Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1908

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Retour à la liste

Chronique n° 1836
14 octobre 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Rarement, dans l’histoire, deux semaines ont été remplies de plus d’événemens que les deux dernières qui viennent de s’écouler. La situation de l’Orient est toute changée. On voit voler à travers les Balkans, et déjà même à travers l’Europe, les morceaux déchirés du traité de Berlin, et on se demande avec inquiétude si le nouvel ordre de choses qui s’élabore s’établira sans douleurs, sans violences, sans guerre, question pleine d’angoisse à laquelle nous n’aurons pas la témérité de faire dès aujourd’hui une réponse. Qu’il nous soit d’ailleurs permis de ne pas montrer trop de surprise de ce qui arrive. Dans notre dernière chronique, après avoir constaté que la révolution opérée par les Jeunes-Turcs avait rencontré une sympathie unanime, nous nous demandions si l’approbation qu’on lui témoignait était tout à fait sincère. « Elle a dérangé bien des projets, disions-nous, compromis bien des ambitions, inquiété bien des espérances, et il est difficile de croire que, comme dans une nuit du 4 août d’un nouveau genre, chacun ait fait généreusement sur l’autel de la patrie ottomane le sacrifice définitif de ce qu’il a considéré jusqu’ici comme son intérêt, ou même comme son droit. » Depuis que ces lignes ont été écrites, quinze jours à peine se sont écoulés, et déjà l’infortunée Turquie ressemble à la bête forcée dont chaque chien s’efforce d’arracher un morceau. Les instincts carnassiers que les habitudes de la civilisation endorment quelquefois chez l’homme, mais qui n’y meurent jamais, se sont réveillés brutalement, et nous assistons à une véritable curée. Que peut y l’aire le traité de Berlin ? Un traité n’est qu’un morceau de papier, c’est-à-dire la plus fragile des barrières, s’il n’y a pas derrière lui des forces susceptibles d’en assurer le respect. Or, toutes les forces se sont modifiées dans les Balkans depuis trente ans. On a rappelé dans la presse qu’en clôturant, en 1878, les travaux du Congrès de Berlin, le prince de Bismarck avait exprimé « le ferme espoir que l’entente de l’Europe, avec l’aide de Dieu, resterait durable, » en quoi on disait qu’il s’était trompé. Le prince de Bismarck était un trop grand réaliste pour croire qu’un traité pouvait survivre longtemps aux circonstances qui l’avaient fait naître, et il s’est expliqué à ce sujet bien des fois, avec la plus parfaite désinvolture. Déjà en 1888, dans le dernier grand discours qu’il a prononcé au Reichstag, dix ans après le Congrès de Berlin, il cherchait curieusement à prévoir à quel moment surviendrait une nouvelle crise orientale. Usant pour cela d’un procédé tout empirique, il constatait que ces crises s’étaient renouvelées dans le cours du siècle tous les vingt ans, ou même un peu plus, d’où il concluait qu’on pouvait s’attendre à en voir éclater une vers 1899. Le traité de Berlin a dépassé de huit ou neuf ans la durée que lui assignait son principal auteur : que peut-on lui demander de plus ?

