Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1869

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Chronique n° 900
14 octobre 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1869.

Que se passe-t-il donc en France ? que veut-on et où pense-t-on aller ? On ne peut pas dire le contraire, les affaires du temps vont un peu à la diable. Gouvernement et opposition sont pris d’une émulation singulière de décousu, et ne s’entendent sans le vouloir que pour se rendre mutuellement des services meurtriers, dont la France en définitive paie les frais. Le gouvernement fait de son mieux les affaires de l’opposition, et l’opposition à son tour, par une réciprocité touchante, fait à merveille les affaires du gouvernement. Quand l’un commet une faute, l’autre se hâte au plus vite de répondre par une faute plus grande encore, probablement pour rétablir l’équilibre. De cette façon, on est quitte des deux côtés ; mais on piétine dans le vide ou dans l’incohérence, sans avancer, sans rien faire, en laissant les esprits s’aigrir et les choses se compliquer. On a cru un peu trop à l’influence calmante de la saison, on s’est mis en vacances : on n’a eu ni le repos ni l’activité régulière, on s’est donné tout au plus les ennuis d’une petite agitation d’automne qui ne sert à rien, et qu’on aurait bien pu éviter.

Il est assurément difficile en effet d’imaginer une affaire plus étrangement conduite que cette question de la réunion du corps législatif, qui traîne encore dans toutes les polémiques, et que les journaux mâcheront en grondant jusqu’à la dernière minute. Qu’y avait-il de plus simple ? Il y avait eu une prorogation sur l’opportunité de laquelle les opinions ont différé, et qui dans tous les cas ne pouvait être que temporaire, puisque l’objet précis de la session de juillet n’était point atteint. On avait fait depuis un sénatus-consulte qui réorganise les institutions et les pouvoirs en infiltrant la liberté dans un régime créé par l’omnipotence et pour l’omnipotence. Tout se trouvait changé. La conduite la plus simple et la plus naturelle aussitôt après lé sénatus-consulte, c’était, à ce qu’il semble, de reprendre immédiatement la session extraordinaire interrompue, d’en finir avec la vérification des pouvoirs, d’établir le corps législatif dans sa situation nouvelle, de faire en un mot acte de bonne volonté, sauf à renvoyer, si on le voulait, à une grande session d’hiver les questions qui découlent de l’œuvre même du sénat, qui sont le complément nécessaire des récentes transformations constitutionnelles. Rien n’était plus logique et plus avouable. Pas du tout : on s’est cru dans un temps ordinaire, on a paru s’endormir, on a laissé se prolonger une situation indécise sans se préoccuper des impatiences de l’opinion, et, comme le gouvernement venait de perdre l’occasion d’une habile initiative, l’opposition de son côté ou du moins une fraction de l’opposition s’est hâtée de se montrer tout aussi peu prévoyante en se précipitant tête baissée dans une campagne stérile ou périlleuse, qui ne pouvait la conduire qu’à l’impuissance ou à l’insurrection. L’opposition s’est armée d’un article équivoque d’une constitution en détresse ; elle a fait de la réunion du corps législatif à jour fixe une question de vie ou de mort, elle a donné des rendez-vous au palais Bourbon pour le 26 octobre, et en fin de compte elle a provoqué des passions qui ne demandent pas mieux que d’accepter des rendez-vous et de saisir des prétextes. Le gouvernement a été réveillé par le bruit, nous le croyons bien : il a compris, un peu tard que le moment était venu de prendre un parti ; mais comment a-t-il répondu à cette agitation qu’il voyait monter autour de lui, qui menaçait de faire du 26 octobre un jour de conflit ? Il n’a dit ni oui ni non, il a cédé et il n’a pas cédé ; il a résisté en éludant la date fatidique, et, tout en ajournant au 29 novembre la réunion du corps législatif, il a visiblement transigé en publiant dès aujourd’hui le décret de convocation.

