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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1908

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Chronique n° 1837
31 octobre 1908


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La session parlementaire d’automne s’est ouverte le 13 octobre, un peu plus tôt que d’habitude : la raison de cette hâte est qu’un tiers du Sénat est renouvelable le 3 janvier et que, à partir de décembre, il sera bien difficile de retenir sur leurs sièges les sénateurs soumis à réélection. Aussitôt réunie, la Chambre des députés a décidé qu’elle tiendrait une séance le matin pour discuter l’impôt sur le revenu, et une autre l’après-midi pour discuter le budget ; mais, après avoir donné cette preuve manifeste de leur activité laborieuse, nos députés, satisfaits d’eux-mêmes, sont allés se promener on ne sait où et semblent avoir déserté le Palais-Bourbon. Jamais encore on n’y a vu moins de monde. Les discussions commencent devant quinze ou vingt personnes et se continuent devant une cinquantaine. Un jour le scandale a été tel qu’il a fallu suspendre la séance pendant une heure pour sonner le rappel et attendre que quelques douzaines de députés eussent composé pour les orateurs un semblant d’auditoire. Le gouvernement parlementaire devient chez nous purement figuratif. Et chose curieuse à constater, c’est depuis qu’ils ont augmenté leur traitement d’une somme appréciable, que nos représentans se raréfient de plus en plus à la Chambre. Comprendra cela qui pourra. L’effet opposé aurait été plus naturel : il semble que nos députés, après avoir si largement rétribué leurs services, auraient dû s’appliquer à en donner au pays pour son argent ; mais, tout au contraire, leur vie devenue plus facile a développé chez eux des goûts d’indépendance qu’ils ne se connaissaient pas auparavant, ou qu’ils ne pouvaient pas satisfaire. Incontestablement ils travaillent moins, ou, si l’on veut, ils sont moins nombreux à travailler. Les débats s’en ressentent : ils deviennent de plus en plus faibles et plus décousus, quand on ne les supprime pas complètement. La discussion générale du budget était autrefois la mieux remplie de toutes ; les principaux orateurs s’y donnaient rendez-vous ; c’était, chaque année, la pièce maîtresse de l’œuvre parlementaire, et rien n’était mieux entendu, puisque le vote des recettes et des dépenses est la véritable raison d’être du Parlement. Depuis quelque temps, tout cela est changé. L’année dernière, on a mis la discussion générale à la fin du budget au lieu de la mettre au commencement, et cette année il n’y en a pas eu du tout. Et pourtant si jamais budget a mérité d’être regardé de près, ou plutôt, si jamais situation financière a mérité d’être étudiée dans son ensemble, c’est le budget, c’est la situation actuels. Mais nos députés ont, paraît-il, des affaires plus importantes pour eux que celles du pays.

La Chambre, toutefois, a renversé un ministre, celui de la Marine : elle pourrait paraphraser un mot célèbre et dire : — Je renverse les ministres, donc je suis. — Mais provoquer des crises ministérielles n’est qu’une partie de sa tâche, et on voit d’ailleurs qu’elle s’en acquitte petitement. Le ministre renversé est M. Thomson : il l’a été à la suite d’une interpellation sur les accidens, trop nombreux en vérité ! qui se sont produits depuis quelques mois sur nos navires, et plus particulièrement à propos du désastre de l’Iéna. Ce dernier fait est déjà ancien, et on peut se demander si M. Thomson est ici le seul coupable, ou même s’il est le plus grand. L’opinion ne l’a pas cru, si on en juge par la lecture des journaux. On a rappelé qu’il y avait eu avant M. Thomson d’autres ministres qui avaient désorganisé l’administration de la marine et introduit dans ses services un désordre auquel il fallait longtemps pour remédier. Le nom de M. Camille Pelletan a été souvent prononcé, et les amis de M. Thomson ont volontiers laissé entendre que c’était de lui que venait tout le mal, sans se rappeler assez que M. Thomson avait été autrefois le principal défenseur de M. Pelletan : on aurait presque pu croire qu’il avait été nommé au ministère de