau se heurter au problème qui a tant tourmenté le XVIIIe siècle : expliquer comment, dans un milieu constamment identique, il s’est créé des phénomènes tout différens. De nouveau donc il faut recourir à des miracles. On se représente la liberté comme perpétuellement arrêtée parle seul mauvais vouloir des gouvernemens ou par la conjuration des égoïsmes privilégiés ; on arrive à regarder tout pouvoir comme l’ennemi inné de l’homme et à jeter sur tous les pouvoirs l’odieux d’avoir empêché ce qui, en réalité, n’a pas eu lieu parce que c’était l’impossible. Les gouvernemens répondent de la faute des impuissances, et on s’habitue enfin à l’idée souverainement néfaste que la seule tâche des bonnes intentions, l’unum necessarium, est de combattre quand même toutes les précautions organisées pour protéger contre les excès des insuffisances.

Telle est la théorie politique, qui est comme l’ame de la méthode historique dont nous parlons. Cette ame, c’est le radicalisme, l’esprit de système. Il est chez M. Éliot, il n’y a pas à en douter ; il y est, bien que tempéré. Quoiqu’il ait parfaitement constaté dans chaque circonstance ce que les Romains n’avaient pas pu faire, c’est-à-dire les résultats de leurs impuissances, il ne s’est pas appliqué à nous montrer dans les épisodes de leur histoire la constante action de leurs puissances et de leurs impuissances ; il n’a pas tenté de nous représenter précisément leur caractère comme l’ensemble de ces causes négatives et positives de leurs actes. Pour lui-même, un tel point de vue était impossible, car il avait une foi religieuse, un système qui le lui défendait. S’il avait entrepris son histoire, c’était pour montrer comment tous les avortemens du passé avaient eu pour cause-le péché, la dégradation qui a suivi la chute, et comment Rome avait simplement été la nation à laquelle Dieu avait donné pour mission, non pas d’organiser, mais d’humilier le paganisme, de faire toucher à la sagesse humaine son néant, en un mot de préparer l’avènement de la régénération, en prouvant à l’homme qu’il ne pouvait rien par lui-même.

Pour nous résumer, M. Eliot, comme MM. Bancroft, Parker, Channing et même Emerson, est certainement imbu de ce transcendantalisme de l’Amérique moderne qui n’est, en réalité, que l’ancien idéalisme, l’ancien esprit de système, avec plus de largeur dans les vues, avec des conclusions basées sur plus de données. Toutefois, c’est plaisir pour nous de l’ajouter, s’il a en lui ce qui nous semble menaçant pour les États-Unis, il a aussi tout ce qui nous semble rassurant dans les tendances de la race anglo-américaine. Il a beau avoir une conclusion à priori, le besoin d’analyser est également tyrannique chez lui. Jamais il ne se contente d’exprimer ses jugemens, il analyse et précise les faits il tient à énoncer tout ce qu’il a vu, il expose toutes les données, toutes les considérations qui l’ont conduit à son jugement ; en un mot, en détaillant ses pièces justificatives, il met les autres à même de conclure autrement que lui. Tout son livre, d’ailleurs, respire une haute moralité, une grave et virile réserve, une crainte profonde et constante de ne pas avoir fait de son mieux. Chez lui enfin, comme en Amérique encore, s’il y a des illusions, il y a ce qui est le remède souverain de toutes les erreurs, un idéal bien placé, une ardente sympathie pour tous les emplois de l’activité humaine, qui sont le meilleur moyen de découvrir ce que l’on ignorait, et de parer à tous les dangers qui se présentent. M. Éliot a un profond respect pour la prudence, pour la modération, pour la sagesse qui consiste à tenir compte du plus grand nombre possible de nécessités, pour la générosité et la vertu, qui se proposent, avant tout, de ne rien froisser de ce qui a vie, mais, au contraire de concilier tous les intérêts, les besoins, les susceptibilités. Pour lui, ce qui est surtout la chose honteuse, le diplôme d’incapacité, c’est la brutalité, l’instinct aveugle que rien ne contient, l’idée ou le désir qui s’élance les yeux fermés comme les passions de la jeunesse. On était fort loin d’un tel culte intellectuel du temps des pèlerins calvinistes, on en est encore fort loin chez nous ; mais l’Amérique du moins a certainement grandi. Il est telle idée chez M. Eliot qui, à elle seule, indique une complète transformation dans l’esprit des hommes. Jusqu’à ces derniers temps, on aurait difficilement trouvé un penseur qui, en jugeant les Romains, n’eût pas célébré leur patriotisme immodéré comme leur plus grand titre de gloire. Aux yeux de tous, ce qui en faisait des héros, c’était précisément la fougue avec laquelle ils sacrifiaient tout, même leurs enfans et leur conscience, aux intérêts de leur patrie ou de leur parti. Dans cet héroïsme, au contraire, M. Eliot n’a vu que le signe douloureux de ce qui leur manquait. « Le Romain, a-t-il écrit, ne savait se dévouer qu’au pays et à sa propre classe ; rarement il lui fut donné de comprendre qu’il pouvait être nécessaire de tenir compte des intérêts d’autrui. » A notre avis, c’est un véritable événement historique que l’apparition de cette répulsion morale tout nouvelle, de cette tendance à regarder l’esprit de parti comme un mal et un danger, tandis qu’autrefois on ne concevait rien de plus noble que de servir quand même son parti, rien de plus honteux que de l’abandonner, lors même qu’on ne pensait pas comme lui. Si ce n’est pas là un fait dans le sens usuel du mot, il y a là l’étoffe de bien des faits, de bien des transformations sociales, et peut-être ce progrès moral est-il plus important pour l’avenir que beaucoup d’événemens plus bruyans de ces soixante dernières années.

