Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1893

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Chronique n° 1475
30 septembre 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

Avant que la fin des vacances parlementaires n’amène la reprise en Europe, et particulièrement en France, de la vie politique qui subit chaque année à cette époque quelque ralentissement, le moment nous paraît propice pour jeter un coup d’œil d’ensemble sur la question qui, dans la prochaine législature, paraît destinée à engendrer le plus de discours et à faire noircir le plus de papier : celle des « réformes sociales, » de « l’amélioration du sort de la masse, » expressions vagues qui ne signifient rien en elles-mêmes, si elles ne sont traduites en langage clair.

Cette tâche d’ailleurs ne manque pas d’actualité, tandis que la plupart des ouvriers mineurs du nord de la France, au nombre de 35,000 à 40,000, sont en grève depuis douze jours, que le chômage volontaire continue dans une partie des districts miniers de la Grande-Bretagne, et a menacé même de s’étendre à la Belgique ; tandis aussi que les congrès, ouvriers ou socialistes, — c’est malheureusement tout un aujourd’hui, — se réunissent un peu partout sur le continent, depuis l’Italie et l’Angleterre, où ils viennent de finir, jusqu’à l’Allemagne où rendez-vous est donné par M. Bebel pour le milieu d’octobre.

Les congrès et les grèves, sans oublier les syndicats, tels sont les moyens que la loi met présentement à la disposition des travailleurs pour faire entendre leurs plaintes et formuler leurs revendications. Qu’ils en usent et en abusent même, rien de plus naturel ; la tendance d’un homme, et surtout d’un corps, investi d’un grand pouvoir, étant presque toujours d’en abuser. C’est ainsi que le « quatrième état » exerce dès à présent ses rigueurs contre lui-même ; la majorité contraignant à la grève, et prétendant même contraindre au syndicat obligatoire, — préparateur de la grève, — les membres de la minorité qui préféreraient conserver le plein exercice de leur liberté individuelle. Nous avons, dans les cartons des chambres, plusieurs projets de loi pour empêcher les ouvriers de s’opprimer entre eux. Mais ce n’est pas l’état d’esprit de ces derniers qui nous préoccupe. La masse laborieuse, quelque raisonnable qu’on la suppose, répondra toujours un peu comme ce mineur de Lens à un journaliste qui lui demandait pourquoi il réclamait une augmentation de salaires, puisqu’il reconnaissait lui-même n’être pas mal payé : « Il faut bien demander quelque chose, et puis, si on l’obtient, ce ne sera pas de refus. »

Ce qu’il importe de combattre, c’est la tendance très manifeste chez un certain nombre de membres de la classe dirigeante, notamment chez la plupart des membres de la nouvelle majorité parlementaire, à croire qu’ils ont le pouvoir de porter remède à ce qu’on nomme le « malaise social. » Et d’abord y a-t-il un « malaise social ? » Voilà qui n’est nullement démontré, ni d’ailleurs démontrable. Bien au contraire, le progrès moral et matériel de ce temps est immense ; et si la tactique politique des partis avancés, aidée de la sensiblerie naïve des partis modérés, qui tend à étaler les misères de l’heure présente en regard des utopies que l’on propose pour les faire cesser, doit être combattue dans l’opinion, c’est justement parce que ce prétendu « mal social » réside tout entier dans l’excitation des meneurs et dans la connivence passablement niaise des badauds.

La grève actuelle des mineurs en est un exemple : pour obtenir des voix, les candidats grossissent les griefs des ouvriers, leur promettant, s’ils sont élus, de leur faire donner satisfaction. Après le succès, l’ouvrier conserve le sentiment qu’il a des droits à faire valoir et prend patience. Voilà comment le socialisme parlementaire qui, en théorie, promet la fin des procédés violens, amène les grèves et leurs suites. Or, la chambre est presque tout entière teintée de socialisme, de nuance diverse et à doses variées ; et, au risque de mériter la qualification « d’économiste, » individu officiellement défini par le récent dictionnaire du parti guesdiste de « bourgeois imbécile, » je ne craindrai pas d’avouer que les socialismes tempérés de la droite et du centre, socialisme tyrannique de « l’État père du peuple, » socialisme chrétien des apôtres temporels, ne peuvent que semer des idées fausses et faire le jeu du socialisme révolutionnaire, qui ne dispose présentement à la chambre que d’un douzième des voix, mais qui peut grandir et qui représente proprement la culbute sociale.

