Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1885

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Chronique n° 1284
14 octobre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 octobre.

Voilà donc cette journée du 4 octobre passée et le grand secret des urnes divulgué ! C’est fait, et sauf le vote de ces jours prochains qui doit compléter le scrutin du 4, les résultats généraux des élections françaises sont dès ce moment clairs et certains : ils sont même retentissans et significatifs. C’était, à vrai dire, un pressentiment assez universel que ces élections pouvaient ménager bien des surprises, qu’elles devaient dans tous les cas être une épreuve sérieuse et peut-être décisive. On savait, pour l’avoir distingué bien des fois, que dans cette grande masse nationale de France qui parle peu souvent et dont les partis ne sont que les interprètes infidèles, il y avait une indicible fatigue, de l’inquiétude, une sorte d’ébranlement ou de dégoût, que le pays excédé avait de secrètes révoltes d’impatience. On ne doutait pas que ces malaises ne pussent se manifester à la première occasion et que le scrutin de liste, voté si à propos, ne pût servir à traduire sous une forme concentrée tous ces sentimens indistincts d’une nation mécontente et froissée. On admettait enfin, et les républicains qui ont encore quelque clairvoyance n’étaient pas les derniers à l’admettre, que par une sorte de réaction logique et naturelle, cette situation fatiguée, ébranlée devait ménager nécessairement quelques succès à l’opposition conservatrice dans des régions plus particulièrement éprouvées par les crises du temps. On croyait qu’il pourrait y avoir trente, quarante représentais conservateurs de plus dans la chambre nouvelle : c’était déjà un retour d’opinion, une nouveauté d’une singulière signification. On le pensait ainsi ! Ce qu’on ne soupçonnait pas, c’est que, par un mouvement assez général, décidé, spontané, le suffrage universel allait envoyer au nouveau parlement près de deux cents conservateurs et peut-être un plus grand nombre après le prochain scrutin du 18. C’est là cependant le phénomène curieux des élections françaises ; c’est le résultat qui a un moment confondu tous les calculs, qui a éclaté comme une révélation de l’intensité du sentiment public, comme une victoire inespérée pour les conservateurs vaincus de la veille, comme un avertissement sévère pour les républicains troublés tout d’un coup dans leur rêve de domination infatuée.

On aurait beau ruser avec des chiffres, dénaturer la réalité des choses ou essayer de s’abuser, de se dédommager par des jactances, par des subtilités d’interprétation, par les illusions obstinées de l’esprit de parti dissimulant ses mécomptes et ses blessures : les faits sont là, parlans et éloquens, les faits passent avant tout. Ce qu’il y a justement de frappant dans ces élections du 4 octobre, ce qui leur donne le caractère d’une manifestation d’opinion des plus sérieuses, c’est que le mouvement qui s’est produit avec une vivacité presque imprévue n’a rien de partiel, ou de local, ou d’accidentel. Il tient sûrement à des causes profondes, multiples, communes à toutes les zones de la France. On ne peut pas cette fois prétendre d’un ton superbe que c’est la dernière résistance de quelques départemens arriérés, rebelles au progrès, infestés de cléricalisme et de mœurs réactionnaires. Le mouvement est né partout à la fois. Il est dans le Nord, dans le Pas-de-Calais, dans la Somme, comme au Midi dans les Landes, dans les Pyrénées, dans le Gers, dans le Tarn-et-Garonne, dans la Haute-Garonne ; il est dans les régions de l’Est, dans l’Ardèche, dans la Lozère aussi bien qu’à l’Ouest, dans les Côtes-du-Nord, dans le Finistère, dans la Mayenne et sur les côtes de la Manche, dans le Calvados, — au centre, dans l’Indre, dans la Vienne comme aux extrémités du pays. L’universalité exclut toute idée d’un vote de surprise : c’est là ce qu’il y a de caractéristique.

