Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1893

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Chronique n° 1476
14 octobre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

La France et la Russie renouvellent sur la Méditerranée, au lendemain de nos élections législatives, le témoignage de mutuelle sympathie qu’elles s’étaient donné, il y a deux ans, dans le golfe de Finlande. La visite faite à Cronstadt, par l’escadre française, est rendue à Toulon par l’escadre russe, et l’amiral Avellan, débarqué d’hier sur notre sol, partira demain, à la tête d’un nombreux état-major pour Paris où l’attendent des fêtes brillantes, organisées non-seulement par les pouvoirs officiels, mais aussi par l’initiative privée.

Pendant que nos compatriotes, sans distinction de classe ou d’opinion, prendront part, en personne ou en esprit, aux banquets, aux carrousels et aux feux d’artifice, aux bals, aux concerts et aux représentations de gala, dont se composera cette réception vraiment affectueuse, offerte par le peuple le plus libre du continent aux représentans de l’empire le plus vaste de la chrétienté, la diplomatie européenne, les yeux fixés sur notre capitale, assiste avec des sentimens divers à cette nouvelle manifestation de l’entente franco-russe. Elle a longtemps refusé d’y croire ; ne pouvant nier l’évidence, ceux dont les calculs étaient dérangés par cette union continuaient à se bercer du moins de l’espoir qu’elle serait peu solide et sans lendemain. Leur déception présente excuse, elle explique leur aigreur.

Aussi bien a-t-elle été laborieuse et lente à se former, cette alliance des Gaulois et des Slaves ; il a fallu, pour la mener à terme, une série d’événemens que nul, parmi les hommes d’État qui la souhaitèrent depuis un siècle, sur les bords de la Seine comme sur ceux de la Neva, n’aurait pu imaginer. « Une fatalité pèse sur nos relations avec la France, disait un rapport officiel signé d’un conseiller du tsar, dans les dernières années du règne de Napoléon III. Sous Louis XIV et Louis XV, ce pays affectait de nous ignorer et de nous dédaigner. Sous la république il nous a été hostile. Malgré la distance, quoique la géographie nous ait fait des alliés naturels, quoique, suivant le mot de Napoléon, « nous ne sachions où nous rencontrer pour nous battre, » la France nous a fait des guerres acharnées et toutes les tentatives d’alliance ont misérablement échoué. Tilsit et Erfurt n’ont été que des épisodes. Sous Louis XVIII et Charles X, le rapprochement a été précaire et stérile. Les principes de conservation monarchique en étaient le lien. Les principes libéraux de 1830 ont été le dissolvant. Après la guerre de Crimée, le moment a semblé favorable à une entente sérieuse entre les deux pays, séparés par des malentendus théoriques et des fautes réciproques, plutôt que par leurs intérêts positifs qui ne sont pas contraires. Cet essai n’a réussi qu’à retarder l’explosion d’un nouveau conflit (la Pologne). L’expérience paraît concluante. Plus elle a été sérieuse, plus l’échec auquel elle a abouti doit démontrer l’incompatibilité des tendances des deux pays. La cause, disait en terminant le document auquel nous empruntons ces lignes, en réside dans le besoin de bouleversement qui tourmente la nation française, en face du besoin de repos qu’éprouve la nation russe. »

Singulière ironie de l’histoire ! Ce que le monarchiste Chateaubriand n’avait pu faire, des ministres républicains, MM. Ribot et Develle, l’effectuent. Et c’est précisément en vue du maintien de la paix que l’autocrate du nord est induit à lier partie avec les démocrates, naguère tumultueux, aujourd’hui assagis, de l’occident. Le haut personnage moscovite, dont nous citons plus haut les avis relatifs à la France, s’exprimait ainsi, vers 1865, sur le compte de la Prusse : « Nos rapports avec cette puissance ont toujours été bons. Nous n’avons guère d’intérêts divergens ; elle nous est une barrière contre la France. Nous devons désirer qu’elle se fortifie ; ce désir n’irait probablement pas jusqu’à prendre les armes pour la défendre, si elle était attaquée sur le Rhin ; mais, diplomatiquement, notre concours lui est acquis. »