la Marine pour y continuer les erremens de son devancier. Cependant il ne l’a pas fait et, au début surtout, il a donné quelques preuves d’énergie : il s’est efforcé de réprimer, ou du moins d’atténuer l’indiscipline qui est devenue le fléau de nos arsenaux. Mais il n’y a que très insuffisamment réussi, le mal a été le plus fort ; il dure encore, il durera sans doute longtemps ; il faudrait un autre gouvernement que celui-ci pour en venir à bout. A la fin de la discussion, et lorsque déjà M. le ministre de la Marine était atteint en pleine poitrine par l’ordre du jour de la Chambre, M. Clemenceau, lâchant délibérément son collègue, s’est écrié avec sa désinvolture habituelle : « Je ne me considère à aucun degré comme responsable du désastre de l’Iéna. » Ce mot donne à réfléchir. Dans tout gouvernement bien constitué, il doit y avoir une tête pensante où se concentre la préoccupation des intérêts vitaux de l’État, et les intérêts de la défense nationale sont incontestablement de ceux qu’on peut qualifier ainsi. Que le chef du gouvernement n’accorde qu’une attention distraite et lointaine à l’agriculture ou aux postes et aux télégraphes, on le conçoit et on peut l’excuser au milieu de tant d’autres affaires dont le souci lui incombe ; mais l’armée, mais la marine, mais la diplomatie, mais les finances engagent au premier chef sa responsabilité propre ; sinon, pourquoi est-il président du Conseil, et à quoi bon lui avoir accordé une prééminence marquée sur ses collègues ? On a déjà réduit à rien les fonctions du Président de la République : si on fait subir le même amoindrissement, nous allions dire la même déchéance, à celles de président du Conseil, on aura privé la République elle-même d’un organe essentiel qui ne jouera plus que dans la monarchie, ce qui sera une grande infériorité pour la première au profit de la seconde. D’après nos lois constitutionnelles, « les ministres sont solidairement responsables devant les Chambres de la politique générale du gouvernement, et individuellement de leurs actes personnels. » Mais il y a des actes personnels qui engagent la politique générale. Il faut donc faire des réserves sur la théorie de M. Clemenceau, qui ne se « considère comme à aucun degré responsable » de la désorganisation de notre marine, et sans doute aussi des conséquences redoutables que, dans certaines hypothèses, cette désorganisation pourrait déchaîner. L’histoire n’aurait probablement pas alors les mêmes indulgences que lui.

La chute de M. Thomson a été provoquée par un discours de M. Delcassé, président de la Commission d’enquête sur les accidens de la marine. L’habileté de M. Delcassé a été d’aller droit au fait, tandis que les autres orateurs, y compris le ministre lui-même, s’étaient perdus dans toutes sortes de détails et avaient peut-être cherché à y égarer la Chambre. Celle-ci se sentait incompétente dans la plupart des questions qu’on exposait longuement devant elle : quelquefois même le sens des mots techniques dont les orateurs faisaient un large usage lui échappait en partie. Mais M. Delcassé, dans un discours bref et lumineux, est venu montrer, avec des dates à l’appui, que l’administration de la marine avait été à maintes reprises avertie des dangers que présentaient les dispositions intérieures de l’Iéna, et qu’elle n’avait absolument rien fait pour y pourvoir. Les dépêches adressées au ministère étaient là, parfaitement probantes ; on cherchait en vain les réponses ; il n’y avait pas eu de réponses ; aucune disposition n’avait été prise pour garantir le navire contre un péril qui avait été présenté comme imminent. Cette fois, la Chambre comprenait ; elle se sentait éclairée, troublée, indignée. Des négligences, des retards, des abstentions vraiment extraordinaires lui étaient signalés avec des détails si précis, incontestables et d’ailleurs incontestés, que sa conviction ne pouvait plus hésiter. « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark, » disait autrefois le prince Hamlet : la Chambre se rendait compte qu’il y avait quelque chose de pourri dans l’administration de la marine, quelque chose qui était assurément antérieur à M. Thomson, mais qui s’était perpétué