Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1842

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Chronique n° 250
14 septembre 1842


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1842.


Les rois et les reines, les ministres et les diplomates voyagent, chassent, cherchent, comme ils peuvent, l’amusement, la distraction, le repos. Les gouvernemens prennent leurs vacances, et le monde est parfaitement tranquille. Dans ces temps de trêve, aujourd’hui que l’arène politique est déserte, qu’on n’y trouve plus ni combattans ni spectateurs, la presse militante, qui se croit condamnée à ne jamais remettre l’épée dans le fourreau, ne sait que faire de son ardeur, de son courage ; un adversaire lui serait plus cher qu’un ami ; toute querelle lui paraîtrait une bonne fortune. Ce sont en effet des jours difficiles que ces jours de chasses et de voyages, et on ne peut s’empêcher de plaindre des hommes qui sont réduits à proposer chaque matin des sujets de controverse auxquels personne ne songe, à prédire des évènemens que nul ne redoute, ou à ressasser des questions dont le publie est déjà fatigué.

C’est à l’année 1843 que la politique se trouve ajournée. A moins de faits inattendus et que nul ne prévoit, le goût de la discussion ne se réveillera l’agitation des esprits ne se fera de nouveau sentir qu’à la réunion des chambres. D’ici là toute polémique est nécessairement impuissante, sans portée. La raison en est simple ; une fois la loi de la régence rendue, il n’est resté en suspens aucune question qui soit pour le pays un sujet réel d’inquiétude.

Le droit de visite ? Le cabinet n’a pas fermé le protocole : mais qu’importe ? Qui ne sait que toute reprise de cette question est désormais impossible pour le ministère actuel, à moins qu’il ne veuille, par un philantropique dévouement, s’immoler au droit de visite, et en être le Curtius. Un journal américain affirme que les États-Unis, dans leurs négociations avec les Anglais, ont passé condamnation sur le doit de visite en tant qu’il a pour but la répression de la traite, et qu’en revanche l’Angleterre renonce, pour les matelots, à toute prétention de recherche sur les navires américains. En supposant la vérité du fait, on ne pourrait encore en tirer aucune induction pour la France, non-seulement parce que la France n’a nullement l’obligation de suivre les erremens des États-Unis, mais aussi parce que la position des deux pays n’est pas la même. Les États-Unis n’étaient liés jusqu’ici par aucun traité. Nous, nous avons les traités de 1831 et de 1833. Il s’agissait pour eux de faire une concession quelconque, pour nous il s’agissait d’étendre les concessions déjà faites. Avant d’établir aucune comparaison, il faudrait connaître au juste les termes de la convention qu’on suppose avoir été conclue. Les États-Unis ont-ils accepté le traité de 1841 ?

Les relations commerciales ? C’est là en effet une question qui tient en éveil, nous ne dirons pas le pays, mais certains intérêts, certains intérêts particuliers, considérables, puissans, redoutables au pouvoir. On assure que le ministère s’occupe d’une négociation avec la Belgique, peut-être aussi avec un autre état ; qu’il prépare sans bruit une convention importante qui serait le coup d’éclat du 29 octobre. Le cabinet veut, dit-on, triompher ou périr sur un nouveau champ de bataille, pour avoir tenté nue grande chose, poursuivi une grande pensée.

Nous ne demandons pas mieux que de voir le ministère entrer dans cette voie nouvelle. La France en sera agréablement surprise, et, quelles que puissent être les plaintes des intérêts particuliers, la mesure obtiendrait les suffrages du pays.

Mais il faut, avant tout, ne point se faire d’illusion sur la nature de la convention qu’on prépare. S’agit-il d’une véritable association commerciale, d’un Zollverein franco-belge, d’un traité par lequel la Belgique se trouverait, pour ce qui concerne le commerce extérieur et les douanes, ne faire qu’un seul tout avec la France ? Nous sommes convaincus que, malgré quelques clameurs, l’œuvre du gouvernement serait ratifiée par le pays. S’agit-il, au contraire, d’une nouvelle convention pour régler quelques points particuliers, pour accorder à la Belgique des modifications de notre tarif en échange des modifications qu’elle nous offrirait à son tour ? Le ministère s’engagerait dans une voie qui lui serait funeste. Le traité rencontrerait toujours l’objection de la différence numérique des deux marchés : les intérêts particuliers et tous les préjugés commerciaux qui exercent encore un si grand empire sur les esprits s’élèveraient avec fureur contre la convention, et on ne pourrait pas, pour leur imposer silence, faire valoir tout ce qu’il y aurait de grand et d’utile pour les deux pays dans une véritable union commerciale. La question se trouvant rapetissée et réduite à quelques points spéciaux, le pays n’y verrait qu’un intérêt tout matériel, une lutte de douaniers, une perturbation jetée arbitrairement dans le système établi ; les intérêts particuliers, ne se sentant pas contenus par la puissance de l’intérêt général, auraient le champ libre pour leurs accusations et leurs plaintes.

Ajoutez nue la conduite des Belges à notre égard rend de plus en plus difficile toute négociation de cette nature. Par les concessions gratuites qu’ils viennent de faire à l’Allemagne, s’ils n’ont pas violé le droit strict, ils ont du moins fait un acte qui a dû nous surprendre et qui doit être un avertissement pour le gouvernement français. Il est, parmi les Belges, des hommes qui voudraient, dans leur intérêt particulier, se tenir dans une sorte de bascule entre l’Allemagne et la France. C’est là, en effet, la politique ordinaire des hommes qui veulent passer pour habiles dans un petit état entouré de grandes puissances. Si nous sommes bien informés, la concession qu’on vient de faire à l’Allemagne serait due principalement à l’influence d’un homme politique qui, désirant une mission diplomatique et ne croyant pas pouvoir aspirer à l’ambassade de Paris, aurait voulu se préparer un bon accueil dans un poste considérable en Allemagne. Quoi qu’il en soit, ce fait prouve de plus en plus qu’une complète union commerciale est la seule convention qui puisse être aujourd’hui acceptée par la France. Cette association est-elle probable ? Nous sommes loin de le penser. Ce qui pourrait arriver, c’est qu’on nous offrît un traité qui porterait le nom d’union commerciale, et qui ne serait en réalité qu’une convention ordinaire. C’est là ce qui aurait lieu si les négociateurs établissaient de nombreuses exceptions au régime de l’association. On donnerait ainsi une grande apparence à un mince résultat ; mais l’illusion ne serait pas de longue durée, et la France saurait bientôt à quoi s’en tenir.

Avec l’Espagne, nos relations commerciales pourraient être actives, étendues, dans l’intérêt réel des deux pays. Malheureusement la situation politique de l’Espagne rend tout difficile ; l’Espagne se plaît à tout paralyser, à tout entraver chez elle ; chargée des dons de la Providence, elle manque du nécessaire, et son gouvernement ne vit que d’expédiens. Singulier pays ! il n’ignore point les admirables ressources dont il est doué ; il en est fier, il sait que dix années d’un gouvernement régulier et sensé suffiraient pour rendre à l’Espagne sa prospérité et pour la replacer parmi les nations au rang qui lui appartient. Il préfère néanmoins, sous l’influence de je ne sais quelles opinions d’emprunt, de je ne sais quelle agitation factice, demeurer en quelque sorte effacé de la liste des grandes puissances, voir ses provinces appauvries, ses colonies compromises, son crédit annihilé, sa flotte ne pouvant pas même se comparer à celle d’une puissance maritime de troisième ordre.

Le mouvement de septembre et l’avènement d’Espartero à la régence n’ont pas été, il est vrai, une cause d’agitation profonde et de troubles sanglans pour l’Espagne ; nais ils n’ont pas été non plus un moyen de force et de progrès. L’état de l’Espagne est de plus en plus déplorable. Après avoir réprimé d’une main ferme les troubles de la Catalogne et les excès des juntes révolutionnaires, Espartero s’est trouvé livré sans défense à un autre genre d’attaques ; la légalité a failli le tuer. Le cabinet d’Espartero, celui qui était l’expression vraie de la pensée et des sympathies du régent, le cabinet Gonzalès, a été renversé par une coalition à la tête de laquelle se trouvaient M. Cortina et M. Olozaga, l’ancien ambassadeur d’Espagne à Paris : M. Cortina, homme d’une grande énergie et d’une grande influence en Espagne ; M. Olozaga, qui, sans avoir dans le pays la consistance du premier, n’était pas moins redoutable par son esprit, par son adresse, par la puissance de sa parole. Espartero se trouvait ainsi à la merci d’une coalition faite contre les siens, d’un parti qui n’était pas le parti de la contre-révolution, mais qui n’était pas non plus le parti de la régence telle qu’elle avait été décrétée. Cortina, l’homme le plus considérable de la coalition, était partisan de la triple régence ; c’était là l’opinion qu’il avait toujours professée. On comprend dès-lors combien la situation d’Espartero était devenue difficile et périlleuse. Aussi l’alarme fut grande dans le camp des esparteristes, espagnols et étrangers. On craignait que le régent ne se trouvât placé sans ressources entre la contre-révolution et les juntes. Toutes les espérances qu’on avait conçues paraissaient s’évanouir, tous les calculs se trouvaient déjoués ; on aurait voulu alors, mais un peu tard, suivre une voie plus directe et plus large. Mais la France n’éprouvait aucune inquiétude. Le gouvernement d’Espartero ayant fait jusqu’alors profession de repousser toute espèce d’influence française, même la plus inoffensive, la plus amicale, la France s’était en quelque sorte retirée de l’Espagne. Elle n’en attendait rien, elle n’en pouvait rien craindre. Elle demeurait dans la position de stricte neutralité qu’on lui avait faite, et qu’elle aurait alors abandonnée à tort. Elle ne devait pas se mêler, sollicitée ou non, des affaires et des intérêts d’Espartero et de ses amis.