C’était une faute de plus, c’était disputer sur quelques semaines et obéir à une inspiration de fausse susceptibilité. Cependant le jour était fixé, c’était l’essentiel. Dès ce moment, l’opposition, mieux inspirée, aurait dû voir qu’elle n’avait plus qu’à s’arrêter en laissant au gouvernement la responsabilité d’une résolution tardive et d’un ajournement peu politique, qu’elle n’avait désormais qu’à se retrancher dans le sentiment de sa force en se réservant de relever la question en plein parlement. Par le fait, c’est bien ce qui a eu lieu, et la manifestation du 26 octobre perd chaque jour du terrain ; elle est d’avance découragée et désavouée par tout ce qu’il y a en France d’esprits sensés et prévoyans, plus préoccupés de servir utilement la cause libérale que de préparer des journées révolutionnaires. On ne peut se dissimuler néanmoins que les promoteurs de cette manifestation ont opéré leur retraite un peu en désordre et en maugréant. Ils ne se sont pas décidés avec une complète spontanéité à se désister de leur futur serment du jeu de paume. En dégageant leur initiative personnelle, ils laissent derrière eux l’effervescence qu’ils ont allumée, et c’est ainsi que de faute en faute on en est venu de part et d’autre à cette extrémité singulière, où le gouvernement est bien obligé de céder à demi en se donnant encore des airs de résistance, où l’opposition a de la peine à retenir une agitation qu’elle a fomentée, qui en se prolongeant serait désormais sans objet, qui ne serait plus que déplorablement compromettante, si elle devait aboutir à quelque sanglant et inutile conflit. Nous ignorons naturellement si, malgré tout, le 26 octobre il y aura quelque chose, comme on le dit, si le bon sens recevra cette grossière insulte d’une tentative dont la liberté serait la première à souffrir ; nous ne savons pas si ce jour-là, comme on le prétend, M. Raspail enverra aux ministres une sommation par huissier pour les contraindre à venir s’expliquer avec lui, et si cent mille hommes partiront en procession de la colonne de la Bastille pour se rendre sur la place de la Concorde. À vrai dire, nous croyons qu’il n’y aura rien, que la journée se passera dans l’attente de ce qui ne viendra pas. Ce que nous savons bien, c’est que dans notre pays il y a une persévérante et dangereuse manie : c’est le besoin de tout pousser à l’extrême, de voir jusqu’à quel point la corde peut se tendre sans casser. On cherche les émotions et les excitans, on aime le péril et les questions suspendues à un fil. Vous vous souvenez de cette habitude qu’ont les enfans batailleurs de tracer une ligne et de se défier mutuellement de la dépasser : ce sont de jeunes politiques ; mais après tout ce n’est plus un jeu d’enfans quand il s’agit du sang et des libertés d’un pays.

Les défis puérils ou violens ne servent à rien. La vérité est qu’à travers cet épisode, qui en est encore à se dérouler sous la forme d’un roman épistolaire, — car tout le monde écrit des lettres, c’est par lettres maintenant que se fait la politique, — à travers cet épisode on peut voir se dessiner toute notre vie intérieure avec ses conditions essentielles, ses difficultés et ses périls. Cette menace de manifestation pour le 26 octobre n’est qu’une de ces lueurs qui éclairent les profondeurs d’une crise publique. Qu’on laisse de côté les fantasmagories de ceux qui ne voient dans la politique que des coups de théâtre ; restons dans la vérité. Aujourd’hui comme hier, nous sommes en face d’une situation des plus graves ; nous avons devant nous une œuvre nécessaire, pressante, assez simple en apparence et au fond très compliquée. Il faut enfin que le pays, après toutes les expériences que les événemens lui ont infligées, arrive à être maître de lui-même, à diriger ses affaires et à se gouverner ; il faut que la liberté, une liberté vraie, sérieuse et pratique, pénètre dans les lois comme dans les mœurs, dans l’organisation publique tout entière. C’est le mot d’ordre universel aujourd’hui. Il s’agit seulement de savoir comment le but sera atteint, dans quelle mesure chacun peut et doit concourir à l’œuvre commune. Ce qui n’est point douteux, c’est que deux choses également puissantes, également significatives, se font jour à travers tous les débats confus qui s’agitent, et créent des responsabilités très diverses. Le pays a incontestablement son idée fixe, il veut marcher, il veut s’émanciper dans sa vie intérieure, il se sent en état de prendre la direction de ses destinées ; mais en même temps il veut, autant que possible, éviter une révolution, il a une répugnance visible pour tout ce qui ressemble à une perturbation matérielle. La responsabilité du gouvernement consiste à ne pas méconnaître la nécessité de cette œuvre d’affranchissement intérieur, qui est désormais la seule politique possible ; la responsabilité des partis consiste à tenir compte des répugnances du sentiment public pour des révolutions violentes.