avec lui ; et lorsque M. Delcassé lui a présenté un ordre du jour « déplorant les négligences funestes relevées à l’occasion de la catastrophe de l’Iéna, » il lui était impossible de ne pas le voter. Sa conscience y trouvait un soulagement immédiat dont elle avait grand besoin. Aussi l’ordre du jour a-t-il réuni l’unanimité. Si on s’en était tenu là, comme le demandait M. Delcassé, ce n’est pas seulement M. le ministre de la Marine qui aurait été atteint, c’est le gouvernement tout entier. M. Clemenceau aurait dû suivre M. Thomson dans sa retraite. Mais des sauveteurs ont accouru : ils ont proposé de compléter l’ordre du jour par une phrase où la Chambre se déclarait « confiante dans le gouvernement pour réaliser les réformes nécessaires. » La cause du gouvernement se trouvait ainsi distinguée de celle du ministre de la Marine, et on pouvait sacrifier celui-ci en conservant celui-là. La majorité, jugeant qu’il suffisait d’un bouc émissaire, n’a pas voulu renverser tout le Cabinet. Elle a été retenue sans doute par l’incertitude de ce que serait le lendemain, car, dans cette Chambre en décomposition et comme frappée d’inertie, on n’aperçoit aucun courant propre à nous porter quelque part. Peut-être aussi le vague sentiment des difficultés extérieures et des complications qui peuvent en sortir lui a-t-elle donné à croire que le moment serait mal choisi pour une crise ministérielle, et nous ne disons pas qu’elle ait eu tort.

Mais qui allait remplacer M. Thomson ? Sans doute, un portefeuille unique était peu de chose pour les ambitions et les appétits qui s’impatientent ; toutefois, cela valait mieux que rien, et parmi les cinquante et quelques députés qui se considèrent comme ministrables, chacun estimait que son influence personnelle apporterait au Cabinet, s’il y entrait, une force infiniment précieuse. Ils s’offraient donc généreusement à M. le président du Conseil. Ceux qui avaient moins d’espoir d’être l’objet de son attention estimaient que si des ministres civils avaient, dans des temps lointains, fort bien réussi à la Marine, les derniers essais qu’on en avait faits avaient été moins heureux et devaient porter M. Clemenceau à faire appel à un amiral. Cette solution aurait effectivement été la plus normale ; l’opinion l’aurait bien accueillie, et personne n’aurait osé protester contre elle. Mais M. Clemenceau est un homme à surprises : il a confié le portefeuille de la Marine à un civil qui ne fait pas partie du Parlement. M. Alfred Picard, président de section au Conseil d’État, est connu de tout le monde pour avoir été, avec un plein succès, l’organisateur de l’Exposition universelle de 1900. Il n’était pas, à la vérité, préparé à devenir du jour au lendemain ministre de la Marine ; mais nous ne connaissions pas d’homme plus laborieux que lui. Quand on lui confie une affaire, il s’y met tout entier, sans se permettre aucune distraction. Il sera peut-être un ministre excellent ; il sera certainement un ministre consciencieux et tout appliqué à sa besogne. Ce choix de M. Clemenceau, qui témoigne de son indépendance, malheureusement intermittente, à l’égard des coteries parlementaires, n’a rien qui nous déplaise, au contraire ; mais notre devoir de chroniqueur exact nous oblige à dire qu’il a produit le plus mauvais effet au Palais-Bourbon. Tant d’espérances, dont quelques-unes étaient très âpres, se voyaient déçues ! A cette cause d’irritations s’en ajoutait une autre. Si M. Clemenceau avait mis à la Marine un marin, la déception aurait été aussi grande, mais les amours-propres auraient été moins froissés. On aurait dit que M. Clemenceau croyait avoir besoin d’un homme de métier, et qu’il se trompait : du moins son erreur n’aurait jeté aucun discrédit sur le Parlement. Mais prendre un civil et le prendre en dehors de la Chambre, n’est-ce pas déclarer urbi et orbi qu’il n’y a pas dans celle-ci, au milieu de tant de prétentions, un seul homme capable de diriger la marine ? Voilà donc l’estime que M. Clemenceau fait du Parlement ! La majorité le lui pardonnera difficilement. Le choix de M. Picard sera peut-être très heureux pour la marine, et c’est l’essentiel ; mais il ne fortifiera pas le Cabinet.