Le danger ne fut pas, en définitive, aussi grave qu’il l’avait paru d’abord. La coalition, en Espagne aussi, ne sut pas, après avoir vaincu, profiter de la victoire. C’est que la coalition ne représentait pas une idée puissante, nationale, un de ces principes impérieux qui sont à la fois le ciment et l’aiguillon des partis. On voulait le pouvoir pour le pouvoir, et non comme moyen de fonder un système, de réaliser une pensée nouvelle. On a renversé le ministère Gonzalès ; on a affaibli moralement Espartero ; on a ainsi ôté à l’Espagne ce dont elle a le plus besoin, la force gouvernementale, et on s’est arrêté. Les embarras et les misères du pays restent les mêmes ; seulement le remède est encore plus difficile qu’il ne l’était.

Il est vrai en même temps que ces vicissitudes politiques ont dissipé plus d’un préjugé et fait ouvrir les yeux à plus d’une personne sur la situation de l’Espagne et sur ses relations internationales. On comprend aujourd’hui qu’on avait fait fausse route en s’éloignant de la France, dont on n’avait rien à craindre, et qui n’avait jamais cherché à transformer les rapports de bon voisinage en privilèges exclusifs, ni aspiré à une influence impérieuse et jalouse.

On dit que M. Olozaga, peu satisfait des résultats de ses mouvemens à Madrid, désire se rendre de nouveau à Paris. Avec quel caractère ? Quelle sera sa position tant que les relations entre les deux pays ne seront pas d’un commun accord rétablies sur l’ancien pied ? Il est vrai que le gouvernement espagnol pourrait, pour colorer le voyage de M. Olozaga, lui donner une mission temporaire, jusqu’à ce qu’il puisse reprendre le rôle d’ambassadeur et jouir chez nous de toutes les prérogatives qui y sont attachées.

Deux faits remarquables viennent de se passer en Prusse.

Le roi, en permettant aux états provinciaux d’envoyer à Berlin des délégués que la couronne pourra réunir et consulter dans l’intervalle des sessions, a pris une mesure qui, sans fonder le système représentatif, en donne du moins l’avant-goût. Former cette réunion à Berlin sans la consulter, sans soumettre à son examen aucune affaire, serait une moquerie à laquelle certes le gouvernement prussien n’a pas songé et qui n’est plus de notre temps. Là où il n’y avait plus ni esprit publie ni énergie, les gouvernemens rétrogrades ont bien pu laisser dormir, mettre en oubli de vieilles institutions dont le pays lui-même ne prenait plus le moindre souci ; mais une institution nouvelle offerte à un peuple qui a bonne mémoire et qui attend beaucoup, une institution qui se trouvera naturellement fécondée par les idées du temps et par l’influence de la presse nationale et étrangère, ne peut être un vain simulacre, une œuvre morte. C’est une plante vivace, jeune et faible, il est vrai, mais qui, à l’aide du temps et des circonstances, poussera de profondes racines et portera ses fruits. Nous sommes convaincus que le gouvernement prussien a prévu et qu’il désire ces développemens progressifs. Le contraire fût-il vrai, la concession ne produirait pas moins des conséquences conformes aux idées du temps et à l’état général des esprits en Prusse. Il en résultera peut-être un gouvernement représentatif qui ne sera pas fait à l’image du nôtre. C’est là une question de forme. Ce qui importe, c’est qu’il en résulte tôt ou tard le partage du pouvoir, c’est que le pouvoir absolu disparaisse, c’est que la monarchie s’allie intimement aux libertés publiques et qu’elle leur donne de suffisantes garanties.

Le jour où ce progrès se trouverait accompli en Prusse, le gouvernement constitutionnel deviendrait chose sérieuse en Allemagne. Aujourd’hui, reléguées dans quelques états secondaires, les institutions représentatives de l’Allemagne manquent de force comme d’éclat. Le pouvoir sent qu’il a des points d’appui hors du pays, et que, si Vienne et Francfort sont satisfaits, il n’a rien à craindre de décisif et de sérieux. La diète germanique pèse d’un poids bien lourd sur les libertés publiques de ces états ; si elle ne les a pas complètement étouffées, elle en a brisé les ressorts, détruit l’énergie. Sans doute il se trouve dans quelques-unes de ces assemblées représentatives des hommes de cœur et de talent. Par leur puissance personnelle, par leurs efforts persévérans, opiniâtres, ils parviennent quelquefois à remuer le corps dont ils font partie, à lui arracher une résolution quasi énergique. A quoi bon ? Le pouvoir arrive, il admoneste ces enfans mutins avec ce ton doucereux, paternel, qui rappelle si fort les romans sentimentaux et larmoyans de nos voisins, il leur promet son pardon s’ils sont plus sages à l’avenir, et tout est dit. C’est ainsi que les choses viennent de se passer dans le grand-duché de Baden. On sent qu’il n’y a rien là de bien sérieux. Les hommes parlementaires qui ont fait preuve de talent et de courage ne s’appuient sur rien ; ils n’ont pas derrière eux une nation puissante et pénétrée du sentiment de son droit. Ces luttes ressemblent plutôt à des exercices académiques qu’à des combats politiques. La liberté n’aura conquis le droit de cité dans les pays situés au-delà du Rhin que lorsqu’elle aura planté ses tentes dans un grand état, lorsque les deux principes se trouveront en présence, à forces à peu près égales, au sein de la diète, lorsque la nouvelle religion politique pourra, elle aussi, exiger son traité de Westphalie.

Un autre fait remarquable vient de se passer à Cologne. Le roi de Prusse vient d’y prononcer un discours qui a dû sans doute, par la forme, étonner les lecteurs français, mais dont la pensée a dû fixer l’attention des hommes politiques. C’est le roi de Prusse lui-même, c’est un des chefs de la confédération germanique, qui, dans une circonstance solennelle, entouré de princes et de grands seigneurs allemands, développe à son aise le principe de l’unité allemande ; il le développe sans restrictions, con amore, avec enthousiasme, comme attrait pu le faire un étudiant de Iéna ou de Tubingue. Est-ce là un acte calculé ou bien une réminiscence inattendue, un souvenir mal contenu des entraînemens de 1814 ? Était-ce là le prélude d’un grand roi, prélude comparable à certains articles que Napoléon jetait dans le Moniteur, ou était-ce simplement un hymne de l’ancien ami des chefs de la Tugendbund ? Laissons à d’autres la solution de cette question et bornons-nous à une remarque toute d’humanité et de justice.

Il y a une jeunesse en Allemagne, une jeunesse studieuse, ardente, brave, et quelque peu chimérique dans ses projets et dans ses vaux. Elle vit dans les nuages jusqu’à l’âge d’homme, jusqu’à vingt-cinq ou trente ars. Alors seulement elle descend parmi les humbles mortels, elle s’accroupit sur le sol et ne bouge plus. Si demain de jeunes hommes sentaient de, nouveau leur imagination s’échauffer à la pensée de l’unité allemande, si, dans l’emportement de leur âge, ils troublaient de nouveau le sommeil de l’aréopage siégeant à Francfort, la Prusse viendrait-elle prendre l’initiative de la sévérité à leur égard ? Viendrait-elle prêter aide et assistance à la police et à la justice fédérale ? Encore une fois ce n’est pas là une question politique, c’est une question de morale.

Les affaires de l’Orient en sont toujours au même point. La diplomatie ne peut vaincre la lenteur ottomane, et cette lenteur n’est le plus souvent qu’un moyen, un stratagème diplomatique. On parle d’un mezzo termine pour le gouvernement de la Syrie. Les Maronites seraient gouvernés par des émirs chrétiens, contrôlés par un commissaire turc. Mais quelle confiance peut-on ajouter à ces projets, lorsque la Porte change toits les jours d’avis, lorsqu’elle ne cherche évidemment que les moyens d’éluder les demandes des légations européennes ? L’exécution peut seule nous faire croire qu’un arrangement est définitif et sérieux. En attendant, l’automne avance, et les Orientaux ne conçoivent que le repos pendant la mauvaise saison. C’est donc une année de gagnée, et pour les diplomates et pour les Turcs. Qu’importe que ce soit une année perdue pour ceux qui souffrent ? Au printemps prochain recommenceront les troubles, les périls, et la diplomatie se mettra de nouveau en campagne tout essoufflée pour résoudre encore ce grand problème : comment pourrions-nous gagner une nouvelle année ? Elle y parviendra peut-être ; c’est là le nec plus ultra de son habileté, jusqu’à ce qu’un jour un grand évènement vienne briser toutes ses toiles d’araignée et amener des résultats imprévus.

La querelle du tarif, qui divise aux États-Unis la présidence et le congrès, est loin d’être terminée. Les défenseurs du bill usent de tous les moyens que leur offrent la constitution et le règlement, pour annuler le veto du président et fonder, malgré lui, le système qu’ils ont imaginé. Ils finiront par l’emporter. Les États-Unis aussi veulent se précipiter dans une voie qui leur sera un jour bien funeste.