Et qu’on ne dise pas que cela s’explique après tout, que les succès des candidats de l’opposition conservatrice ont pu tenir aux divisions des républicains, à la multiplicité des listes républicaines. C’est une explication qui n’explique rien, qui est tout au plus une manière de pallier une vérité importune. Les départemens où les conservateurs ont eu les succès les plus éclatans, les plus décisifs, sont précisément ceux où il n’y avait qu’une liste républicaine, où les forces des partis étaient concentrées, où la lutte était parfaitement nette et tranchée. Dans le Nord, il n’y avait qu’une liste républicaine, et les conservateurs ont une majorité de plus de quarante mille voix. Tout auprès, dans le Pas-de-Calais, il n’y avait qu’une liste, et entre le dernier conservateur élu et le premier candidat républicain, qui est M. Ribot, il y a une différence de plus de vingt mille voix. Dans la Manche, dans le Calvados, dans le Finistère, dans la Mayenne, dans la Charente, dans l’Indre, dans l’Aveyron, dans les Landes, dans le Tarn-et-Garonne, il n’y avait qu’une liste, les républicains ont marché d’un même pas, et les conservateurs ont eu le plus souvent une majorité considérable. Dans les départemens où opportunistes et radicaux sont divisés, les conservateurs ont presque toujours plus de voix que leurs adversaires séparés, et là où ils sont vaincus, là où ils sont en ballottage, ils suivent de près, quelquefois à mille ou cinq cents voix de différence, les républicains. À Paris même, dans cette ville de tous les contrastes et de toutes les fantaisies, qui se donne le plaisir de mettre à la tête de sa représentation M. Lockroy, M. Floquet, et qui a la chance de compter parmi ses prochains députés d’anciens membres de la commune ou un cabaretier du Nord, à Paris même, les conservateurs arrivent à un chiffre de près de cent mille voix : tant il est vrai que le mouvement est universel et sérieux ! Les républicains n’auront pas moins, sans doute, la majorité dans le nouveau parlement ; ils l’auront surtout probablement après le scrutin définitif qui va s’ouvrir dimanche prochain et pour lequel ils rallient fiévreusement toutes leurs forces, au risque de réunir pour un jour, sans choix, sans discernement, des ennemis de la veille qui redeviendront des ennemis du lendemain. Ils auront numériquement la majorité, ce n’est pas la question. Oui, sans doute, les républicains restent, par le droit des majorités, les maîtres, peut-être désormais les maîtres un peu embarrassés du pouvoir ; mais en même temps, si l’on nous passe le mot, le coup est porté, une étrange lumière s’est faite. La manifestation d’opinion conservatrice dont le scrutin du 4 octobre est l’expression concertée garde son caractère, sa force, et il reste ceci de clair, d’avéré, de positif comme un chiffre. À ne prendre que quelques départemens, il y a quelques années, les réactionnaires, — puisque ainsi on les nomme, — réunissaient dans le Nord 71,000 suffrages, ils viennent d’obtenir 162,000 voix ; dans le Pas-de-Calais, ils sont passés de 60,000 à 101,000 voix, — dans la Manche, de 38,000 à 58,000, — dans le Calvados, de 43,000 à 53,000, — dans le Cher, de 22,000 à 35,000. Dans la Gironde, le chiffre de toutes les oppositions était de 35,000, il a dépassé l’autre jour 60,000. En un mot, aux dernières élections, en 1881, les conservateurs avaient réuni 1,789,767 suffrages, ils comptent aujourd’hui plus de 3,500,000 voix. D’un seul coup, ils regagnent et au-delà tout ce qu’ils avaient perdu dans les scrutins qui se sont succédé depuis dix ans. Voilà le fait sensible, résumé en chiffres, qu’il faut d’abord constater et dont on ne saurait diminuer ni déguiser, par de captieux calculs, la sévère signification.