Bien loin d’y avoir un « mal social, » il est évident à tous les yeux que la condition des travailleurs s’est transformée depuis cinquante ans ; il faut bien le répéter, puisque les adversaires de la société ne cessent d’insinuer le contraire. S’il y a « crise » dans la marche du monde, c’est en effet une crise très favorable, un admirable développement des salaires, coïncidant, par suite des progrès de la machinerie et des transports, avec une réduction sensible d’une foule d’objets de première nécessité. Mais nous sommes induits, par les progrès réalisés, à en vouloir d’autres, plus grands, et tout de suite. C’est là toute la crise.

Un autre changement, d’ordre moral celui-là, fort caractéristique et des plus honorables pour cette fin de siècle, qui s’est produit dans les lois et dans les mœurs, c’est l’égalité désormais introduite dans les rapports du travail et du capital. Il semblait naguère, dans la législation des contrats, que le vendeur de travail, autrement dit l’ouvrier, fût l’inférieur de l’acheteur de travail, c’est-à-dire du patron. Nos gouvernemens, depuis 1789, n’en étaient plus à considérer le peuple, suivant l’opinion de Richelieu, comme une bête de somme qui, pour la sûreté de l’État, doit demeurer chargé d’un fardeau suffisamment pesant ; mais enfin l’infériorité légale de l’employé, vis-à-vis de l’employeur, subsistait, et était jugée parfaitement naturelle par une certaine bourgeoisie, que scandalisa fort la loi de 1867 sur les coalitions. L’homme qui, selon la formule, « donnait du travail, » passait pour avoir droit à la reconnaissance de ceux qui recevaient son argent ; ceux-ci, considérés comme ses obligés, avaient à leur tour le devoir de travailler.

Les gens qui pensaient ainsi, — et ils étaient légion, — étaient portés à regarder tout refus concerté de travail, toute grève, comme une sorte de rébellion, comme un acte, sinon punissable, du moins blâmable. Cet état d’esprit, il faut le dire à l’honneur de nos contemporains, a tout à fait disparu ; il suffit pour s’en convaincre de lire ce qui s’imprime, d’écouter ce qui se dit dans les milieux qui avaient le plus d’intérêt à maintenir cette inégalité. Mais cette inégalité était toute d’apparence, toute de procédé extérieur. En fait, et bien avant l’institution des grèves, la lutte était beaucoup plus égale qu’on ne le suppose entre les deux parties contractantes, sur ce qui fait l’objet même du contrat, c’est-à-dire le prix du travail.

Pas plus sous l’ancien régime que depuis la Révolution, pas plus il y a trente ans que de nos jours, ni l’ouvrier ni le patron ne sont maîtres des prix du travail. Le travailleur a eu de tout temps un moyen de priver le capital de son secours, ou de l’obliger à en hausser la valeur, c’est l’abstention, la grève individuelle et silencieuse, qui fait abandonner à l’ouvrier le métier qui lui semble moins avantageux qu’un autre ; et, de son côté, le capital aura de tout temps un moyen de mettre un frein aux exigences du travail, c’est de se dérober, de faire grève à son tour et de se porter sur les emplois, ou dans les pays, dont il attend une rémunération meilleure. Telle est l’histoire économique du monde, que rien ne pourra changer.