Quant à l’Allemagne proprement dite, on reconnaissait en Russie que la confédération germanique avait perdu toute importance en Europe par suite de ses incurables dissensions intérieures, et que la conscience de cet état de dégradation poussait les Allemands au désespoir. Ceux-ci, comme on désire toujours ce que l’on n’a pas, brûlaient de jouer un grand rôle, et tendaient à tout prix à l’unité. Le cabinet de Pétersbourg, préoccupé à juste titre de cette éventualité, estimait alors n’avoir aucun profit à maintenir la faiblesse extrême de la confédération, qui avait fait de l’Allemagne une proie facile pour Napoléon au début du siècle, et l’avait empêché plus tard, dans toutes les crises qu’avait traversées la Russie, — notamment dans la guerre de 1855, — de résister efficacement à la pression des adversaires de l’empire moscovite. « Nous ne sommes pas intéressés, disaient les ministres d’Alexandre II, au maintien d’un état de choses anormal. Il nous coûte assez de peine pour arranger les querelles constantes des deux grandes puissances allemandes. Si la marche des événemens amenait une transformation, si les grands États s’arrondissaient aux dépens des petits, si la puissance et la considération du gouvernement central augmentaient, nous n’aurions pas à nous y opposer… » Cependant les politiques du nord étaient forcés de convenir dès cette époque que, « si l’unité venait jamais à se réaliser, l’Allemagne perdrait son caractère inoffensif. » C’est en effet à l’unité allemande, à la force qu’elle a donnée à nos voisins et à l’abus que le prince de Bismarck a fait de cette force, que nous devons de voir aujourd’hui Paris pavoisé de drapeaux russes.

Un pareil événement n’est certes pas de nature à satisfaire ceux qui estimaient que l’Europe, après la signature de la triple alliance, était arrivée à ce qu’on appelait la « période photographique, » c’est-à-dire que la situation devait se résumer en ce mot : « ne bougeons plus. » Cette alliance germano-austro-italienne, que l’on pouvait considérer comme le triomphe du chancelier allemand en particulier et de l’art diplomatique en général, puisque l’on coalisait trois États pour en défendre un seul, — l’Autriche n’ayant rien à craindre de la France, et l’Italie n’ayant rien à craindre de personne, — cette alliance qui devait donner l’omnipotence à ceux qui en faisaient partie, non-seulement est annihilée dans ses effets, mais encore se trouve, comme on le verra plus tard, menacée dans son principe et susceptible de préjudicier même à ceux qui l’ont conçue et cimentée.

Du moment que la triple alliance n’est plus l’arbitre du continent, l’Italie fait un marché de dupe, puisqu’elle s’obérait jusqu’ici pour participer à cette souveraineté collective, que les trois contractans obtenaient par leur association. L’Autriche se trouve avoir plus à perdre qu’à gagner au maintien de l’état de choses ; car, si la Russie est l’alliée de la France, l’union de l’empire austro-hongrois avec l’empire d’Allemagne n’aurait d’autre résultat que d’exposer le premier à recevoir, pour l’amour de Berlin, les premiers coups de Saint-Pétersbourg. Comme les possessions de François-Joseph sont accessibles de tous les côtés aux contacts hostiles et vulnérables sur tous les points, que l’Autriche, assemblage de nationalités sans cohésion, ne se soutient que par des miracles d’équilibre, elle aurait beaucoup à perdre à une guerre malheureuse, tandis qu’elle trouverait de grands profits dans une intelligente neutralité.

