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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1872

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Chronique n° 972
14 octobre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1872.

Faut-il que ce généreux et infortuné pays de France soit vivace et merveilleusement cloué ! Depuis deux ans, il a passé par des épreuves que pas un seul pays d’Europe peut-être n’eût supportées. Il a été dévasté, mutilé, démembré par la guerre, et il n’a pu se racheter encore complètement d’une occupation étrangère. Ce n’était pas assez des désastres militaires qui l’ont accablé, il a été menacé d’une dissolution intérieure, et il a résisté à tout, il se soutient par une sorte de miracle permanent de vitalité inépuisable. Certes, s’il y a une chose évidente, saisissante, c’est que dans cette situation, qui reste toujours si difficile, quoiqu’elle n’ait rien d’insurmontable, il n’y a qu’une politique possible, imposée par les circonstances, celle de l’union des volontés, de la trêve des partis, du désintéressement des ambitions. Non, c’est trop demander, à ce qu’il paraît, les partis ne peuvent pas se résigner. Ils sont bien obligés quelquefois de mordre leur frein, de plier sous le poids des fatalités qui les dominent, de laisser faire par d’autres ce qu’ils ne sauraient pas faire eux-mêmes. Ils se donnent un maintien modéré, il ont des momens de sagesse relative et involontaire dans les crises aiguës, en présence des difficultés trop gênantes. Qu’on leur rende une certaine paix, qu’ils croient voir déjà l’horizon s’éclaircir, aussitôt ils en profitent, ils se remuent, ils se défient les uns les autres, ils relèvent leurs drapeaux bariolés. C’est l’éternelle histoire des banquets, des manifestations, des processions qui recommence. La légitimité réclame ses droits, le radicalisme se déchaîne et s’exalte comme s’il croyait son heure déjfà venue, le bonapartisme fait des visites en France pour qu’on ne l’oublie pas. Ils font tous depuis quelque temps en vérité un bruit assourdissant.

Cependant, au milieu de tous ces partis légués et multipliés par les révolutions, il se forme par degrés un parti nouveau qui grandit de jour en jour, qui grandira encore certainement : c’est le parti de la France, de la vraie France libérale, conservatrice, laborieuse, paisible, éclairée par ses malheurs et animée du plus sincère désir de les réparer. Ceux qui composent ce parti sont de tous les rangs, de toutes les classes, de toutes les nuances d’opinions ; ils se rencontrent dans un sentiment unique, le patriotisme, et dans une volonté commune, celle de travailler d’un cœur désintéressé, d’un esprit libre, à la reconstitution du pays, sans subordonner cette œuvre nationale à une préférence, à un souvenir, à une question de drapeau ou de forme politique. On leur dit quelquefois d’un ton superbe qu’ils sont des sceptiques, qu’ils manquent de principes. Nullement, ils croient au pays, au pays seul, et ils n’ont de scepticisme que pour toutes ces forfanteries de partis aussi impuissans que bruyans. Depuis un demi-siècle, ils ont assisté à tant de défaites de ces prétendus principes par lesquels on prétend nous sauver, ils ont vu tant de régimes passer comme des ombres, qu’ils sont assez pardonnables, on en conviendra, de ne pas croire absolument à l’efficacité triomphante de ces régimes qui n’ont pas même su vivre dans des circonstances où tout leur était facile. Quand la monarchie leur promet la stabilité, ils ont bien le droit de demander quel est le genre de stabilité qu’on se flatte d’assurer, et ce que durera cette stabilité ; quand on veut les entraîner par le seul mot de république, ils ont bien le droit de savoir avant tout si ce qu’on leur offre est cette république qui enfante périodiquement les dictatures césariennes. Oui, ils ont ce droit, justement parce qu’ils mettent au-dessus de tout la France et la liberté, et, s’ils s’attachent à la situation actuelle, au gouvernement qui dirige depuis un an les affaires du pays, c’est qu’il est plus facile de décrier puérilement cette situation que de la changer, c’est que ce gouvernement de réparation, de bon sens, de prudente et honnête médiation, en empêchant tous les partis de se déchirer, laisse au moins à la France le temps de respirer, de puiser dans l’expérience de ses malheurs la force de se défendre contre tous les excès qui la menacent. C’est le gouvernement de la France en détresse, en travail de reconstitution, et le parti qui se forme sur ce terrain strictement national est le parti de la France, tandis qu’autour de ce parti et de ce gouvernement tourbillonnent étourdiment toutes ces agitations, ces manifestations, qui ne tiennent compte de rien, qui ne font parfois que rendre plus sensibles les difficultés d’une situation dont hier encore nous avions à dévorer une suprême amertume.

Qu’arrivait-il l’autre jour en effet ? Au moment oh le radicalisme en voyage se donnait des fêtes à lui-même et où un brave habitant d’Annecy rappelait avec un à-propos singulier à M. Gambetta les gloires de sa dictature, la France passait par une de ces heures de deuil où l’on devrait au moins savoir se taire, ne fût-ce que pour n’avoir pas l’air de mêler des ovations équivoques et des banalités jactancieuses à la réalité la plus cruelle. C’était tout juste le 1er octobre, et le 1er octobre était le jour des déchiremens et des séparations douloureuses dans toute l’Alsace, dans la partie de la Lorraine que nous avons perdue. La politique allemande n’a pas voulu que les Alsaciens et les Lorrains qui refuseraient de renoncer à leur vieille patrie, qui tiendraient à rester Français, pussent rester dans le pays. L’option pour la nationalité française emportait le changement de domicile réel, l’expatriation, l’abandon du foyer domestique, le sacrifice des habitudes les plus chères et des intérêts les plus sérieux.

On croyait peut-être avoir affaire à une fantaisie d’opposition momentanée, et décourager par les obstacles, par ces sacrifices qu’on imposait, l’attachement de ces malheureuses et fortes populations pour la France. On n’a réussi à rien, on n’est arrivé qu’à offrir au monde un des spectacles les plus émouvans, le spectacle de l’exode des Alsaciens et des Lorrains. Tout ce qui a pu partir est parti. Les exilés n’avaient pas attendu le 1er octobre ; pendant bien des jours, ils ont couvert toutes les routes, emportant avec eux tout ce qu’ils possédaient. Femmes, enfans, vieillards, malades, se mêlaient dans cette grande et douloureuse évasion du pays natal, de la maison de famille. Presque toute la jeunesse qui devait être prise pour la conscription six jours après a passé la frontière. L’émigration a été immense, elle atteint un chiffre de près de 200,000 personnes. La population de Metz est tombée à 20,000 habitans, sur lesquels on a trouvé 17 conscrits disposés à servir l’Allemagne. À Obernai, en Alsace, il est resté 3 conscrits ; à Bischwiller, une des villes les plus industrieuses et les plus prospères, huit grandes manufactures ont été vendues, patrons et ouvriers sont partis, 2,000 personnes ont quitté la ville. Sur 200 magistrats français qui étaient en Lorraine, il en est resté cinq ! Tous ces braves exilés ont voulu donner à la France cette marque de fidélité touchante, c’est à la France aujourd’hui de recevoir comme elle le doit ceux qui n’ont pas craint de tout sacrifier pour elle. Un fonctionnaire prussien parlait l’autre jour dans une cérémonie, à Strasbourg, du service que l’Allemagne avait rendu à l’Alsace en la « délivrant du joug des Welches ! » Le « joug des Welches, » à ce qu’il semble, n’était pas si dur pour ces pauvres Alsaciens qui, librement, volontairement, s’arrachent à la terre natale pour venir le retrouver, et ceux qui restent, ceux qu’on dit u délivrés, » ne se considèrent pas peut-être comme les plus heureux. Au fond, ils restent Français d’âme et de cœur aussi bien que ceux qui sont partis, ils ne laissent échapper aucune occasion de l’attester ; ils ne veulent pas être « délivrés, » et il faut bien que cette œuvre de l’assimilation de l’Alsace à l’Allemagne semble difficile, puisque déjà on commence à menacer les Alsaciens d’un régime exceptionnel indéfini, de la prolongation de la dictature que le prince-chancelier s’est réservée sur les « provinces annexées, » sans doute pour pouvoir mieux leur assurer les bienfaits de la « délivrance. »