À quoi donc a tenu ce mouvement si vif, si général d’opinion qui vient de se déclarer par les élections du 4 octobre et quel en est vraiment le caractère, quelle en est la portée réelle ? Il n’y a que les esprits vulgaires, les politiques infatués qui se figurent tout expliquer par les excitations dénigrantes ou par les captations de quelques partis hostiles, qui se plaisent à chercher les raisons de leurs défaites un peu partout, hormis en eux-mêmes, dans leurs fautes et dans leurs excès. La vraie raison, la raison essentielle du mouvement qui s’accomplit, qui vient de se dévoiler, elle est dans toute une situation qui ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, qui se développe par degrés depuis quelques années, et est arrivée dans ces derniers temps à un degré assez aigu pour que tout le monde en ait eu le sentiment plus ou moins vif.

Assurément, dans ces luttes confuses, souvent obscures, qui vont se dénouer par un scrutin, il peut y avoir des causes particulières, des faits particuliers qui décident du vote. Il n’est point douteux que la question du Tonkin, plus que toute autre, a eu son rôle dans les dernières élections, qu’elle a pu être une arme redoutable aux mains des partis ; elle a eu certainement son influence sur l’opinion, peu favorable aux expéditions lointaines, surtout aux expéditions mal conduites, et elle a donné plus d’un allié à l’opposition conservatrice. La question financière, elle aussi, a eu sans contredit son rôle ; elle a pesé sur la raison nationale, qui s’est émue de se trouver tout à coup en face des déficits, des emprunts illimités et des désordres budgétaires, qui a senti le danger d’une crise de finances ajoutée à une crise des industries, à une crise de l’agriculture. Dans certaines parties du pays, sinon dans le pays tout entier, le souvenir des querelles religieuses, des guerres aux croyances, des perpétuelles violences de secte a eu son effet et a sûrement entraîné bien des suffrages. Toutes ces questions, tous ces faits ont eu certainement leur part dans le dernier vote ; mais ils n’ont eu peut-être toute leur influence, une influence décisive, que parce qu’ils se sont trouvés réunis, parce qu’ils procèdent, on le sent, d’une même politique agitatrice et imprévoyante que les républicains ont prétendu inaugurer à leur arrivée au pouvoir, qu’ils ont obstinément poursuivie, qu’ils ont poussée à bout. Est-ce légèreté vaniteuse de dominateurs improvisés ? Est-ce inexpérience ou ignorance des affaires ? Est-ce entraînement de parti et de secte ? Toujours est-il que les républicains, depuis qu’ils sont au gouvernement, se sont fait cette politique qui se réduit à toucher à tout à la fois, à tout agiter sans mesure, sans ménagement pour les intérêts, pour les sentimens les plus inviolables. Ils se sont flattés de donner la popularité des grandes entreprises à la république, et ils se sont lancés dans ces expéditions lointaines qu’ils n’ont su ni préparer, ni conduire, ni laisser conduire, qui ne nous ont valu jusqu’ici que des mécomptes et des sacrifices sans compensation, qui laissent aujourd’hui le pays en face d’un avenir incertain. Ils ont cru s’illustrer et flatter un goût populaire en multipliant les travaux, en dépensant l’argent sans compter pour des écoles fastueuses, sous prétexte de fonder un enseignement nouveau, et ils n’ont réussi qu’à créer cette situation financière où l’on ne pourra échapper à des taxes nouvelles. Ils se sont crus obligés de donner des gages aux passions de secte pour assurer leur règne, et ils ont entrepris cette guerre irritante et puérile aux institutions religieuses, aux prêtres, au budget des cultes. Ils n’ont pas vu que plus ils s’engageaient dans cette voie, plus ils compromettaient la république en la rendant suspecte à tous les esprits modérés. Bien souvent on leur a dit qu’ils se trompaient. Les républicains n’ont rien écouté, et ils ont fini par exclure les modérés de leurs conseils. Ils ont cru pouvoir tout se permettre, comme le disait ces jours derniers M. Floquet. Ils ont, par leur politique, blessé tous les instincts, menacé les intérêts, mis l’incertitude partout, croyant peut-être abuser indéfiniment le pays. Eh bien ! le pays, qui est la victime de leur politique, leur a répondu à sa manière, par son vote, et puisque les modérés de la république ne sont plus écoutés, il est allé droit aux conservateurs les plus caractérisés, les plus résolus.