Mais la manière dont il a été violé n’en reste pas moins sujette aux plus expresses réserves : nous employons, on le voit, un vocabulaire tout diplomatique. Qui se serait attendu à ce que le premier ébranlement fût l’œuvre de l’Autriche, qu’on regardait, au point de vue international, comme le pays classique de la conservation et de la correction ? Le caractère même de l’empereur François-Joseph, sans parler de son âge, semblait être une garantie pour l’Europe : elle était loin de croire qu’une perturbation révolutionnaire pouvait venir de son côté. Cependant, il y a quinze jours, nous avons dû noter, comme un symptôme dont il fallait déjà tenir compte, le ton plus que bienveillant du toast que l’Empereur avait adressé, à Pest, au prince Ferdinand de Bulgarie. Il y avait là un encouragement significatif. On a nié, depuis, qu’il y ait eu corrélation préétablie entre le geste autrichien et le geste bulgare, et on parviendrait peut-être à le prouver en jouant sur le sens des mots ; mais le sens des choses est parfaitement clair, et on peut dire qu’il saute aux yeux. Il est fort possible qu’on n’ait pas donné, à Vienne ou à Pest, un conseil formel au prince Ferdinand ; mais si on lui a laissé entendre que l’Autriche était résolue à s’annexer l’Herzégovine et la Bosnie, cela suffisait, cette suggestion indirecte devait immédiatement produire son effet. Personne n’ignorait que la Bulgarie était impatiente de faire un coup de main, et la petite principauté a dû éprouver une joie intense lorsqu’elle a appris que l’encouragement de l’exemple allait lui venir de si haut. Dès lors, qui aurait pu l’arrêter ? Il aurait fallu pour cela l’union de l’Europe, et cette union était détruite par l’initiative autrichienne. La Turquie était réduite à ses seules forces, qui sont grandes, mais ne sont pas immédiatement disponibles. En pleine transformation politique, placée entre son gouvernement d’hier, qui n’existe plus et son gouvernement de demain, qui n’existe pas encore, avec une armée considérable par le nombre de ses soldats et par leur valeur militaire, mais dispersée dans un empire immense et dès lors difficilement et lentement mobilisable, la Turquie ne pouvait pas faire face aux événemens aussi vite qu’ils se précipitaient. L’Autriche et la Bulgarie jouaient donc à coup sûr. Elles l’ont fait avec une décision froide et rapide, qui a mis brusquement l’Europe en face du fait accompli. Le lendemain même du jour où l’Autriche lui a notifié son intention d’incorporer l’Herzégovine et la Bosnie à l’Empire, cette intention a été réalisée. On n’a même pas eu le temps de respirer. Mais quelles seront les suites ? Tout le monde s’émeut et s’agite en Orient ; chacun dénonce à son tour les articles du traité de Berlin qui le concernent et le gênent ; toutes les questions se trouvent posées à la fois. Pourquoi ? Parce que le traité de Berlin, ce morceau de papier dont nous avons parlé plus haut, ce frêle écran placé entre les convoitises des uns et celles des autres, peut-être entre la paix et la guerre, a perdu d’un seul coup la plus grande partie de sa force morale. Sera-t-il possible de la lui rendre ?

L’initiative autrichienne, si évidemment périlleuse, est d’autant plus singulière qu’on n’en comprend pas l’intérêt. Nous ne connaissons pas encore le texte de la lettre que l’empereur François-Joseph a adressée à M. le président de la République et aux divers souverains de l’Europe ; mais la thèse qui y est exposée l’a été aussi dans les rescrits impériaux, dans le discours de M. le baron d’Ærenthal aux Délégations, enfin dans un grand nombre d’entrevues auxquelles l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie à Paris a bien voulu se prêter. Le gouvernement autrichien explique qu’il a eu la main forcée par la révolution libérale qui vient de donner une constitution à la Turquie ; il a été obligé, par le simple effet de contagion, d’en donner une aux Bosniaques et aux Herzégoviniens, qui d’ailleurs la demandaient ; et, — suivez bien l’argument, — ne pouvant pas donner une constitution à des pays qui ne lui appartenaient pas, il n’a pas trouvé d’autre moyen de se tirer d’affaire que d’étendre sur eux sa souveraineté : après quoi, il était enfin en mesure de combler leurs vœux. Inutile de discuter : ce sont là des choses