Cependant la majorité hésite à le renverser, et nous avons dit plus haut les raisons de ce sentiment. Le ministère a passé sans péril apparent le cap d’une interpellation qui, conduite autrement, aurait pu être embarrassante pour lui : elle portait sur « l’action du syndicalisme révolutionnaire et la Confédération générale du travail. » Quand nous disons qu’elle aurait dû être conduite autrement, cela ne veut pas dire qu’elle ait été mal conduite. Elle l’a été par M. Paul Deschanel, avec beaucoup d’éloquence comme à l’ordinaire, et avec une parfaite connaissance du sujet ; mais on a laissé M. Deschanel tout seul ; il s’était engagé bravement, et personne ne l’a suivi, de sorte que la discussion a été réduite à un dialogue entre lui et M. le ministre du Travail. Le tournoi a été intéressant et brillant, car si M. Deschanel a beaucoup de talent, M. Viviani n’en manque pas : il a une grande virtuosité de parole, qui lui permet de donner le change, au moins pour un moment, sur le vide et sur le creux de sa pensée. On a dit que cette discussion avait été tout académique, ce qui est vrai, si on en juge par sa conclusion, puisqu’elle n’en a pas eu ; mais ce qui est beaucoup moins juste si on se reporte au discours de M. Deschanel, qui a posé très nettement les questions dont les esprits sont obsédés : seulement on ne lui a pas répondu. M. Deschanel avait raison de dénoncer le péril grandissant du syndicalisme révolutionnaire. Le gouvernement le voit fort bien et le dénonce même quelquefois ; mais il n’ose rien faire pour le combattre, aimant mieux attendre le salut d’un retour de bon sens chez les ouvriers.

Ce retour se fait beaucoup attendre ! M. Clemenceau, à la veille de la rentrée des Chambres, a prononcé en province un discours qui le présentait comme probable et prochain : le Congrès de Marseille lui a répondu le lendemain en proclamant l’antipatriotisme et l’antimilitarisme. Bientôt après, un nouveau Congrès s’est réuni à Toulouse. On y a vu face à face et en opposition, d’une part le socialisme révolutionnaire, qui attend tout d’une action violente, de l’autre le socialisme réformiste, politique et parlementaire. Quel est celui des deux qui l’a emporté ? Nous serions en peine de le dire. L’ordre du jour voté, œuvre redondante de M. Jaurès, et qui ressemble, à s’y méprendre, à un paragraphe coupé au hasard dans un de ses articles ou de ses discours, dit que tout est bon dans le socialisme, que tout y peut servir suivant l’occasion, la violence révolutionnaire aussi bien que l’action parlementaire, et qu’il faut dès lors se garder d’en rien expurger, mais, au contraire, y tout accepter et y tout approuver Grâce à cette confusion systématique, l’union s’est faite à Toulouse au détriment de l’unité, et quelques personnes de composition facile ont trouvé là une preuve de sagesse de la part des socialistes qui n’ont excommunié personne. On nous permettra d’être moins admiratif. Les radicaux ont eu aussi leur Congrès : ils l’ont tenu à Dijon et y ont montré une fois de plus leur faiblesse, nous allions dire leur lâcheté à l’égard du socialisme révolutionnaire, car, après avoir condamné très sévèrement l’antimilitarisme et l’antipatriotisme, ils ont déclaré qu’ils ne se sépareraient pas des ennemis de la patrie et de l’armée, qu’ils continueraient de faire cause commune avec eux, et qu’ils voteraient pour leurs candidats à l’occasion. Telles sont les dernières manifestations des partis sur lesquels le gouvernement s’appuie ou qu’il se croit obligé de ménager : il l’est en effet par sa composition propre aussi bien que par celle de sa majorité.