L’Allemagne enfin, le jour où une alliance avec elle ne garantit plus, par la supériorité numérique des soldats, une victoire certaine, perd vis-à-vis de ses alliés beaucoup de son prestige ; perdant de son prestige, elle sera moins recherchée. Désormais, en cas de conflagration européenne, il n’y aurait pas seulement des lauriers faciles à cueillir, il y aurait bien des mauvaises chances à affronter. De là, pour l’Autriche et l’Italie, à se demander si la triple alliance leur offre plus d’inconvéniens que d’avantages, s’il y a lieu de la resserrer ou de la rompre en douceur, il n’y a qu’un pas. Un assez petit nombre d’années suffira peut-être pour le franchir. La marche du monde est pleine de surprises.

Les esprits de courte vue, et c’est le plus grand nombre, exclusivement frappés du présent, s’appliquent à le commenter, à le justifier, à le proclamer éternel. Or, ce présent est un perpétuel devenir ; et quand il est bien expliqué, que l’on a bien démontré que ce qui est arrivé ne pouvait pas ne pas arriver, déjà il arrive tout autre chose. Les contraires s’attirent ; ce qui n’est pas trop étonnant, s’il est vrai comme on dit qu’ils se touchent : par exemple, l’état de paix de l’Europe est dû en grande partie au service militaire universel, qui semblait destiné à créer un état permanent de guerre. La triple alliance, faite pour garantir dans le monde l’hégémonie prussienne, laquelle était du reste chose prévue et, depuis les campagnes du grand Frédéric, inévitable pour ceux qui oublient la bataille d’Iéna, la triple alliance amène déjà, par son excès, une réaction contraire ; et le pivot du monde civilisé qui s’est déplacé maintes fois à travers les âges, allant et venant d’une capitale à l’autre, que Rome, Madrid, Paris et Vienne ont possédé tour à tour, menace maintenant de quitter Berlin.

Il est tout naturel que Berlin s’en fâche, et que les Étals qui s’étaient attachés à la fortune de l’Allemagne soient mécontens. Oubliant que la triplice venait de se livrer à une série de manifestations solennelles, depuis les fêtes italiennes des noces d’argent, ce printemps, jusqu’aux grandes manœuvres récentes de l’armée autrichienne en Galicie, sans parler des déploiemens militaires de Metz, où l’on aurait pu remarquer, sans être autrement partial, quelque caractère agressif contre la France, la presse gallophobe, — elle existe toujours, — ne craint pas d’insinuer que la réception enthousiaste des marins russes à Toulon est « la préparation à une prochaine guerre ; » que les Français, « ne pouvant prendre encore la revanche de Sedan, se contentent d’une mise en scène belliqueuse qui, selon eux, contribuera à avancer l’heure de la vengeance. » Toujours l’histoire de la paille et de la poutre.

Certes, il était devenu opportun de rappeler, par un fait matériel, que la France n’est point isolée et que, si ses ennemis l’attaquaient, ils pourraient avoir affaire à un ensemble de forces militaires au moins aussi imposant que le leur. Est-il toutefois besoin d’ajouter que la Russie et la France sont animées de sentimens sincèrement pacifiques et que leur rapprochement n’a pas pour objet de troubler, mais bien de garantir la tranquillité du continent ? Ce caractère pacifique, pourrait-on sans mauvaise foi le dénier à la simple rencontre de quelques navires russes et français, et à l’échange de l’expression d’une amitié internationale qui n’est plus, depuis longtemps, un secret pour personne ?

On l’a compris ainsi à Pétersbourg. Le tsar entend maintenir en Europe un statu quo qui peut attrister encore bien des âmes, mais qui, présentement, ne pourrait être modifié qu’au prix de sacrifices si sanglans, que nul n’oserait prendre la responsabilité de les exiger des nations en présence. C’est dire que, dans une action défensive, la Russie serait prête à marcher avec la France ; mais qu’elle ne se joindrait pas à une action offensive de cette dernière, non justifiée par quelque intérêt tout à fait supérieur. Cette attitude de la Russie se comprend de reste ; les phrases semi-menaçantes, un peu piquantes même pour l’amour-propre moscovite, dont l’empereur Guillaume entremêle parfois ses assurances de paix, ne feront point sortir l’empereur Alexandre de sa sérénité. D’autre part, le souverain russe n’a cure des intentions que l’on peut lui prêter au-delà du Rhin ; il ne doit d’explications à personne, et il n’est pas dans les traditions de son gouvernement de rendre compte à ses voisins d’actes qui ne relèvent que de sa propre appréciation.