L’Amérique du Sud est toujours un vaste théâtre de troubles, de guerres civiles et de massacres. Ce sont des enfans indisciplinés, ignorans, plusieurs même féroces, que les circonstances ont émancipés avant que leur caractère fût formé et leur raison développée. Ce qui s’est passé à Buénos-Ayres ne peut plus être conçu en Europe ; la plume se refuse à décrire de pareilles horreurs. Les états plus avancés, tels que le Mexique, ne présentent pas un spectacle si dégoûtant ; niais partout règne le désordre, l’insubordination, la révolte. Ce sont des républiques où ne se trouve pas un seul des élémens propres à fonder un état républicain nul respect de la loi, nul amour du travail, nulle modération dans les désirs, pas de calme, pas de réflexion dans les esprits. Aussi tout ce qu’ils font est éphémère ; tout ce qui s’élève manque de fondemens. Si un homme de quelque valeur vient à paraître sur ce théâtre mobile, tout ce qu’il peut espérer, c’est de voir ses créations durer autant que sa vie ; toute pensée d’un plus long avenir est une chimère.

En présence d’un semblable désordre, il est tout naturel de se demander quand donc cela finira-t-il ? Quelle sera l’issue définitive de ce drame aussi horrible que varié ? Il y a vingt-cinq ans qu’on se fait cette question, et le drame continue, et les péripéties se multiplient et deviennent de plus en plus révoltantes. Des peuples égarés et qui se trouvent, par leur position géographique, éloignés de toute influence salutaire, retrouvent difficilement la bonne route, et si la science n’avait pas imprimé de nos jours à la civilisation une marche très rapide, si elle ne lui avait pas donné une puissance de diffusion qui tient du prodige, on pourrait se demander si ces peuples ne marchent pas vers la barbarie. L’Europe les sauvera par la merveilleuse propagation de sa lumière et par l’enseignement de l’exemple, plus encore que par une intervention politique et directe ; nous disons l’Europe, car les États-Unis ne sont pas destinés, ce nous semble, à jouer un rôle important dans l’Amérique du Sud. Il pourra se former sous leur influence quelque établissement particulier, plus ou moins considérable, surtout dans les parties peu habitées des anciennes colonies espagnoles ; mais l’Amérique du Sud, les parties peuplées et comparativement civilisées de ce vaste continent, le Mexique par exemple, conservent dans leur décadence et dans leur désordre deux élémens de vie que nul ne peut leur arracher. Ils sont Espagnols par les mœurs, catholiques par les croyances. Ce sont là des barrières que l’Amérique du Nord ne brisera jamais. Toute opinion contraire ne serait qu’une généralisation plus ou moins spécieuse, mais sans base. Ajoutons que rien n’est plus tenace, je dirais presque plus indestructible, que les habitudes et les croyances des peuples méridionaux. L’histoire l’atteste, l’histoire de tous les pays et de tous les temps. Ce n’est pas dans le midi que, lors de la réforme, les peuplades abandonnaient la messe pour le sermon, par arrêté du prince ou du conseil d’état. Nul ne sait l’avenir des peuples du sud de l’Amérique. Mais, quelle que puisse être la nature de leurs institutions politiques, la forme de leur gouvernement, nous sommes convaincus qu’ils resteront Espagnols et catholiques, et que toute infusion d’une autre race ne peut être qu’un fait partiel et sans importance.

Les troubles qui agitaient les districts manufacturiers de l’Angleterre sont apaisés. Nous ne voulons pas dire que l’harmonie soit complètement rétablie entre les ouvriers et les entrepreneurs, entre les deux grands producteurs, le travail et le capital. La situation politique s’est améliorée ; la situation économique reste au fond la même : un capital immense, des myriades de travailleurs, une production proportionnée à ces moyens, et des marchés qui, sous l’influence du système prohibitif si long-temps prôné par les Anglais, se ferment à leurs produits. Ces crises douloureuses sont tout naturellement suivies d’intermittences qui laissent respirer, et qui, pour peu qu’elles se prolongent, font oublier la gravité et les causes du mal. L’homme se croit si facilement guéri ! Il est toujours dupe de ses espérances. Toute crise, par les souffrances qu’elle traîne à sa suite, décime la population ; d’un autre côté, pendant le chômage occasionné par les troubles, une partie plus ou moins considérable de produits s’écoule ; l’équilibre entre l’offre et la demande se rétablit tant bien que mal ; toute chose paraît reprendre une marche régulière, jusqu’à ce que la pléthore se reproduise et qu’avec elle reparaissent tous les accidens et les dangers qui l’accompagnent.

M. Bugeaud continue à déployer en Afrique une grande activité. Abdel-Kader a trouvé un adversaire redoutable qui ne lui laissera ni trêve ni repos. M. Bugeaud a bien étudié les Arabes ; il en a compris le génie, les mœurs, les habitudes, les tendances. Il sait à quel ennemi il a affaire et quel parti on peut tirer des tribus qui reconnaissent la domination française. De nouvelles et importantes soumissions ont eu lieu tout récemment encore. De nombreux auxiliaires se rangent aujourd’hui sous le drapeau de la France ; des relations commerciales s’établissent et s’étendent de jour en jour. Les marchés s’approvisionnent, et l’armée commence à trouver en Afrique une partie des ressources qui lui sont nécessaires. Si la nouvelle campagne qui se prépare donne les résultats qu’on a le droit d’en attendre, l’œuvre de la colonisation pourra être poursuivie sur une grande échelle et rapidement avancée. Elle offrira toutes les conditions de sécurité désirables ; les communications seront faciles ; les travailleurs ne redouteront pas les ravages de la guerre et les surprises de l’ennemi. La vigilance de l’autorité saura alors se porter sur un point capital, sur les rapports à établir entre les indigènes et les colons. Ne pas blesser les susceptibilités des Arabes, respecter leurs habitudes, leurs mœurs, leurs droits, ne pas leur faire sentir une supériorité de conquérans qui, pour être vieille, n’est pas moins offensante, c’est là une règle de conduite qu’il ne faudrait jamais perdre de vue, et qu’on est cependant trop souvent tenté d’oublier.


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Les poésies du due Charles d’Orléans doivent compter parmi les plus remarquables monumens de l’esprit français au XVe siècle, et une édition complète des ballades et des rondeaux du noble poète ne pouvait mieux venir qu’à une époque aussi préoccupée que la nôtre de ce qu’offre encore d’ignoré ou de mal connu la littérature du moyen âge. En publiant les Poésies du duc Charles d’Orléans, d’après le manuscrit original de la bibliothèque de Grenoble, le seul authentique et digne de quelque confiance, MM. Belin-Leprieur et Colomb de Batines ont donc rendu un vrai service, non-seulement aux érudits, mais à tous ceux pour quii l’histoire littéraire de la France est de quelque intérêt. Le classement chronologique des poésies du duc Charles, le choix des leçons,- des variantes, l’exclusion des pièces dont le duc n’était pas l’auteur ; telles étaient les exigences et aussi les difficultés de la tâche qu’avaient acceptée les éditeurs. Nous croyons que leur zèle consciencieux n’a pas été au-dessous d’un semblable travail. Une notice historique de M. Champollion Figeac précède les poésies de Charles d’Orléans. Dans cette notice, divisée en trois parties, l’auteur aborde successivement la vie intérieure et politique du prince, ses ouvrages, considérés au point de vue littéraire et philologique, et l’énumération des manuscrits connus de ces poésies. Grace à l’ordre chronologique qui a présidé au classement des couvres de Charles d’Orléans, on peut y suivre et y étudier la vie du prince depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Mais l’intérêt principal qu’offrent les poésies du due Charles, c’est assurément l’intérêt littéraire. Il y a dans plusieurs de ces petites pièces, rondeaux, ballades ou chansons, une grace et une vivacité charmantes. On y remarque surtout une délicatesse d’expression, une verve fine et spirituelle, bien rares dans les monumens de notre ancienne poésie. L’éminente position de l’auteur a laissé trace dans sa forme, et marque ses couvres d’un cachet singulièrement original parmi les productions de son époque. Aussi notre siècle doit-il une attention particulière à ces gracieux poèmes où l’on voit poindre les qualités hautes et précieuses par lesquelles se distingua plus tard notre littérature aux meilleurs temps de sa maturité.

Entre les plus heureux progrès qu’on puisse noter depuis douze ans, il faut assurément compter le développement des études philosophiques, l’attention qu’elles ont éveillée dans le public, la faveur avec laquelle on les a accueillies, et surtout la place importante qui leur a été accordée dans l’enseignement secondaire, dont elles sont devenues en quelque sorte le couronnement obligé. Voilà certainement des résultats importans et qui sont à la gloire de notre époque. Toutefois, dans ce retour vers l’étude de la pensée humaine, étude si profitable et qui a produit de nos jours quelques monumens réels et beaucoup de bons livres, une tendance regrettable s’est fait quelquefois sentir. En effet, l’admiration légitime qu’ont excitée chez nous les ingénieux travaux des Ecossais, l’étonnement qu’ont produit dans les esprits français les audaces du kantisme, la séduction enfin qu’a exercée sur quelques jeunes intelligences le panthéisme confus de la moderne Allemagne, en un mot ce spectacle de mouvemens métaphysiques si variés et si puissans, tout cela nous a fait un peu trop oublier que la France a sa grande philosophie, qui lui est propre, qui forme son patrimoine intellectuel, qui doit être pour elle une tradition, et à laquelle il importe que les générations nouvelles soient de bonne heure initiées. Outre les éternelles vérités qui sont là fixées sous une forme que le temps n’a pas altérée et qui invite à l’étude, la pratique de ces hauts monumens de la pensée ne peut qu’être utile. Chez ces écrivains de génie, les erreurs même sont des leçons, des leçons au moins de modestie, qui soulèveront la défiance contre ces improvisateurs humanitaires ou néo-chrétiens qui ont la prétention de refaire des philosophies universelles, et de posséder tout entière cette vérité que de si grands hommes n’ont arrachée que par fragmens.