Ces scènes d’expatriation populaire ont pu se passer à l’heure du siècle où nous sommes. Elles ont retenti partout, et ce ne sont pas des Français qui ont été les premiers à les raconter. Il y a des deuils que la France doit savoir porter dans son âme sans descendre à des plaintes inutiles, à des démonstrations qui ne feraient qu’aggraver le mal. Elle subit les fatalités de la guerre, on ne lui en ménage pas les rigueurs, et si de ces fatalités mêmes il résulte une situation nécessairement toujours dangereuse, ce n’est pas elle du moins qu’on peut cette fois accuser d’être la perturbatrice de la paix, du repos universel. Qu’on étouffe tous les sentimens du cœur, qu’on se borne strictement à la politique, à la froide et sévère politique : pour un homme à si vastes et à si longs desseins, qui a la prétention d’être pratique, M. de Bismarck n’a peut-être pas été aussi habile qu’il l’a cru, il s’est risqué plus qu’il ne l’a sans doute pensé. À voir les résistances qu’il rencontre et l’impression profonde que les récentes désolations de l’Alsace-Lorraine ont causée partout, en Angleterre, en Autriche, en Italie, en Suisse, il peut commencer à soupçonner que tout ne se fait pas impunément, qu’il y a des excès de prépotence qui réveillent une sorte de conscience universelle dont les protestations finissent par être un embarras pour les victorieux. M. de Bismarck a voulu refaire une Allemagne puissante par l’unité, soit ; mais il n’a pas vu qu’en faisant de la conquête l’instrument de cette reconstitution germanique, en dépassant les limites naturelles de cette œuvre par elle-même assez gigantesque, en s’abandonnant sans retenue aux tentations de la force, il créait pour cette Allemagne nouvelle un péril perpétuel. Il a voulu avoir la Lorraine et l’Alsace, il les possède aujourd’hui, il y règne en dictateur toujours armé, tandis que les esprits et les cœurs lui échappent, et déjà il en est à présenter à l’Europe des spectacles qui troublent le sentiment public, qui rappellent les grandes migrations des peuples, qui ressemblent à une dérision amère de toutes les idées de civilisation et d’humanité de notre temps.

Tranchons le mot, c’est comme politique surtout, c’est dans l’intérêt même de la sûreté, de la durée de son œuvre, que M. de Bismarck a commis une faute. Il est tombé dans le piège dont les omnipotens ont souvent tant de peine à se défendre ; il n’a pas su avoir cette habileté suprême de la modération dans la victoire et dans la puissance. On a dit plus d’une fois qu’il attachait une Vénétie au flanc de l’Allemagne nouvelle. Rien n’est plus vrai ; la Prusse est aujourd’hui en Alsace ce que l’Autriche a été autrefois en Italie, avec cette différence toutefois que l’Autriche ne prétendait pas changer la nationalité des provinces où elle régnait, qu’elle ne se proposait pas d’abolir le sentiment italien dans l’âme des habitans de la Vénétie et de la Lorabardie. La Prusse veut abolir le sentiment français en Alsace, elle s’efforce de faire disparaître tout ce qui rappelle la France dans ces pays qui ne veulent pas être allemands. Elle se livre elle-même comme une proie orgueilleuse à la fatalité des dominations qui n’ont d’autre garantie que la force. Elle se place, par un excès d’ambition imprévoyante ou par un faux point d’honneur, dans cette situation où elle est contrainte d’avoir l’œil tout à la fois sur les résistances, qu’elle ne fera qu’irriter en cherchant à les dompter, et sur la France, qu’elle croira toujours disposée à saisir les occasions de reprendre ses provinces perdues. L’Allemagne est puissante et forte, elle est en mesure de se défendre, c’est possible ; elle n’a pas moins créé un foyer d’incandescence inextinguible, en présence duquel elle s’oblige à rester armée, et en restant armée elle provoque toutes les autres puissances à se tenir sur un perpétuel qui-vive, d’autant plus que ce principe de conquête dont elle se fait le portc-drap.au, dont elle est désormais la personnification vivante, est une menace plus ou moins directe, plus ou moins dissimulée, pour tous ceux qui ont une population balbutiant un mot de langue allemande. Elle arrive ainsi à entretenir un malaise qu’elle n’est même pas maîtresse d’apaiser, à réveiller partout ce sentiment, que la paix est sans avenir, que de nouvelles luttes sont inévitables à un jour donné.

On ne s’y trompe pas en Europe, en Angleterre, en Autriche, même en Russie ; après avoir laissé l’Allemagne accomplir jusqu’au bout ses desseins de conquête en France, on se demande ce qui sortira d’une situation livrée à tant de hasards, et cette impression si vive qui s’est récemment produite au spectacle des dernières misères de l’Alsace-Lorraine n’est que le déguisement d’une prévoyance plus politique. Qu’on s’évertue encore à Berlin et dans les journaux d’Allemagne à crier sans cesse que c’est la France qui est le grand trouble-fète par ses projets de revanche, par ses armemens, ce n’est plus qu’un thème banal, l’éternelle objurgation du conquérant à l’égard de celui qu’il a dépouillé. Eh ! non, ce n’est pas la France qui peut méditer pour le moment des revanches et des guerres nouvelles, même lorsqu’elle remplit le devoir le plus simple, en s’efforçant de relever sa puissance militaire au niveau du rang qu’elle entend ne pas perdre ; c’est la Prusse qui, en amassant des fermens redoutables au cœur du continent, a préparé pour tout le monde un avenir incertain et précaire. C’est la Prusse qui a fait entrer l’Europe dans cette voie où toutes les combinaisons auciennes ont disparu sans être remplacées, où rien n’est assuré, où tous les droits, tous les intérêts se heurtent dans une sorte d’obscurité sous la surveillance de la force, dernière gardienne des sécurités en péril. Il ne s’agit pas, bien entendu, de la paix d’aujourd’hui ni même de demain. C’est une situation nouvelle qui s’ouvre pour l’Europe, qui a commencé ou qui du moins s’est aggravée par les revers, par le démembrement de notre patrie, et qui en nous laissant à tous un but national, patriotique à poursuivre, nous crée par cela même l’obligation de la prudence la plus attentive, de la réserve la plus sévère, d’une trêve permanente, indéfinie, volontaire, de toutes les dissensions et de toutes les agitations.

Eh bien ! lorsqu’il en est ainsi, lorsque les exilés de nos provinces perdues arrivent dans nos villes pour nous parler de la fidélité de l’Alsace et de la Lorraine, lorsque de toutes parts en Europe on en vient peu à peu à s’inquiéter des incohérences de cette situation générale où nous sommes, à s’apercevoir du vide laissé par la France, est-ce le moment d’offrir de notre côté le spectacle de nos divisions et de nos passions, même quelquefois de nos puérilités ? Rien de mieux à coup sûr que d’aller en pèlerinage à La Salette ou à Lourdes, si on le veut, et ceux qui font ce voyage de piété ont certes le droit de n’être point exposés aux intolérances révolutionnaires qui les ont assaillis à Grenoble et à Nantes. Ici ce n’est pas même une question d’ordre public, c’est une question de liberté de conscience sur laque le il n’y a point à hésiter. Il resterait toujours à savoir si la dévotion qui ferait un peu moins de bruit ne serait pas tout aussi méritoire, et si ces manifestations religieuses, qui ne sont pas toujours exemptes d’une certaine ostentation, où la politique ne laisse pas quelquefois de faire une certaine figure, sont absolument de circonstance. Que les républicains à leur tour, même les républicains avancés, ne dissimulent pas leurs opinions, c’est leur droit, ils en usent et ils en abusent tous les jours de façon à ne pas se laisser oablier ; mais, de bonne foi, est-ce le moment d’entreprendre avec fracas des campagnes de propagande radicale et de popularité, d’aller de ville en ville semant au passage les paroles enflammées, cherchant les banquets offerts à la vanité en voyage ? Assurément, s’il y eut jamais une campagne engagée à contre-temps, c’est celle que vient de faire M. Gambetta, et il en a été le premier puni par les mécomptes qu’il y a trouvés.