Il en va de même des hommes qui sont à la tête de la république française. Toulon, dans leur pensée, est la contre-partie de Metz, sans provocations, comme sans ménagemens désormais inutiles. Notre souhait à tous et notre ferme espoir est que ces fêtes qui commencent ne donneront lieu à aucune fausse note, à aucunes vaines fanfaronnades, auxquelles manquerait le sentiment de la dignité nationale. M. le président Carnot a fort bien exprimé, dans son récent discours de Beauvais, ce sentiment de courtoisie amicale consacrant la solidarité des deux nations, lorsqu’il a dit, en face de quelque cent mille hommes prêts à entrer en ligne, que nous avions « appris le calme et le sang-froid, » et que, si la France « a des amitiés qu’elle est heureuse de fêter, » elle est animée d’un sincère amour de la paix et pense que « l’avenir appartient à la sagesse et à la droiture. »

Ce désir d’entretenir des relations cordiales avec nos voisins, n’en donnons-nous pas une preuve dans cette conférence monétaire qui vient de se réunir à Paris, sur la demande de l’Italie, afin de faciliter au gouvernement du roi Humbert le moyen de remédier en quelque façon à ses embarras financiers, par le retrait des espèces divisionnaires italiennes, qui circulent dans l’Union latine ? Il ne manque pas de gens pour nous conseiller de dénoncer, comme nous en avons le droit, cette union latine ; ce qui aurait pour effet d’obliger l’Italie à nous rembourser en or, dans un délai assez rapproché, environ 400 millions d’argent que nous tenons à sa disposition ; d’où résulterait pour elle, au cours actuel de ce métal, une perte de près de moitié. Nous n’en voulons rien faire, pour ne pas accabler un ancien ami que nous espérons toujours voir revenir à nous.

Et pourtant c’est l’Italie qui, dans ce déchaînement de mauvaises paroles contre la France, se montre la plus acharnée. C’est elle qui, pour riposter à la visite de l’escadre russe à Toulon, a conçu le projet passablement puéril, puisqu’il est sans portée, de faire croiser dans la Méditerranée son escadre permanente, qui devait, après les grandes manœuvres navales, aller stationner à Venise ; c’est elle, dont l’ambassadeur à Londres, le comte Tornielli, s’est efforcé de transformer le passage de l’escadre anglaise qui, avant de rentrer dans son port d’attache, après avoir passé le printemps et l’été sur les côtes de l’Asie-Mineure et dans l’Archipel, s’en va, presque chaque année à cette époque, jeter l’ancre dans quelques ports italiens, en une manifestation imposante de la Grande-Bretagne, d’où l’on eût pu augurer l’accession prochaine de la reine Victoria à la triple alliance.

Il n’est pas jusqu’au sultan que l’on a voulu représenter comme fort inquiet de la présence d’une escadre russe aussi imposante dans les eaux méditerranéennes ; il n’est pas jusqu’à la Suède, de l’inimitié de qui l’on ne nous ait menacés, comme si chacun ne savait pas qu’en faisant la part la plus large aux sympathies allemandes du roi Oscar, elles ne le détermineront jamais à sortir de la neutralité où la péninsule Scandinave, et particulièrement la Norvège, a la ferme intention de se maintenir.