Et ces manifestations n’ont pas été seulement verbales : on sait par quels actes la Confédération générale du travail, qui parle moins que M. Jaurès, mais qui agit davantage, a essayé de mettre en pratique les plus funestes doctrines. Tout cela a ému l’opinion, et méritait incontestablement d’occuper la Chambre : cependant, elle s’est bornée à écouter M. Deschanel et M. Viviani, et tout s’est borné à cela, car on peut compter pour peu de chose l’ordre du jour de MM. Colliard et Zevaès qui a été voté par 312 voix contre 53, avec 185 abstentions. Cet ordre du jour se bornait à approuver les déclarations du gouvernement. Le reproche qu’on pourrait adresser à M. Paul Deschanel est de n’en avoir pas lui-même présenté un. Sans doute il aurait été battu, mais qu’importe ? Il aurait donné une sanction parlementaire à son interpellation. Quant à son discours, il contenait des choses excellentes, et on ne peut pas dire qu’il ait manqué de conclusion, puisque, après avoir dénoncé la propagande syndicaliste révolutionnaire, il demandait, pour la conjurer, « une organisation rationnelle du travail avec toutes les institutions qu’elle comporte ; l’extension de la capacité syndicale ; la protection de la liberté du travail ; un statut pour les agens de l’État ; des garanties relatives aux services publics ; la lutte contre la violence et contre une propagande scélérate. » Le jour où toutes ces conditions seraient remplies, il y aurait un changement profond dans notre situation intérieure. M. Deschanel n’a pas proposé formellement la suppression de la Confédération générale du travail : il a laissé ce soin à M. Pugliesi-Conti, qui s’en est d’ailleurs acquitté avec fermeté. Nous reconnaissons que c’est là une question délicate. Un point pourtant est hors de doute, puisque nous avons pour l’éclairer la déclaration formelle de M. le ministre du Travail, c’est qu’on peut dissoudre la fameuse Confédération, ou plutôt qu’on le pourra quand on le voudra. Nous n’en avons jamais douté ; mais nous ne doutons pas davantage qu’on ne le voudra pas, aussi longtemps qu’il y aura dans le ministère un socialiste aussi qualifié que M. Viviani. Quelle raison a-t-il donnée contre cette mesure ? Il a dit que la Confédération, si elle était dissoute, se reformerait aussitôt sous un autre nom ; qu’à défaut de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels, la loi de 1901 sur les associations lui en fournirait le moyen, et que, dès lors, on aurait donné un coup d’épée dans l’eau. Nous répondrons que, en accomplissant un pareil acte, le gouvernement aurait manifesté une opinion et une volonté, ce qui n’est jamais tout à fait inutile. Sa volonté serait-elle déjouée, si elle était très forte, aussi facilement que l’a dit M. Viviani ? Nous avons de la peine à le croire. Supposons qu’au lieu d’avoir affaire à la Confédération générale du travail, le gouvernement se trouve en présence d’une association politique ou religieuse qui lui déplaise, — et qu’il ne craigne pas, — nous parierions volontiers qu’après l’avoir supprimée, il trouverait fort bien le moyen de l’empêcher de se reformer. Mais il a peur de la Confédération du travail, et il l’avoue modestement, lorsqu’il dit qu’on ne pourrait pas la frapper, même si elle se mettait dans son tort encore plus formellement qu’elle ne l’a fait encore, sans former contre le gouvernement, contre la Chambre, contre la République, « le bloc de la résistance ouvrière, » qui comprendrait les bons et les mauvais, les réformistes et les révolutionnaires, les partisans de l’évolution pacifique et ceux de la catastrophe provoquée par la violence. Tous se réuniraient contre ce qu’ils regarderaient comme une agression, et les conséquences seraient redoutables. S’il en est ainsi, nous sommes bien malades !