qu’on écoute poliment lorsqu’elles vous sont dites par des gens infiniment polis eux-mêmes ; puis on passe aux réalités. La réalité est que rien, en ce moment, n’obligeait l’Autriche à s’emparer des deux provinces turques. On a dit que lorsque l’administration lui en a été confiée par le traité de Berlin, le monde entier a compris que cette administration aurait une durée illimitée et qu’il fallait y voir une cession définitive, sous des formes concertées pour ménager la transition. Cela est parfaitement vrai ; aussi l’Autriche était-elle maîtresse absolue en Herzégovine et en Bosnie ; elle y faisait ce qu’elle voulait, ce qui lui plaisait. Un jour devait venir sans doute où la fiction de la souveraineté ottomane disparaîtrait ; mais rien ne pressait, puisque rien ne gênait la liberté de l’Autriche, et il convenait d’attendre le moment opportun où, d’accord avec la Porte et avec l’Europe, on pourrait régulariser la situation politique des deux provinces. Or, de tous les momens qui se sont présentés jusqu’ici et de tous ceux peut-être qui se présenteront dans l’avenir, il est à craindre que l’Autriche n’ait choisi le plus inopportun. Elle a vu seulement l’impuissance actuelle de la Porte ; elle n’a pas songé que cette impuissance, ainsi dénoncée et mise au grand jour, ferait naître d’autres ambitions, provoquerait d’autres prétentions que les siennes, et que chacun se ruerait sur la Turquie. Nous avons la plus grande sympathie pour l’Autriche, et la sienne nous est précieuse ; mais la vérité nous oblige à dire qu’elle a ouvert une crise très grave, et qu’elle l’a fait par une sorte de dilettantisme diplomatique dont l’intérêt sérieux nous échappe.

On ne se tromperait probablement pas beaucoup en attribuant l’entreprise où elle s’est engagée au ministre remuant qui a remplacé le comte Goluchowski au département des Affaires étrangères. M. le baron d’Ærenthal est un homme intelligent et actif, qui veut faire quelque chose, jouer un rôle, en faire jouer un à son pays, toutes choses fort légitimes en elles-mêmes, mais qui le deviennent un peu moins lorsqu’on cesse de concilier son intérêt particulier avec l’intérêt général. Il n’y a pas encore assez longtemps que M. le baron d’Ærenthal dirige la diplomatie austro-hongroise pour qu’on puisse porter sur lui un jugement définitif : toutefois il a manifesté déjà le caractère de sa politique par deux entreprises successives qui ont sans doute un lien assez intime l’une avec l’autre. On se rappelle l’émotion qu’a causée naguère en Europe, et surtout en Russie et dans les pays balkaniques, la nouvelle qu’un iradé du Sultan avait attribué à l’Autriche-Hongrie la concession du chemin de fer qui devait relier la Bosnie à Mitrovitza, c’est-à-dire à la Macédoine et à Salonique à travers le sandjak de Novibazar. La révolution ottomane a remis tout en question, la Jeune-Turquie ayant fait connaître son intention de soumettre cet iradé impérial, et quelques autres encore, à la sanction parlementaire. C’était de sa part une imprudence, et la Jeune-Turquie en a commis malheureusement quelques autres du même genre. Ne voyant que la générosité et la pureté de ses intentions patriotiques, elle ne s’est pas suffisamment préoccupée des inquiétudes qu’elle faisait naître chez certaines puissances, naturellement soucieuses de leurs propres intérêts. Qui sait si l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie n’est pas la réplique de M. le baron d’Ærenthal à la décision de la Jeune-Turquie au sujet du chemin de fer de Mitrovitza ? Le ministre autrichien n’est pas homme à rester sur un échec, il recherche le succès, il le veut à tout prix. Il n’a d’ailleurs pas renoncé à son chemin de fer. « Le tracé, a-t-il dit aux Délégations, en est terminé et doit être soumis à une nouvelle révision touchant la partie financière. » Et, dans une autre partie de son discours, M. le baron d’Ærenthal adressant à la Porte des conseils d’une bienveillance impérieuse, lui promet son appui « dans une mesure d’autant plus large, dit-il, qu’elle aura observé une attitude plus amicale à notre endroit et reconnu le bien fondé de nos intérêts. » M. d’Ærenthal ne se contente pas des dépouilles de la Porte, il veut encore son amitié, il exige même qu’elle reconnaisse qu’il a eu raison de la dépouiller.