En ce qui concerne les navires commandés par l’amiral Seymour, leur visite était présentée à Rome comme une démonstration destinée à intimider la Russie, — on voulait dans ce dessein les recevoir avec pompe, en envoyant au-devant d’eux l’escadre italienne jusqu’à Tarente ; on projetait de leur donner, à Naples, des fêtes qui auraient été le pendant de celles de France et auxquelles le roi et la reine d’Italie auraient pris part. Tout ce beau programme s’est effondré devant les déclarations formelles du cabinet de Londres, qui ne veut ni laisser croire à son adhésion à quelque alliance que ce puisse être, ni permettre que l’on exploite le mouillage des vaisseaux britanniques comme une protestation contre la présence de l’escadre russe à Toulon. Si bien qu’au lieu d’un triomphe pour leur politique, l’excès de zèle des diplomates italiens n’a servi qu’à rendre plus sensible son échec, dans une entreprise où M. Crispi en avait, il y a trois ans, recueilli un tout semblable.

L’Angleterre n’a aucune raison pour être mal avec l’Italie ; elle a même, à son point de vue, de bonnes raisons pour désirer que cette puissance joue un rôle dans le bassin méditerranéen ; mais de là à entrer dans la triplice il y a loin. Depuis plus d’un an, l’augmentation des forces navales que l’amirauté anglaise entretient dans la Méditerranée est demandée par le parlement britannique. C’est la conséquence de l’accroissement du nombre de ses navires qui sont actuellement en essais ou en armement définitif. Quelques-uns de ces cuirassés de 14,000 tonneaux seront envoyés au vice-amiral sir Michaël Seymour, le successeur de l’amiral Tryon ; d’autres seront affectés à l’escadre de la Manche. Ces mesures ont pour but la réalisation des plans de la Grande-Bretagne. Lord Sudeley ne demandait-il pas très ouvertement à Westminster, au mois de juin dernier, « qu’une législation immédiate intervînt afin de donner à l’Angleterre la suprématie complète sur les mers ? » A quoi lord Playfair répondait, au nom du gouvernement, « qu’il n’était ni nécessaire, ni désirable, de faire continuellement savoir aux nations étrangères que l’Angleterre entend dominer sur les mers. »

Il n’est pas, en effet, nécessaire de le dire ; il suffit de s’efforcer d’y parvenir. C’est ce qu’on fait de l’autre côté du détroit. Et on le fait précisément pour n’avoir besoin de personne. Tous les efforts de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie qui, par la voix de leurs diplomates, par la plume de leurs publicistes, veulent persuader au royaume-uni de se rapprocher de la triple alliance, se briseront contre ce fait qu’une telle politique serait contraire aux intérêts anglais, et qu’il n’y a pas d’exemple, depuis plusieurs siècles, que l’Angleterre ait agi dans un sens contraire à ses intérêts.

Ce que nous en disons ne comporte aucune idée de blâme. Ne sont-ce pas des intérêts communs qui unissent présentement la France et la Russie ? Dans la bouche de ceux de nos compatriotes, en petit nombre d’ailleurs et de modeste importance, qui critiquent actuellement l’alliance franco-russe, n’est-ce pas un plaisant reproche que celui qu’ils adressent au tsar de n’y chercher point autre chose que « la satisfaction de ses intérêts personnels ? » Gomme si la bonne politique pouvait se fonder sur autre chose, et par exemple sur des sentimens ou sur des idées ! N’en avons-nous pas fait, hélas ! la cruelle expérience ?