Est-ce à dire que le pays ou une notable partie du pays, en votant pour des conservateurs qui sont des partisans de toutes les monarchies, ait voulu donner un mandat de révolution et se prononcer contre la république ? Il faut s’entendre et rester autant que possible dans la vérité des choses, si on ne veut pas aller au-devant des plus désastreuses déceptions. Évidemment les électeurs qui ont nommé des candidats de l’opposition conservatrice ont dit d’une certaine manière qu’ils n’avaient pas peur de la monarchie, qu’ils ne s’effrayaient ni du mot ni même probablement de la réalité ; mais il est bien clair aussi qu’ils n’ont dit rien de plus, qu’ils n’avaient nullement la pensée de se prononcer sur une forme de gouvernement et que ce serait se laisser aller à une étrange illusion de voir dans le dernier vote l’intention ou le prélude d’une restauration monarchique. La première raison, c’est qu’il faudrait d’abord savoir de quelle monarchie il s’agit et, ce n’est précisément qu’en évitant cette périlleuse question que les conservateurs ont pu s’entendre, qu’ils peuvent rester unis. Qu’on remarque bien que dans cette masse française qui est allée au scrutin, le 4 octobre, il y a beaucoup d’hommes simples, sincères, désintéressés qui, par lassitude des révolutions, ont accepté la république telle qu’on la leur promettait, libérale, protectrice, et qui, en votant l’autre jour pour les conservateurs, ont cru voter non contre un régime, mais contre ceux qui ont travesti ce régime au gré de leurs passions, contre ceux qui, par leur triste politique, ont compromis tous les intérêts du pays. Il y a quelques semaines, à la veille des élections, un candidat qui est aujourd’hui le député élu de Toulouse, un homme de talent et d’éloquence, M. Jacques Piou, avouait dans un discours qu’il avait été, il y a dix ans, de ceux qui s’étaient ralliés sincèrement aux institutions nouvelles ; il ajoutait, sans embarras, qu’il avait cru que la constitution loyalement pratiquée pouvait être une transaction acceptable et offrir un terrain de ralliement à tous les hommes de bonne volonté. Pourquoi est il aujourd’hui candidat, député conservateur ? C’est que les républicains ont été les premiers à violer la transaction et qu’ils se sont servis de la république pour assouvir leurs passions, pour précipiter le pays dans des crises nouvelles. Ce que disait M. Piou, il y a un mois, dans un discours où il résumait, en traits saisissans, le règne des républicains, sans mettre en cause les institutions, est un peu l’histoire de la France désabusée, plus impatiente peut-être de réparations que de révolutions nouvelles. Non, pour rester dans le vrai, les masses conservatrices qui sont allées au scrutin du 4 octobre, ne semblent pas avoir précisément voté contre la république ou pour la monarchie ; mais elles ont sûrement voté contre les imprévoyances et les fausses directions de l’expédition du Tonkin ; elles ont voté contre la dilapidation de la fortune publique ; elles ont voté pour la paix religieuse troublée par les sectaires ; elles ont voté contre la politique qui s’est manifestée dans ces œuvres, surtout contre les menaces des radicaux et contre les complaisans des radicaux. Elles ont tout bonnement obéi au plus simple sentiment de conservation. C’est le sens le plus vrai de ce vote qui, sans enlever la majorité aux républicains, leur a opposé cette force de près de deux cents conservateurs, dont l’élection est dans tous les cas un avertissement.