Elle semble infiniment banale, et pourtant c’est l’ignorance où ils en sont qui pousse les ouvriers à ces tentatives de plus en plus fréquentes pour obtenir, par la force de l’association, ce qu’ils se croient en droit d’exiger. Deux faits cependant ont modifié, à l’heure actuelle, les rapports de l’argent et de la main-d’œuvre : l’un, économique, qui, agglomérant sur un même point, par l’organisation usinière, de grandes masses d’hommes, rend leur entente plus facile et plus prompte ; l’autre, politique, qui, donnant à ces hommes, par le suffrage universel, leur part d’influence, les fait courtiser par des flatteurs. Devenus rois, ils sont à leur tour soumis à la funeste denrée des cours : l’encens, qui, pour être de qualité inférieure et de petit prix, ne les en grise pas moins.

Qu’on lise l’appel de M. Basly aux mineurs d’Anzin, pour les déterminer à se joindre aux grévistes des autres compagnies : « C’est, leur dit-il, pour le droit à la vie que les mineurs d’Angleterre, de Belgique et du Pas-de-Calais luttent en ce moment… Secouez le joug qui vous tient courbés ; désertez la mine, d’où vous tirez des sous pour vous et de l’or pour vos exploiteurs… Le mouvement socialiste entraîne la France, l’Europe ouvrière, et prochainement aura raison de l’oppression capitaliste dans le monde ! » Que peuvent penser de ces belles paroles ceux à qui elles s’adressent, eux qui n’ignorent pas qu’il ne s’agit pas du « droit à la vie, » mais seulement de savoir si les salaires moyens, qui sont actuellement de 5 fr. 80, pour un travail effectif de neuf heures, seront ou non portés à 7 fr. 25 ? Que peuvent-ils penser de ces « sous, » mis en regard de cet « or, » s’ils examinent les comptes de la Compagnie d’Anzin, puisque c’est d’elle qu’il est question, et qu’ils opposent aux 15 millions de salaires payés par cette Compagnie à ses ouvriers, les 3 millions de dividende versés par elle à ses actionnaires ? Comme les ouvriers d’Anzin s’élèvent au chiffre de plus de 10,000, une augmentation moyenne de 1 franc par tête et par jour de travail équivaudrait à une dépense annuelle de 3 millions et supprimerait totalement l’intérêt payé par cette Compagnie au capital qui l’a fondé.

Je cite ces chiffres pour un charbonnage qui, jusqu’ici, n’est pas atteint par le chômage ; mais l’examen du budget des autres mines fournit des résultats à peu près identiques. Peu importerait, du reste, qu’il en fût autrement, et que la proportion des salaires aux dividendes fût ailleurs plus favorable aux seconds. Ce ne sont pas des argumens tirés du plus ou moins de prospérité des industries qui peuvent les mettre dans leur tort ou créer leur bon droit, dans leurs résistances aux réclamations ouvrières ; prouvassent-ils ne rien gagner et se ruiner même, les patrons seraient mal venus à demander à leurs employés de travailler pour rien ou pour un prix dérisoire : ces derniers les quitteraient immédiatement, parce qu’ils n’entendent pas courir de risques et qu’ils veulent un gain certain. Du moment que le capital supporte seul toutes les chances de perte, il est impossible de lui enlever ses chances de profit ; sinon on le décourage et il se retire.

Prenons par exemple le conseil municipal de Paris, imbu des doctrines chères à M. Basly ; il a de grosses affaires à traiter avec les capitalistes et de grands travaux à faire exécuter par eux : tel est ce chemin de fer métropolitain, depuis longtemps réclamé, d’une utilité évidente, particulièrement pour la classe ouvrière qu’il rapprocherait de son travail, tout en lui permettant de se loger plus loin du centre. Les élus de Paris, dans le cahier des charges qu’ils ont rédigé, ont pris des précautions si minutieuses pour empêcher les actionnaires futurs de s’enrichir, que, l’on en peut être certain, l’infâme capital ne sera en mesure de faire, dans cette exploitation, que des profits tout à fait insignifians ; et l’on doit même espérer qu’il n’en réalisera aucun. Voilà qui est parfait ; seulement on ne trouve pas de soumissionnaire, et le chemin de fer demeure à l’état de projet.