Il en est de même de ceux que choque le rapprochement d’une république démocratique et d’un monarque absolu. Au temps lointain où, — la première en date parmi les puissances catholiques, — sous François Ier, la France fit amitié avec la Sublime-Porte, il y eut aussi des gens qui s’étonnèrent que le roi très chrétien devînt l’allié du « Turc. » Il y en eut d’autres, au siècle suivant, qui reprochèrent à Richelieu de s’unir à la Suède protestante contre le saint-empire de la maison d’Autriche, et à Mazarin de s’associer intimement avec Cromwell contre l’Espagne, moins de sept ans après que Charles Ier avait porté sa tête sur l’échafaud. Toute l’histoire diplomatique est pleine de précédens beaucoup plus extraordinaires que n’en offre la diversité actuelle de constitution entre la France et la Russie. Ce qui fait l’originalité de cette alliance nouvelle, ce qui mécontente aussi certaines personnes, désireuses de la voir sortir de ce qu’elles nomment « la phase des toasts et des accolades, » et impatientes de « fiançailles assez prolongées » pour qu’il soit temps à leur gré de signer le contrat, c’est qu’en effet il n’y a vraisemblablement pas de contrat écrit. Et pourquoi y en aurait-il un ? Cette « marche parallèle et non concertée, » ainsi que l’appelait un homme d’État, n’a-t-elle pas, dans son caractère tout moderne, avec la liberté réciproque qu’elle suppose, une sincérité tout aussi grande ? Ne contient-elle pas une garantie tout aussi forte ? Point n’est besoin d’être bien sceptique pour convenir que les parchemins, en matière pareille, obligent à bien peu de chose ; que chacune des parties interprète à sa guise, au jour de l’exécution, les clauses qui la lient. Les arrangemens internationaux à longue échéance, fussent-ils scellés et authentiqués par plusieurs chancelleries, n’ayant jamais engagé les contractans que dans la mesure où ils estimaient y avoir avantage, il est plus simple, tout aussi sûr et tout aussi digne de s’en tenir à l’échange d’une parole.

Il en est des traités comme des constitutions, ceux qui sont écrits ne sont pas les plus durables. Il est plus malaisé de détruire la moindre tradition que de remanier une loi tout entière. Le ministère espagnol a pu s’en apercevoir cet été par les diverses tentatives de troubles, auxquelles les réformes de M. Sagasta ont servi de prétexte, et par l’appui plus ou moins actif que les fauteurs de désordres ont trouvé parmi les populations basques, intéressées au maintien d’abus respectables par leur antiquité.

Les provinces d’Alava, Guipuzcoa, Biscaye et Navarre, composant le pays basque, continuaient à jouir, depuis le moyen âge, de privilèges ou fueros que les Cortès, en 1839, après la première guerre civile, avaient consacrés. Dans les premières années du règne d’Alphonse XII, en 1876, ces fueros, comportant l’exemption de l’impôt personnel, du papier timbré, la liberté du commerce des tabacs, furent abolis. Les Basques protestèrent avec chaleur et obtinrent un délai de dix ans pour arriver à l’application totale des lois du royaume. En 1886, nouvelles menaces, nouveaux apprêts de guerre de la part des Basques. Il s’ensuivit une décision royale maintenant, pour un temps indéterminé, le régime exceptionnel de 1876. M. Gamazo ayant dû appliquer ses réformes à tous les Espagnols, sans exception, les manifestations ont aussitôt commencé sous le chêne séculaire de la petite ville de Guernica, — Guernicao Arbola, — qui symbolise toutes les libertés de la contrée et sous lequel se réunit encore l’assemblée provinciale.

La Navarre et l’Alava étaient particulièrement irritées de la suppression de leurs capitaineries générales, transférées à Burgos, chef-lieu du 6e corps. Pour le même motif, des attroupemens tumultueux se formèrent, dans les premiers jours d’août, à Valladodid et à Vitoria. Les désordres furent tels au passage du général Lopez Dominguez, ministre de la guerre, qui traversa en chemin de fer cette dernière ville, que l’armée dut intervenir. L’agitation se propagea le long du littoral, à Santander, et jusque dans la Nouvelle-Castille, à Tolède, où les viticulteurs refusèrent de payer la contribution foncière, si le gouvernement maintenait le nouvel impôt de 5 centimes par litre sur le vin. Il est certain que cet impôt, comparé à la valeur vénale de la marchandise, est très lourd ; mais il est aussi très clair que, seul, le programme du ministère actuel, impitoyablement appliqué dans toutes ses parties, peut sauver le crédit et, partant, la prospérité de l’Espagne.