Bien que la proclamation de l’indépendance bulgare ait précédé de quelques heures l’annexion des provinces turques à l’Autriche, on peut dire que ceci a réellement engendré cela. Mais il n’y a pas dans la nature de génération spontanée, et rien n’était mieux préparé que l’affaire bulgare ; la plus petite secousse devait déclencher le mouvement. Au cours de ses nombreux voyages dans l’Europe occidentale, le prince Ferdinand ne s’était pas fait défaut de dire qu’étant le chef des Bulgares il était bien obligé de les suivre, et que, s’il ne les suivait pas, il pourrait en résulter pour lui des désagrémens très fâcheux. Les mœurs de la Bulgarie sont encore très rudes : elles comportent des mesures qui ont cessé d’être en usage dans des pays plus occidentaux, et dont la moindre aurait été une révolution où le prince aurait pu perdre sa couronne princière, faute d’avoir montré assez d’audace pour en accepter ou pour en prendre une de roi.

Il faut d’ailleurs rendre aux Bulgares, et nous l’avons fait souvent, la justice qu’ils méritent : ils sont un peuple sérieux, laborieux, courageux, tenace dans ses projets et encore plus dans son action, qui dispose d’une force militaire très respectable et qui a soutenu, pendant plusieurs années, pour la constituer, un effort infiniment méritoire. Il n’y a sans doute pas au monde un autre peuple qui, proportionnellement à sa population et à ses ressources financières, ait fait autant que le peuple bulgare pour être, quand le moment serait venu, à la hauteur de ses ambitions, qui sont grandes. La Bulgarie était d’autant plus disposée à juger le moment venu, qu’elle ne pouvait pas l’attendre beaucoup plus longtemps ; elle commençait à plier sous son fardeau militaire ; pour elle, il fallait aboutir ou renoncer. Cette situation était parfaitement connue : nous l’avons signalée nous-même, toutes les fois que nous avons parlé des affaires d’Orient, comme un danger dont il fallait se préoccuper. L’allumette autrichienne devait mettre le feu au baril de poudre bulgare ; il aurait même suffi de beaucoup moins pour produire l’explosion. Aussi sommes-nous moins sévères pour les Bulgares qu’on ne l’est généralement en Europe, surtout dans les pays où on juge à propos de les rudoyer d’autant plus fort, au moins en paroles, qu’on s’y croit tenu à plus de ménagemens pour l’Autriche. Le Bulgare est « le pelé, le galeux, » d’où est venu tout le mal. Mais comment aurait-il pu se retenir lui-même, lorsque l’Autriche lui donnait le plus entraînant de tous les conseils, celui de l’exemple ? L’opinion bulgare avait déjà reproché au prince Ferdinand d’avoir laissé échapper une ou deux occasions dont, à notre avis, l’opportunité, était contestable ; mais l’opportunité de l’occasion actuelle ne pouvait pas l’être aux yeux d’un peuple énergique, résolu et d’ailleurs peu chargé de scrupules, comme l’ont été toujours les peuples commençans, et comme le sont encore quelquefois les peuples vieillissans. L’événement était regrettable, mais fatal. Si nos pacifistes, grands amateurs de désarmement, ont encore des yeux pour voir, et une intelligence pour comprendre, la leçon de choses que donne la Bulgarie ne saurait manquer de les frapper. Voilà un tout petit peuple qui, au milieu du relâchement général, s’est armé jusqu’aux dents ; il a de bons soldats, de bons officiers, d’excellens canons qu’il a achetés chez nous ; tout le monde est obligé d’en tenir compte. Il marche, et rien ne l’arrête ; et, s’il faut dire toute notre pensée, nous craignons qu’il ne soit pas encore au bout de son aventure. La gloire d’avoir un roi, un tsar même, à la place d’un simple prince, le touche médiocrement, car c’est un peuple de paysans qui se soucie peu de clinquant. Son indépendance même ne lui donne qu’une satisfaction insuffisante, car il l’avait déjà et sa vassalité était purement fictive ; il lui importe assez peu que M. Guéchof soit désormais invité aux dîners diplomatiques. Ces avantages risquent de lui paraître négligeables, surtout s’il les compare à ce que lui a coûté son armée. La Bulgarie reste inquiétante : elle n’a probablement pas dit son dernier