Un grand argument des promoteurs de la grève minière du Nord est tiré de la comparaison du cours actuel des actions et du revenu qu’elles procurent, avec le taux de leur émission primitive. Ce n’est pas la première fois qu’une statistique de ce genre est armée en guerre ; on s’en était servi lors de la grève de la Compagnie des omnibus, et nous devons nous attendre à la voir reparaître assez souvent dans l’avenir, On pourrait répondre que si telle action, émise au prix de 1,000 francs en vaut 20,000, il est vraisemblable qu’un certain nombre des actionnaires actuels ont acheté leurs titres à des cours peu différens de ceux d’aujourd’hui, ou même à des cours plus hauts ; ce qui est le cas d’Anzin, monté, dans les vingt dernières années, à 12,000 francs, pour retomber à 2,000 et se relever à 5,000 francs seulement. On pourrait objecter aussi que telle mine, maintenant prospère, est restée longtemps sans donner un centime de bénéfice, que beaucoup de charbonnages, dont il n’est point parlé et dont le capital est perdu, ont sombré misérablement. Il en est de même dans toutes les industries : si l’on dressait chaque année le bilan des entreprises privées, heureuses ou malheureuses, et que l’on comparât, au capital engagé dans toutes, le revenu servi par quelques-unes seulement, on ne trouverait certainement rien d’excessif au profit que les gagnans retirent de leur mise, dans cette loterie des affaires.

Mais ce n’est pas sur ce terrain de détail que la question dite sociale se pose ; et il n’y a même pas lieu pour l’homme d’État de faire un reproche aux ouvriers mineurs d’avoir refusé de recourir à la loi de 1892 sur l’arbitrage. Les trades-unions, réunis à Belfast, il y a quelques jours, repoussaient de leur côté avec énergie ce remède adoucissant, dont les âmes candides se promettaient chez nous de si bons résultats. Les chefs des ouvriers anglais déclarent que l’arbitrage ne leur réussit jamais ; ce qui indique simplement que, toutes les fois qu’ils y ont eu recours, ils se trouvaient avoir tort. Les mineurs du Pas-de-Calais sont dans la même situation ; l’arbitrage qui mit fin à la grève d’il y a trois ans démontra que leurs prétentions étaient déraisonnables, ils le reconnurent et, comme ils avaient chômé quinze jours avant d’en arriver à cette constatation, il leur en coûta 2 millions en salaires perdus. Il en sera le plus souvent de l’arbitrage comme de l’audience préliminaire de conciliation ; le juge de paix énoncera, par voie d’affiches, que ses bons offices n’ont pas été réclamés.

Ce qu’il faut voir, ce qu’il faut dire franchement, c’est l’esprit qui anime ces grèves, ces congrès, ces syndicats batailleurs, que l’on a dû mener, il y a deux mois, en police correctionnelle, pour les contraindre à obéir à cette prescription si bénigne de la loi de 1884 qui oblige les syndicats professionnels à faire connaître le nom de leurs membres. Cette portion agitée et agitante de la nation, qui a l’ambition de parler au nom du prolétariat français, bien qu’elle n’en représente que l’infime minorité, ce groupe socialiste auquel, sous prétexte d’endiguer ou de canaliser un courant dévastateur, beaucoup de députés modérés sont disposés à faire des concessions dont le résultat serait de jeter le désordre dans nos finances ; ce groupe socialiste, que veut-il ? Il crie à tout venant son programme, et ses rêves sont assez connus : partant de ce principe que l’inégalité des richesses parmi les hommes est un mal (ce qui n’est même pas démontré), le collectivisme en conclut, sans prouver d’ailleurs que la chose soit possible, que ce mal doit être évité. Son but ultime est donc la suppression de la propriété individuelle ; dans cet espoir que le jour où tout le monde n’aura plus rien, il n’y aura personne à avoir quelque chose de plus que les autres. En quoi le néo-socialisme se trompe encore, il subsistera d’autres inégalités, celles de la santé et de la force physique, celles du cœur et de l’esprit : le courage, l’intelligence, la patience.