Cette partie du discours de M. le ministre du Travail n’est autre chose que l’aveu de l’impuissance gouvernementale et de la faillite de la loi. Nous ne nions pas que M. Viviani n’ait donné, en passant, quelques bons conseils au monde du travail ; nous doutons toutefois que la Confédération générale du travail se les applique et les suive. Elle sort fortifiée de cette discussion où on lui a dit qu’on ne voulait rien faire contre elle, et qu’on se contenterait de poursuivre individuellement ses membres pour les délits individuels qu’ils pourraient commettre. Mais c’est une question de savoir si la Confédération générale ne commet pas des délits collectifs, et même si les délits commis par ses membres, en tant que tels, ne prennent pas un caractère nouveau qui exigerait une répression plus énergique. Il y a peut-être, à ce point de vue, une lacune dans la loi : il serait urgent de la combler. Malheureusement on s’est tu surtout dans la discussion.


Nous ne dirons rien aujourd’hui de l’impôt sur le revenu, sinon qu’on le discute le matin devant des banquettes vides ; et cependant la Chambre en est à un des points les plus importans de la loi, celui-qui établit un impôt sur les bénéfices agricoles. On ne saurait contester à cet impôt le fait d’être nouveau, ce qui jette déjà sur lui un préjugé défavorable, et il ne sert à rien de soutenir qu’il en remplace d’autres qu’on a supprimés, car cela n’est pas vrai. L’impôt foncier subsiste sous le nom d’impôt sur les propriétés bâties et d’impôt sur les propriétés non bâties, et quant à l’impôt personnel-mobilier et à l’impôt sur les portes et fenêtres, qui étaient en réalité dans notre système fiscal un impôt général sur l’ensemble du revenu, ils trouvent largement leur équivalent dans l’impôt complémentaire. Aussi l’impôt sur les bénéfices agricoles est-il très impopulaire, et s’il est indispensable au système de M. Caillaux qui, frappant successivement toutes les sources de revenus, ne peut pas faire d’exception pour celle-là, il condamne le système lui-même. M. Caillaux s’est appliqué, pendant les vacances, à la recherche d’un texte qui atténue, sans les supprimer, quelques-uns des inconvéniens les plus lourds de l’impôt, et l’initiative parlementaire, renchérissant sur la sienne, a produit un grand nombre d’amendemens que la Commission étudie en ce moment. Le dernier texte du ministre et les amendemens ont tous pour objet de rendre l’impôt moins odieux en y introduisant des inégalités qui lui enlèvent sa seule excuse, à savoir le caractère de justice que lui attribuait son auteur. La Chambre a accepté le principe de l’impôt, en se réservant sans doute d’en détruire l’équilibre encore un peu plus que ne l’avait fait M. Caillaux, et c’est là qu’on en est. Dans l’avenir il arrivera de deux choses l’une : ou bien les autres revenus réclameront très légitimement qu’on leur applique la même échelle fiscale qu’aux bénéfices agricoles, ou bien on appliquera peu à peu aux bénéfices agricoles la même échelle qu’aux autres revenus. Dans le premier cas, la réforme ne produira pas ce qu’on en attend, et le budget sera cruellement en déficit. Dans le second, on aura trompé les agriculteurs en leur faisant espérer des avantages, des privilèges, des dégrèvemens qu’on leur accordera en effet pour faire voter la loi, mais qu’on leur enlèvera le lendemain, ouïe surlendemain.