Les historiographes à la suite du radicalisme ont pu raconter de leur mieux les ovations, les pérégrinations triomphales de l’ancien dictateur. Sans doute, c’est d’un bel effet de boire des « vins d’honneur » avec les braves Suisses venus de Genève à Annecy, de se faire escorter par quelques agens municipaux ou quelques conseillers-généraux, de recevoir dans les hôtels les députations conduites par les maîtres de cérémonies de la localité. Au fond, les suivans de M. Gambetta ont pris leur propre enthousiasme pour l’enthousiasme des populations, et le prince bruyant du radicalisme a eu, chemin faisant, plus d’une déception. Les ovations étaient décidément plus médiocres qu’on ne l’a dit. Il fallait se donner du mal pour chauffer la représentation. Les « sommités du parti » n’abondaient même pas, puisqu’un soir M. Gambetta n’a pas pu trouver un complaisant interlocuteur avec qui échanger seulement un petit discours. Quant aux républicains modérés, ils se sont abstenus, et la foule allait voir le « grand citoyen » comme une curiosité, si bien que le « grand patriote » a fini par brusquer le voyage et par s’en aller faire une halte à Vevey pour méditer à l’aise sur l’éternelle comédie qui s’appelle « beaucoup de bruit pour rien ! » C’était juste. On a joué à M. Gambetta le mauvais tour de publier ses discours. Des mots, des mots, des déclamations, des excitations, et pas une idée. On a de la peine en vérité à se dépêtrer avec cette éloquence parlant de ceux qui se jettent « dans les bras de la république comme dans un port, » représentant la magistrature comme « l’arbre de couche du mécanisme social, » pour s’écrier aussitôt qu’il faut « introduire là à pleins bords le flot démocratique. » M. Gambetia s’est trompé, il n’a pas vu qu’il s’exposait à la plus dangereuse des épreuves, celle de donner sa vraie mesure, et de faire dire à tous ceux qui ont un peu de bon sens que le hasard a d’étranges caprices pour avoir fait un jour un dictateur d’un assez médiocre tribun de banquets. L’orateur de Grenoble et d’Annecy n’a pas moins fait ce qu’il a pu pour enflammer les instincts révolutionnaires, tout en ayant l’air quelquefois de vouloir les contenir, pour se créer une sorte de candidature au gouvernement par la complicité de toutes les passions radicales, au risque de semer sur ses pas une agitation qui, si elle était sérieuse, serait aussi compromettante pour la France que pour la république elle-même.

C’est là jusqu’ici en effet ce que cette campagne d’agitation a produit de plus clair. Elle n’a pas pu sans doute compromettre sérieusement la France, elle a seulement relevé pour un instant aux yeux de l’Europe ce fantôme du radicalisme et laissé entrevoir comme une réalité possible ce qui n’est qu’une menace des passions soulevées en courant par un tribun étourdi. Pense-t-on qu’à l’heure où nous sommes, avec le besoin pressant, impérieux, que nous avons de retrouver des amis, de comploter l’affranchissement de notre territoire, il soit indifférent pour le pays d’inspirer de la confiance ou de fournir à nos ennemis un prétexte de plus pour nous représenter comme le peuple éternellement révolutionnaire ? M. Thiers disait récemment avec une tristesse bien naturelle : « Je souffre plus que vous de ce qui s’est passé à Grenoble, parce que cela entrave notre libération… On peut compter par des chiffres énormes le mal que le discours de Grenoble a fait à l’industrie et aux affaires… » Voilà ce que les campagnes du radicalisme peuvent coûter à la France, immédiatement atteinte dans son travail, dans son crédit, dans sa bonne renommée et même, jusqu’à un certain point, dans son intégrité, M. Gambetta s’est donné à Grenoble une satisfaction ambitieuse ou un plaisir dont la nation tout entière paie les frais. On a certainement exagéré l’autre jour en racontant que le ministre de l’intérieur de Russie, M. de Timaschef, en ce moment à Paris, avait adressé quelques représentations au gouvernement français au sujet de toutes ces agitations radicales. M. de Timaschef n’avait aucun caractère diplomatique, il n’était qu’un voyageur : il n’a pas pu adresser au gouvernement les paroles qu’on lui a prêtées, et aucune puissance n’a pu se croire le droit de faire des observations sur un incident tout intérieur ; mais ce qu’on n’a pas dit officiellement, on a pu le dire sous la forme d’un témoignage d’intérêt, d’une crainte amicale, on l’a sûrement pensé dans tous les cas. C’est inévitable. Devant des manifestations dont il n’est pas toujours facile de mesurer la portée, les défiances se réveillent naturellement, les sympathies, sans cesser d’être réelles, hésitent à se prononcer, et on en vient à cette conséquence malheureusement assez simple dans une situation par elle-même si extraordinaire : pendant que le gouvernement met tout son zèle, toute son habileté, tous ses efforts, à rétablir par degrés le crédit politique et moral de la France, des agitateurs sans respect pour leur patrie, sans ménagement, sans prévoyance, passent leur temps à défaire l’œuvre laborieuse et patriotique de ceux qui ont reçu la mission de diriger les destinées de leur pays.

Il faut dire les choses telles qu’elles sont et regarder cette situation en face. Qu’on imagine le radicalisme, qui se croit sûr de son prochain triomphe, arrivant au pouvoir maintenant, dans six mois, dans un an, en un mot avant la libération définitive du territoire : qui donc sera la première victime, si ce n’est la France elle-même ? M. Gambetta ne reprendrait pas aussitôt la guerre à outrance contre l’Allemagne, c’est très vraisemblable ; on peut soupçonner au contraire que son premier soin serait d’envoyer un émissaire à Berlin pour rassurer la Prusse sur ses intentions, si par hasard la Prusse tenait à être rassurée. L’effet ne serait pas moins exactement le même. De toutes parts, la confiance se retirerait de notre pays, le crédit serait suspendu, la réalisation complète de l’emprunt deviendrait peut-être impossible, et le résultat serait l’occupation indéfinie de Belfort ! Ce serait le dernier prix d’une victoire révolutionnaire. Voilà la vérité qu’il ne faut pas se dissimuler, voilà le danger auquel on expose le pays. Il y a des radicaux, il est vrai, qui ne s’inquiètent pas de ces détails, et qui font une propagande d’un autre genre. Ils s’en vont dans les campagnes, répétant aux paysans que la seule revanche pour la France, c’est la république, que la république radicale, une fois proclamée dans notre pays, c’est la mort de tous les gouvernemens en Europe, — que par conséquent on n’a pas besoin de leur prendre leurs enfans, de créer des armées nombreuses, et que par suite enfin tous les impôts qu’on leur inflige sont des impôts inutiles, des impôts monarchiques. Ce sont là les indignités qu’on propage dans une intention malsaine de popularité ; si elles pouvaient arriver jusqu’à l’esprit simple des habitans des campagnes, si elles réussissaient par surprise dans un jour de vote, ce serait la ruine définitive de notre patrie, et c’est ainsi que le radicalisme, par ses ambitions avouées comme par ses propagandes clandestines, est un péril permanent pour la France, pour notre grandeur nationale. Qu’arriverait-il donc, s’il triomphait, puisqu’il lui suffit aujourd’hui de se montrer pour qu’on ressente aussitôt le contre-coup de son apparition dans tout ce qui reste à faire pour la libération du territoire ?