Nous ne saurions donc trop approuver la mesure récente par laquelle les livres les plus considérables de la philosophie nationale viennent d’être introduits dans l’enseignement au détriment des faiseurs d’abrégés et des entrepreneurs de manuels. Descartes aura désormais, dans les écoles, sa place à côté de Corneille, Malebranche la sienne à côté de Racine. C’est là une alliance heureuse et, il faut l’espérer, définitive que la philosophie fait avec les lettres-Ce louable et respectueux retour vers les penseurs du passé nécessitait la réimpression, dans un format commode, de leurs principaux chefs-d’œuvre. C’est à ce besoin que répond l’élégante Bibliothèque Philosophique [1] entreprise par quelques professeurs distingués de l’Université. Entre les ouvrages déjà parus, on remarque un Leibnitz (c’est bien là encore heureusement de la philosophie française) qu’accompagne une solide et remarquable introduction de M. Am. Jacques, et aussi le volume choisi de Descartes que M. Jules Simon, qui s’est fait également l’éditeur de Malebranche, a fait précéder d’un morceau de haute métaphysique. La philosophie religieuse aura ensuite son tour par Fénelon, par Bossuet, par Arnauld ; la philosophie étrangère par Bacon et par Euler. Cette collection nous semble appelée à un légitime succès, car elle popularisera des chefs-d’œuvre, car elle servira la bonne cause aussi bien en métaphysique qu’en littérature. Encore une fois on ne peut qu’adhérer à la pensée élevée qui a inspiré la rénovation de la philosophie nationale dans l’enseignement, et il en faut rapporter L’honneur à M. Cousin.

LE COLONEL SCOTT.




A Journal of a Residence in the Esmailla of Abd-el-Kader, and of Travels in Morocco and Algiers,
by colonel Scott. London, 1842.




Ce personnage, dont les journaux ont fait grand bruit depuis quelques jours, a relaté dans un ouvrage publié récemment quelques-unes de ses aventures au service d’Abd-el-Kader. Un assez vif intérêt pouvait s’attacher aux révélations d’un aventurier pareil, et, en ouvrant son livre, nous espérions y trouver le même plaisir qu’aux récits fanfarons du célèbre ritmeister Dugald Dalgetty de Drumthwacket ; mais en cette occasion, comme dans beaucoup d’autres, nous avons pu constater que la forme emporte le fond, et que l’existence la plus picaresque, la plus féconde en incidens bizarres, la plus errante et la plus agitée, ne se passe pas aisément d’un interprète comme Lesage ou Walter Scott. L’Iliade racontée par Achille, ou l’Odyssée par le prudent Ulysse, auraient difficilement sauvé de l’oubli leurs noms illustres, et, sans vouloir comparer à ces héros un officier de fortune comme l’agent anglais du Jugurtha moderne, nous regrettons sincèrement pour lui et pour nous que Bulwer, Dickens, Harrisson Ainsworth, ou tout autre littérateur exercé ne se soit pas chargé de présenter sous des couleurs plus vives et sous un jour plus piquant les impressions et les souvenirs du vagabond colonel. Nous le regrettons, et ce sentiment de notre part ne saurait être suspect, car M. Scott, champion fanatique de celui qu’il appelle son altesse royale l’émir Abd-elKader, a mis sa plume aussi bien que son épée au service de la guerre sainte. Mais nous ne sommes pas de ceux que domine avant tout le ressentiment patriotique, et le mépris que nous inspirent les diatribes anti-françaises de M. Scott ne nous eût pas empêché de prendre plaisir aux détails qu’il aurait pu nous donner sur l’armée de brigands dont il est, à ce qu’il semble, un des majors-généraux.

Malheureusement ces détails sont rares et clairsemés dans son volume, où trop de pages sont consacrées à soutenir les droits et à justifier la politique du nouveau maître qu’il s’est donné. Nous nous devons, et nous devons au bon sens, de laisser celles-là de côté : elles ne méritent pas une réfutation sérieuse, et nous abandonnons à d’autres le soin puéril d’y chercher matière à plaisanteries. La tâche que nous nous réservons est d’extraire au courant de notre lecture quelques anecdotes et quelques tableaux de mœurs auxquels les circonstances présentes peuvent donner un certain prix.

D’abord présentons régulièrement le colonel Scott à nos lecteurs. Il paraît que ce guerrier nomade a promené sur tous les continens du monde, sans leur trouver un emploi définitif, son courage et ses connaissances militaires ; du moins il parle en homme qui les aurait vues, de la France, de l’Espagne, du Portugal, de l’Amérique du Sud et même de l’Australie. A l’époque où furent signés les fameux articles de Bergara qui pacifièrent l’Espagne, M. Scott servait (il ne nous dit pas à quel titre) dans le 18e régiment d’infanterie espagnole. Maroto avait obtenu, comme on le sait, que les officiers carlistes conserveraient dans l’armée d’Isabelle II les grades conquis au service du prétendant. Cette mesure révolta M. Scott. Il ne put, nous dit-il, se faire à l’idée de servir sous les ordres de « ces hommes qui avaient défendu la cause du despotisme et assassiné de sang-froid un grand nombre de ses compagnons d’armes. » Les blessures qui le rendaient incapable du service à pied lui donnaient à la vérité le droit de passer dans la cavalerie ; mais, là comme ailleurs, il se fût retrouvé en contact avec ses antagonistes de la veille, et ce motif, joint à l’admiration que lui inspirait « la glorieuse résistance de l’émir Abd-el-Kader, » lui fit quitter le service d’Espagne pour aller chercher fortune à Tegedempt [2]. Ce fut le 25 février 1840 que le colonel s’embarqua à Gibraltar pour se rendre à Tétouan, qu’il appelle Tetaun. Les lecteurs de la Revue, qui n’ont pas oublié la description que M. Charles Didier nous a donnée de cette dernière cité, la connaissent trop bien pour qu’il soit nécessaire de peindre de nouveau, d’après le voyageur anglais, ses rues étroites et sales, son peuple de marchands juifs ou même ses belles jeunes filles aux tuniques brodées d’or, aux boucles d’oreilles enrichies de pierreries, aux ceintures métalliques qui lui rappelèrent, dit-il, la Rebecca de Walter Scott. Il vante l’éclat de leurs tiares, dont le prix s’élève souvent jusqu’à plusieurs milliers de dollars, et la bonne race de leurs pieds nus dans leurs pantoufles de maroquin rouge.

De Tétouan, le colonel partit en toute hâte pour Tegedempt, qui était alors la capitale de l’émir, et, afin de traverser le pays avec plus de sûreté, M. Manucci et lui se joignirent à une espèce de caravane dans les rangs de laquelle il a trouvé à esquisser quelques physionomies assez heureuses. Comme échantillon, voici celle d’un officier marocain que d’empereur leur avait donné, passeport vivant, pour les sauvegarder jusqu’à la frontière de ses domaines

« Abd-el-Cream était un petit homme d’une cinquantaine d’années, qui aurait eu environ cinq pieds deux pouces de haut s’il eût pu redresser sa taille et remettre en place ses épaules voûtées. Sa figure sèche et ridée portait la rude empreinte de ce climat dévorant, et l’état de ses mâchoires démantelées pouvait faire supposer qu’il s’était nourri toute sa vie de biscuit d. mer au lieu de couscoussous. Son costume, — prenons-le des pieds à la tête, -consistait en une paire de pantoufles jaunes ou venaient aboutir ses jambes nues ; au-dessous du genou, les plis d’un large pantalon bleu se trouvaient arrêtés par une coulisse ; une chemise de cotonnade blanche ressemblant, par sa forme et sa façon, à celles de nos femmes, et une large ceinture rouge qui rattachait la chemise et le pantalon, complétaient cette première partie de l’ajustement. Par-dessus était jeté le haïk, belle couverture de laine blanche qui se drape autour du corps et retombe sur l’épaule droite ; puis un manteau à capuchon (burnous) également en laine blanche, et enfin, recouvrant le tout, un second manteau, de la même forme, en très beau drap bleu de fabrique anglaise. Comme tous les militaires que nous avions vus jusque-là, notre respectable protecteur portait le bonnet rouge à forme élevée qu’on appelle fez. Ses armes étaient une épée à fourreau de cuir qui semblait rouillée faute d’avoir servi, comme celle du bon Hudibras, et qu’un cordon tressé suspendait à son cou, plus un long fusil turc à canon simple et à crosse incrustée d’ivoire. Il paraissait fier de posséder une si belle arme, et la tenait soigneusement enveloppée dans un fourreau de drap bleu. »