En attendant cette réforme radicale, qui n’est pas à la veille de s’accomplir, les adversaires de l’ordre social se contenteront d’empêcher, autant que possible, les capitalistes de conserver leurs capitaux, c’est-à-dire qu’ils chercheront à les leur prendre. Nous connaissons quelques-uns des moyens préconisés : suppression graduelle du droit successoral, impôt de plus en plus progressif sur le revenu, etc. Comme ils ne peuvent rien encore dans le parlement, pour rédiger des lois en ce sens, les chefs socialistes tentent, dans les milieux ouvriers où, par la bonasserie des électeurs, ils sont maîtres, de pratiquer du moins les premiers élémens de leur doctrine : empêcher les capitalistes de faire fructifier les capitaux qu’ils possèdent, en les risquant dans l’industrie.

Cette haine du capital est d’autant plus dangereuse en France que notre force, vis-à-vis de l’Europe, consiste surtout dans notre richesse. Nous n’avons ni un territoire démesuré, ni une population très dense, mais nous sommes un peuple de rentiers laborieux. Je ne dis pas qu’en politique étrangère nous soyons recherchés pour notre argent ; mais enfin notre fortune nous permet de rendre service à nos amis, ce qui est un plaisir pour eux et pour nous. Cette abondance de capitaux est le plus sûr levier pour l’élévation des salaires, puisque la concurrence des propriétaires d’argent entre eux, leur recherche active et de plus en plus difficile d’emplois avantageux pour leurs fonds, les amène à payer la main-d’œuvre, sous toutes ses formes, de plus en plus cher.

Parmi ces emplois de nos capitaux français, il en est un qui s’offre de lui-même à la pensée, et que l’on s’étonne de ne pas voir plus en faveur chez une nation qui a des titres de rente répandus un peu partout dans l’univers : c’est la fondation de compagnies financières pour l’exploitation de nos colonies, particulièrement en Afrique où l’action des commerçans isolés est presque nulle. Grâce à ses soldats, à ses vaillans explorateurs, dont beaucoup ont laissé leur vie dans le continent africain, notre patrie y possède aujourd’hui un empire immense. L’Afrique, vierge de tout contact civilisé et si mystérieuse encore il y a trente ans, a été le but d’une poussée formidable. Dans l’histoire du monde, bien au-dessus des mesquines querelles des peuples, planera à notre époque le grand problème de la pénétration africaine. Anglais, Allemands, Belges et Italiens ont, à l’envi les uns des autres, marché à l’assaut de cette citadelle de la barbarie. Toutefois, il n’est pas téméraire de dire que, jusqu’à présent, la France, dont la part semblait la moins bonne, quoique la plus grande, a pris la tête du mouvement.

La presse allemande avouait récemment, à propos du Cameroun, que les explorateurs français s’étaient montrés sur ce point supérieurs aux Allemands. Nous avons donc victorieusement prouvé à ceux qui criaient à la dégénérescence du vieux sang gaulois qu’il n’avait rien perdu de sa vigueur, que l’énergie, l’endurance, l’esprit d’abnégation et de sacrifice comptaient toujours parmi les privilèges de notre race. Mais si nous avons devancé nos rivaux dans l’œuvre d’exploration, dans la mainmise sur ces territoires que la nature des choses et le droit des gens attribuent aux plus pressés, aux plus tôt venus ; si nous avons conquis ce Soudan occidental, destiné à se relier, au nord, avec l’Algérie et la Tunisie sur la Méditerranée, à l’ouest, avec le Sénégal, la côte d’Ivoire, le Dahomey et le Congo, sur l’Atlantique, il faut reconnaître que ces régions sont seulement françaises de droit et non de fait.