La lumière ne s’est pas faite depuis quinze jours du côté de l’Orient : le plus sage est de réserver son opinion sur des événemens embrouillés dont il est impossible de prévoir comment ils évolueront. Sera-ce dans le sens d’une conférence ? Sera-ce dans un autre ? Les plus habiles prophètes, s’il y en a d’habiles, seraient bien embarrassés pour le dire. Au premier moment, l’idée d’une conférence s’est présentée à la fois à beaucoup d’esprits, et nous continuons de souhaiter qu’elle se réalise sans y attacher toutefois une importance absolue. Ce qui est important, c’est que l’Europe se prononce sur les atteintes qui ont été portées au traité de Berlin, et qui ne peuvent passer qu’avec son consentement du domaine des faits dans celui du droit. Mais elle peut se prononcer sous des formes différentes, et une conférence n’est pas indispensable pour cela. Elle n’en reste pas moins très désirable, parce qu’elle fournit à l’Europe le meilleur moyen, le plus naturel, le plus logique, le plus convenable, nous dirions volontiers le plus adéquat aux circonstances, de remanier conformément à ces circonstances l’œuvre qu’elle avait solennellement accomplie il y a trente ans. C’est bien le moins qu’il faille une conférence pour modifier l’œuvre historique d’un grand congrès.

Malheureusement une indiscrétion a été commise, sans qu’on sache par qui, sans qu’on sache comment, qui a fait perdre du terrain à la Conférence. M. Isvolski, après avoir passé quelques jours à Paris, est parti pour Londres en vue d’arrêter avec sir Ed. Grey le programme des questions qui lui seraient soumises, si elle se réunissait, et, au moment où il quittait Londres pour revenir à Paris, l’agence Havas a publié ce programme qui a été aussitôt reproduit par les journaux du monde entier : divulgation déplorable, d’abord, parce qu’elle donnait au programme l’apparence d’un projet déjà arrêté, alors qu’il n’était qu’une première esquisse qui devait être soumise aux autres puissances, et notamment à la Turquie, pour être l’objet d’une entente avec elles ; ensuite, parce qu’il y a tout lieu de croire que le texte publié était inexact sur plus d’un point. L’effet a été des plus fâcheux, et il devait l’être. Le programme était trop long ; il touchait à trop de questions à la fois ; il devait inquiéter quelques puissances ; peut-être aussi devait-il éveiller les susceptibilités de certaines autres, qui n’avaient pas encore été consultées au moment où il était publié, comme un texte arrivé déjà à un point de perfection assez avancé. Nous ne rechercherons pas les impressions qu’on a pu en éprouver ici ou là ; il suffira de dire qu’à Constantinople elles ont été très défavorables : or, puisqu’on ne pouvait pas s’entendre avec tous les gouvernemens à la fois, c’est avec la Porte, la principale intéressée, qu’on aurait dû le faire tout d’abord. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Quoi qu’il en soit, le mécontentement a été général et, dans certains milieux, très vif. Le bruit s’est répandu que telle ou telle puissance se refuserait à aller à la Conférence, dont la probabilité a singulièrement baissé du jour au lendemain au thermomètre diplomatique. En même temps, un autre bruit courait, à savoir que la Porte armait, et qu’elle avait déjà donné des ordres de mobilisation. La Bulgarie, disait-on, en faisait autant de son côté. Le danger de guerre est apparu subitement à tout le monde, et tout le monde en a été alarmé. Ce sentiment, très respectable à coup sûr, a produit un bon effet. Il est certain que la Porte avait donné des ordres de mobilisation ; mais, soit qu’elle ait reculé spontanément devant les conséquences d’une pareille mesure, soit qu’elle ait suivi de bons conseils, elle les a rapportés. La Bulgarie a protesté de son côté qu’elle n’avait jamais eu l’intention de provoquer la Turquie, et qu’elle désirait vivre avec elle en bon voisinage. De part et d’autre, les dispositions ont paru plus conciliantes et, l’idée de la Conférence ayant provisoirement perdu de son prestige, on a pensé que le moment était opportun pour entamer des négociations directes entre