C’est la liberté que veut la France, ce n’est pas un bouleversement qu’elle poursuit. Sans doute les révolutions ont eu leur époque de popularité. Aujourd’hui ces illusions sont passées. On sait par de dures expériences ce qui en est. Les intérêts se sont multipliés et disséminés dans toutes les classes. La vieille société est devenue une société nouvelle qui n’est point certainement arrivée à la perfection, mais qui a désormais, si elle le veut, tous les moyens de réaliser en elle-même les progrès désirables. On en vient à juger les choses avec plus de sang-froid. Une révolution, elle peut toujours éclater sans doute, si l’on commet assez de fautes pour la rendre inévitable. En réalité, à quoi servirait-elle ? Elle ne ferait que compromettre une fois de plus cette liberté que nous poursuivons de nos vœux et de nos efforts. Elle nous rejetterait dans la vieille ornière, tout serait à recommencer. Six mois seraient à peine écoulés, que tous les déchaînemens auraient produit leur effet ordinaire. Une réaction nouvelle se montrerait à l’horizon, et qui sait si encore une fois nous ne reprendrions pas notre chemin tambour battant vers quelque dictature inconnue pour retrouver la sécurité ? Le pays a parfaitement l’instinct de cette situation, il comprend très bien qu’une révolution ne résoudrait rien, et c’est ce qui fait que cette agitation poursuivie depuis quelques jours n’est qu’une expression très grossie, très infidèle, du vrai sentiment public. On a beau parler au nom du peuple, faire apparaître le peuple partout, signifier la volonté du peuple. Le peuple reste assez froid, il garde son feu pour une meilleure occasion. Les promoteurs obstinés des manifestations se rendent bien un peu compte aussi de ce que sent le pays, et c’est ce qui fait que les plus intelligens reculent ; ils ont raison, cette marque de sagesse, sans être très spontanée et très volontaire, est encore une façon d’hommage au bon sens public. En définitive, la vraie moralité de cette agitation des dernières semaines, c’est que le pays est à coup sûr impatient de voir le corps législatif réuni, les institutions nouvelles sérieusement appliquées, mais qu’il est beaucoup moins pressé de se jeter dans une révolution violente, et ce serait certainement désormais la folie la plus caractérisée de continuer à donner le signal d’un conflit qui ne pourrait que fournir des prétextes de répressions et de réactions nouvelles. C’est là ce qu’on peut justement appeler la question de responsabilité pour les partis.

La responsabilité sérieuse du gouvernement d’un autre côté, ce serait sans aucun doute de méconnaître ce sentiment public énergique qui ne répudie les expédiens révolutionnaires que parce qu’il a la confiance de voir s’accomplir plus sûrement et plus efficacement dans la paix intérieure la transformation libérale qui est commencée. Nous croyons parfaitement inutile de mettre sans cesse en suspicion les intentions de ceux qui ont le pouvoir entre leurs mains, et quand il n’y aurait que la liberté à peu près absolue dont jouit actuellement la presse, dont elle use jusqu’à la dernière limite, ce serait assurément une marque d’assez bonne volonté de la part de ceux qui ont à leur disposition des lois dont ils pourraient se servir. Le gouvernement, nous en sommes convaincus, ne garde aucune arrière-pensée sérieuse de réaction. Maintenant, dit-on, les ministres vont se rendre à Compiègne, où l’empereur s’est transporté, pour préparer auprès du chef de l’état les projets qui devront être présentés au corps législatif. Malheureusement ce n’est pas tout de laisser parler les journaux et de préparer silencieusement des lois pour le corps législatif. Le plus grand danger, c’est cette intermittence d’action et cette incertitude apparente qui laissent place à toutes les suppositions, qui font croire à une monotone lenteur de délibération et de résolution, lorsqu’il y a immensément à faire. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est raviver partout l’impulsion, reconstituer le pays à tous les degrés de la hiérarchie. Il n’y a point à se bercer d’illusions, le pouvoir discrétionnaire est usé à tous les degrés, et ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’on finit par s’apercevoir qu’il n’avait pas même l’efficacité qu’il s’attribuait, — qui pouvait passer à la rigueur pour une compensation de l’omnipotence. Nous connaissons un département où s’est passé récemment un fait curieux. Le préfet, dans un mouvement de zèle, avait voulu se rendre compte de la situation des communes, de leurs revenus, de la nature et du mode d’administration de leurs biens. Il avait rassemblé les renseignemens les plus authentiques, il s’était armé de chiffres, et le jour de la réunion du conseil-général il se présentait en homme sûr de lui-même, plein de confiance dans l’heureux effet qu’allait produire cette intéressante communication. À mesure qu’on avançait dans la lecture, ce fut dans le conseil une stupéfaction universelle, un feu croisé de réclamations. Les représentans cantonaux ne s’y reconnaissaient plus. Tout était brouillé, la vérité officielle n’était qu’une vérité de fantaisie. Il se trouvait simplement que des communes riches étaient représentées comme n’ayant rien, que d’autres communes assez misérables étaient notées comme possédant des propriétés et des revenus d’une certaine importance. Bref, il a fallu réparer cette bévue involontaire d’un préfet pris au piège de sa propre statistique, se mettre à une nouvelle enquête pour avoir des données moins incertaines, et ce qui se passe dans un département doit se passer dans beaucoup d’autres.