Le radicalisme, par ses équipées agitatrices, sert la république elle-même comme il sert la France ; il compromet tout ce qu’il touche, tout ce qu’il prétend soutenir, et M. Thiers a pu dire l’autre jour avec la plus grande netteté de raison et d’observation, devant la commission de permanence de l’assemblée, que les discours de M. Gambetta avaient « plus fait rétrograder la république qu’elle ne pourrait rétrograder par la main de tous ses ennemis. » Voilà le résultat aussi évident que la lumière, et rien en vérité n’est plus simple. Le radicalisme a beau se déguiser, faire le diplomate, flatter M. Thiers quand il s’y croit intéressé, protester de son respect pour la loi, et même se donner, comme il le fait plaisamment quelquefois, pour le vrai défenseur de l’ordre, il ne peut jouer longtemps cette comédie ; il porte en lui une sorte de violence innée, il vit d’agitations, de surexcitations, de tout ce qui effraie, de tout ce qui fait reculer une société régulière, qui a ses intérêts, ses habitudes, ses traditions, et qui a besoin de paix, de tranquillité, de sécurité dans le travail. Il s’ensuit que, lorsqu’il se montre, ne fût-ce qu’un instant, dans ses vrais instincts, dans sa nature essentielle, il épouvante le pays au lieu de le gagner à sa cause. Son concours est plus funeste à un régime, à un gouvernement, que son hostilité. Oui, assurément le coup le plus terrible qui ait été porté à la république depuis un an, c’est le discours que M. Gambetta a prononcé à Grenoble comme le résumé de la campagne qu’il poursuivait, parce que ce discours est le programme de toutes les passions, de toutes les prétentions exclusives du radicalisme, parce que ce n’est qu’une exhibition jacobine tombant au milieu d’une société en possession régulière de ce qu’il y a eu de légitime dans la révolution par laquelle elle s’est transformée. M. Gambetta semble ne pas soupçonner qu’à l’heure oi^i nous vivons, si la république n’est pas le gouvernement de tout le monde sans distinction de classe ou de date dans les opinions, s’il y a des républicains de privilège et des républicains convertis de la « onzième heure, » qu’on s’arroge le droit de tenir à distance, s’il y a des citoyens dont on peut dire qu’on les traitera comme des « pénitens, » en les laissant « à la porte de l’église, » si la république est soumise à ces restrictions et à ces tyrannies, elle n’est plus qu’une faction, une usurpation de parti. M. Gambetta ne voit pas qu’à force de rétrécir le terrain sur lequel il fonde sa république, à force d’exclure, c’est la majorité, c’est le pays qu’il met hors de son église, et le pays après tout n’est pas d’humeur à subir la domination des incapables et des brouillons qui n’auraient d’autre titre que de se dire les représentans privilégiés de la république.

M. Gambetta a cru fort habile de faire appel à ce qu’il désigne sous le nom de « nouvelle couche sociale, » à cette génération qui est entrée dans les affaires depuis deux ans, qui remplit aujourd’hui les conseils locaux. Hélas ! on ne demanderait pas mieux que de voir cette génération nouvelle attester son existence par la capacité, par le zèle, par le patriotisme. Malheureusement la « nouvelle couche sociale » n’est pas aussi féconde qu’on le dit. Sans doute, depuis deux ans, il y a eu une certaine invasion de radicaux dans les conseils des départemens et dans les municipalités, ils ne sont pas encore aussi nombreux qu’on le croit ; mais il y en a, et là où ils dominent, que font-ils ? ils sont radicaux et ils restent radicaux ; au lieu d’administrer les affaires locales, ils font de la politique, ils soulèvent des conflits avec les préfets, ils portent l’esprit de parti dans les moindres incidens, ils respectent la loi quand la loi leur plaît. S’il y a des troubles dans une ville, si on insulte l’armée, les maires radicaux se mettent avec les insulteurs. À Marseille, un conseiller-général est élu trois fois ; on casse son élection, on refuse de l’admettre, on le laisse hors du conseil, « à la porte de l’église, » parce qu’il n’est pas du parti. À Lyon, les radicaux gouvernent depuis deux ans les affaires municipales, et comment vont ces affaires ? Récemment encore un conseiller peu suspect, puisqu’il est lui-même radical, donnait sa démission parce qu’on prétendait soustraire le budget à tout contrôle, parce qu’on portait dans les comptes près de 200,000 francs de « dépenses imprévues » sans rien justifier, 25,000 francs de frais d’administration sans expliquer l’affectation de cette somme, appliquée peut-être à une distribution illégale de jetons de présence aux membres du conseil. C’est ainsi que les radicaux gouvernent, et c’est pour ce gouvernement de la « nouvelle couche sociale » que M. Gambetta s’est cru permis d’agiter le pays, d’entreprendre une campagne dangereuse pour les intérêts nationaux, compromettante pour la république elle-même, qui naturellement sous cette figure ne fait pas beaucoup de prosélytes, qui par le fait est moins avancée qu’elle ne l’était il y a trois mois.

Et toutefois il ne faut pas se plaindre. Cette aventure du radicalisme semée de banquets et de discours aura eu un résultat auquel ne s’attendaient peut-être pas ceux qui l’ont préparée, et qui peut être heureux. Elle aura dissipé les confusions qui pesaient sur notre politique intérieure, elle éclaircit les situations, elle a déjà provoqué dans la commission de permanence de l’assemblée les explications les plus décisives. Jusqu’ici, il y avait des esprits chagrins qui se plaisaient à chercher partout l’équivoque, à imaginer on ne sait quelle alliance secrète ou pour mieux dire un système de ménagemens réciproques entre le gouvernement et les radicaux. Ceux qui ont suivi depuis longtemps M. Thiers dans sa carrière, et qui savent à quel point cet esprit d’une supériorité si séduisante est résolu sur certaines questions de patriotisme aussi bien que sur tout ce qui touche à l’ordre public sous toutes ses formes, ceux-là ne pouvaient avoir un doute. Ils savaient bien que la patience circonspecte de M. le président de la république était une conséquence de sa situation, que M. Thiers était réduit quelquefois à souffrir ce qu’il ne pouvait empêcher, mais qu’il n’était point homme à se laisser gagner par quelques flatteries de radicaux intéressés à le compromettre dans leur cause, à laisser croire tout au moins qu’il ne les désapprouvait pas. Se figurer que M. Thiers pouvait avoir des faiblesses pour le radicalisme, c’était une imagination assez singulière, dont l’esprit de parti a seul pu faire un thème de polémiques. M. Thiers a des faiblesses pour le radicalisme comme il en a pour les épidémies qui courent dans le pays, et il l’a bien montré le jour où un acte décisif a été nécessaire. Ce jour-là, il n’a pas seulement suspendu les agens municipaux qui étaient sortis de leur rôle en se mêlant à des manifestations poliiiques, il n’a pas seulement puni quelques officiers qui avaient pris part à la réunion de Grenoble, il a voulu aller lui-même porter devant la commission de permanence l’expression du jugement le plus net et le plus péremptoire. Tout ce qu’il pouvait faire, il l’a fait ; il n’a pas eu à rompre avec les radicaux, dont il n’était certes pas l’allié ; il a maintenu l’indépendance de sa situation et du gouvernement, marquant d’un sceau indélébile le discours de Grenoble, montrant au pays, dont il est le guide justement écouté, les dangers de ces manifestations, de ces agitations de partis. Il a répété le mot invariable de la sagesse et de la nécessité : « n’agitez pas le pays ; il réclame l’union ; servons la France en étouffant nos vaines querelles… »

Il faut bien comprendre aussi les complications au milieu desquelles se débat ce gouvernement obligé de tenir tête à toutes les difficultés dans une situation sans exemple. Il ne peut être d’aucun parti, et il est réduit à contenir tous les partis. Il remplit, autant qu’il le peut, son rôle de médiateur, arrêtant résolument les radicaux dans leurs excès, avertissant quelquefois aussi l’extrême droite dans ses imprudences, et, au besoin, s’il croit avoir à soupçonner quelques menées bonapartistes, il n’hésite pas, il prend des mesures comme celle dont le prince Napoléon vient d’être l’objet. Le prince Napoléon se trouvait depuis quelques jours aux environs de Paris ; il a été invité à quitter la France, et, sur son refus de se conformer à cette invitation, il a été poliment reconduit à la frontière. Il va sans dire que cet acte de sévérité ou plutôt de précaution ne devait à aucun degré, dans la pensée du gouvernement, s’appliquer à la princesse Clotilde, qui se trouvait avec le prince Napoléon et qui n’a pu être atteinte que par circonstance. Sans doute c’est là une mesure tout exceptionnelle, discrétionnaire, qu’aucune loi n’autorise, M. Thiers en est convenu sans détour, et c’est précisément pour cela qu’il n’y a point à discuter. En prenant un tel acte sous sa responsabilité, le gouvernement n’a pas pu se décider sans avoir quelque raison sérieuse, et, dans tous les cas, il faut l’avouer, les bonapartistes seraient les derniers qui pussent être fondés à se plaindre de cette intervention exceptionnelle et modérée de la raison d’état. Il faut bien admettre qu’un gouvernement, qui agit d’ailleurs sous le contrôle incessant du pays et d’une assemblée, qui a chaque jour à rendre compte de ce qu’il fait, peut se trouver en face de circonstances qui lui imposent un acte de résolution et d’initiative.