mot, elle n’a pas fait son dernier geste, et qui sait si l’annonce d’une conférence prochaine ne la déterminera pas à brusquer encore les événemens ? Nous lisions l’autre jour, dans le Temps, une conversation suggestive que M. Stancioff, son ministre à Paris, avait avec un rédacteur de ce journal, M. Georges Villiers. « Le gouvernement bulgare, disait M. Stancioff, fera tout ce qui dépend de lui pour que la paix ne soit pas troublée dans la péninsule des Balkans. Toutefois, — et je vous prie de ne point voir dans cette réserve une menace, — nous n’hésiterions pas à intervenir si une cause sérieuse et grave nous y obligeait… J’entends par là ce que la conférence de La Haye a prévu lorsqu’elle a exclu, en matière d’arbitrage, les cas qui mettent en cause l’honneur et les intérêts vitaux. » Ainsi la paix de l’Orient, et peut-être de l’Europe, est à la merci d’un froissement que la Bulgarie sentirait dans son honneur ou dans ses intérêts. « Permettez-moi, a conclu M. Stancioff, de vous dire en terminant qu’il est à mon avis nécessaire et même urgent que les « grands » prennent une décision rapide sur leur attitude dans les Balkans, car la situation à l’heure actuelle est telle que le « bal sur un volcan » pourrait mal tourner. »

Nous parlerons bientôt de ceux que M. Stancioff appelle les « grands, » et de ce qu’ils ont à faire : épuisons d’abord ce qui nous reste à dire des petits. La Serbie, en apprenant l’annexion par l’Autriche de l’Herzégovine et de la Bosnie, a éprouvé une émotion violente que l’opinion a exprimée sans ménagement. Des cris de guerre ont été poussés dans les rues, au milieu d’une agitation extrême qui, loin de s’apaiser, s’exalte chaque jour davantage. Rien de plus naturel, de plus légitime que les appréhensions qu’on éprouve à Belgrade, car la majorité des Bosniaques sont des Serbes, et le jour où ils seront incorporés à l’Empire austro-hongrois, c’en sera fait des rêves qui avaient pour objet de ressusciter la Grande Serbie. Tous les peuples balkaniques, on le sait, font en lisant leur histoire des rêves du même genre ; mais seuls les Bulgares se sont mis en mesure de réaliser une partie des leurs. Les Serbes ne parlent de rien moins que de partir en guerre contre l’Autriche : ont-ils pour cela une armée suffisante, même avec l’appui qu’ils demandent au Monténégro, et que le Monténégro leur promet, dit-on ? Quand les traités sont déchirés, il n’y a pas d’autre question que celle-là : a-t-on une armée ? L’Europe a donné aux Serbes des conseils de modération et de prudence : ils feront bien de les suivre, et nous sommes convaincus que les Monténégrins les suivront, car le prince Nicolas est prudent. Mais lui aussi déclare supprimé l’article du traité de Berlin qui concerne le Monténégro, et qui met le protectorat autrichien sur le port d’Antivari, après l’avoir neutralisé ainsi que la région voisine. Les Serbes, les Monténégrins, est-ce tout ? Non, il y a encore les Grecs. L’île de Crète se soulève et demande son annexion au royaume hellénique. Que fera celui-ci ? Depuis quelque temps, un rapprochement presque intime s’est produit entre la Grèce et la Porte : on pourrait donc croire que la première hésitera à se mettre ostensiblement parmi les détrousseurs de la seconde. La Crète ne saurait lui échapper, elle n’a qu’à attendre : mais la tentation est forte pour elle. Si elle y résiste, ce sera sans doute à cause de la difficulté matérielle de l’opération. Il y a encore à La Canée des troupes européennes qui y maintiennent le statu quo. De plus, la Crète est une île, et la Grèce n’est pas maîtresse de la mer. Comprend-on maintenant pourquoi, malgré le désir commun de la Crète et de la Grèce, les puissances ont toujours ajourné la fusion de l’une avec l’autre ? Elles savaient fort bien que, si la Crète était abandonnée à la Grèce, tous les autres pays balkaniques demanderaient des compensations : on aurait vu se déchaîner quelques années plus tôt le mouvement d’aujourd’hui. Mais il n’y a plus à craindre qu’il se déchaîne, c’est fait, et il sera sans doute impossible de s’opposer longtemps encore à l’attribution de la Crète à la Grèce.