Ainsi voilà une autorité considérable, organe du gouvernement le plus centralisé du monde, concentrant dans ses mains tous les ressorts administratifs, nommant les maires, disposant de tous les intérêts des municipalités, et ne connaissant pas même au juste les ressources des communes placées sous sa tutelle, — tant le pouvoir discrétionnaire finit par s’engourdir, par être trompé lui-même quand il agit dans le silence, en dehors de tout concours actif du pays, de tout contrôle efficace ! Ce n’est là qu’un point de l’organisme administratif, et il y en a bien d’autres. Rien ne serait plus dangereux désormais que les palliatifs et les semblans d’hésitation. La pire des choses serait d’avoir donné la possibilité de sonder le mal, la liberté de le signaler, et de s’arrêter au seuil de la voie de réforme qu’on a ouverte par le sénatus-consulte du 6 septembre. Il ne suffit plus que le gouvernement médite sur ce qu’il fera, il faut qu’il mette la main à l’œuvre ; il ne suffit pas même qu’il soit sincère, il faut qu’il le paraisse. Ce n’est pas assez qu’il ait abdiqué théoriquement l’omnipotence, il faut que la politique tout entière, dans ses inspirations, dans ses procédés, se plie aux conditions de ce régime nouveau. D’où vient que ce qui a été accompli depuis trois mois n’a pas toujours produit l’effet qu’on en attendait ? C’est que le gouvernement, — sans aucun calcul, nous voulons le croire, — s’est trop souvent donné l’air de marcher de mauvaise grâce, de ne faire les choses qu’à moitié. Lorsque Napoléon Ier, à bout de moyens dictatoriaux et sentant le besoin de rajeunir son pouvoir pendant les cent jours, fit l’acte additionnel, cette image anticipée du dernier sénatus-consulte, il hésitait, lui aussi, il disputait les concessions, et aussitôt que l’acte additionnel fut connu, la première impression du public fut fort équivoque. Le lendemain, se retrouvant avec Benjamin Constant, le confident inattendu de ses velléités libérales, l’empereur lui dit : « Eh bien ! la constitution nouvelle ne réussit pas dans l’opinion publique… » Benjamin Constant répliqua : « C’est qu’on n’y croit pas assez ; faites-la exécuter, sire, et on y croira… Quand le peuple verra qu’il est libre, qu’il a des représentans, que vous déposez la dictature, il sentira que vous ne vous jouez pas de sa souveraineté. » L’empereur devint songeur, puis il finit par dire : « Au fait, vous avez raison ; quand le périple me verra agir ainsi, me désarmer du pouvoir absolu, il me croira peut-être plus sûr de ma force. C’est bon à tenter. » L’empereur ne se préoccupait guère sans doute de pousser à bout l’expérience, et dans tous les cas il n’eut pas le temps de l’essayer. D’autres sont en mesure de la tenter, et après tout l’argument le plus décisif en faveur de cette politique, c’est qu’il n’y en a pas d’autre. Il est évident en effet que le gouvernement ne peut plus se dérober à ces nécessités nouvelles qu’il a lui-même contribué à rendre plus impérieuses. C’est là que l’a responsabilité deviendrait sérieuse pour lui.

S’il y a une chose claire dans cette confusion où s’agitent tant d’arrière-pensées discordantes, c’est qu’à une situation nouvelle il faut un parti nouveau groupé, organisé, fait pour être le guide d’un mouvement qui est libéral sans être révolutionnaire. Jusqu’ici, on peut dire que la politique de cette situation nouvelle est restée à l’état d’instinct dans le pays ; le moment est venu où elle doit en quelque sorte se personnifier dans ce qu’on pourrait appeler le parti de l’action libérale, et la formation de ce parti est doublement nécessaire, si l’on veut sortir enfin de la pénible transition où nous nous débattons depuis quelques mois. On a déjà plus d’une fois reproché au chef de l’état de ne point appeler au pouvoir des hommes faits pour être la personnification frappante de la politique nouvelle aux yeux du pays, et on a sans doute raison à un certain point de vue. En définitive cependant, où prendrait-il ces hommes ? Il en existe, nous n’en doutons pas, il s’en produira, nous en avons la confiance : ceux dont le nom est murmuré quelquefois et même hautement signalé sont des hommes de capacité ou d’expérience qui entreraient avec honneur dans une combinaison sérieuse ; mais enfin, disons la vérité, ces hommes mêmes, si honorables qu’ils soient, ne seraient encore qu’une transition, parce qu’ils n’auraient pas derrière eux un groupe puissant, compacte, prêtant à ce gouvernement nouveau l’autorité d’une forte agrégation morale et politique. La première condition, c’est donc l’organisation de ce parti de l’action libérale avec lequel le gouvernement sera bien obligé de compter. Il y a une autre raison plus sérieuse encore peut-être pour que le parti libéral se forme définitivement, c’est qu’en vérité, si les choses vont ainsi, nous sommes menacés de rouler d’ici à peu dans l’incohérence absolue.