Quelle moralité, cependant, les républicains prétendent-ils tirer, de leur côté, de ces élections du 4 octobre ? Les républicains, il faut l’avouer, ont un peu perdu la tête. Ils ont frémi un moment en se voyant presque menacés dans leur domination, en sentant ce coup d’aiguillon d’un vote inattendu. Ils ont commencé par extravaguer passablement depuis quelques jours, par se démener en cherchant comment tout cela avait pu arriver, comment ils pourraient faire face au danger. Et quelles explications ont-ils trouvées ? Quels moyens ont-ils découverts pour se raffermir, pour se défendre contre le retour offensif du sentiment public ? Explications et moyens se ressentent certainement du trouble de leur esprit. Oui, vraiment, on ne s’en était pas douté, c’est ainsi pourtant. Si les instincts conservateurs se sont si énergiquement réveillés, si le pays a envoyé tant de monarchistes au parlement, c’est parce que la république n’a pas été jusqu’ici assez républicaine, assez radicale ; c’est parce qu’on n’a pas été assez exclusif, parce qu’on n’a pas assez épuré les administrations, la magistrature, parce qu’on n’a pas assez réformé, parce qu’on ne s’est pas assez hâté de supprimer le budget des cultes, d’abolir le concordat, parce qu’on s’est divisé. Le moyen, c’est de reprendre ce beau travail, de commencer par refaire, pour le scrutin du 18, cette alliance républicaine dont les radicaux se promettent de tirer parti : en sorte que plus le pays semble s’inquiéter de la politique de faction qui a tout compromis, plus les républicains éprouvent le besoin d’ajouter à ses inquiétudes par des menaces de violences nouvelles, et, pour couronner l’œuvre, ils proposent à Paris de répondre à la province de la belle façon en nommant, le 18, la fleur des radicaux. Voilà qui est faire de la haute politique et comprendre les intérêts de la république ! Les républicains prétendent encore faire marcher la France, ils croient cela tout simple : il n’y a qu’à donner un coup de gouvernail à gauche, comme on le dit d’un mot dont on ne comprend même pas le sens, — ou à exhumer le faisceau des licteurs, avec la hache au bout, suivant l’expression imagée de M. Lockroy ! Au lieu de se livrer à ces aberrations et à ces fantaisies qui ne sont pas sans danger, les républicains feraient beaucoup mieux de s’imposer pour pénitence quelques jours de réflexion, de se donner le temps de lire d’un regard plus attentif dans ce scrutin qui a un moment troublé leur raison ; ils feraient mieux de comprendre ce qu’ils n’ont pas encore compris qu’on ne fonde pas un régime et un gouvernement avec de l’anarchie, qu’on ne conduit pas un pays comme la France en lui faisant violence, en le troublant dans sa sécurité, dans ses intérêts, dans toute sa vie morale et matérielle. C’est, pour le moment, la plus évidente moralité du scrutin du 4 octobre.

À peine les élections s’achèvent-elles en France cependant, l’agitation électorale commence en Angleterre. De toutes parts, dans le royaume-uni, on se prépare à ce nouveau scrutin, dont la date n’est pas encore fixée, qui est néanmoins considéré dès ce moment comme une épreuve décisive, qui a, certes, son importance, et parce qu’il va s’ouvrir dans des circonstances extérieures ou intérieures assez graves et parce que deux millions d’électeurs de plus vont concourir au vote. Déjà la campagne est engagée et les chefs des partis anglais ont commencé leurs tournées avec la préoccupation visible de conquérir cette masse électorale nouvelle qui, pour la première fois, va dire son mot sur les affaires publiques. Les leaders libéraux, lord Hartington, M. Goschen, sir William Harcourt, lord Rosebery, M. Chamberlain, sir Charles Dilke, ont ouvert le feu, et leur vieux chef, M. Gladstone lui-même, après quelques semaines de repos, a repris à leur tête son poste de combat ; il a publié son manifeste, qui peut passer pour le programme du parti. Les leaders du torysme, à leur tour, lord Randolph Churchill, sir Stafford Northcote, devenu lord Iddesleigh, lord George Hamilton, le chancelier de l’échiquier sir Nachael Hicks Beach, se sont jetés dans la lutte, opposant discours à discours, et le chef du cabinet, lord Salisbury, vient d’exposer ces jours derniers, à Newport, le programme conservateur. Bref, la campagne est ouverte, elle promet sûrement d’offrir un singulier intérêt, d’autant plus que les partis qui vont se rencontrer en adversaires au scrutin sont visiblement livrés à un profond travail de transformation dont le dernier mot est loin d’être dit.