Le rôle du gouvernement actuel est de défendre la situation, dont il est le gardien, et le caractère de sa politique résulte précisément de cette attitude qu’il prend vis-à-vis des partis, surtout des déclarations de M. Thiers au sujet des agitations récentes du radicalisme. Ces déclarations restent évidemment aujourd’hui le fait important et décisif, parce qu’elles définissent mieux le terrain sur lequel on va se retrouver, parce qu’elles dissipent toutes ces obscurités, toutes ces méfiances, tous ces ombrages dont notre politique était encombrée, parce qu’enfin elles rendent naturel et facile le rapprochement de toutes les fractions modérées, dont les divisions ont fait jusqu’ici la faiblesse. M. Gambetta, sans le vouloir, a remporté cette victoire par son discours de Grenoble ; il a rappelé à toutes les opinions modérées le devoir et la nécessité de s’entendre pour mettre le pays à l’abri des hasards et des irruptions révolutionnaires. Il ne s’agit plus de discuter sur un nom, sur une forme. La situation qui nous a été faite, qui est le résultat de la force des choses encore plus que de la volonté des hommes, cette situation existe ; il s’agit de l’organiser, de l’affermir, de la régulariser par des institutions complémentaires, par une seconde chambre, par une vice-présidence, par une loi électorale, de telle façon que la France puisse aborder ave quelque feimeté les crises qui l’attendent encore. C’est là l’œuvre de la prochaine session de l’assemblée, et la campagne du radicalisme, en révélant le danger, aura fait beaucoup pour préparer les rapprochemens qui peuvent rendre cette œuvre fructueuse.

CH. DE MAZADE.


REVUE MUSICALE.

Qui vraiment s’intéresse à l’art aujourd’hui ? C’est une question qu’il devient impossible de ne pas s’adresser quand on fréquente les théâtres. Vous assistez à des représentations détestables, et la salle est remplie jusqu’aux combles. A quoi sert de vouloir protester en pareille circonstance, quand le public aftlue, applaudit, et qu’un directeur peut vous répondre : la preuve que tout est pour le mieux, c’est que je fais de l’argent ? À cet argument, il n’y a point en effet de réplique, et ce qui nous étonne, c’est qu’un directeur ne se dise pas que cette troupe, telle quelle, lui coûte encore trop cher, et qu’il en pourrait avoir une à moindres frais. Ce que nous avançons là n’est point pour chagriner l’Opéra, mais simplement pour constater ce fait regrettable, que le public de l’heure présente ou ne s’y connaît plus, ou n’a que de l’indifférence. Réagir contre tant d’ignorance ou d’apathie serait assurément une œuvre très méritoire, attendu que rien ne vous oblige à vous amender, ni le goût du public, ni les remontrances de l’administration supérieure, qui, placée à l’instruction publique, c’est-à-dire hors de la question, continue à tout approuver ou à tout laisser faire. Nous disions dernièrement que la troupe actuelle pourrait encore rendre des services; oui certes, mais à la condition d’être employée à monter des ouvrages nouveaux sous la direction de leurs auteurs, qui lui imprimeraient une force d’ensemble et de cohésion dont elle a grand besoin, et c’est toujours dans des reprises qu’on nous la montre comme pour l’exposer aux plus écrasantes comparaisons.

En outre voilà maintenant que cette troupe se dédouble, et qu’on met en avant les seconds sujets alors que, même avec les chefs d’emploi, la partie ne serait déjà point trop belle. Ainsi, dans cette reprise du Prophète, pourquoi Mlle Bloch quand on avait Mme Gueymard? pourquoi Mlle Arnaud quand on avait Mlle Mauduit? L’intérêt de la soirée, nous le savons, se portait tout entier sur Jean de Leyde, qu’avait choisi M. Sylva comme rôle de second début; était-ce donc une raison pour négliger l’ensemble, qui n’a pas été ce qu’il aurait pu être? L’œuvre de Meyerbeer s’en allait tiraillée de tous côtés, et c’était comme un immense ennui qui s’exhalait de cette grande musique exécutée de la sorte, sans entrain et sans conviction. Il faut toujours que les faiblesses d’un homme aient leur châtiment. Meyerbeer avait ce travers de prendre la mesure de ses rôles sur des sujets exceptionnellement doués, incarnant son idéal dans le virtuose qui posait devant lui, se préoccupant jusqu’à la superstition d’un timbre de voix particulier ou d’un détail de mise en scène. Qu’il obtînt par là tout ce que le moment pouvait donner de satisfaction à sa dévorante soif de succès, cela se conçoit aisément, mais ces prodiges d’exécution achetés par des prodiges de persévérance, d’obstination, ne devaient durer qu’un temps, et ne se retrouveront pas, ce qui lui faisait dire avec mélancolie : « Nous ne reverrons plus le premier ensemble des Huguenots. » En effet, dans de telles conditions d’enfantement, la première exécution est toujours la meilleure, celle-là seule rend tout; plus tard apparaissent les défauts, les lacunes. La musique de Mozart s’éclaire elle-même, vous la jouez au piano, et c’en est assez pour qu’elle vous livre tous ses trésors; la musique de Meyerbeer compte beaucoup sur son appareil théâtral, spécule sur l’âme et la voix du chanteur, en veut à sa pantomime, à son costume, et lorsque dans le système quelque chose vient à manquer, vous avez des représentations comme cette reprise du Prophète, des soirées qui, sans renverser de fond en comble votre admiration, en ébranlent fort l’édifice.

Mais n’allons pas trop loin, et qu’une impression défavorable ne nous rende pas injustes envers les beautés de l’ouvrage, ce finale du troisième acte par exemple et son admirable prosopopée, qui jaillit du sein des masses harmoniques en éblouissante irradiation. Quel enthousiasme dans ce début et quelle habileté de déduction quand le maître passe de l’accent solennel des premières mesures au style fleuri des vieux italiens! Cette phrase, d’un art composite si merveilleux, M. Sylva la dit vaillamment. Faible, incertain et traînant jusqu’alors, il s’affirme à ce moment et s’y relève roi. Rien encore de formé dans ce talent, mais des promesses tant et plus. La voix est franche, abondante et d’un medium resplendissant; l’éclat seul fait son défaut, elle sort par saccades à larges nappes, se donnant toute sans réserve. Un proverbe dit : aux innocens les mains pleines; M. Sylva est un innocent. Il s’agit de régler, d’assouplir, et je crains maintenant que M. Duprez ne porte préjudice à son élève, s’il continue à le vouloir pousser du côté de la déclamation. Savoir chanter est le grand point, et ce n’est pas en jouant Robert et le Prophète que cet art s’apprend. M. Sylva possède à part lui de précieux avantages : il a la jeunesse, la voix, l’intelligence, tout ce qu’il faut pour devenir, en travaillant, un chanteur de premier ordre. Qu’il prenne donc un vigoureux parti et se tourne résolument vers la grande école vocale italienne, en dehors de laquelle il n’y a que perdition. Zingarelli, Paesiello, Rossini, Bellini même, force est toujours d’en venir là. Qu’était-ce que Duprez avant sa campagne d’Italie? Le jour où M. Sylva sera capable d’enlever seulement la cavatine de Niobé, le royaume des Huguenots lui sera ouvert. Le répertoire de l’Opéra n’enseigne rien. Vous chanteriez vingt ans cette musique, et vous n’en seriez pas plus avancé : sa fonction est de tuer les voix que d’autres ont éduquées; c’est le Minotaure, — tandis que le répertoire italien n’a que salutaires influences pour ceux qui s’y adonnent, et qu’on en peut dire ce que les anciens disaient de la bonne Cybèle : Alma parens !