Ce n’est plus un mouvement politique, c’est un déchaînement où chacun se hâte de prendre date et de lever son drapeau, où les plus obscurs se réveillent chefs d’opinion, organisateurs de manifestations, promoteurs de délibérations, et où, sous prétexte de revendiquer la liberté, les passions les plus extrêmes, les ressentimens et les orgueils les plus implacables entrent sur la scène avec leurs bruyantes bravades, comme si le gouvernement, la société, le monde, leur appartenaient. Que voulez-vous que la nation voie dans tout cela ? À quoi voulez-vous qu’elle se rattache ? Sans doute le suffrage universel, par l’extension qu’il donne à la vie publique, et la situation actuelle elle-même, par sa nouveauté, comportent un certain décousu dont il ne faut pas s’étonner. D’un autre coté, nous ne contestons nullement aux énergumènes jeunes et vieux le droit de divaguer à leur aise, de sonner le tocsin tous les soirs et tous les matins, d’assurer que le monde ne vit que par eux. Ils sont libres ; mais c’est une raison de plus pour que dans cette confusion assourdissante un vrai et large parti libéral s’organise et s’affirme, faisant face au gouvernement, s’il le faut, et se distinguant aussi des déclamateurs révolutionnaires, leur opposant au besoin une barrière, offrant au pays la garantie d’une direction qui sauvegarde sa sécurité et ses intérêts. Les fanatiques ont le droit de mettre leur république au-dessus de tout, même au-dessus de la liberté ; c’est aussi apparemment le droit du parti libéral de mettre la liberté au-dessus de la république, et ce n’est pas seulement son droit, c’est la raison même de son existence, c’est sa force.

La raison d’être du parti libéral en effet, c’est de distinguer la liberté de la révolution, le progrès réel des vaines perturbations, non-seulement dans la politique proprement dite, mais encore dans toutes ces questions dangereusement envenimées qui mettent aux prises le salaire et le capital, les chefs d’industrie et les ouvriers. Malheureusement ces questions ne chôment plus, et elles se traduisent en grèves incessantes. Elles viennent de renaître dans le bassin de la Loire, où elles s’agitaient il y a quelques mois et où elles provoquaient le plus triste conflit. Plus tard, la grève s’est mise à Lyon, récemment elle a paru à Elbeuf parmi les filateurs de coton. Hier encore, dans l’Aveyron, à Aubin, une agitation ouvrière se manifestait à l’improviste, et aboutissait aussitôt aux plus tristes scènes. Là aussi, comme à la Ricamarie au mois de juin, une collision sanglante a éclaté entre les ouvriers et la force armée. Des hommes sont tombés pour ne plus se relever. Il y a eu des victimes innocentes ; des femmes et des enfans ont péri. Quatorze morts, plus de vingt blessés, c’est le bulletin funèbre de cette cruelle échauffourée. La difficulté ne reste pas moins tout entière. C’est la fatalité de ces douloureuses questions d’être mal engagées, d’être dénaturées par ceux qui s’en emparent comme d’un levier d’action. On veut confondre des choses qui ne font que rendre le problème insoluble, on veut mêler une question sociale, politique, et une question d’industrie, de salaire. On veut, par des organisations occultes, internationales, enrégimenter les ouvriers de tous les pays, les conduire à l’amélioration de leur condition en passant par la république européenne, par le collectivisme, par tout ce qu’on a vu et entendu à Bâle. Il en résulte que les intérêts vrais de tous ceux qui vivent de leur travail disparaissent dans ces confusions désastreuses qui n’aboutissent qu’à une paralysie de l’industrie, à un malaise universel dont les travailleurs eux-mêmes sont naturellement les premières victimes. Que les ouvriers soient animés de l’ambition d’assurer le bien-être à leurs familles, d’arriver par l’équité, par des garanties nouvelles, à un état meilleur, rien n’est assurément plus légitime. C’est à eux surtout de voir s’ils ne compromettent pas leurs intérêts les plus chers par ces grèves et ces coalitions qui sont devenues la plaie envenimée de l’industrie contemporaine. Il y a peu de temps, un homme qui a été ouvrier et qui habite Grenoble, si nous ne nous trompons, M. Nicollet, écrivait sur les grèves un opuscule sensé, plein de faits et de connaissances pratiques. Il montrait que les coalitions, résultat d’une loi d’habileté politique et d’ignorance, n’étaient qu’une guerre autorisée, légale, acharnée, entre patrons et ouvriers, conduisant inévitablement à un trouble incessant dans la production, à l’impossibilité pour bien des chefs d’industrie de soutenir la concurrence dans des conditions si précaires, à la prédominance des brouillons et des audacieux, des meneurs politiques, sur les ouvriers laborieux et honnêtes. Et en définitive quelle est la conséquence ? Certaines industries émigrent. Bâle, Zurich, la Belgique, profitent des souffrances de la fabrication française. L’Angleterre a bénéficié des grèves parisiennes, des grèves lyonnaises, des troubles de Roubaix. Les coalitions ne sont point assurément la seule raison des perturbations récentes du travail français ; elles en sont une cause essentielle. Elles ne sont pas seulement une déperdition de forces et d’intérêts pour les ouvriers, elles atteignent la puissance de la France dans une de ses plus vivaces racines. Voilà comment elles se rattachent encore à la politique, mais non comme l’entendent les réformateurs de l’Association internationale, et c’est pourquoi aussi elles devraient être, de la part du gouvernement et du parlement, unis dans une même pensée, l’objet d’une large, d’une sincère et sérieuse enquête.