Tout est, en vérité, assez nouveau dans ces élections anglaises qui se préparent, qui ne sont qu’une des phases de la révolution des choses, et si les anciens partis se couvrent encore quelquefois de leurs vieux noms, s’ils gardent quelques-unes de leurs traditions, ils ne sont plus déjà ce qu’ils étaient. Les conditions de la lutte ne sont plus les mêmes entre les libéraux, qui reviennent au combat après avoir perdu le pouvoir il y a quelques mois, et les conservateurs, qui sont aujourd’hui au gouvernement, qui ont à conquérir une majorité. À qui restera le succès au prochain scrutin ?

Assurément, les libéraux ont des chances sérieuses ; ils ont surtout l’avantage de marcher sous un chef populaire, d’avoir le nom de M. Gladstone inscrit sur leur drapeau. Ce n’est pas que M. Gladstone, avec son grand âge, puisse retrouver ses anciennes forces pour de nouvelles campagnes, et que le récent manifeste du vieux chef libéral soit une de ces œuvres qui passionnent l’opinion. Le manifeste, daté de Hawarden, n’est sur certains points qu’une défense assez pâle de la politique extérieure du précédent cabinet et sur d’autres points qu’un programme de politique intérieure assez vague ; mais M. Gladstone est le plus populaire des Anglais vivans aujourd’hui. Il a devant le pays l’ascendant de son éloquence, de ses services, de ses talens. Son nom est la force de son parti, et il serait capable de gagner des batailles, même quand il ne pourrait pas recommencer ses tournées d’autrefois dans le Midlothian. Toute la question est de savoir si l’influence de M. Gladstone peut suffire aujourd’hui pour maintenir une certaine cohésion dans son parti, pour atténuer ou pallier les divisions entre les radicaux et les vieux whigs qui se sont trouvés un moment réunis dans le dernier cabinet. Il est bien clair en effet que radicaux et whigs ont quelque peine à marcher du même pas. M. Chamberlain va en avant avec son programme de radicalisme semi-socialiste, réclamant la gratuité de l’enseignement primaire, la réforme démocratique des impôts, le droit pour les communes d’employer le produit des taxes locales à l’achat de terres destinées à être distribuées aux paysans. D’un autre côté, des hommes comme M. Goschen, lord Hartington, ne vont certainement pas aussi loin ; ils résistent au courant radical où le vieux libéralisme anglais risque de se perdre. M. Goschen s’efforçait récemment de mettre les électeurs en garde contre la panacée décevante du socialisme d’état, contre ceux qui passent leur temps à susciter des espérances irréalisables, à faire briller des a feux follets » aux yeux du peuple. Lord Hartington reste, dans ses discours, un whig de tradition, et il parlait l’autre jour de l’accent d’un homme désabusé tout prêt à quitter au premier signe la chambre des communes, à aller attendre sans impatience dans la retraite l’héritage de la pairie qu’il est destiné à recevoir de son père le duc de Devonshire. Qui l’emportera des radicaux ou des whigs modérés ? Ces divisions, que l’autorité de M. Gladstone peut contenir un moment, n’existent pas moins et elles sont évidemment la faiblesse du parti libéral devant le prochain scrutin.