A la fin d’août, l’irritation des provinces du nord-est, habilement exploitée par des meneurs, amena à Saint-Sébastien une émeute véritable, dirigée cette fois contre le président du conseil, et qui, massée devant l’hôtel où il était descendu, poussait les cris de : « Mort à Sagasta ! Vivent les fueros ! » La garde civique dut faire feu à plusieurs reprises ; il y eut une trentaine de blessés et plusieurs morts. Bien que ces troubles, qui motivèrent des arrestations nombreuses, fussent en grande partie le résultat de mécontentemens locaux, provoqués tant par les innovations dont je viens de parler et qu’un décret mit en vigueur quelques jours plus tard, que par un projet de loi annoncé aux Cortès pour la fin de l’année, et destiné à augmenter, au détriment des libertés locales, l’autorité du pouvoir central, il n’en est pas moins très probable que les républicains intransigeans, — quoiqu’ils s’en défendent, — et tout au moins les socialistes, n’aient pris une part active aux événemens de Saint-Sébastien, comme à tout ce qui peut entraver la marche régulière du gouvernement.

Les attentats auxquels ils se livrent périodiquement en sont la preuve. Au mois de juin, c’était à la maison de M. Canovas qu’ils s’attaquaient ; et le procès qui se déroulait peu de temps auparavant à Xérès prouvait amplement que les anarchistes du nord de l’Espagne étaient en relation avec ceux du sud, auteurs des fréquentes explosions de la Catalogne. La dernière tentative des « propagandistes par le fait » a pensé coûter la vie au maréchal Martinez Campos, capitaine-général à Barcelone. Deux bombes, jetées sous ses pas, le mois dernier, éclatèrent en tuant deux personnes, et le maréchal, renversé sous son cheval éventré, n’échappa que par miracle. Quoique l’assassin, jugé et exécuté depuis, ait prétendu avoir agi sans complices, tout fait présumer qu’il n’a été, dans cet odieux attentat, que l’agent d’exécution d’un complot supérieur.

Le chef du cabinet espagnol, qui clôturait cette période de vacances fort agitées par une chute malheureuse où il se cassait la jambe, s’est vu un instant en face d’une perspective de guerre en Afrique ; ce qui, malgré l’enthousiasme militaire de la nation, eût été, vu l’état des finances, une vraie calamité nationale. Les Riffains, voisins de Melilla, ont prétendu empêcher les Espagnols de construire un fort sur le territoire qui, de par le traité de 1861, est en leur possession. Deux fois de suite ils ont détruit les premiers travaux à la faveur de la nuit ; une troisième fois ils sont accourus en plein jour et ont ouvert le feu avec des armes perfectionnées sur les soldats que la garnison a envoyés à la rescousse.

En Espagne, où les aspirations marocaines subsistent toujours très ardentes, et où l’opinion s’était grandement émue de l’injure faite au drapeau national, on ne parlait de rien moins que d’envoyer contre les Maures une expédition de trente mille hommes. L’affaire s’arrangera cependant cette fois encore, tout le fait supposer ; et le gouvernement de la régente, auquel ses préoccupations intérieures doivent suffire, pourra éviter une expédition nécessairement coûteuse et qui, au point de vue diplomatique, eût pu ne pas être sans péril.

Quels que soient les ennuis que les tendances vieillissantes à l’autonomie suscitent au-delà des Pyrénées, ils sont bien peu de chose en comparaison des problèmes nouveaux que posent à la monarchie austro-hongroise les antipathies mutuelles des nationalités dont elle se compose. D’un côté, cette agglomération de races, uniquement maintenues par l’autorité centrale qui les tient agrégées, ne peut demeurer possible que sous un gouvernement fort ; de l’autre, tout essai de vigueur de la part du cabinet de Vienne suscite des résistances qu’il n’ose pousser à bout, crainte de se jeter dans des embarras plus grands encore ; et il en est réduit à louvoyer, à gagner du temps. Selon le mot arabe, un jour de vie, c’est la vie… L’empereur d’Autriche a trop de couronnes.