Nous n’avons pas encore notre corps législatif, qui reste ajourné au 29 novembre. L’Angleterre n’a pas non plus son parlement, qui ne doit se réunir que plus tard, et qui, après avoir résolu l’an dernier la question religieuse d’Irlande, trouvera toute palpitante la question agraire. L’Italie ne sait pas à quel moment précis ses chambres seront convoquées, et en attendant elle semble atteinte du mal d’une crise ministérielle vaguement pressentie. Pour ces pays, les vacances politiques ne sont pas terminées ; elles sont finies en Allemagne, où l’activité parlementaire se réveille. Après les chambres du grand-duché de Bade, ce sont les chambres saxonnes qui se sont réunies à Dresde il y a quelques jours, et après le parlement de Dresde c’est le parlement de Berlin qui entre en session, inauguré par un discours du roi Guillaume. C’est le privilège de cette vie publique de parlement de dissiper les fantômes, d’en finir avec tous les bruits qui se propagent dans le silence, avec ces rumeurs inquiétantes qui font leur chemin pendant que la politique officielle semble se reposer. Le fait est qu’après bien des frémissemens belliqueux il n’y a plus en Allemagne que des apparences et des signes de paix. Le voyage du prince de Prusse à Vienne et l’accueil qu’il a reçu sont sans doute un de ces symptômes pacifiques ; mais c’est surtout dans ce commencement de vie parlementaire sur plusieurs points d’Allemagne qu’on sent l’apaisement et, pour mieux dire, l’ajournement presque indéfini des questions qui pourraient rallumer les conflits en Europe, dont on se faisait naguère encore un épouvantail. À Dresde, le discours du roi de Saxe atteste pleinement l’intention de ne rien tenter contre les traités, de ne se dérober en aucune façon aux obligations fédérales qu’on a acceptées, aux liens par lesquels on s’est attaché à la Prusse ; mais il atteste aussi bien clairement la volonté de ne rien faire de plus, de défendre l’autonomie saxonne dans son intégrité. À Bade, d’où l’on eût dit qu’allait partir le signal de la grande crise, tout finit par des explications très pacifiques, peu compromettantes, échangées entre un membre du parlement, le comte de Berlichingen, et le ministre des affaires étrangères, M. de Freydorf. Il est bien clair aujourd’hui que la fusion de Bade dans la confédération du nord était moins avancée qu’on ne le disait, et M. de Berlichingen assure même qu’elle ne serait rien moins que populaire dans le pays, qu’on veut bien entrer dans une Allemagne grande et unie, mais qu’on ne veut pas de la prussification. Au fond, qu’a répondu M. de Freydorf lui-même ? Il a dit à peu près qu’une confédération des états du sud était difficile, que l’entrée dans la confédération du nord n’était pas possible en ce moment, qu’il y avait plus d’un moyen d’établir un lien national entre les deux grandes fractions de l’Allemagne, et qu’en fin de compte on n’avait rien fait jusqu’ici pour hâter la solution. Tour cela permet de respirer sans avoir trop à craindre pour un avenir prochain. Quant au discours du roi Guillaume, il a été assurément des plus pacifiques, et il a été particulièrement pacifique en ce sens qu’il a surtout parlé aux chambres prussiennes de l’embarras des finances, du déficit, de la nécessité d’y pourvoir par de nouveaux impôts. C’est la carte à payer des annexions et des armemens démesurés. Il n’y a rien au monde qui conseille la paix comme le déficit et la nécessité de nouveaux impôts. La Prusse en est là pendant que M. de Bismarck continue à se reposer dans sa solitude de Varzin. L’Europe peut donc se rassurer, elle n’est menacée d’aucune complication prochaine ; mais combien de temps durera cette phase de sérénité et de paix ?

Ce n’est pas en Espagne que l’horizon est aussi dépouillé de nuages. L’Espagne n’a point la guerre étrangère, il est vrai, elle a la guerre civile. C’était assez facile à prévoir. Il y a longtemps que le parti républicain se prépare à la lutte, et, comme il avait peu de chances de triompher par l’action régulière de l’opinion, il ne pouvait pas tarder à lever le masque ; il n’y a pas manqué. Depuis quinze jours, l’insurrection se promène un peu partout, en Catalogne, en Aragon, à Valence, en Andalousie, ayant à sa tête quelques-uns des députés républicains, coupant les chemins de fer et les télégraphes. En Andalousie et en Catalogne, l’insurrection semble à peu près vaincue ; à Saragosse, elle a livré un combat sanglant et meurtrier ; à Valence, elle tient encore, et il va falloir un véritable assaut pour reprendre la ville. Le premier mouvement du ministère a été naturellement, comme toujours, de demander la suspension des garanties constitutionnelles, en d’autres termes de s’armer de la dictature. Naturellement aussi ceux des députés républicains qui restaient encore dans les cortès ont profité de la circonstance pour quitter l’assemblée en protestant. Maintenant la question est remise au sort des armes, et voilà comment les républicains espagnols servent l’Espagne et la liberté ! Si grave que paraisse ce mouvement, si acharnée que soit la lutte, partout où se heurtent insurgés et soldats, le dénoûment sera sans doute encore une fois favorable au gouvernement de Madrid. L’insurrection républicaine ne sera probablement pas plus heureuse que ne l’a été, il y a deux mois, l’insurrection carliste. Les députés qui ont quitté l’assemblée pour courir aux armes, et qui ne reviendront plus sans doute au cortès, en seront pour les frais d’une triste campagne ; vaincus, ils auront à supporter le poids de leur défaite. Le gouvernement en sera-t-il plus fort ? L’assemblée ne se trouvera-t-elle pas singulièrement affaiblie par la retraite d’un si grand nombre de ses membres ? Et dans cette situation les pouvoirs de l’Espagne auront-ils une autorité suffisante pour trancher les questions qui restent à résoudre ? Voilà les difficultés qui s’élèvent même dans un succès. La république aura cessé d’être une menace ; la monarchie s’en portera-t-elle mieux au-delà des Pyrénées ?