Les conservateurs ont la chance d’être plus unis, de n’avoir pas eu encore le temps de s’user au pouvoir ; et ils sont de plus assez habiles pour savoir profiter de tout, des faiblesses de leurs adversaires, de leurs divisions, des excès d’opinion de M. Chamberlain et de ses amis. Les nouveaux tories ont la prétention d’être plus libéraux que les libéraux, de se prêter à toutes les réformes qui peuvent tendre au développement des droits du pays, qui sont dans l’esprit du temps. Ils se sont nettement prononcés pour une extension des libertés locales que le chef du cabinet, dans son manifeste de Newport, représente comme le moyen « d’intéresser directement et activement le peuple à la direction de ses affaires. » Ils sont assez disposés à faire à l’Irlande toutes les concessions compatibles avec la suprématie de la couronne, avec l’intégrité et l’unité législative de l’empire britannique. La politique intérieure que les conservateurs proposent peut être discutée, elle n’est pas, dans tous les cas, inconciliable avec le progrès moral et politique de l’Angleterre ; mais il y a un point sur lequel les conservateurs gardent un avantage auquel l’opinion anglaise peut n’être pas insensible. Depuis qu’ils sont au pouvoir, ils ont réussi, dans une certaine mesure, à dénouer ou tout au moins à atténuer quelques-unes des difficultés extérieures qui leur avaient été léguées par les libéraux. Ils ont pu régler, ne fût-ce que temporairement, avec la Russie la question de la frontière de l’Afghanistan, et, s’ils n’en ont pas précisément fini avec les affaires d’Egypte, ils ont du moins évité toute complication nouvelle. Avec cela auront-ils, dans le nouveau parlement, la majorité que les libéraux ont eue jusqu’au bout dans la dernière chambre des communes ? C’est justement la question qui va émouvoir, passionner l’opinion anglaise pendant quelques semaines, et qui sait si, pendant ce temps, il n’y aura pas eu dans le monde, des incidens qui pourraient avoir leur influence sur le scrutin d’où dépend la direction de la politique de l’Angleterre ?

On ne le sait que trop, les affaires naissent toutes seules, au moment où on n’y songe guère : témoin cette révolution de Bulgarie qui était dans la logique des choses orientales, tant qu’on voudra, dont on ne prévoyait cependant pas l’explosion à si courte date, et qui est nécessairement un embarras pour toutes les politiques, une épreuve assez délicate pour la paix générale elle-même. En un instant, on le sait, tout s’est trouvé accompli : un traité européen a été mis en suspens par une insurrection plus ou moins spontanée éclatant dans les Balkans. L’union de la Bulgarie, principauté à peu près indépendante, et de la Roumélie orientale, province soumise à l’empire ottoman, a été proclamée sans résistance apparente. Le prince Alexandre de Battenberg a cédé, sans se faire prier, à la tentation d’ajouter, par l’annexion d’une province, un fleuron à la couronne bulgare : il s’est déclaré le chef du mouvement, et dès lors, ceux qui ont fait cette révolution n’ont plus eu d’autre pensée que de tout précipiter ; ils se sont hâtés d’organiser militairement, administrativement cette union, de mettre des forces sur pied, avec la préoccupation évidente de conquérir au plus vite le bénéfice du fait accompli et irrévocable. C’est ce qui s’est passé jusqu’ici dans les deux provinces unies. Depuis le coup de théâtre de Philippopoli, qui a porté une atteinte directe à un ordre diplomatique créé par un congrès souverain, on a eu à peine le temps de se reconnaître et de se consulter. Le gouvernement du sultan, qui était le plus intéressé, mais qui n’était pas le seul intéressé, a eu la prudence de ne pas essayer de rentrer par la force dans une de ses possessions, de ne pas compromettre par un acte de coercition sommaire une situation déjà assez délicate et assez grave ; il a tenu à ne rien faire sans s’être adressé aux puissances qui ont signé le traité de Berlin, qui ont créé l’état territorial dans les Balkans. Les puissances, à leur tour, se sont communiqué leurs impressions, leurs idées ; elles ont délibéré, et le premier résultat saisissable de ces délibérations entre cabinets a été la réunion des représentans des principaux gouvernemens de l’Europe à Constantinople. Les ambassadeurs se sont réunis il y a peu de jours et ils ont rédigé un mémorandum condamnant l’insurrection de Philippopoli, reconnaissant le droit et la modération de la Turquie, exhortant tout le monde à s’arrêter, à éviter l’effusion du sang. Ce n’est là évidemment qu’une entrée en scène de la diplomatie, le préliminaire de résolutions plus précises. Quelles seront maintenant ces résolutions ? Comment en assurera-t-on l’autorité et l’efficacité ? C’est ici que l’accord devient plus difficile, que tout se complique, d’autant plus qu’à la question bulgare viennent se joindre toutes les autres questions qui font pour ainsi dire explosion dès qu’une étincelle jaillit sur quelque point de l’Orient.