Puisque cette heureuse chance vous arrive d’avoir mis la main sur un jeune ténor, veillez à ce que la rare plante se développe et fructifie. Ce n’est certes pas nous qui viendrons déranger ce travail de perfectionnement, nous y voudrions au contraire pousser de toute notre force, et ce que nous déclarons au sujet de M. Sylva s’appliquerait également à la nouvelle administration du théâtre. Mais quel grand ouvrage est à l’étude? Sans aucun doute la reprise de la Juive, rajustée, restaurée, avec ses décors et ses costumes en partie renouvelés, a porté coup. Celle du Prophète, assurément moins réussie, nous a fait voir l’aurore d’un ténor. Cependant le Roi de Thulé ne saurait indéfiniment garder la chambre, le public s’ennuie à demander toujours de ses nouvelles et réclame impatiemment qu’on le lui montre. Nous savons qu’on s’occupe aussi de deux ballets, le premier appelé Gretna-Green, et dont la musique est de M. Guiraud, le second ayant pour titre le Preneur de rats, et confié à M. Massenet ; mais ce programme ne nous révèle dans l’avenir aucune œuvre importante. Admettons que l’administration ait des scrupules, qu’entre l’Esclave de M. Membrée, le Sinurd de M. Reyer et la Jeanne d’Arc de M. Mermet son cœur balance; un tel cas de conscience ne saurait pourtant se prolonger. Il se peut même que, par des motifs ignorés de nous, pas un de ces ouvrages ne soit finalement adopté. Serait-ce donc vrai qu’aux yeux de la raison d’état le sujet de Jeanne d’Arc aurait tort à l’heure où nous somm.es? « La meilleure âme de la France, celle en qui renaquit la France, Jeanne d’Arc, prit sa première inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se dressait, vieux de mille ans, l’arbre des fées, arbre éloquent et qui lui parla de la patrie. » L’héroïne dont M. Michelet parle en ces termes serait en disgrâce; s’il en est ainsi, qu’on annonce la mise à l’étude de quelque chef-d’œuvre du passé.

Reprendre Armide fut le rêve de l’ancienne administration; pourquoi ne reviendrait-on pas à cette idée? Dans l’effacement des générations présentes, les chefs-d’œuvre classiques sont encore la meilleure ressource. Nous ne demandons point qu’un directeur de l’Opéra se lance de gaîté de cœur à travers les aventures et qu’il dépense 100,000 francs pour la plus grande gloire d’un auteur qui ne lui offre que de médiocres garanties; — ce que nous voudrions, c’est que la subvention fût employée utilement, qu’on fît quelque chose, et quelle plus belle occasion de se mettre en frais? Du reste, ces sortes d’entreprises ont ce double avantage, que, tout en profitant à l’art, elles enrichissent aussi le théâtre. Montée avec la splendeur que le sujet réclame, Armide aurait pour le public d’aujourd’hui l’intérêt et l’attraction d’une nouveauté. A la place du quatrième acte, désormais impossible, on mettrait un ballet, dont la musique serait habilement choisie dans les œuvres de Gluck. A défaut d’un concours actif, Mme Viardot apporterait sa longue expérience, et pour réviser les textes et conduire les répétitions les maîtres spéciaux ne manqueraient pas. On nous dirait qu’un tel projet va se réaliser que nous y applaudirions vivement. Quelle que soit notre prédilection pour les ouvrages nouveaux, nous accepterions de grand cœur ce pis-aller où nous verrions la preuve la plus convaincante de la bonne foi d’une administration résolue à n’éluder aucune charge, er, qui, rebutée dans le présent, se retourne vers le passé plutôt que de laisser dire qu’elle ne cherche qu’à gagner du temps.

L’Opéra-Comique continue après comme devant à vivre de son répertoire. Au bout de trois mois de clôture, ses portes se sont rouvertes et son affiche imperturbable fonctionne avec la ponctualité d’une horloge marquant, au lieu des heures, tantôt la Dame blanche, tantôt le Pré aux Clercs, tantôt Haydée et tantôt Zampa; puis, quand la liste est finie, on recommence. Ce n’est pas que la litanie soit désagréable, bien exécutée, on trouverait même qu’elle a du charme. Le malheur veut que la crise qui tourmente l’Opéra travaille aussi l’Opéra-Comique. Des débuts presque chaque soir, et pas un sujet, pas une espérance! Sans cette vaillante Mme Carvalho, que deviendrait-on? Autour d’elle au moins règne un peu d’ensemble, l’autorité de sa présence maintient encore quelque discipline parmi ces voix trop souvent, hélas! réfractaires au ton et à la mesure; mais le Pré aux Clercs a ses lendemains, et quand on joue Zampa, force est aux amis du pauvre Hérold de reconnaître que pour eux ce n’est pas tous les jours fête ! L’exécution d’Haydée vaut à peu près celle de Zampa. Dans l’une comme dans l’autre de ces deux partitions, la musique dépasse les conditions ordinaires du genre, et si l’Opéra semble avoir rencontré son ténor, l’Opéra-Comique cherche toujours le sien. L’absence de M. Capoul produit un vide irréparable. Comment faire cependant, si M. Capoul, mis en goût par ses succès de Londres et d’Amérique, ne veut plus désormais que du répertoire italien? La concurrence que l’étranger nous oppose finira par rendre nos théâtres impossibles; voilà maintenant que le Nouveau-Monde vient peser sur notre marché de tout le poids de ses dollars. Un million pour une tournée en Amérique, ou 500,000 francs, s’il vous plaît de ne point sortir d’Europe et d’exercer votre art en vous promenant de capitale en capitale, c’est généralement le prix dont se paie aujourd’hui la virtuosité de choix! Que peut à cela répliquer un modeste directeur de l’Opéra ou de Favart? Quel argument fera-t-il valoir à son profit? Le patriotisme? Assurément, selon les bienséances, cet argument devrait avoir quelque prise sur MM. Faure et Capoul, que notre Conservatoire a formés, que la France a produits, lancés et consacrés : sur les talens exotiques, il reste sans crédit. Aussi n’est-ce point par ce côté que nous voudrions que la question fût discutée, et, laissant le point de vue sentimental et philosophique, nous aimerions à n’envisager que l’intérêt même du chanteur, son propre avantage dans le présent et l’avenir. Nous demanderions par exemple à M. Faure si le million qu’il se prépare à s’en aller chercher en Amérique le récompensera des traverses innombrables auxquelles il s’expose. En jouira-t-il seulement de ce million gagné au prix de tant de périls, de servitudes, d’exhibitions foraines? On sait ce qu’on quitte, on ignore ce qu’on trouvera, et ne valait-il pas mieux prolonger sa carrière en se contentant des gros appointemens que donnait l’Opéra? C’est l’éternelle histoire de l’homme qui court après la fortune et de l’homme qui l’attend chez lui, en famille, applaudi, choyé d’un public qui l’apprécie à son mérite et sait distinguer jusqu’aux moindres nuances de son talent. Il semble que, si quelque chose devrait dégoûter un chanteur de cette vie errante et vagabonde, c’est l’exemple de Mario. Pauvre illustre ténor, usé, vieilli dans les aventures! de tant de trésors cherchés au loin, roubles de Saint-Pétersbourg, onces d’Espagne, écus, florins, ducats, livres sterling, que lui reste-t-il à cette heure? Moins nomade, peut-être eût-il mieux administré sa fortune. Penser qu’à son âge, à l’âge sonné de la retraite et du repos, il en est à s’embarquer pour de nouvelles migrations ! Où le mène-t-on? A la conquête du million légendaire, le reste lui importe peu; c’est à l’entrepreneur Strakosch de fixer l’itinéraire. On ira d’abord à New-York, puis à San-Francisco, puis en Chine, au Japon, que sais-je ? Et de cavatine en cavatine on aura fait le tour du monde, en se refaisant une fortune.

L’Opéra-Comique promet à son public pour cet hiver le Romèo de M. Gounod. M. Capoul, sur qui on avait beaucoup spéculé, manquera probablement à la fête; mais en revanche, on aura dans Juliette Mme Carvalho, toujours plus jeune de ses quinze ans! Triste sujet que celui-là, bien lugubre pour l’aimable scène de la Dame blanche et du Domino noir, et qui d’autant plus contrastera que l’auteur semble s’être davantage appliqué à sombrer la teinte. Il existe quelque part, sur ce motif des amans de Vérone, une autre partition pétulante de verve, joyeuse jusque dans la passion, où se meuvent dans l’entrain familier et la belle humeur d’une musique de demi-caractère tous les personnages secondaires de Shakspeare, où la nourrice et Mercutio se renvoient l’apostrophe, où le frère Laurent cueille ses plantes et marie les jeunes gens avec la même bonhomie, sans se croire obligé d’officier pontificalement. Cette musique charmante, émue, toute de genre, faite pour s’adapter au cadre, vous croiriez que le théâtre, voulant donner un Roméo, l’aurait choisie? Nullement, on retourne à la tragédie de Ducis. Entre deux œuvres, dont Tune n’obtint à son aurore qu’un assez mince succès d’estime et ne peut plus rien avoir à nous apprendre, tandis que l’autre encouragerait, déciderait peut-être une vocation, on prend la première, celle pour laquelle aux yeux du public aucune prévention favorable, aucun attrait de curiosité, ne sauraient exister. C’est ainsi que les choses marchent et marcheront aussi longtemps qu’il y aura des directeurs de théâtre pour pratiquer les saintes voies de la routine et des subventions pour les y aider.