Il ne suffit pas de planter là-bas notre drapeau ; il faut y planter autre chose. A l’œuvre de la conquête doit succéder le travail d’exploitation. L’opinion du pays est à cet égard unanime. Nous ne sommes plus au temps de Voltaire où il était de bon goût de plaisanter les « quelques arpens de neige » du Canada. Nos colonies nous coûtent, à l’heure actuelle, 65 millions par an, déduction faite des frais de l’administration pénitentiaire, qui ne sont pas, à vrai parler, des dépenses coloniales. De cette somme, il faut retrancher environ 30 millions perçus par la douane française sur les marchandises importées par les colonies dans la métropole. Le découvert est donc seulement d’une trentaine de millions. Mais quel est en retour, disait à la chambre le très compétent et très distingué rapporteur du budget colonial de 1894. M. Charles Roux, le mouvement économique de nos colonies, pour ne parler que des chiffres et laissant de côté les avantages politiques et moraux qu’il est impossible de calculer ? « L’Algérie, la Tunisie et Madagascar exceptés, la valeur des importations et des exportations s’est élevée, en 1892, à un total d’environ 430 millions, sur lesquels la part de la métropole a été de 260 millions, et la part de transport par pavillon français de 252 millions de francs. »

Cependant il y a lieu de remarquer que nos établissemens principaux, ou, pour mieux dire, ceux qui paraissent devoir être les plus productifs, en sont encore à la période d’organisation. L’Angleterre, au contraire, qui a comme nous en Afrique, outre sa colonie ancienne du Cap, trois colonies nouvelles : l’une à l’est, sur l’Océan-Indien, de l’Abyssinie au Victoria-Nyanza ; l’autre au sud, dans la Zambézie, à l’intérieur des terres ; la troisième à l’ouest, sur le Bas-Niger, entre le Dahomey et le Cameroun, l’Angleterre a su créer dans chacune d’elles une puissante société privée de colonisation, investie de pouvoirs souverains, disposant de ressources considérables, et ayant à sa tête des personnalités appartenant au monde politique, à l’industrie, à l’aristocratie britannique. De ces trois compagnies, quoiqu’elles aient à lutter contre les difficultés de début des entreprises de ce genre, il en est qui distribuent déjà des dividendes à leurs actionnaires.

Elles sont très audacieuses, très agissantes : la compagnie Sud-Africaine, dirigée par M. Cecil Rhodes, qui est en même temps premier ministre du Gap, a su en peu d’années prendre possession d’une bonne partie des territoires que lui abandonnait sa concession. Déjà une ville s’élève dans ce qui était jadis le désert, à mi-chemin entre le Transvaal et le Zambèze ; les environs de Fort-Salisbury sont alloués entre des colons désireux de s’enrichir. Une bonne route, en attendant les chemins de fer de Mafeking et de Beira, les réunit au Cap. Depuis quelque temps l’horizon de la compagnie s’assombrit un peu ; elle est menacée d’entrer en lutte avec un puissant chef zoulou, Lo-Bengula, roi des Matébélés, qui dispose, croit-on, de 20,000 guerriers, tandis que la compagnie n’a que 400 soldats et 2 ou 3 canons. Elle ne paraît pas néanmoins s’en émouvoir.

Ces sociétés apportent, il est vrai, dans l’âpre poursuite de leurs opérations l’inimitable égoïsme et l’esprit d’empiétement de la race anglo-saxonne ; de ce dernier trait nous ne saurions les louer, puisqu’au printemps dernier, la British East African Company, la seule dont la situation financière soit d’ailleurs assez critique, a été condamnée par le commissaire anglais, sir Gerald Portal, spécialement envoyé à cet effet dans l’Ouganda, à payer une somme de 522,000 francs aux missions catholiques françaises des pères blancs, pour les dommages qu’elle leur avait fait injustement éprouver, et qu’elle a dû leur restituer trois provinces. Il faut ajouter que ce même commissaire anglais a profité de son voyage pour annexer purement et simplement l’Ouganda et sa féodalité barbare à la couronne de sa gracieuse majesté et qu’en attendant la ratification qui ne pouvait manquer de lui venir de Londres, il a fait construire un port et des routes pour les caravanes, a drainé les endroits les plus marécageux du pays où il a planté du riz et des eucalyptus.