C’est la Bulgarie qui a commencé, et aussitôt toutes ces populations orientales, tous ces jeunes états se sont agités, comptant peut-être sur les divisions de l’Europe ou sur la complicité de quelque puissance. En quelques jours, le mouvement s’est propagé et a pris un caractère singulièrement périlleux. La Serbie s’est armée sous prétexte que la révolution bulgare troublait l’équilibre dans la presqu’île des Balkans et la déliait elle-même des engagemens du traité de Berlin. Le roi Milan s’est hâté de convoquer son assemblée, qui n’a pas manqué de l’exciter à l’action et de voter un emprunt de guerre. Les forces serbes, mobilisées en toute hâte, se sont portées à la frontière, à Nisch, prêtes à ouvrir la campagne, à se jeter dans la vieille Serbie, dans cette région sur laquelle les regards des politiques de Belgrade sont toujours fixés. D’un autre côté, la Grèce s’enflamme à son tour, comme si elle était en danger ou comme si elle voyait luire l’occasion favorable de conquêtes nouvelles. La Grèce mobilise son armée, prépare ses réserves, cherche de l’argent et est impatiente de courir, elle aussi, aux frontières. La Grèce se souvient avec amertume de n’avoir pu obtenir du côté de l’Épire tout ce que le congrès de Berlin lui avait laissé espérer, et elle se flatte de saisir cette fois quelque province, quelque fragment de territoire de plus ; elle est entraînée comme la Serbie. La passion populaire règne dans ces petits pays, et les gouvernemens suivent le mouvement, craignant toujours d’être renversés s’ils résistent, s’ils osent écouter un conseil de sagesse. Le prétexte invariable de ces agitations nouvelles, c’est que, si l’équilibre doit être rompu dans les Balkans au profit de la Bulgarie, la Serbie et la Grèce ont droit aussi à un agrandissement dont la Turquie est toujours appelée naturellement à payer les frais. Ces malheureux états ne voient pas qu’ils cèdent naïvement à une égoïste jalousie de race peu faite pour relever leur cause et qu’ils choisissent d’ailleurs assez mal leur moment pour occuper, pour troubler l’Europe de leurs affaires. Quelque indécise qu’elle paraisse, l’Europe n’est sûrement pas disposée à se laisser entraîner dans des aventures où revivraient aussitôt les plus redoutables antagonismes. L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, peuvent éprouver quelque difficulté à se mettre d’accord sur le système d’action diplomatique qu’elles suivront de concert avec les autres puissances ; elles tiennent dans tous les cas à sauvegarder les conditions essentielles du traité de Berlin, et il est bien clair que personne n’est d’humeur à risquer une guerre pour la Bulgarie, pour la Serbie ou pour la Grèce.

Ce qui reste donc de plus probable, c’est que l’Europe fera ce qu’elle pourra pour ramener à la raison et à la paix ces jeunes états si impatiens d’aventures, pour leur ôter tout prétexte de récriminations ou de revendications en réduisant la révolution bulgare aux proportions les plus simples. Elle ne cherchera peut-être pas à abolir tout ce qui s’est fait à Philippopoli ; elle ne refusera pas sans doute de ratifier une sorte d’union personnelle au profit du prince Alexandre de Battenberg, en maintenant la Bulgarie et la Roumélie dans des conditions assez distinctes, en laissant toute sa force à la suzeraineté du sultan. C’est là du moins la combinaison qui semble rallier les chancelleries préoccupées de contenir le feu, d’éviter la crise décisive. Ce ne sera encore, si l’on veut, qu’un expédient peu sérieux, une trêve sans avenir, c’est possible. Il y a longtemps que la question d’Orient se traîne à travers les trêves et les expédiens.

CH. DE MAZADE.