Aux Italiens, la première saison n’a jamais compté beaucoup, même aux périodes les plus florissantes du théâtre; il n’y a donc point à se prononcer jusqu’à présent, et, si ce que nous entendons et voyons n’est que fort médiocre, on ne doit pas se hâter d’en conclure rien de trop fâcheux pour l’avenir. L’accueil assez froid du public d’ouverture s’explique en ce moment, et par le choix des ouvrages qu’on lui donne, et par l’insuffisante exécution de ces ouvrages d’ailleurs vieillis et démodés. La Traviata est une des partitions les plus incolores de Verdi; vous trouvez là tous les défauts du maître : absence d’idées, accumulation d’effets contradictoires. Cette scène de mardi gras par exemple, intercalée grossièrement au milieu d’une situation qui s’efforce de pousser à l’élégie, ces langoureuses romances de ténor, ces cavatines de prima donna, tout ce sentimentalisme, toute cette bravoure à outrance, empruntent la meilleure partie de leur valeur à la personnalité du virtuose; ôtez de ce cadre Mario ou Nicolini, la Patti ou la Nilsson, et il ne vous restera que la parodie musicale d’un vaudeville larmoyant. — M. Capoul réussira-t-il à conjurer l’indifférence du public à l’égard d’une scène jadis si noblement fréquentée? Je n’oserais trancher d’avance la question, et me garderais bien surtout de dire non. Le public est devenu à ce point fantasque et versatile que c’est probablement par sa qualité de Français et de tenorino d’opéra-comique que l’ex-pensionnaire de Favart passionnera le haut dilettantisme, qui ne jure que par Rubini et Mario, Tamberlick et Fraschini. a Monseigneur, disait autrefois l’abbé de Bernis au duc de Choiseul, qui lui refusait une place, vous m’empêchez de faire une petite fortune; très bien, j’en ferai une grande! » C’est exactement la situation de M. Capoul vis-à-vis de ses directeurs, refusant de céder à ses exigences. L’opéra-comique l’ennuyait, et c’est l’opéra-comique qu’il nous ramène aux Italiens avec Maria. Nous attendrons plus ample information, puisque nous n’avons encore jusqu’à pré sent que le Capoul de la première manière, l’agréable ténor de Fra Diavolo, de Marie et du Jour de bonheur. Nos renseignemens sur la nouvelle vocation de M. Capoul ne seront guère complets que lorsque nous l’aurons entendu dans quelque ouvrage du répertoire, par exemple la Sonnanbula, musique de chanteur, où vibre la corde émue et pathétique, et qu’on ne saurait aborder avec succès qu’en ayant dans l’âme et dans la voix l’accent et le style de l’école. Chanter le Rêve d’amour ou les Puritains n’est point le même art. Il est vrai que, le Théâtre-Italien proprement dit n’existant plus, on peut aujourd’hui parcourir à moindres frais la carrière de virtuose. Il s’agit tout simplement de s’enrôler dans une troupe d’élite, celle de Londres ou de Saint-Pétersbourg. M. Capoul savait bien qu’il retrouverait là son ancien répertoire, et qu’en se dénationalisant il ne se transformait qu’à demi, puisqu’il n’y a désormais de véritable Théâtre-Italien en Europe que celui où l’on joue des opéras-comiques français.


F. DE LAGENEVAIS.


ESSAIS ET NOTICES.

EXPLORATION NOUVELLE DE LA PALESTINE.

Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, accompagnée de cartes détaillées, par M. V. Guérin [1].


Les publications érudites qui honorent la France sortent rarement du cercle restreint pour lequel, il est vrai, elles sont composées. Le public éclairé, qui aime à s’instruire, perd beaucoup à ne pas les suivre toujours avec assez d’attention : il s’étonnerait de l’intérêt général qu’elles présentent; il y verrait aussi par combien d’efforts notre pays maintient sa place dans la science. Quelques esprits chagrins n’ont guère d’éloges que pour les travaux qui nous viennent de l’étranger. Ce pessimisme donne lieu de leur part à des appréciations sévères pour nos savans. Un simple inventaire des bons ouvrages qui paraissent chez nous montrerait ce qu’il y a de faux, ce qu’il y a de léger dans ces jugemens prononcés d’un ton si grave, et avec si peu de souci de la gloire nationale.

L’ouvrage que publie M. Guérin est de ceux qu’on peut opposer à ces détracteurs. Il compte déjà trois forts volumes in-8°, consacrés à la seule province de Judée. L’œuvre entière, Description géographique, historique et archéologique de la Palestine, comprendra encore quatre volumes et peut-être six. Le concours de l’état, indispensable à une pareille entreprise, ne lui a pas manqué. Il n’est pas en Europe, sans excepter l’Allemagne, un seul pays où les grandes publications soient rendues plus faciles par l’intervention des pouvoirs officiels. Nos voisins savent bien que cette libéralité publique pour les œuvres de haute érudition est chez nous une habitude. Ils y ont recours parfois et non sans succès.

La tâche que s’est imposée M. Guérin demandait un courage peu commun. Pour ne parler que des trois volumes aujourd’hui parus, la Judée, à laquelle ils sont exclusivement consacrés, — l’auteur laisse provisoirement de côté Jérusalem, qui fera l’objet d’une publication à part, — ne compte pas moins de six cents villes, villages, bourgs, lieux remarquables. Ce sont ces six cents localités que le voyageur a visitées, ne laissant rien en dehors de sa route, revenant plusieurs fois sur le même point. Il en donne l’état actuel, la statistique, recherche les noms que ce lieu a portés depuis le Deutéronome jusqu’à nos jours, les transcrit en grec, en hébreu et en arabe, emprunte aux historiens sacrés, aux écrivains de l’âge classique, aux pèlerins du moyen âge, aux voyageurs et aux érudits modernes tous les passages qui éclairent l’histoire de ce point particulier, et les cite d’ordinaire en entier. Il fait ainsi l’histoire, à travers une période de plus de quatre mille ans, de chacune de ces localités; il retrouve et restitue la géographie biblique, encore si incertaine malgré les travaux de Robinson et de tant d’autres, examine les opinions et se prononce entre elles. Il a soin de recueillir les traditions, toujours précieuses, surtout en Orient, les noms différens que le même lieu a portés, et qui souvent rattachent une dénomination moderne ou aux croisades ou aux premiers âges du judaïsme. Les ruines ne sont pas nombreuses dans la Judée, il les recherche et les décrit avec d’autant plus de soin. On voit ce qu’est un pareil livre; c’est une œuvre de grande érudition, mais où la science se fortifie de la connaissance minutieuse du pays, où les discussions s’éclairent des enseignemens que donne le voyage fait pas à pas avec une attention toujours soutenue, où les découvertes personnelles tiennent la plus grande place. La topographie biblique n’a pas produit de travail plus complet, plus rempli de faits nouveaux et certains. Quant à la géographie moderne, elle ne trouvera nulle part pour la Judée. un tel ensemble de renseignemens statistiques, une plus fidèle description de tous les détails du sol. On reconnaît ici les qualités que M. Guérin avait déjà montrées dans ses précédentes explorations. Nous possédons peu de voyageurs érudits qui aient plus de passion et de patience. Très jeune encore, il décrivit Rhodes, Patmos et Samos; plus tard, sur les instances et par les conseils d’un homme dont la science garde la mémoire, M. le duc de Luynes, il entreprit de visiter la régence de Tunis. En 1852, en 1854, en 1863, et enfin en 1870, il réunit les matériaux du présent ouvrage; sa lâche n’est pas finie, et un cinquième séjour en Palestine lui paraît nécessaire pour que son œuvre, déjà si avancée, réponde aux scrupules d’une conscience toujours difficile pour elle-même.