C’est ce côté pratique, ce côté affaires, ce mélange de militarisme et de spéculation de pièces de cent sous et d’héroïsme, qui nous fait jusqu’ici défaut. A quoi sert de défricher, si personne ne vient occuper la place prête à recevoir la semence ? De quelle nécessité urgente apparaît la construction du chemin de fer du Soudan français, qui unira le Haut-Sénégal au Niger navigable, de Kayes à Bafoulabé ! Non-seulement cette absence de communication est une cause d’insécurité pour nos troupes qui attendent impatiemment cette voie ferrée ; mais elle paralyse tout commerce, car il n’est aucune marchandise assez riche, sauf l’or et l’ivoire, pour supporter les frais d’un transport, de 500 à 1,000 kilomètres, à tête d’homme. IL est telle denrée dont le kilogramme qui ne coûte pas tout à fait 5 centimes sur les bords du Niger, et qui pourrait se vendre en France 85 centimes, est grevé de 2 ou 3 francs de transport pour arriver à Bordeaux.

De quelle utilité serait pour nous cette ligne depuis longtemps projetée, lorsqu’on se heurte aux difficultés épineuses que nous oppose la Compagnie royale du Niger, — la troisième des sociétés britanniques dont j’ai parlé plus haut, — maîtresse, en fait, du cours inférieur de ce fleuve dont la navigation doit, diplomatiquement, demeurer libre à toutes les puissances ? Cette association, dont les procédés suscitent même les réclamations des négocians anglais, menaçait, il y a peu de temps, la mission française du lieutenant Mizon, qu’elle tenait bloquée dans la Bénoué, de « la capturer et de la détruire, » uniquement parce que notre compatriote avait signé avec le sultan de Mouri un traité par lequel ce chef se plaçait sous le protectorat français. La Compagnie anglaise prétend avoir signé antérieurement, avec le même petit potentat, un traité semblable, mais elle ne le montre pas ; et notre gouvernement, jusqu’à preuve contraire, est fort excusable de croire que les rapports de la Royal Niger Company avec le sultan dont il s’agit s’étaient bornés à lui incendier, il y a deux ans, sa capitale.

Qu’une société omnipotente comme celle du Niger, qui règne sur un territoire d’environ 500,000 lieues carrées, soit portée à excéder les droits qu’elle tient de sa charte, il n’y a là rien de surprenant, ni qui doive nous détourner de confier à des sociétés françaises analogues des pouvoirs aussi étendus. Depuis plus de deux ans, un projet, émanant du gouvernement, a tracé le programme de ce que pourrait être une association de ce genre. Le cadre existe donc ; il ne s’agit que d’y mettre quelque chose. Le comité de l’Afrique française a noblement ouvert les voies de l’initiative privée ; qu’il se transforme ou qu’il demeure sous sa forme actuelle, c’est, semble-t-il, sous son inspiration que l’on peut espérer voir faire à cette question un pas décisif.

Dans cette Afrique où France et Angleterre rêvent l’une et l’autre, pour le bien de la civilisation, la première place, où l’on se battra et où l’on vendra longtemps encore les peaux d’ours que l’on n’aura ni tués, ni tirés, ni même aperçus, il est une colonie qui peut se promettre une vie plus pacifique que toutes ses voisines, si elle profite de la neutralité dont l’Europe a doté sa mère patrie dans son berceau : c’est le Congo belge, le plus grand État africain, né de la plus petite puissance européenne. Car le Congo est maintenant terre nationale belge et non plus domaine royal du souverain, comme jusqu’à ce jour ; la nouvelle constitution, récemment promulguée, permettant à la Belgique d’acquérir des colonies.