Les prédécesseurs du comte Taaffe n’ont pas réussi dans l’œuvre de germanisation, parce que l’avènement graduel des peuples à la vie politique est dans la force des choses. Seulement, à mesure que l’on a fait à certaines races une place dans la représentation de l’empire, des populations qui sommeillaient se sont réveillées et revendiquent à leur tour leur part d’indépendance et d’autorité. Après les Polonais de Galicie et les Magyares de Hongrie, viennent les Tchèques de Bohême et les Roumains de Transylvanie. Demain ce sera le tour des Italiens du Trentin qui souffrent de leur union avec les Allemands du Tyrol et des Croates. Les ministres de l’empereur-roi flottent, indécis, entre la répression et la douceur. Pour le moment, c’est la répression qui a le dessus. Le procès des Roumains, à Klausenbourg, condamnés à des peines sévères pour la publication, déclarée illégale, d’un memorandum où ils avaient consigné leurs griefs ; la proclamation du petit état de siège, — pas si petit du reste que son nom l’indique, — à Prague, en réponse aux manifestations des jeunes-tchèques qui, d’anti-allemandes au début, sont bien près de devenir anti-dynastiques, ont occupé l’opinion durant ces derniers mois.

En même temps l’agitation radicale en faveur du suffrage universel n’avait cessé de grandir, et l’on pouvait prévoir le moment où l’Autriche se trouverait forcée d’entrer, après l’Espagne, la Belgique, la Hollande, dans la voie d’une organisation plus libérale du suffrage direct. Personne cependant ne croyait le moment si proche, et c’a été, il y a trois jours, un vrai coup de théâtre au parlement de Vienne que le dépôt par le comte Taaffe d’une loi de réforme électorale, dont nous approuvons sans réserve l’audace intelligente, et qui établit le suffrage quasi-universel des citoyens de vingt-quatre ans, sachant lire et écrire.

En Hongrie, les projets de loi relatifs aux réformes religieuses, celui surtout qui a trait au mariage civil obligatoire, continuent à passionner les esprits. Au point de vue de l’égalité des confessions religieuses, la Hongrie est encore soumise au même régime que notre pays avant la Révolution. C’est l’église catholique, en majorité dans le royaume, — elle compte 6 millions de fidèles contre 3 millions et demi de protestans et 600,000 israélites, — qui tient exclusivement les registres des naissances, mariages et décès. Les lois destinées à remplacer ce système par un autre, analogue à celui qui fonctionne dans tout le continent, y compris l’Autriche, laquelle ne passe pas cependant pour un État athée, ont été votées par la chambre hongroise et n’attendent plus que la signature de l’empereur-roi, avec lequel M. Weckerlé est d’accord.

Il est assez difficile à des Français de comprendre l’explosion de colère, soulevée par la législation nouvelle dans le parti clérical de Budapesth, à la tête duquel marchent les évêques qui déclarent le projet « attentatoire aux droits les plus sacrés de l’Église. » Cette opposition, que l’on peut sans hérésie qualifier d’excessive, me remet en mémoire des plaintes bien anciennes, — elles remontent au XIIIe siècle, — adressées par les prélats français au souverain alors régnant, et qui méritent d’être signalées à François-Joseph : « Sire, disaient-ils, par la bouche de l’évêque d’Auxerre, ces seigneurs, qui sont ici, archevêques et évêques, m’ont chargé de vous dire que la chrétienté périt entre vos mains. — Le roi se signa et dit : Or, dites-moi, comment cela ? — Sire, c’est qu’on fait si peu de cas aujourd’hui et tous les jours des excommunications… » C’est Joinville qui conte l’entrevue, et le prince auquel les évêques reprochaient de laisser ainsi périr la chrétienté entre ses mains n’était autre que… saint Louis.


Vte G. D’AVENEL.