La méthode d’exposition adoptée par l’auteur est celle du journal. Il y a quelque inconvénient à suivre ainsi, sans vouloir s’en écarter, l’ordre des temps et les incidens de chaque heure; des résumés, des considérations d’ensemble, donneraient au récit plus de clarté, la pensée s’élèverait en devenant plus générale; mais le journal a des mérites de sincérité et de précision qui le font préférer par des esprits très exacts. Les Anglais surtout l’adoptent volontiers; le grand ouvrage du colonel Leake sur la Grèce est en ce genre un modèle. Le voyage est une enquête; ce sont les détails de l’enquête qui sont mis sous les yeux du lecteur à mesure qu’elle fait des progrès; il la suit, il la juge à chaque instant, et, s’il tient surtout aux opinions qu’il s’est formées par lui-même, non sans travail, il est pleinement satisfait. Le journal, dans ces trois volumes consacrés à la Judée, est toujours sévèrement scientifique; ce ne sont pas des impressions que donne l’auteur, ce sont des faits. Il semble qu’une telle suite de détails, exposés avec une sévérité de ton qui ne se dément pas, doive fatiguer l’esprit. Il en est tout autrement parce que l’histoire anime sans cesse le sujet. Les citations qui nous montrent l’aspect de la Palestine à tous les âges, et ce concours de sentimens si divers et si profonds qu’elle a inspirés depuis les patriarches jusqu’aux apôtres, jusqu’aux dames romaines et à saint Jérôme, jusqu’aux chevaliers francs et aux soldats de Bonaparte, la description des mœurs modernes, le tableau des sites célèbres, assurent au livre un intérêt littéraire que l’auteur n’a pas cherché. Le pays est vivant dans ces pages; on ne peut les parcourir sans éprouver cette impression unique que donne la terre sacrée qui a produit la religion, comme un autre sol, également béni et non moins cher à ceux qui ont eu le bonheur de le voir, a fait connaître à l’humanité le type idéal de la perfection plastique.

Nous avions de nombreux ouvrages sur la Palestine. Ce coin du vieux monde s’impose sans cesse aux méditations et aux recherches de la science; mais tous ces ouvrages étaient entrepris à un point de vue très particulier. Les recherches d’archéologie chrétienne font le mérite du livre de M. de Vogué sur les églises de terre-sainte. C’est surtout aux antiquités hébraïques que s’est attaché M. de Saulcy. Les monumens militaires des croisades ont été étudiés par M. Guillaume Rey. La topographie biblique est restée la préoccupation presque unique de Robinson. Le nouveau livre ne veut pas reprendre tous ces sujets; l’auteur résume ce qui a été écrit avant lui, il y ajoute beaucoup. Si l’œuvre est achevée sur le plan adopté pour les trois premiers volumes, elle constituera une véritable encyclopédie de la Palestine.


ALBERT DUMONT.


Des origines du royaume d’Yvetot, par M. le vicomte Oscar de Poli ; Paris, Amyot.


Rien n’est plus historique que ce royaume d’Yvetot que Béranger a tourné en plaisanterie, et que beaucoup de personnes ne regardent plus que comme un joyeux mythe. Vertot même, qui ne voit dans l’énigmatique royauté des sires d’Yvetot qu’une simple usurpation, nie que le royaume ait jamais existé. Et pourtant les documens abondent où le titre de roi d’Yvetot figure sans la moindre intention d’ironie. Il est vrai que depuis le sac du château seigneurial et de l’église d’Yvetot par les vandales révolutionnaires, les archives qui auraient pu éclaircir ce point d’histoire n’existent plus, et qu’il faut péniblement, à l’aide de vieux titres que le hasard met au jour et de conjectures plus ou moins hardies, refaire la filiation de ces seigneurs presque disparus de la mémoire des hommes. Toutefois les témoignages qui existent sont sérieux, et en les rapprochant on voit se dégager avec netteté les destinées diverses de cette seigneurie aussi authentique que peut l’être aujourd’hui la principauté de Monaco ou la république d’Andorre. Si elle n’a guère marqué dans l’histoire de la féodalité, on voit cependant plus d’une fois ses représentans faire bonne figure dans les récits de cette époque. Louis XI, en passant sur le territoire de son humble voisin, interrompt un courtisan qui l’appelle sire : « Il n’y a plus de roi de France ici, nous sommes dans le royaume d’Yvetot. » Henri IV, un jour, fait placer aux premiers rangs dans une cérémonie Martin Du Bellay, roi d’Yvetot, en disant : « C’est un petit roi, mais c’est un roi. » Jean Boucher, qui signe Le Roy d’Yvetot, écrit en 1490à la fille de Louis XI : « Madame, je nous prye uous remonstrer les afayres de mon royaume, auquel si nous ne mectez la main, par ma foy ils sont bien au bas. »

Jusqu’où faut-il remonter dans le passé pour découvrir l’origine de cette royauté? Une légende fort peu vraisemblable veut qu’au commencement du VIe siècle Clotaire Ier ait érigé le fief d’Yvetot en royaume en faveur des hoirs de son chambellan Gautier, qu’il avait assassiné malgré ses victoires sur les Sarrasins. Au VIe siècle en effet, on ne s’occupe pas encore des Sarrasins. Yvetot ne devait même pas exister à cette époque. Ce nom, que l’on écrivait d’abord Ivestot, signifie maison d’Yves, comme d’Houdetot maison d’Eudes; Yves ou Yvar, Iver, Ivais, est un prénom danois, tot un mot de provenance scandinave qui veut dire maison, habitation; le prénom et la terminaison se rencontrent à chaque instant sur la carte de l’ancienne Normandie. « Étant d’origine scandinave, dit M. de Poli, le nom d’Yvetot ne peut guère remonter plus haut que les invasions des hordes du nord dans la Neustrie, c’est-à-dire au Xe siècle. Le fondateur d’Yvetot fut probablement un des guerriers conquérans auxquels Rollon en 911 distribua des terres sous condition d’hommage et de service militaire. » Dès 1024, Richard II, confirmant les donations faites à l’abbaye de Saint-Wandrille, parle de « cent acres de terre à Ivetot. » Vers le milieu du XIe siècle, une charte mentionne le chevalier Ansfred d’Yvetot, qui tient son fief à foi et hommage de Gautier Gyfard, comte de Longueville en Caux; ce dernier cède tous ses droits à Saint-Wandrille, mais avant la fin du siècle le seigneur d’Yvetot semble avoir racheté de l’abbaye les droits et redevances qui pesaient sur lui.

Au XIIe siècle, Yvetot est un franc fief; c’est à cette époque que paraît avoir vécu le Gautier de la légende, que des historiographes complaisans ont peut-être vieilli de six cents ans, afin de donner plus de lustre à la légende de la maison royale qui fleurit au XIVe siècle. Ce qui est certain, c’est que le franc fief d’Yvetot survit à la destruction de la grande féodalité, gardant ses privilèges, son autonomie, sa haute justice; les seigneurs qui portent ce nom battent monnaie, créent des nobles, ont droit de vie et de mort sur leurs vassaux, ne relèvent que de Dieu : c’étaient vraiment des rois. En 1401, Martin, roi d’Yvetot, presque ruiné, vend son trône à Pierre de Villaines pour 1,400 écus d’or; le contrat de vente est passé à Paris, devant soixante et un notaires du Châtelet. Après Pierre Ier et Pierre II de Villaines, le petit royaume est successivement gouverné par Jean Holland, sous la domination anglaise, puis par les Chenu, qui l’avaient acquis des héritiers de Villaines, par Jean Baucher, gendre de Jacques Chenu, par les marquis du Bellay, les marquis d’Albon, descendans des anciens souverains du Dauphiné. Ce fief d’Yvetot, qui se composait de quatre-vingts feux en 1260 et de cinq cents en 1738, est aujourd’hui un chef-lieu d’arrondissement d’environ 9,000 habitans. Ce n’est point le seul exemple d’un royaume exigu. La petite île de Man, dans la mer d’Irlande, formait autrefois un royaume de dix-sept villages, dont les rois peu fortunés se contentaient d’un diadème en étain. L’ancien royaume d’Esterno et celui de Maude, près de Tournay, n’avaient que pour trois charrues de terres de labour. Majorque et Minorque furent également des royaumes, et en Allemagne on trouve encore de ces principautés que Henri Heine n’ose traverser par un temps de pluie et de boue, de peur d’en emporter la moitié après ses bottes.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.

  1. 3 vol. in-8°, Paris, Challamel, éditeur.