J. MILSAND.


THEÂTRES.

La saison musicale de cette année laborieuse, qui porte peut-être dans les plis de son manteau la grande solution dont se préoccupent tant les hommes d’état, paraît s’annoncer d’une manière brillante. D’abord Paris possédera enfin un véritable, théâtre italien, dont on peut dire qu’il est privé depuis la révolution de février. M. Lumley, directeur du Théâtre de la Reine à Londres, a été investi, par M. le ministre de l’intérieur, du privilège que possédait M. Ronconi. M. Lumley passe pour un homme habile et passablement heureux : réputation de bon augure aussi bien au théâtre qu’à la guerre. Il parait donc certain que M. Lumley nous arrive avec une troupe formidable de grands virtuoses ; parmi lesquels il nous suffira de citer Mme Sontag et M. Lablache. L’ouverture du Théâtre-Italien aura lieu le 1er novembre prochain. En présence d’un rival aussi redoutable, que fait l’administration de l’Opéra ? Elle se débat trop souvent au milieu des plu grandes incertitudes ; elle ne sait trop encore à quel dieu se vouer ni à quel maître elle doit confier ses destinées. Les répétitions de l’Enfant prodigue de M. Auber sont retardées, la mise en scène du Génie de la Nuit, opéra en deux actes de M. Rosenheim, pianiste éminent et musicien distingué, a été abandonnée, pour la dixième fois. On nous promet cependant prochainement le Barbier de Séville de Rossini, chanté par Mlle Alboni ou Mme Laborde, MM. Roger et Barroilhet. En attendant, et pour nous consoler un peu de tant de mécomptes, on a repris le Prophète de M. Meyerbeer. Mlle Alboni, qui, heureusement pour l’administration de l’Opéra, se trouvait à Paris, y chante le rôle de Fidès avec un succès qui a grand besoin de ménagemens. Mlle Alboni est une cantatrice di mezzo carattere, dont la voix flexible et la sensibilité tempérée ne peuvent résister long-temps aux luttes héroïques de la musique française. Déjà il est impossible de ne pas constater une certaine altération dans la fraîcheur et le tissu délicat de ce bel organe. M. Meyerbeer assistait l’autre soir à la reprise du Prophète. La présence de l’illustre compositeur a fait répandre le bruit qu’il était venu à Paris pour diriger les études d’une nouvelle et grande partition qu’il aurait en portefeuille. Cette nouvelle n’a aucune consistance. M. Meyerbeer est un artiste trop sérieux et trop profondément dévoué aux intérêts de l’art qui fait sa gloire, pour courir ainsi les aventures. Il prend son temps et son heure, et il ne livre sa pensée que lorsqu’il la croit digne du public qu’il respecte. Pour le moment, M. Meyerbeer est entièrement occupé à composer des chœurs pour les Euménides d’Eschyle, dont la traduction en langue allemande doit être représentée au théâtre royal de Berlin.

Si le théâtre de l’Opéra-Comique est une heureuse entreprise, c’est qu’on y travaille aussi à mériter les faveurs de la fortune. On a repris dernièrement l’Amant jaloux de Grétry, charmant ouvrage qui, pour être né en 1778, n’en est pas moins jeune et vrai. Un musicien de talent, M. Batton, a ravivé d’une main discrète certaines couleurs de l’instrumentation de Grétry que le temps avait un peu ternies. Quand il n’y aurait dans l’Amant jaloux que le trio des trois femmes : Ah ! que j’aime ce Français ! et l’adorable romance de ténor Pendant que tout sommeille, ce serait plus que suffisant pour mériter les honneurs d’une restauration. On répète à l’Opéra-Comique un ouvrage en trois actes de M. Halévy, qui sera probablement la grande machine de guerre avec laquelle l’administration affrontera la lutte qui se prépare. En effet, la lutte sera bruyante cet hiver.

Trois nouvelles sociétés musicales, satellites de la société des concerts du Conservatoire, viennent de se former, et se disposent à convier les amateurs aux grandes fêtes de la musique instrumentale. La société de Sainte-Cécile, sous la direction de M. Seghers, qui paraît la mieux constituée des trois, commencera ses séances le mois de novembre prochain. On se demande avec anxiété dans le monde politique ce que deviendra la France en l’an de grace 1852 ? Quel sera le dénoûment de ce drame mal conçu qu’on appelle la constitution ? Et chacun s’efforce d’indiquer le remède qui pourrait guérir la France du anal qui la ronge depuis le mois de février 1848. Nous sommes étonnés que, puisqu’il s’agit de redresser les membres éclopés d’une mauvaise comédie, on ne se soit pas adressé au plus grand médecin dramatique de notre pays, à M. Scribe. Que deviendrait la France dramatique, si M. Scribe venait à mourir ? La question vaut la peine d’être posée, car, à l’heure qu’il est, on répète M. Scribe au Théâtre-Français, à l’Opéra, à l’Opéra-Comique, au Gymnase !… hommes d’état, qui cherchez une solution à l’imbroglio républicain qu’on nous fait, adressez-vous donc à M. Scribe, qui a des recettes pour toutes sortes de pièces mal venues !



  1. Moniteur du 21 juillet 1849.
  2. 2 vol. petit in-4°, New-York, George Putnam, et Londres, Rich.Bentley.