A la porte de Tétouan, la caravane fit une distribution de burnous et de bonnets rouges : cette précaution est d’usage contre les insultes des Maures ; et un vieux patriarche qui se rencontra parmi les assistans prononça, sur la tête de nos voyageurs, une longue et solennelle prière de bénédiction. Il nous serait assez difficile de donner exactement l’itinéraire du colonel, car il n’a pas joint de carte à sou récit ; mais le pays qu’il parcourut en sens divers et sans suivre de route frayée, à cause de l’état de guerre et d’insurrection auquel il était en proie, est celui qu’embrasserait un demi-cercle tracé sur la carte entre les villes de Tétouan et d’Oran. C’est un pays que le fanatisme de ses citadins (mores et juifs) et l’insoumission des tribus arabes qui le parcourent rendent excessivement périlleux à traverser. Les Européens ne s’y hasardent guère, à moins qu’une profonde connaissance des habitudes nationales et de l’idiome indigène ne leur permette de se faire passer pour mahométans. Un antiquaire y trouverait des trésors, car il est semé de ruines classiques. La diversité des mœurs, les différences profondes qui séparent l’habitant des villes de l’habitant des campagnes, pourraient et devraient fournir d’inestimables observations ethnographiques. Plus instruit et plus attentif, M. Scott eût profité de toutes les circonstances favorables qui lui facilitaient l’exploration de cette curieuse contrée. Sur le, territoire de Maroc, il était traité comme officier d’un allié de l’empereur ; une fois dans les domaines d’Abd-el-Kader, il voyageait investi d’une portion de l’autorité publique, et partout, à ce double titre, il voyait les obstacles s’aplanir devant lui. Par malheur le colonel n’est rien moins que curieux d’antiquités, et quant à ses observations personnelles, elles sont en général d’un ordre assez vulgaire. Nous lui devrons cependant de savoir ce que vaut au juste un firman de l’empereur remis entre bonnes mains. MM. Mannucci et Scott avaient droit, en vertu du rescrit impérial, à être logés et nourris gratuitement partout où ils passaient ; mais le préjugé populaire qui, dans ce pays, pèse aussi bien sur les chrétiens que sur les juifs, eût annulé en leurs mains les privilèges de ce passeport, s’ils ne s’en étaient servis dès le principe avec une grande rigueur. Plus avisés que scrupuleux, nos voyageurs ne s’en firent faute, et maintinrent une discipline sévère soit parmi les gens de l’escorte, soit dans les maisons où ils reçurent une hospitalité forcée. Quelques exemples pris au hasard nous donneront une idée de leur méthode. Le chargé d’affaires d’Abd-el-Kader était un jour dans sa tente, en compagnie d’une jeune dame espagnole, et l’un des Arabes se permit, à ce sujet, une observation que M. Scott ne rapporte pas textuellement, mais qui devait être passablement outrageante, à n’en juger que par l’indignation de M. Mannucci.

« Mon ami, qui, je l’ai dit, sait parfaitement la langue du pays, se leva aussitôt et courut souffleter l’insolent. Celui-ci, qui tenait un bâton à la main, riposta par un coup bien appliqué ; Raphaël, le domestique de Mannucci, voyant son maître frappé, tira aussitôt sa baïonnette dont il perça deux ou trois fois le malencontreux Arabe ; il l’aurait inévitablement dépêché à l’espagnole, si les assistans n’étaient accourus pour dérober le malheureux à sa fureur. L’officier, immédiatement prévenu, fit mettre le blessé aux fers, et il informa la tribu que, si M. Mannucci lui-même ne consentait à ce qu’il fût relâché, il serait obligé de l’emmener prisonnier à Fez, et de le mettre à la disposition de l’empereur. Bientôt après nous vîmes arriver tous les parens et amis du prisonnier qui nous apportaient de la volaille, des œufs, etc., pour obtenir qu’on le dispensât d’un si périlleux voyage. Ils l’excusaient sur ce que l’insulte avait été faite sans réflexion et faute de savoir qui nous étions. Nous refusâmes leurs présens, et, sur le soir, nous fîmes donner la liberté au prisonnier après lui avoir fait, au préalable, administrer cinquante coups de bâton sur la plante des pieds, ce qui est le châtiment le plus usité dans ce pays. »

On pourra trouver la bastonnade surérogatoire après les trois coups de baïonnette si lestement infligés par le valet de M. Mannucci, en réfléchissant surtout que l’Arabe si rudement châtié s’était borné à exprimer l’opinion, généralement admise chez les sectateurs de Mahomet, qui relègue les femmes dans l’intérieur du harem ; mais nos voyageurs étaient inflexibles sur le chapitre de la discipline. Installés un jour dans une maison juive, malgré la résistance du propriétaire, ils avaient défendu qu’on y admît personne après huit heures du soir sans la permission de M. Mannucci, qui s’était constitué le gouverneur de cette forteresse improvisée. Un enfant de quatorze ans, juif de naissance, transgressa les ordres donnés à ce sujet. Il fut aussitôt saisi et amené aux pieds de l’agent diplomatique, qui le condamna par voie de juridiction sommaire à recevoir cinquante coups de bâton. La sentence fut exécutée à l’instant même. Hadji Mohamet et Mouza, deux de ses satellites, experts dans l’art de nouer les pieds (hamloo), jetèrent l’enfant sur le dos et dans un instant l’eurent mis en état de recevoir sa punition. Un des soldats, muni d’une baguette d’oranger, la lui infligea méthodiquement. Le malheureux petit juif se tuait d’appeler sa mère au secours (aima ! aima !), et ses cris paraissaient divertir les Arabes, qui lui répondaient en l’appelant chien de juif, kilb et judi.

Il ne faut pas croire du reste que l’autorité dont M. Mannucci et son compagnon abusaient ainsi les mît à l’abri de tout danger. Voici quelques épisodes qui jettent un jour assez équivoque sur la marche des caravanes dans les plaines de la Barbarie :

« En arrivant à l’entrée d’un défilé que nous avions à traverser, le convoi fit halte, et l’escorte refusa de passer outre, si l’on n’ajoutait cent dollars au salaire promis. Comme il était infaillible qu’abandonnés en pareil lieu les voyageurs seraient dépouillés de tout ce qu’ils portaient, il fallut se soumettre à cette exaction. Les juifs hésitèrent bien quelque peu, mais enfin on tomba d’accord de payer à l’arrivée ce supplément de solde, et nous reprîmes notre marche. De moment à autre, quelques cris partis de l’arrière-garde nous annonçaient qu’un de nos traînards s’était laissé surprendre, et qu’on le maltraitait en le volant. En avant, au contraire, nous avions l’offensive, et nos coups de fusil éparpillés çà et là faisaient lever des bandits embusqués, qui s’échappaient à toutes jambes vers la montagne. Mon interprète, qui joignait à cette dignité l’humble métier de tailleur, et qui, en cette qualité, n’était qu’un neuvième d’homme [3], semblait goûter fort peu le sifflement des balles qui passaient sur nos têtes. Chaque fois que ce bruit l’avait fait tressaillir, il cherchait dans sa bouteille d’agua ardiente quelques gorgées de courage. Inutile de dire qu’elle fut bientôt à sec.

« En arrivant au village arabe où Ben-Nonam nous avait précédés, nous apprîmes qu’il était parti le matin même d’Oushdah, après avoir payé mille dollars à Bouhanani, chef d’Angad, pour obtenir passage sur son territoire. Dans ces circonstances, il nous parut mieux avisé de nous diriger vers la petite ville de Kaaf. Un peu avant d’arriver à cette destination, notre escorte fit halte de nouveau, et un soldat vint me prier de me séparer pour un instant du convoi. Je compris ce que cela voulait dire, et me rendis à cette invitation bienveillante sous prétexte d’acheter je ne sais quelles provisions. A peine avais-je le dos tourné, que les Arabes commencèrent à se faire payer à leur façon l’argent qu’on leur avait promis. L’avarice de tout retardataire lui valait infailliblement une volée de coups de bâton. Grace à cette méthode, la collecte ne fut pas longue, et nous entrâmes bientôt à Kaaf, où nous vérifiâmes nos pertes. Elles se montaient à trois individus tués et à quatre ou cinq blessés. Les morts étaient deux juifs et une juive ; cette dernière, jeune et jolie fille qui atteignait à peine sa quatorzième année. Son vieux père, dont le matin encore elle était la seule consolation, avait chargé sur son cheval le cadavre de la pauvre enfant, et c’était un spectacle pitoyable que de voir de temps à autre une grosse larme, glissant le long de ses joues flétries, tomber sur ce corps inanimé……

Le jour qui suivit notre arrivée, une caravane juive assez nombreuse, venant après nous, fut l’objet d’une attaque en règle. Les Arabes tuèrent une douzaine de ces voyageurs, et retinrent les autres prisonniers jusqu’à ce que leurs coreligionnaires fussent venus les racheter à raison de trois dollars chacun. Ces infortunés nous arrivèrent le soir, épuisés de fatigue et de faim……

« La route que nous avons faite hier est comptée parmi les plus dangereuses, et la nuit était tombée depuis long-temps lorsque nous sommes arrivés au Fonduque. Quelques-uns d’entre nous ont payé cher l’imprudence qui les avait fait s’aventurer avec des montures fatiguées dans cette expédition nocturne. Ils ne nous ont rattrapés que ce matin au lever du soleil, et dans un négligé déplorable : ils étaient environ une vingtaine, les hommes n’avaient plus que leurs caleçons et leurs chemises ; quant aux femmes, qui laissaient à peine entrevoir la veille un de leurs yeux derrière les plis de leurs haïks, elles étaient livrées sans beaucoup de restriction à nos regards indiscrets. On leur avait à grand’ peine laissé le seul vêtement que pouvait réclamer leur pudeur aux abois ; mais celles de leurs compagnes qui avaient échappé au pillage se hâtèrent de leur venir en aide, et lorsque nous reprîmes notre voyage, elles étaient derechef à l’abri d’une admiration sacrilège.

Les détails géographiques ou historiques donnés par le colonel Scott se bornent à quelques renseignemens assez vagues et assez nonchalamment recueillis. Il vante la campagne située entre Tetuan et Fez comme une des plus belles régions qu’il ait rencontrées dans le cours de ses nombreuses pérégrinations. Elle est riche et fertile, se prêtant en général aux cultures les plus exigeantes, mais particulièrement apte à fournir de magnifiques pâturages.
Par malheur, cette terre bénie est habitée par des peuplades presque aussi barbares que les tribus de la Nouvelle-Zélande. Le vol nocturne, la piraterie de grands chemins, constituent leur industrie favorite, et ils l’exercent avec une ardeur particulière quand ils ont affaire à des voyageurs de race franque. Un détachement de cavalerie au service de l’empereur de Maroc venant à rencontrer la caravane, les soldats qui en faisaient partie manifestèrent la plus grande surprise de ce que des chrétiens avaient osé s’aventurer dans cette partie du pays.