la Bulgarie, l’Autriche et la Turquie. Si elles se mettaient d’accord, qu’aurait eu à dire l’Europe ? Elle n’aurait pas pu se montrer plus ottomane que la Porte ; elle n’aurait eu qu’à consacrer ce qui aurait été convenu entre les puissances spoliatrices et la puissance spoliée. Cette conséquence n’est pourtant pas d’une rigueur parfaite. L’Europe, au Congrès de Berlin, a concilié ses propres intérêts avec un certain équilibre oriental, et elle a le droit incontestable de veiller à ce que cet équilibre soit maintenu, ou à ce qu’il ne soit modifié que dans des conditions où ses intérêts continueraient de trouver une suffisante sauvegarde. Il n’en est pas moins vrai qu’un accord direct entre Constantinople, Vienne et Sofia aurait eu un très grand poids. Mais il ne s’est pas fait. On a dit d’abord que les négociations avaient été rompues, puis qu’elles avaient été interrompues. Quoi qu’il en soit, après l’éclipsé provisoire de l’idée d’une conférence, on a dû enregistrer l’échec des négociations directes, et la Conférence a regagné aussitôt dans l’opinion quelque chose de ce qu’elle y avait perdu. Les dépêches de Constantinople ont annoncé que la Porte s’y ralliait de nouveau. Quelles avaient été les exigences de l’Autriche et celles de la Bulgarie ? On ne le sait encore qu’imparfaitement ; les nouvelles sont contradictoires et obscures. Mais, quelles qu’elles aient été, ces exigences n’ont pas été admises à Constantinople : il fallait donc trouver une nouvelle manière de procéder, ou revenir à l’ancienne, c’est-à-dire à la Conférence. Et on en est là.

A Vienne, on a accusé le gouvernement anglais d’avoir fait échouer les négociations directes, et la presse a même mis beaucoup de violence dans cette accusation ; mais peut-être, à Londres, accuse-t-on le gouvernement autrichien de s’être proposé, non seulement d’enterrer la Conférence après l’avoir rendue inutile, mais même d’avoir voulu se passer, sous quelque forme que ce soit, du consentement européen à l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie : celui de la Porte aurait suffi. La fatalité des choses, aggravée par la maladresse des hommes, — qui a été grande, — semble s’appliquer à mettre en opposition les deux groupemens européens que tout le monde connaît : nous n’avons pas besoin de dire combien cela est fâcheux, et quelles conséquences plus fâcheuses encore pourraient en résulter, si on n’y veillait avec une attention toujours prudente. M. Isvolski, après avoir promené à travers l’Europe une négociation ambulante qui avait le défaut de ne pouvoir pas être poursuivie en même temps sur tous les points essentiels, s’est enfin rendu à Berlin. Il était temps, car Berlin commençait à se sentir un peu négligé, et on sait de reste qu’il n’aime pas à rester sous cette impression. Nous ignorons encore à quel résultat ont abouti les conversations du ministre russe avec M. de Bülow et M. de Schœn. L’Allemagne, en dehors des intérêts particuliers qu’elle a en Orient, est aux prises avec un problème délicat : elle doit complaire à la fois à l’Autriche, son alliée, et à la Porte, sa grande amie, qu’elle a affecté, dans ces dernières années, de prendre sous son aile puissante. L’empereur Guillaume aimait à se donner partout comme le protecteur de l’Islam : il y trouvait d’ailleurs son profit. Mais ces deux attitudes sont difficiles à concilier depuis que l’Autriche a dépouillé la Porte et que, entre les deux pays, s’est posée une question presque insoluble. Nous saurons sans doute bientôt si la Russie et l’Allemagne se sont entendues, et comment, dans les conversations de M. Isvolski et de M. de Schœn. Que sortira-t-il de ces conversations ? Une complication de plus, ou un dénouement ? Peut-être, à tout prendre, n’en - sortira-t-il rien du tout, s’il est vrai, comme le dit la Gazette de Francfort, qu’en ce qui concerne la Conférence, l’Allemagne est décidée à faire ce qui plaira à l’Autriche, et, en ce qui concerne les « compensations, » ce qui conviendra à la Turquie.

Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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