Seulement, il faut pour cela quelques formes, précisément celles qui ont manqué jusqu’ici aux résolutions unilatérales prises et exécutées par l’Autriche et la Bulgarie. Ce serait un triste début pour le XXe siècle que la violation pure et simple, par quelques puissances grandes ou petites, d’un des plus importans traités auxquels, au cours du XIXe, l’Europe a mis solennellement sa signature : il faudrait en tirer la conclusion que la force règne seule et que le droit a cessé d’exister. Aussi quelques puissances ont-elles pensé tout de suite que le consentement de toutes pouvait seul modifier ou détruire aujourd’hui ce qu’il avait établi autrefois, et qu’une conférence était indispensable pour corriger l’œuvre du Congrès de Berlin. De nombreux précédens se présentaient ; on en a cité un qui, effectivement, est topique et dispense de tous les autres : celui de la conférence de Londres, réunie en 1871 en pleine guerre franco-allemande, à la suite de la dénonciation par la Russie de l’article du traité de Paris qui lui interdisait d’avoir une flotte de guerre dans la Mer-Noire. L’Autriche a été alors une des puissances les plus ardentes à soutenir le principe que l’Europe pouvait seule défaire ce qu’elle avait fait, principe que la Conférence énonça en termes formels. Ce qui était vrai en 1871 l’est encore aujourd’hui. La Russie, en dénonçant l’article du traité de 1856 qui neutralisait la Mer-Noire, avait écrit audacieusement : « Les altérations qu’ont subies, durant ces dernières années, les transactions considérées comme le fondement de l’équilibre de l’Europe, ont placé le Cabinet impérial dans la nécessité d’examiner les conséquences qui en résultent pour la position politique de la Russie… Il serait difficile d’affirmer que le droit écrit, fondé sur le respect des traités, comme base du droit public et règle des rapports entre les États, ait conservé la même sanction morale qu’il a pu avoir en d’autres temps. » Le prince Gortschakoff, auteur de cette dépêche, avait fait au cours de sa longue carrière un certain nombre d’observations qui lui auraient permis de défendre son opinion sur l’affaiblissement de tous les principes : cependant il finit par se rallier lui-même à l’idée de réunir une conférence où d’ailleurs satisfaction lui a été donnée, comme elle sera demain donnée à l’Autriche si elle consent à son tour à se rendre à l’appel qui lui est adressé par la Russie. La situation est, en effet, complètement retournée : c’est la Russie qui propose aujourd’hui de réunir une conférence. La proposition russe a été aussitôt accueillie par nous, et sans doute elle le sera finalement par les autres puissances ; toutefois, quelques hésitations se sont produites au premier moment, et elles ne sont pas encore tout à fait dissipées. Au surplus, ces hésitations sont assez naturelles. Elles le sont de la part de l’Autriche qui n’admet pas qu’on remette en cause ce qu’elle a fait ; elles le sont encore plus de la part de l’Angleterre, qui demande quel sera le programme de la Conférence, et s’il est possible de le limiter strictement. Il est certainement possible de limiter le programme de la Conférence, et il l’est aussi de donner toute sécurité à l’Autriche. Que l’Autriche ait eu tort ou raison d’annexer l’Herzégovine et la Bosnie, le fait est accompli ; elle est engagée : personne ne lui demandera de renoncer à ce qu’elle a pris. Il semble même que la Porte, dont l’attitude a été très digne dans cette suite d’événemens si douloureux pour elle, se soit appliquée à écarter les objections à la Conférence qui auraient pu être faites à Vienne. Elle a protesté auprès des puissances contre l’acte bulgare, mais c’est à l’Autriche seule qu’elle a adressé sa protestation contre l’annexion des deux provinces, se réservant sans doute de traiter directement la question avec le gouvernement autrichien. L’Europe ne saurait toutefois l’ignorer et s’en désintéresser. Le gouvernement ottoman avait déjà beaucoup de sympathies ; il s’en est acquis de nouvelles, et nous espérons qu’elles lui resteront fidèles, par le sang-froid et la modération dont il a fait preuve. Un premier mouvement aurait pu l’entraîner à déclarer à la Bulgarie une guerre dont il aurait été difficile de mesurer les conséquences ; il a préféré remettre sa cause entre les mains des puissances signataires du traité de Berlin ; n’est-ce pas à elles, en effet, qu’il appartient de défendre leur œuvre ou de la restaurer ?