Un matin, notre voyageur resta émerveillé à l’aspect d’une montagne dont la cime était d’un gris assez foncé, mais dont les flancs réverbéraient le soleil d’Afrique avec le même éclat que s’ils eussent été couverts de neige. Ce fut d’abord, -tout invraisemblable qu’elle pût être, — la supposition à laquelle s’arrêta le colonel. Néanmoins, eu v regardant de plus près, il se convainquit de son erreur. La prétendue neige était du sel fossile, qui formait la plus grande partie de la montagne et se montrait à nu, çà et là, par couches de deux à trois cents yards d’étendue.

Nous traversâmes aussi, continue le colonel, une grande rivière appelée la Rivière lactée (Milky River), dont le courant a toute l’impétuosité des torrens de montagnes. Alors à son jusant le plus bas, elle n’avait guère que douze yards de large, mais tout ce que nos chevaux pouvaient faire était de tenir pied contre le courant. Cette rivière se jette dans la Rio Salada, la plus considérable de toutes celles qui arrosent l’est du Maroc, à soixante milles environ de la ville espagnole de Melillah.

« Sur une hauteur assez voisine de la rivière en question, nous trouvâmes plusieurs tas de pierres élevés à main d’homme. C’étaient, au dire de nos copatras, les tombes de ceux qui avaient été tués en se défendant contre les bandits. Ceci nous fit songer à l’emploi fréquent de ces mémento mori dans toute l’Espagne, mais surtout en Andalousie, où les traditions moresques se sont conservées plus fidèlement que partout ailleurs. Beaucoup de familles andalouses descendent de ces Arabes que l’édit d’expulsion força d’embrasser la foi catholique, à l’époque où près de quatre-vingt mille mahométans, plus courageux et plus attachés à leur culte, abandonnèrent le pays conquis par leurs aïeux. Sur la côte et aux environs de Tunis, les descendans de ceux qui regagnèrent ainsi le continent africain conservent encore, dit-on, les clés des maisons que leurs ancêtres possédaient en Espagne. ils ne doutent pas, impassibles dans leurs espérances fatalistes, qu’un jour ne vienne où, traversant de nouveau la mer, ils iront replacer le croissant du prophète sur les dômes de l’Alhambra, tout exprès sauvé de la ruine. »

La caravane fit quelque séjour à Taasa, ce qui nous donne derechef occasion d’admirer le sans-façon avec lequel M. Mannucci traitait ses hôtes. Mal logé tout d’abord, ce fut à coups de poing qu’il obtint un gîte plus convenable.

« La maison qu’il nous procura ainsi n’avait rien de fort élégant, mais elle valait infiniment mieux que la première dont on nous avait pourvus, et c’était, après tout, la plus comfortable de la ville. sous nous y fîmes place, vi et armis, dans les deux meilleures chambres du second étage, après avoir confiné dans une troisième pièce, des trois la plus mauvaise, la famille du propriétaire. Les scheiks, à qui le gouverneur avait ordonné de nous fournir tout ce que nous demanderions, nous apportèrent un assez bon souper le soir même de notre arrivée, et un déjeuner supportable le lendemain matin ; mais le dîner du second jour ne valait pas le diable. Nous l’acceptâmes cependant, peu curieux de nous coucher à jeun. En revanche, ils reçurent immédiatement un message par lequel nous leur faisions savoir que, s’ils osaient se représenter avec une offrande aussi dérisoire, ils auraient le plaisir de sortir de chez nous sans descendre nos escaliers. En même temps, nous donnions ordre qu’on fît au marché, pour notre compte, la provision du jour suivant, et nous écrivîmes an gouverneur qu’Hadji-Taleb allait être informé sans retard des mauvais procédés qu’on avait pour nous, au mépris du firman impérial. Cette démarche produisit l’effet que nous en attendions. Le kaïd, sachant bien que notre plainte le mettait en danger de perdre son poste et l’exposait en outre à payer une grosse amende, nous dépêcha tout aussitôt son secrétaire, chargé de conjurer notre ressentiment. Il nous faisait demander en même temps, pour éviter tout mal entendu à l’avenir, « que nous voulussions bien lui faire -passer chaque matin la note de ce qui nous manquait, se chargeant de la transmettre lui-même aux juifs réquisitionnaires. De même, ceux-ci omettant de nous satisfaire en quelque point, nous devions l’avertir et porter plainte. Il mettrait bon ordre à leur inexactitude. » Cette marche fut adoptée, et dès lors la plus grande abondance régna autour de nous. La volaille, les œufs, le mouton, l’agua ardiente (fabriquée par les juifs eux-mêmes avec des raisins et des figues ), voire le tabac, nous étaient fournis gratuitement. »

Ce n’est pas, on le voit, sans quelque raison que nous comparions à Dugald Dalgetty le dévoué champion de l’émir. Ne semble-t-il pas, en lisant le passage ci-dessus, que l’on entend l’ex-ritmeister de Gustave-Adolphe se rappeler l’heureuse époque où il commandait la ville de Dunklespiel, sur le Bas-Rhin, « occupant le palais du landgrave, buvant ses meilleurs vins, frappant des réquisitions, imposant des contributions volontaires, et ne manquant pas, en préparant ainsi le dîner de son maître, de tremper ses doigts dans la sauce, comme le doit faire tout bon cuisinier. » Or, à chaque page, nous voyons M. Scott se vanter de quelque belle prouesse dans le même genre : — tantôt rossant un More avec préméditation, et se prévalant ensuite contre ce pauvre diable des hautes protections qui lui sont acquises, -tantôt attirant chez lui quelques jeunes filles curieuses dont l’une, pour avoir été surprise en conversation réglée avec un chrétien, fut enfermée pendant huit jours et rigoureusement tenue au pain et à l’eau. -A ne juger le colonel que sur son propre témoignage, il est impossible de ne pas reconnaître en lui un assez mauvais compagnon, sans principes et sans probité, qu’une loi d’attraction très compréhensible avait attiré chez les Bédouins.

Passons sur les aventures de Taasa, qui ne sont pourtant pas les moins curieuses du livre. M. Scott fit ensuite halte à Tlemecen, dont les ruines antiques et la manufacture d’armes à feu sont les principales curiosités. Cette dernière plus que les autres attira les regards des voyageurs. Elle est sous la direction d’un Espagnol qui paraît d’humeur assez gaie. Peu après avoir été placé à la tête de cet établissement, il trouva la solitude où il vivait incompatible avec son besoin d’affections, et le prophète Abd-el-Kader, sommé par son grand-maître de l’artillerie, fit venir d’Oran la compagne que ce dernier réclamait à grands cris. Consolé désormais de son exil, payé à raison de douze shellings et six pence par jour (environ 15 francs de monnaie française), logé aux frais de l’émir, approvisionné par les juifs, et fort amplement fourni d’agua ardiente, il ne semblait pas se préoccuper beaucoup des conséquences anti-catholiques auxquelles pouvaient mener les argumens dont il fournissait les prémisses. M. Scott ne le vit pas d’un œil indifférent fondre les canons qui devaient envoyer la mort dans les rangs de l’armée française. Celle-ci était alors du côté de Tegedempt, où le colonel attendit quelques jours avant d’être présenté à l’émir. Voici comment il raconte cette première entrevue :

« Nous partîmes dans l’après-midi, mais nous n’arrivâmes à l’Esmailla que le 6 au matin. Son altesse royale nous y avait précédés. Après nous être mis en état de paraître devant elle, nous allâmes lui rendre visite. L’émir nous attendait sous la tente de son trésorier. Nous l’abordâmes en lui pressant la main, et il baisa la nôtre ; cérémonial que j’approuvai fort, n’aimant guère, pour ma part, à rendre ce dernier hommage, mente à une belle dame, même à une reine jadis belle ; j’en sais quelque chose, puisque j’ai eu l’honneur d’être présenté à l’ex-régente Christine.

« Son altesse reçut M. Mannucci comme un vieil ami, et nous fit asseoir familièrement à ses côtés. Il m’exprima sa haute estime pour la nation anglaise en général, et le plaisir que lui avait causé mon heureuse arrivée. Après une assez longue conversation, nous tombâmes d’accord sur ce point, que mes services seraient plus utiles à son altesse, si, au lieu de prendre activement la campagne, je demeurais à l’Esmailla, où de tous côtés les renseignemens venaient aboutir. Je pourrais là, bien plutôt qu’ailleurs, rte faire une juste idée du plan à suivre pour l’organisation, la mise en activité, l’instruction, etc., etc., des forces régulières, en même temps que j’apprendrais à connaître l’état actuel des affaires, tant militaires que civiles, dans les provinces qui nous sont soumises [4]. »

« Méhémet-Ali et Abd-el-Kader sont les deux plus illustres représentans de l’islamisme contemporain. Le premier doit aux rapports établis entre l’Europe et l’Égypte une renommée plus universelle ; les exploits du second restent sans témoins et sans échos par suite des difficultés presqu’insurmontables que le Maroc oppose aux voyageurs étrangers. Mais le fait seul de sa résistance prolongée si long-temps, en face d’une nation aussi puissante et aussi avancée dans la civilisation que la France l’est aujourd’hui, constate chez Abd-el-Kader une réunion bien rare de talens guerriers et d’habileté politique.