La politique aujourd’hui, ce n’est plus seulement le drame tourbillonnant des passions et des ambitions se disputant l’influence, ce n’est plus seulement un changement de ministère ou un changement de constitution ; la politique, c’est aussi tout ce qui agrandit en quelque sorte la vie morale et matérielle des peuples par ces voies nouvelles ouvertes à travers les mers et à travers les continens. Le sultan et le khédive en étaient, il y a peu de temps, à se disputer sur leurs rapports et sur leurs droits dans le gouvernement de l’Égypte. S’ils n’en ont pas fini, ils sont bien obligés de mettre momentanément une sourdine à leur conflit pour laisser passer un événement qui se prépare, et qui peut être d’une bien autre importance pour le commerce du monde, l’inauguration prochaine du canal maritime de l’isthme de Suez. Déjà tout se dispose pour cette fête, à laquelle sont conviés des représentans de tous les pays. Têtes couronnées et simples curieux se mettent en mouvement. L’impératrice des Français est partie, et a fait une première station à Venise, où l’on a fort illuminé pour elle. Le prince de Prusse, qui était ces jours derniers à Vienne, et qui passe aussi à Venise, suit de près l’impératrice. Le prince Amédée de Savoie, avec ses navires italiens, cingle vers l’Orient, et voici un personnage inattendu. L’empereur d’Autriche, dit-on maintenant, veut, lui aussi, être de la fête. Il n’a pu résister au plaisir de se trouver là où sera l’impératrice des Français. Encore un mois, tout sera prêt, tout le monde sera rendu. L’escadre des princes entrera pavillon déployé et au signal convenu dans le canal. L’impératrice Eugénie aura le commandement à bord de l’Aigle, et marchera en tête du cortège. Ce sera fort beau. L’isthme de Suez a toujours eu le privilège de faire un peu de bruit ; il le méritait, et rien n’a été négligé pour lui assurer cette fortune jusqu’au bout.

C’est assurément une grande œuvre de plus qui va s’inaugurer, et ce serait une singulière injustice de méconnaître ce qu’il a fallu d’habileté, d’énergie, pour vaincre les obstacles de toute sorte. Il y a dix ans à peine, comme le raconte l’auteur d’une récente Histoire de l’Isthme de Suez, M. Olivier Ritt, le premier coup de pioche était donné sur la plage où s’est élevée depuis la ville de Port-Saïd, aujourd’hui les flots de la Méditerranée et de la Mer-Rouge vont se mêler dans ce canal ouvert à l’activité des peuples. Le problème est-il désormais complètement résolu, le but qu’on poursuivait est-il atteint parce qu’une flottille de princes va naviguer à travers l’isthme égyptien ? Voilà la question nouvelle. Il s’agit maintenant de savoir ce que sera ce canal de Suez comme opération financière, quelle influence précise il exercera sur le trafic du monde, sur les relations de l’Europe et des Indes. En définitive, le canal de Suez, qui ne devait coûter d’abord que 200 millions au plus, a jusqu’ici absorbé près de 400 millions, en y comprenant le dernier emprunt, pour lequel le corps législatif a autorisé exceptionnellement une loterie, et l’indemnité de 84 millions payée par le vice-roi pour des rétrocessions de terrains ou des modifications du contrat primitif ; il a nécessité des recours au crédit sous plus d’une forme, des combinaisons qui placent l’entreprise dans des conditions au moins difficiles. Rapportera-t-il en proportion de ce qu’il a coûté ? Sans doute le canal de Suez est une affaire d’avenir qui finira par surmonter les crises qu’elle aura encore à traverser. Il rapporterait tout ce qu’on se promet, si, par le fait même de l’inauguration qui se prépare, il pouvait changer les courans du commerce, s’il devait forcément attirer à lui la partie la plus considérable du transit entre l’Europe et l’Inde ; mais c’est là justement la question. Le grand commerce aura de la peine à se détourner de la route ordinaire, même avec l’avantage d’une notable abréviation, parce que la navigation à voile est à peu près impossible pendant une partie de l’année dans les mers qui conduisent à Suez. Il restera la navigation à vapeur, qui par sa nature ne peut suffire à ce grand commerce, et qui est d’ailleurs évidemment trop coûteuse pour toute une catégorie de marchandises. Il n’est pas même certain que beaucoup de voyageurs venant de l’Inde ne préfèrent à la navigation du canal le chemin de fer qui traverse l’isthme, et qui sait si dans un temps peu éloigné on ne verra pas se réaliser ce projet gigantesque dont on parlait récemment comme d’une chose possible, le projet d’une grande voie ferrée allant de l’Europe vers l’Inde à travers la Perse ? Ce jour-là, l’isthme de Suez aurait évidemment un rude concurrent, qui trancherait la question du grand commerce et de la grande navigation. Ce serait une révolution nouvelle dans les communications générales, de sorte que ce canal, œuvre si intéressante d’ailleurs, pourrait rester une affaire plus brillante que productive.