Mais quelles sont les vues ultérieures des puissances les plus favorables à la Conférence, et de la Russie en particulier ? La Porte estime qu’elle seule a souffert des modifications qui ont été apportées au traité de Berlin, et qu’elle seule par conséquent a droit à des compensations. On peut d’autant moins contester à la Porte la légitimité du point de vue où elle se place que, si d’autres puissances demandent des compensations, il est fort à craindre que ce ne soit sur elle qu’on les prélève pour les leur donner : convenons que ce serait là, un singulier résultat de l’œuvre de la Conférence. C’est pourtant celui vers lequel on s’achemine. La première de toutes, la Russie demande une compensation qu’elle cherche et qu’elle trouve dans la liberté des Détroits, de sorte qu’il ne s’agit plus seulement de changer le traité de Berlin, mais encore plusieurs de ceux qui l’ont précédé.

Nous avons des biens trop intimes avec la Russie pour discuter en ce moment sa prétention. Qui sait pourtant si elle ne se trompe pas sur son propre intérêt et si elle n’a pas actuellement plus à perdre qu’à gagner à la libre circulation des navires de guerre à travers les Détroits ? De vieux souvenirs entretiennent ici des préjugés dont nous parlerons peut-être un jour à loisir. A Saint-Pétersbourg même, on commence à se demander si la politique des compensations est la meilleure et si on ne risque pas d’y trouver des surprises désagréables. On a beaucoup remarqué les articles du Novoié Vremia qui conseillent à la Russie et à ses amis de montrer un désintéressement absolu : n’auraient-ils pas plus d’autorité sur la Conférence s’ils n’avaient rien à revendiquer pour eux et s’ils parlaient seulement au nom du droit ? Cela ne vaudrait-il pas mieux que de se laisser conduire par des considérations d’amour-propre ? La vérité est qu’en ce moment, comme il y a quelques mois, la Russie s’est laissé devancer par l’Autriche dans les Balkans et qu’elle veut la rattraper ou en avoir l’air. Il y a quelques mois, M. le baron d’Ærenthal avait imaginé l’affaire du chemin de fer de Mitrovitza : il en est résulté à Saint-Pétersbourg l’émotion que nous avons rappelée, et tout de suite le gouvernement russe a pris en main l’affaire du chemin de fer transversal entre le Danube et l’Adriatique. Chose curieuse, M. le baron d’Ærenthal avait averti M. Isvolski de ses intentions ; mais celui-ci, ayant fait des réserves, avait cru que le projet autrichien n’aurait pas de suites. Chose plus curieuse encore, dans la nouvelle affaire, celle de l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie, M. le baron d’Ærenthal avait encore averti M. Isvolski ; mais celui-ci n’avait pas compris que les choses dussent marcher aussi vite, et il n’en avait, dit-on, parlé à personne : la rapidité de l’événement l’a ensuite surpris. La Bruyère, en faisant le portrait du « ministre » ou du « plénipotentiaire, » — « en d’autres termes, du diplomate, — dit que, dans certains cas, il a intérêt à « cacher une vérité en l’annonçant, parce qu’il lui importe qu’il l’ait dite et qu’elle ne soit pas crue. » Il semble que M. le baron d’Ærenthal abuse un peu de ce procédé à l’égard de M. Isvolski, et que celui-ci mette une étonnante complaisance à en assurer toujours le succès. M. Isvolski veut aujourd’hui prendre brillamment sa revanche en donnant à la Russie une grande satisfaction morale. Soit : mais comment ne pas constater que la clôture des Détroits était favorable à la Turquie et que leur liberté apportera un amoindrissement à sa sécurité ? Si la Porte se trouve obligée, — et un peu plus tôt ou un peu plus tard elle le sera, — de céder la Crète à la Grèce, c’est encore elle qui fournira une compensation. Qui sait si l’Italie ne lui en demandera pas à son tour ? A cela près, que de compensations lui seront dues à elle-même ! Mais où les prendra-t-on pour les lui donner ? Nous ne nous chargerons pas de le dire. A ce point de vue, l’Autriche s’est exécutée assez galamment ; elle a évacué Novibazar et l’a restitué à la pleine souveraineté de la Porte. Est-elle tout à fait quitte envers celle-ci, c’est chose à voir ? mais enfin, après avoir donné le mauvais exemple, elle a donné le bon. Seulement, ce bon exemple sera difficile à suivre, car tout le monde n’a pas un sandjak à évacuer. Disons-le en passant : la Porte a sans doute apprécié cette restitution plus vivement qu’elle ne l’a manifesté. Combien de fois n’a-t-on pas répété que jamais, jamais, la chrétienté ne rendrait à l’Islam un territoire qu’elle lui avait pris ! C’était presque devenu un principe du droit public. Pour la première fois, une exception a été faite à ce prétendu principe. Le sandjak de Novibazar est un petit territoire, mais il est bien situé, et à côté de l’intérêt matériel, sa restitution a un intérêt moral qui n’est pas négligeable.

Au moment où nous sommes, les résolutions de certaines puissances au sujet de la Conférence restent incertaines. que décidera l’Italie ? Que décidera même l’Angleterre ? La politique italienne est encore enveloppée de nuages assez épais. Celle de l’Angleterre est beaucoup plus claire : aussi les difficultés qu’elle rencontre y apparaissent-elles mieux. Quant à l’Allemagne, qui n’a peut-être pas vu les derniers événemens d’un œil enchanté, mais qui ne peut pas abandonner son allié dans l’aventure où il s’est engagé, elle conformera sa décision à celle de l’Autriche. Nous avons, nous aussi, un allié et des amis, et, dès lors, le même intérêt que l’Allemagne à ce que nos alliance et amitiés sortent intactes de l’épreuve qu’elles traversent. A cet intérêt vient s’ajouter celui que nous portons à l’Empire ottoman, à son intégrité, à son indépendance, intérêt que les aspirations généreuses de la Jeune-Turquie ont encore accru dans ces derniers temps. Enfin, il y en a un dernier qui peut-être les domine tous, parce que ceux qui l’abandonnent en souffrent un jour ou l’autre, c’est celui du droit. Le droit résulte, dans l’ordre d’idées où nous sommes, des traités librement débattus et consentis : c’est lui, et lui seul, qui distingue la civilisation de la barbarie. Le droit vient de recevoir de cruelles entorses, et il sera sans doute difficile de le redresser complètement. Nous devons cependant essayer de le faire, et comment s’y prendre en dehors soit d’une conférence, soit de négociations qui rétabliront, pour quelques années, sur des bases nouvelles, l’édifice ébranlé, déséquilibré, disloqué, du traité de 1878 ? Ce traité est très vieux au bout de trente ans. Sa durée se serait prolongée quelque temps encore si aucun incident n’était venu révéler le secret de sa caducité ; mais il aurait fallu lui appliquer le vers célèbre :

N’y touchez pas, il est brisé.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

---