Au parchemin sur lequel est écrit le texte de cette constitution révisée, maintenant déposé aux archives de l’État, le roi Léopold a joint un pli scellé qui ne doit être ouvert qu’après sa mort et, au plus tôt, à la fin de 1894. Le contenu ignoré de ce pli a mis en branle les imaginations des nouvellistes ; ils affirment que ce document, écrit de la main du roi, comprend treize pages, ni plus ni moins. Il est curieux qu’on puisse dire le nombre de pages d’une pièce déposée sous enveloppe scellée ; celui qui aurait pu les compter aurait dû, en même temps, être en mesure de les parcourir, à moins que le roi des Belges n’ait fait lui-même connaître ce détail, ce qui ne lui ressemble guère.

Cependant il est vraisemblable que la neutralité du Congo, en connexité avec celle de la Belgique, est du nombre des points traités dans le testament royal. On sait que le Congo a été constitué par le roi Léopold avec ses ressources personnelles, sans participation aucune, jusqu’en 1890, du gouvernement et des finances belges, et que la conférence internationale de Berlin, en 1885, l’a reconnu comme État « indépendant. » Depuis, les chambres votèrent des subsides pour la continuation des explorations, à la demande du roi qui s’engageait à transmettre le Congo à la Belgique, et par là le gouvernement, et non plus seulement le roi, entra franchement dans la politique d’extension coloniale. Pourrait-il aller plus loin et assumer les charges, énormes pour un petit État européen, d’une grande possession au plein centre de l’Afrique ? C’est une question qui ne tardera pas à se poser, et qui sera d’une solution facile : il ne s’agira ici que d’une conférence internationale de pure forme pour achever l’œuvre de la révision belge.

Cette révision de la constitution originelle du royaume, demandée pour la première fois il y a vingt-trois ans, et dont la discussion se poursuivait depuis trois années sans intervalle, est maintenant un fait accompli. Seul, l’article relatif à l’éligibilité sénatoriale l’arrêtait encore, et avait donné lieu à plus de discours et de propositions que l’article même qui réglait la composition du corps électoral. Après avoir, au mois d’avril dernier, sous la pression des événemens dont on se souvient, fait des concessions sur le recrutement des députés, la majorité cléricale de la chambre voulait obtenir au moins un sénat conservateur. Telle qu’elle se trouve définitivement organisée, la chambre haute comprendra deux catégories de membres : un quart sera élu par les conseils provinciaux sans aucune condition de cens, les trois autres quarts tiendront leur pouvoir du suffrage universel, mais ils seront recrutés parmi les personnes payant un minimum de 1,200 francs de contributions.

Le nouveau sénat sera donc assez différent de l’ancien, où le cens nécessaire à l’éligibilité était de 2,116 francs, et qui ne comptait aucun capacitaire ; la seconde chambre différera encore davantage de celles qu’elle remplacera, puisqu’elle sera élue, non plus par 120,000, mais par 1,200,000 électeurs, dont 500,000 investis du vote plural.

En quittant leur constitution bourgeoise de 1831, qui leur a donné près de deux tiers de siècle d’ordre et de liberté, pour un régime plus démocratique, les Belges suivent le courant qui soumet de plus en plus le monde à la suprématie du suffrage universel, et qui, là même où ce suffrage n’existe pas, là même où il n’existe aucune consultation régulière du pays, accroît sans cesse l’autorité de l’opinion publique. L’on doit tenir compte à M. Beernaert et à ses collègues, au cours d’une discussion pénible, et dont ils étaient tellement las qu’ils songeaient, dit-on, il y a deux mois, à abandonner leur poste, on doit leur tenir compte des qualités d’hommes d’État qu’ils ont déployées, en écartant les dangers que cette évolution eût fait courir au pays, si elle s’était accomplie autrement que par les voies légales et pacifiques.

Vte G. d’Avenel.