« Ce prince, continue le panégyriste passionné, descend d’une des plus anciennes familles de l’Arabie. Ses ancêtres, bien avant l’occupation romaine, étaient investis de l’autorité royale sur une portion du territoire. Sa taille est d’environ cinq pieds sept pouces (anglais). Il a le teint blond, les yeux d’un bleu clair, la figure ovale et une physionomie qui respire la douceur et l’intelligence. Ses conceptions sont rapides et son sang-froid merveilleux, deux qualités qui le mettent au niveau des difficultés les plus graves et les plus imprévues. Élevé comme Napoléon, il eût certainement rivalisé de gloire avec le célèbre conquérant [5]. Vêtu comme la plupart des chefs arabes, il porte le burnous blanc orné de gros glands de soie au capuchon et sur le devant. Un burnous noir en poil de chameau est jeté négligemment sur le premier. Le cordon blancou noir, également en poil de chameau, qui fait plusieurs fois le tour de sa tête par-dessus le capuchon du burnous blanc, indique la religion à laquelle il appartient. En effet, on ne porte guère de turban chez les Arabes ; mais ceux qui se rangent parmi les descendans directs du prophète se servent d’un cordon vert pour attacher leur burnous, tandis que le cordon blanc ou noir est employé sans distinction par tous les vrais croyans. Aux yeux de ces derniers, quels qu’ils soient, Abd-el-Kader est le défenseur légitime de leur religion commune, et par conséquent le chef naturel de la guerre sainte. C’est à ce point de vue que la lutte contre l’invasion française est envisagée non-seulement par tous les Arabes, mais aussi par tous les sectateurs du prophète. »

Toujours selon M. Scott, les diverses nations du continent sont appréciées d’une façon très diverse par les fanatiques Arabes, en raison de leurs différences de culte, réelles ou supposées. Ils croient, par exemple, que les Anglais ne sont pas entièrement chrétiens, mais que leur religion amphibie tient une espèce de milieu entre le christianisme et la vraie foi. Leur tradition à cet égard est que Mahomet avait une grande prédilection pour le peuple anglais. Il écrivit tout exprès pour eux une lettre qui devait infailliblement les convertir à l’islamisme, et ils auraient été de la sorte le premier peuple d’Europe attiré dans la bonne voie. Par malheur, et avant que la correspondance religieuse eût amené cet heureux résultat, Mahomet vint à mourir. Les Anglais restèrent infidèles ; mais ils sont bien moins endurcis que les autres, n’adorant pas, comme ceux-ci, de vaines images, et se conformant à cette prescription du Coran qui interdit aux hommes de peindre matériellement les choses que l’on croit avoir place dans le ciel. Cette opinion est générale. Aussi, lorsqu’à leurs questions sur le pays dont vous venez vous répondez en nommant l’Angleterre, ils répliquent infailliblement par le mot imlehah, qui veut dire bon. Si vous vous donnez pour Français, la réponse est, au contraire : kilb, ben el kilb (chien, fils de chien) ! Quant aux Espagnols, leur surnom arabe dérive du commerce qu’ils font avec le Maroc ; on les appelle Gallinas (les poules).

Voici quelques renseignemens sur le prix des créatures humaines dans ce pays, où elles forment un objet de commerce assez important.

« Dans la matinée du 26, une caravane arriva de Tlemecen. Parmi les voyageurs qui la composaient, nous découvrîmes deux renégats français et un espagnol, tous les trois déserteurs du service de l’émir. Les deux Français s’étaient échappés d’Oran, où ils avaient été envoyés aux travaux forcés. L’Espagnol avoua qu’il était d’abord déserteur de la légion espagnole au service de France, et déjà, auparavant, déserteur du régiment de Zamora (8e régiment d’infanterie espagnole). Il avait quitté le corps pour aller se ranger sous les drapeau de l’infâme Cabrera. C’était à la suite de ce dernier qu’il était entré en France, et que, par suite, il y avait pris du service. Ces antécédens, qu’il nous révélait lui-même, excitèrent nos soupçons, et nous découvrîmes, après une enquête sommaire, que, fugitif pour la troisième fois, il abandonnait les troupes de l’émir. On l’arrêta par nos ordres, ainsi que ses deux complices, et nous les fîmes diriger sur Fez, où ils seront mis à la disposition de l’empereur, qui, selon toutes probabilités, leur fera trancher la tête.

« Le lecteur croira difficilement, et néanmoins c’est l’exacte vérité, ce que j’ai à dire du bas prix auquel est ici la vie des renégats européens. Il est avéré que les malheureux Espagnols échappés de Ceuta ou de Melillah sont vendus, par les chefs entre les mains desquels les jette le hasard de leur évasion, à raison de trois ou quatre dollars la pièce. Ceux qui ont le bonheur d’arriver à Fez sont immédiatement enrôlés dans la garde de l’empereur, qui se compose d’environ six mille renégats, presque tous recrutés ainsi. Autrement, on les dirige sur une ville appelée Ligouri, située à seize lieues au sud de Fez : ils y. sont enrégimentés ; les plus intelligens servent d’officiers. On leur distribue des terres, on leur fournit des femmes, et ils reçoivent une solde de trois dollars par mois. On les envisage alors comme une espèce de paysans soldats que l’empereur peut appeler sous les drapeaux dès qu’il a besoin d’eux ; nais il ne les convoque de fait que lorsqu’il se met lui-même en campagne. Cette institution a, comme on le voit, beaucoup de rapports avec les colonies militaires de l’empereur Nicolas.

« Le juif chez lequel nous étions logés est un orfèvre. Il m’informa qu’un de ses confrères, Arabe de naissance et de religion, avait à son service trois Espagnols achetés, l’un cinq, l’autre sept, le troisième dix dollars. C’était là un objet d’envie pour mon hôte, qui, sans nul doute, se serait bien volontiers procuré des apprentis à ce taux ; mais on ne permet pas aux juifs d’avoir des esclaves. Les nègres sont nombreux, et cependant plus chers. Leur prix varie, suivant l’âge et le sexe, de trente à quatre-vingts dollars. On a vu payer une négresse remarquablement belle jusqu’à cent dollars ; c’est le prix le plus élevé dont j’aie entendu parler. Les esclaves blanches, quand elles sont jeunes et jolies, valent quelquefois jusqu’à trois cents dollars ; mais, lorsqu’elles sont d’un extérieur peu agréable, ou parvenues à ce que les Français appellent un certain âge, elles n’ont pas plus de prix qu’une négresse du même ordre. »

Encore quelques détails qui mettront le lecteur à même d’apprécier la sécurité dont jouissent les Arabes sous la protection de l’émir.

« Vers minuit, un coup de fusil partit de la tente de son altesse. Je reconnus à la détonation que l’arme était chargée à balle ; cependant cette circonstance m’alarma très peu, vu la coutume arabe de tirer indifféremment, sous le moindre prétexte, et sans économiser le plomb. Plus tard, des informations m’arrivèrent. Il s’agissait d’un Arabe du désert blessé par un des esclaves noirs du sultan, dans l’abattis de branches qui forme l’enceinte de la tente occupée par sa famille. Ce misérable comparut le lendemain devant le conseil privé. D’après ses aveux, il paraît que d’abord il s’était glissé vers nos tentes, nais, nous trouvant éveillés, il avait voulu pénétrer dans celle où est le trésor. Je ne sais quelle circonstance imprévue avant encore fait échouer cette dernière entreprise, il s’était retiré, lui cinquième, et avait attendu jusqu’à minuit l’occasion de diriger une nouvelle attaque contre les tentes du sultan. Il protestait, du reste, que son intention n’était pas d’entrer dans celle où résidait la famille, mais dans une autre dressée à côté, et il ajoutait du plus grand sang-froid : « Je suis un chien vraiment malheureux ! A l’incendie de Tegedempt, mes camarades et moi nous fîmes main basse sur tout ce qui nous convint, sans être inquiétés le moins du monde ; mais il paraît que mon temps est venu… J’ai fort bien vu ce chien noir (ajoutait-il en montrant l’esclave vigilant qui l’avait blessé), mais, avec son burnous sombre, dans l’obscurité, je l’ai pris pour un petit âne, d’autant qu’il était à quatre pattes. Aussi a-t-il pu s’approcher tout à son aise et me tirer à bout portant comme un sot que j’étais. »

« Ce franc aveu ne lui valut pas la moindre indulgence, et le drôle fut condamné à être pendu. Seulement, on remit de quelques heures l’exécution de la sentence, qui devait être approuvée par son altesse l’émir….