À qui profitera ce canal de Suez, qui, en réalité, n’est plus aujourd’hui qu’un incident dans le travail contemporain d’extension et de renouvellement des communications générales ? Il profitera certainement à tout le monde, il concourra à un mouvement d’intérêts dont il recueillera lui-même l’avantage. Il serait curieux cependant que la France, par qui l’œuvre s’est accomplie, dût y gagner moins que d’autres pays. Ce n’est pas d’aujourd’hui, on le sait bien, qu’une lutte singulière est engagée, que les esprits sont en travail, en Italie et en Allemagne comme en Angleterre, pour détourner de la France ce grand courant de commerce qui relie l’extrême Orient à l’Europe, et ces jours derniers on annonçait comme le fait le plus simple que la malle des Indes, cessant de prendre la voie de Marseille, passerait désormais par Brindisi. C’est un premier pas. La malle des Indes n’évite pas encore tout à fait la France, elle prend la voie du Mont-Cenis ; mais on ne s’arrêtera pas là évidemment. L’étude d’une route nouvelle se poursuit avec activité. L’Angleterre fait reconnaître la ligne qui pourrait offrir le plus d’avantages. Des négociations ont été ouvertes entre l’Italie, l’Allemagne et la Suisse pour une nouvelle percée des Alpes par le Saint-Gothard. Des travaux d’une certaine importance s’exécutent dans le port de Brindisi. Il s’agirait d’établir la communication nouvelle par Brindisi et Ostende. Si ce n’était qu’un service de dépêches, le passage de la malle des Indes, ce ne serait rien ; mais c’est par le fait tout un déplacement possible des courans commerciaux qui s’accomplirait au désavantage de la France, et de Marseille particulièrement. C’est une lutte engagée, et Marseille, par son port, par ses aménagemens, par les ressources qu’elle offre au commerce, est encore de force à soutenir le combat, si elle est secondée, si l’administration des postes se hâte de régulariser et d’activer ses communications, si nos chemins de fer n’hésitent pas à réformer leurs tarifs. Ce n’est pas moins un spectacle curieux que ce mouvement universel, et lorsque nous nous agitons dans de vaines querelles, lorsque des esprits violens ou futiles se montrent toujours prêts à jouer les destinées du pays, on devrait bien plutôt s’émouvoir de cette grande lutte de toutes les activités, de tous les intérêts, où la France est tenue de garder son rôle prééminent, de défendre son influence.

Dans ce mouvement universel, la mort fait toujours malheureusement son œuvre. Elle vient aujourd’hui d’étendre ses ombres sur une des intelligences les plus vives et les plus lumineuses. M. Sainte-Beuve s’est éteint après de longues souffrances. Pour la Revue, c’était plus qu’un éminent personnage littéraire, c’était un compagnon des anciens jours, un collaborateur de la première heure. Dans la longue, laborieuse et brillante carrière qu’il s’est faite, il a marqué par des traits qui ne sont qu’à lui. C’était avant tout un observateur plein de science littéraire, de pénétration et de goût, faisant de la critique comme un naturaliste, étudiant en eux-mêmes les hommes, les talens, les caractères, possédant une puissance infatigable de renouvellement qu’il poussait jusqu’au point de paraître se contredire, de se rectifier sans cesse, et qui sait si par les papiers qu’il peut laisser il ne se rectifiera pas encore du sein de la mort ? Mais dans ce travail permanent de rectification sur lui-même, il portait un goût très vif pour la vérité, surtout l’amour des lettres, cet amour qu’il a gardé jusqu’à la dernière heure, travaillant encore même quand il savait que la vie pouvait lui échapper d’une heure à l’autre. M. Sainte-Beuve n’avait rien d’un soldat, et il a fini en soldat, ferme de cœur et d’intelligence, ne rendant les armes que devant l’implacable mort, ce dernier et seul ennemi dont l’esprit ne triomphe pas. ch. de mazade.