« Hier, 23, on a exécuté sur la sota (place au marché) de Tegedempt le voleur qu’on avait pris le 18. Les spectateurs étaient arrivés en foule. La tribu dont ce malheureux faisait partie a offert deux mille dollars pour sa rançon, qui a été dédaigneusement refusée. Après avoir marmotté son credo et remarqué d’un air assez indifférent que c’était là un vrai supplice de chien, il s’est laissé passer la corde au cou, et hisser à un poteau d’environ huit pieds. Au bout de deux heures, on a descendu le cadavre, et il a été placé sur ses jambes entre deux poteaux fichés en terre à trois pieds l’un de l’autre, à chacun desquels on a lié l’un de ses bras. Il pourrira ainsi, triste épouvantail pour ceux qui seraient tentés de l’imiter……

« La femme que nous avons prise à notre service lavait l’autre jour notre linge à la rivière. Une petite fille de huit ans, nommé Sabia, vint rôder autour d’elle et lui vola deux chemises ; mais elle les cacha si mal, qu’un des kilb (chien ou chrétien, ces deux mots sont synonymes) les découvrit et les lui reprit. Elle ne se découragea pas et, revenant à la charge, escamota derechef une paire de bas qu’elle glissa sous son haïk. Le bout, par malheur, resta exposé aux regards et la trahit. Cette fois, le chien lui appliqua un bon soufflet. — Pauvre fille, dit alors la blanchisseuse volée à la mère de Sabia, elle est encore bien jeune ; avec le temps, elle deviendra plus habile. Seulement, vous devriez la battre fort et ferme toutes les fois qu’elle se laisse prendre. C’est le seul moyen de la rendre avisée et prudente. — C’est ce que j’aurais fait, répliqua la vieille femme, mais elle a réparé en quelque façon sa bévue en enlevant à belles dents, tandis qu’elles séchaient, les boutons de leurs chemises. » Ce propos m’étant rapporté, je visitai mon linge et pus m’assurer que la sorcière avait dit vrai. Pas une seule chemise n’avait échappé aux ravages de cette petite souris africaine…

« L’approche des Français avait mis toute la ville en rumeur. Déjà, la veille au soir, le kaïd et Muley-Tijeb avaient fait publier des ordres en vertu desquels tous les habitans devaient se préparer à faire une seconde visite au désert, et se tenir constamment sous les armes. En conséquence, tous ceux qui parurent au marché avaient leurs fusils en bandoulière, et l’évènement justifia ces précautions. Vers huit heures du matin, près de deux mille Arabes étaient assemblés sur la sota. Un homme de la tribu d’El-Harar se saisit d’un panier de souliers appartenant à un marchand de la ville. Ce premier vol devait être le signal d’un pillage général que ces brigands avaient résolu et que rien n’aurait pu empêcher, si une résistance déterminée n’avait tout d’abord déjoué leur infâme projet. Mais le cordonnier marocain, homme de tête et de cœur, prouva que le ne sutor ultrà crepidam ne lui était pas applicable ; car, sans hésiter, il tira un pistolet de sa ceinture, et du premier coup étendit à ses pieds l’impudent agresseur. Un combat pêle-mêle commença tout aussitôt. Les balles sifflaient dans toutes les directions, et, le tumulte se propageant de rue en rue, nous avions de la fusillade à gusto, comme disent les Espagnols. Au milieu de ce désordre dont j’ignorais la cause, je demeurai quelque temps stupéfait, car je ne savais sur quel parti frapper ; mais, au bout de quelques minutes, les gens de la campagne, qui avaient les premiers engagé l’affaire, se séparèrent de la foule et se formèrent en détachement pour battre en retraite. Ceci me donna l’occasion d’entrer au jeu je les chargeai vigoureusement avec mon ami Bash-Tubji et ses artilleurs ; nous les menâmes le sabre aux reins jusqu’à un demi-mille de la ville. Cette équipée leur coûta sept morts, et nous apprîmes ensuite qu’ils avaient eu plus de cinquante blessés. Dans des circonstances comme celles où nous nous trouvions, il n’eût pas été prudent de continuer la poursuite ; aussi revînmes-nous à Tegedempt, d’où j’eus soin de faire partir plusieurs patrouilles de cavalerie chargées d’explorer les environs. Des vedettes furent envoyées sur toutes les hauteurs, et si nos ennemis avaient été tentés de revenir à la charge, ils nous auraient trouvés en état de leur tenir tête. On nous apprit alors que cinq mille d’entre eux, campés à trois lieues de nous, attendaient sans aucun doute, pour nous attaquer, l’arrivée de leurs bons amis les Français.

« Je pensai dès-lors que cette tribu courait la chance d’une razzia ; maintenant elle a consommé sa défection et sera traitée quelque jour comme ceux d’Esdama. Ces derniers ont été près d’un an tranquilles avant de voir fondre sur eux l’orage que leur trahison avait appelé. Rassurés par ce long délai, ils croyaient oubliées d’Abd-el-Kader les relations amicales qu’ils avaient eues en 1840 avec les troupes françaises : tout à coup un tribut de 40 mille dollars leur fut demandé. En même temps que l’ordre de paiement, les troupes de l’émir étaient arrivées, et la razzia commença immédiatement après le premier refus. C’est la vraie méthode, et l’émir, en ces matières, ne se gêne pas plus que les Français eux-mêmes.

« Mon ami Muley-Tijeb se distingua particulièrement en cette occasion, et fit honneur au sang de Mahomet, son glorieux ancêtre. Lancé à la poursuite des Arabes fugitifs, il parvint à rejoindre l’un d’eux, et, d’un seul coup de yatagan, lui fendit la tête jusqu’aux oreilles. Il ne se rappelle jamais sans un certain plaisir ce tour de force et d’adresse. »

Après tous ces extraits, il est à peu près superflu d’insister sur les défauts du livre auquel nous les empruntons. Comme manifeste politique, il a justement la valeur de ces proclamations par lesquelles un officier de recrutement essaie d’agir sur une foule ignorante et crédule ; comme voyage, il ne renferme que les souvenirs individuels d’un insouciant soldat, et le pays qu’il décrit reste encore à explorer, tant sous le rapport de la géographie que sous celui des connaissances archéologiques ; enfin comme morceau d’autobiographie, — et c’est son principal mérite, — nous avons vu quelle espèce de caractère il nous révèle.

En somme, ce journal ne nous met pas à même d’apprécier exactement le rôle ambigu du colonel. Il n’est pas impossible que M. Scott soit en effet un simple officier de fortune guerroyant et cherchant les aventures pour son profit ou son plaisir ; mais quiconque sait les habitudes du Foreign Office et le soin qu’il prend d’avoir partout des agens irresponsables, ne trouverait pas fort étonnant que M. Scott eût cette qualité sous-officielle.

On objectera sans doute la publication même de son voyage, de nature à fixer les yeux sur lui, et que, sous ce rapport, un gouvernement dont il eût été l’espion aurait naturellement désapprouvée. Il est à ceci une réponse fort simple. Le colonel a pu commencer par entrer purement et simplement au service d’Abd-el-Kader, et devenir par la suite un émissaire secret de la politique anglaise. C’est là un point sur lequel notre gouvernement sera aisément édifié, si surtout, comme les journaux l’ont prétendu, les armes saisies sur le bâtiment qui portait le colonel proviennent en effet des arsenaux britanniques. On ne pourrait alors se dispenser d’adresser des remontrances formelles au ministère anglais, et de lui demander compte des manœuvres par lesquelles il aurait ainsi essayé de fomenter, dans nos colonies, une guerre sanglante et onéreuse [6].

Sans raisonner plus long-temps sur une simple hypothèse, nous signalerons, dans le livre qui vient de nous occuper, une dissimulation flagrante. En racontant ses campagnes auprès de l’émir, le colonel Scott laissait entendre qu’il avait complètement renoncé, en quittant l’Afrique (au mois de janvier dernier), à servir Abd-el-Kader autrement que de sa plume. Dans le même moment, il s’occupait, à ce qu’il semble, d’approvisionnemens militaires pour le compte de notre ennemi, et se ménageait les moyens de les dérober à la surveillance dont toutes ses démarches devaient être l’objet. Le code militaire admet peut-être ces fausses déclarations comme des stratagèmes de bon aloi ; mais il ne faut pas oublier qu’il autoriserait en revanche contre M. Scott des mesures passablement rigoureuses. Nous ne lui conseillerions donc pas de l’invoquer. Alors et s’il consent à être jugé d’après le droit commun, s’il se reconnaît soumis aux lois générales que tout homme honorable se fait un devoir de respecter, il pourra qualifier lui-même la conduite équivoque et tortueuse qu’il a tenue. S’il en méconnaît la portée, nous lui rappellerons l’histoire bien connue d’un officier russe qui, surpris dans le cours d’une mission pareille à celle dont M. Scott a pu être investi, et formellement désavoué par son gouvernement, se considéra comme déshonoré. Vainement, — il était parvenu à fuir, — lui avait-on accordé une assez forte pension, qui lui permettait de vivre à son aise, sous un faux nom, dans quelque district de l’empire. Le malheureux ne put survivre au sentiment de sa dégradation, et se suicida peu de mois après.


O. N.

  1. Librairie de Charpentier, rue de Seine.
  2. M. Noël Mannucci, qui est à la fois l’ambassadeur universel d’Abd-et-Kader et son ministre des affaires étrangères, se trouve tout à point auprès de M. Scott pour profiter de ses bonnes dispositions et l’enrôler, — nous nous servons du mot honnête, — dans l’état-major de son altesse royale.
  3. Locution proverbiale anglaise.
  4. Le véritable motif du colonel est ici sous-entendu. Au moment de prendre du service actif sous les drapeaux de l’émir, il dut réfléchir aux graves conséquences qu’un pareil acte pourrait entraîner. La loi de l’enrôlement à l’étranger (foreign enlistment act) lui sembla sans doute trop difficile à éluder. Peut-être aussi se demanda-t-il jusqu’à quel point un individu, sans mission particulière, a le droit d’intervenir dans une guerre entre étrangers et de prendre les armes contre une nation alliée de celle à laquelle il appartient. Bref, par ces motifs ou par d’autres, il se contenta de jouer auprès d’Abd-el-Kader un rôle équivalant à celui de conseiller d’état, et de plus il s’immisça, comme suppléant de Mannucci, dans la direction des affaires extérieures. C’est dans l’exercice de ces fonctions mal définies qu’il vient d’être arrêté par nos marins.
  5. Nous laissons volontiers à M. Scott la responsabilité de ses opinions, et c’est pour cela que nous les rapportons avec une fidélité scrupuleuse.
  6. Les journaux annoncent aujourd’hui que M. Scott a été mis en liberté, après quelques heures de détention, sur la demande formelle de M. Saint-John, consul-général d’Angleterre à Alger. Ceci nous porte à douter que les motifs de l’arrestation de M. Scott aient été ceux dont on a parlé.